Première de pochette
C’est Ă une Ă©trange exploration que nous invite le compositeur et pianiste Denis Levaillant avec son rĂ©cital mĂ©langeant des « prĂ©ludes non mesurĂ©s » de Louis Couperin, composĂ©s il y a peu ou prou quatre siècles.
Étrange parce que rare – les rĂ©citals Louis Couperin ne sont pas les concerts savants les plus frĂ©quents ;
Ă©trange parce que dĂ©volue au piano, quand Louis Couperin est plus souvent kidnappĂ© par les clavecinistes et les organistes alors que Rameau s’est Ă©chappĂ© de la tutelle des premiers grĂ¢ce au carton d’Alexandre Tharaud ;
Ă©trange parce que personnelle, l’interprète revendiquant d’avoir mix’n’matchĂ© des feuilles du recueil selon son « bon goĂ»t ».
Rien de saugrenu, nĂ©anmoins, dans la dĂ©marche du musicien. L’affaire est sĂ©rieuse :
le choix de l’Ă©dition est argumentĂ©,
l’exĂ©cution des ornements est rĂ©flĂ©chie, et
la distribution des tempi , libres, a été pensée.
Le voyage bien encadrĂ© s’ouvre in medias res puisque, sur le disque que nous Ă©coutons, la première phrase inscrite sur la partition (l’arpège d’Ut) n’est pas prĂ©sente – sans doute un problème propre Ă mon gramophone. LĂ encore, l’oreille est tout de suite saisie par l’Ă©trangetĂ© de cette musique. Étrange, en effet, cette semi-libertĂ© de pantin dĂ©sarticulĂ© qui casse la rĂ©gularitĂ© coutumière en alternant
énoncé calme,
suspensions résonantes et
brusques jaillissements.
Étrange, cet effet de sustain (le pianiste revendique de n’avoir quasi pas utilisĂ© la pĂ©dale qui permet de tenir les sons) liĂ© Ă l’Ă©criture du compositeur qui exige de longues tenues de basses – ici bien mises en valeur par le choix de l’instrument, le registre grave du Yamaha CFIIIS rĂ©glĂ© par Guillaume Durambur offrant une assise intĂ©ressante aux volutes du mĂ©dium et de l’aigu. Denis Levaillant joue pleinement sur
la confusion,
la perte de repères et
l’incertitude propre Ă cette musique…
et propre aussi au concept mĂªme de prĂ©lude, sorte d’improvisation ouvrant, en l’espèce, sur un morceau qui n’arrivera pas. Étranges aussi ces dissonances qu’apprĂ©ciaient les grands crĂ©ateurs de l’Ă©poque (Johann Jakob Froberger, auquel Louis Couperin rend hommage dans un feuillet, Ă©tait le spĂ©cialiste de ces grincements savoureux). Étrange, enfin, cette musique insaisissable, qui prend plaisir Ă s’Ă©chapper dès que l’on croit la saisir.
La variété de touchers surprend ;
la nettetĂ© des phrasĂ©s crĂ©e des certitudes qui, l’instant d’après, s’effondrent ;
la fantaisie qui semble animer l’inspiration rechigne Ă Ăªtre encagĂ©e derrière les barreaux du prĂ©visible.
Il nous semble que l’on aurait davantage apprĂ©ciĂ© la dĂ©couverte si la prise de son, signĂ©e Susie Lopez Uroz et Pierre Jacquot, avait respirĂ© davantage, au sens oĂ¹ nous avons l’impression d’Ăªtre collĂ©s dans la table du piano, dont les bruits de mĂ©canique perturbent par moments l’Ă©coute, conduisant parfois les techniciens Ă des choix assez disgracieux (fade out assez grossier du prĂ©lude 3, par exemple, alors que le raclement de gorge d’après le quatorzième prĂ©lude, Ă 2’37, aurait dĂ» Ăªtre gommĂ©, mĂªme s’il traduit une volontĂ© de privilĂ©gier le vivant au lĂ©chĂ©).
Ce nonobstant, l’on peut supputer que le choix artistique de proximitĂ© absolue, par sa radicalitĂ©, tend Ă prĂ©cipiter l’auditeur dans le grand huit d’une partition qu’animent
cahots,
rebonds,
attentes et
cavalcade.
Ă€ mesure que s’Ă©coulent les prĂ©ludes, l’indĂ©cidabilitĂ© devient plus savoureuse que bousculante. Nous voici suspendus
Ă la note Ă venir,
Ă l’accident dont on sait qu’il va arriver mais pas du tout comment il va sonner,
Ă l’idĂ©e qui va soudain prolonger le rĂ©cit.
