Étrange est Richard III version OdĂ©on 2016. EmportĂ© par la Piccola Familia de Thomas Jolly, la pièce de William Shakespeare frappe par son alternance entre moments de grĂ¢ce, de virtuositĂ© et de lourdeurs.
L’histoire : après que les contrĂ©es de York et de Lancastre se sont fracassĂ©es, Édouard IV, apparemment tuberculeux, a accĂ©dĂ© au pouvoir. Las, l’ambition qui taraude Richard, noble estropiĂ©, pousse ce triste pas-encore-sire Ă assassiner et Ă faire assassiner Ă tour de bras. Avec succès : il obtient (presque) toutes les femmes qu’il veut, et il finit par Ăªtre propulsĂ© roi Ă la demande tout Ă fait spontanĂ©e du peuple et des autoritĂ©s (2h15’). Deux ans plus tard, c’est chaud. Les trahisons se multiplient, la rĂ©volte grogne, et Richard doit affronter la bande emmenĂ©e par son ennemi Bosworth, qui a fĂ©dĂ©rĂ© les colĂ©reux. De cette ultime grande battle, le King ne sortira pas vainqueur (1h35’).
Le spectacle : plateau vide, teintes noires, praticables escamotables, paravents amovibles portraits royaux montant jusqu’aux cintres quand le rideau le veut bien… Thomas Jolly, acteur vedette, metteur en scène, scĂ©nographe et co-adaptateur de la pièce, ne s’embarrasse pas de falbalas historisants. Dans une ambiance sombre, son personnage se dĂ©mène Ă©nergiquement avec sa patte folle, son manteau de plumes et son bras dessĂ©chĂ©, entourĂ© d’intrigants plus ou moins ambitieux, dont certains semblent soucieux de prononcer comme des Grands Acteurs Français, avec par exemple cet insupportable sossottement pĂ©dant qui fait sooo, voire sot, thĂ©Ă¢tre français – la mère du monstre sosotte, elle, pour de vrai semble-t-il. Comme dans les mauvais films, une musique simpliste, une sono (rĂ©verb’, Ă©cho, hachures…) et un Ă©clairage jouant un rĂ´le de personnage surlignent les moments dramatiques, Ă croire que Thomas Jolly n’avait pas confiance dans son propre choix, clichĂ© tant il est rĂ©pandu mais choix tout de mĂªme, visant au dĂ©pouillement. Cette automĂ©fiance est regrettable car, sans les ajouts, on pourrait applaudir, entre autres : 1) l’adaptation du texte, assez convaincante pour laisser un p’tit passage freestyle point trop envahissant Ă la fin de la première partie, avec faux Michel Fau inclus ; 2) l’envie de traduire scĂ©niquement, en dĂ©pit de la stĂ©rĂ©otypie de cette Ă©conomie, la vacuitĂ© de ces pantins nobles se dĂ©chirant façon Dallas sur une scène remplie uniquement de vide, de rideaux masquant et, sporadiquement, d’écrans de vidĂ©osurveillance ; 3) le nĂ©ant des jeux de pouvoir, que la pièce s’amuse Ă dĂ©mystifier Ă force d’en dĂ©tailler les sordides ressorts. En optant pour des coups de Stabylo-Boss frĂ©quents, le metteur en scène semble porter sur le thĂ©Ă¢tre ses propres doutes – comprĂ©hensibles, vue l’ambition vertigineuse de la pièce, mais peu touchants sous cette forme.
Cette hĂ©sitation contraste avec le personnage de Richard III, pour lequel Thomas Jolly pousse le « lorenzaccisme » jusqu’au bout, pulsions homos incluses (il aime embrasser les hommes sur la bouche), et paraĂ®t inciter ses nombreux comparses Ă quasi surjouer leurs Ă©tats d’Ă¢me. HĂ©las, si l’on apprĂ©cie le duc de Richmond (Mohand Azzoug) pour sa relative sobriĂ©tĂ©, rares sont les comĂ©diens qui Ă©vitent d’en faire trop, trop, trop. Ainsi, parmi les sosotteurs fanatiques, on remarque un des principaux fidèles, un hyperexpressionniste de type asiatique, ce qui surprend les moins benettons d’entre les spectateurs – c’est raciste ? montrez-moi un yakuza « de type caucasien » dans un film japonais, sans que cela surprenne, et on en reparle.
