Parmi les compositeurs suisses du vingtième siècle, le nom de Bernard Reichel fait partie des plus cités. Avant de nous intéresser à son œuvre orchestrale, célébrons le lundi de Pâques en furetant dans son œuvre pour orgue-et-pas-que (que c’est drôle, au moins). Certes, le disque paraît plombé par un graphisme associant une typo peu aguichante à une illustration de livret entre radiateur, tricot, et peinture niveau première année de maternelle. Pas de quoi nous décourager : c’est dommage, selon nous, mais ce qui compte, c’est que la musique fasse le ménage et soit bonne (et hop). Par exemple, moi, je suis pas un beau gosse, ben j’aime bien quand les gens font quand même l’effort d’écouter ma musique voire de la soutenir, en concert ou au disque.
[Non, je sais, c’était pas évident de placer une pub perso alors, tant qu’à faire, j’en ai glissé deux. En même temps, c’est mon site, ça aide, il convient de le reconnaître.]
Le disque s’ouvre sur la Sonata da chiesa pour trompette et orgue (7′). Wikipedia, qui sait toujours tout mieux que tout le monde, au moins, nous rappelle que cette appellation a disparu depuis le dix-huitième siècle. En tant que forme, laissons les musicologues débattre ; en tant que projet de « sonate à jouer à l’église mais pas forcément pour le culte au contraire », y a pas de débat, c’est un non négatif pis c’est tout. Ainsi après deux contre-temps qui nous ont fait zapper la Sonata da chiesa pour orgue et clarinette (qui sera néanmoins enregistrée, grâce à nous d’après nous, et hop, par Organroxx) puis la Sonata da chiesa pour orgue et hautbois de Robert Maximilian Helmschrott, nous aurons ainsi le plaisir d’entendre, pour le festival Komm, Bach!, le 21 juin, à 21 h pétaradantes, un florilège de ses Sonatas da chiesa pour orgue et violon, orgue et trompette, et orgue et alto, inch’Allalalalah en présence du compositeur.

La sonate d’église de Bernard Reichel s’articule en quatre mouvements, comme il sied. Le Maestoso ose la solennité, avec énoncé du thème à la trompette (Jean-François Michel) puis reprise à l’orgue seul (André Luy). Un passage plus doux ouvre la voie vers un crescendo réintroduisant le thème liminaire. L’Adagio exploite manière de cornet à l’orgue pour fomenter avec le cuivre, l’accompagnement étant assuré par les fonds. La lisibilité de l’œuvre s’éclaire de sautes harmoniques aguichantes. Le vibrionnant Allegro lance le thème à l’orgue avant que la trompette ne lui fasse écho. Le Moderato final pose des enchaînements harmoniques à l’orgue colorés par la ligne de la trompette. La prise de son d’Olivier Buttex paraît remarquablement équilibrée et permet de goûter aux charmes simples de cette introduction fort réussie.
Première des trois pièces ouvertement protestantes, les Variations sur le psaume 23 (18’30) pour orgue seul proposent une forme plus développée, construite autour d’un thème richement harmonisé et de sept développements. La première variation envoie le cromorne rappeler le thème sur une double guirlande flûtée qu’une tenue de pédale consolide chemin faisant. La deuxième présente un vif duo bientôt enrichi, qui met en valeur fonds et deux pieds. La troisième projette ponctuellement le thème à la pédale tandis qu’un petit mais tonique plein jeu occupe l’espace sonore, associant à la profusion une structure certaine. Le nasillement de l’anche soliste surplombe le trio constitué par la quatrième variation. La cinquième variation, en trio, fonctionne sur un duo d’accompagnement, le thème étant réservé à l’anche soliste. La sixième variation renoue avec les pleins jeux, le thème revenant derechef au pédalier dans un premier temps. Flûtes et soubasse prennent en charge la dernière variation, dans une sorte d’ultime méditation, entre sobriété sereine et trilles nostalgiques (même si le cromorne se faufile par gourmandise à 1’10 – toujours donner l’impression que l’on écoute avec précision, principe ô combien prétentieux s’il en est de ce site), pour conduire vers une résolution en majeur. En bref, une œuvre sérieuse, sciemment non-spectaculaire quoique exigeante pour l’interprète. Sa spécificité harmonique capte l’oreille par-delà l’austérité et du propos et de la forme choisie, laquelle semble néanmoins la destiner de façon privilégiée à l’usage des croyants.

