
A priori, tout agace dans Boxe boxe : le projet est fondĂ© sur le fait que la boxe, c’est de la danse parce que « la danse, comme la pratique d’un art martial, nĂ©cessite labeur, sueur et efforts non comptĂ©s » (la boxe n’est pas un art martial, mais la manutention fonctionne aussi mieux dans la comparaison) ; il vise à « dĂ©construire les stĂ©rĂ©otypes » prĂ©sentant la boxe comme virile et la danse comme fĂ©minine ; le produit, remotivation d’une crĂ©ation de 2010, se prĂ©sente comme alternatif alors qu’il s’inscrit dans une logique ultrasubventionnĂ©e et hypercommerciale – le programme le stipule : « La librairie vous propose le DVD Danse aux poings sur les coulisses de la crĂ©ation du spectacle, le livre Käfig [compagnie de Mourad Merzouki dont le nom « signifie cage en arabe ou en allemand », non sans rapport avec le ring], 20 ans de danse (Somogy), des CD du quatuor Debussy dont celui des musiques du spectacle ainsi que d’autres produits autour des activitĂ©s de la compagnie Käfig. » Et pourtant…
Le concept : Mourad Merzouki se fait fort d’articuler trois Ă©lĂ©ments – premièrement, quelques topoi de la boxe (le ring, le punching-ball, le sac, les pattes d’ours, les gants, les casques – hĂ©las pas les ring girls, une seule danseuse Ă©tant convoquĂ©e au milieu de sept mĂ¢les, comme quoi combattre les clichĂ©s ne signifie pas promouvoir la paritĂ©) ; deuxièmement, des Ă©lĂ©ments de langage du hip hop au sens large (acrobaties, pivotation sur la tetĂª, break dance dĂ©structurant les membres, battles…) ; troisièmement, des bribes de musique classique incarnĂ©es par le quatuor Debussy, au casting mouvant mais quand mĂªme, sonorisĂ© in situ, mis en espace et sporadiquement boustĂ© par une bande-son signĂ©e As’N, basique mais bien troussĂ©e. Des gants-marionnettes au combat, en passant par le solo sous le regard des autres danseurs jouant le public avide de sang, l’entraĂ®nement au sac de Guillaume Chan Ton, l’ensemble – pas tout Ă fait synchro – des danseurs devant leur punching-ball, le spectacle s’articule autour de tableaux oĂ¹ les musiciens du quatuor, justes et prĂ©cis, s’intègrent aux danseurs qui restent reconnaissables car eux n’hĂ©sitent pas Ă faire des folies de leur corps.

Le rĂ©sultat : dans une salle inhabituellement peu remplie (pont de l’Ascension oblige peut-Ăªtre, Ă moins que le prix de 40 € pour 1 h 5 joue), chacun interprète son rĂ´le avec professionnalisme. Dans le surdimensionnĂ© rĂ´le principal, affublĂ© souvent d’un gros bidon qui ne l’empĂªche jamais de prouver sa virtuositĂ©, Diego Alves dos Santos remplace avec gourmandise et charisme son prĂ©dĂ©cesseur Steven Valade Ă qui le spectacle est dĂ©diĂ© (et la mĂ©moire sans doute saluĂ©e par une page biographique vide sur le site du thĂ©Ă¢tre, nous sommes cyber peu de chose). Parti sur des bases plutĂ´t arty, le spectacle s’encanaille petit Ă petit et vire Ă la dĂ©monstration de hip-hop en s’appuyant sur le dĂ©calage avec la bande-son, convaincant parfois, parfois plaquĂ© lors de soli un brin laborieux quand il s’agit de dĂ©cliner une grammaire qui n’a plus rien Ă voir avec la boxe. C’est assurĂ©ment le regret principal que suscite ce produit : oublier petit Ă petit ce qui Ă©tait censĂ© constituer sa colonne vertĂ©brale, l’interrogation de la boxe. Comme si la seule façon d’évacuer les clichĂ©s consistait Ă Ă©vacuer la boxe…

Le bilan : Boxe boxe est un spectacle volontiers bouffe, sciemment fondĂ© sur la performance impressionnante et dĂ©cidĂ©ment hors sujet. En effet, in fine, il traite peu de la boxe – sans doute parce que la boxe et la danse ont, en rĂ©alitĂ©, peu de similitudes (ou alors dans la lĂ©gèretĂ© de dĂ©placement de l’Ă©cole cubaine en boxe anglaise ? ou dans l’art de la provocation Ă la thaĂ¯landaise dans le muay-thai et dans sa dĂ©clinaison pour circuits occidentaux ? mais cette culture n’est nullement interrogĂ©e ici). Partant, il y a sans doute deux façons dichotomiques de jauger le rĂ©sultat : quant Ă la proposition « philosophique » martelĂ©e a priori, rapprochant trois Ă©lĂ©ments disparates pour « faire sens », les soixante cinq minutes de danse-et-musique-classique-rapportĂ©es-Ă -la-boxe sont dĂ©cevantes ; quant Ă l’expĂ©rience du spectateur, une fois que l’on a fait la police auprès de l’inconnu d’à cĂ´tĂ© (arrĂªte de renifler connard j’en peux plus ; rallume encore ton portable et je t’en colle une fils de pute), c’est amusant et Ă©tonnant. Moralité : supprimez les entretiens, les notes d’intention et les titres « signifiants ». Ils obligent Ă Ăªtre mesurĂ© mĂªme quand le spectacle, hors le bis d’une vulgaritĂ© dĂ©bectante, est plutĂ´t pĂ©tillant.









