Qu’est-ce que le chaos ? Comment la musique peut-elle nous en causer ? C’est la problématique de cet album concept, évoquée au long des deux épisodes précédents, et son examen passe à présent par l’expérience radicale constituée par le second quatuor de György Ligeti. L’allegro nervioso liminaire s’ouvre sur une mesure silencieuse « senza tempo ». Effacée promptement, elle précipite l’auditeur dans un monde où
explosivité des pizzicati fortissimi,
limbes des suraigus pianissimi et
phases planantes
dessinent une atmosphère fuligineuse. La rigueur rythmique de la partition, imperceptible à l’oreille nue,
chamboule les tempi,
secoue les mesures et
bouscule la division du temps (ainsi du mélange synchrone, au deuxième temps de la mesure 23,
d’un triolet,
d’un quintolet et
de quatre doubles).
Le chaos est ici un espace où les repères se brouillent. L’on essaye de s’orienter
à l’intensité,
à la tessiture utilisée,
à l’événement qui soudain jaillit,
et c’est cet essai, jamais satisfaisant, qui capte l’attention. Impossible d’entendre, il faut écouter. Accepter le sursaut. Scruter et être ébloui. Tendre la portugaise et se laisser hypnotiser pour finir à nouveau sonné. S’habituer à se déshabituer.
Ici bouillonne la rage.
Çà se cramponne la suspension.
Là déflagre la déflagration.
Pour qui aime se laisser raconter des histoires percutantes et imprévisibles, un délice piquant. Pour qui aime ouïr une voix douce parler de sa morning routine avec un joli sourire très doux dans le timbre, un supplice grotesque.
Le deuxième mouvement est marqué « sostenuto, molto calmo ». Des sons
ondulants,
striés,
déformés,
frottés les uns aux autresavec rugosité
tour à tour ou simultanément
se rapprochent,
s’éloignent,
se tuilent,
se provoquent,
dérapent,
cognent,
s’élèvent,
s’amplifient,
jouent avec l’inaudible et
finissent par s’éteindre.
Tout se passe comme si, ici, le chaos fragilisait une méthode rationnelle qui consisterait à tenter
d’amadouer,
de dompter et
de classer
les événements sonores. En effet, ce ne sont pas tant les rébellions du hasard qui s’opposent à cette stratégie d’organisation ; le quatuor Chaos semble suggérer que le chaos n’est pas domesticable car, dès lors qu’il serait domestiqué, il disparaîtrait. Le chaos ne reçoit d’ordre de personne, le bienheureux. Dès la prochaine notule, nous vérifierons si les trois derniers mouvements confirment ce point d’étape. À suivre !
Pour écouter le disque gratuitement, c’est ici. Pour lire notre première chronique à quatre temps sur le premier disque du quatuor, c’est çà. Pour l’acquérir, c’est par exemplelà.
Dans la série : « Vérifiez l’alcoolémie des stagiaires avant de leur laisser carte blanche », l’entrée du forum « Vivre ensemble » de l’association Good Planet. Place de la Concorde (Paris 8), 18 avril 2026. Photo : Bertrand Ferrier.
En attendant un prochain post, quelques nouvelles du monde. À commencer par une découverte du Figaro.
La chougne à l’homophobie en attendant la complainte contre l’antisémitisme : bien joué, Gaby !
Je crois que le délire russophobe va trop loin. Une intuition comme ça.
Peut-être est-il temps qu’une centrale nucléaire explose. Notre civilisation semble arrivée au bout d’elle-même. Au moins à Nantes.
Faire pétiller un Ehpad : c’est sûr que, si tu sais pas comment ça se passe, dans ces mouroirs sordides, le côté choquant de la blague peut t’échapper.
Quand, en tant que riche veuve, tu partages avec les grands patrons l’intérêt pour l’exploitation de la main-d’œuvre illégale, mais que ton nom fait tache, n’est-ce pas ?
Bah, l’inflation, le détroit d’Ormuz et la guerre en Ukraine, tout ça, tout ça.
Si Annie aime les sucettes, les sucettes à l’anus, il n’est guère de doute : elle doit bosser pour Le Figaro.
