Photo moche : Bertrand Ferrier

Sibeth, c’est pas moi qui fais la blague, Ndiaye – la madone du kebab connue pour ses sorties antisémites et sa voiture avec chauffeur – l’affirme avec une étrange fierté dans Le Monde, 21 septembre 2019, p. 19 : « Les trois patrons politiques pour qui j’ai travaillé ont eu du mal à s’apercevoir que j’étais une femme et que j’étais noire. » Et elle conclut : « C’est très important pour moi. » À l’opposé de cet éloge de la pseudocécité antidifférentielle, mensonge épouvantable qui tente de s’imposer non comme la norme mais comme le seul discours autorisé, l’homosexualité joue volontiers l’extravagance et l’exubérance sur les scènes. À la ville, la couleur de peau ne se doit point remarquer ; à la scène, les codes homosexuels s’exposent avec délectation.
Le blanc-seing lié à la tendance homosexuelle devient même une marque de bienséance dramaturgique, à l’opéra (Salzbourg envoie des hommes danser Offenbach, Bayreuth encadre Tannhäuser d’un nain et d’un travelo noir, Jaroussky fait sa promo en diffusant une photo de baiser avec un partenaire noir) comme au théâtre. Dans la veine d’un Olivier Py-Knife (néons, loge sur scène, cabaret et chanson) et, plus encore, d’un Michel Fau (quasi nudité et surjeu de folle), pour ne citer qu’eux, Pierre Maillet choisit de raconter la vie d’un travelo américain des années 1970, devenu Holly Woodlawn, en convoquant tous les topoi forcément outranciers du genre, parmi lesquels :

  • strip-tease grotesque,
  • costumes outranciers ou absences de costume (Luca Fiorello montre bien sûr fesses et bistouquette),
  • tonalité hyperconvivialiste stigmatisant les coinçosses (ça tombe bien, vu comme ça, nous sommes dans l’opposition),
  • noms de scène fantaisistes ainsi que croisés tantôt,
  • association entre la sophistication du projet et un côté cheap-j’en-ai-rien-à-foutre, etc.

Les profs spécialisées présentes dans la salle ce soir-là pensaient à donner un sujet à leurs élèves sur « Libertés ». J’ai proposé plutôt « Carcans ». Elles penchaient in fine pour « Paillettes ». Depuis Dimitri, pas mieux – dédicace à tous les fouteux qui auraient suivi ce baratin jusqu’ici.

Photo de smartphone pourri : Bertrand Ferrier

Ce soir, la salle des Plateaux sauvages (ex-Vingtième théâtre, richement transmuté en complexe culturel antibourgeois depuis quelques années) est transformée en cabaret. Sur les tables, des photos faisant résonner le cinéma d’antan – nous serons quant à nous contemplé par Audrey Hepburn. Sur des praticables, face public, la loge de l’artiste, qui sera déplacée à jardin en cours (ha-ha) de spectacle, tout en restant visible.  À cour, une table avec du punch légèrement dosé.
Le spectacle commence bien à 20 h, dans la mesure où les artistes sont en train de se préparer devant nos yeux. Pierre Maillet fume, boit une 16 et invite les spectateurs à s’humecter la glotte. Ses acolytes (trois musiciens-acteurs et un régisseur-habilleur) font le service. Cette introduction paraît plaquée au début du spectacle, qui consiste en une sorte de stand-up. En réalité, elle est finement pensée puisque la troisième partie de cette « performance » sera constituée d’une séance de cabaret, comme si la mise en espace était téléologique – au sens où la vie d’artiste de cabaret était inscrite dans l’ADN et destin de Holly Woodlawn et la renfermait entièrement, de sorte que raconter la fin de sa vie n’aurait eu aucun sens. De même, le texte surréaliste « en français » de Holly, dit par Holly après avoir été mis en bouche par Pierre Maillet, conclura une vie qui semble avoir été portée par une volonté de danser sur le fil séparant insignifiance et quête-de-sens.
Malgré son titre anglophone, cette Nuit francophone va osciller entre le pensé, le travaillé, le moyen, le sciemment médiocre et le franchement nul. Pour apprécier la faconde de l’acteur qui joue Holly racontant sa vie chronologiquement, il faut passer sur la faiblesse et la pose des musiciens qui l’accompagnent avec bande-son, peut-être en postulant que cette faiblesse (basse sans groove, insupportable murmure du chanteur à l’accent anglais épouvantable) et la pose assumée renforcent l’aspect cabaret. Cet effort est parfois récompensé, car l’acteur joue la folle avec une gourmandise presque maîtrisée – presque, car les tentatives de running-gag via l’insistance gestuée sur des mots comme « fente » ou « bamboche » peuvent finir par lasser ; le récit est ponctué par des punchlines – comme quand Holly découvre Cléopâtre, en 1962, et lance : « J’aurais adoré voir le film, mais on avait autre chose à faire » –, des personnages croquignolesques, des floutages et des invraisemblances appréciables ; Pierre Maillet interroge sa propre identité par des insertions incongrues dans ce récit américain où, à titre d’ex., Montpellier et Narbonne se faufilent, ce qui fait résonner le discours sur « qui je suis vraiment » en chacun, même chez ces barbares d’hétérosexuels qui sont, n’en doutons pas, tous des homos refoulés.

