« Regrets tardifs d’avoir voulu paraître à l’aplomb de la mode » (Paris 8, septembre 2026). Photo : Bertrand Ferrier.
En attendant un nouveau post, quelques nouvelles du monde. À commencer par la réalité…
… la réalité têtue…
… et les préoccupations de Pharaon Ier de la Pensée convexe.
Face à cette réalité, on peut se demander pourquoi un farceur est considéré comme l’égal du Caravage par les « Pieux Établissements de la France à Rome »…
… jusqu’à ce que l’on se souvienne, entre marris et consternés, que l’art officiel est dépendant des relations que l’on entretient avec les gens proches des décideurs politiques, comme quand Brigitte se promène chez Jean-Michel.
Même les substantifs peuvent changer de sexe si des politiques décident de sortir leur membre de son genre original.
Face à tant de dépendance, plus que jamais, l’important reste la sincérité et l’émotion, non ?
Si, si. Pensez par exemple à la sincérité et à l’émotion des personnes raides qui rapportent un milliard d’euros à la France pour son redressement productif grâce à leur beauté et à leurs cheveux bien coiffés. Enfin, « bien » : trop, peut-être.
Sincérité, émotion, tout cela nous ramène au monde d’autres richissimes grotesques, en l’espèce celui des foutcheboleurs. Lesquels, par leur sincérité, savent susciter notre émotion, et vice et versa.
Sincérité et émotion, toujours, quand celles qui ont juré qu’elles ont baisé devant la caméra parce qu’elles étaient sous emprise, bon, n’hésitent pas à faire preuve de résilience (sous emprise) en s’exhibant devant les appareils photo pour promettre de lutter contre le RN. Bravo à elles, bravo pour leur engagement audacieux, original et surtout pas consensuel. Dois-je le préciser ? Je l’écris avec sincérité et émotion.
Avec cette même sincérité émotionnelle, je stipule que je n’ai rien, en soi, contre le chimichurri vert dont j’ignore tout, mais, Notre-Dame me pardonne, ç’a pas l’air super appétissant.
Dans tous les cas, comme l’aurait sans doute précisé feue Catherine, l’important est de ne pas confondre le « s » et le « t »…
… et de trouver une belle image d’illustration, stipulent les stagiaires (j’espère qu’ils n’osent se targuer d’être des iconographes) d’un torchon bien connu.
Baste, cessons d’être sceptiques, suivons un reportage du Monde en Normandie, partagé entre Survie…
… et Crouttes. Bilan : les aléas climatiques nous ont conduits dans l’Orne, hier.
Mais il ne s’agit pas de rire. Oh, non. L’heure est grave. Michel Guerrin nous rappelle que « restreindre les libertés » est un principe d’extrême-droite. Pas du macronisme. Pas du darmanisme. Pas du grand-patronisme. De l’extrême-droite. Ouf. La réalité, la réalité têtue aurait eu tendance à contredire cette exclusivité, donc c’est important de revenir aux mises au point médiatiques.
D’autant que Sosotteur Ier de la Pensée convexe sait comment conseiller un immonde personnage. Se prendrait-il, avec sincérité et émotion, pour un primum inter pares ?
Et maintenant, une page de pub. Pardon, le titre d’un article de cet immondice qu’est Le Figaro. Voilà de l’information dont l’indépendance scotche et pour laquelle, j’espère, le pondeur de réclame a été collé.
Mais assez de ratiocinations ! Quoi à propos de si que nous rêvions grâce à un T-shirt avec un accroc, une doudoune orange et un sujet de franche, sincère, pure (santé !), essentielle et brûlante actualité ?
Nan, vraiment, les modes passent, seules restent l’émotion et la sincérité. Telles celles qui placent une incompétente à la solde de Sosotteur Ier de la Pensée convexe depuis 2017 à la tête d’une farce produisant 4 rapports par jour pour rien, sinon les émoluments spectaculaires que palpent ce genre de personnage et ses sbires impuissants.
Émotion et sincérité aussi pour la médecine de pointe, cette vipère pas au point.
Émotion et sincérité encore de voir que le décapant, l’excellent et le à mourir de rire livre de Dan Gutman, traduit jadis, devient réalité, rappelant que la vie n’est qu’un sketch – certes, la chute est rarement drôle mais, en attendant, palsambleu, combien de sous-ventrières aura-t-on fait péter !
Et, puisque nous causons politique, comment terminer ces découpures de presse sans inviter à l’invention du mot « immpunité » désignant – avec sincérité et émotion – à la fois l’impunité et l’immunité dont bénéficient plus que souvent ceux qui se dévouent pour nous guider vers la lumière ?
Nicolas Horvath au crépuscule, le 3 août 2019, lors d’un concert-performance de huit heures à Misy-sur-Yonne (https://www.bertrandferrier.fr/nicolas-horvath-un-piano-sur-les-etoiles-misy-sur-yonne/). Photo : Bertrand Ferrier.
Tout vient à point à qui sait attendre. Parfois. D’accord, ça dépend. En tout cas, voici le dernier épisode de notre entretien parisien avec Nicolas Horvath. Pas notre dernier entretien avec lui, si Dieu ou un substitut veut. Juste la fin de cet entretien enregistré début juin 2026 et retranscrit au fil de l’eau à partir du 14 juin avec l’assentiment de l’artiste.
Au programme pour ce climax, une synthèse et une prospective :
comment dépasser la bataille opposant les Anciens (qui ne veulent ouïr en concert que des Gros Machins bien connus) et les Modernistes (si la musique classique voulait mieux se porter, elle n’aurait qu’à intégrer des trucs plus à la mode aujourd’hui) ?
comment construire une carrière d’interprète dans un monde discographique qui agonise ?
comment se définir en tant qu’artiste alors que les canons de la culture, même autoproclamée savante, ne manquent pas d’opposants virulents accumulant des arguments
pécuniaires (ça coûte cher),
vieillophobes (c’est un truc pour retraités, ce qui est mal),
raciaux (c’est réservé aux Blancs, ce qui est détestable),
sociaux (ça ne touche qu’une catégorie favorisée de la population), etc.,
afin de hâter son grand remplacement par ce que les musicologues dignes de ce nom appelleraient de la merde ou, plus simplement, par rien ? Dans les lignes qui suivent,
franc mais mesuré,
lucide mais serein,
facétieux mais tranchant,
Nicolas Horvath réaffirme sa foi dans l’hybridation musicale. Qui n’est pas un abandon du Grand Répertoire, surtout pas des sonates de Mozart qui fascinent le pianiste. Non, une hybridation qui est redécouverte et découverte. Redécouverte des premiers clavecinistes, par exemple. Découverte
de territoires censément interdits,
de nouvelles œuvres,
de possibles inattendus.
Le combat pour une musique vivante continue, nous assure le général Horvath, qui nous révèle ici les fondements de sa stratégie artistique, offensive et joyeuse.
16.
Le concertiste qui voulait changer le répertoire
Nicolas, nous finissons cet entretien autour de l’hybridation (en gros, le mélange des genres) qui caractérise nombre de tes propositions. À la sauce Horvath, le metal semble suivre le même projet d’anoblissement, en quelque sorte, de musiques populaires par la musique savante que celui que tu as mené avec les bandes originales de jeu vidéo. Oui, et tant pis si ça peut paraître mégalo ! Je veux prendre une musique souvent considérée par les esprits guindés comme du bruit pour puceaux décérébrés et, avec une bonne prod et un certain savoir-faire, montrer que c’est de la belle musique qui peut trouver sa place entre Mozart et Beethoven. Dois-je le préciser ? Je ne dis pas que ça remplacera Mozart ou Beethoven. Je dis que ça fait partie de l’Histoire de la musique du siècle écoulé, au même titre que Philip Glass et, mettons, Eliott Carter, que j’adore, ou György Ligeti – avec des pincettes parce que les études de Ligeti sont absolument géniales. Tu sais, quand Liszt paraphrasait « L’alouette » de Mily Balakirev, il ne s’attaquait pas à la cinquième de Tchaïkovski. Il prenait un tube de l’époque et il l’anoblissait. Regarde « Le vol du bourdon » de Rachmaninoff, c’est pas la Neuvième de Beethoven et, pourtant, plein d’interprètes vont se le coltiner, et pas un auditeur ne pensera : « C’est d’la merde ! » L’idée reste de profiter de la transcription pour faire entrer de nouvelles musiques dans le répertoire en offrant des frissons aux spectateurs.
On retrouve l’esprit de tes séries expérimentales et minimalistes, qui visaient à donner à entendre des œuvres rarement jouées en concert… C’était aussi l’esprit des disques sur les compositrices, dont la rareté des œuvres m’intéressait plus que le genre des créatrices. L’idée est que le répertoire est immense, et que ça vaut la peine à la fois d’y repérer des œuvres désormais sous les radars et d’y ajouter des pièces qui étaient jusqu’alors inconnues ou interdites parce que jugées « indignes ». On parle toujours de renouveler le public : et si on commençait par renouveler le répertoire ? et si on osait mettre au programme des transcriptions de pièces qu’aime un « autre public » ? J’aimerais mélanger les deux ! Cette démarche me tient profondément à cœur.
« Je voulais jouer la musique que personne ne joue »
Saurais-tu expliquer ce qui t’a amené à une telle conviction ? Les raisons sont multiples, j’imagine. Cependant, il en est une qui, petit à petit, me paraît sinon prépondérante, du moins très importante. Pendant des années, je ne me suis pas demandé quel interprète j’étais car j’ai eu le sentiment de porter un stigmate rédhibitoire : je suis né à Monaco, donc soupçonné d’être, ô crime ! un gosse de riche… alors que je suis né à Monaco parce que c’est là que se trouvait la seule maternité ouverte dans la région. En réalité, je viens d’une famille de prolos qui regardait le Big Deal, comme je te l’ai raconté.