D’ailleurs, même à Rabat, c’est plutôt les « princesses » qui « apparaissent » au côté de Birgit, non l’inverse. Pour 10 millions de subs, faut bien faire un p’tit effort…
Non, rien. La malchance, sans doute.
Elle devait être lasse que l’on glissât un matelas absorbant partout où elle s’asseyait. Nous ne voyons pas d’autre explication. Bonsoir.
Enfin, les temps sont durs, les p’tits poissons font la gueule, tout ça tout ça. Mais, parfois, y a des bonnes nouvelles. Profitons-en !
Après un passage chez Haydn et une incursion chez Bach, le Chaos String Quartet se met en tête de nous amener chez Jean-Féry Rebel lequel, contrairement à ce que pourrait laisser supputer son prénom tout à fait cocasse, tout à fait spacieux, n’est pas un candidat oublié d’une téléréalité de TMC mais fut, comme chacun sait, un violoniste et compositeur baroque, contrairement à ce que laissent entendre certaines vidéos YouTube.
En 1737, ledit et susnommé Jean-Féry Rebel, Jean-Féfé pour les intimes, Jean-Féry Rebel pour tous les autres, a composé une « symphonie de danse » pour
petit chœur,
grand chœur,
cuivres et timbales pouvant être joués par qui sait les manier parmi les choristes.
Dans cette « symphonie de danse », « le cahos » est un mouvement non dansé, à une époque où une telle exclusivité – sans danse ni soliste lyrique – était logiquement rare dans un projet chorégraphique. Pour atteindre l’arrangement qu’en tire le quatuor, l’auditeur consciencieux doit néanmoins passer par la deuxième transition fomentée par le quatuor et Samu Gryllus. Contrairement à la première, celle-ci inclut la gravité du violoncelle en bourdon et des murmures vocaux dignes d’un moment où le corps est découvert dans une émission de faits divers mais en bien exécuté, pour une fois. La cohérence avec la pièce qui vient et interroge la liberté d’une musique libérée de l’obligation vocale ou mouvementée confirme, sous des abords new age, la profondeur de la réflexion semblant présider à cette set-list.
Au reste, Volker Neumann n’a pas hésité à conserver la respiration liminaire dans le montage définitif avant de laisser exploser le tohu-bohu de cordes en flammes. Désireux de surjouer sciemment la dimension programmatique du mouvement pour faire écho à la ligne directrice de son album conceptuel, le combo
accentue les fortissimi,
suréclaire les contrastes et
n’hésite pas à brouiller la mélodie avec le bouillonnement des accompagnateurs mimant l’émulsion créatrice en cours.
Autour d’une ligne de basse basique que Bas Jongen paillette avec sa variété d’attaques, il y a de la friction
de cordes,
d’harmonies et
de contraires
(délicatesse versus brutalité,
fureur versus suspension,
intensités évanescentes versus coups de butoir, etc.).
C’est bel et bien « le cahos », que la transition suivante tire vers le deuxième quatuor de György Ligeti, complémentant le premier chroniqué ici et là. Cette fois, le quatuor d’instruments pétarade, interrogeant la note de ré en la jouant
nette,
tenue,
filée,
striée,
glissée… ou
transformée jusqu’à un silence de six secondes.
Si, six secondes, dans notre monde où tout va vite, c’est long. Hommes de certitude qui entrez dans l’univers du chaos, je crains qu’il ne vous faille abandonner de suite toute forme d’espérance car, une fois de plus, la suite, le croira-t-on ? est à suivre !
Pour écouter le disque gratuitement, c’est ici. Pour lire notre première chronique à quatre temps sur le premier disque du quatuor, c’est çà. Pour l’acquérir, c’est par exemplelà.
Au théâtre du Gouvernail (Paris 19), le 18 mars 2026, lors du double concert « D’une pierre deux coups ». Photo : Marcelle Martin.
Anne Sylvestre cinglait :
Y en a qui voudraient que je chante
Des grands sujets, des grands machins
Mais, pour la chanson méritante,
J’ai pas le souffle et pas l’entrain.
