
Pour le dernier morceau de son récital virtuose (avant le bis, on sait s’tenir, chez les Pfaff), Tristan P. a choisi quinze valses de Franz Schubert collationnées par le sieur Sergueï Prokofiev.
- Tonicité des octaves,
- plaisir des nuances,
- habileté des non-transitions,
- palette saisissante de touchers, et
- jubilation des mutations
- (couleurs,
- tempo,
- tonalité)
aident à goûter au swing d’une danse qui ne nous a jamais vraiment super passionné, malgré le travail de publi-information proposé tantôt par Vittorio Chopin et Frédéric Forte il y a déjà huit ans. Comme l’ensemble du disque, c’est brillant mais pas ripoliné. Tristan Pfaff a la sagesse du Sioux qui sait qu’une explosion n’est jamais plus sidérante qu’après une accalmie. Bon, peut-être c’est pas un constat spécifiquement sioux, mais on voit l’idée. Dès lors, l’Indien n’hésite pas à
- retenir les passages lents,
- apaiser les segments piano, ni à
- élargir la mesure quand le métronome froisserait la sensualité évoquée par la musique.
Refrain après refrain, la valse des valses déploie sa richesse de pétillements :
- accélérations brutales,
- appogiatures bondissantes,
- accents rugueux,
- réflexes de la main gauche façon pois mexicain,
- staccati faisant douter de la pesanteur des petits marteaux,
- confrontation féconde entre binaire et ternaire,
- trilles grondantes à souhait comme pour préparer la catapulte qui propulsera la dextre tout au bout du clavier
(j’avais écrit « à l’extrême-droite du piano » : nous, chacun sache que nous sommes normalses, mais les gens, les autres, sont parfois un peu fouyouyous)… Tristan Pfaff évoque
- ici la tendresse, presque l’érotisme de toute chorégraphie en duo,
- çà l’ivresse totale du tournoiement,
- là le plaisir élégantde la danse de salon entre gens de bonne compagnie
sans jamais perdre le fil tissé voire entortillé par Sergueï Prokofiev. Il y a de la clarté dans cette rhapsodie profuse, donc de la joie : parfait pour conclure le programme avec une partition pour le moins inattendue, synthétisant en quelque sorte une set-list intelligemment partagée entre
- arrangements,
- augmentations,
- paraphrases et
- œuvres originales.
C’est d’ailleurs une œuvre originale qui sert de coda, en l’espèce la toccatina op. 40 n°3 de Nikolaï Kapustin, réputé pour ses œuvres toujours savoureuses à écouter et systématiquement injouables. L’allegro en mi mineur
- prend des accents latino,
- joue sur l’irrégularité rythmique,
- s’amuse des différents registres,
- se grise de notes répétées,
et Tristan Pfaff stupéfie par sa capacité à transformer un objet de torture pour pianistes en un moment d’art galvanisant. Dès lors, avec
- un pianiste surhumain soucieux de démontrer qu’il reste musicien au premier chef comme d’autres sont gardiens de la paix avant tout,
- un piano formidable qui, bien maîtrisé, ne sonne jamais clinquant ou trompetteur, et hop,
- une prise de son idéale,
- ni trop proche, ni trop éloignée,
- ni trop sèche, ni confuse,
- ni rutilante, ni éteinte,
le seul reproche que l’on peut adresser à ce disque nous semble que, passée la première de couverture,
- le graphisme est nul (quelles vilaines typographies et dispositions !),
- le programme de quatrième n’est pas dans le bon ordre (why?), et
- les notions d’orthotypo des petites mains du label restent à peaufiner
- (accents sur cap à la guise de l’imaginaire,
- itals et guillemets optionnels,
- design du livret d’une sensibilité quasi soviétique…).
C’est loin d’être un détail, à l’heure où l’objet physique se défend essentiellement par son design et l’intérêt de son livret. Toutefois, si l’on s’accroche à ce chipotage, il est probable que la critique acerbe masque péniblement une envie : même après l’épiphanie, conseiller l’écoute de la galette à tous ceux qui n’ont pas peur de kiffer voire de headbanguer en oyant de la musique savante !
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