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Le blog de Bertrand Ferrier

« Clarinet with a French Flair » (Cascavelle) – 5/6

Première de pochette

Peu d’Å“uvres existent autant grĂ¢ce Ă  leur narratif que le Quatuor de la fin des temps d’Olivier Messiaen. On parle stalag, souffrance, dĂ©portation, foi, compositeur grattouillant son papier dans un coin, moins reprĂ©sentation devant des centaines de personnes – avec piano – d’une pièce de cinquante minutes, ce qui devrait secouer le storytelling et laisser plus de place Ă  la musique.
Le troisième mouvement, « AbĂ®me des oiseaux », est d’ailleurs une pièce ajoutĂ©e Ă  la composition. Cela se peut deviner par sa singularitĂ© : il s’agit d’un solo de clarinette devenu un pilier du rĂ©pertoire de l’instrument. Luigi Magistrelli attaque le mouvement « lent, expressif et triste » en extirpant son fa # du nĂ©ant.

  • Le souffle est long,
  • la sonoritĂ© des mĂ©diums envoĂ»tante,
  • la lenteur hypnotique.

Si certaines attaques semblent hĂ©sitantes (le sol Ă  1’48, par exemple), elles ajoutent une certaine fragilitĂ© consonante avec l’atmosphère de l’Å“uvre. De mĂªme, si certains phrasĂ©s surprennent (attaque sur le do Ă  2’10 alors que la note fait partie d’une section de cinq notes marquĂ©es legato), ils signalent aussi une volontĂ© de faire corps avec la partition, quitte Ă  bousculer un peu le texte.

  • Des decrescendi rĂ©ussis,
  • des triples piano somptueux et
  • un break parfait pour laisser chanter l’oiseau « presque vif, gai, capricieux »

séduisent.

 

 

  • Les contrastes d’atmosphère sont nets,
  • le spectre des nuances est large,
  • la caractĂ©risation des diffĂ©rents segments (effets d’Ă©cho compris)

soutiennent l’attention. On se laisse mĂªme surprendre et amuser en entendant de vrais oiseaux chanter (5’05) alors que la forme en arche s’apprĂªte Ă  se refermer via le retour du premier motif. Ce segment est lugubre Ă  souhait. Les changements de registre, de l’espĂ©rance portĂ©e par les aigus aux cris des dĂ©funts plongeant dans les graves, sont très Ă©vocateurs. Le rythme, si important dans cette Ă©criture, est Ă  la fois

  • fluide et tumultueux,
  • naturel et maĂ®trisĂ©,
  • libre et tenu.

Ces 8’40 sont donc savoureuses et Ă©tonnantes après deux pièces d’AndrĂ© Messager, soulignant l’originalitĂ© du programme et permettant d’oublier un montage pas toujours très discret (8’28, pour l’Ă©cho pianissimo et redoutable des sept croches parcourant la tessiture de la clarinette dans un aller-retour nĂ©cessitant une grande maĂ®trise de l’embouchure).

  • L’originalitĂ©,
  • la virtuositĂ© et
  • le souci d’interprĂ©tation du soliste

l’emportent largement sur ces scories techniques, donnant hĂ¢te d’Ă©couter une dernière partie de disque mĂªlant RenĂ© Gerber et Jean Françaix. Ă€ suivre !


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Pour l’acheter moins gratuitement, c’est par exemple lĂ , mais pas le mĂªme « là », bien sĂ»r.

Le trafic que personne ne veut voir

Première de couverture (détail)

C’est le deuxième trafic du monde juste derrière les stupĂ©fiants. Le massacre d’animaux sauvages, auquel participent activement les zoos du monde entier, n’est pas une lubie d’Ă©colos attardĂ©s : c’est un crime contre la biodiversitĂ© qui rapporte des milliards d’euros chaque annĂ©e aux caĂ¯ds du business. Un nouveau scandale, rendu public ces dernières 24 h, vient Ă©clairer la violence et l’importance de ce marchĂ©, avec tous les ingrĂ©dients pour secouer le citoyen :

  • des destructions d’espèces menacĂ©es d’extinction,
  • des criminels protĂ©gĂ©s par des passeports diplomatiques et
  • des sommes inestimables brassĂ©es depuis vingt ans (source ici).

Pour un peu moins que les milliards en jeu, hĂ©las, j’ai eu la chance d’aider JĂ©rĂ´me Pensu Ă  finaliser son livre sur le sujet. Ce parallĂ©lĂ©pipède feuillu est

  • un ouvrage-choc,
  • une enquĂªte puissante,
  • une rĂ©vĂ©lation frĂ´lant la dĂ©flagration d’une bombe, si si,

que devront encaisser tous ceux qui oseront se pencher dessus. Certes, pour la première fois dans ma carrière d’aide-Ă -l’Ă©criture dĂ©butĂ©e il y a plus de quinze ans, l’aventure humaine a un peu fini en eau de caca boudin ; mais reste un bouquin passionnant fomentĂ© par un type qui sait peut-Ăªtre comme pas beaucoup voire personne de quoi il parle et qui nous rĂ©vèle ce que nous ne voulons pas forcĂ©ment savoir… jusqu’Ă  ce que nous le sachions. Ensuite, nous n’avons qu’une envie : le faire savoir Ă  notre tour.

 

 

En rĂ©sumĂ©, ce post est une autopromo, mais faut bien vivre, surtout si ça messied Ă  certains parmi lesquels les trafiquants d’animaux sauvages. Le livre est commandable chez votre libraire prĂ©fĂ©rĂ© ou, par exemple, chez Amazon, le grand mĂ©chant parfois quand mĂªme bien pratique – dans ce cas, c’est ici.

Denis Levaillant, « Préludes non mesurés de Louis Couperin » (DLM)

Première de pochette

C’est Ă  une Ă©trange exploration que nous invite le compositeur et pianiste Denis Levaillant avec son rĂ©cital mĂ©langeant des « prĂ©ludes non mesurĂ©s » de Louis Couperin, composĂ©s il y a peu ou prou quatre siècles.

  • Étrange parce que rare – les rĂ©citals Louis Couperin ne sont pas les concerts savants les plus frĂ©quents ;
  • Ă©trange parce que dĂ©volue au piano, quand Louis Couperin est plus souvent kidnappĂ© par les clavecinistes et les organistes alors que Rameau s’est Ă©chappĂ© de la tutelle des premiers grĂ¢ce au carton d’Alexandre Tharaud ;
  • Ă©trange parce que personnelle, l’interprète revendiquant d’avoir mix’n’matchĂ© des feuilles du recueil selon son « bon goĂ»t ».

Rien de saugrenu, nĂ©anmoins, dans la dĂ©marche du musicien. L’affaire est sĂ©rieuse :

  • le choix de l’Ă©dition est argumentĂ©,
  • l’exĂ©cution des ornements est rĂ©flĂ©chie, et
  • la distribution des tempi, libres, a Ă©tĂ© pensĂ©e.

Le voyage bien encadrĂ© s’ouvre in medias res puisque, sur le disque que nous Ă©coutons, la première phrase inscrite sur la partition (l’arpège d’Ut) n’est pas prĂ©sente – sans doute un problème propre Ă  mon gramophone. LĂ  encore, l’oreille est tout de suite saisie par l’Ă©trangetĂ© de cette musique. Étrange, en effet, cette semi-libertĂ© de pantin dĂ©sarticulĂ© qui casse la rĂ©gularitĂ© coutumière en alternant

  • Ă©noncĂ© calme,
  • suspensions rĂ©sonantes et
  • brusques jaillissements.

Étrange, cet effet de sustain (le pianiste revendique de n’avoir quasi pas utilisĂ© la pĂ©dale qui permet de tenir les sons) liĂ© Ă  l’Ă©criture du compositeur qui exige de longues tenues de basses – ici bien mises en valeur par le choix de l’instrument, le registre grave du Yamaha CFIIIS rĂ©glĂ© par Guillaume Durambur offrant une assise intĂ©ressante aux volutes du mĂ©dium et de l’aigu. Denis Levaillant joue pleinement sur

  • la confusion,
  • la perte de repères et
  • l’incertitude propre Ă  cette musique…

et propre aussi au concept mĂªme de prĂ©lude, sorte d’improvisation ouvrant, en l’espèce, sur un morceau qui n’arrivera pas. Étranges aussi ces dissonances qu’apprĂ©ciaient les grands crĂ©ateurs de l’Ă©poque (Johann Jakob Froberger, auquel Louis Couperin rend hommage dans un feuillet, Ă©tait le spĂ©cialiste de ces grincements savoureux). Étrange, enfin, cette musique insaisissable, qui prend plaisir Ă  s’Ă©chapper dès que l’on croit la saisir.

