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Chaos String Quartet, « Chaos » (Solo Musica) – 4/7

Quatrième de pochette

Le chaos – tel que l’envisage le troisième mouvement du second quatuor de György Ligeti – est « come un meccanismo di precisione ». Après deux mesures de silence, le mécanisme

  • s’enclenche,
  • se décale,
  • se dérègle et
  • déraille.

À nous

  • poulies,
  • rouages et
  • roues dentelées

plus ou moins de guingois ! Le titre programmatique est assumé par la partition, même si la précision du mécanisme ne se réfère pas à une synchronisation lisse. Au contraire, grâce aux frictions répétées, le compositeur et ses interprètes donnent aux cahots rythmiques

  • du grain,
  • du relief et
  • de la matière.

Notes puis intervalles répétés

  • se jaugent,
  • accélèrent,
  • s’effacent puis
  • rejaillissent quand l’archet se substitue aux pizzicati.

Soudain, la palette

  • d’attaques,
  • de sonorités et
  • de registres

s’amplifie puis se resserre, dans une forme ABA accélérée qui n’est pas sans rappeler la structure de Lux aeterna.

 

 

Soudain, le chaos change d’apparence – Ligeti expliquait que les cinq mouvements travaillaient le même matériau, mais nous devons admettre que cela ne saute pas aux oreilles insuffisamment exercées. Avec le quatrième mouvement, c’est un chaos foufou qui se présente à l’auditeur. Il s’agit d’un presto

  • furioso,
  • brutale et même
  • tumultuoso.

Prometteur !

  • Tonnerre rugueux,
  • cacophonie apparente et
  • complexités rythmiques

font dialoguer

  • tenues éthériques,
  • crissements,
  • bombardements sonores,
  • curiosités harmoniques… et
  • silence pour une dizaine de secondes.

Semble ainsi fulminer un chaos marqué par

  • l’imprévisibilité,
  • les recombinaisons et
  • l’absence d’harmonie

dans le défilé de son kaléidoscope thymique.

  • Ça cogne avec rage, puis
  • ça s’apaise, puis
  • ça repart
    • en tambourinant,
    • en tonitruant et, grâce à la vigueur des musiciens,
    • en éructant sans fard.

Sous l’austérité d’une œuvre pétaradante, l’on se délecte de la vitalité qui émane de la capacité de la partition à déjouer toute attente hormis celle de la prochaine surprise.

 

 

Le cinquième mouvement renverse la table en s’annonçant comme un allegro « con delicatezza ». La rhétorique quasi minimaliste se distord en confrontant

  • des rythmes,
  • des évolutions et
  • des dynamiques

distincts à chaque pupitre. Un premier épuisement du sujet suspend le discours, avant que le second violon et le violoncelle ne relancent le grouillement sonore à coups de triples croches jouées triple piano, d’abord à l’unisson puis à l’opposé. Leurs collègues tirent des pédales vibrantes puis se lancent et entraînent tout le quatuor dans une cavalcade… qui s’éteint à son tour. Il serait donc là, le chaos, non point seulement dans son imprévisibilité

  • d’intensité,
  • de couleur et
  • d’énergie,

mais aussi dans sa capacité à ressurgir alors qu’il semblait

  • assagi,
  • étouffé voire, pis :
  • rangé des voitures.

De la sorte,

  • suspensions et tenues,
  • unissons et silences,
  • déflagrations et déstructuration de la ligne

permettent à l’oreille d’être toujours en alerte, et aux interprètes de laisser poindre l’oxymorique délicatesse du chaos, pimpée par

  • la virtuosité digitale et technique,
  • l’exigence de la mise en place et
  • la science de la nuance,

jusqu’à l’effacement dans le silence des espaces finis, pour une fois (désolé, Blaise, une autre fois, peut-être ?).

 

 

Pourtant, sans se laisser désemparer, l’exploration du chaos continuera dans une prochaine notule. À suivre !


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Chaos String Quartet, « Chaos » (Solo Musica) – 3/7

Première de pochette

Qu’est-ce que le chaos ? Comment la musique peut-elle nous en causer ? C’est la problématique de cet album concept, évoquée au long des deux épisodes précédents, et son examen passe à présent par l’expérience radicale constituée par le second quatuor de György Ligeti. L’allegro nervioso liminaire s’ouvre sur une mesure silencieuse « senza tempo ». Effacée promptement, elle précipite l’auditeur dans un monde où

  • explosivité des pizzicati fortissimi,
  • limbes des suraigus pianissimi et
  • phases planantes

dessinent une atmosphère fuligineuse. La rigueur rythmique de la partition, imperceptible à l’oreille nue,

  • chamboule les tempi,
  • secoue les mesures et
  • bouscule la division du temps (ainsi du mélange synchrone, au deuxième temps de la mesure 23,
    • d’un triolet,
    • d’un quintolet et
    • de quatre doubles).

 

 

Le chaos est ici un espace où les repères se brouillent. L’on essaye de s’orienter

  • à l’intensité,
  • à la tessiture utilisée,
  • à l’événement qui soudain jaillit,

et c’est cet essai, jamais satisfaisant, qui capte l’attention. Impossible d’entendre, il faut écouter. Accepter le sursaut. Scruter et être ébloui. Tendre la portugaise et se laisser hypnotiser pour finir à nouveau sonné. S’habituer à se déshabituer.

