Komm, Bach!, saison 3, c’est fini ! Forts du succès croissant de la manifestation, du soutien et de la paroisse qui l’accueille, et des artistes qui nous font l’amitié – le mot n’est pas vain – de venir se produire, et du facteur Yves Fossaert qui, après avoir brillamment restauré l’orgue avec ses ouailles, reste toujours aussi réactif que compréhensif devant les impératifs et aléas propres à une telle manifestation, il est temps pour nous d’envisager, avec une modestie touchante, notre passage à l’ère Vivaldi.
En effet, dès le 21 septembre, nous égalerons le nombre de saisons d’Antonio – des saisons tour à tour primesautières, enténébrées, vaporeuses, fuligineuses, déstructurées, aguicheuses, frissonnantes, tressailleuses et sifflotières, pourquoi pas. Puisque voilà l’été, voilà l’été, voilà l’été qui, pour les aficionados de Komm, Bach! est cette « étrange saison où il neige sans discontinuer », il nous revient de donner appétit à tous en révélant enfin le programme de la saison qui nous attend – et ce, dans la mise en page de la graphiste qui a accepté de succéder à l’excellente Tomoë Sugiura, Marie-Aude Waymel de la Serve.
Au programme ?

  • 21/09, Journées européennes du patrimoine
    • 17 h : visite commentée de l’orgue
    • 20 h : concert à deux organistes, avec Benjamin Pras et Hervé Désarbre
  • 05/10, Nuit blanche
    • 20 h : orgue, basson et bombarde, avec Jean-Pierre Rolland et Jean-Michel Alhaits
    • 21 h 30 : best of pipe organ, vol. 2, avec François-Xavier Grandjean
    • 23 h : orgue et lumières, « Nuits et brouillards » avec Clément Gulbierz, Loïc Leruyet, peut-être Madeleine Campa et, à tous les coups, Bertrand Ferrier
  • 12/10, 20 h : orgue et saxophone du Québec, avec Jacques Boucher et Sophie Poulin de Courval
  • 16/11, 20 h : orgue et récitant de Bretagne, avec Michel Boédec et Anne Le Coutour
  • 07/12, 20 h : orgue et soprano, avec Jorris Sauquet et Emmanuelle Isenmann
  • 24/12, 20 h : concert de la veille don’ Noé
    • 15 h : visite commentée de l’orgue pour petits, grands, moyens et autres
    • 15 h 45 : concert tutti frutti pour tous
  • Le mois des quatre samedis
  • 14/03, 20 h : grand récital d’orgue contemporain, avec Aurélien Fillion
  • 28/03, 20 h : concert à deux organistes, avec Camille Déruelle et Anna Homenya
  • 09/05, 20 h : grand récital catastrophe avec Esther Assuied
  • 23/05, 20 h : grand récital d’orgue avec Serge Ollive
  • 06/06, 20 h : grand récital d’orgue avec Denis Comtet
  • 21/06, Fête de la musique (avec la participation du Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris)
    • 14 h : le choix de Christophe Mantoux – Midori Abe et Vladimir Korolevsky
    • 15 h : orgue et chœur, avec les élèves de Sylvie Mallet et la Maîtrise de Paris dirigée par Edwige Parat
    • 16 h : la pépite de Christophe Mantoux – Liubov Nosova
    • 17 h : Bertrand Ferrier & friends play Ferrier

Avant la bataille. Photo : Rozenn Douerin.

Un beau concert, un programme ambitieux, un ensemble plutôt cohérent… et néanmoins, admettons-le, Denis Comtet sera le personnage central de ce post. Couteau suisse DeLuxe de la musique, il est virtuose du piano et de l’orgue, chef de chœur et d’orchestre admiré dans toute l’Europe, et en sus artiste généreux – si, c’est l’un des premiers à avoir accepté de donner un concert magistral à Saint-André de l’Europe en dépit d’un cachet rigolo (quand c’est pas toi qui le touches).
Oui, pas de cachet, ça va.
Donc, quand ce musicien formidable et ce chef fascinant ses ouailles – à l’époque où il suppléait sporadiquement Lolo, force chanteurs d’Accentus nous confiaient leur joie d’être dirigés par lui plutôt que par leur grande cheftaine adorée – décident de se poser à Paris pour diriger un concert de l’ensemble vocal Les Discours qu’il coache, nous y courûmes – qui plus est pour un concert a capella, un genre dont nous sommes friand, et pour un projet qui fait un effort de problématisation : il s’agira ici de « Nuits d’hiver », dans un sens large incluant tranquillité, Scandinavie, « quiétude jubilatoire » et ésotérisme.
D’emblée, toutefois, reconnaissons un défaut patent au discours des Discours : la langue de bois. Pâteuse, même, la langue. Disons donc langue pâte de bois, vue la bio du combo : « À l’origine des Discours, un noyau de chanteurs issus d’un même parcours musical et animés par le désir de chanter un répertoire intimiste. » C’est sans doute beau comme du Macron si on pense que cet infâme banquier produit du beau ; sinon, ça sonne comme une insulte aux êtres sensés, capables de se rendre compte que cette phrase n’apporte, juste, aucune information tout en prétendant le contraire.
Certes, la présente notule aspire à rendre compte d’un concert, pas d’une piètre tentative de noyer un poisson qui n’en demandait pas tant. Mais c’est aussi l’occasion de rappeler aux rédacteurs de programme que pourquoi cacher ? Les codes sont connus, surtout en musique ! Ne dis rien si t’oses pas, embellis si tu t’amuses, assume si tu penses qu’un prix de CNSM ne fait pas tout, mais jouer au pipeauteur, franchement, c’est médiocre. Un détail, oui, mais un détail qui ne rend pas justice du travail musical accompli.