  • La variĂ©tĂ© de touchers surprend ;
  • la nettetĂ© des phrasĂ©s crĂ©e des certitudes qui, l’instant d’après, s’effondrent ;
  • la fantaisie qui semble animer l’inspiration rechigne Ă  Ăªtre encagĂ©e derrière les barreaux du prĂ©visible.

 

 

Il nous semble que l’on aurait davantage apprĂ©ciĂ© la dĂ©couverte si la prise de son, signĂ©e Susie Lopez Uroz et Pierre Jacquot, avait respirĂ© davantage, au sens oĂ¹ nous avons l’impression d’Ăªtre collĂ©s dans la table du piano, dont les bruits de mĂ©canique perturbent par moments l’Ă©coute, conduisant parfois les techniciens Ă  des choix assez disgracieux (fade out assez grossier du prĂ©lude 3, par exemple, alors que le raclement de gorge d’après le quatorzième prĂ©lude, Ă  2’37, aurait dĂ» Ăªtre gommĂ©, mĂªme s’il traduit une volontĂ© de privilĂ©gier le vivant au lĂ©chĂ©).
Ce nonobstant, l’on peut supputer que le choix artistique de proximitĂ© absolue, par sa radicalitĂ©, tend Ă  prĂ©cipiter l’auditeur dans le grand huit d’une partition qu’animent

  • cahots,
  • rebonds,
  • attentes et
  • cavalcade.

Ă€ mesure que s’Ă©coulent les prĂ©ludes, l’indĂ©cidabilitĂ© devient plus savoureuse que bousculante. Nous voici suspendus

  • Ă  la note Ă  venir,
  • Ă  l’accident dont on sait qu’il va arriver mais pas du tout comment il va sonner,
  • Ă  l’idĂ©e qui va soudain prolonger le rĂ©cit.

Les repères musicologiques, effacés, tentent de se reconstruire en inventant des similitudes avec une certaine musique minimaliste. Il est exact que le matériau brut est aussi étique que paradoxal :

  • la partition est Ă©crite,
  • liaisons et ornements sont souvent prĂ©cisĂ©s, et cependant
  • l’interprète est libre de choisir
    • ses tempi,
    • ses rythmiques et, dans une large mesure,
    • ses articulations.

Il revient donc Ă  celui qui joue cette musique

  • non seulement de la jouer mais aussi de l’incarner,
  • non seulement de l’Ă©noncer mais de lui insuffler une vitalitĂ© simplement esquissĂ©e par le texte,
  • non seulement d’Ă©grener les notes mais de leur inventer
    • un sens,
    • une direction,
    • une raison d’Ăªtre que le compositeur a laissĂ©s en pointillĂ©s.

L’on pourrait craindre un effet de lassitude (rĂ©pĂ©tition du mĂªme type de morceaux) Ă©moussant la curiositĂ© liminaire. La rĂ©alitĂ© pourrait bien Ăªtre inverse. D’abord parce qu’il faut Ă  l’auditeur le temps d’apprivoiser ce langage. Ensuite parce que Denis Levaillant parvient Ă  jouer chaque prĂ©lude avec

  • la mĂªme fausse naĂ¯vetĂ©,
  • la mĂªme impression de dĂ©couverte,
  • la mĂªme malice, en somme,

de sorte que l’intensitĂ© de la surprise ne s’Ă©mousse pas. Enfin, parce qu’il y a une forme de jubilation Ă  Ăªtre déçu en bien, la crainte d’avoir vite Ă©puisĂ© le plaisir de la dĂ©couverte et de l’inattendu se dissipant grĂ¢ce Ă 

  • l’Ă©nergie d’un trille,
  • l’ouverture du narratif Ă  un registre nouveau,
  • la beautĂ© d’une rĂ©sonance que traverse soudain un trait staccato, etc.

 

 

Certes, les « PrĂ©ludes non mesurĂ©s » sont de la musique qui ne s’entend pas : il faut l’Ă©couter. Non que la chose soit

  • complexe,
  • hermĂ©tique ou
  • cryptĂ©e,

mais bien qu’il s’agit d’une musique à suspense. N’y cherchons point

  • de mĂ©lodie accrocheuse,
  • d’harmonisations aguicheuses,
  • de motifs proches de l’earworm ni mĂªme
  • des passages encore plus pyrotechniques qu’ouvertement virtuoses.

Nous n’en trouverions guère. Pour tout dire, nous serions en peine de fredonner le morceau Ă  peine l’avons-nous ouĂ¯, oui. En Ă©change, le porte-voix de Louis Couperin nous propose une sĂ©rie

  • d’histoires cabossĂ©es,
  • d’esquisses au dĂ©voilement progressif,
  • d’images qui apparaissent pour aussitĂ´t se dissoudre.

Les événements ne manquent pas :

  • des notes rĂ©pĂ©tĂ©es se font Ă©cho entre dextre et senestre,
  • des montĂ©es s’interrompent,
  • un commentaire ironique gronde dans les graves,
  • un ornement dĂ©veloppĂ© tarde Ă  rĂ©vĂ©ler oĂ¹ il veut aboutir,
  • une vaste envolĂ©e dĂ©gringole brusquement dans les abysses des petits marteaux,
  • une apparente rĂ©gularitĂ© s’interrompt et s’Ă©croule sans crier gare, etc.

Au fil des prĂ©ludes, manière de connivence se crĂ©e entre l’auditeur et le musicien, dont on apprend Ă  avoir hĂ¢te qu’il nous conte une nouvelle histoire, en espĂ©rant qu’elle sera aussi haute en couleurs que la prĂ©cĂ©dente. Par chance et non par hasard, le travail rigoureux de l’interprète lui a permis d’associer deux qualitĂ©s qui pourraient paraĂ®tre contradictoires : d’une part, la cohĂ©rence du son et du style d’un Louis Couperin au piano ; d’autre part, la prĂ©servation d’un esprit

  • fantasque,
  • ludique et
  • inventif

nimbĂ© dans un plaisir de narration musicale jamais pris en dĂ©faut au long de ces cinquante minutes. Aucun prĂ©lude n’Ă©crase l’autre. Chacun propose un nouvel Ă©pisode d’une mĂªme saga, parfois tuilĂ© et parfois singularisĂ© selon l’enchaĂ®nement des tonalitĂ©s dĂ©cidĂ© par Denis Levaillant, lequel souligne par l’exemple que la musique de Louis Couperin n’est pas une musique facile, Ă©crite Ă  la chaĂ®ne selon des schĂ©mas reproductibles Ă  l’infini, mais un cadeau offert Ă  l’interprète pour transformer

  • une Å“uvre fermĂ©e en Å“uvre ouverte,
  • un tĂ©moignage d’us musicaux passĂ©s en une musique très actuelle,
  • un recueil inscrit dans sa lointaine Ă©poque en une aventure esthĂ©tique susceptible de secouer l’auditeur d’aujourd’hui.

Si vous cherchez

  • un disque inattendu,
  • une expĂ©rience d’Ă©coute improbable,
  • une dĂ©couverte aussi exigeante que captivante,

vous avez trouvé les trois en un.


