
Pour la vingt-sixième édition du festival « Autour du piano »,
- les prix deviennent exorbitants (95 € pour « le carré or », mazette, du cossu),
- les petits fours offerts jadis pour accompagner la bienvenue flûte de champagne de bienvenue – si, si – se réduisent à l’état de gougères (cependant très acceptables, d’autant plus que nous sommes invité),
- le petit personnel a été réduit à la portion congrue (mais les survivants comme Diana sont avenants, ce n’est pas rien),
il n’empêche : le cadre des concerts est toujours aussi foufou.
- Il est sis dans un hôtel particulier de malade,
- se concentre dans un salon de musique à deux niveaux dont l’orgue a mystérieusement disparu,
- et offre au regard baladeur tableaux et dorures à profusion.
Ce dimanche soir, c’est Pierre Réach qui sévit, dans des conditions sinon épouvantables, du moins douloureuses : de vieilles mégères piaillent avant le concert qu’il « a perdu la mère de ses deux enfants, c’est tout frais ». Si deuil il y a, l’artiste a refusé d’annuler, et le salon quasi plein se réjouit que le vieux lion vienne rugir son Beethoven en live, lui qui a tout juste bouclé le Graal du pianiste : une intégrale des sonates de Ludwig van Beethoven à l’heure où plus personne n’est censé acheter de disque et où le chic du chic consiste à dire : « Non, ne m’offre surtout pas de CD, je n’ai plus de quoi écouter ce format. » Tu veux un vinyle de snob dans ta gueule de bobo ? Bref.
Au programme, ce soir, trois sonates magistrales – la preuve, elles ont droit à leur appellation apocryphe. La première en scène n’est rien moins que « La tempête », l’opus 31 n°2 en ré mineur. À peine installé, Pierre Réach envoie direct le largo – allegro liminaire. Il y travaille d’emblée
- le surgissement,
- l’attente et, sa spécialité,
- la suspension.
Nulle sagesse componctueuse dans le projet :
- fougue,
- grondement et
- clarté
trialoguent (et hop) pour animer l’onde martelée. Attentif et précis, l’interprète se fait l’écho
- de l’impétuosité rigoureuse associée à LvB,
- de l’instabilité thymique consubstantielle au zozo, et
- de la netteté indispensable qu’enrichit voire que sublime une pédalisation superlative.
Dans l’acoustique sèche et peu flatteuse du lieu, on savoure la variété
- d’attaques,
- d’intensités et
- d’intentions
que déploie le musicien. On apprécie aussi la sidération de l’assistance, respectueuse et silencieuse, qui contraste avec les éclats de voix de connards – dont probablement l’organisateur – rigolant et échangeant à pleins gosiers dans la pièce d’à côté. L’adagio qui suit permet d’apprécier la maîtrise de l’artisan Réach dans la projection du son. Celui-ci paraît soudain intériorisé, présentant joyeusement
- une mélodie ciselée,
- des graves en tension et
- un récit jamais plat.
C’est l’art de Pierre Réach de révéler la polymorphie d’un Beethoven pas toujours réductible à ses caricatures ni aux bienséances de son époque. Avec lui, le mouvement lent de la sonate échappe férocement aux canons
- du développement,
- de la prévisibilité et
- du convenu.
L’allegretto offre au spectateur
- la légèreté aérienne,
- la tonicité rigoureuse et
- la motricité roborative
qui captivent. Pierre Réach a à la fois un sens intime de la construction et un plaisir non dissimulé à envoyer
- cahots,
- sursauts et
- surprises.
Ainsi dessine-t-il un Beethoven tendu mais qui refuse de s’encroûter dans
- la noirceur,
- l’attendu ou
- le sclérosé.
Avec lui,
- pas de vaine rutilance, de l’énergie ;
- pas de démonstration spectaculaire, de la précision ;
- pas de posture façon drama king, de la musique, id est de la vie.
De quoi promettre pour la « Clair de Lune » qui se profile, après que je serai allé demander aux vigiles d’intimer aux connards de la pièce d’à côté de bien fermer leurs mouilles… À suivre !