Nicolas Horvath, salle Gaveau (Paris 8), le 14 juin 2026. Photo : Rozenn Douerin.
Coup double pour un Nicolas Horvath habitué des grandes formes. À 14 h, il joue Philip Glass en compagnie du violoniste Yuri Revich ; à 17 h 30, il joue Erik Satie. Nous nous sommes faufilés salle Gaveau pour profiter du premier épisode, composé de deux parties : les dix premières études pour piano d’abord, le concerto pour violon substituant le piano à l’orchestre (le transcripteur ne sera pas cité).
Les études de Philip Glass sont l’un des domaines particuliers de Nicolas Horvath. Il les a jouées environ un milliard de fois (il a même participé, au côté du compositeur, à l’intégrale collective donnée jadis à la Philharmonie de Paris), les a enregistrées, et a choisi d’interpréter les dix premières parce qu’il juge qu’elles forment un cycle cohérent et parce qu’il les préfère aux dix dernières, plus hétéroclites. Pas question pour autant de se laisser aller à la familiarité ou à la négligence avec dix pièces d’une difficulté variable mais exigeant chacune de l’interprète
lucidité,
rigueur et
poésie
Dès la première étude, capot du piano fermé « pour se rapprocher du son choisi par le compositeur lorsqu’il a enregistré ces pièces », le musicien met les choses au clair.
Tonicité des accords,
énergie des doigts déliés,
groove du tempo rapide et des accents,
soin soyeux des nuances,
dynamisme des octaves répétées qui rebondissent :
d’un seul coup d’un seul, ceux qui n’auraient pas bien attaché leur perruque sont sans doute retournés au statut si souvent honni de chauve. Le contraste avec la deuxième étude (l’artiste enchaînera les dix chapitres quasiment all’attacco) est d’autant plus saisissant.
Onirisme de la méditation,
profondeur des graves,
légèreté des aigus,
plaisir du bercement régulier,
clarté de la mélodie surplombante,
rayonnement du son sculpté par une juste pédalisation et
gourmandise d’un long decrescendo
hypnotisent un parterre bien garni – même si, chacun le sait, les meilleures places ont au rang X du second balcon, sauf pour les personnes de taille raisonnable à grande tant la place guibolistique offerte est inconfortablement minime. La troisième étude travaille un élément du style glassien jusqu’ici laissé de côté, à savoir la fragmentation. On goûte donc le mystère provoqué par
l’éclatement itératif du propos,
la sapidité des variations thymiques et rythmiques,
la jubilation des contretemps aux allures de ressac tempétueux contre la digue de la mesure et du métronome, ainsi que
l’immense palette horvathienne
de touchers,
d’attaques et
de phrasés.
Impressionnant ! La quatrième étude fonctionne sur les dialogues entre
stabilité et désir de mouvement,
motorisme de la main gauche et incisivité (je tente le néologisme) de la main droite,
clapotements d’une apparente stagnation et éclaboussures provoquées par les changements de registres.
La cinquième étude n’est assurément pas la plus spectaculaire mais elle respire le luxe
du calme,
de la suspension,
de la retenue,
de l’interrogation propre aux cellules brisées,
des miroitements de la nuance piano,
d’aigus mélodieux bien qu’ils ne forment pas une mélodie à proprement parler, bref,
d’une virtuosité qui n’est plus dans la célérité qui bastonne mais dans la fabrique délicate du son.
Évidemment, les touristes hispanophones qui nous jouxtent en profitent pour laisser longuement tintinnabuler leur cellulaire. Nous allons faire une courte pause pour ne pas nous escagasser plus que de raison, et nous reprendrons prochainement le cours de nos émotions.
Affiche du premier des 2,5 concerts parisiens de juin 2026 (détail)
En concert pour deux hénaurmes dates parisiennes et demie, incluant une pleine après-midi à la salle Gaveau ce 14 juin 2026, Nicolas Horvath se confie sur ses projets, son métier, son amour de la musique et ce qui attend les spectateurs lors de ses trois prochaines prestations capitales… et au fil de ses disques désormais innombrables.
1.
L’homme qui voulait parler de Bach
Nicolas, il y a quatre ans presque jour pour jour, nous avions profité de la sortie de ton premier disque comme compositeur pour fomenter un tout aussi premier « grand entretien » avec toi. Pour le continuer, j’ai trouvé non pas un mais deux prétextes et demi, autour de tes prochaines dates parisiennes. Sauf que l’histoire est plus compliquée que ça, comme l’indique ton site. Ha bon, pourquoi ?