  • Ici bouillonne la rage.
  • Çà se cramponne la suspension.
  • Là déflagre la déflagration.

Pour qui aime se laisser raconter des histoires percutantes et imprévisibles, un délice piquant. Pour qui aime ouïr une voix douce parler de sa morning routine avec un joli sourire très doux dans le timbre, un supplice grotesque.

 

 

Le deuxième mouvement est marqué « sostenuto, molto calmo ». Des sons

  • ondulants,
  • striés,
  • déformés,
  • frottés les uns aux autresavec rugosité

tour à tour ou simultanément

  • se rapprochent,
  • s’éloignent,
  • se tuilent,
  • se provoquent,
  • dérapent,
  • cognent,
  • s’élèvent,
  • s’amplifient,
  • jouent avec l’inaudible et
  • finissent par s’éteindre.

Tout se passe comme si, ici, le chaos fragilisait une méthode rationnelle qui consisterait à tenter

  • d’amadouer,
  • de dompter et
  • de classer

les événements sonores. En effet, ce ne sont pas tant les rébellions du hasard qui s’opposent à cette stratégie d’organisation ; le quatuor Chaos semble suggérer que le chaos n’est pas domesticable car, dès lors qu’il serait domestiqué, il disparaîtrait. Le chaos ne reçoit d’ordre de personne, le bienheureux. Dès la prochaine notule, nous vérifierons si les trois derniers mouvements confirment ce point d’étape. À suivre !


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Chaos String Quartet, « Chaos » (Solo Musica) – 2/7

Quatrième de pochette

Après un passage chez Haydn et une incursion chez Bach, le Chaos String Quartet se met en tête de nous amener chez Jean-Féry Rebel lequel, contrairement à ce que pourrait laisser supputer son prénom tout à fait cocasse, tout à fait spacieux, n’est pas un candidat oublié d’une téléréalité de TMC mais fut, comme chacun sait, un violoniste et compositeur baroque, contrairement à ce que laissent entendre certaines vidéos YouTube.

 

 

En 1737, ledit et susnommé Jean-Féry Rebel, Jean-Féfé pour les intimes, Jean-Féry Rebel pour tous les autres, a composé une « symphonie de danse » pour

  • petit chœur,
  • grand chœur,
  • cuivres et timbales pouvant être joués par qui sait les manier parmi les choristes.

Dans cette « symphonie de danse », « le cahos » est un mouvement non dansé, à une époque où une telle exclusivité – sans danse ni soliste lyrique – était logiquement rare dans un projet chorégraphique. Pour atteindre l’arrangement qu’en tire le quatuor, l’auditeur consciencieux doit néanmoins passer par la deuxième transition fomentée par le quatuor et Samu Gryllus. Contrairement à la première, celle-ci inclut la gravité du violoncelle en bourdon et des murmures vocaux dignes d’un moment où le corps est découvert dans une émission de faits divers mais en bien exécuté, pour une fois. La cohérence avec la pièce qui vient et interroge la liberté d’une musique libérée de l’obligation vocale ou mouvementée confirme, sous des abords new age, la profondeur de la réflexion semblant présider à cette set-list.

 

 

Au reste, Volker Neumann n’a pas hésité à conserver la respiration liminaire dans le montage définitif avant de laisser exploser le tohu-bohu de cordes en flammes. Désireux de surjouer sciemment la dimension programmatique du mouvement pour faire écho à la ligne directrice de son album conceptuel, le combo

  • accentue les fortissimi,
  • suréclaire les contrastes et
  • n’hésite pas à brouiller la mélodie avec le bouillonnement des accompagnateurs mimant l’émulsion créatrice en cours.

Autour d’une ligne de basse basique que Bas Jongen paillette avec sa variété d’attaques, il y a de la friction

  • de cordes,
  • d’harmonies et
  • de contraires
    • (délicatesse versus brutalité,
    • fureur versus suspension,
    • intensités évanescentes versus coups de butoir, etc.).

C’est bel et bien « le cahos », que la transition suivante tire vers le deuxième quatuor de György Ligeti, complémentant le premier chroniqué ici et . Cette fois, le quatuor d’instruments pétarade, interrogeant la note de ré en la jouant

  • nette,
  • tenue,
  • filée,
  • striée,
  • glissée… ou
  • transformée jusqu’à un silence de six secondes.

Si, six secondes, dans notre monde où tout va vite, c’est long. Hommes de certitude qui entrez dans l’univers du chaos, je crains qu’il ne vous faille abandonner de suite toute forme d’espérance car, une fois de plus, la suite, le croira-t-on ? est à suivre !


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Chaos String Quartet, « Chaos » (Solo Musica) – 1/7

Première de pochette

On connaît le son du silence, cette rengaine qui fit la fortune de deux astucieux musiciens (et de leur producteur remixeur) ainsi que le bonheur des mauvais guitaristes cherchant quelque fredonnerie fédératrice pour finir une soirée assurément trop longue. Mais le chaos, lui, est plus proche du cri du renard : nul ne le connaît.