Deuxième des trois pièces de musique sacrée, l’Hymne en trois versets sur le choral « Der du Bist drei in Einigkeit » (6′), en français : o lux beata Trinitas, s’ouvre sur un Moderato maestoso tirant les grands jeux. Le propos est segmenté en petites sections, énoncées d’abord simplement puis chargées d’une harmonie abondante. Le Lento suivant, en trio, associe sans fioriture anche, manière de flûte et soubasse. Les pleins jeux résonnent pour le Con moto final où le thème résonne à la pédale tandis que les deux mains baguenaudent à pleins poumons au-dessus. Un postlude généreux n’empêche pas le pédalier de finir d’énoncer ce qu’il a à stipuler. La référence au choral et la relative aridité d’une harmonie riche autant que dénuée de souci de plaire séduiront certains connaisseurs sans chercher à titiller les mélomanes peu frottés de chorals luthériens.
Dernière des pièces ressortissant de la musique sacrée, le Choral « Le Sauveur va naître » (« Gottes Sohn ist kommen », 4′) est l’une des dernières œuvres de Bernard Reichel, composée deux noëls avant sa mort. Sur un accompagnement sobre, le thème s’élève du Moderato. Le mouvement Assez large commente cette base en sollicitant une fermeté technique de l’organiste suffisante pour donner à entendre avec la précision nécessaire l’étonnante harmonie reichelienne. À l’exubérance et aux frisous-frisous (pardon pour notre idiolecte musicologique), le compositeur oppose une droiture qui, certes, destine davantage ce travail au culte qu’au concert, mais témoigne d’une intégrité, d’une dignité et d’une nécessité personnelles qui, même chez le mélomane mécréant, mérite de susciter la curiosité.



Le livret nous apprend que la Sonate brève pour alto et orgue (9′) fait écho aux saintes improvisations auxquelles Bernard s’adonnait avec son fils Daniel. Elle prend appui sur « Gib Fried zu unser Zeit, O Herr » (Donne la paix à notre temps, Seigneur) et s’articule en trois mouvements. Le Moderato liminaire

  • souffre d’un orgue trop présent par rapport à l’alto,
  • révèle malgré cela un son d’alto fort séduisant,
  • garde de la notion d’improvisation, une structure duale immuable : propos de l’orgue auquel répondent les quatre cordes… rythmés par les chants d’oiseaux que ne perturbe pas cette musique !

L’Allegro non troppo entrelace davantage les deux instruments : l’alto est certes accompagné par l’orgue, mais une anche énonçant le choral à sa façon se tresse aux frémissements du gros violon. Le Lento final, qui ne paraît guère plus modéré que le mouvement précédent, renoue avec le principe du dialogue et de l’écho. Une fois de plus, l’engagement des interprètes et l’originalité des harmonies contribuent à l’intérêt d’une sonate qui se présente plus comme une proposition que comme une quêteuse de brava.
Le Prélude en mi (3′) pour orgue propose l’énoncé du thème en forte puis en mezzo forte – même propos pour les déclinaisons qui suivent jusqu’à ce qu’un tremblant crée une brève diversion. Ainsi se déroule cette piécette, entre statisme et hiératisme, heureusement agrémentée par cette harmonisation reichélienne qui tâche d’extirper le propos d’une retranscription d’improvisation dispensable au disque.