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« Clarinet with a French Flair » (Cascavelle) – 4/6

Première de pochette

Derrière un titre guère francophone, Luigi Magistrelli a choisi de feuilleter des rĂ©pertoires franco-suisses (hommage au label helvĂ©tique choisi pour propulser son travail) des dix-neuvième et vingtième siècles. Parmi les curiositĂ©s de la set-list, deux opus fonctionnels d’AndrĂ© Messager commandĂ©s par le Conservatoire. Le premier est un solo de concours nĂ©anmoins jouĂ© en duo avec la pianiste Claudia Bracco. On connaĂ®t le genre : il faut dĂ©fier les capacitĂ©s techniques des candidats avec virtuositĂ© et chausse-trappes pour diffĂ©rencier les meilleurs des moins meilleurs.
Si l’on est curieux de jauger l’intĂ©rĂªt d’une telle pièce dans le cadre d’un rĂ©cital, l’on est serein quant Ă  la compĂ©tence du clarinettiste pour ce genre d’exercice. Jusqu’Ă  prĂ©sent, l’interprète nous a parfois surpris par certains choix musicaux très singuliers, mais jamais déçu quant Ă  sa capacitĂ© Ă  tricoter des saucisses. On savoure donc Ă  l’avance d’Ă©couter l’acrobate quand l’allegro non troppo s’ouvre gaillardement en testant son registre aigu puis en envoyant de premières gammes en triolets, histoire d’Ă©chauffer les mimines, avant de proposer au faux candidat de se mesurer Ă  une seconde difficultĂ© de l’instrument : le passage de registre qu’il convient de rendre imperceptible. Luigi Magistrelli rĂ©ussit haut la main ces premiers challenges.
Son mélange de legato et de détachés dans la relance est parfait. Viennent alors

  • les montĂ©es chromatiques en doubles croches, qu’il grimpe avec adresse,
  • les tenues presque swingantes joliment suivies par la pianiste, dont le souci de faire musique de tout ne cesse de susciter l’admiration, et
  • l’interlude du clavier qui conduit Ă  la modulation de Si bĂ©mol vers RĂ© bĂ©mol.

L’andante qui advient, nimbĂ© dans la science harmonique du compositeur, teste cette fois le mĂ©dium de l’instrument oĂ¹ la sonoritĂ© chaude du clarinettiste sĂ©duit. Puis des sextolets de doubles pianissimo accompagnant le thème repris par la dextre de Claudia Bracco, rappellent que la poĂ©sie n’est pas l’objet premier d’un solo de concours.
Çà et lĂ , la partition prend des accents qui Ă©voquent MikhaĂ¯l Glinka (2’45, 2’58…) avant de cĂ©der la place Ă  une cadence… qui commence de manière assez vilaine avec un effet de rĂ©verbĂ©ration sur l’Ut du soliste pour le moins dispensable (3’29). Toutefois, comme le clarinettiste est aussi l’ingĂ© son, il faut croire que ce choix est aussi constitutif de son esthĂ©tique personnelle Ă  laquelle il nous arrive d’avoir du mal Ă  adhĂ©rer. L’artiste propose, c’est sa libertĂ© voire sa grandeur ; l’auditeur apprĂ©cie plus ou moins, c’est son droit et quelquefois sa faiblesse. L’exercice de virtuositĂ© n’en tĂ©moigne pas moins, et c’est Ă©videmment l’essentiel,

  • de la dextĂ©ritĂ©,
  • du souffle et
  • du souci de nuancer du maĂ®tre-candidat,

avant que l’allegro non troppo et sa tonalitĂ© ne reviennent sur le clavier de Claudia Bracco. Le rythme pointĂ© est Ă  l’honneur et tuile le propos vers une coda allegro vivo Ă  deux temps, cavalcade attendue que Luigi Magistrelli enlève comme Ă  la parade. Amusante dĂ©couverte d’une pièce anecdotique mais joliment Ă©crite !

 

 

Encore plus exotique que l’enregistrement d’une pièce de concours, l’enregistrement d’un « Morceau de lecture Ă  vue » est proposĂ© par le clarinettiste. L’exotisme, ici, tient au fait que la partition est Ă©crite pour mettre en difficultĂ© le candidat qui la dĂ©couvre. La prĂ©senter en version travaillĂ©e et enregistrĂ©e puis montĂ©e si besoin en studio ne saute guère aux yeux.
Qu’importe, nous sommes prĂªts Ă  nous laisser surprendre ! Après tout, affublĂ©e d’un titre autrement pupute (« Impressions soleil levant », « Voile sur un lac endormi », « Tulle volant sur le visage de la bien-aimĂ©e », enfin, ce genre de truc), cette miniature ne dĂ©passant pas les quarante secondes effectives (la durĂ©e de 51 secondes indiquĂ©e inclut le silence de 10 secondes prĂ©cĂ©dant un changement radical de style musical) aurait-elle pas aiguisĂ© notre curiositĂ© et dĂ©jouĂ© notre prĂ©vention ? Alors, Ă©coutons non pas sans parti pris, c’est trop difficile, mais avec la ferme intention d’Ăªtre déçu en bien.
PortĂ©e par le piano toujours Ă©lĂ©gant de Claudia Bracco, la clarinette de Luigi Magistrelli s’amuse avec aisance

  • des chromatismes,
  • des sautes de registre et
  • de la gestion de phrases interminables.

Le rĂ©sultat est un feuillet d’album croquignolesque qui ne dĂ©pare pas dans l’esthĂ©tique lĂ©gère d’un AndrĂ© Messager (qui en a composĂ© d’autres, des lectures Ă  vue pour le CNSM, comme ce solo pour le « concours rĂ©servĂ© aux dames ») et nĂ©cessite en effet un temps de silence a posteriori pour basculer dans une esthĂ©tique et un projet musical 100 % diffĂ©rents : le troisième mouvement du Quatuor de la fin du temps d’Olivier Messiaen, lequel fera l’objet d’une prochaine notule – et nous conduit, alors que nous avions prĂ©vu cinq Ă©pisodes, Ă  Ă©tendre le domaine de la prĂ©sente recension Ă  six chapitres pour prĂ©server la spĂ©cificitĂ© de l’Ă©coute de ce mastodonte.


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Redouanne Harjane, « Je me souviens du futur », ThĂ©Ă¢tre de la GaitĂ© Rive gauche, 20 octobre 2026 – 2/2

Redouanne Harjane le 20 octobre 2026 au thĂ©Ă¢tre de la GaitĂ© Rive gauche (Paris 14). Photo : Rozenn Douerin.

Soit, donc, un spectacle intitulé Je me souviens du futur, qui commence bien, par une séquence

  • Ă©nervĂ©e,
  • dĂ©cousue et
  • virevoltante.

On a raison de la savourer car le soufflĂ© retombe vite. Voici une sĂ©quence sur les gares qui se ressemblent toutes « mais pas qu’au niveau de l’architecture, aussi au niveau des vibes ». Les parvis sont envahis de semi-clodos Ă  dread-locks ou de mecs qui, quand tu veux juste aller Ă  ChĂ¢teauroux, ce qui – reconnaissons-le – ne fait plaisir Ă  personne, te demandent de signer des pĂ©titions et surtout de leur filer un RIB « avec leurs K-Way de fils de pute ». Redouanne Harjane fait alors un de ces cahots que l’on apprĂ©cie pour glisser un classique (« hĂ©, une fois, je suis allĂ© me voir jouer, ben, j’Ă©tais pas là ») avant de renoncer Ă  sauver la planète en prĂ©fĂ©rant devenir stand-upper parano furieux de voir les gens rire de lui (« putain, qu’est-ce que vous faites tous dans ma chambre ? »).
L’Arabe cow-boy, comme il se dĂ©crit, enquille en ce soir de PSG-Barça, sur une sĂ©quence rappelant le Covid.

  • Les oiseaux qui pouvaient traverser peinards au passage-piĂ©ton.
  • Les gens qui applaudissaient Ă  20 h (« meurs ! meurs ! »).
  • Les mecs qui chantaient de l’opĂ©ra en calbute Ă  la fenĂªtre.
  • Les autorisations qu’on se signait Ă  soi-mĂªme.
  • Les flics qui vĂ©rifiaient que tu Ă©tais toi et pas un mec qui voulait pas sortir.
  • Les justifications qu’il fallait inventer, type « Je vais chercher du PQ parce que j’ai envie de chier ».
  • Les gens qui adoptaient des chiens, mĂªme morts, ou qui se mettaient au jogging (« j’ai vu des gens courir que j’avais jamais vu marcher »).
  • Le tĂ©lĂ©travail oĂ¹, pour Zoom, tu passais chemise et veste de costard pendant que tu te faisais sucer.

Autant de vignettes parfois nostalgico-amusantes mais aux ressorts un peu rouillĂ©s – mĂªme s’il n’est jamais anodin de rappeler que l’absurditĂ© de la « gestion de la pandĂ©mie » a montrĂ© une tentative dĂ©complexĂ©e de reprendre le contrĂ´le de la population. En ces temps oĂ¹ le gouvernement se gargarise de « couvre-feu » et d’appels Ă  « l’Ă©tat d’urgence », une piqĂ»re de rappel sans bĂ¢ton dans le nez peut justifier la convocation de ces souvenirs sĂ©pia d’une Ă©poque oĂ¹ la dĂ©mocratie française n’a pas montrĂ© ses limites : elle a montrĂ© qu’elle n’Ă©tait qu’une façade au service du pouvoir en gĂ©nĂ©ral et des gouvernants en particulier.