Mais le stigmate te colle à la peau. Surtout quand un journaliste remet cette histoire monégasque sur le tapis, avec l’idée sous-jacente (et parfois pas que sous-jacente) que, quand je réussis à
monter un projet,
faire bouger les lignes,
mener ma barque,
c’est moins parce que j’ai
de la volonté,
de l’opiniâtreté voire
du talent
que parce que j’ai les moyens de produire ce que je veux comme je veux, et sans doute les relations qu’il faut. Tu penses, Monaco, la jet-set, les palais et les bagnoles dont chacune correspond au PIB de je ne sais quel pays ! Je reconnais que, dans ces moments-là, il m’arrive de penser mettre un pain dans la gueule de certains présentateurs ou journalistes qui me renvoient leurs clichés de merde avec insistance. Le coup du Big Deal pour expliquer qu’on était des prolos, c’est pas
une médaille,
une provocation,
une excuse ou
une honte,
c’est un fait. Bon, celui qui veut rester avec son fantasme sur Monaco, ça ne me dérange pas ; faire rêver les gens, même malgré soi et même si cette idée est éventuellement teintée de jalousie, ça ne fait pas de mal ! Mais celui qui est censé fabriquer de l’information et persiste dans ce stéréotype à deux balles, oui, j’ai quelquefois du mal à ne pas perdre mon flegme devant lui…
Jusqu’à quel point, selon toi, tes origines socioculturelles jouent-elles dans tes choix esthétiques ? Si besoin était, on pourrait s’imaginer que tes origines monégasques mais modestes expliquent ton désir de ne pas cultiver un entre-soi consistant à offrir jusqu’à l’écœurement un catalogue restreint de chefs-d’œuvres bien connus à un parterre de mélomanes assoupis… Longtemps, je ne me suis pas posé ce genre de question. Je ressentais juste la nécessité de faire autrement ou, plutôt, de faire pareil et autrement. Aujourd’hui, je me dis que, oui, il est possible voire probable que mes origines socioculturelles jouent sur ma tendance au décloisonnement. Je n’ai pas été élevé dans le culte de la Grande Musique, donc je ne suis pas dégoûté ou horrifié par ce qui ne relève pas du Grand Répertoire. Devant une œuvre musicale, les deux questions que je me pose, c’est d’abord : est-ce que ça m’émeut ou ça me fait du bien ? et ensuite : est-ce que c’est solide ? Si je trouve le morceau prenant et bien ficelé, qu’il soit dans la catégorie « soundtrack de jeux vidéo », album de dark metal ou « pilier du piano savant », ça ne change rien à ce que je pense de lui et, le cas échéant, à mon envie de le jouer.
Est-ce aussi ce qui te poussait à t’imposer ce quota de 30 % de musique contemporaine lors de tes premiers récitals ? Quand je m’y contraignais, ce n’était pas parce que je me prenais pour le chevalier blanc de la musique récente, missionné pour répandre sa science sur un public d’ignares pour qui Rachmaninoff, c’est déjà un peu dissonant. En revanche, à côté des mastodontes habituellement joués en récital, je voulais jouer de la musique que personne ne jouait et voir l’effet qu’elle avait sur le public.
« Le streaming a violemment siphonné les ventes de disques »
En sus de tes origines, tu as construit tes convictions en t’inspirant des figures tutélaires de célèbres récitalistes (je tente). J’ai beaucoup rêvé dessus, en effet. J’adorais les grands pianistes. Je ne sais pas s’il y en a de petits (bien qu’il soit évident qu’il y en a de mauvais, inutile de me demander à qui je pense)…
À qui penses-tu ?
… mais c’est sûr qu’il y a des grands. J’adorais Anton Rubinstein pour ses concerts historiques ; j’adorais Franz Liszt pour ses récitals pluriel ; mais j’adorais aussi Alfred Cortot et Marc-André Hamelin… Et j’ai fini par me rendre compte que, à l’insu de mon plein gré et à mon échelle, je les ai pour partie imités. Comme eux, j’ai besoin
de diversité,
d’exploration,
de découvertes à partager.
Sans pour autant renoncer au Grand Répertoire, j’insiste. Je ne veux pas être – et je ne serai jamais – un pianiste « de niche », spécialisé dans
les crossovers,
les compositeurs inconnus,
les musiques récentes ou
les versions alternatives de grandes pièces.
Dans la mesure du possible, et on a eu l’occasion de souligner que ce n’était pas toujours facile, j’aspire à réconcilier ces chapelles qui se croient parfois indépendantes en les fondant au creuset d’un même récital. D’ailleurs, Albin de la Tour m’a souvent poussé à assumer mes envies et à « faire du Nicolas Horvath » crânement.
Tu aimes ça, mais tu aimes aussi les récitals spécialisés, comme quand tu donnes un concert 100 % Assassin’s Creed ; et tu aimerais aussi enregistrer « tes » sonates de Mozart. Oui, à ceci près que je n’aurais pas dit que j’aime les récitals melting-pot « mais aussi ».les monothématiques. J’aime les récitals melting-pot ET les récitals monothématiques.
ET les sonates de Mozart. Un vieux rêve… Je sais que ça n’est pas pour tout de suite, car le marché discographique, on l’a dit, est fracassé. Cela étant, l’idée est toujours là et, tu as eu l’occasion de t’en rendre compte, je ne laisse pas tomber une idée facilement, qui moins est quand elle me tient autant à cœur que celle-ci !
D’autant que rien ne t’empêche de produire toi-même le disque et de le sortir sur un p’tit label… Haha, je croirais entendre ma belle-mère ! Elle m’encourage à envisager cette solution.
À part le fait qu’elle vient de ta belle-mère, qu’est-ce qui te retient ? Le financement, déjà. Le temps disponible. Et son corollaire : la hiérarchisation des projets.
Dont ? Des inédits de Liszt, de Beethoven, de Fauré, de Riley. De la musique très, très ancienne, aussi : j’adorerais enregistrer les œuvres des premiers clavecinistes. J’ai beaucoup, beaucoup, beaucoup d’idées qui ont largement dépassé le stade d’idées ! Reste à trouver un label qui ait les bullocks de se lancer dans l’aventure, et c’est pas évident.
À cause de la baisse du nombre de mélomanes ou à cause du streaming ? Je ne sais pas s’il y a moins de clients potentiels sur ces marchés. En revanche, je sais que le streaming a violemment siphonné les ventes de disque physique. Donc les producteurs sont frileux, les labels précautionneux, et, toi, si tu débarques avec ta planquée de propositions, ils te regardent comme un fou ou un illuminé, inconscient de la réalité des chiffres. Après, c’est ma faute aussi. Je pourrais faire des vidéos gratuites et les poster sur YouTube, pourquoi pas en essayant de monétiser l’affaire.
À nouveau, qu’est-ce qui te retient ? Je reste attaché au disque, peut-être à cause d’une « croyance limitante », comme dit mon épouse.
Du danger de marier une psychologue… Pour moi, l’avantage du disque est que tu laisses quelque chose. J’ai du mal à penser que le travail de soutien que j’endosse pour valoriser
tel compositeur,
tel genre ou
telle contrée peu fréquentée du répertoire,
risque de se perdre dans les algorithmes d’une plateforme de streaming. Même quand j’ai sorti mes disques sur les compositrices, je me suis démené pour trouver des éditeurs afin que toutes les partitions soient disponibles. Ça vaut aussi pour Ubisoft : ils sont éditeurs de jeux vidéo, ils travaillent avec MGM pour la musique, mais l’édition de partition ne fait pas partie de l’objet de la société, donc ça ne les intéressait pas de s’y coller.
« Je veux inonder les pianos avec de la musique nouvelle »
La Philharmonie de Paris n’était pas intéressée ? Moyennement. On m’a expliqué que leur site n’était pas adapté pour supporter des téléchargements de ce type. Heureusement, Simon Landry, le superviseur musical d’Ubisoft, s’est engagé dans ma bataille. Il ne fait pas la pluie et le beau temps dans sa boîte, mais disons que son ventilateur est plus gros que ma maison ! D’autant que j’avais un argument business dans ma manche : quand les fans entendront les transcriptions de Julie Lamontagne, ils voudront la partition. S’il n’y en a pas de disponibles officiellement, ils transcriront les morceaux à leur façon, donc avec plein de fausses notes ou d’erreurs grotesques. Ils vont diffuser leurs transcriptions fautives. Ils vont les vendre. Et ils seront furieux d’une part parce qu’Ubisoft ne propose pas la partition à la vente, et d’autre part qu’ils sont obligés de payer un fan pour l’obtenir… avec une qualité potentiellement moyenne.
Bingo ? Oui, j’ai fait mouche et, désormais, tu peux trouver les partitions officielles sur Internet. Ce n’est pas une victoire personnelle, c’est la suite logique de notre démarche. Si on veut changer le répertoire, si on veut traiter cette musique comme une grande musique et non comme un bruit de fond pour illustrer l’épisode d’un jeu, c’est indispensable.
Mais c’est aussi une victoire personnelle, reconnais-le. Disons que j’ai toujours essayé de faire en sorte que les partitions de ce que je joue soient disponibles. Parce que, quand Nicolas Horvath va crever, ou quand il décidera que le piano, c’est nul, maintenant il va se consacrer à la peinture sur soie, j’ai pas envie que mes inédits de Debussy, les œuvres des compositrices que j’ai dénichées, les pièces de Joe Hisaishi, plus personne ne puisse les jouer. J’ai l’impression d’être dans une course de relais. J’ai le témoin dans la pogne, et j’ai hâte de le transmettre. Tu l’auras compris, je ne cherche pas à braquer l’attention sur moi comme un inventeur de partitions rares, mais je veux contribuer à faire évoluer le répertoire. Pour ça, il n’y a que deux stratégies complémentaires et envisageables :
la diffusion sonore de la musique, et
la mise à disposition de partitions.
Tu y as rencontré de jolis succès.
Oui, et de vilains échecs, aussi.Parfois, j’ai eu le sentiment de m’être fait rouler dans la farine par des gens qui ont profité de ma naïveté. Depuis, je ne travaille plus avec ces gougnafiers, et je suis devenu plus vigilant, plus expérimenté, sans dévier de ma volonté d’inonder les pianos du monde entier avec de la musique nouvelle. Dès la fin de cet entretien, partant dès maintenant, j’y retourne. Taïaut !
Pour retrouver tous nos articles avec ou sur Nicolas Horvath, c’est ici.
Pour retrouver directement l’intégrale de notre précédent entretien avec l’artiste, c’est là.