 

 

Oui, le chaos est-il

  • bruit ou musique,
  • pré-genèse ou aboutissement,
  • moment intermédiaire ou apocalypse orgasmique ?

Le quatuor à cordes Chaos, fondé en 2019, s’attaque à la question au long d’un disque enregistré en juillet 2025 sous les micros de Volker Neumann. Susann Schäffer, Eszter Kruchió, Sara Marzadori et Bas Jongen ont choisi d’explorer leur propre voie en mêlant

  • arrangements plus que transcriptions (ainsi les nomment-ils),
  • œuvres originales ou presque, elles-mêmes parfois bestofisées, et
  • transitions semi-improvisées autour d’une base fournie par Samu Gryllus.

C’est peu de dire que ce projet disruptif intrigue – l’esthétique pop proposée par Clemens Schneider et endossée par le quatuor fait résonner visuellement l’énergie que promet le titre fédérateur. En effet, depuis Mama Béa Tekielski, l’on sait que, au commencement était le chaos.

 

 

Ce nonobstant, ce postulat ne résout point le mystère. Car qu’y avait-il avant le commencement ? Et comment commença le chaos ? Rapprochant le chaos du big bang, le quatuor s’approprie la « Représentation du chaos » qui ouvre La Création de Joseph Haydn. Entre

  • agitation féroce,
  • tenues presque détrempées et
  • contrastes
    • (attaques,
    • intensités,
    • sonorités du premier violon),

les interprètes assument l’audace d’un tel arrangement en le tirant du côté

  • du mystère,
  • du primal (les grognements du violoncelliste ajoutent une couche à cette option) et
  • de l’émergence d’une organisation sonore plus policée.

Les sons paraissent plus souvent filés que découpés, laissant imaginer un espace mental filandreux qui apprivoise peu à peu ses composantes. Les archets s’étirent ou claquent. La musique murmure ou aboie. Les tenants d’un Haydn poudré jusqu’à la racine de la perruque risquent de suffoquer dans leur chemise à jabot. Ceux que

  • l’exploration donc la redécouverte du répertoire canonique par une face inattendue,
  • la proposition d’une relecture personnelle – ici thématique – et
  • l’audace de l’irrévérence réfléchie

excitent jugeront que, ma foi, ça démarre sur les chapeaux de roue ! La première transition expose le souffle – exercice qui eût été vain nonobstant la tendance de certains enregistrements de quatuor à survaloriser les halètements des cordistes, parfois de façon gênante. Ici, tout se passe comme si, après la Création, on était arrivé direct au dimanche où Dieu se reposa et vit que ce qu’il avait fait était rien cool.

 

 

Le lien entre L’Art de la fugue, dont pointe le premier contrepoint, et le chaos paraît contre-intuitif donc stimulant. On aurait compris d’emblée si les olibrius avaient opté pour le quatorzième épisode inachevé, donc hyperorganisé mais in-fini. L’hypothèse que l’on échafaude ici est celle d’un contrepoint, justement, au chaos. Rien de plus rigoureux que ce cycle, par opposition à l’idée

  • de dispersion,
  • d’aléatoire et
  • d’incontrôlable

qui anime le charme putatif du chaos. La fugue à quatre voix est cette fois traitée avec une netteté qui souligne par contraste la volonté d’incarnation entendue dans l’étrange première piste. On note le souci des musiciens de sonner baroque

  • (étirement des sons tenus façon diérèse avec la couleur de l’attaque distincte de celle de la finale,
  • aigus volontiers ouverts,
  • volonté d’avancer droit)

mais aussi leur désir d’organiser ce bordel – pardon : le chaos – qu’est le contrepoint rigoureux par des effets différenciés de nuances collectives qui fonctionnent souvent très bien.

 

 

Doit-on le préciser ? La suite est à suivre.


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Jann Halexander, « Libreville confidentiel » (Bandcamp) – 2/2

Première de pochette

La chanson autobiographique est le masque préféré de Jann Halexander, comme artiste et personnage public. Lui qui n’a pourtant pas manifesté un grand enthousiasme devant la mascarade organisée par le gouvernement lors de la pandémie covidique s’empare à nouveau de cet outil dans son nouveau projet difficile à définir : c’est un disque mais il est digital ; c’est un nouvel album mais il inclut d’anciennes chansons réarrangées, au côté d’une nouveauté et de textes lus. Cette forme atypique, disons : hybridée, sied probablement à celui qui revendique ses tiraillements et en fait matière à chanson :

  • chanteur avec du texte dans la fredonnerie (voire carrément pas de musique) et « mouton noir et frisé » de la catégorie ;
  • noir mais blanc ;
  • papa et bisexuel en couple avec un homme.