 

 

Sur son modeste Casio CT-S500, le comĂ©dien propose un solo pour Arte Ă  regarder Ă  une heure du matin « en slip avec une Heineken », humour dĂ©jĂ  usĂ© depuis les Inconnus, dont Redouanne Harjane connaĂ®t bien le rĂ©pertoire, et tant d’autres dont Gad Elmaleh (« Arte, c’est la nouit »). S’ensuit une sĂ©quence sur les techio (« des fois, je vais aux toilettes sans mon tĂ©lĂ©phone, mais je sais plus quoi faire ») assortie de l’idiolecte provocateur cher au zozo, entre « baise-moi » et « j’me branle ». La vie d’ma mère, mĂªme moi j’suis linguistiquement Ă©lĂ©gant par rapport Ă  lui, bordel, il est fort.
Quand, enfin, le clown Ă  peine dĂ©guisĂ© se dĂ©cide Ă  chanter, il commence par une fredonnerie muette car il est en train d’Ă©crire les paroles de sa tune. Puis il entonne une chanson dĂ©nonçant « des humains dĂ©shumanisĂ©s » et « robotisĂ©s », capables d’aller travailler en voiture pour payer l’essence qui leur permet d’aller travailler en voiture pour payer l’essence pour, etc.
Il est temps de cĂ©der la place Ă  la première partie – non pas un artiste ouvrant le show mais la reprise du dĂ©but du spectacle. L’idĂ©e est drĂ´le et intĂ©ressante Ă  la fois. On regrette que l’artiste n’en fasse rien avant de repartir sur la drogue (« dites non Ă  la drogue / – NON ! / – Vous Ăªtes tous droguĂ©s, ben si, Ă  partir du moment oĂ¹ t’as un Ă©change linguistique avec un pochon, t’es droguĂ©, et pas qu’un peu… »). Le spectacle continue avec une sĂ©quence guitare, hĂ©las accompagnĂ©e d’une longue improvisation avec le public, dialogue alla « vous pouvez m’parler, je suis pas un DVD » qui peine Ă  donner le sourire tant l’artiste, malgrĂ© sa bonhommie apparente, ne paraĂ®t pas Ă  son meilleur dans l’exercice.
La chanson qui suit, « je l’ai composĂ©e quand j’Ă©tais dans les Marines », annonce le farceur avant de prendre en boucle son antienne : « La maladie d’Alzheimer, j’y pense et puis j’oublie. » C’est un peu long mais, lĂ  encore, on sent que Redouanne Harjane effleure un principe de sample, de boucle, de gag fermĂ© sur lui-mĂªme dont il n’a pas encore explorĂ© tout le potentiel. Dans un prochain spectacle, plus fouillĂ©, qui sait ?

 

 

Après

  • la gare,
  • le Covid et
  • la technologie,

le comĂ©dien attaque un filon banal mais dont on est certain qu’il est capable de le secouer : les relations homme-femme. Celles-ci peuvent Ăªtre bonnes pour la santĂ© (« j’arrive Ă  faire mes mille pas par jour maintenant que je suis des meufs dans la rue » Ă©cho au « J’sais pas c’que je ferai de cette fille une fois que j’l’aurai sortie d’mon coffre, j’compte sur l’syndrome de Stockholm, sans doute… »). NĂ©anmoins, elles ne sont pas dĂ©nuĂ©es d’ambiguĂ¯tĂ© (« j’Ă©tais avec une Femen, un jour, elle se met seins nus, alors je lui gueule : et j’peux savoir tu vas oĂ¹ ? »), surtout quand, en guise de cadeau de bienvenue, la dame dĂ©cide, tel un placebo, d’utiliser un doigt en guise de tunnelier visant Ă  explorer – sinon exploser – le sillon inter-fessier de son partenaire (« mais vas-y, mets-moi un frigo dans l’cul, tant qu’t’y es ! J’t’en prie, va te faire enculer ! »).
Les rĂ©voltes du profĂ©rateur d’obscĂ©nitĂ©s s’expriment avec une verve pas rabelaisienne qui peut rĂ©jouir dans la mesure oĂ¹ elle vise Ă  renverser la table des convenances au profit d’une spontanĂ©itĂ© ou d’une sincĂ©ritĂ© Ă  tort ou Ă  raison trop souvent corsetĂ©e, et que la scène rend potentiellement caduque. Elles incluent aussi l’impossibilitĂ© de consommer un menu enfant (« parce que c’est quoi, le menu homme adulte ? ») et les dĂ©lires sur le genre (« en fait, si ça s’trouve, je suis une lesbienne blanche dans le corps d’un gros rebeu »).
Une chanson-sketch habile donne une respiration bienvenue grĂ¢ce Ă  ses couplets libres et grĂ¢ce au refrain accrocheur qui dit :

J’suis d’une autre Ă©poque,
faut voir tout c’qu’on Ă©cope ;
avant, c’Ă©tait pas pire, pas mieux :
c’est rĂ©ciproque.

Si certains pensent Ă  son sketch matriciel oĂ¹ il dĂ©signait son grand-père venu le chercher Ă  l’Ă©cole comme un pĂ©dophile en concluant : « À l’Ă©poque, on savait rire », Redouanne Harjane Ă©voque les raclĂ©es qu’il prenait – comme le public peu ou prou de son Ă¢ge – pour « les trucs les plus fous » qu’il accomplissait, allant du crapotage Ă  l’emprunt du T-shirt du grand frère. Après quoi, l’Ă©nergumène revient au clavier tout en donnant un conseil aux agenceurs de supermarchĂ© : « Les rayons pour bĂ©bĂ©s, c’est beaucoup trop haut pour eux, ça va jamais marcher… »
Piochant dans son catalogue classique de punchlines (« sĂ©rieux, combien de temps, ça met une girafe pour vomir ? ») et s’appuyant sur les deux gimmicks de son spectacle (« c’est la merde » qui remplace « tout va trop vite, c’est dingue, tout va trop vite », et « j’suis en fin d’carrière, c’est sĂ»r » qui Ă©quivaut rythmiquement Ă  « la vie, c’est un bordel »), il s’interroge en musique sur « qui sont ces gens » :

  • celui qui anticipe largement l’arrivĂ©e du TGV,
  • celle qui lit un livre en marchant dans la rue et a dĂ©cidĂ© que les autres devaient l’Ă©viter,
  • celui qui porte son masque quand il est seul dans sa voiture afin, suppute-t-on, de ne pas infecter la boĂ®te Ă  gants,
  • celui qui laisse des messages vocaux d’une plombe que mĂªme pas tu veux les Ă©couter fĂ»t-ce en doublant la vitesse,
  • celles qui regardent toutes les annonces immobilières devant toutes les agences immobilières et
  • celui qui regarde les travaux en bas de chez lui, les mains dans le dos, en commentant ce qu’il voit avec les ouvriers – personnage fersĂ©nien s’il en est…

 

 

Rien, en revanche, sur celui qui regarde ses messages WhatsApp et y rĂ©pond pendant le spectacle. Logique : on sait qui sont ces gens, c’est mon voisin.
Avant le bis, papy et mamie s’enfuient de la salle. Ils ratent donc la chanson de clĂ´ture, chanson « que vous avez peut-Ăªtre entendu sur mon premier album posthume ». Elle rend hommage aux « fils deup » qui

  • vont en vĂ©lo d’appartement jusqu’Ă  leur tĂ©lĂ©travail,
  • trottinettent sans casque mais avec un masque voire, pire,
  • trottinettent sans casque et enlèvent leur masque pour entendre quand qu’on leur cause.

