
Une fois par mois environ, jusqu’Ă fin dĂ©cembre,
- Redouanne Harjane,
- sa guitare et
- son clavier
investissent le thĂ©Ă¢tre de la GaitĂ© Rive gauche avec un nouveau spectacle intitulĂ© Je me souviens du futur. Pour ceux qui ne lisent que les deux premières phrases des prĂ©sentes notules, rĂ©sumons celle-ci en un mot : dĂ©ception. La suite expliquera pourquoi.
Depuis quelques annĂ©es, nous l’avons presque souvent rappelĂ©, le one-man-show humoristique a basculĂ© du cĂ´tĂ© obscur de la force, celui du stand-up entendu, dans un premier temps, comme un show oĂ¹ un acteur narre sa vie de manière Ă faire glousser une salle (par opposition Ă un spectacle Ă sketchs oĂ¹ l’acteur incarne des personnages variĂ©s), et, dans un second temps, comme un moment oĂ¹ un animateur interagit avec son public sous la forme d’une improvisation plus ou moins finaude, en gĂ©nĂ©ral moins (exemple : « Tu t’appelles comment ? / – Guy. / – AĂ¯e, c’est pĂ©rimĂ©, comme prĂ©nom, non ? »). Un exemple bon plutĂ´t qu’un bon exemple est donnĂ© par Urbain qui, pour lancer sa seconde tournĂ©e, a mis en ligne son premier spectacle, en dĂ©pit de problèmes techniques joyeusement assumĂ©s.
Yann Guillarme qui, depuis son lancement mĂ©tĂ©oritique en 2017, racontĂ© ici, s’est Ă peu près converti Ă cette nouvelle religion comique, se moquait de cette seconde tendance en pointant son absence de talent dans l’exercice, ainsi que nous l’avions narrĂ© lĂ . Bien que l’opposition entre les deux genres soit quelques rares fois inopĂ©rante, la prestation artistique Ă©tant heureusement rebelle au binaire, le rĂ©sultat est affaire de goĂ»t. Les uns, dont nous sommes, en gĂ©nĂ©ral vieux, comme nous sommes itou, pointeront le manque d’intĂ©rĂªt d’une heure de rigolade se rĂ©duisant Ă des Ă©changes convenus et asymĂ©triques entre, d’une part, un mec avec un micro chargĂ© de se foutre de la gueule de ceux qui ont benoĂ®tement payĂ© pour ça et, d’autre part, ses victimes sans micro et plus ou moins consentantes dont on ne sait si elles espèrent se retrouver moquĂ©es ou si elles frissonnent Ă l’idĂ©e d’Ă©chapper, peut-Ăªtre, au danger d’Ăªtre humiliĂ©es par un connard qu’elles n’oseront pas malmener ainsi qu’il l’eĂ»t mĂ©ritĂ© ; les autres se rĂ©jouiront d’une spontanĂ©itĂ©
- pas prise de tĂªte,
- cool et
- Ă la mode.
Depuis octobre 2017, nous avons eu l’occasion de voir – par intermittence – Redouanne Harjane, dont nous admirons la singularitĂ© et la capacitĂ© Ă associer les dimensions abrasive et divertissante de son travail, jongler entre son personnage de scène,
- excessif,
- éruptif,
- fantasque,
et cette nouvelle exigence marketing portĂ©e sur la mĂ©diocritĂ© qui contamine l’ensemble des scènes avec un succès non dĂ©menti. Dans Je me souviens du futur, joli titre qu’il ne se fatiguera guère Ă Ă©tayer, il lutte 15′ pour cĂ©der ensuite 1 h 15′ Ă la facilitĂ© du « bof, si c’est ça qui marche, pourquoi pas plier dans le sens du vent, s’arc-bouter ne servirait de rien voire serait contreproductif ? ». Ceux qui aimaient le personnage fougueusement irrĂ©el et l’acteur habilement explosif ne peuvent qu’Ăªtre, sinon affligĂ©s, du moins impactĂ©s par un sentiment de trahison. En tout cas, ils n’ont pas intĂ©rĂªt Ă arriver en retard !