Le cœur de son projet créatif semble précisément dans ce « et » qui met hors jeu la conjonction de coordination d’opposition « mais ». Nul oxymoron, pour l’artiste, peut-être pas même de contradiction ; en revanche, un défi stimulant quoique sans doute parfois épuisant pour tenir les deux bouts de ces fils de vie et transformer une telle problématique en chansons à partager. La question de l’identité, ontologique ou artistique, semble ainsi s’imposer comme la source d’où jaillit l’énergie actuelle du saltimbanque – il n’est pas sûr qu’il se soit toujours abreuvé avec une telle soif à ce cours d’eau. « Itonda » l’illustre : on y entend la voix de son père réciter un texte en myéné sur une guirlande pianistique assumant son ambiguïté entre

  • musique d’ascenseur (celle qu’on n’écoute pas mais qui nous habite),
  • bande-son pour un court-métrage à imaginer, et
  • magma sonore dont émerge une parole intelligible à seulement quelques milliers d’humains.

Jann Halexander joue sur l’ambiguïté (chanson, slam, récit ?) et l’indécryptable (langue locale sans sous-titre) pour se définir de manière spéculaire et utiliser le texte comme une musique dont les inflexions ne se substituent pas à la mélodie : elles la deviennent. Si. « Rester par habitude », une des chansons qu’il entonne le plus souvent en récital, revient alors défiler dans nos esgourdes sous de nouveaux habits sobrement cousus par Sébastyén Defiolle. Après un début acoustique, un frisson plus rythmique secoue sans univocité cet éloge de la durée.

  • Le temps sait se suspendre,
  • les mots se taire,
  • le tempo devenir libre et
  • les notes onduler.

Nouvelle version aussi pour « Les poèmes de l’amour sont ceux que l’on écrit » avec une introduction qui frisotte doucement des sons alla générique d’X-Files – logique pour un artiste se revendiquant aussi comme abducté et cherchant, en passionné de transcendance, des vérités extraterrestres au milieu des réalités terrestres. Là aussi, la mélopée se dérobe à l’évidence :

  • diction mutante,
  • prosodie syncopée et
  • souplesse de la mesure

distendent les certitudes harmoniques et syntaxiques, ouvrant un espace insoupçonné dans le flot du verbe et des sons. La mélancolie des paroles qui se répètent et transforment l’affirmation que « ce n’est pas grave » en mantra dont on ne sait s’il est

  • constat,
  • acte de foi dont l’itération finira par convaincre, ou
  • postulat ironique.

Le parcours halexandérien se poursuit avec le texte intitulé « L’homme gabonais ne parle pas ». Son incipit in medias res, aux allures de reportage ornithologique pour le moins inattendu (c’est un compliment, ça m’arrive), laisse penser qu’il s’agit d’une introduction à la seule chanson nouvelle du disque. La méditation, envoyée sur un débit fort prompt puisque méditer n’est pas forcément chougnasser, part du « petit cœur du canari » pour se muer en confession sur

  • l’hypersensibilité de l’artiste – laquelle peut passer pour de l’insensibilité ou de l’indifférence, dont Jean-Jacques G. dit le Grand a dit ce qu’il y avait à dire,
  • la folie sociale qui, si souvent, saisit l’homme,
  • l’envie de coller une main dans la gueule des idées délétères, et
  • le rêve d’une safe place où « [s]e laisser aller » sous un regard bienveillant.

« Cœur canari » apparaît alors comme le prolongement de cette promenade confidentielle dans un Libreville intérieur où il n’y a pas de place pour

  • l’exotisme,
  • la nostalgie ou
  • les babillages touristiques.

Piano, basse et clarinette grave dessinent un paysage tourmenté derrière une ritournelle posée et un texte qui s’échappe de la référence voulzyenne. L’idiolecte ose des embardées façon Anne Sylvestre employant « des mots étonnants » comme « rémige » en évoquant

  • ici un timbrado (un canari espagnol, comme chacun sait),
  • çà un abstème,
  • là un monde « nidoreux » (id est « qui pue le pourri », le doit-on préciser ?).

Un pont tente de relier les deux rives de l’artiste – celle de l’hypersensibilité et celle de la carapace souvent protectrice, parfois limitatrice voire castratrice – en laissant la voix s’envoler pour « ouvrir la cage »… sans, évidemment, permettre à l’homme-canari de se libérer. Une coda instrumentale remâche ce qui vient d’être joué et ce qui se rejoue chaque jour dans l’âme et le corps – si la distinction a un sens – de Jann Halexander. La tierce picarde qui éclaire la fin de la chanson laisse entendre que la musique a peut-être cette vertu, fût-elle encore plus fugace qu’éphémère,

  • d’apaiser certaines détresses,
  • d’expliciter l’indicible et
  • de vivre avec d’autres ce qu’il serait insupportable de garder pour et en soi.

Au reste, le climax du disque est suivi d’une péroraison d’une minute intitulée « Je reviendrai ». On pense à Anne Sylvestre glissant :

Quand mon âme en partanc’ depuis toujours saura
Qu’on y va sans bagage à ce rendez-vous-là,
Croyez-moi, ell’ reviendra !

Mais Jann n’est pas mort – contrairement aux bons chanteurs, stipulerait-il – et, quoique ayant vécu au Canada, il ne promet pas de revenir à Montréal dans un grand Boeing bleu de mer. C’est à Libreville qu’il reviendra. Il y a ouvert un compte en banque. Rêve d’aller s’asseoir au bistro d’Audrey pour y boire un soda. Laisse Josephine Baker chanter pour lui. Avec elle, il veut ne pas choisir et compte avancer vers une libre ville intérieure. La route escarpée qui y mène pourrait bien nous valoir quelques autres aventures artistiques…


Pour retrouver Libreville confidentiel, c’est ici.