N’importe quel artiste présenterait son agenda par ordre chronologique. Comme « môssieur » n’est pas n’importe quel artiste, il a décidé d’organiser son planning européen par les répertoires qu’il joue en parallèle et parfois en les croisant. À savoir, d’une part, Chopin, Glass, Satie, pour ce qui est de la musique officiellement savante ; d’autre part, les musiques du studio Ghibli ou d’Assassin’s Creed pour tes explorations des animes et des jeux vidéo. Tu oublies Bach.
Non, parce que Bach – dont tu as enregistré 371 chorals en douze disques pour Azure Sky Records – se réfère à ta discographie, pas à ton agenda. C’est vrai que je n’ai pas eu une grosse demande des programmateurs sur ce répertoire… Un peu comme quand j’ai enregistré des disques de compositrices très peu connues voire jamais jouées : je n’ai pas été sollicité, les créatrices demeurent toujours aussi peu jouées !
« J’ai senti que ma case était devenue une cage »
Que t’inspire ce manque de curiosité des programmateurs ? Pfff, d’après toi ? J’en suis triste, mais je reconnais que, pour les concerts, même si je peux être force de proposition, je suis très dépendant des invitations que l’on m’adresse.
Puisque tu veux parler du Kantor, qui n’était pas directement au programme de l’entretien, dis-nous : qu’aimerais-tu jouer de Bach en concert ? J’adoooorerais jouer mon florilège de chorals personnel ; et j’adoooorerais le faire dialoguer avec Chopin ou avec Glass.
Qu’est-ce qui coince ? Hum, mon intégrale des chorals n’a pas rencontré un écho énorme dans les médias, spécialisés ou pas, de sorte que les organisateurs ont pu passer à côté de mes disques sans grande difficulté. Je n’en rejette pas la faute sur la cécité des uns ou sur l’absence de valorisation média adéquate car, pour ce qui m’incombe, je dois battre ma coulpe : j’ai l’impression que mon inadaptation aux réseaux sociaux n’a pas contribué à amplifier l’aura de cette nouveauté, c’est rien de le dire ! Pour autant, je ne désespère pas que cette graine Bach que j’ai plantée ne pousse pas plus tard…
Puisque tu as réussi à piquer notre curiosité, allons plus loin : comment t’est venue cette idée saugrenue d’une « intégrale des chorals de Bach » ? Tu as lancé ta carrière comme M. Liszt, tu l’as développée comme M. Minimaliste par ton inclination pour cette musique, et M. Maximaliste pour les formes géantes de récitals ou d’intégrales que tu affectionnes. Pourquoi diable es-tu allé repasser ton Bach ? Haha, cette blagounette est un peu vraie, dans mon cas. J’ai ce projet en tête depuis hyper longtemps. En fait, l’histoire commence quand je prends des cours de composition avec Stéphane Delplace. Comme souvent, les profs de compo te mettent face aux chorals de Bach, car ils forment une base essentielle. En l’espèce, le cas était encore plus grave car Stéphane est à genoux devant ce corpus.
Va pour le compositeur que tu es ; mais l’interprète ? À l’époque, je jouais quelques chorals, guère plus. Néanmoins, je me disais que, un jour, ce serait bien que je fisse le tour de ce gros recueil, même si je vénérais par-dessus tout L’Art de la fugue que j’espère avoir l’heur d’enregistrer un jour.
Entretemps, tu as le malheur d’avoir le bonheur (si) de contracter avec Naxos où, de fil en aiguille, tu deviens petit à petit le Spécialiste ès Compositeurs Inconnus que la firme a permis à beaucoup de mélomanes de découvrir à petit prix. En quelque sorte, oui, j’étais voué à jouer des gens ou des œuvres pas célèbres. Or, quand tu es catégorisé, rares sont les maisons de disques qui acceptent que tu sortes de ta case devenue une cage. Par exemple, je me souviens de promesses d’albums Scarlatti qui n’ont jamais vu le jour.
Tu n’aurais pas envisagé une intégrale des 555 sonates environ, au hasard ? Oh que si, et je l’envisage toujours, même si je sais que ça ne se concrétisera pas dans l’immédiat ! Pour être honnête, j’avais même commencé à mettre l’ouvrage sur le métier… Ça ne s’est pas encore réalisé, mais méfiez-vous : quand je crois à la pertinence musicale d’une idée, je suis têtu !
