
C’est l’histoire d’Estelle Revaz, dite Estelle Revax par Amazon, une petite Suissesse qui n’a pas trente ans (elle est nĂ©e en 1989) et qui joue du voire au violoncelle. Soutenue par la tĂ©lĂ©vision helvĂ©tique et l’orchestre de chambre de Genève, elle publie chez Sony, sous le label « Solo musica », un nouveau disque qu’elle a co-produit, Bach & friends, et qui nous a Ă©tĂ© gracieusement envoyĂ© – sur Amazon, au moment oĂ¹ nous Ă©crivons ces lignes, il est en vente pour 10,5 €, frais de cochon inclus. En voici un p’tit aperçu.
Le concept : le disque articule douze extraits des première et troisième suites pour violoncelle seul de JSB avec douze pièces courtes de compositeurs ayant vĂ©cu aux vingtième et/ou vingt-et-unième siècles, feat. Heinz Holliger, Xavier Dayer (commande de l’artiste), Pascal Dusapin, Krzysztof Penderecki, Isang Yun, Kaija Saariaho, Bernd Alois Zimmermann, Luciano Berio, Sofia Gubaidulina, György KurtĂ¡g, Witold LutosÅ‚awski et György Ligeti. Contrairement au prĂ©cĂ©dent enregistrement d’Estelle Revaz pour Neos, il ne s’agit donc pas d’un disque exclusivement centrĂ© sur la musique rĂ©cente, mais d’une sorte de battle entre treize zozos confrontĂ©s au mĂªme dĂ©fi – rendre intĂ©ressantes des pièces pour quatre cordes solistes.
L’écoute : l’interprète prĂ©vient dès le titre, il ne s’agit pas de jouer Bach puis des compositeurs contemporains, mais bien de jouer Bach et ses potes. Il n’y aura donc pas un mode de jeu baroque et un mode de jeu contemporain, mais une mĂªme Ă©nergie irriguant l’ensemble des pièces. Cette vision-fusion privilĂ©gie le contraste d’atmosphère au contraste de modalitĂ©. En clair, Estelle Revaz ne joue pas diffĂ©remment selon qu’il s’agit de musique tonale ou plus libre ; elle modifie son jeu en fonction du caractère, par ex. dansant ou retenu, de chaque pièce. Ainsi, l’allemande de la BWV 1009 se prolonge sur « Les mots sont allĂ©s » de Luciano Berio, que la proximitĂ© de la « Courante » propulse dans un tempo inattendu, concluant l’histoire en 3’ au lieu des 4’ habituels. L’interprète investit sans complexe les indications de tempi (le 60 Ă la noire initial est explosĂ©) et la durĂ©e des notes (l’artiste avalant la partition selon son inspiration – voir les premières doubles croches). Pourtant, il ne s’agit ni d’une volontĂ© d’exacerber la virtuositĂ©, valeur sĂ»re, ni d’une crainte d’ennuyer, ni d’un souhait de mettre en avant l’interprĂ©tation au dĂ©triment de la partition ; simplement, Estelle Revaz assume de bout en bout ce parti pris de contamination du contemporain par le baroque, et du baroque par le contemporain.
Autant dire que les mesureurs scrupuleux et les comparateurs d’interprĂ©tation baroquisante ou conservatrice devront passer leur chemin : la violoncelliste promet un fondu-enchaĂ®nĂ© mĂªlant Bach Ă ses confrères, et elle tient parole. VoilĂ le point fort du disque : cette mauvaise foi consistant Ă considĂ©rer que, baroques ou contemporains, tous les compositeurs sont avant tout des compositeurs qui mĂ©ritent une mĂªme libertĂ© d’interprĂ©tation, de traduction sonore, dès lors que le rĂ©sultat est portĂ© par un instrument chaleureux, un musicien de haut niveau et un projet cohĂ©rent. Partant, oui, peut-Ăªtre croit-on avoir çà entendu interprĂ©tations plus immĂ©diatement Ă©mouvantes ; peut-Ăªtre a-t-on lĂ admirĂ© des sonoritĂ©s moins volontairement rugueuses ou plus ciselĂ©es ; mais que demande-t-on, dans l’idĂ©al, Ă une jeune artiste qui produit son rĂ©cital ? D’oser un projet personnel et excitant ; de ne pas louvoyer dans sa rĂ©alisation ; d’avoir les moyens techniques de son propos ; de nous convaincre que, par-delĂ le pointillisme guindĂ© des oreilles mĂ©tronomiques, la musique gagne Ă prendre le pas sur la neutralitĂ© admirable des interprĂ©tations poudrĂ©es ; de nous prouver que, quand on entrelarde Bach avec Dusapin, l’oreille Ă©coute diffĂ©remment et l’un et l’autre – sans doute Ă cause de l’interprète, sans doute aussi grĂ¢ce Ă la rĂ©sonance que crĂ©e la proximitĂ© des pièces. Sur chacun de ces points, miss Revaz est au rendez-vous. Par son choix radical qui ne trahit aucun compositeur mais propulse l’auditeur dans tout un monde lointain oĂ¹, par la magie du disque, Bach rĂ©sonne Yun et – en une minute Ă peine – Kaija raisonne Johann Sebastian, Estelle Revaz sĂ©duit plus encore par sa singularitĂ© audacieuse que par son projet prometteur, gĂ©nĂ©reux mais pas en soi innovant, de mix’n’match.