Le 18 mars 2026 au théâtre du Gouvernail (Paris 19) lors du double concert « D’une pierre deux coups ». Photo : Rozenn Douerin.
Chaque habitué sait que Jean Dubois est sans doute – avec notamment Barthélémy Saurel – le secret le mieux gardé de la chanson française à couper le souffle de ceux qui ont encore un ou deux neurones et battements de cœur à stimuler. Quand il accepte de se joindre à un mien projet de concert, c’est donc joie et fierté… et volonté de l’exploiter au maximum. Ben oui, on vit en France macroniste ; même sur un militant CGT, ça déteint.
Comme le zozo, initialement connu pour ses guitares folkorageuses, s’est reconverti à son cher piano, le double concert du 18 mars 2026, au théâtre du Gouvernail, était l’occasion de le pressurer jusqu’à la moelle. Après une chanson à la guitare que nous partagions pour finir le premier set, il a accepté de passer au piano pour m’accompagner dans une chanson nouvelle, « Emmène-moi », qui ouvrait le second set. Et là, je l’ai entourloupé de superbe manière, je crois.
Pour éviter qu’il ne m’accuse de lui avoir volé le thème d’une de ses chansons, « J’suis d’un p’tit pays », j’ai rusé : je lui ai suggéré de jouer un prélude improvisé à ma chanson en moi en évoquant instrumentalement sa chanson à lui. Comme ça, je reconnaissais que j’avais repris son idée à lui de « p’tit pays », mais, bon, c’était pas fait méchamment.
En réalité, les deux chansons
n’ont rien à voir,
ne parlent pas de la même chose,
ne sont pas construites de la même manière et
n’ont, hélas, pas le même retentissement – la mienne était alors inédite, la sienne est un standard de son répertoire pour ses milliers de fans, c’est loin d’être une hyperbole, ceci étant précisé pour les ignares qui se prendraient pour des sachants.
En tout cas, grâce aux manigances que j’ai fomentées, je suis hyperblindé au niveau juridictionnellistique, je crois. Enfin, j’espère. Du moins, je ne risque rien tant que Jean n’aura pas vent de ce fric-frac. Je compte sur vous. En échange, la magnifique chanson originale de Jean avec Jean est là ; et la chanson inédite, nuance, de moi avec Jean au piano, ben, elle est juste ci-d’ssous.
Pour retrouver des chroniques sur des concerts de Jean Dubois…
… le 2 décembre 2014, au feu Limonaire, lire ici…
… le 9 février 2017, au feu théâtre du Bonheur, lire ici…
… le 16 décembre 2017, encore au feu théâtre du Bonheur mais pour une occasion spéciale, lire ici…
… le 1er juin 2018, à l’ex forum Léo Ferré, lire ici…
… le 24 janvier 2019, à l’Ogresse, lire ici…
… le 8 novembre 2024, à l’ex forum Léo Ferré devenu PIC, lire ici…
… et le 17 octobre 2025, re-au PIC, c’est ici et là.
Pour retrouver la chronique de son dernier disque en date, c’est là.
Photomontage : festival 1001 notes (https://festival1001notes.com/agenda/evenement/au-royaume-des-reves#prettyphoto[pp_gal]/0/).
Un pianiste diplômé de l’École Normale de Musique et vainqueur de concours internationaux qui fricote avec les univers du metal pour en tirer des concerts dits classiques, c’est possible. Un zozo qui invente des projets improbables, les mène à bien et reconnaît que, parfois, ce « bien » était un peu décevant, ça existe aussi. Un artiste qui a enregistré des dizaines de disques et nous explique comment il tente de survivre face aux ventes catastrophiques des petits ronds dans des boîtes carrées, ne le cherchez pas plus loin : il s’appelle Nicolas Horvath et il nous raconte tout cela dans les lignes qui suivent.
15.
Nicolas Horvath, le Normalien qui a séduit une star du metal
Nicolas, après avoir travaillé avec Alcest, tu te retrouves au piano pour accompagner Tarja Turunen, une autre représentante du metal – même si vous intitulez prudemment votre concert « Au royaume des rêves ». Comment et pourquoi ce royaume ? Ça s’est fait grâce à Albin de la Tour, du label 1001 notes… et c’est encore un projet qui a pris son temps parce que Tarja est très, très occupée. Mais je pense que nous avons fini par y arriver car elle-même est sensible au projet d’hybridation que nous avons évoqué. Pour te donner un exemple récent, tu as une citation chantée hyper aigu du « Cygne » de Camille Saint-Saëns en guise de break dans « The eternal return », une chanson de son dernier album…
Comment la présenterais-tu à ceux qui ne la connaissent pas ?
Tarja a longtemps travaillé avec Nightwish, le premier groupe de metal à avoir sollicité une chanteuse lyrique. Ç’a marché du feu de Dieu ! Et, depuis une dizaine d’années, elle poursuit une carrière solo qui l’amène à se produire dans des stades.
Qu’est-ce qui vous a rapproché ? Avant tout, et tant pis si ça paraît idiot car ça ne l’est pas, l’amour de la musique sous toutes ses formes. Tarja a étudié au conservatoire, et ça ne l’a pas empêché de devenir une chanteuse de metal. J’étais l’homme derrière Dapnom et j’ai enregistré des dizaines de disques de piano dit classique. J’insiste, « et j’ai enregistré », pas « mais j’ai enregistré ». Je crois que Tarja aime l’idée de renouer, d’une certaine façon, avec la musique classique tout en collaborant avec un type pour qui le metal n’a rien d’exotique : j’en écoute, j’en ai joué, et j’aime ça. Cette langue musicale, je la parle depuis longtemps.
C’est ce qui l’a rapprochée de toi. Mais toi, qu’est-ce qui t’a rapproché d’elle ?
Je trouve ses compositions vraiment intéressantes, et j’aimais bien son ancien répertoire. De sorte que, l’appétence pour le projet étant réciproque, il n’y avait plus qu’à !
« Un Ave Maria peut déjouer beaucoup de réticences »
Comment avez-vous conçu votre programme ? Nous l’avons conçu comme si nous racontions l’histoire de Tarja. Par conséquent, nous mêlerons des mélodies de Sibelius, des chants traditionnels finlandais, des chansons de Rammstein, Linkin Park et, bien sûr, Nightwish, ainsi que ses compositions et des soli de piano (un nocturne de Chopin, une étude de Philip Glass, un extrait de la BO d’Assassin’s Creed et un opening d’animé).
Quel public anticipez-vous pour votre première limougeaude ? C’est très mystérieux ! J’espère qu’il y aura déjà ceux qui viennent habituellement me voir à Limoges, car j’ai souvent joué dans cette ville, et j’y ai toujours été accueilli très chaleureusement. En plus, à mon avis, il y aura beaucoup, beaucoup de fans de Tarja. Elle a une fanbase encore plus hardcore que celle d’Alcest. Ça va donner un joli mélange !
Ce concert est-il pensé comme un one-shot ou comme le prélude d’une tournée à venir ? Entre les deux. C’est un test, assurément, programmé juste après la sortie de son album Frisson noir, et qui va nous permettre de voir si ça le fait, tant pour
la production,
le public… et
nous deux, aussi !
Il y a un doute ? Pas de doute, mais une prudence indispensable. Une première collaboration permet de vérifier la qualité de l’entente scénique. Même quand on a un chouïa l’habitude de la scène, on a toujours besoin d’un temps de rodage, surtout quand on ne se connaît pas personnellement. Et le fait qu’elle comme moi oyons très excités par cette date n’enlève pas la conscience que
l’élaboration d’un projet,
le travail en répétition et
le moment de vérité sur scène,
ce sont trois choses différentes !
Tu as déjà eu des séances de travail avec Tarja ? J’ai beaucoup échangé avec son mari et avec elle. Je leur ai expliqué comment j’imaginais la chose, puisque j’étais le porteur du projet. Nous avons partagé des idées sur la composition de la set-list. Je leur ai montré des vidéos du concert avec Alcest à Gaveau. Ils se sont familiarisés avec mon travail et mes précédents exercices d’hybridation. J’ai senti que ça leur parlait, peut-être aussi parce que ça les changeait d’une forme de routine – une routine exaltante, je n’en doute pas, mais une routine quand même. De toute manière, ce concert ne pouvait être envisagé que s’il donnait envie à Tarja. Elle n’a pas besoin de moi pour se produire ! Il faut qu’il y ait
une impulsion,
un désir,
une curiosité
de la part de celle qui, pour être une musicienne impressionnante, n’en est pas moins une hénaurme vedette. Ce pré-requis dans la poche, on pouvait avancer.
Comment envisageais-tu ta collaboration avec une « vedette » ? Très sereinement. Je me doutais que travailler avec Tarja ne poserait aucune difficulté. Elle avait déjà travaillé avec piano et quatuor à cordes pour chanter des reprises de metal. Le piano de Christian Sasmi-Kretschmar tient d’ailleurs un rôle très important dans son dernier disque, au côté
des guitares saignantes,
de la batterie rugueuse et
des synthés inquiétants.
Elle avait aussi monté un programme d’Ave Maria (on va d’ailleurs joué celui d’Astor Piazzola), ce qui a permis de désamorcer certaines réticences limougeaudes !
Parce qu’il y en avait ? Oui et, honnêtement, je le comprends. Un festival de musique classique, c’est sérieux, monsieur, on n’est pas au Hellfest ! Le metal peut faire peur, surtout quand on ne connaît de cette musique que les clichés sur
les tatouages,
la violence,
les décibels,
la bière et
le satanisme, entre autres idées reçues
(peut-être que la bière n’est pas qu’une idée reçue, d’accord…). D’une manière plus générale, il y a pas mal de projets que j’aimerais monter et que j’ai dû suspendre, y compris certains qui étaient plutôt bien engagés.