« J’ai toujours voulu avancer »
Reste que, lorsque tu étais naxossiste, Scarlatti était trop connu pour toi qui étais connu pour jouer des compositeurs inconnus. Certes, et la même logique a retoqué mon projet Chopin, qui n’intéressait absolument pas Naxos, d’autant que je n’étais pas étiqueté comme un « pianiste Chopin ». Alors, quand, avec le label 1001 notes, on a commencé à prendre langue autour de mon projet d’intégrale des « nocturnes de Chopin différents », je me suis remis à bosser sérieusement, et j’ai senti que, pour arriver à comprendre Chopin dans l’intimité de sa musique, je devais repasser par les chorals de Bach.
Pourquoi ? Chopin est hyper influencé par les chorals de Bach.
Et Nicolas Horvath, est-il « hyper influencé par les chorals de Bach » ? Quand j’apprenais la compo, moyen. J’étais passionné par ce que l’on appelle le romantisme tardif, dont rien n’est plus éloigné que Bach. C’est Chopin qui m’a obligé à y revenir !
Hélas, tu étais un cheval de l’écurie Naxos. Attention, je ne crache pas dans la soupe ! C’est sécurisant d’être artiste Naxos. C’est flatteur d’être numéro un des ventes. C’est rassurant d’être identifié. Le revers de la médaille consiste à avoir une sorte d’œil de Sauron braqué sur soi. Au moment où des envies différentes me prennent, tout me rappelle qu’un contrat d’exclusivité de deux ans pèse sur moi, valable cinq ans pour les compositeurs que j’enregistrais. Encore une fois, je nuance mon propos : le contrat était la promesse de l’engagement d’une grosse machine derrière moi, ce qui est trrrrès confortable pour un artiste ; ce nonobstant, il était aussi une chaîne qui m’entravait sérieusement. J’en ai pris conscience.
Comment leur as-tu expliqué que « they shall not pass » ? J’ai fait profil bas, et j’ai proposé des projets qui ont été systématiquement refusés. Par exemple, la série expérimentale dont tu as rédigé certains livrets, je l’avais d’abord soumise à Naxos. Pourtant, elle aurait eu du sens et de la gueule chez eux ! Mais le refus du label m’a permis de sortir des disques ailleurs, même quand j’étais sous cloche. Après la musique minimaliste inconnue, je leur ai proposé mon intégrale des nocturnes presque aussi inconnus de Chopin. Re-non.
Il faut en vouloir pour garder l’espoir et l’envie ! Je sentais qu’une histoire se défaisait, mais je n’avais pas le choix et je voulais avancer. En parallèle, j’avais gardé des liens avec mon ancienne directrice chez Naxos qui était passée chez Azure Sky Records. Je lui ai soumis l’idée Bach, à laquelle je croyais profondément. J’ai senti que ça tiltait. Quelle joie !
« La vie ne s’organise pas sur un tableur Excel »
Qu’est-ce qui, selon toi, justifiait l’enregistrement d’une telle masse musicale ? Ne serait-ce que le fait que ça n’avait jamais été enregistré alors que c’est génial.
Peut-être faut-il s’arrêter sur le « ça » du « ça n’a jamais été enregistré ». On peut le dire, ces chorals de Bach ne sont pas de Bach mais transcrits d’après Bach. Les as-tu transcrits toi-même ? Je vais être très transparent avec toi et ceux qui nous lisent. À l’origine du projet, j’avais prévu de réarranger l’ensemble du corpus pour le rendre plus pianistique. Azure Sky Records s’y est opposé parce que ça leur aurait coûté trop cher puisque le label aurait dû me verser des droits de transcription.
Ce qui aurait été logique et juste… En théorie, peut-être. En pratique, comme il existait des arrangements tombés dans le domaine public, ben, les gars préféraient une option nettement moins coûteuse.
Je vais me permettre de réagir avec un idiolecte de musicologue (enfin, je crois) : c’est couillon car tu aurais pu, par la suite, proposer à la vente tes propres versions des chorals. C’était l’idée. D’autant que les cent premiers chorals étaient prêts. Hélas, il paraît que, économiquement, le défi n’était pas tenable pour le label. Le domaine public était plus abordable !