Jann Halexander, « Libreville confidentiel » (Bandcamp) – 1/2

Première de pochette

En 2025, Alain Chamfort expliquait ne plus vouloir « faire d’album », désormais, mais continuer à chanter. Jann Halexander, lui, qui, selon son idiolecte, considère Alain comme un collègue, veut continuer à chanter mais aussi à proposer des disques, que ceux-ci soient physiques ou digitaux, pour laisser battre en mots et en musique ce qu’il a sur le cœur. En témoigne ce Libreville confidentiel qu’il propose sur Bandcamp. Cette sortie digitale lui permet d’expérimenter une idée de la chanson en-deçà et au-delà de la chanson. On y trouve

  • des textes lus et vibrés,
  • de nouvelles versions de chansons bien connues,
  • un surgissement myéné et
  • une nouvelle chanson,

le tout chapeauté par le réalisateur sonore et néanmoins musicien Sébastyén Defiolle. Au cœur du projet : le retour à Libreville d’un Franco-Gabonais, né sur place mais qui martèle qu’il a détesté ses années in situ, non point à cause du pays mais à cause du décalage entre sa personnalité de jeune « aimant les hommes, aimant les femmes, ayant des caprices de vieille dame » et la rigidité de la morale locale résolument homophobe. Malgré tout, il revient et assume ce « je t’aime moi non plus » dans « Je suis revenu », titre parlé qui ouvre le projet. Son dernier contact physique avec le pays datait de 2003. Pour verbaliser les retrouvailles, nulle note de musique.

  • Des mots,
  • des silences,
  • des respirations,
  • des hésitations, aussi.

Revendiquées. Dans son débit, le récitant Jann Halexander s’empare de son désarçonnement. Le mot n’existe pas, c’est dire s’il est important de l’employer pour expliquer que le phénomène, si. Face à la nuit

  • équatoriale,
  • animale,
  • étrangère et
  • familière,

un homme est revenu et se souvient que « C’était à Port-Gentil » que sa vie tourbillonnante s’est nouée.

  • Enfant du coin et touriste,
  • il arrivait la nuit pour mieux contempler les lueurs, et
  • savourait cet être-là en rêvant d’ailleurs – l’ailleurs est une notion polymorphe et essentielle dans l’imaginaire halexanderien.

Aujourd’hui, l’ici et l’ailleurs se mêlent. Cette actualité autobiographique l’incite à revisiter son titre-phare. Cela a d’autant plus de sens que l’auteur-compositeur revisite son pays – et son répertoire, qui s’est toujours ancré dans un terreau très personnel, est peut-être son pays le plus intime. La chanson vient de loin et arrive dans une proximité dénue d’effets de pathos.

  • Clavier,
  • boîte à rythme,
  • intro dance sans phare :

nul lamento, ici, mais une boucle à la fois festive et mélancolique. Dans ce contexte habité par les guitares métallique puis rythmique que Sébastyén Defiolle glisse en commentaire ou en complément de beat, les mots résonnent avec une intensité sachant percuter l’intime pour le proposer comme chambre d’écho à l’auditeur. « Les choses du pays », texte récité, évoque un autre thème structurellement halexandérien : la famille, car « la famille [déjà] élargie évoque l’organisation d’un mariage coutumier. » Le voici dans le tambour de ses fructueuses contradictions.

  • Le zozo reconnaît avoir détesté le Gabon mais jouit d’y revenir.
  • L’hurluberlu constate que ses repères de Français sont loin, mais estime que c’est pas plus mal.
  • Le fifrelin aimerait revenir avant que vingt-trois ans ne s’écoulent à nouveau, mais il ignore si.
  • L’olibrius adorerait déguster un beignet mais constate sa ringardise : c’est avant que l’on trouvait facilement des vendeuses de beignet. Maintenant, si j’puis dire, il faut être introduit.

Comme le nouveau Gabon, il n’est pas univoque, monochrome, ni même biérovore ce qui, en Afrique francophone, doit être une particularité très particulière. « Papa mum », qui a déjà bénéficié de remixes dont certains excellentissimes pour qui aime mouver son body, fût-ce aux dépens de la bienséance ou de la mouvation dancefloor, se retrouve à nouveau relouqué.

  • Stridences,
  • résonances guitaristiques vibrantes,
  • énergie,
  • explosions et
  • voix expressive

projettent dans un creuset musical stimulant les contradictions du chanteur avec force. À suivre !


Pour retrouver Libreville confidentiel, c’est ici.

Tristan Pfaff, Place de la Concorde (Paris 8), 18 avril 2026

Tristan Pfaff place de la Concorde (Paris 8) le 18 avril 2026. Photo : Rozenn Douerin.