Pierre Maillet et Luca Fiorello. Photo : Bertrand Ferrier.

Toutefois, ce dernier exemple sur le rapport entre localisation française et anglophonie originelle, signe aussi l’une des limites d’un texte inégal, ne serait-ce que parce qu’il peine à assumer le récit en français d’une histoire anglaise – sérieux, « je m’appelle Holly, avec un H, pas Holly on va au lit », c’est tentant mais ça p(l)oque ; et que dire quand le minihippie devenu l’amant de Holly déclare « passer le bac L » ? Bien plus grave (quoi que), le récit est ponctué par des interprétations souvent dégueulasses de grands tubes de l’époque, tels « Walk on the wild Side » que l’acteur juge « pas facile à dire », « 96 tears » de Question Mark and the Mysterians, en passant par « To Love Somebody » des Bee Gees, « Just like a Woman » de Bob Dylan, « Caroline says » de Lou Reed, « Anything goes » de Cole Porter – qui nous pousse plus vers Broadway que vers Hollywood(lawn).
Côté texte, il déroule la vie exceptionnelle de Holly, ses plaisirs, ses amusements et sa culpabilité (pourquoi tout le monde crève du Sida et d’OD, et pas moi ?). En dépit des tics plus agaçants que rythmants (« alors bon » avec claquage des mains pour assumer des transitions bancales : la récurrence finit par lasser), le début nous semble aussi accrocheur que la suite nous a paru décrocheuse. En effet, sous les apparences d’un duopole matérialisé par un entracte, le spectacle compte trois parties :

  • une qui est quasiment un solo de Pierre Maillet, façon je raconte ma vie face public ;
  • une deuxième qui voit les musiciens tour à tour se transformer en acteurs – minihippie qu’il faut décoincer, acteur de Warhol qu’il faut branler, etc. ; et
  • une troisième qui, après entracte, montre un tour-de-chant de Holly.

La deuxième partie souffre de longueurs langoureuses, comme si les auteurs – Pierre Maillet, Régis Delicata et Charles-Antoine Bosson – avaient d’abord voulu installer les personnages puis laisser l’acteur principal en profiter. Le changement de rythme eût pu séduire si quelque chose le nourrissait ; or, il nous semble assister à un curieux étirement du temps, que ce soit dans la reconstitution des tournages à la Factory, furieusement navrants (c’est peut-être leur but, mais on l’eût mieux saisi en condensant le propos), ou à travers l’infiniiiie scène du shoot partagé dans la baignoire.
La troisième partie aussi aurait pu être séduisante, puisqu’elle met en scène, musicalement, le personnage, par-delà ses questionnements spécifiques chargés de résonner avec notre époque (« une chatte, ça se mérite ? » se demande Holly en 1962 quand le chirurgien refuse de l’opérer illico). Pourtant, au vu du résultat, on préfère postuler une insensibilité grave – de notre part – au grotesque : le mime de l’art martial est ridicule, et ce n’est pas une blagounette qui le peut sauver ; l’accent épouvantable, sans autodérision cette fois, ne peut justifier les chansons anglophones infligées au public avec des maladresses dont on veut presque bien croire qu’elles font écho au travail d’une Holly qui n’était pas chanteuse à la base, mais qui lassent terriblement ; et ces défauts objectifs, fussent-ils volontaires, désamorcent notre envie de nous laisser séduire par le passage higelinien spatialisant le cabaret, peut-être le moment le plus poétique mais on est déjà tellement navré qu’il intervient sa grand-mère acheman trop tard.

Photo moche d’ambiance : Bertrand Ferrier

En conclusion, l’on pourrait se réjouir d’un désir roboratif de faire revivre une période de paillettes (sur scène et dans les veines). En réalité, 30′ après le temps imparti par le programme, il nous est difficile de ne pas regretter,

  • d’une part, que le genre même de la « performance » conduise Pierre Maillet à se décentrer de son évidente capacité d’incarnation sous prétexte de flouter la frontière entre acteurs et musiciens, donc réciproquement de s’amuser en chantant ;
  • d’autre part, que la nullité soit érigée en vertu : Pierre Maillet semble être un acteur convaincant, mais il ne sait pas chanter en anglais, et conclure son spectacle par demi-heure de nullité, à peine trouée par des intermèdes parlés convenables, c’est pas jojo.

Rien de facile, sans doute, dans ce choix ; mais, à notre sens, le bilan s’approche de quelque chose qui n’est peut-être pas très loin de l’idée de gâchis.