Même de son vivant, je n’avais de cesse de prévenir : « Anne, tiens-toé ben, j’arrive ! » Car, quand je fredonne, les grands sujets, les grands machins, ça m’fait pas peur. La preuve. Enfin, je crois.
On connaît le son du silence, cette rengaine qui fit la fortune de deux astucieux musiciens (et de leur producteur remixeur) ainsi que le bonheur des mauvais guitaristes cherchant quelque fredonnerie fédératrice pour finir une soirée assurément trop longue. Mais le chaos, lui, est plus proche du cri du renard : nul ne le connaît.
Oui, le chaos est-il
bruit ou musique,
pré-genèse ou aboutissement,
moment intermédiaire ou apocalypse orgasmique ?
Le quatuor à cordes Chaos, fondé en 2019, s’attaque à la question au long d’un disque enregistré en juillet 2025 sous les micros de Volker Neumann. Susann Schäffer, Eszter Kruchió, Sara Marzadori et Bas Jongen ont choisi d’explorer leur propre voie en mêlant
arrangements plus que transcriptions (ainsi les nomment-ils),
œuvres originales ou presque, elles-mêmes parfois bestofisées, et
transitions semi-improvisées autour d’une base fournie par Samu Gryllus.
C’est peu de dire que ce projet disruptif intrigue – l’esthétique pop proposée par Clemens Schneider et endossée par le quatuor fait résonner visuellement l’énergie que promet le titre fédérateur. En effet, depuis Mama Béa Tekielski, l’on sait que, au commencement était le chaos.
Ce nonobstant, ce postulat ne résout point le mystère. Car qu’y avait-il avant le commencement ? Et comment commença le chaos ? Rapprochant le chaos du big bang, le quatuor s’approprie la « Représentation du chaos » qui ouvre La Création de Joseph Haydn. Entre
agitation féroce,
tenues presque détrempées et
contrastes
(attaques,
intensités,
sonorités du premier violon),
les interprètes assument l’audace d’un tel arrangement en le tirant du côté
du mystère,
du primal (les grognements du violoncelliste ajoutent une couche à cette option) et
de l’émergence d’une organisation sonore plus policée.
Les sons paraissent plus souvent filés que découpés, laissant imaginer un espace mental filandreux qui apprivoise peu à peu ses composantes. Les archets s’étirent ou claquent. La musique murmure ou aboie. Les tenants d’un Haydn poudré jusqu’à la racine de la perruque risquent de suffoquer dans leur chemise à jabot. Ceux que
l’exploration donc la redécouverte du répertoire canonique par une face inattendue,
la proposition d’une relecture personnelle – ici thématique – et
l’audace de l’irrévérence réfléchie
excitent jugeront que, ma foi, ça démarre sur les chapeaux de roue ! La première transition expose le souffle – exercice qui eût été vain nonobstant la tendance de certains enregistrements de quatuor à survaloriser les halètements des cordistes, parfois de façon gênante. Ici, tout se passe comme si, après la Création, on était arrivé direct au dimanche où Dieu se reposa et vit que ce qu’il avait fait était rien cool.
Le lien entre L’Art de la fugue, dont pointe le premier contrepoint, et le chaos paraît contre-intuitif donc stimulant. On aurait compris d’emblée si les olibrius avaient opté pour le quatorzième épisode inachevé, donc hyperorganisé mais in-fini. L’hypothèse que l’on échafaude ici est celle d’un contrepoint, justement, au chaos. Rien de plus rigoureux que ce cycle, par opposition à l’idée
de dispersion,
d’aléatoire et
d’incontrôlable
qui anime le charme putatif du chaos. La fugue à quatre voix est cette fois traitée avec une netteté qui souligne par contraste la volonté d’incarnation entendue dans l’étrange première piste. On note le souci des musiciens de sonner baroque
(étirement des sons tenus façon diérèse avec la couleur de l’attaque distincte de celle de la finale,
aigus volontiers ouverts,
volonté d’avancer droit)
mais aussi leur désir d’organiser ce bordel – pardon : le chaos – qu’est le contrepoint rigoureux par des effets différenciés de nuances collectives qui fonctionnent souvent très bien.
