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Le blog de Bertrand Ferrier, page 295

Estelle Revaz, « Bach & friends », Sony Music (Solo Musica), 2017


C’est l’histoire d’Estelle Revaz, dite Estelle Revax par Amazon, une petite Suissesse qui n’a pas trente ans (elle est nĂ©e en 1989) et qui joue du voire au violoncelle. Soutenue par la tĂ©lĂ©vision helvĂ©tique et l’orchestre de chambre de Genève, elle publie chez Sony, sous le label « Solo musica », un nouveau disque qu’elle a co-produit, Bach & friends, et qui nous a Ă©tĂ© gracieusement envoyĂ© – sur Amazon, au moment oĂ¹ nous Ă©crivons ces lignes, il est en vente pour 10,5 €, frais de cochon inclus. En voici un p’tit aperçu.
Le concept : le disque articule douze extraits des première et troisième suites pour violoncelle seul de JSB avec douze pièces courtes de compositeurs ayant vĂ©cu aux vingtième et/ou vingt-et-unième siècles, feat. Heinz Holliger, Xavier Dayer (commande de l’artiste), Pascal Dusapin, Krzysztof Penderecki, Isang Yun, Kaija Saariaho, Bernd Alois Zimmermann, Luciano Berio, Sofia Gubaidulina, György KurtĂ¡g, Witold LutosÅ‚awski et György Ligeti. Contrairement au prĂ©cĂ©dent enregistrement d’Estelle Revaz pour Neos, il ne s’agit donc pas d’un disque exclusivement centrĂ© sur la musique rĂ©cente, mais d’une sorte de battle entre treize zozos confrontĂ©s au mĂªme dĂ©fi – rendre intĂ©ressantes des pièces pour quatre cordes solistes.

L’écoute : l’interprète prĂ©vient dès le titre, il ne s’agit pas de jouer Bach puis des compositeurs contemporains, mais bien de jouer Bach et ses potes. Il n’y aura donc pas un mode de jeu baroque et un mode de jeu contemporain, mais une mĂªme Ă©nergie irriguant l’ensemble des pièces. Cette vision-fusion privilĂ©gie le contraste d’atmosphère au contraste de modalitĂ©. En clair, Estelle Revaz ne joue pas diffĂ©remment selon qu’il s’agit de musique tonale ou plus libre ; elle modifie son jeu en fonction du caractère, par ex. dansant ou retenu, de chaque pièce. Ainsi, l’allemande de la BWV 1009 se prolonge sur « Les mots sont allĂ©s » de Luciano Berio, que la proximitĂ© de la « Courante » propulse dans un tempo inattendu, concluant l’histoire en 3’ au lieu des 4’ habituels. L’interprète investit sans complexe les indications de tempi (le 60 Ă  la noire initial est explosĂ©) et la durĂ©e des notes (l’artiste avalant la partition selon son inspiration – voir les premières doubles croches). Pourtant, il ne s’agit ni d’une volontĂ© d’exacerber la virtuositĂ©, valeur sĂ»re, ni d’une crainte d’ennuyer, ni d’un souhait de mettre en avant l’interprĂ©tation au dĂ©triment de la partition ; simplement, Estelle Revaz assume de bout en bout ce parti pris de contamination du contemporain par le baroque, et du baroque par le contemporain.
Autant dire que les mesureurs scrupuleux et les comparateurs d’interprĂ©tation baroquisante ou conservatrice devront passer leur chemin : la violoncelliste promet un fondu-enchaĂ®nĂ© mĂªlant Bach Ă  ses confrères, et elle tient parole. VoilĂ  le point fort du disque : cette mauvaise foi consistant Ă  considĂ©rer que, baroques ou contemporains, tous les compositeurs sont avant tout des compositeurs qui mĂ©ritent une mĂªme libertĂ© d’interprĂ©tation, de traduction sonore, dès lors que le rĂ©sultat est portĂ© par un instrument chaleureux, un musicien de haut niveau et un projet cohĂ©rent. Partant, oui, peut-Ăªtre croit-on avoir çà entendu interprĂ©tations plus immĂ©diatement Ă©mouvantes ; peut-Ăªtre a-t-on lĂ  admirĂ© des sonoritĂ©s moins volontairement rugueuses ou plus ciselĂ©es ; mais que demande-t-on, dans l’idĂ©al, Ă  une jeune artiste qui produit son rĂ©cital ? D’oser un projet personnel et excitant ; de ne pas louvoyer dans sa rĂ©alisation ; d’avoir les moyens techniques de son propos ; de nous convaincre que, par-delĂ  le pointillisme guindĂ© des oreilles mĂ©tronomiques, la musique gagne Ă  prendre le pas sur la neutralitĂ© admirable des interprĂ©tations poudrĂ©es ; de nous prouver que, quand on entrelarde Bach avec Dusapin, l’oreille Ă©coute diffĂ©remment et l’un et l’autre – sans doute Ă  cause de l’interprète, sans doute aussi grĂ¢ce Ă  la rĂ©sonance que crĂ©e la proximitĂ© des pièces. Sur chacun de ces points, miss Revaz est au rendez-vous. Par son choix radical qui ne trahit aucun compositeur mais propulse l’auditeur dans tout un monde lointain oĂ¹, par la magie du disque, Bach rĂ©sonne Yun et – en une minute Ă  peine – Kaija raisonne Johann Sebastian, Estelle Revaz sĂ©duit plus encore par sa singularitĂ© audacieuse que par son projet prometteur, gĂ©nĂ©reux mais pas en soi innovant, de mix’n’match.