 
Ledit disque – rien à voir avec la princesse du pont de l’Alma – se conclut avec une Suite en cinq parties (18′) pour orgue. Le cornet prend le pouvoir dans le premier mouvement. Le deuxième mouvement semble alterner 5/4 et 4/4 bien que le livret évoque un mouvement à cinq temps : cette arythmie donne presque du swing – ce qui paraît ici un gros mot – au propos, souvent traité sur deux plans, fort et moins fort, avec tremblant à l’occasion. L’Aria du troisième mouvement (2′, non 3’27 comme l’indique le livret par contamination du deuxième mouvement – ha-ha, toujours paraître attentif au détail pour faire genre, autre morale du notuliste) prolonge le thème de façon plus rectiligne. À son tour, le Moderato qui suit approfondit l’exploitation du même motif en proposant une exploration rigoureuse en quatuor (aigu – accompagnement – premier plan – pédale). Nulle fantaisie dans le pressage de la matière thématique, comme pour lui en extraire sans additif facétieux sa substantifique moelle musicale. Le cinquième mouvement, le plus conséquent, présente un thème solidement accompagné, qui va se décliner diversement au long de la composition, jusqu’à la réexposition fragmentaire de cette sorte de choral à la pédale, lors du tutti final. On appréciera ici plus la rigueur que l’originalité du traitement – là n’était certes pas le propos du compositeur.
En conclusion, dans ce disque destiné aux non-fanatiques d’orgue (en témoigne l’absence de photographie et de composition de l’instrument de Lutry), les pièces néanmoins pour orgue ici présentées intriguent par leur richesse harmonique, on l’aura compris, mais peinent à enthousiasmer tant elles semblent, au disque, ou fonctionnelles ou anecdotiques. Cela renforce notre hâte d’écouter les pièces orchestrales du compositeur. Nul doute qu’il y sera sans doute débarrassé de la révérence ou de la référence religieuse qui semble ensuquer son écriture dans un propos sédimenté, certainement loin d’être à la hauteur de son écriture.


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Pour l’acquérir (j’avais écrit « lâcheté », mais c’est moche), cliquer .