Malgré ce frein à la fois stupide et très compréhensible, tu as poursuivi le projet d’intégrale car, pour toi, l’intégrale participe moins d’un fantasme de complétude que d’une idée de panorama évolutif : on voit tout l’œuvre, mais pas de la même manière entre le début et la fin. Oui, et pas uniquement d’un point de vue artistique. Tu vois, tout à l’heure, on parlait de Scarlatti. Or, j’ai lu un entretien de Scott Ross qui, lui, a enregistré une intégrale mémorable des sonates pour un petit label français. Il évoquait l’évolution technique de la prise de son au fil des sessions. Ça a résonné en moi car j’ai expérimenté cette sensation.
Il faut préciser que tu enregistres toi-même ton piano dans ton studio, et que l’enregistrement des dix heures de Bach ne s’est pas fait en un tournemain. Non, il m’a fallu environ trois ans pour le mener à bien ; et je décèle évidemment une différence de timbres entre les premiers enregistrements et les derniers. Petit à petit, je progresse. Le son est plus fin et plus juste. C’est aussi cette histoire que racontent les intégrales que j’enregistre.
Tu te rends compte où on en est ? On était censés parler de tes prochains concerts parisiens, et on a à peine commencé d’aborder ton projet Bach qui n’en fait pas partie… C’est logique ! Tous mes projets s’inscrivent dans ce que je pense et ce que je vis. Tout est relié. Des passerelles conduisent dans de nombreuses directions. La vie ne s’organise pas sur un tableur Excel. Je lance des idées, parfois elles vont à dame, parfois elles restent suspendues ; et même cette suspension, aussi décevante soit-elle, m’amène l’énergie qui pousse une autre idée et l’aide à se concrétiser. N’est-ce pas à toi d’organiser l’entretien ?
Károly Ferenczy, « Les Archers » (1911, détail). Photo : Rozenn Douerin.
Au lendemain de la mort de David Hockney et loin de l’inauguration sponsorisée par Vranken, nous voici devant l’une des deux expositions du Petit palais. La première s’intéresse au portrait et « fait dialoguer » des œuvres patrimoniales avec des machins ayant la particularité d’avoir été exécutés par des femmes bien en cour au ministère de la Culture et plus si affinités (ces machines qui font confluer les hashtags à subventions ou commandes publiques type Claire Tabouret). La seconde – qui nous intéresse, elle – plonge dans l’œuvre quasi inconnue ici d’un peintre hongrois et stimule diablement, en dépit d’un parcours plombé par la banalité sans vergogne de la présentation fomentée par Annick Lemoine, patronne d’Orsay et de l’Orangerie. La dame, forcément bien en cour elle aussi, a trouvé une tripartition d’une inventivité presque insultante pour le visiteur tant elle est nulle et non avenue.
« Un artiste en devenir »,
« Un artiste accompli » et
« Dernières expérimentations »
scandent la visite et scandalisent le visiteur. J’espère que tout le budget n’est pas passé dans ce trait de génie, lors d’une résidence en brainstorming à l’île Maurice aux frais de la Francophonie ! Sinon, j’ai d’autres suggestions pour de prochaines expositions, parmi lesquelles
« Permanences, mutations et pérennité.s d’un œuvre »,
« Naissance d’un peintre, accomplissement d’un artiste, postérité d’un.e homme »,
« Un génie.x qui s’assume précocement, un talent qui se dépasse en détricotant les genres, un pinceau qui fait apothéose de sa déconstruction »
L’exposition « Modernité hongroise », titre aussi affligeant que la structure du parcours, permet de découvrir un peintre star en son pays mais à peu près inconnu en France. Elle va poser d’intéressantes questions au fil de la visite – précisons que, ce vendredi presque soir, il y a très peu de monde dans le musée, ce qui est peu flatteur pour feu le peintre, certes, mais aussi un plaisir rare et presque incommensurable pour le badaud parisien. La première de ces questions est celle de la lumière. La présentation alterne des tableaux sombres à peine éclairés dont, avouons-le, on ne peut distinguer que quelques masses, guère plus, et des tableaux d’une luminosité impressionnante (une série de salles décline le projet de « peindre au soleil » jusqu’à l’éblouissement).
