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Le blog de Bertrand Ferrier, page 295

PrĂªt par ration


Premier filage du concert du 21 juin, 19 h. Le bassiste-hautboĂ¯ste crĂ¢ne avec son matĂ©riel. Du coup, j’ai rĂ©clamĂ© deux micros. Faut pas se laisser marcher sur les fesses, mĂ¢rde.

Mazette, le beau métier !


Deux concerts pour la FĂªte de la musique… et voici dĂ©jĂ  ou enfin le programme du rĂ©cital de chansons prĂ©vu ce 21 juin Ă  19 h au 60, rue de Rome (Paris 8). Pourquoi des chansons dans un festival d’orgue ? Pour marquer la FĂªte de la musique ? Oui, mais pas que. RĂ©ponse plus fournie ci-après !

Seurfeur des ondes


Parfois, L’Homme qui jouait de l’orgue seurfe sur les ondes. Pas forcĂ©ment les plus notables, pas forcĂ©ment les mieux prĂ©parĂ©es, mais prouvant que, mĂªme après sa sortie, le livre n’est pas mort, na.

SPA Grammont, 14 juin 2017


Enfin une matinĂ©e de libre pour retourner musarder avec des monstres, Ă  commencer par Nono, griffon de neuf ans qui adore faire la fĂªte, courir, grignoter et, accessoirement, se laisser grattouiller.


Les suites furent plus complexes de crainte, sans doute, que l’on ne s’ensuquĂ¢t dans quelque mĂ©diocre sĂ©rĂ©nitĂ©. Un gentil rottweiler n’apprĂ©cia point qu’une bĂ©nĂ©vole, pas au courant qu’il n’en avait jamais portĂ©e en dĂ©pit de la loi, exigeĂ¢t de lui passer la muselière. Le temps de la laisser s’enfuir, et ce pourtant sympathique bonhomme, loin du molosse conventionnel, m’avait rendu hommage comme si j’avais Ă©tĂ© Jean-Jacques Goldman : il me trouva consommable avant que je ne fusse dans les hit-parades. Le drame endiguĂ©, je proposai Ă  Babette de faire un p’tit tour. Elle refusa de sortir du refuge. Nous jouĂ¢mes donc un peu dans son box. Ce ne fut pĂ´ la mĂªme saucisse, mais what else?


Avant d’appeler ça une journĂ©e (donc d’en commencer une autre, de journĂ©e), je dĂ©cidai d’exfiltrer momentanĂ©ment une ultime zozotte – en l’espèce, Daisy, une nĂ©nette qui adore courir mais accepte de se poser, paraĂ®t indĂ©pendante mais kiffe bien quand on s’occupe d’elle, etc. Comme je ne pouvais la glisser dans ma poche, je la bisoutai puis repartis avec des souvenirs en sus, une bonne douleur pas prĂªte de s’attĂ©nuer et un p’tit espoir de retrouver dans mon agenda, prochainement, un matin qui ne sert Ă  rien pour essayer d’en faire un monde plus loin.

Rainer et Saiko Schmidt, « Brahms & friends » vol. VI (Divox)

