Le commandant Frédéric Foulquier et la Musique de la Garde républicaine en l’église Notre-Dame du Val-de-Grâce (Paris 5), le 4 janvier 2026. Photo : Rozenn Douerin.
C’est le Graal des organistes : se glisser dans un orchestre pour jouer la Troisième symphonie de Saint-Saëns… et singulièrement son second mouvement. À l’invitation d’Hervé Désarbre, organiste du ministère de la Défense et titulaire de l’orgue de l’église du Val-de-Grâce, j’ai eu la chance d’être accueilli par la Musique de la Garde républicaine pour accéder à cet orgasme mégalomaniaque.
Certains jugeront que, face à la puissance de la phalange, portée par l’arrangement parfait de Mark Hindsley et la direction attentive du commandant Frédéric Foulquier, l’orgue local peut paraître manquer de puissance. Ce n’est pas totalement faux ; et, cependant, j’aime bien la capacité de la Grosse Bête à se fondre parmi les autres pouët-pouët dans la mesure où, pour cette pièce, l’orgue n’est pas soliste (c’est une « symphonie avec orgue », pas pour orgue). Sauf pour quelques coups d’éclat, il participe d’un son global sans être sur un piédestal. Le résultat-souvenir est disponible sur YouTube.
Ce 12 décembre, vous serez les bienvenus sur la goélette joyeuse et méditative qui cingle vers Noël et vous invite au triple voyage musical !
Voyage dans le temps, mêlant les époques pour laisser sonner les différents langages harmoniques
préparant la venue du Seigneur,
louant sa Création ou
méditant sa Parole.
Voyage dans les sensibilités car mots, notes et harmonies s’interpolent, se questionnent, se défient et se réconcilient dans la résonance que leur réservent l’église de Saint-André de l’Europe et le cœur de chacun.
Voyage dans
nos propres histoires,
notre propre perception de Noël,
nos propres émotions de fin d’année que tentent de faire vibrer les œuvres ici réunies
en solos,
duos et
trio.
Plutôt qu’un parcours chronologique et monochrome,
la soprano Jennifer Young,
le hautboïste Antoine Baudouin et
moi-même-en-personne,
soit les trois musiciens-mixologues qui sévissent ce soir, avons souhaité assembler dans un grand shaker artistique
pièces chantées ou instrumentales,
répertoire canonique et création contemporaine,
musique écrite et improvisée.
Avant le début des festivités, ils invitent chaque spectateur à secouer la tête pour faire tomber le bruit du monde qui encombre nos conduits auditifs. Ainsi, le temps d’un concert, quels que soient
votre foi,
vos compositeurs d’élection et
votre état d’esprit du soir,
vous pourrez voguer sur les flots épiques que, toute époque confondue, compositeurs et interprètes ont fendus afin d’évoquer la plus folle espérance des petits êtres à deux pattes et deux bras qui s’agitent sur l’orange bleue :
la venue,
la présence et
le retour
d’un dieu ayant choisi de s’incarner parmi eux. La traversée dure environ 1 h 10. Elle est gratuite. L’entrée est libre, la sortie aussi. Néanmoins, si certains ont la possibilité de laisser dans les corbeilles prévues à cet effet qui une liasse de billets de 200 €, qui quelques ronds de carotte, cela nous permettra de
financer
les affiches,
les programmes et
les frais de SACEM,
saluer la paroisse qui nous accueille et, soyons foufous,
gratifier les musiciens invités.
Si, au contraire,
vous êtes légers d’argent,
venus sans picaillon ou
hostiles à l’idée de soutenir
troubadours,
diseurs de bonne aventure et autres
femmes à deux têtes,
vous êtes aussi les bienvenus, car nous serons heureux d’accueillir tous ceux qui auront affronté le blizzard du décembre parisien pour venir, osé ne pas « rester chez chez » malgré les conseils longtemps proférés par tant de farceurs, et d’renoncé à la tentation de notre pire concurrent, aisément déclinable : le trio chocolat chaud – plaid – petit film de Noël chéri. Bon concert !