Le rĂ©sultat de la soirĂ©e aurait pu Ăªtre

  • sympathique,
  • amusant,
  • remuant,

mais il est, à notre goût,

  • grevĂ© par une structure trop lĂ¢che,
  • boursouflĂ© par des interactions avec le public sans aucun intĂ©rĂªt et que l’artiste ne parvient pas Ă  rendre hilarantes
    • (« vous vous Ăªtes rencontrĂ© devant un restaurant ? ha oui, c’est dingue ? et vous, sur Meetic ? », pfff, c’est lllong ;
    • « tu t’appelles Terence ? Tiwènnce… C’est bien, mon bonhomme » ;
    • « et en iranien, on dit comment merci ? merci aussi ? sĂ©rieux ? ah », etc.) et, sans doute,
  • trop Ă©talĂ© en regard des vĂ©ritables moments harjanesques qui
    • pimpent la prestation,
    • motivent notre prĂ©sence après un spectacle annulĂ© par l’artiste, au premier semestre de l’annĂ©e,
    • rĂ©jouissent le cÅ“ur et
    • rĂ©sonnent longtemps, longtemps après que les lumières se sont rallumĂ©es.

Aussi repartons-nous déçu devant l’impression

  • d’inaboutissement,
  • de relĂ¢chement et
  • de dĂ©layage

bien qu’il s’agisse, peut-Ăªtre, d’une forme plus moderne de spectacle comique Ă  laquelle Redouanne Harjane a eu l’intelligence de se plier mais dont la moindre densitĂ© ne nous esbaudit point autant que nous l’avions escomptĂ©.


Pour retrouver les précédents épisodes,
c’est ici pour le spectacle de 2017, et
lĂ  pour le spectacle de 2019.

Petits papiers – 29

Un GPS français. Photo : Bertrand Ferrier.

En attendant un prochain post, quelques nouvelles du monde via nos dĂ©coupures de presse. Ă€ commencer par une idĂ©e forte : tout va bien. MĂªme si

 

 

MĂªme si

 

 

MĂªme si

 

 

MĂªme si

 

 

Ce qui compte, c’est que

 

 

sont prĂ©vus. Vous voyez ? Du coup, tout va bien. Ne soyons jamais dĂ©faitistes. MĂªme quand la vie devient compliquĂ©e voire dangereuse, il existe une solution, une manière de s’en sortir. Parfois pas la plus attendue, mais bon, hein, on fait c’qu’on peut avec c’qu’on a.

 

 

Alors, oui, les jeunes s’adonnent Ă  d’Ă©tranges activitĂ©s…

 

 

… mais, au moins, la police bĂ©nĂ©ficie d’une quasi impunitĂ©, c’est beau.

 

 

Elle est mĂªme capable d’expliquer qu’une nana en cellule de GAV n’attend qu’une chose : baiser avec ses geĂ´liers. Et ça passe crème !

 

 

Ha, oui ! Heureusement, que la police a tous les droits car le bleu est sur tous les fronts, y compris quand il s’agit d’interpeler des suspects armĂ©s d’une arme.

 

 

Allons, apaisons les tensions et offrons-nous une pause philosportive assez utile. Enfin, je trouve. Voici le sujet que je vous appelle à méditer.

 

 

Et puisqu’on en est aux activitĂ©s physiques, prenons le temps de respirer en rigolant des sportifrançais, des sportifs comme les autres sauf qu’ils savent qu’il vont gagner et qu’ils se prennent des roustes. Par exemple, en judo, y avait une nana qui devait tout dĂ©chirer d’un trait de lumière grĂ¢ce Ă  un encadrement bĂ©ton prouvant qu’elle pouvait Ăªtre maman et championne du monde.

 

 

Mais patatras…

 

 

Non, tu n’es pas nulle, Clarisse. Tu es juste une sportifrançaise. Après cette pause requinquante, passons Ă  la rubrique « L’humain est un animal dĂ©cidĂ©ment tout Ă  fait singulier ». Avec, pour commencer, une nouvelle forme de « guerre hybride », ce mythe censĂ© dĂ©signer la manière dont Vladimir Poutine fait la prĂ©-guerre Ă  notre pauvre monde innocent, dĂ©mocratique et gentil. Surtout gentil.

 

 

Ă€ ceux que la gĂ©opolitique internationale dĂ©passe, effraye ou bute et rebute, offrons un autre Ă©pisode de la mĂªme rubrique.

 

 

On peut terminer cette sĂ©quence avec un Ă©pisode toujours sur les humains singuliers mais beaucoup plus conscious, Ă  travers un cas prĂ©sentant tous les symptĂ´mes d’une maladie souvent profitable : l’anti-antisĂ©mitisme extrĂ©miste.

 

 

L’affaire Ă©tant Klaus, nous pouvons passer Ă  notre rubrique « L’humain est un animal dĂ©cidĂ©ment tout Ă  fait Ă©voluĂ©, intelligent, dĂ©cent et en perpĂ©tuelle amĂ©lioration » grĂ¢ce Ă  la bande au mec avec des cheveux de poussin tombĂ© dans le mauvais bac Ă  coloration. 

 

 

Essayons donc de nous concentrer sur l’idĂ©e essentielle que, l’un dans l’autre, tout va bien. J’ai bien sĂ»r des preuves solides de ce que j’avance.

 

 

Qui dit mieux ? D’autant que la France jouit notamment d’une langue magnifique, wesh, parlĂ©e par des hommes grands qui risquent de se gratter longtemps pour devenir de grands hommes puisque, bismillah, c’est les tĂ©nèbres, khĂ´.

 

 

GrĂ¢ce Ă  cette langue, dans ses sommets, mĂªme le journalisme sportif devient une poĂ©sie d’une intensitĂ© rocambolesque.

 

 

Oui, la langue française est magnifique. D’un coup de voyelle magique, elle peut transformer un problème de ruralitĂ© financière et politique en un Ă©loge soudain de l’art financier propre au sexe faible.

 

 

Bon, cela dit, inutile d’en disconvenir : tout va bien mais tout n’est pas parfait. Le Figaro a l’art de pointer ces petits dĂ©règlements – des points de dĂ©tail de l’Histoire, sans doute – qui font regretter Ă  ce torchon l’ère de la trique et du coup dans la gueule au cours de laquelle l’ordre, la morale et le catholicisme rĂ©gnaient pour le plus grand bonheur des maĂ®tres violents et des esclaves admiratifs.

 

 

Pour retrouver le bonheur total vers un nouvel Ă¢ge cosmique et rĂ©miniscent, il y a bien une martingale que le journal suggère.

 

 

Vous voyez ? Un problème, une solution : tout – va – bien. Nous avons trop tendance Ă  l’oublier. Les gens qui sachent et prennent plaisir Ă  nous emmerder, eux, ne l’oublient pas, gloire Ă  eux. Ainsi, Ă  la veille de la rĂ©volte lycĂ©enne mais pas que, chacun sait dĂ©sormais que Macron & Trogneux Ltd avaient conscience de la nĂ©cessitĂ© de se concentrer sur l’urgence de la situation. Peut-Ăªtre le parallĂ©lisme entre deux affaires d’emprise sur un ado qui a rĂ©ussi ajoutaient-elles Ă  la joie de la danseuse ?

 

 

Baste, comme la danseuse-chanteuse, soyons joyeux. Après tout, la France est un pays merveilleux – rien que la gastronomie hexagonale est un dĂ©lice plein de surprises !

 

 

Nous vivons dans un miracle permanent, vous dis-je (mais vous le savez dĂ©jĂ ). Si les journalistes le dĂ©cident, un fils de peut (pas de faute de frappe) Ă©blouir un public qui ne l’a pas encore vu. Ça, c’est ma France !

 

 

Il faut dire que le journalisme français est une merveille. Ainsi, le fayot de service peut s’extasier qu’une monarquette de pacotille porte une marque de merde comme les ploucs…

 

 

… en oubliant de signaler le prix de l’accessoire qui lui sert de serre-tĂªte.

 

 

C’est la joie, on n’y peut rien, c’est – la – joie ! Et c’est la grandeur du journalisme que de plaider contre les fantasmes sexuels anti-pensionnats version Maxime Le Forestier (c’est pas très gentil, la femme n’est pas un objet) juste avant de consacrer un article Ă  un soutien-gorge Ă  huit chiffres (c’est très gentil, la femme est un objet qui a un prix).

 

 

Bref, ça fait du bien quand tout va bien, ne me dites pas le contraire de l’inverse ! MĂªme la merde qu’est le nuclĂ©aire, on sait s’en dĂ©barrasser pour qu’il reste dangereux mais invisible. Très astucieux…

 

 

Au fait, puisque l’on parle de merde, l’on apprit aussi tantĂ´t que, au plus haut niveau des pays voisins, louer le corps d’une femme est une fiertĂ©. Formidable, non ?