Et si la Suisse était l’avenir de la musique du vingtième siècle ? C’est ce que laisse entendre ce disque captivant. Pourtant, tout en regrettant que la musique helvétique soit sous-évaluée « par ceux qui ne la connaissent pas », Jacques Tchamkerten, auteur du livret, décrit Michel Hostettler comme « l’un des trois compositeurs auxquels on doit la partition de la Fête des Vignerons de 1999 ». Certes, des sources locales nous confirment l’importance de l’événement, mais ce titre de gloire reste fort confiné aux frontières de la Confédération. Étrange, car le projet du disque, faire « découvrir des compositeurs suisses », n’est pas réservé aux seuls neutres de l’Europe et à ceux qui suivent déjà le travail de Harmonia Helvetica, association à but non lucratif qui promeut les compositeurs garantis de chez eux. Leur intrigante nouvelle production, endossée par Gallo, reprend un concert donné le 2 décembre 2017 (et peut-être quelques prises alternatives), en associant harpe, mezzo et piano ; et elle remplit sa promesse – faite aux incultes – de découvertes.
Le disque s’ouvre par deux petites pièces pour harpe de Michel Hostettler, « parrain » de la « manifestation » qui incluait le susdit concert. « Le lutin rêveur », écrit en ABA, alterne entre le sautillement dégingandé du personnage-titre et la liberté que favorise la jolie résonance de l’instrument de Marie-Luce Raposo-Challet, bien captée par le Studio ClamaSon. « La petite danseuse » arabesque, ploum, à souhait. Écriture programmatique, belles harmonies, bonne exploitation des spécificités de la harpe : c’est charmant. Dommage que l’envie d’offrir un panorama large de compositeurs – aucune femme dans le lot, mais on sait combien les compositrices « du sexe » captivent les mêmes fomenteurs, en un mot, de disques, d’où l’ironie supposée de la remarque – réduise autant la part du septuagénaire à ces préludes anecdotiques. Cependant, on le retrouve pour un remix arménien du répertoire de Komitas, permettant à la mezzo de se faufiler dans le concert via le « Chant de la perdrix », dit « Kakvi yerk », après la section pour harpe seule. Si c’est joli à souhait, avouons que l’on peine à comprendre l’intérêt de cet intermède dans un disque centré sur la production helvétique.
Julien-François Zbinden, jazzman né en 1917, voit incarnées trois Esquisses japonaises à la harpe. L’instrument est utilisé tant en monodie qu’en arpèges brusques, octaves, accords, harmoniques. L’apparente instabilité rythmique renforce l’intérêt de l’écoute suscité par la variété de climats et de sonorités… malgré un petit bruit que l’on eût pu gommer en fin de bande (4’44 : c’est pour laisser croire que ce qui est critiqué ici est toujours écouté de bout en bout avec la plus rigoureuse attention). La Deuxième esquisse ravit par un balancement élégant qui ne manque pourtant pas de personnalité et de vie – dilatations et accélérations, crescendi et suspensions animent la partition. Les mêmes outils instrumentaux sont utilisés dans un désordre organisé qui n’oublie pas de rappeler le thème liminaire en fin de bal. Plus solennelle s’annonce la Troisième esquisse, avant que, à nouveau, un swing dégingandé ne suggère un ternaire parfois contesté par des gling-gling-glings, des passages librement mesurés, des respirations (3’30) ou des breaks (1’50) suspendant le tempo normal. Par l’intensité de son interprétation, la harpiste rend raison de la vitalité et de l’émotivité de la pièce, dont témoigne la coda en suspens.
Gustave Doret (1866-1943) fut lui aussi adoubé par la Fête des vignerons et « connu comme l’un des bardes de la Romandie » bien que, dans l’Hexagone, on le voie parfois comme le chef qui créa le Prélude à l’après-midi d’un faune de Claude Debussy. Sur un poème de Charles Baudelaire, « Recueillement » s’ouvre sur une note fort moche accompagnant la difficile synérèse « sois sage », sans doute signe d’un authentique enregistrement en direct, comme, par ex., piste 8 à 0’22 ou piste 26, 2’04 – oui ben voilà, on veut toujours laisser imaginer que l’on écoute sottement quoique hyperprécisément, ou l’inverse, pour ce que ça change. Le compositeur exploite les arpèges d’une harmonisation sérieuse qui habille joliment une mélodie invitant plus volontiers les aigus et médiums que les graves de la mezzo.
Plus que sur les rares imperfections du direct (synchronisation sporadiquement imparfaite, accord du piano sonnant étrange çà et là), on retient la découverte d’un mélodiste dont la « Chanson du petit homme » donne un aspect plus guilleret alors même que le texte de René Morax stipule : « Le pauvre petit homme, il faudrait qu’on lui donne une miette de pain. » En tant qu’inculte, on pense à feu Calvin Russell et au « little man » qui cherchait « an eating place in town »… sauf que là, « you don’t get bread with a one meat ball ». Absolument, citer Calvin ici était improbable, mais bref, bref, bref. Le troisième et dernier lied, sur un texte de Pierre Quillard, permet à Catherine Pillonel Bacchetta, enseignante au conservatoire de Lausanne, de signaler qu’elle n’est pas « un mendiant de l’amour ». La solennité sobre de l’accompagnement, sa capacité à mimer simplement la mer et l’effort d’intensité de la mezzo soulèvent l’intérêt, même si l’on ne peut prétendre avoir tout compris (piste 9, 2’08). De la jolie musique, assurément.