Doit-on le préciser ? La suite est à suivre.
Pour écouter le disque gratuitement, c’est ici.
Pour lire notre première chronique à quatre temps sur le premier disque du quatuor, c’est çà.
Pour l’acquérir, c’est par exemple là.
Je pose là ce mode d’emploi. (Capture d’écran YouTube)
En attendant un prochain post, quelques nouvelles du monde. À commencer par une bonne nouvelle : bientôt des couvents sans crucifix. À suivre ?
Des spaghetti bolo sans pâte ni tomate (ni bœuf),
des vins sans alcool,
des viandes sans viande,
des cafés décaféinés,
des sucres désucrifiés,
des légumes sans OGM mais quand même un p’tit peu, et
une FNSEA non soumise aux lobbies des pesticides et des gros capitalistes de l’agroindustrie.
Aïe, on me signale dans l’oreillette que ce dernier épisode vient d’être annulé suite à une longue maladie due à une pendaison par balle empoisonnée ayant emporté le réalisateur. Nous présentons nos plus sincères condoléances à la FNSEA et vous prions d’accepter nos excuses pour l’effroi que vous dûtes éprouver.
Je crois qu’une défenestration depuis le dernier étage d’une tour Montparnasse infernale et amiantée doit être proposée fermement au gratte-papier ayant écrit qu’une coupure de métro est une merveilleuse occasion de « repenser ses trajets au quotidien ». Et ce, uniquement pour ses sécurités physique et mentale.
Il est deux heures du matin. Une information vient de tomber sur le télex du Figaro.
Quand tu es embarqué dans un attentat de masse, tu peux espérer fonder un truc qui te vaudra d’être décoré par Sosotteur Ier de la Pensée débile. Double sanction.
Que diable avez-vous dit après « rappeur » ?
L’œnologie expliquée aux femmes. (« Wouououh ! / – Et vous ajouterez au vin un peu de second degré, comme Florence Foresti, d’accord ? »)
Ça donne envie d’engager un pisciniste, non ?
Si votre fille adoptive noire pense qu’elle est noire, rassurez-vous et rassurez-la : c’est normal, elle est noire. Si elle pensait qu’elle était blanche, là, on aurait un problème houstonien. Néanmoins, la penseuse peut se rapprocher de Thomas Portes pour former une association antiBlancs. Y a encore beaucoup trop de Blancs en France, c’est vrai. Quand elle avait de l’humour, même sainte Muriel Robin le constatait, c’est dire.
« Oumy est souvent confrontée aux regards et aux attitudes des autres personnes. » Ha, la guigne. Ça n’est jamais arrivé à personne, ça. « Il y a un truc quand même tout le temps », pareil : c’est très beau, on dirait du Christian Bobin relu par Doc Gynéco. Bon, on peut fermer le ban ou tu dois continuer à faire ta promo, M. Je Rentabilise Ma Fille Adoptive Au Max Du Max ?
L’empereur est nu, mais Angelina est habillée. Well, sort of. En tout cas, c’est une info.
Une polémique ? Mais pourquoi diable ? Tsss, tsss.
Dans la découpure de presse qui suit, j’aime bien le « par erreur ». Dans ce monde de foufous, on ne sait jamais.
Oh, mince !
Si toi aussi tu trouves que les temps sont durs et que les p’tits poissons font la gueule, imagine le mec qui a pitché le truc qui suit devant les huiles de la production.
On a beaucoup rendu hommage à Marseille, dans les précédents épisodes. Reconnaissons que certain État américain est, lui aussi, something else.
La chanson autobiographique est le masque préféré de Jann Halexander, comme artiste et personnage public. Lui qui n’a pourtant pas manifesté un grand enthousiasme devant la mascarade organisée par le gouvernement lors de la pandémie covidique s’empare à nouveau de cet outil dans son nouveau projet difficile à définir : c’est un disque mais il est digital ; c’est un nouvel album mais il inclut d’anciennes chansons réarrangées, au côté d’une nouveauté et de textes lus. Cette forme atypique, disons : hybridée, sied probablement à celui qui revendique ses tiraillements et en fait matière à chanson :
chanteur avec du texte dans la fredonnerie (voire carrément pas de musique) et « mouton noir et frisé » de la catégorie ;
noir mais blanc ;
papa et bisexuel en couple avec un homme.