 

 

Le seul petit problème, en Europe, si je me risque Ă  glisser cette remarque avec une infinie humilitĂ©, c’est peut-Ăªtre qu’il faut faire attention Ă  la prononciation de certains toponymes. M’enfin, c’est pas la mer Ă  boire…

 

 

Quoiqu’il advienne, la France reste la France, un pays dĂ©mocratique oĂ¹, quand une manif se passe bien, on coffre quand mĂªme 1000 zozos. L’appĂ©tit des post-sarkozistes pour les chiffres censĂ©s attraper des Ă©lecteurs serait fascinant s’il n’Ă©tait pas gerbant.

 

 

On apprend enfin que, pour les traqueurs de fake news, l’Albanie et la France, c’est du pareil au mĂªme. Mais c’est pas grave, c’est la faute de la rĂ©gie – par consĂ©quent, ça passe, franchement.

 

 

Et pourtant, tout va bien, au moins tant qu’on subventionne la picole.

 

 

Enfin, tout va bien… Oui, tout va bien. Ce nonobstant, attention aux goĂ»ts musicaux des manifestants, quand mĂªme [cliquer pour agrandir l’image].

 

Entre Porte d’Italie et porte de Vincennes, le 24 octobre 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Il n’en demeure pas moins que, si j’Ă©tais le patron de Havas, j’embaucherais de suite comme CR le gars Ă  l’ardoise effaçable qui a trouvĂ© le meilleur slogan de tout l’univers face aux dĂ©rives autocratiques et libĂ©rales du macronisme : non. Quand je vois ça, je me dis que dĂ©cidĂ©ment, si tout ne va pas bien Ă  100 %, tout n’est peut-Ăªtre pas complètement perdu. Au point oĂ¹ on en est, quelle victoire, mes amis, quelle victoire !

 

Entre Porte d’Italie et porte de Vincennes, le 24 octobre 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Ă€ suivre.

« Clarinet with a French Flair » (Cascavelle) – 3/6

Première de pochette

Après la sonate de Camille Saint-SaĂ«ns, le clarinettiste Luigi Magistrelli et sa pianiste Claudia Bracco optent pour un tube : l’arrangement pour cor anglais et piano, rĂ©alisĂ© par Alfred Piguet, de la « Pavane pour une infante dĂ©funte » de Maurice Ravel. RĂ©sultat ?

  • La sobriĂ©tĂ© du prĂ©lude est bien respectĂ©e.
  • L’exposition du second thème tĂ©moigne d’un rĂ©el souci de phraser.
  • La chaleur de la sonoritĂ© rĂ©jouira les amateurs d’une clarinette gĂ©nĂ©reuse voire – mĂªme dans cette partition – solaire.
  • La dernière exposition du thème, avec bariolage au piano, ne manque pas d’expressivitĂ©.

Certes,

  • la tendance du soliste Ă  pousser les sons tenus,
  • sa mĂ©fiance devant les nuances piano tendant Ă  limiter le spectre d’intensitĂ©s finalement utilisĂ©,
  • des changements de registre parfois malmenĂ©s (le passage de la Ă  rĂ© Ă  1’35, par exemple),
  • des sonoritĂ©s quelquefois curieuses (le mi Ă  2’14),
  • des ruptures de legato surprenantes (la coupure avant le la Ă  2’20),
  • des octaviations graves qui arrivent sporadiquement au risque de fissurer l’unitĂ© de la mĂ©lodie,
  • des accents pouvant paraitre saugrenus comme le rĂ© Ă  3’17 (l’accent est demandĂ© sur le mi, pas sur la fin de l’arpège en triolets), et
  • des choix d’interprĂ©tation rares (la dernière note dĂ©volue Ă  la clarinette est gĂ©nĂ©ralement posĂ©e après l’arpège du piano)

sont susceptibles de titiller l’oreille de mĂ©lomanes pointilleux. Du moins ne s’agit-il pas d’une lecture lisse et calfeutrĂ©e dans une transparence ennuyeuse !

 

 

S’ensuivent les rares Variations sur un air du pays d’oc (en l’espèce « Se canto ») de Louis Cahuzac, initialement Ă©crites pour clarinette et orchestre ou harmonie.

  • Introduction solennelle et interprĂ©tĂ©e avec tact par Claudia Bracco.
  • Trait du soliste et cadence troussĂ©e avec Ă©nergie et, cette fois, nuances.
  • Exposition du thème joliment harmonisĂ© et accompagnĂ© avec le soin que l’on connaĂ®t dĂ©sormais Ă  Claudia Bracco.

La première variation, « allegretto vivo e leggiero » sautille et laisse les doigts se dégourdir avec une apparente insouciance bienvenue. Une tourne thématique pour le piano plus tard, la deuxième variation « alla polacca » danse avec

  • astuce,
  • libertĂ© et
  • influx.

Une amusante tourne alla polacca du piano, et voici la troisième variation en mineur. L’andante presque funèbre se mĂ©tisse de couleurs plus ambiguĂ«s grĂ¢ce

  • aux triples croches,
  • aux trilles et
  • aux presque incessantes suspensions de discours.

En ratiocinant, on pourrait regretter que l’abus de rĂ©verbĂ©ration rende les repentirs de montage plus audibles (7’54), mais cela relève du dĂ©tail, peut-Ăªtre mĂªme d’une hallucination auditive. La quatrième variation, de retour en majeur et non prĂ©cĂ©dĂ©e par la rĂ©exposition du thème, est une course Ă  la virtuositĂ© et au souffle long : le terrain de jeu idĂ©al pour Luigi Magistrelli.

  • Treizolet,
  • trilles,
  • sautes d’octave

sonnent comme Ă  la parade jusqu’au finale conçu pour faire « grand effet ». Objectif atteint ! La musique n’est pas follement passionnante, mais il est joyeux de voir resurgir des pans mĂ©connus et peu frĂ©quentĂ©s du patrimoine clarinettologistique. De plus, le plaisir d’un exercice de doigts et de cage thoracique

  • sympathique,
  • bien menĂ© et
  • enlevĂ© avec aisance

ne doit jamais Ăªtre boudĂ© sous peine d’Ăªtre virtuellement considĂ©rĂ© comme un crime contre l’humanitĂ©. Enfin, je crois : je ne suis pas juriste. Dieu m’en prĂ©serve, mĂªme si les risques sont extrĂªmement faibles. Ă€ suivre !


Pour écouter le disque gratuitement, c’est là.
Pour l’acheter moins gratuitement, c’est par exemple lĂ , mais pas le mĂªme « là », bien sĂ»r.

Penser, ose-t-il

Première de couverture (détail)

Soit, ce n’Ă©tait pas le post prĂ©vu. Sur ce site, on aime la structure chorale : mĂ©langer les sujets mais garder une rĂ©gularitĂ© dans la publication d’une mĂªme chronique. Les circonstances nous obligent Ă  une rigueur moindre pour ce jour… et pour prolonger un livre – disponible chez votre libraire, en direct ou en commande, ou ici – en pensant. En rĂ©flĂ©chissant. En alertant. Lui, je l’aime bien. Fier d’avoir cosignĂ© un livre avec ce zozo.

 

 

Livre oĂ¹ l’escogriffe montre comment l’État tente de refiler la mission rĂ©galienne de sĂ©curitĂ© de l’espace public aux corps intermĂ©diaires (les « polices municipales », ces milices des maires) et aux riches qui peuvent se payer des Rambo grotesques, ainsi que l’avait prĂ©parĂ© l’immonde M. Fauvergue.

 

 

C’est ce que chantait l’hĂ©las visionnaire Michel BĂ¼hler, dĂ©nonçant les « tout p’tits quartiers d’riches gardĂ©s par des Rambo » (2’20).

 

 

Le jour d’une grande manif que cette saloperie de gouvernement facho tente d’interdire, malgrĂ© la pluie dont on se contrecarre en la circonstance (on va pas s’raconter la messe, on l’entend bien assez souvent : faut vraiment la circonstance pour que je m’en contrecarre), Ă©couter comment l’expert qui ne se la joue pas dĂ©crypte les premières saloperies politico-policières, ça n’est pas inutile. Merci, m’sieur !