L’on chroniqua tantĂ´t le Bach and friends d’Estelle Revaz. Voici Brahms & friends (ou « Brahms and his friends » en quatrième), une sĂ©rie portĂ©e par le piano de Saiko Sasaki (devenue en première de livret Sasaki-Schmidt, mais restant Sasaki en quatrième et sur les pages de publicitĂ©). Ă€ ses cĂ´tĂ©s, pour ce volume, le violon – un Guadagnini de 1779 – de Rainer Schmidt. La saga explore le rĂ©pertoire romantique autour de pièces de Johannes Brahms et, accessoirement, de Heinrich von Herzogenberg, Julius Röntgen ou Joseph Joachim (on suppose que d’autres volumes rendent hommage Ă  leurs semblables du type Felix Draeseke). Sous la caution de Johannes, voici l’occasion de donner Ă  entendre des compositeurs qui ont notamment Ă©crit Ă  la fin du dix-neuvième siècle, puis que l’on a violemment discrĂ©ditĂ©s en les taxant de « petits maĂ®tres post-romantiques »… avant de les oublier Ă  dessein car, comme Brahms, pas si faciles Ă  jouer et, en sus, contrairement Ă  Brahms (parfois), pas bankable.
EnregistrĂ© Ă  ZĂ¼rich en deux temps, aux mois d’aoĂ»t 1996 et 1999, le disque Divox que Solo Musica nous manda est le sixième tome de la sĂ©rie. Il articule la Sonate n°2 op. 100 en la majeur pour violon et pianoforte (ici jouĂ© au piano) de Brahms, les trois PhantasiestĂ¼cke op. 43 de Carl Reinecke pour piano et alto (ici jouĂ© au violon) et la Sonate en si majeur pour violon et clavier de Gustav Uwe Jenner. Les trois compositeurs ont vĂ©cu de nombreuses annĂ©es simultanĂ©ment, mais les dates d’Ă©criture contrastent : les pièces de Reinecke sont publiĂ©e en 1848 ; celles de Brahms et Jenner, en 1886 et 1893. Nous les Ă©voquerons donc dans l’ordre chronologique.
Les « trois morceaux de fantaisie » de Reinecke, compositeur qui complète souvent les disques-avec-du-Brahms, sont ravissants, et – doit-on le prĂ©ciser ? – cette caractĂ©risation dĂ©suète n’a rien de nĂ©gatif, au contraire. Certes, le piano assume souvent son rĂ´le d’accompagnement sans disputer le lead au violon, mais quel accompagnement ! Notes Ă©grenĂ©es, ponctuations harmoniques, effets d’Ă©cho, rĂ©ponse en brefs contrepoints et reprises Ă  l’unisson – cette variĂ©tĂ© de complĂ©ment rend l’oreille attentive par-delĂ  les rĂ©miniscences schumaniennes que pointe avec pertinence Avrohom Leichtling dans sa riche notice. Ça chante ensemble, ça mĂ©lodise, ça module et ça virtuose tout en n’ayant l’air de rien – sans doute ce que les philosophes contemporains appellent « que du zizir ».

Rainer Schmidt. Photo : Marion Gavrand.

Le tube du disque fait l’ouverture. La Sonate en la majeur de Johannes Brahms donne l’occasion aux deux musiciens de briller par leur prĂ©cision et leur synchronisation. Sur ces trois mouvements d’une durĂ©e totale d’une vingtaine de minutes, ils sont les serviteurs attentifs de l’art du dĂ©veloppement, du contrechant et du leitmotiv selon Johannes le barbu. Le deuxième mouvement, alternant passages « tranquillo » et plus « vivace », est un exemple d’interprĂ©tation oĂ¹ la continuitĂ© de la mĂ©lodie fonctionne Ă  merveille grĂ¢ce Ă  l’Ă©coute rĂ©ciproque des deux musiciens. Ă€ l’opposition farouche que proposent certaines interprĂ©tations avec tout autant de pertinence, Rainer et Saiko Schmidt substituent la complĂ©mentaritĂ© entre leurs instruments. Tant pis si, sporadiquement, hĂ©las, la prise de son saisissante mais trop rapprochĂ©e perturbe l’Ă©coute en laissant au premier plan des bruits parasites (voir par ex. entre 4’07 Ă  4’30) qui auraient peut-Ăªtre gagnĂ©, pour un enregistrement studio, Ă  Ăªtre allĂ©gĂ©s.
La sonate la plus tardive, celle de Jenner, s’Ă©tend sur quelque 23′ et poursuit cette vision musicale oĂ¹ la complicitĂ© l’emporte sur le duel. Si cela allège sciemment la virulence de la discussion entre les artistes, cela n’Ă©vite pas totalement la saturation de la bande-son lors de puissantes attaques communes, par exemple dans le premier mouvement. En effet, et c’est heureux, Rainer et Saiko Schmidt ne laissent pas la mollesse dissoudre le sens mĂ©lodique de Jenner dans ce que la postĂ©ritĂ© a caricaturĂ© comme du gnangnantisme post-romantique. En tĂ©moigne un guilleret « Allegro non troppo » final oĂ¹ la variĂ©tĂ© des atmosphères fait briller la musique en Ă©touffant le choix de la pianiste, un brin regrettable Ă  notre sens, de ne jamais descendre en-deçà de la nuance piano – comme si elle souhaitait avancer sans cesse le tapis rouge de son jeu sous les pas du violoniste, elle prĂ©fère garder son Steinway au-dessus du niveau pianissimo, rechignant mĂªme parfois Ă  respecter les soupirs, comme dans le premier mouvement de Brahms.
En conclusion, mĂªme si le titre du disque aurait pu lier Brahms Ă  ses contemporains plutĂ´t qu’Ă  ses supposĂ©s friends, mĂªme si certains montages sont un peu rĂ©alisĂ©s Ă  la hache et mĂªme si la prise de son, signĂ©e Charles Suter et Andreas Werner, privilĂ©gie la proximitĂ© Ă  l’esthĂ©tique (tourne de plusieurs secondes Ă  4’03, sur la septième plage), ce disque est un enchantement pour l’oreille. Belle musique – bien faite et inventive –, dialogue intelligent, doigts sĂ»rs, options d’interprĂ©tation assumĂ©es et dĂ©fendues avec opiniĂ¢tretĂ© : tant Brahms que les compositeurs Ă  l’ombre de la star sont ici jouĂ©s avec goĂ»t et exigence. Fort plaisant !