Le bilan : franchir Bach, aller en-deçà (Tournemire), de-ci de lĂ (improvisations), par-dessus (François-Xavier Bigorgne proposant une version de trois suites sans puis avec accompagnement « recréé » dans un double disque Amacello, 2011) ou au-delĂ (Nystedt) est un exercice chĂ©ri des musiciens contemporains, habituĂ©s par exemple Ă composer de brèves pièces afin d’introduire telle Å“uvre baroque, classique ou romantique. Ici, on l’aura compris, il ne s’agit pas de cela mais bien de concatĂ©ner des suites constituĂ©es et sacrĂ©es avec d’autres propositions succinctes, moins ou carrĂ©ment très peu connues, tirĂ©es du rĂ©pertoire d’« aujourd’hui » au sens large. Pour celui qui veut « jouer des classiques-mais-pas-que », autrement dit pour un interprète attirĂ© par la musique toute fraĂ®che et par Johann Sebastian – dont le prĂ©nom est curieusement absent de la set-list au dos du disque, de mĂªme que LutosÅ‚awski perd son « ł » natif –, les options sont binaires :
- ou bien opter pour un rĂ©cital Ă©tiquetĂ© « contemporain » (ainsi, parmi les solistes instrumentaux, du clarinettiste Michele Marelli jouant Stockhausen, Boulez, KurtĂ¡g, Fedele, Stroppa, Ferneyhough et Scelsi pour Decca en 2016),
- ou bien mĂªler Ă un compositeur mainstream des pièces rĂ©centes (ainsi, parmi d’autres, du pianiste Marino Formenti jouant Liszt en alternance avec Cerha, l’indĂ©trĂ´nable KurtĂ¡g, Ligeti, Pesson, Rihm, Ustvolskaya, Berio, Feldman, Murail, Adams, Stockhausen et Sciarrino pour Kairos en 2015, ou de l’organiste Jean-Christophe Revel plaquant sous le titre trompeur « Passions » un melting-pot stimulant qui accole d’abord Claudio Merulo Ă RĂ©gis Campo, ensuite Louis Couperin à Édith Canat de Chizy et Brice Pauset, enfin Nicolas de Grigny Ă GĂ©rard Pesson et Bruno Mantovani pour Aeon en 2004).
Soucieuse de jouer tant sur le continuum que sur la disruption, Estelle Revaz privilĂ©gie cette fois la seconde possibilitĂ©. Mais ce choix est indĂ©pendant des regrets formels que l’on glisse en passant, tels que :
- le packaging du disque avec ses irritantes et nombreuses photos de studio qui tendent, une fois encore, Ă faire passer l’artiste, parce que c’est une fille, pour un modèle quasi Ă©rotique de catalogue glamour (Ă©paules forcĂ©ment nues, robe de soprano en folie… comment peut-on avoir autant de personnalitĂ© musicale et accepter de rĂ©duire son image Ă celle d’une jeunette mignonnement mais banalement aguicheuse ? sera-ce parce que les vieux pervers qui sont les ceusses censĂ©s aimer la musique classique choisissent d’acheter les disques d’artissses fĂ©minines qui en montrent le plus ? sur le peu que l’on entend et voit d’elle dans le teaser, et sur l’intĂ©rĂªt de son disque impressionnant, elle paraĂ®t tellement plus mimi et intelligente que ce que laisse supputer cette iconologie aussi dĂ©gradante pour l’artiste qu’insultante pour le client) ;
- un titre anglophone dont on doute qu’il attire plus de clients qu’un titre par ex. germanophone (aucun artiste anglais parmi les « friends ») ;
- la brièvetĂ© du clip-entretien promu par l’artiste, bien trop court pour permettre Ă cette tĂªte bien faite de s’exprimer au-delĂ des clichĂ©s attendus (du type : « La musique de Bach Ă©tait contemporaine pour ses contemporains », certes).
Reste, plus importante, la gourmandise Ă©vidente avec laquelle Estelle Revaz partage ses plaisirs, son savoir-jouer, ses rĂ©pertoires et sa science de musicienne. Dans son disque, Bach ne sert pas à « faire passer la pilule » entre deux pièces aux sonoritĂ©s susceptibles de brusquer les passionnĂ©s exclusifs de baroque, pas plus que les pièces contemporaines ne permettent Ă une presque-gamine d’enregistrer des bribes de cette scie rĂ©servĂ©e aux violoncellistes ultraconnus que constituent les Suites de Bach, en attendant de graver l’intĂ©grale. Bien plus, heureusement, il semble qu’il s’agisse pour elle de proposer un acte de foi considĂ©rant que la musique irrigue l’ensemble des grandes Å“uvres, c’est-Ă -dire des Å“uvres que l’artiste aime Ă exĂ©cuter, par-delĂ les particularismes stylistiques qu’entend notre oreille en reconnaissant l’époque, la culture ou les choix des compositeurs.

La conclusion : grĂ¢ce Ă une prise de son remarquable qui attĂ©nue raisonnablement les bruyantes inspirations du cordiste en pleine action, ce panorama partiel mais passionnant des possibilitĂ©s du violoncelle ne garantit pas Ă l’auditeur attentif une Ă©motion attendue et entendue – celle que nous Ă©prouvons en reconnaissant des hits du rĂ©pertoire ; elle promet mieux : de beaux moments, des Ă©garements, des Ă©tonnements.












