Qu’est-ce qu’un bon concert de chansons ? Est-ce un concert parfait oĂ¹ tubes et dĂ©couvertes sĂ©duisantes s’enchaĂ®nent, agrĂ©mentĂ©es par des trouvailles parlĂ©es qui rapprochent l’artiste du public dans une Ă©motion oĂ¹ l’humour le dispute Ă la proximité ? ou est-ce un concert sincère, « en processus de perfectionnement », oĂ¹ le bricolage et les pistes d’amĂ©lioration sont assumĂ©es non pour amadouer le public mais pour rappeler que le bricolage et l’amĂ©liorable sont consubstantiels de la chanson ? On l’aura devinĂ©, cette option est celle sur laquelle seurfe, avec ses cheveux idoines qui obsèdent tant ses mains, Mr GĂ©rald Genty.
GĂ©rald (pas GĂ©rard, hein) Genty est un chanteur loufoque, auteur de deux grands disques de chansons drĂ´les oĂ¹ mĂ©lodies et rythmes enjouĂ©s secouent des hallucinations auditives (« laisse pioncer clui qui dort / l’espion, c’est celui qui dort »), des approximations lui permettant par exemple de mettre son maillot de bain pour aller Ă l’eau, et des jeux de mots du type : « Plus j’s’rai loin des tracteurs / plus j’s’rai près d’Ăªtre acteur. » (Si, c’est drĂ´le.) Après quoi, il semble avoir eu du mal Ă se renouveler, ou Ă trouver les moyens de se renouveler – on se souvient de ce DVD oĂ¹ il dĂ©barquait seul, de nuit, dans un studio… comme cela semble loin ! AlliĂ© Ă l’excellent Sylvestre Perrusson Ă la contrebasse, il a tentĂ© de poursuivre dans sa voie liminaire lors de nombreuses saisons. Ainsi, « le meilleur chanteur de tout l’étang », sans jamais se renier ni se rogner, a paru peiner Ă dĂ©plier son talent pour en rĂ©vĂ©ler des facettes inattendues et sĂ©duisantes. Sa prestation parisienne Ă l’ACP Manufacture de la chanson nous avait laissĂ© mitigĂ© sinon chafouin : c’Ă©tait souvent drĂ´le, toujours sympathique, mais il nous manquait ce truc-en-plus, cette nouvelle chanson formidable, cette rafale d’idĂ©es inattendues, ces sĂ©quences Ă©bouriffantes qui auraient su nous Ă©blouir. AlertĂ© par une publicitĂ© FB, nous voici Ă l’EssaĂ¯on, version Cabaret (la version plouc du cĂ´tĂ© ThĂ©Ă¢tre de la salle, mĂªme si, hĂ©las, des sièges de cinĂ©ma ont remplacĂ© chaises et tables qui avaient droit de citĂ© ici). Notre inquiĂ©tude Ă©tait donc grande : le zozo, dĂ©sormais en solo, serait-il Ă la hauteur de notre persĂ©vĂ©rante admiration ?
Avant de rĂ©pondre Ă cette question, signalons-le, entre autres, pour le cochon qui nous harcèle : nous poursuivons notre protestation contre ces salles de spectacle qui acceptent les jeunes enfants dans les rĂ©citals pour adultes (pour rappel, le prĂ©sent site fut hackĂ© après qu’il a dĂ©noncĂ©, outre la ridicule prestation d’Elsa Gelly, la cochonnerie d’enfants prĂ©sents lors du spectacle de Michèle Bernard au CafĂ© de la danse, remarquable, et surtout la prĂ©sence de parents incapables de gĂ©rer leurs trucs avec des bras lors de ce concert) : les bestioles avec deux de QI soi-disant gĂ©niaux parce que c’est des bambins, faut pas les accepter en dehors des spectacles pour enfants. Bien que GĂ©rald ait fĂ©condĂ©. Et bien qu’il y ait un landau sur scène. Faut pas, c’est tout. Ils font leurs intelligents, ils crachotent des rĂ©flexions dĂ©biles qui dĂ©concentrent l’artiste, bref, ils suscitent une forte ire et, en plein spectacle, signaler Ă leurs gĂ©niteurs que les trucs Ă cĂ´tĂ© d’eux nous brisent les noix, ça aussi, ça maltraite les cacahuètes. C’est dit.