La deuxième question est celle de la polymorphie de la patte stylistique. À une même période, Károly Ferenczy, devenu peintre « sur le tard » (il revendique avoir assumé son premier tableau à vingt-sept ans), peut claquer des tableaux très différents,
l’un s’efforçant au réalisme,
l’autre se risquant à un espace impressionniste,
un autre encore préférant le flou au détail.
Notons que, hélas, la maladresse d’une présentation décidément ratée, mélangeant ex abrupto aux œuvres de Ferenczy des tableaux complémentaires signés par d’autres peintres, ne facilite pas la méditation du promeneur à ce sujet.
La troisième question, assez liée, est celle de la structure thématique, des paysages pouvant se mêler à une section sur les portraits et réciproquement. Pour le non-spécialiste, tout se passe comme si les sachants avaient voulu imposer une partition rigide que les faits contredisaient, et qu’ils avaient dû se résoudre à boucher des trous avec
des créations d’autres artistes,
des œuvres secondaires voire tertiaires de Károly Ferenczy (vagues esquisses ou études pour des affiches), ou
des tableaux aux thématiques ou aux genres différents de ce qu’annonçait la section – ballot.
Si, en dépit de cadres éblouissants, coupables imprécisions et astuces pataudes décontenancent, elles n’obèrent pas totalement, loin de là, l’intérêt de la découverte,
plaisante – c’est un compliment –,
parfois saisissante,
souvent admirative
devant ce que l’on imagine avoir été un combat entre un savoir-faire patent (les drapés, la matière, les compositions) et la quête d’une voie personnelle, spécifique, reconnaissable qui, par chance pour nous, n’aboutira pas.
Ni la fascination pour la nature,
ni les détours par la religion ou la mythologie,
ni la fréquentation des problématiques du portrait ou des paysages domestiques,
ne permettent réellement de définir la « patte Károly Ferenczy ». Le combat prévaut sur la certitude. C’est palpitant. En effet, plus qu’à une évolution chronologique banale d’un chanteur à pinceau découvrant sa voix petit à petit, on se laisse saisir par son exploration avide de genres et d’embardées différents.
Autoportraits criant la difficulté de l’artiste à cerner la jointure entre artisanat et art,
maîtrise technique qu’il déploie et observe en peignant telle apprentie consœur et en évoquant avec gourmandise l’ambiguïté créatrice de la palette, thème récurrent du travail exposé à Paris,
échappatoires symboliques à travers
la forêt,
les cieux ou
les figures bibliques tutélaires,
référence à des topoi locaux comme ces tziganes et bohémiennes, habillés ou nues,
fusion des genres voire des époques comme quand Jésus enseigne à un étrange aréopage
d’enfants,
de chevaliers en armure et
d’homme à chapeau haut de forme,
exploration presque homoérotique du corps des garçons – fraîchement sortis ou non de l’eau – et des hommes, parfois lutteurs, où le sexe (et non le séant) est souvent masqué, fors le Christ gisant, voire
connexion à des communautés ou des ensembles d’artistes où le peintre semble vouloir trouver une place, entrée dans une logique de sérialité tentant par exemple de cerner de quatre façons différentes un même patio,
rien ne semble lui permettre de fixer sa propre identité d’artiste avec la force de l’évidence.
Károly Ferenczy, « Jeunes garçons se baignant l’été » (1902, détail). Photo : Rozenn Douerin.
La fin de l’exposition, quoique pas la plus passionnante immédiatement, paraît acter la déchirure.
Ici, des corps nus et des tissus froissés ;
çà, des portraits familiaux ou amicaux qui ressassent un artisanat éblouissant qui tourne presque à vide à force de renoncer à une narration ou à une radicalité ;
là, des espaces considérés comme matières picturales n’ayant plus besoin de mise en perspective.
Il y a
de l’émotion dans cet abandon,
de l’énergie dans cette brisure, et
de la morale douce-amère dans cette acceptation ne s’être peut-être pas totalement trouvé… sans jamais avoir abandonné.
En dépit d’une structuration de l’exposition plutôt lamentable (et d’un état moyen de conservation des tableaux globalement inquiétant), le visiteur ne peut que se goberger et de la découverte de tableaux essentiellement empruntés aux grandes collections de Budapest, et de cette étrange et insoupçonnable errance mentale d’un grand peintre qui, selon toute probabilité, est mort sans avoir réussi à percer le secret de son talent.