Le cœur de son projet créatif semble précisément dans ce « et » qui met hors jeu la conjonction de coordination d’opposition « mais ». Nul oxymoron, pour l’artiste, peut-être pas même de contradiction ; en revanche, un défi stimulant quoique sans doute parfois épuisant pour tenir les deux bouts de ces fils de vie et transformer une telle problématique en chansons à partager. La question de l’identité, ontologique ou artistique, semble ainsi s’imposer comme la source d’où jaillit l’énergie actuelle du saltimbanque – il n’est pas sûr qu’il se soit toujours abreuvé avec une telle soif à ce cours d’eau. « Itonda » l’illustre : on y entend la voix de son père réciter un texte en myéné sur une guirlande pianistique assumant son ambiguïté entre
musique d’ascenseur (celle qu’on n’écoute pas mais qui nous habite),
bande-son pour un court-métrage à imaginer, et
magma sonore dont émerge une parole intelligible à seulement quelques milliers d’humains.
Jann Halexander joue sur l’ambiguïté (chanson, slam, récit ?) et l’indécryptable (langue locale sans sous-titre) pour se définir de manière spéculaire et utiliser le texte comme une musique dont les inflexions ne se substituent pas à la mélodie : elles la deviennent. Si. « Rester par habitude », une des chansons qu’il entonne le plus souvent en récital, revient alors défiler dans nos esgourdes sous de nouveaux habits sobrement cousus par Sébastyén Defiolle. Après un début acoustique, un frisson plus rythmique secoue sans univocité cet éloge de la durée.
Le temps sait se suspendre,
les mots se taire,
le tempo devenir libre et
les notes onduler.
Nouvelle version aussi pour « Les poèmes de l’amour sont ceux que l’on écrit » avec une introduction qui frisotte doucement des sons alla générique d’X-Files – logique pour un artiste se revendiquant aussi comme abducté et cherchant, en passionné de transcendance, des vérités extraterrestres au milieu des réalités terrestres. Là aussi, la mélopée se dérobe à l’évidence :
diction mutante,
prosodie syncopée et
souplesse de la mesure
distendent les certitudes harmoniques et syntaxiques, ouvrant un espace insoupçonné dans le flot du verbe et des sons. La mélancolie des paroles qui se répètent et transforment l’affirmation que « ce n’est pas grave » en mantra dont on ne sait s’il est
constat,
acte de foi dont l’itération finira par convaincre, ou
postulat ironique.
Le parcours halexandérien se poursuit avec le texte intitulé « L’homme gabonais ne parle pas ». Son incipit in medias res, aux allures de reportage ornithologique pour le moins inattendu (c’est un compliment, ça m’arrive), laisse penser qu’il s’agit d’une introduction à la seule chanson nouvelle du disque. La méditation, envoyée sur un débit fort prompt puisque méditer n’est pas forcément chougnasser, part du « petit cœur du canari » pour se muer en confession sur
l’envie de coller une main dans la gueule des idées délétères, et
le rêve d’une safe place où « [s]e laisser aller » sous un regard bienveillant.
« Cœur canari » apparaît alors comme le prolongement de cette promenade confidentielle dans un Libreville intérieur où il n’y a pas de place pour
l’exotisme,
la nostalgie ou
les babillages touristiques.
Piano, basse et clarinette grave dessinent un paysage tourmenté derrière une ritournelle posée et un texte qui s’échappe de la référence voulzyenne. L’idiolecte ose des embardées façon Anne Sylvestre employant « des mots étonnants » comme « rémige » en évoquant
ici un timbrado (un canari espagnol, comme chacun sait),
çà un abstème,
là un monde « nidoreux » (id est « qui pue le pourri », le doit-on préciser ?).