C’est lundi – moui, peut-Ăªtre, et alors ?

Adam Bernadac, l’organiste de son Ă©poque

Si vous croyez que l’orgue, c’est le truc qui joue en gros scluzivman la marche nuptiale avant le mp3 d’Édith Piaf, ou si vous postulez, selon le thĂ©orème de Radio-Classique, que la belle musique s’arrĂªte en 1750 quand pĂ©rit Johann Sebastian Bach, on a prĂ©parĂ© un concert pour vous. Mais bon, si vous croyez pas du tout ça, pas d’inquiĂ©tude : vous devriez Ăªtre tout aussi Ă©mus au sortir de ce concert gratuit, plaquĂ© par un jeune virtuose issu des plus grands conservatoires, avec entrĂ©e libre et grantĂ©cran. On vous attend dĂ©jĂ .

 

La symphonie du Nouveau monde vue par l’Église

François Couperin, « Leçons de ténèbres », Vigneron/Carpentier/Lévy (Quantum)

Les Leçons de tĂ©nèbres de François Couperin sont un monument que l’on se rĂ©jouit d’entendre interprĂ©tĂ©es par des musiciens aguerris mais non stars dans leurs domaines actuels. Loin des lumières Ă©clatantes, ces artistes ne peuvent que dĂ©fendre, pour le plaisir et pour l’aura de cette musique qu’ils admirent, la beautĂ© de pièces qui oscillent entre austĂ©ritĂ©, virtuositĂ© et richesses mĂ©lodico-spirituelle. Le patron du projet s’appelle Pascal Vigneron, qui fut prof de trompette Ă  l’ENM de Paris avant de muter organiste – Wikipedia nous affirme que « sa gĂ©nĂ©alogie remonte Ă  1841 », bon, pourquoi pas. Ă€ ses cĂ´tĂ©s, pour les deux premières leçons Ă  une voix, quoi que la notice omette de le prĂ©ciser, chante Sandrine Carpentier, flĂ»tiste devenue soprano, dont la notice nous apprend qu’elle s’est produite « en l’abbaye de Montmorency » (nous espĂ©rons juste pour elle que, Ă  son heure, l’abbaye Ă©tait dĂ©jĂ  devenue collĂ©giale). Pour la Troisième leçon Ă  deux voix, les rejoint ClĂ©mence LĂ©vy, pianimste devenue sopranimste, en gĂ©nĂ©ral plutĂ´t spĂ©cialiste d’Offenbach et rĂ©cemment promue mettrice en scène.
Ce disque, enregistrĂ© entre 2014 et 2017, nous a Ă©tĂ© envoyĂ© gracieusement, qui plus est par un producteur et Ă©diteur jouxtant notre domicile : c’est donc peu dire qu’il se retrouve glissĂ© dans le lecteur ad hoc avec gourmandise et enthousiasme. D’autant qu’il nous donne l’occasion d’entendre, joie, des instruments que nous ignorons – l’orgue de chÅ“ur de la collĂ©giale Saint-Gengoult et les grandes orgues restaurĂ©es de la cathĂ©drale de Toul, en l’espèce, si l’on en croit Internet, un Scwhenkedel de 1965 dĂ©poussiĂ©rĂ© en 2002 sous la houlette de Christian Lutz, que nous avons eu l’occasion d’admirer dans son boulot, et inaugurĂ© par Marie-Claire Alain, puis, Ă  partir de 2014, revisitĂ© par les facteurs de Koenig et rĂ©-inaugurĂ© en juin 2016 par Olivier Latry.
D’emblĂ©e, pourtant, nous sommes contraints de dĂ©chanter. Comme saisie de très près par les micros, la voix de Sandrine Carpentier, pardon mais bon, nous vrille les tympans. Aigre dès que l’on atteint le mi du haut de la portĂ©e, elle transforme ce moment sublime en grincement non pas perpĂ©tuel (le mĂ©dium est très acceptable, la partition est suivie avec attention, la prononciation est soignĂ©e, l’ornementation est avisĂ©e) mais incompatible avec une Ă©coute globalement Ă©panouie. Le grĂ©sillement que l’on perçoit pendant les « petites pauses » exigĂ©es par le compositeur est presque un soulagement : du moins ne craint-on pas que la soliste s’égare dans les hauteurs, pourtant raisonnables, oĂ¹ son timbre devient pĂ©nible. On l’aura compris, notre souci n’est pas dâ€™Ăªtre blessant, mais cette voix nous heurte tant que nous prĂ©fĂ©rons nous souvenir des meilleurs moments (dĂ©but du « Jerusalem » de la Seconde leçon, en dĂ©pit de l’erreur de numĂ©rotation latine, sur le livret comme en quatrième du disque) et profiter des duos avec ClĂ©mence LĂ©vy, dont on n’est pas certain non plus qu’elle soit totalement adaptĂ©e Ă  Couperin en dĂ©pit de remarquables efforts pour respecter lettre et esprit de la partition, mais dont le mĂ©dium rĂ©jouit davantage l’oreille, et dont l’aigu agresse moins. On est conscient du cĂ´tĂ© corrosif de la rĂ©flexion, il n’empĂªche : c’est dĂ©jĂ  ça.
Quid de la partie de l’orgue ? L’accompagnement est scrupuleux et prĂ©cis ; et les extraits des Messes, pour les paroisses et pour les couvents (Kyrie + pièce en taille, c’est-Ă -dire en trio, le lead Ă©tant au cormorne tandis que main complĂ©mentaire et pĂ©dale assurent l’accompagnement), sont sans fioriture ni effets superflus, avec une volontĂ© de rectitude correspondant Ă  la notion de « messe ». Un double regret nĂ©anmoins : ni registration ni composition des orgues ne sont indiquĂ©es sur le livret (on sait que l’auditeur organiste raffffffffole de ces dĂ©tails) ; et quatre pièces d’orgue seulement sont proposĂ©es, alors que le disque ne contient que 46’ de musique – certes, les pièces des messes de Couperin sont censĂ©es alterner avec le plain-chant, gnagnagna, mais qu’importe, l’espace disponible laissait au soliste assez de temps non pas pour voler la vedette aux chanteuses mais pour donner corps Ă  ces Å“uvres remarquables – ou, pourquoi pas, pour prĂ©luder, postluder, bref improviser sur des thèmes couperiniques.
En conclusion, voilĂ  un disque intrigant mais frustrant : il met en son des musiciens dont l’exigence est Ă  la hauteur de l’œuvre, mais dont le travail rendu ne peut que documenter l’intrigante lutte entre des moyens honnĂªtes et des ambitions sublimes.

Eugène Onéguine, Opéra Bastille, 6 juin 2017

Aller à l’opéra deux soirs de suite (avec un « s »), est-ce, justement, trop ? Comme disait un philosophe fort connu, quand la musique est bonne, compte pas sur moi pour laisser ma place… en l’espèce pour revoir Eugène Onéguine.
L’histoire : dans un trou perdu, une mère noble, ses deux filles et la vieille nourrice passent le temps au milieu des ploucs, d’une vague nostalgie et d’un gros ennui. Olga (Varduhi Abrahamyan) doit tantĂ´t Ă©pouser Lenski (Pavel ÄŒernoch) ; las, celui-ci se radine avec son pote Eugène OnĂ©guine (Peter Mattei), qui sĂ©duit puis repousse la si sensible Tatiana (Nicole Car) et conte fleurette Ă  Olga pour faire enrager son pote. Lequel le prend plutĂ´t mal, puisqu’il invite au duel le provocateur – première partie : 1 h 40. Après la pause, Lenski est tuĂ© dans les règles de l’art. Quatre ans plus tard, Eugène recroise Tatiana, devenue princesse. Il tente sa chance mais, malgrĂ© son insistance et la tentation, il se prend un rĂ¢teau, et son rĂ¢le de honte fait tomber le rideau – seconde partie : 50’.