Par exemple ? J’ai un projet avec Soror Dolorosa, un groupe de cold wave qu’Andy Julia, le batteur, a monté à Toulouse, il y a un quart de siècle, avant de monter à Paris. On devait s’associer avec Cédric Sire, qui écrit des livres d’horreur, un genre que j’adoooore ! C’était enthousiasmant. On avait l’idée d’une nuit assez dark mais très pro, pas un machin d’ado, tu vois ? Je trouvais ça plutôt original et stimulant… mais l’échéance a été repoussée. Heureusement, l’envie d’enregistrer un disque ne nous a pas quittés, et j’espère qu’elle se concrétisera ! Pareil, le concert avec Mortiis, je pense qu’il n’aura pas lieu de sitôt. Non, en vrai, je pense qu’il n’aura jamais lieu. En tout cas, pas dans ce cadre. Un dernier exemple ? Je voulais monter une date bien décadente avec William Roussel, dit Meyhna’ch, le chanteur de Mütiilation, un groupe de black metal. Il est probable que ça reste un pieux fantasme !
« En musique, le sexe ou le genre, quel intérêt ? »
On a l’impression que tu as besoin de décentrer le piano de son cadre habituel, comme si tu disais :
« Le grand répertoire, c’est bien ;
la musique savante des dernières décennies, c’est bien ;
la musique moins savante a priori tirée des animés ou des jeux vidéo, c’est bien ;
mais, à la vérité, tout ça, ce sont des musiques et des manières de façonner le concert un peu similaires, alors que d’autres possibles sont à envisager ! » Disons que j’aime envisager – et plus qu’envisager, quand une ouverture se crée – des projets « extra-ordinaires », dont certains peuvent être des projets passion.
Travailler avec des artistes que tu as adorés quand tu avais vingt ans,
façonner d’autres sortes de concert,
déployer une certaine richesse du piano pour vibrer à 1000 %,
j’en ai besoin. Pour mon existence de musicien et d’homme, c’est vital. Sauf que, souvent, les oppositions sont telles que ça ne passe pas. Programmer et préparer un programme exige un travail en équipe – on en a parlé à propos de l’aventure Assassin’s Creed – à l’issue duquel, je le sais bien, on ne dira pas amen à toutes mes propositions.
À la difficulté de fédérer des enthousiasmes puis d’avancer dans la même direction, s’ajoute une certaine frilosité qui encapsule le piano dans une case et les autres musiques dans d’autres cases, l’ensemble étant soigneusement compartimenté… Il est exact que le « récital de piano » est un genre codifié, comme peuvent l’être par ailleurs les concerts d’autres types de musique – les concerts de metal ne sont pas une exception à la règle, loin s’en faut !
Bâtir des ponts,
convaincre qu’une intuition musicale peut renverser la table le temps d’une soirée,
embarquer des gens dans une envie
d’étonnement,
d’ailleurs,
d’improbable,
ça ne marche pas à chaque fois. Quand tu es certain que des projets ont un gros potentiel et que tu vois qu’ils se heurtent à trop d’oppositions, qu’elles soient
esthétiques,
morales ou
culturelles,
la fatigue et la déception risquent de te saper le moral. Pour passer outre, j’ai deux arguments massue. Et d’une, je n’ai pas le choix. Je ne pourrais pas donner que des concerts où je joue Mozart – Chopin – Liszt. Cela m’assècherait… et ce ne serait pas moi, simplement ! Et de deux, quand, malgré mes efforts, je me sens trop down et découragé pour repartir à l’assaut, je me souviens qu’il arrive que je sois récompensé de mes efforts. Ainsi, pour Tarja, c’est passé, c’est concret, ça se fait, et c’est un encouragement diablement cool à ne pas lâcher le projet global !
La frilosité des programmateurs dont tu parles s’explique-t-elle pas en partie par l’état catastrophique du marché discographique ? Ha, ça, oui ! La peur de sortir des sentiers battus est alimentée par un contexte économique tellement difficile que la crainte devient paralysante. On pourrait se dire : puisque ça ne marche plus, inventons autre chose ! Hélas, c’est une autre logique qui prévaut et qui postule que, quand on est à l’os, on ne peut pas se permettre de se planter. Une valeur supposée sûre donnera plus envie qu’un projet qui risque de ne pas être compris donc de ne pas attirer le public. Bien sûr, toi, tu te dis : « Au contraire, c’est ça qui va vous sortir du lot, vous distinguer de la concurrence ! » Mais les gars sont souvent dans une logique qui consiste à préserver ce qu’ils ont, leur public, leurs habitudes, leur confort, et tes belles idées, ils ont du mal à les entendre. Le problème, c’est que le disque, en tant qu’événement susceptible d’attirer l’attention des médias, reste un pilier de l’exercice. Un pilier fragilisé par l’évolution des modes de consommation de la musique, mais un pilier !
Parfois, le pilier ne suffit pas. Par exemple, tes disques sur les compositrices, dont on a parlé plus tôt,
ont été plutôt bien promus,
ont reçu globalement un accueil chaleureux, mais
ne t’ont pas rapporté un concert.
Non. Pas un. J’imagine que des esprits tordus ont pu penser qu’un homme qui joue des femmes, c’est un mâle cysgenre qui se rend coupable d’appropriation culturelle et machiste, des débilités de ce genre.
Oui, comme ces femmes qui doivent être traduites par des femmes et ces Noires qui doivent être traduites par des Noires… … et tant pis si, du coup, à force de bêtises de cet acabit, on n’entend pas les compositrices. Parce que c’est de ça qu’il s’agit : de la musique. Le sexe, le genre, ça n’est pas un critère pertinent dans ce contexte. La question est : est-ce que tu joues bien de la bonne musique ? Définir ce qu’est une bonne musique ou une bonne interprétation selon si l’interprète et le compositeur sont homme, femme, trans ou que sais-je, ça finit par être d’une absurdité dont la musique elle-même pâtit en ajoutant des sous-compartiments aux compartiments qui la sclérosent déjà plus que nécessaire !
« Bien sûr, les échecs sont frustrants, mais ils sont rarement vains »
Jouer Philip Glass est plus consensuel ? Beaucoup de mélomanes adorent Philip Glass. Mais, pour que je refasse une tournée autour de ces œuvres, je devrais publier un nouveau disque. Ça marche aussi pour ma collab’ avec Alcest : une tournée n’est envisageable qu’à partir du moment où
le disque sort,
la promo fait le taf, et
le disque rencontre un écho chez les fans.
Il est clair que les projets de ce type me demandent tellement de temps et d’énergie que je n’ai pas envie de les réduire à une date unique. Il faut pouvoir
exporter l’idée,
récupérer des concerts,
rencontrer le public avec ça.
L’échec des compositrices m’a beaucoup appris. Beaucoup calmé, surtout. Désormais, je réfléchis à deux fois avant de me lancer dans certains projets.
Tu te censures toi-même ? J’essaye d’être plus raisonnable. Chaque tentative représente des coûts. Certes, j’ai la chance de posséder mon studio d’enregistrement, mais je joue du piano, donc j’ai besoin d’un instrument en bon état. Par exemple, pour le disque Montgeroult, j’en ai eu pour 1800 € d’accord. On peut le comparer aux 20 000 € que j’aurais réglés pour enregistrer en studio et conclure que 1800 €, ce n’est pas grand-chose. C’est vrai et faux. En termes de proportions, ce n’est pas grand-chose ; mais, dans l’absolu, ce n’est pas non plus rien. Et ça s’ajoute à ce qui, en apparence, ne coûte rien – les trois mois de production, les deux mois de travail, le mois de recherche iconographique et presque scientifique, soit, en gros, six mois de boulot parce que je travaille vite et bien… vu que je suis le producteur ! Autant de temps pour zéro concert, c’est décevant, sinon déprimant. Et toi, tu peux vite partir dans une spirale négative parce que, si un projet se concrétise mais échoue à séduire les programmateurs, pendant ce temps, tu n’as pas enregistré d’autres compositeurs, donc on ne te demande pas de venir les jouer.
Tu as quand même Glass, Satie, Debussy et Chopin dans ton escarcelle discographique…
Glass et Satie, ça intéresse beaucoup ;
Chopin, un peu quand tu n’es pas un interprète starisé ;
Debussy pas du tout.
Faute d’extravagance, de relations peut-être aussi, de je sais pas quoi, en fait, je n’ai pas réussi à imprimer mon nom avec chaque compositeur que j’ai joué. Je le regrette, mais je me rassure en me disant que j’ai fait de mon mieux !
En somme, tu pratiques le disque comme d’autres les cartes de visite… En effet, c’est le même procédé mais pas le même coût ! Et je me dis que, pour les curieux, c’est l’occasion d’entendre mon pianisme à travers les prismes de chaque créateur. Donc ça n’est pas vain. Frustrant, parfois, oui ; mais pas vain. Jamais. Bon, disons : presque jamais !
Orgue de la collégiale de Pézenas en 2021. Photo : Bertrand Ferrier
Le plaisir de retrouver un orgue, cinq ans après avoir sévi sur ses claviers, n’est pas le pire sentiment que peut éprouver un musicien. Surtout quand, cette fois, il partage la tribune avec un complice au sax pour donner un programme pétillant. Si vous êtes dans le coin de Pézenas pour cette « journée du patrimoine » (le patrimoine a droit à une journée, en France, c’est la folie !), rendez-vous donc ce dimanche à la collégiale et à 17 heures !
Au programme, entre autres, pour ce récital intitulé « Et si l’on danse ? » :
une intro en douceur et en swing imaginée par Pierre-Marie Bonafos et son bonnet en personne,
des danses allemandes de Franz Schubert,
une fantaisie du fantasque Maurice Faillenot,
des frétillements saisis par Michel Corrette,
un hommage à Luiza susurré par Antonio Carlos Jobim,
une compil’ de la techno de la Renaissance fomentée par Tylman Susato,
une suite d’invitations à la chorégraphie joyeusement troussées par Jean Langlais, et même
une création mondiale d’une calypso inspirée par Bobby Lapointe (ben, on est à Pézenas, tout de même).
Jouer tout cela devant vous serait, qui en douta ? un plus positif.
quand on aurait pu aspirer à remettre sans cesse Franz Liszt sur le pupitre chaque matin, ce n’est ni une vocation, ni un sacerdoce, c’est une liberté. Celle que revendique et nous explique Nicolas Horvath en personne, sans filtre de convenance et, l’argent excepté, cash. L’aventure continue à travers ce nouvel épisode extrait de notre entretien avec l’artiste.
14.