15′, c’Ă©tait aussi la durĂ©e de l’excellente prestation qui a contribuĂ© Ă sa renommĂ©e, et qui commence par la traversĂ©e de la salle durant laquelle il n’hĂ©site pas Ă serrer la semelle d’un spectateur plutĂ´t que sa main, ce qui correspond bien Ă l’hurluberlu.
Quand le zouave dĂ©baroule sur scène, Ă©toffĂ© physiquement depuis sa jeunesse scĂ©nique, il est Ă la hauteur de sa promesse. Si l’entrĂ©e n’atteint pas le gĂ©nie de son cĂ©lèbre « Coupe le son, coupe ! » alors que le son Ă©tait coupĂ© depuis plusieurs secondes (voir vidĂ©o supra), elle s’inscrit dans une dynamique classique de spectacle comique qui laisse dĂ©jĂ imaginer le projet de dilater le temps (le temps, hein, le temps). Les premiers mots Ă nu (Ă nu, hein, Ă nu) se concentrent sur un sujet cher au comĂ©dien : la drogue, jamais loin de la drague et de son classique « on jette jamais de pièce Ă une femme fontaine pour faire un vÅ“u » (l’humoriste Ă©maillera son spectacle de quelques anciennes punchlines, clins d’yeux-z-aux-z-habituĂ©s).
Point Ă court d’autodĂ©rision, du moins Ă ce stade, il admet que certaines de ses saillies Ă©taient beaucoup plus drĂ´les dans sa tĂªte que dans la manière dont il les a formulĂ©es ou jouĂ©es. Sa diction bousculĂ©e fait merveille pour expliquer
- comment la drogue a fait une OD de lui,
- comment il a failli Ă©crire son troisième opĂ©ra (Ă©pisode moins dĂ©veloppĂ© qu’aux Trets) ou
- comment il a sauvé un pochon de poudre.
L’absurde harjanesque fleurit encore (« le SAMU me dit : le temps d’arriver, on n’aura pas l’temps de venir ») mais, dĂ©jĂ , le gars pointe une caractĂ©ristique de son jeu qui devient envahissante en admettant qu’il n’a pas le droit de se faire rire lui-mĂªme, Ă©lĂ©ment constitutif de sa personnalitĂ© scĂ©nique qui, effectivement, prendra une place très importante dans sa prestation du soir – trop importante, estimeront Ă raison certains grincheux. Pour autant, l’artiste est encore au taquet. Il
- prévient que sa première partie de substitution viendra après (la vraie première partie, il est mort),
- salue Bordeaux, son public du soir, et
- maĂ®trise avec virtuositĂ© l’absence de transition.
C’est
- brillant,
- tumultueux,
- audacieux.
Le public et on sommes Ă fond ! D’autant que le foufou, faussement perdu dans son dĂ©lire,
- insiste,
- s’emporte et
- vitupère :
« Commencez pas à chercher de la logique comme quand vous vous levez le matin pour rembourser des crédits de merde ou vous occuper de vos enfants de merde qui feront jamais médecine de merde ! » Avant de conclure : « En plus, vous avez vu le prix de la moutarde ? »
- Ce bouillonnement rageur,
- cette concaténation insensée de sujets,
- cette capacitĂ© dĂ©cousue d’emportements justes mais dissimulĂ©s derrière la folie stupĂ©fiante (hĂ©hĂ©, records d’Ă©pithètes en une proposition, non ?)
suffoquent et soulèvent de joie le public, essentiellement des mĂ¢les blancs cisgenres d’Ă¢ge variĂ©. La suite du spectacle sera d’une eau beaucoup moins pĂ©tillante, hĂ©las. Parlons-en dans une prochaine notule, voulez-vous ?
À suivre ! Et, en attendant, pour retrouver les précédents épisodes,
c’est ici pour le spectacle de 2017, et
lĂ pour le spectacle de 2019.