Par exemple, M. mon chien, en spectacle, il ferait peut-Ăªtre chier. Pas sĂ»r, mais par prĂ©caution il est pas autorisĂ©. Ben les petits sots (y compris les premiers de la classe qui cherchent Ă se Ăªtre remarquĂ©s en riant au mauvais moment, en interagissant beaucoup et de manière inappropriĂ©e et en finissant par gratter bruyamment le siège de devant parce qu’ils s’ennuient, normal, pas conçu pour eux) et leurs saletĂ©s de parents qui trouvent ça formidable devraient, d’emblĂ©e, Ăªtre Ă©jectĂ©s. Par respect pour les ploucs qui payent leur place et aimeraient kiffer la vaillebe. Moi, par exemple.
Bon, sinon, mais c’Ă©tait tout sauf un dĂ©tail, quid du spectacle de GĂ©rald ? Le soir de la finale de la Champion’s League, nous sommes une petite vingtaine Ă nous prĂ©senter devant le p’tit blondinet. Le principe annoncĂ©, sous un titre jamais justifiĂ©, tient en la reprĂ©sentation de 38 « chansons courtes », concept popularisĂ© mais pas nĂ© avec Wally – mĂªme moi j’en ai fait, par zamp’ en hommage Ă MĂ©lanie, alors t’imagines. Intelligemment, GĂ©rald Genty choisit de mĂªler chansons courtes et chansons plus longues, c’est-Ă -dire tradi, avec leur structure couplet-refrain. On y retrouve quelques-uns de ses plus grands tubes, feat. « Y a pas d’autruche en Autriche (si y en a une c’est qu’elle triche) » ou son iconique et conclusif « J’m’appelle GĂ©rald, hein, pas GĂ©rard » (qu’il Ă©largit Ă Barnard et Junien, en oubliant Damian, le fils d’Alain, pas Alan, Penaud, mais bon). On en pourrait dĂ©duire que le meilleur est derrière lui. Pour les kiffeurs de chansons, c’est possible. Pour les amateurs de drĂ´litude en musique, ça reste une question.
Comme le Wally citĂ©, qui espère percer en tant que chanteur sensible après avoir Ă©tĂ© facĂ©tieux, GĂ©rald semble tiraillĂ©. D’un cĂ´tĂ©, sa propension Ă l’humour potache, qui nous rend client de ses blagounettes associant jeux de mots, contrepèteries, paronomases plus ou moinssss approximatives, mauvaise foi et Ă©carts de prononciations. De l’autre, sa volontĂ© de se muer en chanteur « sĂ©rieux », capable de vrais moments d’émotion – par exemple en Ă©voquant la crainte de mourir seul… mĂªme s’il tend Ă surligner ses idĂ©es avec des derniers couplets Ă notre goĂ»t superfĂ©tatoires.
On l’aura pressenti, le GĂ©rald Genty de l’EssaĂ¯on n’est donc pas le comique de ses dĂ©buts, quoi qu’il en fasse son commerce comme en tĂ©moignent ses « chansons longues ». ArmĂ© d’une guitare Ă©lectrique, de pĂ©dales de loupe, d’une mini-guitare, d’un clavier Ă©lectronique, il offre un rĂ©cital touchant, dont les imperfections assumĂ©es semblent trahir l’interrogation de l’artiste. Clairement, en parodiste de succès catchy et en chanteur profond, on doute de sa capacitĂ© Ă dĂ©fier le temps. En revanche, devant l’évidence de son talent comique, de son authenticitĂ© face public et devant son souci de rendre patente la dualitĂ© du chanteur drĂ´le-mais-pas-que, on subodore, avec prĂ©tention mais sincĂ©ritĂ©, son besoin de coaching. Les avis d’un maĂ®tre autrement plus dans la maĂ®trise comme Philippe Chasseloup seraient susceptibles de lui Ăªtre prĂ©cieux – pas pour produire un set lĂ©chĂ© mais pour optimiser ses deux pĂ´les sans gommer la bonne humeur foutraque et spontanĂ©e qui irrigue sa personnalitĂ© et son spectacle. En mĂªme temps, devant la vingtaine de spectateurs venus l’entendre alors que le plus gros budget foutbolistique d’Europe prouvait qu’il est le plus gros budget foutbolistique d’Europe, on reste un bleu humble. On a juste la confirmation que ce mec a un talent foufou qui correspond Ă notre goĂ»t, mais dont on ne doute qu’il ait, hic et nunc et par lui seul, les moyens de le maximiser.
Bref, GĂ©rald, n’oublie pas que, comme beaucoup d’entre nous mais avec talent, toi, tu n’es pas lĂ que pour dĂ©corer, hein, ou que pour des CorĂ©ens !
Jusqu’au 29 juillet Ă l’EssaĂ¯on, les vendredis et samedis Ă 21 h 30. Rens. ici.