45′ top chrono pour irradier la place de la Concorde, sous le préfabriqué dressé par Good Planet dans le cadre de l’opération « Vivre ensemble », dont le titre et les participants principaux, de François Hollande à « Yaël » (Braun-Pivet) en passant par « Najat » (Vallaud-Belkacem), comme les nommera Yann Arthus-Bertrand –  farceur macroniste multirécompensé par la République bien qu’il eût invité à « pardonner » Patrick Poivre d’avoir violé, c’est vrai que qu’est-ce qu’on s’en fout, hein, des victimes – rebuteront a minima le quidam un rien sensé : tel est le défi qu’a accepté Tristan Pfaff, pianiste virtuose sans doute en pleine préparation de l’étonnant festival qu’il fomentera à La-Roche-sur-Yon dès le 8 mai, en dépit du changement de municipalité.
Reprenant un florilège du disque Voltiges II (Ad Vitam) et secouant la set-list du disque, l’artiste propose un voyage soukouss en cinq étapes. D’abord, la collation de valses de Franz Schubert par Sergueï Prokofiev évoquée ici en version studio. En dépit des bruits urbains (y a d’la voiture vroum-vroum dans l’air, on jouxte peu ou prou la place Vendôme) et d’un son métallique propre à la projection dans un espace entre chapiteau et Algeco en dépit de l’attention de Régie piano pour son instrument, le musicien parvient à déployer

  • un rythme tonique,
  • un étagement d’intensités propice tant à la clarté de la ligne mélodique qu’à l’épanouissement de l’harmonie, et
  • une caractérisation appréciable des différents motifs
    • (martial,
    • quasi lyrique et
    • primesautier).

Se mêlent ainsi

  • vélocité digitale,
  • exigence quant à la rigueur de la mise en place et, corollaire du précédent item,
  • sensibilité de l’exécution
    • (nuances,
    • agogique,
    • contrastes).

Du prélude et allegro

  • composé par Fritz Kreisler « dans le style de Gaetano Pugani »,
  • transcrit pour piano par Nicolaï Vaneyev et
  • raconté en version studio ici,

Tristan Pfaff tire un prélude

  • franchement solennel, puis
  • habilement libre et enfin
  • subtilement tenté par la suspension.

Parti sur un très bref fugato, l’allegro se révèle enlevé et alerte.

  • Son motorisme énergique,
  • sa capacité à aller de l’avant tout en paraissant solide sur ses jarrets, et
  • le sentiment d’urgence qu’il dégage

allient, pour la plus grande jubilation du spectateur,

  • fougue,
  • vivacité et
  • assurance.

Tirée en 1861 par Franz Liszt de l’opéra de Charles Gounod et narrée ici pour sa version studio, la « Valse de Faust » traduit un mélange

  • d’euphorie et de drame,
  • de rythmique populaire et de virtuosité,
  • de verve tonitruante et de tourment intérieur.

Par contraste, la deuxième partie se révèle être le temps

  • du recueillement,
  • de l’émotion et
  • de l’introspection,

le tout évoqué avec une impression,

  • d’évidence,
  • de clarté et
  • de simplicité

qui démentirait presque un arrangement sciemment diabolique jusque dans ces moments où interprète et auditeurs sont invités à reprendre souffle. La troisième partie envoie son pâté et même ses cornichons avec une vitalité

  • déboutonnée,
  • brillante,
  • efficace et
  • passionnante.

 

Tristan Pfaff place de la Concorde (Paris 8) le 18 avril 2026. Photo : Rozenn Douerin.

 

Après au moins plusieurs secondes de respiration backstage, l’incroyable Tristan Pfaff revient pour un monument aussi difficile à gravir qu’un 8000 mètres peu fréquenté pour un bon grimpeur des salles rutilantes qui ont fleuri un peu partout. « L’Isle joyeuse » de Claude Debussy, chroniquée ici pour la version studio, éclate dès l’incipit.

  • Les trilles fusent,
  • les registres de l’instrument colorient le propos, et
  • les variations d’intensité guident astucieusement l’auditeur dans les méandres de la joie insulaire.

Sous les chipolatas du pianiste,

  • l’impressionnante netteté de l’énonciation devient poésie,
  • les changement d’humeur paraissent presque cohérents (n’eussent-ils été que cohérents, ils eussent estompé le plaisir de la surprise), et
  • la fulgurance rhapsodique agite une énigme
    • ici trouble,
    • çà bouillonnante,
    • là insondable.

Debussy, c’est magnifique ; par Tristan Pfaff, c’est formidable. Après le Voltiges III, en préparation, pourquoi pas une monographie qui claque ? En attendant, le gars envoie sa spéciale, la fantaisie autour de l’opéra Carmen de Georges Bizet concoctée par Josef Weiss. Ce soir, la virtuosité du prélude ne lui enlève pas son rôle d’inventeur de suspense intranquille, et ce qui suit fait tout autant récit. L’interprète semble voir dans le collage thématique une occasion de faire gronder de moult façons l’orchestre qu’il cache et fait grouiller dans son piano. Sous ses doigts, l’instrument

  • explose,
  • gronde,
  • ronronne,
  • esquisse,
  • suggère,
  • se retire,
  • revient en catimini,
  • s’impose peu à peu,
  • s’affirme en grande pompe,
  • feint de se dérober,
  • change de registre,
  • se dégourdit les marteaux,
  • s’irrite et
  • pétarade.