Photo : Gregory Batardon (www.gregorybatardon.com).


Le bilan :
franchir Bach, aller en-deçà (Tournemire), de-ci de lĂ  (improvisations), par-dessus (François-Xavier Bigorgne proposant une version de trois suites sans puis avec accompagnement « recréé » dans un double disque Amacello, 2011) ou au-delĂ  (Nystedt) est un exercice chĂ©ri des musiciens contemporains, habituĂ©s par exemple Ă  composer de brèves pièces afin d’introduire telle Å“uvre baroque, classique ou romantique. Ici, on l’aura compris, il ne s’agit pas de cela mais bien de concatĂ©ner des suites constituĂ©es et sacrĂ©es avec d’autres propositions succinctes, moins ou carrĂ©ment très peu connues, tirĂ©es du rĂ©pertoire d’« aujourd’hui » au sens large. Pour celui qui veut « jouer des classiques-mais-pas-que », autrement dit pour un interprète attirĂ© par la musique toute fraĂ®che et par Johann Sebastian – dont le prĂ©nom est curieusement absent de la set-list au dos du disque, de mĂªme que LutosÅ‚awski perd son « ł » natif –, les options sont binaires :

  • ou bien opter pour un rĂ©cital Ă©tiquetĂ© « contemporain » (ainsi, parmi les solistes instrumentaux, du clarinettiste Michele Marelli jouant Stockhausen, Boulez, KurtĂ¡g, Fedele, Stroppa, Ferneyhough et Scelsi pour Decca en 2016),
  • ou bien mĂªler Ă  un compositeur mainstream des pièces rĂ©centes (ainsi, parmi d’autres, du pianiste Marino Formenti jouant Liszt en alternance avec Cerha, l’indĂ©trĂ´nable KurtĂ¡g, Ligeti, Pesson, Rihm, Ustvolskaya, Berio, Feldman, Murail, Adams, Stockhausen et Sciarrino pour Kairos en 2015, ou de l’organiste Jean-Christophe Revel plaquant sous le titre trompeur « Passions » un melting-pot stimulant qui accole d’abord Claudio Merulo Ă  RĂ©gis Campo, ensuite Louis Couperin Ă  Édith Canat de Chizy et Brice Pauset, enfin Nicolas de Grigny Ă  GĂ©rard Pesson et Bruno Mantovani pour Aeon en 2004).

Soucieuse de jouer tant sur le continuum que sur la disruption, Estelle Revaz privilĂ©gie cette fois la seconde possibilitĂ©. Mais ce choix est indĂ©pendant des regrets formels que l’on glisse en passant, tels que :

  • le packaging du disque avec ses irritantes et nombreuses photos de studio qui tendent, une fois encore, Ă  faire passer l’artiste, parce que c’est une fille, pour un modèle quasi Ă©rotique de catalogue glamour (Ă©paules forcĂ©ment nues, robe de soprano en folie… comment peut-on avoir autant de personnalitĂ© musicale et accepter de rĂ©duire son image Ă  celle d’une jeunette mignonnement mais banalement aguicheuse ? sera-ce parce que les vieux pervers qui sont les ceusses censĂ©s aimer la musique classique choisissent d’acheter les disques d’artissses fĂ©minines qui en montrent le plus ? sur le peu que l’on entend et voit d’elle dans le teaser, et sur l’intĂ©rĂªt de son disque impressionnant, elle paraĂ®t tellement plus mimi et intelligente que ce que laisse supputer cette iconologie aussi dĂ©gradante pour l’artiste qu’insultante pour le client) ;
  • un titre anglophone dont on doute qu’il attire plus de clients qu’un titre par ex. germanophone (aucun artiste anglais parmi les « friends ») ;
  • la brièvetĂ© du clip-entretien promu par l’artiste, bien trop court pour permettre Ă  cette tĂªte bien faite de s’exprimer au-delĂ  des clichĂ©s attendus (du type : « La musique de Bach Ă©tait contemporaine pour ses contemporains », certes).

