Enrique Seknadje, « Laisse-toi aller » (ne pas jeter sur la voie publique)


D’Enrique Seknadje, patron de la section « Cinéma » et maître de conférences à Paris-8 – sa mère ça rigole pas du tout car, dans cette université, la section « Cinéma » a du sens –, nous ne savions rien il y a quelque temps. Puis il nous sollicita pour participer à une journée d’étude universitaire très sérieuse sur la novélisation. (Lui l’écrit « novellisation », à la belge, façon Jan Baetens, mais nous luttons car pourquoi ?) Puis nous apprîmes sur les réseaux sociaux qu’il était aussi zicoss, auteur-compositeur-interprète à tendance rock. Joie, donc, de fricoter avec un zozo dissonant, à l’ère des piètres merdasses, maîtredeconférencisées parce qu’elles ont été les sages assistantes de la patronne en poste avant elles, soumises devant les exigences débiles de la hiérarchie et humbles devant les potentats locaux abusant de leur stupide pouvoir (chiasme, one point). Quand, enfin, nous découvrîmes que ledit Enrique Seknadje publiait une sorte de maxi (7 titres, 25 minutes), nous nous roulâmes-boulâmes, du verbe « je me roule-boule, nous nous roulons-boulons, que je me roulasse-boulasse » au prétérit, afin de voir ce qu’est-ce que le zozo avait dans le ventre. Et, in fine, quelle joie de jubiler en ayant démonstration de son talent !
[Et oui, je sommes programmé à ladite prochaine journée d’études ; et non, je n’en attends aucun autre avantage que débattre avec des collègues compétents, issus d’horizons variés, et le plaisir, non négligeable, de causer de ce de quoi c’est que j’ai étudié et pratiqué pendant un p’tit moment. Bref, stipulons-le, oui, je me laisse aller mais je ne lèche pas d’entre-fesses. Si que tu penses le contraire, je comprends ton doute mais passe ton chemin, j’peux rien pour toué, étant entendu que j’assume le « toué », vu que j’aurais aimé aller folâtrer en chantant au Québec, en Gaspésie, en Acadie, mais faut croire que j’ai pas le mojo. Bref.]


Le nouveau disque de l’Enrique est auto-annoncé depuis deux ans. Son actualisation toute fresh met en avant une veine mélodique transcendant maintes questions de style. Bien sûr, on peut chercher à situer l’olibrius. Pour ceux qui nous suivent, ce serait un croisement entre François Marzynski pour le rock en français sans complexe, lyrics compris (« Ça sent le cul » se transforme ici en « C’est juste une folle petite envie de foutre »), et Jean-Jacques Nyssen pour la voix nasale maîtrisée et l’univers singulier (première intro de « Avec excès » !), le tout shooté aux Forbans pour le single voire le plaisir sporadique du  « r » roulé. Pour les autres, je sais pas. Ce qui compte, me semble-t-il, c’est trois choses :

  • un, le rendu est soigné (son équilibré, multiple, énergique, précis, on n’est pas dans your average EP autoproduit, merci Léonard Mule pour la réalisation et Hubert Marniau pour le mastering) ;
  • deux, le travail est multiple (aux singles boostés répondent les mid-tempi assis sur une mélodie et une ligne de basse qui en font des chansons au moins aussi gouleyantes que les titres plus « speedés ») ;
  • trois, l’œuvre est certaine (unité dans la diversité ; personnalité ; souci de rappeler que le rock, c’est aussi de la musique, avec l’aide des batteurs Elvis Chedal-Anglay et Jessy Rakotomanga).

Des regrets ? Bien sûr. Au moins deux : la brièveté du disque, dont on imagine la raison (sans doute concentrer les moyens sur un rendu qualitatif) ; et le manque de lâcher-prise sur les soli de fin de chanson, promesses laissées en suspens (« C’est une prière », « Le contrat »), les fade out étant la rançon de notre admiration pour la propreté du rendu. En débarquant dans l’univers de l’artiste, on ne saisit sans doute pas tous les filaments qui donnent chair et sens à son monde. Pourtant, on apprécie à peu près tout, jusqu’à ce que l’on ne comprend pas logiquement, voire jusqu’aux fausses fautes d’orthographe (« Je t’ai pardonnée », avec cette ambiguïté de la fonction du « t' », entre, comme on disait jadis, COD et COI), prolongeant le questionnement de la chanson lors de la lecture du livret.
En résumé, une énergie formidable irrigue le disque, l’ensemble des titres est brillant, le son est excellent, les paroles captent l’auditeur ou dans leur hermétisme ou dans leurs références littéraires (fort « Sans être aimé »), le sens mélodique et le souffle des arrangements avec les moyens du bord emportent une adhésion que la modestie assumée des enchaînements entérine (titres 5/6). C’est vivant, vivifiant, efficace, pro et maîtrisé : on aimerait voir ça en live – et c’est le plus beau compliment que l’on puisse faire à un disque de rock français, as far as we are concerned. Quitte à susciter une inquiétude, forcément fondée : que des gens produisant à leurs frais une musique qualitative, personnelle et néanmoins partageable, s’égosillent dans le désert parce que des saloperies de grosses productions, fussent-elles labellisées indépendantes, saturent le marché et les médias. Pour lutter contre cette hypothèse, soutenons Enrique Seknadje et achetons son disque.
Pour acheter le disque, contacter Enrique Seknadje via Facebook. ou m’envoyer un message via ce site. Le prix est au choix de l’acheteur, entre 7 et 10 €, port compris.

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