Magistral. Mais trois quarts d’heure se sont écoulés, donc un public extatique exige son dû, autrement dit un bis. Tristan Pfaff dégaine un Barbier de Séville tout en

  • surgissements,
  • nuances et
  • respirations.

De quoi faire planer la musique derrière l’exercice pyrotechnique. La modestie de l’interprète n’en peut mais : son récital est

  • palpitant,
  • magique (comment c’est qu’on peut jouer ça comme ça ?) et
  • dynamisant.

Quoi d’autre ?

Irakly Avaliani joue Franz Schubert posthume (Sonogramme) – 6/6

Quatrième de pochette

En guise de dernier épisode de notre visite posthume à Franz Schubert, guidée par Irakly Avaliani, voilà que s’avance le huitième impromptu, un allegro scherzando en fa mineur à trois croches par mesure. L’œuvre apparaît comme un éloge

  • de l’élan
    • (appogiatures envolantes,
    • trillles énergisantes,
    • accélérations réjouissantes avec des triples croches en quintolets, sixtolets, septolets voire treizolets – y a sans doute un vrai mot pour ça, mais celui-ci est assez rigolo – à défaut de soupolets),
  • du rebond (staccati et notes répétées) et
  • du contretemps qui pulse voire propulse (dans la première section, le rythme de la main gauche est calqué sur une logique binaire qui frotte avec la tonicité ternaire de la dextre ; dans la deuxième, les mouvements sont inversés : quand la main droite monte, la main gauche descend, et inversement).

L’impromptu secoue son propre prunier en égrenant legato la gamme de La bémol majeur, relative de fa mineur. On se pourlèche les oreilles du contraste

  • des touchers,
  • des nuances,
  • des modes et des tonalités.

 

 

Irakly Avaliani nous donne moins à entendre des notes que

  • de l’énergie,
  • de la tonicité et
  • une sorte d’urgence à pétiller

que zèbrent mystérieusement des breaks fort efficaces pour nourrir l’écoute et le suspense.

  • Des gammes modulantes en unisson octavié traversent le clavier ;
  • de grands mouvements secouent l’ivoire ;
  • des silences défient l’évidence

jusqu’au retour du premier motif, associant la puissance des réflexes de la senestre à la netteté des pirouettes ou des jaillissements de la main droite. Une main gauche grave et sombre interroge les sauts de la main droite, préparant la voie à une coda qui

  • bouscule,
  • ébouriffe et
  • nous pousse à crier « BRAVO » au gramophone de service.

Une ultime piste remarquable et palpitante pour un disque de haute et belle tenue.


Pour écouter le disque en intégrale et gracieusement, c’est ici.
Pour retrouver nos précédentes chroniques sur Irakly Avaliani, c’est .

Irakly Avaliani joue Franz Schubert posthume (Sonogramme) – 5/6

Première de pochette

Après le saisissement des deux premiers impromptus, voici que s’avance le troisième, un thème et variations en Si bémol à jouer andante.

  • Motif guilleret,
  • notes répétées sautillant avec grâce,
  • ornementation joyeuse,
  • octaviation pimpante et
  • souci d’éviter le sentimentalisme niaiseux
    • (métrique irréprochable,
    • tempo décidé,
    • nuances concentrées sur le mezzo forte pour l’exposition) :

le thème met en appétit ! La première variation s’élance sur

  • une basse à temps et à contretemps,
  • des accords égrenés et
  • une mélodie surplombante, intégrée à l’harmonisation et jouée en rythme pointé.

L’interprète veille donc

  • à équilibrer les plans sonores,
  • à varier les intensités pour insérer de la tension narrative dans l’énonciation régulière du texte, et
  • à laisser poindre çà et là quelques surprises prévues par la partition (sursaut chromatique) ou dénichées par le musicien (tel accent ou telle mise en lumière de la basse).

Sur la même pulsation, la deuxième variation libère d’abord la main droite puis la main gauche, déliant tour à tour aigus et basses, les uns pour décrire une arabesque déliée, presque nonchalante, les autres pour remettre de la tonicité dans le moteur grâce à des octaves bien senties. L’utilisation d’une large partie du clavier dans le dialogue entre senestre et dextre permet d’apprécier un piano habilement réglé par Jean-Michel Daudon, d’une part, et, d’autre part, un artiste qui sait flatter l’oreille grâce à ces petites touches personnelles que sont, par exemple,

  • la précision du phrasé,
  • l’élégance du staccato,
  • une recherche passionnante de la pédalisation juste, c’est-à-dire à la fois généreuse et jamais cotonneuse,
  • le sens de l’équilibre des voix et
  • le plaisir d’une diégèse où s’entrelacent cohérence d’un récit et plaisir de l’inflexion qui capte l’attention et colore le discours.

 

 

La troisième variation bascule – classique du genre – en mineur. Contraste radical avec la consœur que nous venons d’ouïr :

  • le mode change,
  • l’écriture passe de l’horizontal (une mélodie se détache) au vertical (accords et intervalles prédominent), et
  • le ternaire des triolets vient se frotter au binaire des rythmes pointés.