Un pont tente de relier les deux rives de l’artiste – celle de l’hypersensibilité et celle de la carapace souvent protectrice, parfois limitatrice voire castratrice – en laissant la voix s’envoler pour « ouvrir la cage »… sans, évidemment, permettre à l’homme-canari de se libérer. Une coda instrumentale remâche ce qui vient d’être joué et ce qui se rejoue chaque jour dans l’âme et le corps – si la distinction a un sens – de Jann Halexander. La tierce picarde qui éclaire la fin de la chanson laisse entendre que la musique a peut-être cette vertu, fût-elle encore plus fugace qu’éphémère,
d’apaiser certaines détresses,
d’expliciter l’indicible et
de vivre avec d’autres ce qu’il serait insupportable de garder pour et en soi.
Au reste, le climax du disque est suivi d’une péroraison d’une minute intitulée « Je reviendrai ». On pense à Anne Sylvestre glissant :
Quand mon âme en partanc’ depuis toujours saura
Qu’on y va sans bagage à ce rendez-vous-là,
Croyez-moi, ell’ reviendra !
Mais Jann n’est pas mort – contrairement aux bons chanteurs, stipulerait-il – et, quoique ayant vécu au Canada, il ne promet pas de revenir à Montréal dans un grand Boeing bleu de mer. C’est à Libreville qu’il reviendra. Il y a ouvert un compte en banque. Rêve d’aller s’asseoir au bistro d’Audrey pour y boire un soda. Laisse Josephine Baker chanter pour lui. Avec elle, il veut ne pas choisir et compte avancer vers une libre ville intérieure. La route escarpée qui y mène pourrait bien nous valoir quelques autres aventures artistiques…
En 2025, Alain Chamfort expliquait ne plus vouloir « faire d’album », désormais, mais continuer à chanter. Jann Halexander, lui, qui, selon son idiolecte, considère Alain comme un collègue, veut continuer à chanter mais aussi à proposer des disques, que ceux-ci soient physiques ou digitaux, pour laisser battre en mots et en musique ce qu’il a sur le cœur. En témoigne ce Libreville confidentiel qu’il propose sur Bandcamp. Cette sortie digitale lui permet d’expérimenter une idée de la chanson en-deçà et au-delà de la chanson. On y trouve
des textes lus et vibrés,
de nouvelles versions de chansons bien connues,
un surgissement myéné et
une nouvelle chanson,
le tout chapeauté par le réalisateur sonore et néanmoins musicien Sébastyén Defiolle. Au cœur du projet : le retour à Libreville d’un Franco-Gabonais, né sur place mais qui martèle qu’il a détesté ses années in situ, non point à cause du pays mais à cause du décalage entre sa personnalité de jeune « aimant les hommes, aimant les femmes, ayant des caprices de vieille dame » et la rigidité de la morale locale résolument homophobe. Malgré tout, il revient et assume ce « je t’aime moi non plus » dans « Je suis revenu », titre parlé qui ouvre le projet. Son dernier contact physique avec le pays datait de 2003. Pour verbaliser les retrouvailles, nulle note de musique.
Des mots,
des silences,
des respirations,
des hésitations, aussi.
Revendiquées. Dans son débit, le récitant Jann Halexander s’empare de son désarçonnement. Le mot n’existe pas, c’est dire s’il est important de l’employer pour expliquer que le phénomène, si. Face à la nuit
équatoriale,
animale,
étrangère et
familière,
un homme est revenu et se souvient que « C’était à Port-Gentil » que sa vie tourbillonnante s’est nouée.
Enfant du coin et touriste,
il arrivait la nuit pour mieux contempler les lueurs, et
savourait cet être-là en rêvant d’ailleurs – l’ailleurs est une notion polymorphe et essentielle dans l’imaginaire halexanderien.
Aujourd’hui, l’ici et l’ailleurs se mêlent. Cette actualité autobiographique l’incite à revisiter son titre-phare. Cela a d’autant plus de sens que l’auteur-compositeur revisite son pays – et son répertoire, qui s’est toujours ancré dans un terreau très personnel, est peut-être son pays le plus intime. La chanson vient de loin et arrive dans une proximité dénue d’effets de pathos.