Émile Jacques-Dalcroze
(1865-1950) se glisse dans la set-list grâce à ses six Skizzen op. 10 pour piano. La virtuosité légère d’Adalberto Mario Riva est parfaite pour faire sautiller « Kobolde ». « Träumerei » laisse rêvasser le piano en suspendant l’émotion après l’avoir esquissée. « Schmetterlinge » fait danser les papillons avec la légèreté et la quasi irrégularité qui va bien. La « Sérénade » voit son motif liminaire circuler de la main gauche à la main droite et vampiriser la pièce avec un sens du développement concis qui séduit. Le « Canon » associe un motif descendant à un segment plus élégiaque qui peine à ne pas dégringoler tristement à son tour… avant d’être sauvé par un accord majeur à la toute fin. Le « Capriccio » ne manque certes pas d’allant, avec ce souci du compositeur de ne certes pas cantonner la main gauche au rôle de ploum-ploumeuse. C’est fort intéressant et tout aussi bien enlevé par un interprète à son affaire.
Les trois lieder d’Othmar Schoeck (1886-1957) pâtiront, pour les non-germanophones, de l’absence de texte – alors que, en réduisant telle biographie d’artiste aisément trouvable sur le Net, l’on eût mieux contribué à une écoute un peu plus informée. Belles écritures, néanmoins, et choix pertinemment contrastés, tant dans l’esprit que dans les registres (graves, pas aisés à dégainer, d’« Abendwolken »), effets sciemment inesthétiques (vibratos lyriques, quasi Sprechgesang et graves à effet du riche « Die drei Zigeuner », 1’46). Tel raclement (piste 8, 0’15) rappelle la fragilité des voix, même maîtrisées… quand elles ne sont pas protégées par de multiples séances studio ! Il y aurait quelque sottise à voir dans ces scories sporadiques un défaut rédhibitoire tant ce catalogue ne manque ni de variété, ni de charmes, ni d’engagement, ni d’intérêt général – mais il y aurait aussi quelque malhonnêteté à ne point mentionner aux lecteurs la possibilité de sursauts.
Prenant la suite de cette belle sélection, les feuillets d’album (Albumblätter, op. 34, 1878) de Hans Huber (1852-1921) bénéficient du jeu sensible d’Adalberto Maria Riva en dépit d’un piano qui, à en croire notre système de restitution, peine à rendre toutes les nuances de toucher de l’instrumentiste. L’Andante est ravissant, ce qui est tout sauf une insulte. L’Assai lento, connoté marche funèbre et plus longue pièce du lot, de loin, oscille entre un thème macabre et une main droite qui tente régulièrement de s’échapper de la noire fatalité portée par la senestre. L’Allegro impetuoso est moins impétueux que tiraillé entre une capacité d’emportement et un savoir-vivre contenant l’émotion dans les limites du raisonnable. Le Moderato, joue sur le contraste entre aigus et graves que la main gauche arbitre dans les médiums, entre deux grondements profonds. Le Presto, qui nous donne l’occasion de préciser notre critique contre le piano (le si bémol qui ouvre la pièce et la martèle : voilà un exemple de note qui, dans notre casque, sonne de façon vilaine), termine ce parcours moins sur la virtuosité extravertie subodorée par le tempo que sur la capacité de l’artiste à saisir, en une minute, l’émotion soudaine ici exprimée. Voilà donc une musique fort bien écrite pour l’instrument, savamment maîtrisée et parfaitement introduite ici pour donner envie d’en connaître davantage sur les compositions de ce Suisse.


Afin de finir sur un duo piano – voix, le disque enchaîne avec deux pièces de Rudolf Ganz (1877-1972, comme chacun sait), ses Klavierstücke opus 14 pour piano. Les « Jeux de vagues » (bah, faute de VF, j’ai décidé de m’inventer ma traduction) ouvrent cette danse. C’est quasi chopinien en plus moderne : un ravissement, rendu avec élégance et justesse par le pianiste. Le menuet, virtuose et facétieux, s’articule en plusieurs temps. Après un premier tiers insouciant, une partie mineure rassemble quelques nuages sur un continuum d’accords menaçants. Le retour de l’insouciance majeure ponctuée de virulence et de fusées rejette cette tentation de la noirceur sans pour autant sombrer dans la joie extravertie. Encore une très belle découverte jouée avec facilité technique et sensibilité musicale.
L’affaire se termine avec le retour de Julien-François Zbinden, associé aux textes de Henri Naef. Cette suite intitulée Détresse en Paradis (1946) était, à l’origine, destinée au ténor du mythique Hugues Cuénod, qui créa la pièce avec le compositeur au piano. « Eden » traduit, par la virulence de l’accompagnement et le spectre large de la mezzo, entre furie et narratrice, ce moment où « Jéhovah prescrivait l’ignorance ». Précisons, malgré notre gourmandise et nos applaudissements initiaux, que la prise de son, comme pour les précédentes interventions de Catherine Pillonel Bacchetta, peine

  • à restituer le texte,
  • à créer une unité entre voix et piano, et
  • à ne pas donner une impression de saturation lors des fortissimi vocaux.