Inventer le piano metal : un projet
Nicolas, ceux qui nous ont suivis jusqu’ici – sans doute des millions de lecteurs, évidemment – savent que tu es capable de jouer au piano Liszt et « autre chose ». Mais ils ne savent pas forcément ce que tu as fomenté pour le 17 juillet [NDLR : l’entretien a eu lieu fin mai – oui, j’ai conscience que je suis pas super rapide, mais ce qui suit garde à peu près toute sa pétillance, sans l’aspect pub]. Non, peut-être pas.
Le 17 juillet, il va se passer quelque chose de grave que préfigurait ta rencontre avec Alcest, groupe électrique dont tu as proposé une version avec piano à la salle Gaveau. Certes, dans les épisodes précédents, tu as expliqué que tu renouais avec ton histoire musicale, feat. les jeux vidéo et le metal, quel que soit son nom suivant les courants et les modes. C’est vrai que, dans la commode du metal, il y a beaucoup de tiroirs, comme dans le classique !
Hum, en pire… Tu vas donc te commettre à Limoges – en plus à Limoges, c’est dingodingue ! Pourquoi ?
La ville n’est pas réputée pour être un laboratoire d’expérimentations musicales, si ? Encore une preuve qu’il faut se méfier des clichés !
En effet : c’est bien à Limoges, non à Paris, que tu vas te produire avec Tarja Turunen, connue comme la chanteuse de Nightwish, un groupe qui a contribué à l’essor du « metal symphonique avec une fille qui chante ». Accusé Horvath, que diable vous est-il passé par la tête ? J’ai la chance de travailler avec Albin de la Tour, directeur du très beau festival 1001 notes. Là où on se comprend tous les deux, c’est que l’hybridation et les expériences, ça nous parle. Naguère, il m’a appelé pour que je donne, à mon niveau, un coup de jeune à son événement.
Pourquoi toi ? Il connaissait à la fois mes compétences et mes goûts un p’tit peu étranges. Donc on a travaillé sur le projet Alcest et sur d’autres projets qui ne se sont pas concrétisés.
« Si tu savais le nombre de projets qui sont passés à la trappe.. »
Alors concentrons-nous sur Alcest. Peux-tu nous expliquer quel est ce groupe et ce qui te relie à sa musique ? Alcest est un groupe de blackgaze.
Une sorte de metal dépressif, façon Indochine parfois un peu vénère. C’est ta définition. Moi, ce groupe, je l’ai découvert vers 2008 quand ils ont sorti Souvenirs d’un autre monde. Je venais de perdre ma grand-mère maternelle qui m’était comme une seconde mère, ne serait-ce que parce que j’étais tout le temps avec elle. C’était une personne importante, essentielle à mon équilibre. Mes parents travaillaient beaucoup (je ne sais pas si on peut travailler « un peu », mais tu vois l’idée), et la parentalité n’était pas forcément leur passion. Avec Alcest, j’avais beaucoup d’amis en commun, mais je n’avais jamais rencontré les gars. Or, depuis 2005 ou quelque chose comme ça, j’avais envie de faire des transcriptions de metal pour piano. J’en avais parlé aux labels avec qui je travaillais à l’époque…
… lesquels t’ont envoyé bouler… … et pour cause : ils n’y croyaient pas du tout ! Ils savaient que je pratiquais le piano, mais je n’avais encore gagné aucun concours et, pire, j’étais le mec de Dapnom, qui marchait vachement bien, donc pas question de parasiter une poule aux œufs d’or avec des projets bizarres.
Donc ce n’est pas allé plus loin. Pas à l’époque. Mais, après le Covid, j’avais cette idée d’hybdridation J’ai rencontré Édouard Fouré Caul-Futy, le directeur artistique de la Philharmonie, et j’avais glissé Alcest dans mon idée de soirée « Pop culture » que j’avais proposée, aux côtés d’une transcription de Daft Punk, de Vladimir Cosma et du Sofiane Pamart.
Argh. Quoi, « argh » ?
Ben, Sofiane Pamart, quand même… L’instrumentiste le moins talentueux, techniquement et artistiquement, et le zozo à clavier le plus imbu de lui-même qui existe dans tout l’univers intergalactique alors qu’il a une sacrée concurrence face à lui ! Pourquoi tu dis ça ?
Ben, quand tu le vois
faire ses poses de midinette sur Arte,
propulser du sous-sous-sous-Richard Clayderman ou
jouer sa star au festival de piano d’Orléans alors que tu viens de parler au catering avec William Latchoumia, un pianiste extraordinaire pourtant simple et amical même avec les confrères microscopiques,
tu te dis que… Je te laisse la liberté de tes propos.
Merci. Moi, je cherchais
à hybrider,
à proposer,
à mettre des idées sur la table pour que chacun prenne ce qui lui botte et que l’on développe un projet stimulant pour tous.
Ça veut dire qui, « pour tous » ? Ben, pour
les spectateurs,
les programmateurs et, pas accessoirement, pour
moi.
Donc je parle spécifiquement de mon projet Alcest à Albin de la Tour. Il est enthousiaste toujours dans son idée de dépoussiérer sa manifestation, et ça passe malgré l’opposition de pas mal de caciques locaux, limousins donc, on peut le dire ainsi parce que c’est objectif, pas stigmatisant, plutôt conservateurs. Si tu savais le nombre de projets qui sont passés à la trappe…
Du genre ? Un été, il devait y avoir deux concerts envisagés. L’un des deux, c’était un concert autour de Magma. Ben non. Refusé. Magma, bon sang, Magma ! Et j’ai d’autres déceptions en stock, hein…
Mais Alcest est passé. Oui. Donc j’ai contacté leur agent en arguant que j’avais un courriel actant
l’intérêt du festival,
la disponibilité de la salle et
un projet de budget.
« Quelle qu’elle soit, je crois à la musique que je joue »
L’argent, ça compte, si j’puis dire ! Ça compte surtout comme un signe d’engagement. Comme « je suis pas un YouTubeur qui adore ta zique et qui voudrait que tu viennes parce que t’es trop bien, nanani, nanana ». Là, je suis un pianiste, j’ai une prod, et je vous propose de jouer des transcriptions d’Alcest lors d’un festival de piano. Le courriel arrive jusqu’à Stéphane Paut, alias Neige, le patron du groupe. Et le mec me contacte pour me dire : « OK, super, mais tu vas pas faire ça au piano solo, on va chanter avec toi. »
Ce qui demande un peu de taf… En effet, on a pas mal travaillé. Super expérience, vraiment ! Quand on a donné le deuxième concert en Allemagne, lors du Prophecy Fest, c’était le vrai baptême du feu.
En quel sens ? Jouer à Limoges, c’était sympa. On jouait face à des mélomanes curieux. On espérait
les envoler profondément,
leur causer un choc,
les étonner au sens étymologique du terme
mais, pour ainsi dire, on ne risquait pas grand-chose, artistiquement parlant. À Blaver Höle, un festival dark dans une grotte préhistorique, on basculait dans une autre dimension. Devant nous, on avait des fous de metal extrême qui connaissaient leur Alcest sur le bout de leurs chromosomes.
Et ? Et là, on a rencontré le silence allemand. Celui
du respect.
Du choc.
De l’incrédulité.
C’était génial. J’en ai des frissons rien qu’à me remémorer cet instant. Même les poivrots au bar ont bien fermé leur mouille. Au point que, quand on est allés signer les posters, on s’est retrouvés avec des gros métalleux qui avaient les yeux rouges et qui pleuraient encore : dingue, dingue, dingue !
Seras-tu choqué si je rapproche ce projet l’histoire des MTV Unplugged qui, dans une vision business assez éloignée de la tienne, posaient qu’une musique où c’est important d’en avoir plein les oreilles, elle a une autre couleur et toujours autant de charme si t’en as pas plein les oreilles (donc elle peut séduire un public plus large) ? Non, car la transcription de metal, en délestant l’objet de ses décibels, a pour vocation de montrer ce qu’il y a vraiment dans la musique. Parce que, quelle qu’elle soit, je crois à la musique que je joue. Et ça m’a d’autant plus fait plaisir quand, au Prophecy Fest, ils nous ont couverts de louanges puis ils nous ont déroulé le tapis rouge si bien que, par les contacts noués sur place, j’ai rencontré Mortiis dont on a parlé tantôt, et Tarja.
Bon, du coup, les lecteurs ont peut-être l’habitude de ce genre de report, on parle de Tarja dans le prochain épisode !
Pour retrouver notre critique du concert avec Alcest à Gaveau, c’est ici et là.
À suivre !
Après, on va pas s’mentir, avec ou sans IA, on pourra pas sauver tous les traducteurs. Photo : Bertrand Ferrier.
En attendant un nouveau post, quelques nouvelles du monde. À commencer par quand t’es pas sûr, sûr, que, après 3615 Ulla, t’as le meilleur service à vendre aux consommateurs, et donc tu te dis : « Tiens, si j’anticipais sur le prochain banc d’essai des opérateurs télécom ? »
Et maintenant, un mode de rien (comme un mode d’emploi, mais sans emploi) pour « redevenir plus agile et séduire ». Environ.
Être agile, toujours. Moi, je sais marcher, mais je sais pas si ça suffit pour prétendre que je suis agile.
Être agile mais chic, dénudée et fétiche : projet pour, enfin, avoir les déshonneurs de l’actualité culturelle selon Le Figaro.
En revanche, pour être agile avec la grammaire, sans faute d’orthographe, suffit parfois de savoir que deux négations valent une affirmation. Next.
Sinon, c’est bien, maire ? Je veux dire, comme source de revenus payés par les clampins dont Bibi ? C’est pas pour moi, c’est pour Bibi.
Ou fédérateur espagnol. Ç’a l’air pas mal.
Puisqu’on en est aux highlights de l’exercice physique, voici un premier hommage aux sportifrançais, ces grotesques personnages qui vont gagner mais.
En tout cas, même quand on est Allemand comme Alexander Zverev, faut pas discuter avec Poutine parce qu’il est méchant. Alors pourquoi on n’a toujours pas banni le facho de Washington ?
D’autant que, en France, on peut donner des leçons. Au moins en matière d’absurdie et de présomption d’innocence des puissants. C’est déjà ça.