Les repères musicologiques, effacés, tentent de se reconstruire en inventant des similitudes avec une certaine musique minimaliste. Il est exact que le matériau brut est aussi étique que paradoxal :
la partition est écrite,
liaisons et ornements sont souvent précisés, et cependant
l’interprète est libre de choisir
ses tempi ,
ses rythmiques et, dans une large mesure,
ses articulations.
Il revient donc Ă celui qui joue cette musique
non seulement de la jouer mais aussi de l’incarner,
non seulement de l’Ă©noncer mais de lui insuffler une vitalitĂ© simplement esquissĂ©e par le texte,
non seulement d’Ă©grener les notes mais de leur inventer
un sens,
une direction,
une raison d’Ăªtre que le compositeur a laissĂ©s en pointillĂ©s.
L’on pourrait craindre un effet de lassitude (rĂ©pĂ©tition du mĂªme type de morceaux) Ă©moussant la curiositĂ© liminaire. La rĂ©alitĂ© pourrait bien Ăªtre inverse. D’abord parce qu’il faut Ă l’auditeur le temps d’apprivoiser ce langage. Ensuite parce que Denis Levaillant parvient Ă jouer chaque prĂ©lude avec
la mĂªme fausse naĂ¯vetĂ©,
la mĂªme impression de dĂ©couverte,
la mĂªme malice, en somme,
de sorte que l’intensitĂ© de la surprise ne s’Ă©mousse pas. Enfin, parce qu’il y a une forme de jubilation Ă Ăªtre déçu en bien, la crainte d’avoir vite Ă©puisĂ© le plaisir de la dĂ©couverte et de l’inattendu se dissipant grĂ¢ce Ă
l’Ă©nergie d’un trille,
l’ouverture du narratif Ă un registre nouveau,
la beautĂ© d’une rĂ©sonance que traverse soudain un trait staccato , etc.
Certes, les « PrĂ©ludes non mesurĂ©s » sont de la musique qui ne s’entend pas : il faut l’Ă©couter. Non que la chose soit
complexe,
hermétique ou
cryptée,
mais bien qu’il s’agit d’une musique Ă Â suspense . N’y cherchons point
de mélodie accrocheuse,
d’harmonisations aguicheuses,
de motifs proches de l’earworm ni mĂªme
des passages encore plus pyrotechniques qu’ouvertement virtuoses.
Nous n’en trouverions guère. Pour tout dire, nous serions en peine de fredonner le morceau Ă peine l’avons-nous ouĂ¯, oui. En Ă©change, le porte-voix de Louis Couperin nous propose une sĂ©rie
d’histoires cabossĂ©es,
d’esquisses au dĂ©voilement progressif,
d’images qui apparaissent pour aussitĂ´t se dissoudre.
Les événements ne manquent pas :
des notes répétées se font écho entre dextre et senestre,
des montĂ©es s’interrompent,
un commentaire ironique gronde dans les graves,
un ornement dĂ©veloppĂ© tarde Ă rĂ©vĂ©ler oĂ¹ il veut aboutir,
une vaste envolée dégringole brusquement dans les abysses des petits marteaux,
une apparente rĂ©gularitĂ© s’interrompt et s’Ă©croule sans crier gare, etc.
Au fil des prĂ©ludes, manière de connivence se crĂ©e entre l’auditeur et le musicien, dont on apprend Ă avoir hĂ¢te qu’il nous conte une nouvelle histoire, en espĂ©rant qu’elle sera aussi haute en couleurs que la prĂ©cĂ©dente. Par chance et non par hasard, le travail rigoureux de l’interprète lui a permis d’associer deux qualitĂ©s qui pourraient paraĂ®tre contradictoires : d’une part, la cohĂ©rence du son et du style d’un Louis Couperin au piano ; d’autre part, la prĂ©servation d’un esprit
fantasque,
ludique et
inventif
nimbĂ© dans un plaisir de narration musicale jamais pris en dĂ©faut au long de ces cinquante minutes. Aucun prĂ©lude n’Ă©crase l’autre. Chacun propose un nouvel Ă©pisode d’une mĂªme saga, parfois tuilĂ© et parfois singularisĂ© selon l’enchaĂ®nement des tonalitĂ©s dĂ©cidĂ© par Denis Levaillant, lequel souligne par l’exemple que la musique de Louis Couperin n’est pas une musique facile, Ă©crite Ă la chaĂ®ne selon des schĂ©mas reproductibles Ă l’infini, mais un cadeau offert Ă l’interprète pour transformer
une Å“uvre fermĂ©e en Å“uvre ouverte,
un tĂ©moignage d’us musicaux passĂ©s en une musique très actuelle,
un recueil inscrit dans sa lointaine Ă©poque en une aventure esthĂ©tique susceptible de secouer l’auditeur d’aujourd’hui.
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