 

Redouanne Harjane, « Je me souviens du futur », ThĂ©Ă¢tre de la GaitĂ© Rive gauche, 20 octobre 2026 – 1/2

Redouanne Harjane le 20 octobre 2026 au thĂ©Ă¢tre de la GaitĂ© Rive gauche (Paris 14). Photo : Rozenn Douerin.

Une fois par mois environ, jusqu’Ă  fin dĂ©cembre,

  • Redouanne Harjane,
  • sa guitare et
  • son clavier

investissent le thĂ©Ă¢tre de la GaitĂ© Rive gauche avec un nouveau spectacle intitulĂ© Je me souviens du futur. Pour ceux qui ne lisent que les deux premières phrases des prĂ©sentes notules, rĂ©sumons celle-ci en un mot : dĂ©ception. La suite expliquera pourquoi.
Depuis quelques annĂ©es, nous l’avons presque souvent rappelĂ©, le one-man-show humoristique a basculĂ© du cĂ´tĂ© obscur de la force, celui du stand-up entendu, dans un premier temps, comme un show oĂ¹ un acteur narre sa vie de manière Ă  faire glousser une salle (par opposition Ă  un spectacle Ă  sketchs oĂ¹ l’acteur incarne des personnages variĂ©s), et, dans un second temps, comme un moment oĂ¹ un animateur interagit avec son public sous la forme d’une improvisation plus ou moins finaude, en gĂ©nĂ©ral moins (exemple : « Tu t’appelles comment ? / – Guy. / – AĂ¯e, c’est pĂ©rimĂ©, comme prĂ©nom, non ? »). Un exemple bon plutĂ´t qu’un bon exemple est donnĂ© par Urbain qui, pour lancer sa seconde tournĂ©e, a mis en ligne son premier spectacle, en dĂ©pit de problèmes techniques joyeusement assumĂ©s.

 

 

Yann Guillarme qui, depuis son lancement mĂ©tĂ©oritique en 2017, racontĂ© ici, s’est Ă  peu près converti Ă  cette nouvelle religion comique, se moquait de cette seconde tendance en pointant son absence de talent dans l’exercice, ainsi que nous l’avions narrĂ© lĂ . Bien que l’opposition entre les deux genres soit quelques rares fois inopĂ©rante, la prestation artistique Ă©tant heureusement rebelle au binaire, le rĂ©sultat est affaire de goĂ»t. Les uns, dont nous sommes, en gĂ©nĂ©ral vieux, comme nous sommes itou, pointeront le manque d’intĂ©rĂªt d’une heure de rigolade se rĂ©duisant Ă  des Ă©changes convenus et asymĂ©triques entre, d’une part, un mec avec un micro chargĂ© de se foutre de la gueule de ceux qui ont benoĂ®tement payĂ© pour ça et, d’autre part, ses victimes sans micro et plus ou moins consentantes dont on ne sait si elles espèrent se retrouver moquĂ©es ou si elles frissonnent Ă  l’idĂ©e d’Ă©chapper, peut-Ăªtre, au danger d’Ăªtre humiliĂ©es par un connard qu’elles n’oseront pas malmener ainsi qu’il l’eĂ»t mĂ©ritĂ© ; les autres se rĂ©jouiront d’une spontanĂ©itĂ©

  • pas prise de tĂªte,
  • cool et
  • Ă  la mode.

Depuis octobre 2017, nous avons eu l’occasion de voir – par intermittence – Redouanne Harjane, dont nous admirons la singularitĂ© et la capacitĂ© Ă  associer les dimensions abrasive et divertissante de son travail, jongler entre son personnage de scène,

  • excessif,
  • Ă©ruptif,
  • fantasque,

et cette nouvelle exigence marketing portĂ©e sur la mĂ©diocritĂ© qui contamine l’ensemble des scènes avec un succès non dĂ©menti. Dans Je me souviens du futur, joli titre qu’il ne se fatiguera guère Ă  Ă©tayer, il lutte 15′ pour cĂ©der ensuite 1 h 15′ Ă  la facilitĂ© du « bof, si c’est ça qui marche, pourquoi pas plier dans le sens du vent, s’arc-bouter ne servirait de rien voire serait contreproductif ? ». Ceux qui aimaient le personnage fougueusement irrĂ©el et l’acteur habilement explosif ne peuvent qu’Ăªtre, sinon affligĂ©s, du moins impactĂ©s par un sentiment de trahison. En tout cas, ils n’ont pas intĂ©rĂªt Ă  arriver en retard !
15′, c’Ă©tait aussi la durĂ©e de l’excellente prestation qui a contribuĂ© Ă  sa renommĂ©e, et qui commence par la traversĂ©e de la salle durant laquelle il n’hĂ©site pas Ă  serrer la semelle d’un spectateur plutĂ´t que sa main, ce qui correspond bien Ă  l’hurluberlu.

 

 

Quand le zouave dĂ©baroule sur scène, Ă©toffĂ© physiquement depuis sa jeunesse scĂ©nique, il est Ă  la hauteur de sa promesse. Si l’entrĂ©e n’atteint pas le gĂ©nie de son cĂ©lèbre « Coupe le son, coupe ! » alors que le son Ă©tait coupĂ© depuis plusieurs secondes (voir vidĂ©o supra), elle s’inscrit dans une dynamique classique de spectacle comique qui laisse dĂ©jĂ  imaginer le projet de dilater le temps (le temps, hein, le temps). Les premiers mots Ă  nu (Ă  nu, hein, Ă  nu) se concentrent sur un sujet cher au comĂ©dien : la drogue, jamais loin de la drague et de son classique « on jette jamais de pièce Ă  une femme fontaine pour faire un vÅ“u » (l’humoriste Ă©maillera son spectacle de quelques anciennes punchlines, clins d’yeux-z-aux-z-habituĂ©s).
Point Ă  court d’autodĂ©rision, du moins Ă  ce stade, il admet que certaines de ses saillies Ă©taient beaucoup plus drĂ´les dans sa tĂªte que dans la manière dont il les a formulĂ©es ou jouĂ©es. Sa diction bousculĂ©e fait merveille pour expliquer

  • comment la drogue a fait une OD de lui,
  • comment il a failli Ă©crire son troisième opĂ©ra (Ă©pisode moins dĂ©veloppĂ© qu’aux Trets) ou
  • comment il a sauvĂ© un pochon de poudre.

L’absurde harjanesque fleurit encore (« le SAMU me dit : le temps d’arriver, on n’aura pas l’temps de venir ») mais, dĂ©jĂ , le gars pointe une caractĂ©ristique de son jeu qui devient envahissante en admettant qu’il n’a pas le droit de se faire rire lui-mĂªme, Ă©lĂ©ment constitutif de sa personnalitĂ© scĂ©nique qui, effectivement, prendra une place très importante dans sa prestation du soir – trop importante, estimeront Ă  raison certains grincheux. Pour autant, l’artiste est encore au taquet. Il

  • prĂ©vient que sa première partie de substitution viendra après (la vraie première partie, il est mort),
  • salue Bordeaux, son public du soir, et
  • maĂ®trise avec virtuositĂ© l’absence de transition.

C’est

  • brillant,
  • tumultueux,
  • audacieux.

Le public et on sommes Ă  fond ! D’autant que le foufou, faussement perdu dans son dĂ©lire,

  • insiste,
  • s’emporte et
  • vitupère :

« Commencez pas à chercher de la logique comme quand vous vous levez le matin pour rembourser des crédits de merde ou vous occuper de vos enfants de merde qui feront jamais médecine de merde ! » Avant de conclure : « En plus, vous avez vu le prix de la moutarde ? »

  • Ce bouillonnement rageur,
  • cette concatĂ©nation insensĂ©e de sujets,
  • cette capacitĂ© dĂ©cousue d’emportements justes mais dissimulĂ©s derrière la folie stupĂ©fiante (hĂ©hĂ©, records d’Ă©pithètes en une proposition, non ?)

suffoquent et soulèvent de joie le public, essentiellement des mĂ¢les blancs cisgenres d’Ă¢ge variĂ©. La suite du spectacle sera d’une eau beaucoup moins pĂ©tillante, hĂ©las. Parlons-en dans une prochaine notule, voulez-vous ?