On apprécie le souci de caractérisation

  • des changements d’humeur ici tournoyants,
  • des registres pianistiques instables, et
  • des moments caractérisant un impromptu soudain plus animé comme si, pour partie, il renversait la table et défiait les conventions.

La quatrième variation va encore plus loin dans ce défi en ajoutant un bémol à l’armature au lieu d’en ôter trois. Nous voici en Sol bémol, dans un monde où la mélodie semble rechigner à émerger. Sous les doigts de l’interprète,

  • mystère d’une mélodie portée disparue,
  • circulation du lead,
  • énergie des accents, et
  • étonnements harmoniques (jonction Gb7 vers Bb à la reprise de la seconde section, par exemple)

semblent sourdre avec naturel d’une partition où le fort joli a reflué pour laisser place au palpitant et à l’inattendu. La cinquième et dernière variation renoue avec la tradition du double (ça accélère), avec la tension que Schubert aimait bien entre ternaire (la main droite joue une sorte de 24/8, soit quatre paquets de six doubles par temps) et binaire (la main gauche revient à la pulsation du deux temps liminaire), source inépuisable de groove. C’est le moment où les petites saucisses peuvent se lâcher. Pourtant, masquant presque la double virtuosité qu’il déploie (célérité de la dextre, sérénité de la senestre), Irakly Avaliani refuse de faire crépiter des notes afin de nous laisser goûter la musique sans parasite fanfaron ou bravache qui nous obligerait à nous exclamer : « Wow, il joue speed, le gars ? Comment il fait ? » (Même si la question n’est pas si stupide, reconnaissons-le…) Dans cette version,

  • la vitesse devient grâce,
  • la puls’ battement de cœur,
  • le vertige technique tremplin pour l’imaginaire, entre patineuse qui virevolte et effort du partenaire pour la suivre.

La coda, soudain grave, fracasse sans remords cette bouffée de légèreté. La manière dont le pianiste retient ses derniers mots (ha ! l’attente de l’ultime mi bémol aigu ! ha !) semble nous parler de ces matins où, même après le réveil, l’on voudrait poursuivre le rêve ou le cauchemar interrompu par une maudite sonnerie afin de découvrir la suite. Dans la vraie vie, il n’y a pas de suite, à peine une chimère qui disparaît. Dans la vie du mélomane, cette désillusion n’est pas systématique. Ainsi, il nous reste une dernière histoire à découvrir dans ce cycle D 935. À suivre, donc, na !


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Irakly Avaliani joue Franz Schubert posthume (Sonogramme) – 4/6

Quatrième de pochette

Presque deux fois plus court que l’impromptu en fa mineur, le deuxième chapitre du cycle D 935 de Schubert garde les quatre bémols du premier mais bascule en majeur et en ternaire. Le miracle avalianien intervient dès le premier accord, grâce à sa capacité à détacher nettement la mélodie tout en donnant une cohérence et un corps à l’accompagnement.

  • Son Fazioli est à la fois orchestral et intime ;
  • son tempo allie solennité et allant ;
  • sa pédalisation parvient à laisser résonner le son sans flouter le contour des notes.

L’impromptu devient une confidence partagée entre deux amis dans un fumoir cosy. On y entend

  • du velours et un feu qui craque,
  • le silence qui habite les conversations vraies et, dans des verres anciens, un alcool presque antique qui clapote,
  • de lourdes tentures et, de l’autre côté, une nuit lointaine et presque inoffensive.

Cela n’en rend que plus savoureux les coups de semonce ouvrant la seconde partie de la première section. La tranquillité schubertienne n’est jamais ronronnement, et l’interprète en rend avec maestria les reliefs à travers notamment

  • les puissants sforzendissimi,
  • la percussion des accords répétés,
  • les éphémères modulations inattendues, et
  • le grand huit des nuances.

 

 

Contrairement aux apparences, aucune dichotomie ne sépare tonicité et sérénité – voilà sans doute ce qui rend savoureuses l’une et l’autre. Irakly Avaliani fait entendre les passerelles

  • en tuilant les nuances autant qu’en les confrontant,
  • en maintenant la netteté de la ligne mélodique têtue et
  • en n’abandonnant jamais l’exigence métronomique qui va bien, fors la nécessaire suspension du point d’orgue.

Tendresse et vigueur martiale se coulent dans un même mouvement, que vient enrichir un trio doublement ternaire (on passe en pratique d’un 3/4 à un 9/8) en Ré bémol. Sur une basse discrète mais groovy, la mélodie s’intègre au flux des triolets.

  • Modulations,
  • élargissement des registres,
  • mutations d’intensité

savent

  • garder vive l’attention,
  • fasciner le regard de l’oreille et
  • émouvoir le cœur.

Le retour du premier motif dual a beau être convenu de chez convenu, il réjouit et, joué avec la même attention, finit d’enthousiasmer l’auditeur. Le prochain impromptu, un thème et variations en Si bémol saura-t-il être à la hauteur ? (Non, tout le budget n’est pas passé dans ce teasing de pacotille… vu qu’il n’y avait pas de budget, hélas, ça peut jouer.) À suivre !


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