II. La set-list
Johann Sebastian Bach (1685-1750) : « Quia respexit » extrait du Magnificat | en trio
Claude Balbastre (1724-1799) : « À la venue de Noël », extrait du Premier livre de noëls | orgue
Ralph Vaughan Williams (1872-1958) + William Blake (1757-1827) : « Infant Joy », extrait des Ten Blake Songs | soprano + hautbois
Georg Philipp Telemann (1681-1767) : « Grave » et « Allegro » extraits du concerto en Ut mineur | hautbois + orgue
Benjamin Britten (1913-1976) : « Niobe », extrait des Six Metamorphoses after Ovid | hautbois
Johann Sebastian Bach : « Nur ein Wink von seinen Händen », extrait du Weinachtsoratorium | en trio
Ralph Vaughan Williams + William Blake : « The Lamb », extrait des Ten Blake Songs | soprano + hautbois
Jean Langlais (1907-1991) | Cinq extraits des Pièces pour trompette et piano | hautbois + orgue, hé oui
Jennifer Young (née en 1978) | « Pergolesi variations » | soprano
Claude Balbastre : « Quand Jésus naquit à Noël », extrait du Premier livre des noëls | soprano
Hugo Wolf (1860-1903) : « Führ mich Kind nach Bethlehem » | en trio
Benjamin Britten : « Pan », extrait des Six Metamorphoses after Ovid | hautbois
Traditionnel + Jennifer Young (harmonisation) + Bertrand Ferrier (improvisations) : « Veni Emmanuel », création | en trio
Pour le bis, voyons le moment venu si quelqu’un n’en veut.
Paroles et traduction des airs à découvrir in situ.
Rendez-vous vendredi 12 décembre, 20 h
Église Saint-André de l’Europe | 24 bis, rue de Saint-Pétersbourg | Paris 8
Entrée libre, sortie aussi, mais concert bien quand même
Il arrive que, entre musiciens, on noue des pactes. Par exemple, on avait convenu de faire un concert le 12 décembre, même si un zozo doit se dédire, on s’y tient. Autre exemple : on ne voulait pas donner un concert à la barbare, genre deux répétitions avec que des tubes et puis on y va. Alors, on a tenu parole. On a travaillé. Et, dans quelques jours, on sera ravis de vous offrir le résultat de ces moments
de partage,
de travail,
de cogitation et
de maturation – c’est important, ça aussi.
À la tribune, il y aura
Jennifer Young, la plus française des sopranos-compositrices américaines,
Antoine Baudouin, le hautboïste qui confond volontiers son instrument avec une trompette ou un violon, et
moi, oui, moi, au ploum-ploum, mais c’est pas pareil.
L’entrée est libre, la sortie aussi, mais le concert s’annonce joyeux quand même :
durée d’1 h 10 environ ;
programme varié associant musiques
baroque,
romantique,
vingtiémiste et
contemporaine ;
pièces diverses en
trio,
duo et
même, soyons foufou, solo.
Avec vous serait un plus positif. Rendez-vous pour 20 h pétaradantes ce vendredi 12 décembre, en l’église Saint-André de l’Europe (24 bis, rue de Saint-Pétersbourg, Paris 8).
Aux saluts, le 21 juin 2025, en la collégiale Saint-Martin de Montmorency (Val-d’Oise). Photo : Rozenn Douerin.
Pour conclure le récital sur « Le Rire de Dieu », donné en la collégiale de Montmorency le 21 juin 2025, j’avais choisi d’improviser une symphonie bigarrée « autour de quatre rires de Dieu ». La dernière improvisation de la symphonie (et du concert) évoque le rire qui satisfait en extrapolant autour d’une phrase extraite de la Critique de la faculté de juger. Selon Emmanuel Kant, « dans tout ce qui excite le rire, il faut qu’il y ait quelque absurdité où l’entendement ne peut trouver par soi-même quelque satisfaction ».
C’est avec une solennité un rien empesée que s’ouvre l’explicit. Dans cet endroit musical, nulle place, apparemment pour le rire. Pourtant, une faille craquèle subitement cet édifice. L’écroulement est têtu. Le rire s’accroche. Semble s’essouffler. Repart de plus belle dans l’aigu. Dégouline le long du grand orgue. Investit le récit et le positif. Se désagrège. L’entendement se perd enfin dans une fragmentation à peine éclairée par un leitmotiv rythmique et souvent déréglé. Une sorte de folie plus que du fou rire embrase l’instrument.