À suivre ! Et, en attendant, pour retrouver les précédents épisodes,
c’est ici pour le spectacle de 2017, et
lĂ  pour le spectacle de 2019.

« Le Crépuscule des dieux », Opéra Bastille (Paris 12), 8 octobre 2026 – 5/5

Pablo Heras-Casado Ă  l’opĂ©ra Bastille (Paris 12) le 8 octobre 2026. Photo : JosĂ©e Novicz.

Le troisième tiers-temps du CrĂ©puscule des dieux s’ouvre sur un dĂ©cor associant

  • miroir,
  • lettrage (« MEMORIA » au lieu de « GERMANIA » dans la prĂ©cĂ©dente mise en scène de la maison, Ă´ rĂ©volution !),
  • Ă®lot central mobile,
  • chaises et
  • table plus petite que lors des actes prĂ©cĂ©dents.

Pour figurer le climax du plus ambitieux cycle opératique de la musique savante, quel sens

  • de l’Ă©coresponsabilitĂ© modeste,
  • du frugalisme Ă©thique et
  • du minimalisme responsable !

Mais pourquoi diable engager un dĂ©corateur, fĂ»t-il du beau sexe comme Rebecca Ringst, s’il s’agit de pondre quelque chose entre banalitĂ© de thĂ©Ă¢tre cheap et grosse merde sans vergogne ? Cette nullitĂ© sans rapport avec l’opĂ©ra (on pourrait utiliser ces mĂªmes Ă©lĂ©ments dans n’importe quelle mise en scène de n’importe quel autre opĂ©ra voire de n’importe quel salon de l’automobile ou de la bière, Ă  supposer qu’il soit envisageable de distinguer ces deux genres de festivitĂ©s)

  • souille l’Å“uvre grĂ¢ce Ă  laquelle ces faquins sont pourtant grassement rĂ©munĂ©rĂ©s,
  • effondre les spectateurs qui ont plus ou moins grassement payĂ©, et
  • casse, pour les vĂ©ritables acteurs du spectacle comme pour les zozos qui eussent aimĂ© profiter de leur talent,
    • toute perspective artistique,
    • tout souffle susceptible d’envoler,
    • tout onirisme rĂ©sonant.

Un exemple de cette impossibilitĂ© de susciter l’Ă©motion, Ă  force de dĂ©sinvolture, de dĂ©dain et d’absence d’idĂ©e de l’Ă©quipe technique : les filles du Rhin (Margarita Polonskaya, de la troupe lyrique locale, Isabel Signoret et Katharina Magiera) sont de service, au sens oĂ¹ elles doivent mettre en place la table

  • (nappe,
  • couverts,
  • vaisselle).

En fond scène, le stagiaire IA s’Ă©clate avec une espèce de librairie-galerie Ă©volutive. Voir des filles du Rhin emperruquĂ©es – accompagnĂ©es par un orchestre formidable featuring quatre harpistes de haute volĂ©e, c’est pas rien – rendre joliment gloire au soleil tout en vĂ©rifiant les plis d’une nappe donne la gerbe tant la dĂ©contextualisation de Calixto Bieito et de ses sbires dĂ©samorce toute la puissance narrative du Ring.
Donc, à défaut de participer à une tétralogie crépusculaire en dépit de leur jolie vocalité, les nanas apportent des bougeoirs et garnissent la table tout en se promettant de tenir conseil. Siegfried (Andreas Schager)

  • entre en tenue de gala ;
  • bouffe du cerfeuil ou Ă©quivalent ;
  • refuse de cĂ©der l’anneau aux serveuses ;
  • apprend qu’il va mourir donc n’y croit pas, comme n’importe quel humain ;
  • prĂ©fèrerait niquer l’une des nanas emperruquĂ©es.

Les meufs partent en chaussant un masque. Siegfried

  • monte sur la table ;
  • allume les bougies ;
  • continue de bouffer son machin vert.

Quel abattage ! Gunther (Johannes Martin Kränzle) arrive et boit dans le seau qui sert de fourreau. Siegfried

  • rĂ©capitule sa life ;
  • se souvient de BrĂ¼nnhilde (Tamara Wilson) sur le rocher ;
  • se met Ă  genoux sur la table ;
  • fait un cĂ¢lin Ă  Gunther (don’t even ask me wtf).

BrĂ¼nnhilde traverse le fond scène. Hagen (Mika Kares) tue le hĂ©ros sur la table avec des minifourchettes. BrĂ¼nnhilde apporte un duvet-linceul. Quand Hagen n’a plus de minifourchettes, il remet sa veste. Des vidĂ©os d’astĂ©roĂ¯des dĂ©filent. Gunther Ă©teint les bougies. Alberich (Brian Mulligan) s’en va en levant la main droite avant de sortir Ă  cour.
Tentant de nous sortir de notre consternation, d’excellentes trompettes ne rechignent ni au piano ni au fortissimo. Une fille du Rhin se caresse les bras. Une autre joue avec ses gants. Gutrune (Sinead Campbell Wallace) arrive trop tard. Y a plus rien Ă  becqueter ni Ă  boire, sauf son mari sur la table. La scène se vide. Gutrune demande oĂ¹ est Siegfried, allongĂ© juste derrière elle. Y a des fumigènes. On montre Ă  Gutrune les petites fourchettes enfoncĂ©es dans le bidou de Siegrfried. Du coup, elle monte sur la table.
Hagen tue son frangin pour rĂ©cupĂ©rer l’anneau que rĂ©clame Alberich et, enfin, enfin, arrive BrĂ¼nnhilde qui commence son grand finale en clamant : « Taisez le tumulte de vos lamentations ! » Gutrune est furax de jalousie, vu qu’elle Ă©tait la numĂ©ro 2. BrĂ¼nnhilde

  • n’en a cure,
  • rĂ©cupère l’anneau et
  • demande qu’on lui dresse « un immense bĂ»cher au bord du Rhin »

pour cramer

  • son mec,
  • son cheval – ce qui est dĂ©gueulasse, on le reconnaĂ®tra – et
  • elle-mĂªme, ce qui est un peu concon.

Gutrune est fixĂ©e sur sa chaise, selon le fameux mode d’emploi des Metteurs En Scène d’OpĂ©ra Ă€ Bastille : « Quand tu sais pu quoi faire des chanteurs, crache : PAS BOUGER, ça marche Ă  tous les coups » Le solo de BrĂ¼nnhilde commence.

  • Les variations d’intensitĂ©,
  • l’endurance,
  • la justesse des tenues,
  • la qualitĂ© des aigus fortissimo

sidèrent. ProtĂ©gĂ©e par les fumigènes, Gutrune recule en fond scène. Ladite scène est vide. Le discours de BrĂ¼nnhilde se structure autour de trois temps :

  • le temps de Siegfried,
  • le temps de l’anneau et
  • le temps du barbecue.

La mise en scène rend hommage Ă  la recette de la crĂªpe afghane : y a rien dessus. Rien. Du vide.
Au lieu de cramer, Tamara Wilson sort en tournoyant. Un projo de poursuite fixe l’anneau. Enfin, le collier, bref.
Aux saluts, Calixto Bieito n’ose pas venir rĂ©colter les huĂ©es qu’il mĂ©rite. Les vrais artistes, eux, rĂ©coltent leurs hourrah.
Alors que, pour presser le pas, aucun sac n’a Ă©tĂ© contrĂ´lĂ© Ă  l’entrĂ©e, aucun attentat ni aucun incident n’est Ă  dĂ©plorer dans l’enceinte de l’opĂ©ra, en ce soir de rĂ©volte, prĂ©lude aux bonnes ambiances du 17 octobre. Énième preuve de l’inutilitĂ© flagrante de la sĂ©curitĂ© privĂ©e, cette vaste fumisterie, Ă©loge de l’incompĂ©tence et de la pantalonnade. Ce sera, hĂ©las, la dernière remarque que nous avons envie d’exprimer pour ne pas revenir sur notre Ă©cÅ“urement devant la vacuitĂ© vulgaire et insultante des mises en scène de l’opĂ©ra Bastille, maculant ce soir-lĂ  un plateau vocal charpentĂ© et globalement remarquable, et salissant le travail d’un orchestre peut-Ăªtre pas dirigĂ© avec la tonicitĂ© que l’on eĂ»t rĂªvĂ©e, mais portĂ© par des musiciens consciencieux dont des solistes Ă©blouissants.