Église évangélique allemande de Paris (détail). Photo : Rozenn Douerin.

Au programme, ce soir-là, le grand écart cher à cet ensemble : Renaissance et musique du vingtième siècle. Articulé en deux mi-temps, à la fois bref et riche, le concert, passionnant contrairement à ce que pourrait laisser supputer le préambule de cet articulet, propose d’abord une alternance entre Roland de Lassus et modernité bien tempérée – en l’espèce, « O sacrum convivum » d’Olivier Messiaen et les « Quatre motets pour le temps de Noël » de Francis Poulenc.  D’emblée, malgré des attaques liminaires parfois perfectibles, on est frappé par l’équilibre des voix, en dépit de la modularité de l’ensemble (si nous avons bien compté, sept voix féminines, sept voix mâles, même si quinze chanteurs sont crédités et tous ne sont pas toujours sollicités). Seule nous chagrine une soprano 1, dont la propension à se mettre en avant même dans les ensembles paraît tout à fait excessive et inappropriée.
La seconde partie du programme explique en partie notre regret. La dame est la soliste du troisième Rechant d’Olivier Messiaen, qui succède à une troisième pièce de Roland de Lassus et une première de Jan Pieterszoon Sweelinck. Bien qu’elle apparaisse comme formatrice en technique vocale à la prestigieuse antenne de la Maîtrise vocale de Radio-France de Bondy, l’acidité de son timbre, ses difficultés de justesse et l’incapacité apparente de l’artiste à se fondre dans un groupe nous déçoivent. Ce nonobstant, cela ne doit en rien celer notre plaisir à ouïr deux types de musique que nous aimons fort, et qui se retrouvent ici, sous le regard et l’ouïe de Vincent Rigot, grantorganissépianiss planqué à la tribune, particulièrement valorisées par l’exigence et la précision de la direction comtétique… et l’engagement de l’ensemble Les Discours. Pas suffisant, soit, pour convaincre que, même gentiment spatialisé, le remix banal de Praetorius par Jan Sandström, façon « Immortal Bach » de Knut Nystedt comme nous le notions tantôt, relève de la grande composition. Mais assez pour mériter les applaudissements, partant l’exigence de bis, qui saluent le travail d’un ensemble sciemment mystérieux, où l’auditeur peut préférer la discrétion efficace des voix graves et la modestie de certaines voix aiguës aux excès disgracieux, as far as we’re concerned, d’Anne-Laure Hulin.

Denis Comtet, le 7 décembre 2017. Photo : Rozenn Douerin.

Notons pour finir que, lors de ce concert à entrée libre, l’association a la bonne idée d’offrir aux spectateurs un programme abondant, incluant contextualisation, texte et traduction. Cette aide au concert, fût-elle entachée de stéréotypes inutiles (« Francis Poulenc grandit dans une famille aisée, ce qui lui permet d’avoir une éducation musicale »), est très appréciable en cela qu’elle témoigne d’une volonté de permettre à chacun de participer pleinement tant de la musique que de sa substance. Bien ouèj, et même yo.