« Notre-Dame des Sept Douleurs » réserve le texte aux amateurs de siruposité, et hop, du genre : « La Vierge est là, contre le mur, tandis que meurent entre ses mains les colchiques mélancoliques. » C’est ni bien, ni mal, mais c’est comme la harissa : faut aimer. Reste une très, très belle musique, riche et valorisée par l’accompagnement sensible d’Adalberto Maria Riva.  La supplication inquiète de « Sire… » rêve de la « paix profonde » qui est censée nous habiter à l’heure de la mort. Cette longue plainte quasi fauréenne hésite entre la prière et la barcarolle – le compositeur mérite décidément tous les éloges. Le « Sourire » exprime l’espoir du suppliant d’être accueilli, lui-même, auprès du Seigneur, « les bras chargés de ceux que j’aime ». Avec son style et sa technique, Catherine Pillonel Bacchetta met beaucoup de sensibilité dans cette supplique ante mortem.
En conclusion, voilà un disque captivant tant il révèle, par-delà les supposées scories propres à un projet plus volontariste que largement financé, des compositeurs méconnus dont les pièces choisies laissent entendre une musique vingtièmiste plus que digne d’intérêt et d’enthousiasme. En dépit d’un titre destiné aux initiés, on note de l’ambition, des pièces palpitantes et une évident richesse musicale : un catalogue qui appelle des approfondissements et, d’ores et déjà, moult auditeurs curieux.


Grâce à la complicité d’Olivier Buttex, nous poursuivons de façon plus approfondie l’exploration du catalogue de VDE-Gallo, célèbre maison suisse de « musique savante » mais pas que. La preuve avec ce florilège de Pierre Chastellain, rassemblant « quelques plages » de 1976 à 1980, avant qu’il ne renonce à cette carrière. Signe, au besoin, que la chanson suisse de qualité ne s’arrête pas à Michel Bühler (même si, dans les crédits du présent disque, l’on retrouve un certain Léon Francioli, collaborateur de fond du sieur Bübü) ou à Sarcloret.

Lors de sa période d’activité chansonnistique, cet ex-sosie de Jean Ferrat développait alors une chanson volontiers poétique voire lyrique, tantôt comme auteur-compositeur-interprète, tantôt comme interprète de Pierre Ellenberger ou Gil Pidoux, côté textes, Alfred Thuillard côté musiques. D’emblée, on note la qualité du mastering signé Jean-Pierre Bouquet, qui transforme des vinyles de la fin des années 1970 en CD parfait (allez, pour montrer que l’on a écouté, il semble que le montage de la piste 9, 1’20, eût néanmoins pu être affiné ; et la reprise des cordes façon Jacques Walmond n’a pu clarifier miraculeusement la bande originale). Il faut bien ce travail, subtil car jamais dénaturant, pour apprécier la diction plus précise que précieuse du chanteur, pas très loin d’un Jean-Marie Vivier, l’emphase en moins (ce que certains apprécieront…). Le texte est si bien chanté que l’on s’amuse à repérer les moments où la langue a quasi fourché – comme pour ces « trompettes dernières » qui passent juste-juste, piste 3, 1’20 – toujours ce 1’20, comme pour la piste 9 : malédiction ou hasard scientifique ?

Alors, Jean Ferrat ou pas Jean Ferrat ?

L’ouvrage est joliment travaillé, avec tantôt un côté Jean Ferrat, forcément, l’engagement profitable en moins, tantôt une verve façon Jacques Brel par certains accents d’amplification, voire, lors d’une amusante quasi-parodie québécoise, une once évoquant la vitalité du barde alsacien Jo Schmelzer (« Les amours parallèles »). Les arrangements sont-ils datés ? Souvent, logiquement, et c’est tant mieux ! Certes, l’on a goûté, grâce au formidable pianiste-et-pas-que Jean-Paul Roseau, les autoreprises de feu Jacques Serizier ; certes, l’on ne se réjouit pas moins des relectures tardives de feu Pierre Louki, de feu Ricet Barrier – dont les amateurs de Tel quel savent ce qu’il doit aux « d’mi-heures de spectacle filmées par la Télévision Suisse Romande » – ou de pas feu Gilles Vigneault, par exemple ; mais il est heureux que certaines chansons restent « dans leur jus d’époque ». Ainsi, « La centenaire » (« la condamnée de bas étage est une vieille maison (…) / car les maisons, c’est comme les gens : on les abat pour de l’argent ») pourrait-elle mieux faire sonner ses breaks typiques sans ses guitares électriques vintage ?