Et puis, faut pas faire de complexes ! Grâce aux Polonais gallois et au journalisme du Monde, on sait que ladite France se redresse au niveau productif grâce à une Canadienne jadis propulsée par un vieux pervers laquelle, après avoir fait chougner dans les chaumières, se refait une cerise financière dans un palace sur le dos des gogos (je synthétise).
Et puis, il y a l’amour. Ah, l’amour !
Ou les idées. C’est bien les idées, non ?
Ou la démocratie à la botte des rien-du-tout qui ont juste du pognon, beaucoup de pognon qu’ils n’ont pas gagné. La démocratie française en 2026, en somme.
Après, c’est vrai que, parmi les dégueulasses qui puent les tulipes et le plastique, d’une part, et, d’autre part, les gourmands chargés de bien lécher entre les deux globes fessiers contre dix millions de sub nationales annuelles pour le torchon qui les finance, difficile de déterminer qui est le plus digoulasse. Mais le faut-il ?
Profitons de cet intermède pour saluer les intégristes et ceux qui les laissent exclure les meufs en toute impunité. Un entraînement pour placer une autre charia avant les bœufs nouveaux ?
Découpure de presse titulée : « Je vois pas pourquoi. Vraiment. »
Dans ce contexte, c’est sûr, on sauvera pas tout le monde. Par exemple, ce serait cool qu’une partie des médias coule. Typiquement ceux qui publient ce qui suit.
Et ce serait juste de sourdiner les farceuses qui, sans doute, défendent la pluralité d’opinion à condition qu’elle aille dans leur sens. Il est vrai qu’une démocratie qui laisse les citoyens exprimer leur choix – aussi subtil ou crétin soit-il – et non celui des francinters du monde entier, on a pas trop l’habitude.
Mais baste, baste, concentrons-nous sur de bonnes nouvelles (au moins pour l’heureux nommé)…
… et tâchons d’expliquer aux gueux que, quand un pays ne veut pas adhérer à une arnaque, c’est parce que l’arnaque est très attractive. Le monde et Le Monde sont décidément fouyouyous.
Une autre bonne nouvelle ? Bon, si vous insistez.
En attendant le Grand Chambardement, je peus ètr journaliste aléquipe ?
À L’Équipe, hein, pas au Figaro. J’aurais pas assez d’épithètes pour sucer le SIF du Qatar.
Pour l’autre culture, celle sans ballon où des gueux financent des millionnaires et des milliardaires, c’est autre chose. Je dis pas que, pour un opéra de 1860 environ, le décor et les costumes semblent dauber du séant. Opéra de Paris, nuance, est-ce qu’il serait pas temps de ?
Pour ceux qui n’en aurait pas eu assez, quelques nouvelle du mondes.
Mais, parfois, ces nouveauté peuvent être des ancienneté, comme le sous-entend ce sportifrançais.
Il est vrai que, sur la mayo, tout était dit.
En sport, en dehors des fougères, le gros des bas consiste à ne pas « sexualiser les athlètes ». Parfois, je me demande si y a quand même pas des collabos. Une idée, comme ça.
Après les fesses, une histoire de chiottes, sans doute, mais quelles sont les bonnes lunettes pour l’analyser ?
Dans un monde aussi impitoyable, il faut se féliciter et se réjouir quand on lit des propositions qui font rêver…
… et, à l’inverse, il faut éviter de rire de tout, même avec n’importe qui.
Heureusement, face à la violence ambiante, certains hommes admettent leur sensibilité. Bon, ils l’admettent pour essayer de s’faire un p’tit billet avec ça, mais la vie est dure, que voulez-vous ?
L’important est de bien dissocier les actes que nous posons.
En attendant, en France, ça bat du record en veux-tu à l’vaut-l’eau.
Du coup, posons-nous tranquillou et osons les vraies questions. Les vraies questions du Figaro, oui, mais qui nous concernent tous, j’imagine. Et toutes. Et tous.t.es.x.y. oh pis marde. (En plus, moi, je voulais bien prendre mes profits, mais il paraît qu’il faut avoir des actions pour ça. Aïe.)
Soyons synthétiques : le monde est un kaléidoscope de bonheur, de respect et de joie. Non ?
Je conclurai en stipulant que, avec cette notule, point ne voudrais créer de polémiques. En tout cas, pas celle-là. Quand même, quoi. Faut rester digne.
Nicolas Horvath à Misy-sur-Yonne et au bout de la nuit, au terme d’une performance de huit heures consacrées à la musique minimaliste. Photo : Bertrand Ferrier.
Oser et aller au bout.
Être intransigeant mais savoir faire des compromis.
Inventer et se laisser porter par les possibles du moment.
Nicolas Horvath sait de quoi ça cause, et il en parle remarquablement bien pour continuer de nous raconter la vie d’un pianiste classique, virtuose, bardé de diplômes et de prix mais pas tout à fait (formaté) comme les autres…
13.
Travailler avec Ubisoft en tant que musicien, retour d’expérience
Nicolas, dans l’épisode précédent, on évoquait le sens dont tu investissais la musique de jeux vidéo quand tu la places dans des récitals de piano dits classiques. Mais qui a écrit la musique que tu interprètes ce 23 juin 2026 à la Philharmonie de Paris (et sur disque…) ? Le compositeur est plusieurs car, avec les équipes d’Ubisoft, on a établi un florilège des douze épisodes d’Assassin’s Creed (en fait, je crois qu’il n’y a que sept épisodes, mais ça donne douze si on ajoute les extensions). Dans ce best of, il y a quatre ou cinq compositeurs différents. J’ai eu de très bons échos de leur part sur mon interprétation, ce qui est drôlement chouette !
Pour les lecteurs qui en douteraient, je précise que tu es vraiment membre de la confrérie très limitée (en nombre, bien sûr) de Français de moins de cent ans employant encore l’expression « drôlement chouette ». Pourquoi, c’est ringard ?
Non, « rien chouette », c’est ringard ; « drôlement chouette », c’est rigolo. As-tu rencontré les gars à l’origine de ton travail ? Les compositeurs ? Pas encore. En clair : non, mais j’adorerais. J’ai raté la venue parisienne de Jesper King parce que j’en ai eu vent trop tard. J’étais dégoûté ! J’aurais tellement aimé le rencontrer et jouer deux-trois trucs avec lui…
« C’est mieux que chacun accomplisse sa tâche »
Donc pas d’échange avec les compositeurs. Non. En revanche, j’ai eu la chance de travailler directement avec le Simon Landry, le superviseur musical de la franchise. Simon est un Québécois adorable mais, surtout, super compétent et super important. C’est lui qui sélectionne les compositeurs qui vont travailler avec Ubisoft.
Toi, par exemple ? Argh, non, surtout pas ! Franchement, quand je vois comment ils travaillent, ce n’est pas que ça ne fait pas envie (ce serait super prestigieux, n’en déplaise aux snobinards), mais ça n’est pas DU TOUT mon métier.
En quel sens ? En travaillant avec Ubisoft, j’ai pris conscience que le boulot consistait à se mettre au service d’une immense machine pour composer un truc au niveau des grands tubes pour blockbusters de Hollywood. Les mecs s’échinent comme des dingues. S’ils envoient une partition corrigée à trois heures du matin, en mode « c’est bon, là, je peux aller ronquer », tu peux être sûr que, un quart d’heure plus tard, les compositeurs ont déjà cinq pages de commentaires du staff concerné et ta petite nuit, tu peux t’asseoir dessus. Au boulot !
Un compositeur d’Ubisoft serait une petite main corvéable à merci afin de participer à des projets pesant des centaines de millions d’euros… même si sa récompense à lui ne tutoiera pas les sommets ? Oui et non : oui, ils sont corvéables et ils ont un nombre dingue de gens qui jugent leur boulot en permanence, ça doit être épuisant ; mais non, ils ne gagnent pas des queues de cerise et des ronds de carotte, ils touchent bien, à ce que j’ai compris. Néanmoins, pour exercer leur talent correctement, ils doivent comprendre au plus profond de leur être qu’on attend d’eux d’être de formidables artisans, pas des artistes incroyables. Une fois que tu as admis ça, j’imagine que la suite doit mieux passer.
Le résultat te plaît. Énormément ! Les mecs sont incroyables, et je suis hyper admiratif quand je vois à quel point ils sont engagés dans leur job.
L’ont-ils été aussi en écoutant ton travail ? Pas qu’un peu ! On m’a raconté que, en écoutant les transcriptions, ils avaient des débats philosophiques, carrément, sur certaines basses parce qu’elles devaient faire écho, selon eux, à tel coup de canon trrrrès important dans le jeu. C’est peut-être un détail pour toi mais, pour celui qui se souvient du fragment, ça veut dire beaucoup ! Bref, dans cette perspective minutieuse et collective, c’était mieux que chacun accomplît sa tâche : untel compose, unetelle transcrit et, moi, je joue.
« La transcription pour Ubisoft exige un savoir-faire particulier »
Qui a transcrit les œuvres que tu vas jouer ? Julie Lamontagne. Elle avait un avantage important : elle réside au Canada. Elle a passé deux semaines en immersion avec le staff Ubisoft. Elle a l’habitude de réaliser des arrangements pour la télé. Elle a son studio, son Disklavier, ses habitudes, ses réflexes et surtout un niveau stratosphérique pour tout ce qui est harmonie, improvisation et compréhension de la commande. Moi, je n’ai pas développé ce type de compétences.
Pourtant, tu avais commencé à transcrire pour Ubisoft. Exact. On avait mis en chantier le « Ezio’s Family ». On en a fait neuf versions. Elles ont été validées par huit personnes, mais y avait toujours une voix qui commençait sa phrase par : « C’est super, mais si on… » Et tout était à recommencer.