Regrettons surtout la direction des actrices, contraintes de s’adonner Ă des pantomimes et des lamentations que l’on aurait pu rendre plus Ă©mouvantes en glissant çà et lĂ un peu de sobriĂ©tĂ© dans cet Ă©talage d’excès. En jouant toutes larmes dehors, ces dames annihilent toute possibilitĂ© d’expression et lassent fortement, surtout en seconde partie. On veut presque bien admettre que l’hyperĂ©motivitĂ© ainsi Ă©talĂ©e Ă©voque ou des personnages proprement hystĂ©riques Ă force de vivre près d’un psychopathe, ou la facticitĂ© d’un système politique quand il est fondĂ© sur la veulerie, la lĂ¢chetĂ© et l’envie ; on craint toutefois que ce soit trop d’honneur pour un choix d’interprĂ©tation qui ne nous a guère sĂ©duit. Peut-Ăªtre notre scepticisme est-il aussi motivĂ© par le fait que les monologues qui pullulent vers la fin de la pièce nous ont semblĂ© sonner faux, non par la facticitĂ© de la situation, mais par le manque de conviction des acteurs quand cessent les artifices lumino-musicaux et qu’ils se retrouvent empĂªtrĂ©s dans un silence dont ils ne savent que faire. Par pitiĂ©, enfin, nous ne signalerons presque pas les insupportables enfants Ă GameBoy, tĂªtes Ă claque criant un texte qu’ils ne comprennent visiblement pas, sans que l’on soit convaincu, euphĂ©misme, que cette rĂ©citation stupide vise Ă mimer la fabrication des jeunes Ă©lites manipulĂ©es par les adultes et incapables de comprendre ce qui se trame autour d’eux.
Disons-le avec clartĂ© : l’ensemble de la pièce est enlevĂ©, menĂ© avec une efficacitĂ© certaine, et les quatre heures vingt (avec entracte de demi-heure) passent comme un choral de Brahms sous les doigts de François MĂ©nissier. Et cependant, d’autres aspects encore déçoivent franchement. La fin de la première partie, par exemple, est pitoyable, avec une effarante chanson technoĂ¯de propulsĂ©e façon rockstar par un Richard III, entre Mercury et Bowie, entourĂ© de Clodettes (« I’m a dog, I’m a toad, I’m a hedgehog, I’m a monster »). On veut bien, parce que l’on essaye de comprendre malgrĂ© tout, que cela tende Ă montrer la dimension entertainment et manipulatrice du pouvoir ; mais, d’une part, ça ne marche pas tant que ça (une large partie du public est, avec luciditĂ©, consternĂ©e par cette nullitĂ©) ; d’autre part, on ne sent pas les acteurs totalement Ă l’aise ni avec cette excroissance, ni avec la tentative de semi-interactivitĂ© qui a prĂ©cĂ©dĂ©, mĂªme si se faufile, dans le principe de la fin chantĂ©e, un hommage Ă Olivier Py-miss Knife (et, par exemple, ses interludes type Cantique de Jean Racine aux entractes du Soulier de satin). Ce passage semble surtout l’opportunitĂ©, pour le metteur en scène, de jouer les chanteurs et, bonheur suprĂªme, de faire entrer en scène un homme, dĂ©guisĂ© en sanglier, qui montre son cul juste avant l’entracte, histoire de montrer que, quand il veut se la ouèj, il prend plutĂ´t les spectateurs pour des anus que pour des cons.
Ajoutons Ă ces regrets d’étranges perruques façon Crazy Horse qui affublent personnages secondaires et jeunes princes, des pancartes qui surtitrent les moments-clĂ©s aussi inutilement qu’un pĂ©tomane nausĂ©abond signalant qu’il a dĂ©gazĂ©, un attristant final additionnel avec poudre rouge et aimants pour dessiner le mot fin, et un cheval en plastique censĂ©, suppose-t-on, symboliser la facticitĂ© de la scène de guerre, bĂ¢clĂ©e, afin de rappeler que la politique n’est que thĂ©Ă¢tre de piètre qualitĂ©. De la sorte, notre lecteur aura une idĂ©e de quelques-unes de nos perplexitĂ©s, nourries par l’ambition qualitative qui irrigue pourtant l’ample reprĂ©sentation.
En conclusion, hormis quand la mise en scène dĂ©faille (voir les trois monologues de femmes, oĂ¹ il ne se passe scĂ©niquement rien – peut-Ăªtre pour traduire la dĂ©tresse des trahies, etc., mais tout de mĂªme), le spectacle n’est ni ennuyeux, ni rĂ©ductible Ă un projet grotesque. On croit deviner Ă la fois une influence py-ologique (imagerie homosexuelle sporadique avec servantes jouĂ©es exclusivement par des hommes, si si ; travestissement du texte ; recours Ă la chanson ; utilisation d’un thĂ©Ă¢tre Ă quatre dimensions – hauteur, profondeur et largeur de la scène + salle et mĂªme parvis avec exposition permanente, etc.) et la volontĂ© d’y Ă©chapper en n’y cĂ©dant point tout Ă fait. Cette tension, associĂ©e Ă la qualitĂ© de l’adaptation de la pièce de Shakespeare, fagote un spectacle un peu bizarre, oui, mais presque jamais inintĂ©ressant.