Clavier,
boîte à rythme,
intro dance sans phare :
nul lamento, ici, mais une boucle à la fois festive et mélancolique. Dans ce contexte habité par les guitares métallique puis rythmique que Sébastyén Defiolle glisse en commentaire ou en complément de beat, les mots résonnent avec une intensité sachant percuter l’intime pour le proposer comme chambre d’écho à l’auditeur. « Les choses du pays », texte récité, évoque un autre thème structurellement halexandérien : la famille, car « la famille [déjà] élargie évoque l’organisation d’un mariage coutumier. » Le voici dans le tambour de ses fructueuses contradictions.
Le zozo reconnaît avoir détesté le Gabon mais jouit d’y revenir.
L’hurluberlu constate que ses repères de Français sont loin, mais estime que c’est pas plus mal.
Le fifrelin aimerait revenir avant que vingt-trois ans ne s’écoulent à nouveau, mais il ignore si.
L’olibrius adorerait déguster un beignet mais constate sa ringardise : c’est avant que l’on trouvait facilement des vendeuses de beignet. Maintenant, si j’puis dire, il faut être introduit.
Comme le nouveau Gabon, il n’est pas univoque, monochrome, ni même biérovore ce qui, en Afrique francophone, doit être une particularité très particulière. « Papa mum », qui a déjà bénéficié de remixes dont certains excellentissimes pour qui aime mouver son body, fût-ce aux dépens de la bienséance ou de la mouvation dancefloor, se retrouve à nouveau relouqué.
Stridences,
résonances guitaristiques vibrantes,
énergie,
explosions et
voix expressive
projettent dans un creuset musical stimulant les contradictions du chanteur avec force. À suivre !
Pour retrouver Libreville confidentiel, c’est ici.
Je voudrais profiter de ces découpures de presse pour rappeler le danger de la boulangerie découverts dans La Médecine végétale du docteur A. Narodetzki, éidtions La grande pharmacie du globe, 1910. Si vos enfants veulent devenir boulangers, orientez-les plutôt vers le suicide ou un concert de Céline Dion, ce sera plus charitable. Photo : Bertrand Ferrier.
En attendant un prochain post, quelques nouvelles du monde. À commencer par une évaluation de la valeur des choses, laissant entendre que notre espèce est fort mal partie.
Un véritable chefff-d’œuvre d’Apolline Navarro, journaliste d’investigation.
L’occasion de rappeler l’importance d’une presse d’information libre pour une démocratie.
D’ailleurs, voici la crème de la crème d’un autre organe de presse. Petit exercice : imaginez le worst of de ce torchon subventionné.
Tremblez, bandits, des gaillards fit et surentraînés sont à vos trousses !
Ce qui est dingue de chez ouf, c’est que l’on a souvent l’impression de vivre dans un cocon alors qu’il s’en passe, des choses dans le monde. Tenez, voici un résumé de ce qui a secoué la planète rien qu’en dix-sept minutes…
C’est l’histoire de la charité qui se gausse de l’hôpital en lançant : « Ha ha, le nult ! Il est incule ou bien ? »
Combien de fois devrai-je l’écrire ? Empêchez les stagiaires bourrés de rédiger les sous-titres. C’est clari, maintenont ?
Bienvenue dans la start-up nation !
Je sais que les temps sont durs et que les p’tits poissons font la gueule. Néanmoins, reconnaissez que, parfois, on se marre à s’en faire péter la sous-ventrière.
C’est vrai que, avant l’IA, le climat était plutôt à la convivialité et à la fête. Personne pour lui suggérer de bien fermer sa boîte à camembert, à celui-là ?
Remettre un prix et donner la parole à une ordure spécialiste de fraude fiscale massive : cohérent avec le niveau d’éthique qui règne à l’Assemblée nationale.
Les infos selon Le Figaro TV. Si le pays a besoin d’économiser un peu en subventions, j’ai une petite idée.
La chougne communautaire pour wokistes, ce gros pan de l’industrie culturelle.
Mais, au fond, qu’importe ! Le monde pourrait bien s’écrouler, qu’est-ce que ça change ? Marseille sera toujours Marseille.