C’est intenable, non ? En tout cas, ce n’était pas une bonne manière de fonctionner. Ni pour Ubisoft, ni pour moi. On a travaillé deux mois sur une pièce alors qu’il y en avait vingt à écrire. On n’avait toujours pas abouti quand on est arrivés fin mai 2025. L’enregistrement était en septembre. Je leur ai dit : « Changeons de méthode parce qu’on ne va jamais y arriver ! »
D’autant que tu n’étais pas ubsioftien à plein temps, j’imagine. Ça ajoutait de la difficulté, c’est vrai. Quand j’étais disponible, ils avaient d’autres urgences sur le feu…
… surtout qu’ils sont désormais en assez mauvaise posture sur pas mal de plans… … et quand eux étaient disponibles, j’avais mes concerts, parfois à l’étranger. Et quand je revenais, eux étaient en vacances parce que, comme ils travaillent comme des dingues (ce n’est pas une exagération : certains bossent vingt heures par jour, je sais pas comment ils tiennent…), ils ont régulièrement des vacances après qu’ils ont accumulé trop d’heures. Bref, il était plus utile, logique et sain que je renonce à transcrire moi-même les pièces. Je ne suis pas fait pour ce travail spécifique – pas la transcription, hein : la transcription pour Ubisoft, laquelle exige un savoir-faire particulier.
« On n’a pas pris la musique des jeux vidéo au sérieux »
Quel est ton savoir-faire ? Quand je travaille sur des transcriptions, j’ai besoin d’écouter les thèmes pendant des heures et, parfois, j’ai aussi besoin d’un déclic. Je me souviens d’une transcription de « Prehistoric Island » qui me causait du tracas, et pour laquelle j’ai eu le déclic… en ramenant à vélo mon fils depuis l’école maternelle. Soudain, j’ai vu ce que je devais faire. Quand je suis arrivé chez moi, je me suis précipité pour noter deux-trois trucs, j’ai enregistré une impro, j’ai retravaillé ce premier jet, et l’affaire était réglée. Autant te dire que, pour un transcripteur pro, ces méthodes ne sont pas assez efficientes !
Maintenant que le disque est enregistré, tu vas affronter le public. Comment l’imagines-tu, pour ta première parisienne d’Assassin’s Creed ? Ha, j’espère qu’il y aura du cosplay dans la salle ! J’hésite même à me cosplayer un p’tit peu, pour te dire. À l’origine, tout était prévu pour que je joue lors de la remise des Victoires de la musique. Je devais arriver avec la capuche iconique du jeu, la relever et mon nom apparaissait sur l’écran.
Ça ne s’est pas fait ? Non. J’étais ravagé quand j’ai appris que c’était mort. Le truc était scripté depuis huit mois ! Mais Clair obscur a damé le pion à Assassin’s Creed pour des raisons qui me dépassent un peu. J’ai été un peu rassuré en voyant les critiques, qui montrent que les organisateurs étaient passés complètement à côté du truc.
Pourquoi ? Ubisoft avait pour objectif de m’envoyer au feu parce que j’étais un pianiste reconnu, qui n’était pas le plus célèbre de ses pairs mais qui avait bossé avec de grands compositeurs, enregistré des intégrales chez Naxos, obtenu des prix dans des concours internationaux, etc. Bref, si je jouais ces musiques, c’est que c’était pas de la merde ! Clair obscur, dont j’admire la musique, c’est un autre storytelling. C’est l’histoire d’un mec qui n’a pas de track-record et qui fait un hit planétaire du premier coup, ce que l’industrie pop adore voire facilite, quitte à jeter les Kleenex qu’elle fait triompher à peine s’en est-elle servie, alors que l’industrie du classique est très frileuse face à ces phénomènes. Partant, mettre Clair obscur, c’était, disons, audacieux, mais la critique a rafalé autant qu’elle a pu parce que « ça ne se fait pas » ! Le titre a été affublé de quolibets type « musique zen d’adolescent attardé ».
C’est pas complètement faux… Mais c’est pas la faute du compositeur et des interprètes, alors que ce sont eux qui se prennent le camouflet en pleine tête ! Comme on dit dans les grosses boîtes, ç’a été super mal brandé. Ils auraient mis sur le coup Nathalie Dessay et Lang Lang, le tarif était peut-être pas le même, mais l’effet aurait été monstrueux ! Là, on aurait pris cette musique au sérieux.
« Même quand tu adores Liszt, tu peux t’éclater en jouant du Assassin’s Creed »
Selon toi, il y avait un double problème : le pedigree, si important en musique dite classique, et le sens de ce que l’on souhaite faire passer à ce moment-là. Complètement. Si tu veux montrer qu’un mec peut composer une musique prenante pour son premier coup d’éclat et en tirer des milliards d’écoutes, parce que c’est de ça qu’il s’agit, envoie des interprètes à la hauteur du coup de canon que tu souhaites faire déflagrer (les interprètes étaient très bons, évidemment, mais ils n’avaient pas, ils ne pouvaient pas avoir l’impact, l’effet wow nécessaire). Sinon, envoie un pianiste classique chevronné quoique pas superstar pour montrer que, oui, même quand tu adores Liszt et Chopin, tu peux t’éclater en jouant du Assassin’s Creed.
Je voulais te demander si… Attends, je pressens que tu comptes tuiler vers le prochain épisode.
Bien vu ! Alors je veux préciser un truc au cas où on garderait ce passage à la publication.
Il faut. C’est fort intéressant. Donc je le dis : je n’éprouve aucune rancœur d’avoir été remplacé. Aucune.
Tu ne donnes pas le sentiment d’être aigri, en effet. Tu racontes une déception – la tienne – et un échec – celui d’une fausse bonne idée ayant fait tchoufa –, c’est pas le même saucisson. Voilà, mais je préfère le préciser. J’ai des regrets, pour moi et aussi pour la musique de jeux vidéo dont tes lecteurs savent désormais à quel point je l’aime. J’aurais aimé avoir été à la place des artistes finalement choisis parce que je crois qu’il y avait autre chose à défendre à ce moment-là qu’un beau succès commercial. Mais ça n’enlève rien à ma grande joie d’avoir réussi à mener à bien un projet avec Ubisoft, Harmonia mundi et la Philharmonie de Paris. Ça claque aussi, non ?
Président de la Société de longue paume de Paris, feu cousin Pascal Guerout a publié, avec Michel Bourgeois et Jean-Marc Fontaine, un ouvrage relatant « 150 ans d’Histoire dans le jardin du Luxembourg (1863-2013) ». Pour saluer sa mémoire, au lendemain de son enterrement, petit détour par cette activité qui peut sembler exotique, l’est, mais pas que.
Prévenons nos lecteurs très très très sensibles que ce post évoque une activité apparemment peu compatible avec un esprit torturé par le wokisme. Les photos qui illustrent le livre des trois compères ne laissent aucun doute sur le sujet, il s’agit d’une occupation pour hommes blancs. Valides. Et pas gros.
Nulle femme,
nul racisé (à peine y croise-t-on le Picard Ben Ali…),
nulle volonté d’inclusivité (ou d’affichage d’inclusivité) dans les exemples et souvenirs présentés.
Voilà, chacun est averti, nous pouvons commencer pour de bon.
Pourquoi diable s’intéresser à une activité aussi peu france-intercompatible ? Ben, déjà, bien que ce ne soit pas la raison principale. Grâce au petit livre de Pascal Guerout & associés, l’on apprend que, en 1292, treize artisans vivaient « de la seule confection des balles ». On y joue partout, dès qu’un espace est disponible, l’un des plus recherchés étant « les anciens fossés comblés des châteaux ».
Bon, faut avoir un château près de chez soi, avec un fossé aplani en prime, mais ça doit avoir autrement de la gueule qu’un gymnase pour jouer au foot à cinq contre cinq au fond d’une zone industrialo-commerciale, dans une banlieue poisseuse pleine de gris sans nuance. Un dimanche soir. De novembre. Pluvieux, donc. Avec Arlette Chabot. Et des distributeurs de matcha. Ou de bubble tea. Bio. Tissés de solidarité intergénérationnelle. Et inaugurés par une sous-secrétaire d’État macroniste. Elle-même ne sait pas à quoi. Peut-être au blues. Ou aux blouses. Bref.
On apprend aussi que le jeu de paume est un sport super dangereux. Louis X le Hutin l’a expérimenté. Il fait une partie, boit un vin très frais (en 1316, les fûts de Gatorade n’existaient pas encore), tombe en syncope et meurt. En 1596, Charles VIII heurte « un linteau de pierre au château d’Ambroise » et meurt. Détail : il allait assister à une partie de jeu de paume. Hasard ou réalité scientifique ? À la fin du seizième siècle, une source évoque le chiffre de 250 jeux de paume « faisant vivre environ 7000 personnes ». Un Anglais constate même éberlué qu’il y a « plus de jeux de paume que d’églises à Paris », notamment dans ce qui correspond au Quartier latin et aux Champs-Élysées. Le succès aidant, un schisme s’opère, distinguant la courte paume (qui se pratique en indoor, en témoigne le bien connu serment de la salle ad hoc) de la longue, jouée en extérieur.
Les règles, exposées en page 3, permettront aux amateurs du cul de chouette ou, mieux, du jeu du pélican, de remplacer l’artichette et le zganadabarlane par des envolées et des chasses. Celles-ci n’ont pas été immuables. Le succès a donné lieu à des mutations qui, parfois coexistaient et nécessitaient une unification. Réglé, le jeu a aussi été très réglementé pour de nombreuses raisons :
que les gens ne quittent pas trop tôt leur travail afin d’aller jouer,
que les joueurs ne s’approchent pas des églises,
que nul ne joue « en chemise et en public », etc.
Après le schisme entre courte et longue paume, un dernier schisme frappe la paume quand apparaît le tennis, qui conserve la façon de compter les points. Les auteurs constatent avec un mépris volontairement mal dissimulé (et que revendiquait en rigolant Pascal, quand le sujet venait sur le tapis et que la provocation était de mise face aux moqueries des imbéciles dont, évidemment, votre serviteur), que ce nouveau venu « va très fortement simplifier les règles », ce que Perceval, l’expert ès jeu du pélican, aurait fortement désapprouvé, arguant que « c’est pas moi qui explique mal, c’est les gens qui sont cons ». Cependant, l’opposition entre courte et longue est longtemps restée relative : des souverains et des nobles pratiquaient les deux. Rabelais et Montaigne évoquent, eux, la longue paume ; et un numéro du Journal de Paris s’étonne, en 1825, des 1500 personnes venus assister à un match visant à promouvoir la pratique sportive, « bonne pour la santé ».