Ils y croient. Ils croient que ça vaut le coup. Le coup de chanter l’autre qui, lui-même a chanté lui-même et l’autre sans, toujours, les distinguer dans le miroir qu’est la chanson. Bref.
Jann Halexander et Pascal Bertonneau s’aventurent de l’autre côté du périph’ pour prolonger la grande chanson en exaltant certains aspects du catalogue de Catherine Ribeiro pour l’un, de François Béranger pour l’autre. Bertonneau opte pour un premier degré assumé, sans forfanterie ni facétie : la chanson de Béranger, rien qu’elle. Halexander fait un pas de biais en enlaçant quelques-unes de ses œuvres à celles de madame Ribeiro en personne.
L’un choisit d’être à nu ou presque : seuls le titilleront les dix doigts de son pianiste. L’autre dégaine un trio qui le connaît bien, et réciproquement :
Sébastyén Defiolle sera à la gratte électrisante,
Claudio Zaretti sera à la sèche groovy,
je ploum-ploumerai.
Et ça se passera dans un « tiers-lieu » (haha, classe ou bien ?) de Massy (91) ce 5 juin à 19 h 30.
Rendez-vous Station l’Atlante au 16, bis rue Ampère de Massy. On peut réserver avantageusement ici.
une hystérique extrême-gauchiste à la voix vociférante.
C’est si pratique de mettre en boîte une nana qui veut ouvrir les cages, l’insolente ! Pratique, mais inoffensif car Catherine Ribeiro n’a jamais été l’ombre de la caricature machiste et droitière que certains connauds ont dressée d’elle, pas plus qu’elle n’est devenue, aujourd’hui, un lointain souvenir de la chanson des années 1970 dont les snobs aimeraient goûter la poussière vintage. Catherine Ribeiro est actuelle et était multiple :
femme engagée contre les injustices, oui,
poète aimant rugir et bondir, heureusement, mais aussi
être sensible sachant être
amoureuse
lucide,
exaltée ou
blessée,
bricoleuse de formes musicales libres, et
inventrice de possibles capables de porter ses auditeurs.
C’est cette Catherine kaléidoscopique qui a touché Jann Halexander, lequel a eu la chance de croiser la chanteuse à la fin de sa vie, de vive voix et de vive main ; et c’est en hommage à cette capacité de la dame rouge à sortir des gonds où certains eussent souhaité la cantonner qu’il proposera une nouvelle version de son tour de chant autour du répertoire ribeirique en y mêlant ses propres chansons en écho… et en ouvrant la porte pour trois fredonneries à Pascal Bertonneau, interprète de François Béranger.
Aux guitares sèche et électrique, Sébastyén « Le fêlé » Defiolle et Claudio « Il professore » Zaretti. Au clavier, votre serviteur.
Rendez-vous ce mercredi 3 juin, à 19 h, dans la salle de spectacle et de débats de l’antre anar qu’est la librairie Publico (145, rue Amelot | Paris 11).
Entrée libre, forcément libre, sortie aussi même si l’on peut glisser des billets de 200 € dans la sébile en sortant.
Aujourd’hui. 19 h. 52, rue des Dames dans le dix-septième arrondissement de Paris. Interviouve, échange avec le public puis coquetèle-dédicaces. Avec vous serait un plus positif pour fêter le lancement parisien de ce livre qui secoue.
Cerises parisiennes. Extra, mais quand même. Dans un espace appelé « bon marché ». Mais on en est là ! Photo : Rozenn Douerin.
En attendant un prochain post, quelques nouvelles du monde. À commencer par la sociologie version influenceuse en maillot.
Quand tu écris sans ciller un article sur un mec qui explique que « le vin est avant tout fait pour être bu » alors qu’il a stocké 40 000 bouteilles dans son palace.
Je pose ça là.
Quand tu penses : « Mais c’est super cher et pas très, très gentil ! »
Les déclarations des vedettes françaises sur le point d’être écrasées au premier tour après qu’on leur aura roulé dessus.
Quel beau pays que le nôtre !
Parfois, les sportifs, c’est comme n’importe qui : parler, vaudrait mieux pas. Même pour remplir L’Équipe.
L’incise et la grammaire sont des arts et des artisanats. N’importe qui ne devrait pas être autorisé à s’y essayer. Surtout s’ils sont gratte-papiers au Figaro.