Reste, plus importante, la gourmandise Ă©vidente avec laquelle Estelle Revaz partage ses plaisirs, son savoir-jouer, ses rĂ©pertoires et sa science de musicienne. Dans son disque, Bach ne sert pas Ă  « faire passer la pilule » entre deux pièces aux sonoritĂ©s susceptibles de brusquer les passionnĂ©s exclusifs de baroque, pas plus que les pièces contemporaines ne permettent Ă  une presque-gamine d’enregistrer des bribes de cette scie rĂ©servĂ©e aux violoncellistes ultraconnus que constituent les Suites de Bach, en attendant de graver l’intĂ©grale. Bien plus, heureusement, il semble qu’il s’agisse pour elle de proposer un acte de foi considĂ©rant que la musique irrigue l’ensemble des grandes Å“uvres, c’est-Ă -dire des Å“uvres que l’artiste aime Ă  exĂ©cuter, par-delĂ  les particularismes stylistiques qu’entend notre oreille en reconnaissant l’époque, la culture ou les choix des compositeurs.

Photo originale : Gregory Batardon

La conclusion : grĂ¢ce Ă  une prise de son remarquable qui attĂ©nue raisonnablement les bruyantes inspirations du cordiste en pleine action, ce panorama partiel mais passionnant des possibilitĂ©s du violoncelle ne garantit pas Ă  l’auditeur attentif une Ă©motion attendue et entendue – celle que nous Ă©prouvons en reconnaissant des hits du rĂ©pertoire ; elle promet mieux : de beaux moments, des Ă©garements, des Ă©tonnements.

Pourquoi les gens aiment la SNCF

Quand tu fais rire le tripode parce que, en rentrant du boulot à 21 h 30, déjà y a plus de train pour Paris.

Irrépressible

Ce moment oĂ¹, en regardant longuement si ton train arrive, tu crois que tu peux l’obliger Ă  se hĂ¢ter par la seule force magnĂ©tique de ton regard.

Toujours chanter en vin


Après une rĂ©pĂ©tition pour le concert « Chansons et religion », rĂ©citer quelques verres thĂ©matiques – voire anathĂ©matiques – s’impose.

Vivant, allumer le feu

Souvent, plus facile d’allumer l’intĂ©rieur de l’orgue que l’intĂ©rieur de l’organiss.

Boxe boxe, ThĂ©Ă¢tre du Rond-Point, 26 mai 2017


A priori, tout agace dans Boxe boxe : le projet est fondĂ© sur le fait que la boxe, c’est de la danse parce que « la danse, comme la pratique d’un art martial, nĂ©cessite labeur, sueur et efforts non comptĂ©s » (la boxe n’est pas un art martial, mais la manutention fonctionne aussi mieux dans la comparaison) ; il vise Ă  « dĂ©construire les stĂ©rĂ©otypes » prĂ©sentant la boxe comme virile et la danse comme fĂ©minine ; le produit, remotivation d’une crĂ©ation de 2010, se prĂ©sente comme alternatif alors qu’il s’inscrit dans une logique ultrasubventionnĂ©e et hypercommerciale – le programme le stipule : « La librairie vous propose le DVD Danse aux poings sur les coulisses de la crĂ©ation du spectacle, le livre Käfig [compagnie de Mourad Merzouki dont le nom « signifie cage en arabe ou en allemand », non sans rapport avec le ring], 20 ans de danse (Somogy), des CD du quatuor Debussy dont celui des musiques du spectacle ainsi que d’autres produits autour des activitĂ©s de la compagnie Käfig. » Et pourtant…

Le concept : Mourad Merzouki se fait fort d’articuler trois Ă©lĂ©ments – premièrement, quelques topoi de la boxe (le ring, le punching-ball, le sac, les pattes d’ours, les gants, les casques – hĂ©las pas les ring girls, une seule danseuse Ă©tant convoquĂ©e au milieu de sept mĂ¢les, comme quoi combattre les clichĂ©s ne signifie pas promouvoir la paritĂ©) ; deuxièmement, des Ă©lĂ©ments de langage du hip hop au sens large (acrobaties, pivotation sur la tetĂª, break dance dĂ©structurant les membres, battles…) ; troisièmement, des bribes de musique classique incarnĂ©es par le quatuor Debussy, au casting mouvant mais quand mĂªme, sonorisĂ© in situ, mis en espace et sporadiquement boustĂ© par une bande-son signĂ©e As’N, basique mais bien troussĂ©e. Des gants-marionnettes au combat, en passant par le solo sous le regard des autres danseurs jouant le public avide de sang, l’entraĂ®nement au sac de Guillaume Chan Ton, l’ensemble – pas tout Ă  fait synchro – des danseurs devant leur punching-ball, le spectacle s’articule autour de tableaux oĂ¹ les musiciens du quatuor, justes et prĂ©cis, s’intègrent aux danseurs qui restent reconnaissables car eux n’hĂ©sitent pas Ă  faire des folies de leur corps.