Nicole Car (Tatiana). Photo : Bertrand Ferrier.

L’OpĂ©ra national : une fois de plus, seul un rĂ´le secondaire est confiĂ© Ă  un Français, Olivier Ayault. Quasi tous les autres postes, financĂ©s un peu par Rolex et beaucoup par l’État français, reviennent Ă  des non-nationaux, hors Varduhi Abrahamayan (signora Martina Biagini nous stipule qu’Olga a fait ses Ă©tudes Ă  Erevan mais est Française, dont acte) : Edward Gardner, Willy Decker, Wolfgang Gussmann, Hans Toelstede, Athol Farmer, JosĂ© Luis Basso, Nicole Car, Elena Zaremba, Hanna Schwarz, Peter Mattei, Pavel ÄŒernoch, Alexander Tsymbalyuk, RaĂºl GimĂ©nez, Vadim Artamonov et Grzegorz Staskiewicz. Pour les artistes, on pourrait naĂ¯vement imaginer que « c’est normal » de donner des rĂ´les russes Ă  des Russes ; mais Peter Mattei est SuĂ©dois et Nicole Car Australienne ; il n’est pas jusqu’à monsieur Triquet, rĂ´le essentiellement en français, qui ne soit confiĂ© Ă  RaĂºl GimĂ©nez, Argentin cabotin Ă  dessein qui bafouille, hĂ©las, son texte et confond les « i » et les « é ». Cette grande scène, qui devrait permettre aux artistes hexagonaux de s’exprimer voire de s’aguerrir, leur est donc quasi interdite – sans doute davantage pour des raisons de « charges sociales » que pour des raisons artistiques. Que l’État français ne sanctionne pas une telle position en coupant dans ses gĂ©nĂ©reuses subventions est un scandale, d’autant que l’OpĂ©ra ne cesse d’augmenter ses tarifs de façon vertigineuse – donnons-en un exemple concret : mĂªme après le dĂ©part de la Tatiana vedette de Netrebko, qui permettait aux nababs de la Bastille de rĂ©clamer des prix encore supĂ©rieurs, le prix en catĂ©gorie 1, pour ce mĂªme spectacle, a doublĂ© entre 2010 et 2017. Mais sans doute est-ce du complotisme que de douter des statistiques affirmant que l’inflation n’existe pas, quelles que soient les preuves patentes dont nous disposions…

Peter Mattei (Eugène Onéguine). Photo : Bertrand Ferrier.

La production : cette reprise d’une production qui en est Ă  son quarantième lever de rideau propose un grand Ă©cart entre deux pĂ´les tous deux signĂ©s Wolfgang Gussmann : d’une part, un dĂ©cor plutĂ´t abstrait (c’est pratique, il pourrait convenir pour Ă  peu près n’importe quel opĂ©ra), constituĂ© d’un grand parallĂ©lĂ©pipède vide, donnant sur de vagues collines en fond, avec quelques chaises, des tables, un canapĂ© Ă  l’ancienne et un gros lustre en seconde partie (qu’Anna Netrebko a cĂ©lĂ©brĂ© sur son compte IG) pour meubler un peu ; d’autre part, des costumes « faisant d’époque ». On devine dans ce contraste un souhait de tenir un peu compte du contexte (mais pas de la lettre du texte, ce serait vulgaire, tu penses) tout en dĂ©shistoricisant le drame. Avouons que, selon nous, cela ne fonctionne pas. Parce que le recours Ă  des objets concrets dĂ©montre l’absurditĂ© d’une Ă©puration scĂ©nique contre le texte (malgrĂ© que l’on en ait, il faut bien que les gens boivent dans des verres et posent leur sĂ©ant sur des sièges). Et aussi parce que la mise en scène de Willy Decker est fondĂ©e, turn-over des chanteurs oblige peut-Ăªtre, sur une absence presque totale de direction d’acteurs : les pauvres chanteurs errent de jardin Ă  cour et de cour Ă  jardin, s’effondrent pour montrer qu’ils sont Ă©mus ou caressent le mur pour souligner leur trouble ou leur dĂ©sespoir. Cette absence d’inventivitĂ© (au point dâ€™Ăªtre obligĂ© de faire rire, hors de propos, quand les trois femmes s’assoient ensemble), de confiance dans la musique (dĂ©placements intempestifs et vains) et de pistes offertes aux artistes pour incarner leurs personnages (au point de leur faire boire… rien, sans que cela semble rĂ©ellement symbolique), trahit un projet superficiel que la musique permet d’oublier – en partie seulement.