L’admirable engagement d’un festival, sept ans après, et d’un chanteur engagé auprès des associations par solidarité avec une cause. La sienne, mais bon, c’est pas plus dégueulasse que les associations qui se laissent acheter par celui qui ressemble de plus en plus à un sous-DSK. Qui chante. Mal. En plus.
Si défoncer une église n’est pas un acte antichrétien, en quoi consisterait l’incendie d’une synagogue ou d’une mosquée ? C’est pas pour moi, c’est pour un ami.
Tout s’achète. Les papes comme les Ferrari. L’important, c’est de ne pas avoir honte.
Les temps sont durs, soit, et les p’tits poissons font la gueule. N’empêche, parfois, c’est bien de se dire que quand la hausse du SMIC de 2 % est une catastrophe qui va tuer ce qu’il reste de l’emploi en France (pas grand-chose, donc, mais quand même)…
… augmenter un mec qui va gagner 8 millions d’euros au lieu de 5 millions l’an dernier, ça, y a bon. Pour info, l’augmentation du SMIC représente environ 35 €. 3 millions de hausse, c’est 85714 augmentations de hausse smiquistique. 8 millions, c’est 461 SMIC annuels.
Bref, c’était pour dire rien, pensez ! Et pourtant, c’est à suivre. Dingue, non ?
D’entendre que cette interviouve est présentée par un « site d’articles français et patriotes », ça met mal à l’aise.
De voir que l’esclave à la capillarité vulgaire, madame Céline Alonzo, tire la langue à la caméra, ça dissone.
De découvrir que le jingle liminaire reproduit des sons de sinistre mémoire, ça daube de l’intellect.
De voir que l’interviouveur chante vestimentairement les éloges incongrus de la vodka, ça messied.
Mais admettons. Admettons que seule l’extrême-droite veuille lire un livre dont le titre est plutôt censé affrioler la gauche. Admettons qu’aucun journaliste non affilié à un milliardaire (ça va être difficile) ou à une institution nationale ne souhaite inviter l’auteur du livre qui renverse le cocotier policier pour sauver l’institution qu’abrite l’arbre.
Alors, oui, peut-être faut-il accepter cette gênance pour parler de sujets essentiels. A priori, l’auteur est prêt pour des invitations plus institutionnelles, genre France Inter, radio officielle du régime, mais, très curieusement, on a compris que c’était pas le projet.
Donc va pour Sud Radio. Ça permet de causer
du business de la drogue,
de la pantomime ministérielle,
de la légalisation du cannabis, cette blague,
de la performance,
du management par la peur,
du remplacement de la vitamine C par le rail de coke,
du bidonnage en général,
de propagande,
du Sida,
des produits de substitution,
des zones de droit différent,
du fait social total,
des quartiers de riches gardés par des Rambo,
du communautarisme,
de l’UPNI,
de la protection de la personne,
de l’habillage ou du déshabillage de Pierre et de Paul,
de la police de proximité,
de la courtisanerie,
du cours Julien donc du foot à Marseille,
de la gesticulation,
de la répression grand-guignolesque,
de l’obligation de « faire chiffre »,
de l’année zéro de la police,
du cassage de job, avec un « j » et non un « z », t’es fou,
de l’alourdissement kafkaïen de la procédure pénale pour les enquêteurs,
de la violence quotidienne,
de la volonté d’être surprotégé,
du spectacle vendeur du fait-divers,
de L’Illustration,
de la permissivité éducationnelle,
du sentiment d’impunité,
d’admonestations (ce qui n’est pas fréquent aujourd’hui),
de Scarface,
de démissions policières,
de reconversion privée,
de M. Fauvergue,
de François Mitterrand et
de la mortelle municipalisation de la police nationale.
Pour en discuter avec l’auteur, menacé donc légitimé par des caciques, rendez-vous ce jeudi à la librairie Au bonheur des livres | 52 rue des Dames | Paris 17.
… avec un « French flair » mais en anglais : le programme étonnant – et débordant le titre, puisque René Gerber, compositeur suisse iconique, qui plus est chez Cascavelle, trouve sa place dans la set-list – se couvre commercialement ou pense se couvrir ainsi en se parant d’anglophonie derrière un visuel qui ne se pique pas d’être aguichant. Étrange option anglophone, mais pas de quoi nous faire bouder notre joie d’entendre pêle-mêle
Claude Debussy,
Camille Saint-Saëns,
Maurice Ravel arrangé,
Louis Cahuzac que nous n’avions jamais ouï,
André Messager version concours,
Olivier Messiaen,
René Gerber, donc, et
Jean Françaix.