Diego Alves dos Santos au thĂ©Ă¢tre du Rond-Point, le 26 mai 2017.

Le rĂ©sultat : dans une salle inhabituellement peu remplie (pont de l’Ascension oblige peut-Ăªtre, Ă  moins que le prix de 40 € pour 1 h 5 joue), chacun interprète son rĂ´le avec professionnalisme. Dans le surdimensionnĂ© rĂ´le principal, affublĂ© souvent d’un gros bidon qui ne l’empĂªche jamais de prouver sa virtuositĂ©, Diego Alves dos Santos remplace avec gourmandise et charisme son prĂ©dĂ©cesseur Steven Valade Ă  qui le spectacle est dĂ©diĂ© (et la mĂ©moire sans doute saluĂ©e par une page biographique vide sur le site du thĂ©Ă¢tre, nous sommes cyber peu de chose). Parti sur des bases plutĂ´t arty, le spectacle s’encanaille petit Ă  petit et vire Ă  la dĂ©monstration de hip-hop en s’appuyant sur le dĂ©calage avec la bande-son, convaincant parfois, parfois plaquĂ© lors de soli un brin laborieux quand il s’agit de dĂ©cliner une grammaire qui n’a plus rien Ă  voir avec la boxe. C’est assurĂ©ment le regret principal que suscite ce produit : oublier petit Ă  petit ce qui Ă©tait censĂ© constituer sa colonne vertĂ©brale, l’interrogation de la boxe. Comme si la seule façon d’évacuer les clichĂ©s consistait Ă  Ă©vacuer la boxe…

Miserere yo, bis, feat. Cédric Conchon, violoncelle.

Le bilan : Boxe boxe est un spectacle volontiers bouffe, sciemment fondĂ© sur la performance impressionnante et dĂ©cidĂ©ment hors sujet. En effet, in fine, il traite peu de la boxe – sans doute parce que la boxe et la danse ont, en rĂ©alitĂ©, peu de similitudes (ou alors dans la lĂ©gèretĂ© de dĂ©placement de l’Ă©cole cubaine en boxe anglaise ? ou dans l’art de la provocation Ă  la thaĂ¯landaise dans le muay-thai et dans sa dĂ©clinaison pour circuits occidentaux ? mais cette culture n’est nullement interrogĂ©e ici). Partant, il y a sans doute deux façons dichotomiques de jauger le rĂ©sultat : quant Ă  la proposition « philosophique » martelĂ©e a priori, rapprochant trois Ă©lĂ©ments disparates pour « faire sens », les soixante cinq minutes de danse-et-musique-classique-rapportĂ©es-Ă -la-boxe sont dĂ©cevantes ; quant Ă  l’expĂ©rience du spectateur, une fois que l’on a fait la police auprès de l’inconnu d’à cĂ´tĂ© (arrĂªte de renifler connard j’en peux plus ; rallume encore ton portable et je t’en colle une fils de pute), c’est amusant et Ă©tonnant. Moralité : supprimez les entretiens, les notes d’intention et les titres « signifiants ». Ils obligent Ă  Ăªtre mesurĂ© mĂªme quand le spectacle, hors le bis d’une vulgaritĂ© dĂ©bectante, est plutĂ´t pĂ©tillant.

En attendant David Cassan

Oui, c’est vrai, parfois, j’envoie M. Chien accueillir Ă  ma place les grands organistes qui viennent visiter l’orgue de Saint-AndrĂ© de l’Europe, surtout en cas d’empĂªchement majeur. Par exemple, j’imagine que, lors de la visite de David, ça devait Ăªtre l’heure de la sieste, voilĂ , quoi.

Bricolo et Bricolette au pays des orgues

Quand, pour que le rganiss puisse voir ce qui s’passe autour de l’autel, construire un rĂ©tro vintage n’est pas un plĂ©onasme.

Le roi chien

L’alignement des planètes

Quand tu vas jouer du bon son, qu’il y a du soleil, que tu vas Ăªtre bien accueilli et qu’un p’tifa vient te dire bonjour, c’est sĂ»r, tu vis en mode George Clooney. Le fric en moins, mais qui donne un enculĂ© ?