Porté par une inspiration polymorphe selon les auteurs, l’artiste, sans se ménager, balaye – que c’est drôle, mais bon – moult thèmes parmi lesquels : la nature, donc l’hiver ; l’amûûûr, y compris chez les Airbus, les 2CV, les baleinières ou les rames de métro ; la Suisse, si si, ce pays où, même à la fin d’un banquet, « l’on n’entend jamais : un homme à la mer », louait Ricet ; les grands sujets, les grands machins, selon l’expression d’Anne Sylvestre, avec « Amnistie ! » et « La petite Maïlam » (« à treize ans, les fill’ de chez nous, c’est marelle et billets doux / à treize ans, au pays des bambous, on la dépucelle à genoux ») ; les enfants et l’enfance, sans négliger ni les jeux de mots intertextuels (« Madame la chanson », avec son intro qui semble inspirée, peut-être fortuitement, par le son du génial Gentle Giant, façon « Turnin’ around », de 1977, soit deux ans avant la réalisation de la chanson), ni les questions essentielles comme : le lac Léman est-il une femme ? ou : y a-t-il meilleur refrain à une chanson d’amour que « lala, lala, lala », comme pour les violons de Kosma ? et : les eaux dormantes des miroirs parlent-elles de nous sans nous connaître ?
Dès lors, sous la pression de Pierre Ellenberger, l’artiste est souvent plus proche de la chanson poétique, parfois non loin d’un James Ollivier ou d’un Jean-Luc Juvin, que de la chanson « à texte » façon franco-québéco-belge. Voilà une séduisante manière, pour un musicien, de cultiver sa singularité en faisant fi des formatages opposant une certaine chanson à d’autres chansons incertaines – par ma foi, en faire fi, c’est plus chic que de les envoyer chier, même si l’un n’empêche pas l’autre. Le résultat d’ensemble ? Une chanson intelligente et intéressante à découvrir ici, pour la version YT, et pour la version CD.

Michel Bühler au Limonaire, le 4 mars 2015.

Michel Bühler au Limonaire, le 4 mars 2015…

Michel Bühler, chanteur vaudois de son état, est un puzzle anthropomorphe, dont les morceaux ne cessent de se diffracter de chanson en chanson, ou quelque chose comme ça.
En 2015, le voici remâcheur d’instants (« Rue de la Roquette »), ironiste patenté (« Tribulations d’un chanteur », « Le dragon de Komodo »), claqueur d’instantanés (« Camille », « Nous étions trois amis »), voyageur qui dégaine sa chanson comme d’autres leur appareil (« Le café arabe », « Kosovo »), carabin grivois (« Coming-out »), et, en sous-ma(r)in, homme engagé – à gauche toute, comme l’exige la tradition de la chanson. Pourtant, si l’on excepte la parabole des « Poissons sont des cons », cette veine revendicative était quasi absente du récital qu’il a donné ce mercredi 4 mars au Limonaire.
Aux tubes presque récents (« Vulgaire », « Mondialisation »…) comme aux chansons datant d’antan (« Vivre nus », « La garrigue »…), il préfère les chansons douces plus fraîches, fredonnées mezza voce car sa voix est cassée menue, ce soir-là. Le résultat pourrait être ch(i)ant, d’autant que l’homme ose le total unplugged : guitare sèche, pas de micro. En réalité, l’ambiance chaleureuse, les pointes acidulées, le métier et les savoureux interludes parlés dessinent un portrait attachant de celui qui cumule quarante-cinq ans de chanson-business. Concert maîtrisé, répertoire cohérent, et hommage aux grands en sceptre pour le bis (une rareté de Gilles Vigneault, « Ton père est parti » feat. le mot « historlet », si cher au Québécois ; et une chanson bien suisse de Jean Villard-Gilles) : en une heure vingt, tout ce qui devait être dit fut dit, et cela fut juste et bon.
Le tout sous le regard d’Anne Sylvestre, toujours heureuse de discuter avec les fous qui osent l’aborder (« C’est moi qui vous ai invitée à la fête de Lutte Ouvrière. / – Ah. / – Et vous vous produisez bientôt ? / – Non. Au revoir »).

... et dans la foule, une sylvestre chevelure rouge.

… et dans la foule, une sylvestre chevelure rouge.