Peut-on écouter de la musique savante d’aujourd’hui sans être un musicologue averti, et en espérant ne pas être qu’un gros con de snob qui pue du cul ?
Chaque concert de ce genre, pour le semi-ignare, incite à réactualiser la question de la légitimité de son écoute, question qui n’est donc pas réservée aux caricaturaux beaufs ou p’tits Rebeus venant entendre le Boléro de Ravel sous la houlette vigilante de dames du CDI et de mamans aux sourcils froncés. Suis-je légitime à entendre ce qui va être joué (en clair : de quoi c’est qu’est-ce qu’il s’agit ?) ? Comment puis-je estimer la qualité de pièces où même les repères auxquels je suis habitué sont brouillés (en clair : n’est-ce que du foutage de goule ?) ? À quels indices vais-je rattacher mes critères de jugement, sur quels stimuli mon attention va-t-elle se porter, bref, vais-je tenir le coup ? L’erreur majeure consisterait à chercher de l’aide dans le programme chichement distribué par les hôtesses. Ils donnent le déroulé de la soirée, mais aussi des explications fumeuses sur ce que l’on va entendre. C’est plus rigolo qu’éclairant.
Il vaut donc mieux se contenter du plaisir de l’incertitude, de la découverte et de la curiosité pour des sons inattendus, des créations variées et des questionnements qu’elles suscitent. Et de fait, les concerts de l’Ensemble intercomporain qui s’y tiennent sont souvent stimulants, pour peu que l’on veuille y prêter l’oreille. Ce n’est pas une question de foi (« si c’est de la mousique contemporaine, c’est sourement génial, sourtout si ça semble de la mierda ») : ainsi, même avec toute la bonne volonté du monde, même en faisant crédit de sa sincérité au créateur, je n’ai jamais entendu les savantes constructions mathématico-déstrouctourées que nombre de compositeurs, dans leur notes d’intention, affirment avoir concoctées. Ce nonobstant, les événements, les contrastes, les sonorités, l’inouï proposé avec un instrumentarium classique (cordes, vents, cuivres, etc.) et enrichi notamment de percussions, intriguent le béotien de bonne composition (ha, ha) et, parfois, lui procurent, souvent, une joie d’écoute d’autant plus forte qu’elle n’était pas assurée – en tout cas, moins que lorsque l’on connaît déjà, plus ou moins, l’œuvre que l’on vient entendre.
Pour preuve, le concert donné le 20 novembre, dans une Cité de la musique archi-comble, par l’Ensemble intercontemporain, avec le renfort d’élèves en percussions et ondes Martenot du CNSMD de Paris, sous la direction de Susanna Mälkki, toujours très assurée. Avec une originalité : la scène était déplacée, de manière à permettre au chœur d’hommes de se positionner en surplomb, dans les tribunes. La première partie s’ouvrait par Ionisation d’Edgard Varèse, 7′ partagées par 13 percussionnistes, entre dialogues posés et fureur brusque qui s’évanouit. S’ensuivaient trois mouvements de Speicher d’Enno Poppe (photo) fresque de 30′ où les vedettes changent à mesure que les parties s’enchaînent – tantôt les flûtes variées, du piccolo à la basse, qui ouvrent le bal, tantôt les cordes qui s’interrogent, se répondent, tantôt les cuivres qui viennent faire écho au propos liminaire. La variété des atmosphères, le surgissement et l’audibilité de quelques thèmes ou rythmes récurrents (au sens où on reconnaît quelques thèmes et rythmes) permettent de vivifier l’écoute et d’agiter les neurones avec plaisir.
La seconde partie débutait par la diffusion du Poème électronique pour bande magnétique d’Edgard Varèse. L’intérêt principal était d’entendre cette accumulation d’événements sonores (percussions, vocalises, bruitages, déformations…) dans l’espace, c’est-à-dire au travers de hauts-parleurs répartis dans l’ensemble de la salle. Suivait drawing tunes and fuguing photos de Benedict Mason, présent ce soir-là pour la création mondiale de sa pièce de 12′. Je ne suis pas sûr d’avoir pigé un broc de sa note d’intentions (« je ne suis pas contre la musique, mais je n’ai aucune affinité avec son côté boyau de chat ») ni d’avoir été digne d’écouter cette pièce apparemment gorgée d’auto-citations et d’hyperprivate jokes (« les auditeurs remarqueront de brefs échos de Hinterstoisser Traverse, de la section Roo Hunt de SEVENTH, de mon Quatuor à cordes n°2 et de criss-cross » hum, tu vas me trouver sec, mais, pour ma part, non). Pourtant, c’est assurément la pièce la plus « facile » de la soirée, avec des accents de cordes quasi mélodiques (sera-ce cela, l’extrait du Quatuor ?), mais aussi de la tension, une belle part accordée aux vents, et des cuivres ponctuant en renfort le tout. Le concert poursuivait avec #9 de Mauro Lanza (le titre fait référence à Revolution #9 et à la mort supputé de McCartney – la musique, moins). Avec un effectif et une durée similaires, le compositeur, présent lui aussi dans la salle, parvient à guider l’auditeur dans un cheminement alternant surgissements et pauses lancinantes. D’approche moins mélodieuse que le morceau précédent, celui-ci attire néanmoins l’attention et complète utilement ce concert en proposant d’autres pistes d’exploitation de l’orchestre. Pour l’un comme pour l’autre, on apprécie la précision des attaques, l’implication des musiciens (Hidéki Nagano, impressionnant de concentration), la beauté des sons (j’avais écrit « pianos des clarinettes », mais j’ai peur que ça paraisse un peu bizarre, comme formulation), la variété des timbres obtenus par les percussions…
Autant de qualités moins sensibles chez les basses du Choeur de Radio-France, dirigées par Denis Comtet, dont le service n’était pourtant pas si terrible : elles n’intervenaient que pour la fin d’Ecuatorial d’Edgard Varèse qui concluait, en 11′, le programme. De nombreux décalages internes au choeur, il est vrai dans un difficile exercice d’unisson, semblent se faire entendre. Toutefois, l’auditeur est surtout saisi par l’effet massif, spectaculaire, de la pièce, appuyée sur huit cuivres, un piano, un orgue (un synthé, en fait, mais bon), deux Ondes Martenot, six percussionnistes et donc une masse basse, ha-ha. C’est très efficace, et cela conclut avec force un concert qui confirme la capacité de l’Ensemble intercontemporain à construire des programmes palpitants, qui mettent en joie les papilles auditives venues goûter aux charmes acidulés de la production actuelle.