Mazette, quel beau menu ! Certes, l’éditeur le reconnaît : sur la quatrième de pochette, à l’exception de René Gerber, il s’est cagué dessus rapport aux dates des compositeurs, mais celui qui n’a jamais fauté la première pierre lui lancera une erreur, ou l’inverse. Donc, merci d’avoir mangé le chapeau, and let the music play!
Le parcours proposé par le clarinettiste Luigi Magistrelli, artiste sponsorisé par Buffet, et la pianiste Claudia Bracco, pourvue d’un Steinway pour l’enregistrement, a été capté par le clarinettiste en personne dans un auditorium du conservatoire milanais. Il s’ouvre par la redoutable rhapsodie de Claude Debussy.
Classique du répertoire de l’instrument en si bémol, l’œuvre a été composée fin 1909. Elle sera arrangée un peu plus tard par le compositeur afin de transformer le piano en orchestre. En attendant, la pianiste orchestrale se retrouve avec six bémols à l’armature, sans compter les doubles altérations et les accidents supplémentaires. Bon courage, ma mignonne ! Pourtant, l’affaire commence
« rêveusement lent »,
pianissimo,
doux et expressif.
L’énigmaticité feutrée du prélude fantasque joue habilement avec les irrégularités rythmiques d’un piano partagé entre contretemps binaires et pulsation ternaire. Le liant de la clarinette se nourrit
d’une sonorité chaude,
d’un souci du phrasé et
d’une volonté de nuancer
qui séduisent l’oreille en assumant manière de fragilité spontanée que la réverbération sonore, peut-être excessive, amplifie en semblant la vouloir masquer.
Les modulations,
le plaisir du surgissement quand les triples croches fracassent le silence, et
l’art du rebond « en serrant »
célèbrent le plaisir rhapsodique de l’imprévisible, et les interprètes l’assument avec talent puisqu’ils ne cessent d’avancer en dépit des sursauts de la partition.
Les variabilités de mesure, entre fluidité et cahots,
la capacité des deux musiciens à dialoguer plutôt qu’à superposer leurs parties, et
la vigueur des mutations thymiques admirablement soutenues par l’accompagnatrice
ébaubissent l’auditeur.
La souplesse du discours,
la liberté du clarinettiste,
la maestria de la pianiste pour assouplir un tempo tournoyant dont elle doit guider les évolutions
saisissent, même si le montage est parfois un tantinet bricolé (4’28, par exemple). La partition inflammable jouit d’une restitution attentive
aux attaques,
aux legato et
à l’esprit ondulant – presque fantasque – de l’œuvre.
Résultat ?
La versatilité de la clarinette,
la précision du piano et
l’émulsion qui se crée entre les deux protagonistes
sont tout à fait séduisantes. Voilà bien une entrée en matière intrigante. À suivre !
Pour écouter le disque gratuitement, c’est là.
Pour l’acheter moins gratuitement, c’est par exemple là, mais pas le même « là », bien sûr.
Pourquoi la police est-elle si souvent mise en cause dans des affaires de violence dont les citoyens sont les victimes ?
Quelles techniques pour survivre aux constatations dégueulasses et aux équarrissages humains qu’on appelle autopsies ?
Comment les hommes politiques, quel que soit leur sexe, instrumentalisent-ils cette institution pour se passer sur eux-mêmes la brosse à reluire ?
Jusqu’à quand promouvra-t-on la police municipale comme sous-produit du néolibéralisme considérant que l’État n’a plus à assurer uniment la sécurité des citoyens, celle-ci doit désormais être remise dans les mains des élus low cost ?
Que faire dans une France dévorée par les trafics où la police ne peut effectuer que quelques pantalonnades pour complaire les ministres et les médias ?
Jean-Pierre Colombiès, jadis inspecteur de police puis commandant, témoigne franco de port de cette douceur de la violence étatique.
Pour
retrouver ses diatribes solidement étayées, l’on peut lire son livre fraîchement paru en l’allant quérir chez votre libraire ou ici ;
le découvrir en chair et en os et échanger avec lui sur Paris, une seule date est prévue pour le moment : le jeudi 28 mai, à 19 h, à la librairie Au bonheur des livres.