
Pour la seconde partie de son récital incroyable donné au profit de l’association Coline en Ré, l’improbable Diana Cooper dégaine du Chopin, mais pas que du Chopin Radio Classique : du Chopin qui la donc nous bouscule. En effet, elle envoie le très connu opus 22 bicéphale et la passionnante troisième sonate en si mineur. Quel programme !
Premier épisode, l’andante spianato et la grande polonaise brillante op. 22, soit un quart d’heure monstrueusement difficile à jouer et à rendre sensible pour le public.
- Main gauche puissante,
- main droite scintillante,
- équilibre des intensités :
la dame nous happe dans l’andante. Loin d’être nivelé, le mouvement en Sol est, sous les doigts de l’interprète, une furibonderie paisible qui ne nie pas les sursauts mais parvient à garder une cohérence que seuls peuvent rendre les musiciens pénétrés de l’esprit du compositeur. Diana Cooper en est, et elle veut à l’évidence nous partager le résultat de
- sa science
- son intuition et de
- son art.
La grande polonaise brillante en Mi bémol (avec sa transition) offre une impressionnante palette de
- nuances,
- touchers et de
- pédalisation, artisanat de précision si important chez Chopin.
Maîtrisant les hérissements techniques de la partition, l’interprète peut se concentrer sur la musicalité qui consiste, entre autres, à
- répartir les accents,
- articuler les respirations, et à
- cibler les passages qu’il sera séant de fortissimer, et hop.
Le résultat ne se contente pas de faire une bon job qui clinque. C’est
- souple,
- entraînant et
- prenant.
La massive troisième sonate (près d’une demi-heure) emprunte elle aussi ce chemin coopérique. L’allegro maestoso fait montre d’une autorité libéré de tout hiératisme componctueux. La dame sait où elle va. Elle arbitre entre trois synonymes :
- urgence qui se réfrène,
- désir qui veut renaître et
- aspiration à la submersion mélodique.
Rien, ici, d’anodin. À tout instant,
- les graves peuvent gronder,
- l’orage peut menacer dans les médiums,
- le calme peut se parer d’ombres ou de lumières.
La capacité de Diana Cooper à penser la partition ébahit. Tout paraît
- fluide,
- signifiant,
- résolument musical.
Scéniquement, la musicienne est concentrée sur son propos et non sur le show des mauvais comédiens. Elle ne joue pas
- la folie hirsute,
- la spontanéité débraillée ou
- l’émotion de pacotille pour croisiéristes épuisés après le bal du capitaine.
Son buste est immobile, elle se laisse « juste » traverser par une musique qu’elle
- connaît,
- ressent et
- aime à partager.
Fascinant. Après que les gens ont applaudi, le bref scherzo semble souffler sur les ailes de Diana Cooper.
- Célérité aérienne,
- ruptures mystérieusement naturelles,
- puissance d’un jeu sans affectation,
tout captive et charme. Le largo change la donne en frictionnant
- drame,
- mélancolie et
- espoir de sentiments meilleurs.
L’artiste rend
- sapide le multiple,
- lumineux le complexe, et
- désirable la part réservée au mystérieux.
En démonstration, elle associe irrésistiblement
- rigueur et liberté,
- limpidité et suspense,
- foucades et délicieuses retenues.
Le finale presto ma non tanto s’impose
- plus rythmique que rapide,
- plus groovy que rythmique, et, finalement,
- plus torrentueux que groovy.
Dans l’expression virtuose de la pianiste, il y a
- l’urgence de l’éphémère,
- le vertige des possibles et
- l’orgasme de la vitesse.
Diana Cooper nous arrache à la vraie vie. Plus question de se dire qu’il faut
- acheter des brocolis pour complaire la chienne,
- cirer les chaussures pour le concert du lendemain,
- vérifier les comptes avant de virer le loyer du mois :
tout est bien. Une valse de Chopin et une sonate de Scarlatti gâchée par les organisateurs plus passionnés par les préparatifs bruyants du coquetèle que par la musique (d’ailleurs, avec une grossièreté assez crasse, l’ex-président interrompra les applaudissements pour presser les spectateurs vers les festivités) concluent avec force ce moment. Désormais, on sait que Diana Cooper s’affirme comme un maousse phénomène du piano.