Sous Napoléon III, boutée hors des Champs, la longue paume parisienne se réfugie, excusez du peu, au jardin du Luxembourg, sur un terrain dont elle a toujours la jouissance. Elle y contamine les jeunes privilégiés fricotant leurs réseaux à l’école alsacienne ou, à défaut, dans ce qui deviendra le lycée Carnot. Les jeunes sont indispensables aux « paumistes », ainsi qu’ils s’appellent, pour qu’ils gardent du jus (de paume, donc) et ne se paument pas.
À la fin du dix-neuvième siècle, des championnats s’organisent, s’annualisent, fricotent avec ce qui sera reballisé comme les premiers Jeux olympiques parisiens – sans Aya Nakamura ni Philippe Katerine, on savait s’tenir, à l’époque ! L’évangélisation reprend de plus belle entre les deux guerres mondiales, car les rangs des paumistes ont été décimés. Des figures émergent, vénérées par les paumistes actuels presque comme de saints patrons. Jusqu’à la date de publication du livret,
des championnats s’articulent,
des règlements se précisent,
des boucliers de Brennus, plus réputés pour leur valeur rugbystique, sont même décernés.
L’Histoire se prolonge dans la langue, comme en témoigne l’expression certes un peu surie « jeux de mains, jeux de vilains ». Elle rappelle le dédain des paumistes pour les vilains qui jouaient sans raquette, les salauds de gueux n’ayant pas les moyens de s’en offrir une. Ainsi, raconté, le jeu de paume se présente bien comme destiné prioritairement à une élite, réelle, autoproclamée ou renforcée par des papillons attirés par ce qu’ils pensent être la lumière, mais une élite qui a transformé
son snobisme en joie de l’entre-soi,
sa rareté incongrue en signe distinctif, et
sa conviction d’appartenir à une part différente de l’humanité en sport.
Ce n’est pas le moindre intérêt du livret que de nous esquisser quelques fils rouges et codes propres à un petit monde qui, malgré tout, ne semblerait pas contre le fait d’être davantage reconnu.
Pascal Guerout s’est démené plus que battu pour cela. Sa mort est l’occasion de faire résonner ce qui était, pour lui, sinon une religion, du moins une cause exigeante et nécessaire. Saluons cet engagement pugnace mais pacifique à l’heure où se multiplient les engagements haineux qui nous font vivre, comme l’écrivait il y a 90 ans Jacques Prévert dans Paroles (p. 103 dans l’édition « Folio » de 1949), sur une
Terre qui tourne et qui tourne
avec ses grands ruisseaux de sang.
Si, à travers le souvenir de Pascal, les paumes peuvent s’ouvrir et contribuer, à leur mesure, à tarir les tarés de va-t-en-guerre qui nous préparent voire nous poussent à haïr sinon à massacrer l’autre donc je, youpi et bravo, man.
Kent Nagano au théâtre des Champs-Élysées (Paris 8), le 14 septembre 2026. Photo : Josée Novicz.
Voilà long de temps que je n’avais assisté à un concert sans prendre de notes au fil de l’eau. Et quel concert ! En l’espèce, les 250 minutes – entrecoupées par deux entractes de 30 minutes – du Crépuscule des dieux de Richard Wagner. Cette notule n’abordera donc que quelques points de cette représentation de concert, à la manière de souvenirs épars et forcément moins détaillés qu’à l’ordinaire. (Manière de résumé de l’intrigue tarabiscotée de l’opéra est disponible ici.) Parlons d’abord du personnage principal : l’orchestre. C’est la phalange dresdoise qui est à l’honneur. Deux avis plus complémentaires que contradictoires : l’on peut d’une part saluer la bonne tenue du big band qui déborde (une partie des cors gagnera le deuxième balcon pour donner une impression de profondeur sonore, ainsi que l’exige le texte) ; mais l’on doit aussi regretter, au côté d’une clarinette basse remarquable de bout en bout, des solistes beaucoup trop friables (cor aigu à la peine, clarinette en Si bémol hachant son phrasé et hésitant parfois). Ces friabilités sont redoutées et, en soi, compréhensibles ; toutefois, leur récurrence insistante finit par crisper l’auditeur car, peut-être comme le musicien lui-même, l’on finit par anticiper le couac dès qu’un interprète avance à découvert – et, souvent, nous n’avons pas été déçus en bien. Même ambivalence devant le plateau vocal. D’un côté, il faut applaudir le très haut niveau technique des chanteurs, sans doute le plus haut qu’il ne nous a été donné d’écouter en direct. Le concert permet aux artistes de se concentrer sur le chant, même si la mise en espace devient de plus en plus envahissante au fil du troisième acte, avec les inévitables incongruités censées faire chic, comme la présence de Hagen assis en avant-scène pendant que Brünnhilde se fait flamber avec Grane. Young Woo Kim n’a pas le physique d’un Siegfried – on doit avoir le droit de le dire : après tout, l’interprète de Joséphine Baker, à Garnier, n’est ni une Asiatique, ni une Blanche – mais il en a la voix.
Claire,
puissante,
incroyablement résistante,
elle saisit. C’est impressionnant. En revanche, sur ce que nous avons vu ce soir-là, l’incarnation n’est pas le point fort du chanteur. Nous ne percevons ni émotion, ni évolution dramatique. Ce Siegfried est une espèce de Mexicain basané, presque toujours souriant mais privé de nuances et dépourvu d’une présence charismatique indispensable pour nous envoler. Difficile de se souvenir autrement d’Asa Jäger : elle est, de loin, la plus maîtrisée des Brunnhilde ouïes sur une scène parisienne. Une première phrase timide pourrait induire un scepticisme chez l’auditeur prompt à frémir pour les artistes. La tension se dissipe dès la deuxième réplique.
Souffle,
extrêmes nickel,
changements de registre impeccables,
absence de fatigue apparente jusqu’à son hénaurme air final…
Avec une insolente facilité (j’apprécie ce genre d’insolences…), la dame parvient à faire oublier l’incroyable difficulté de sa partie, résistance à l’effort comprise. Si Asa Jäger est la seule à suivre la partition (ou le texte ?) sur une tablette, les autres chantant par cœur, elle ne s’en révèle pas moins à la hauteur de son défi. Ce nonobstant, cette quasi perfection technique, pour brillante qu’elle soit, ne parvient pas à nous émouvoir. Difficile d’expliquer pourquoi, mais nous avons le sentiment d’avoir davantage eu affaire à une performance qu’à un rôle. Là encore, l’incarnation et, plus profondément, la transformation de l’artiste en son personnage jusqu’à dissoudre Asa dans Brünnhilde, n’ont pas fonctionné avec nous. Cela n’ôte rien au métier sidérant et au rigoureux travail dont témoigne cette interprétation ; mais nous reconnaissons avoir davantage admiré que vibré.
Asa Jäger au théâtre des Champs-Élysées (Paris 8), le 13 septembre 2026. Photo : Josée Novicz.
Le reste du plateau ne dépare pas l’excellence vocale des deux premiers nommés.
Les trois nornes (Jasmin Etminan, Marie-Louise Dreßen et Valentina Farcas) sont prodigieuses et lancent l’opéra sous les meilleurs auspices ;
saisissant leur grand moment, les filles du Rhin (Ania Vegry, Ida Adrian et Eva Vogel) sont vaillantes et expressives ;
Daniel Schmutahard est un Alberich malfaisant à souhait,
Sophia Brommer chante une Gutrune ambiguë comme il faut,
le Gunther de Johannes Kammler est un mélange réussi de fieffé magouilleur et de moraliste éhonté ; et
le chœur monté pour l’occasion tonne fort et bien au deuxième acte, même si certains de ses membres auraient pu un peu mieux dissimuler leur ennui lors des longues plages où ils ne chantent pas.
Toutefois, il faut terminer ces louanges vocales par deux coups de sombrero. Le premier pour Annika Schlicht, Waltraute d’exception. Si elle n’use pas de graves abyssaux,
la couleur vocale,
la musicalité et
la présence scénique
séduisent chez cette interprète. Même effet wow avec le Hagen de Patrick Zielke qui, dans son costume à la veste trop grande pour lui, campe avec
verve,
ferveur et
obstination
un assassin entre
bourru et bonhomme,
manipulé par Alberich et manipulateur,
diabolus ex machina pour Siegfried et clampin qui déambule ou s’attarde, mains dans les poches.
Une réussite éclatante !
Patrick Zielke (Hagen) et Sophia Brommer (Gutrune) au théâtre des Champs-Élysées (Paris 8), le 14 septembre 2026. Photo : Josée Novicz.
Faisant face à un théâtre bien rempli mais loin d’être plein, ce qui est curieux pour la représentation d’un opéra aussi important de Wagner
(trop proche de la rentrée ?
trop tardivement annoncé face aux concurrents ?
programmé un dimanche quand les bons parents, nombreux à la rentrée mais ça va bientôt se calmer, ouf, sont censés vérifier le travail de leurs poupons susceptibles de rentrer en maternelle dès un an ?),
la centaine d’intervenants était placée sous la baguette de Kent Nagano, énigme des jeunistes avec ses 74 ans. Attentif aux chanteurs, même s’il semble parfois les chercher en fonction de la mise en espace, il parvient à dame sans catastrophe, ce qui n’est pas une mince affaire. On aurait peut-être aimé plus
d’électricité,
de contrastes,
de souffle et
de vigueur,
mais la job est bien faite et le métier assuré avec une exigence sereine.
Beaux ensembles instrumentaux,
accompagnement soucieux des artistes,
tempi intelligemment maîtrisés,
le résultat est de bonne facture, et cette épopée de cinq heures – pauses comprises – gourmande à souhait. De quoi prendre son pied, même à l’air libre…
Tenue du dimanche, au TCE, ce 13 septembre 2026. Photo : Josée Novicz.
D’ici à juin, si Dieu nous prête vie ou si la camarde ne nous poursuit pas d’un zèle imbécile, nous aurons l’occasion de réécouter l’œuvre à deux reprises. Après cette première engageante, il va falloir que les prochains artistes soient au taquet, car le défi est de taille ! À l’esprit d’un spectateur, c’est aussi ce qui en fait; pour partie, le charme aussi émoustillant que scintillant.