L’interprĂ©tation : sur une partition passionnante, oĂ¹ rĂ©sonnent aussi bien Mozart que Wagner, l’orchestre, dirigĂ© par Edward Gardner, est Ă  la hauteur de ses qualitĂ©s coutumières. Les cordes, singulièrement, sĂ©duisent par leur prĂ©cision, leurs nuances et leur sonoritĂ©. Pour un petit dĂ©calage avec le chÅ“ur lors d’un accĂ©lĂ©rando peu synchrone, que de nettetĂ© dans les dialogues scène-fosse ! C’est d’autant plus apprĂ©ciable que cette Å“uvre est une dĂ©monstration des possibles opĂ©ratiques, avec des quasi rĂ©citatifs, des airs pour soliste, des duos, des quatuors, des ensembles, le tout accompagnĂ© par une orchestration raffinĂ©e et jamais, hors les rĂ©citatifs, rĂ©duite Ă  un statut d’accompagnement fonctionnel. Hommes et femmes du chÅ“ur de l’OpĂ©ra s’en donnent Ă  cÅ“ur (ha, ha) joie, jouant et chantant avec gourmandise une pièce dont le peuple est, atavisme russe oblige, un personnage important. Dès lors, les solistes ont un boulevard pour briller, et ils ne s’en privent pas.
En dĂ©pit d’une mise en scène lourde qui la fait tenir son bouquin pendant une bonne heure (elle dit qu’elle lit et qu’elle aime lire, doit-on sans cesse surligner ce propos sans lĂ©gèreté ?), Nicole Car dĂ©montre qu’elle a l’étoffe, la puissance et le souffle nĂ©cessaires Ă  son long rĂ´le. Varduhi Abrahamyan, sa sÅ“ur de scène, est sans doute meilleure actrice que sa comparse et, si son rĂ´le est moindre, il n’en souligne pas moins la force et la richesse de sa voix. En amant bafouĂ©, Pavel ÄŒernoch convainc par sa capacitĂ© Ă  rendre en musique l’émotion du loser magnifique qu’est Lenski. Dans le rĂ´le-titre, Peter Mattei Ă©blouit sans rĂ©serve : il y a de la conviction, du savoir-faire, de l’autoritĂ© et de la poĂ©sie dans l’expression finale de sa fragilitĂ©, quand son personnage se dĂ©couvre amoureux puis comprend avec Tatiana qu’ils sont « passĂ©s tout près du bonheur ». Leurs comparses sont de bon niveau, Hanna Schwarz en nourrice brillant dans la redoutable tessiture grave mais manquant un peu de volume Ă  notre goĂ»t. Seuls bĂ©mols dans cette partition qui n’en manque pas, la piètre prestation vocale de RaĂºl GimĂ©nez et les difficultĂ©s, nous a-t-il semblĂ©, d’Alexander Tsymbalyuk (justesse sur certaines fins de phrase et vibrato trop ondulant lors des longues tenues).

Peter Mattei ou presque. Photo : Bertrand Ferrier.

En conclusion : sur une partition magnifique, pour une fois pas trop gĂ¢chĂ©e par une mise en scène insipide mais passe-partout, Peter Mattei, Nicole Car, l’orchestre et le chÅ“ur de l’OpĂ©ra prĂ©sentent aux spectateurs un grand moment de musique. EspĂ©rons juste que, un jour, Bastille se rĂ©soudra Ă  engager des metteurs en scène subtils. Ben quoi, Ă  l’opĂ©ra comme au fond de sa datcha oĂ¹ les paysans viennent annoncer Ă  la patronne la fin de la rĂ©colte, on peut rĂªver, non ?