Traits,
accords répétés et
clusters fondus-enchaînés
se coupent la parole. Le rire à gorge déployée se moque de la politesse et de la bienséance. Il meurt, satisfait, de son propre empoisonnement, dans une solennité qui rappelle l’état d’avant le rire évoqué au début. L’entendement peut croire qu’il l’a emporté sur l’absurde. Heureusement, il ne tardera pas à déchanter : sa victoire, fragile, n’est que provisoire.
Au grand orgue de la collégiale Saint-Martin de Montmorency, le 21 juin 2025. Photo : Rozenn Douerin.
Pour conclure le récital sur « Le Rire de Dieu », donné en la collégiale de Montmorency le 21 juin 2025, j’avais choisi d’improviser une symphonie bigarrée « autour de quatre rires de Dieu ». Le troisième mouvement, intitulé « Le rire qui se moque », s’inspire d’un article intitulé « Dieu, un éclat de rire », dans lequel Alain Houzieux écrit :
Le regard transcendant de Dieu sur le monde peut être conçu comme un rire qui se moque de toutes les prétentions et affabulations des hommes.
Dans cette perspective, faire entendre le rire du créateur qui se moque des prétentions de sa créature, c’est aussi laisser deviner sa résonance dans le cœur et le corps des hommes. Puis c’est dézoomer, prendre un peu de recul, élargir la focale. Ne plus se concentrer sur le rire lui-même mais sur les saccades de la risée. Voir avec les oreilles Dieu qui contemple de haut la folle et pourtant si petite ambition de l’humanité. Se laisser surprendre par l’envie divine de rire, comme l’organiste qui, à 1’50, doit réorienter son projet parce que l’orgue corne (le positif entraîne le grand orgue suite à un problème mécanique inopiné). Qu’importe, on accepte le deus in machina et on improvise.
Peu à peu, le rire de Dieu s’insère dans l’agitation humaine. La ponctue. La révèle pour ce qu’elle est. La remet en perspective. L’interroge. Y met fin en éclatant plus fort. C’est provisoire. L’homme est ce qu’il est. Dieu ne peut plus le changer. Tout au plus en rire. À son image, quand nous ne pouvons pas changer quelque chose, nous pouvons parfois essayer d’en rire. Ce nonobstant, comme le stipulait Dan Gutman, si tu vois quelqu’un tomber d’un pont, ne te mets pas à rire même si tu n’y peux rien changer : appelle les secours !
Le 19 mai 2025 au théâtre du Gouvernail (Paris 19), pendant le tour de chant « Tout est un possible ». Photo : Rozenn Douerin.
C’était
la petite dernière pour la route,
la complainte qui permet de se quitter tranquillement,
la supplique qui, dès le titre, revendique une ambition certaine dans ce monde où chacun est censé aspiré à être un winner et/ou un prilivégié.
Afin que les choses soient claires, j’ai donc écrit une « Prière pour ne pas être roi ». Je sais, c’est assez prétentieux d’afficher une telle appétence mais, comme le chante Barthélémy Saurel, j’aime bien mettre la barre très haut pour être sûr de passer dessous. Ce qui, tout compte fait, a donné ceci.
Feux d’artifice à travers les vitraux de la collégiale Saint-Martin de Montmorency, le 21 juin 2025. Photo : Rozenn Douerin.
« Peut-on mieux magnifier le Tout-puissant qu’en riant avec lui de ses petites plaisanteries ? » écrit Samuel Beckett dans Oh les beaux jours en laissant son héroïne se noyer dans la scène. C’est cette question que pose l’improvisation sur « le rire qui magnifie », deuxième volet de la Symphonie bigarrée, improvisée autour de quatre rires de Dieu, à l’occasion du récital donné le 21 juin 2025 en la collégiale Saint-Martin de Montmorency. Alors qu’un motif cristallin amorce le propos, très vite, des accrocs se faufilent. Seront-ce les « petites plaisanteries » ? C’est possible car, plus le motif se répand sur les claviers, plus les doigts semblent vouloir partager ce que Beckett désignait comme des échantillons d’humour divin. Les différents
jeux,
registres et
plans sonores
amplifient le ressassement du motif.
Des ruptures,
des surgissements et
des silences
fragmentent ce qui aurait pu être un sketch léger et charmant mais, confronté à ses implications métaphysique, se métamorphose. Des feux d’artifice tonnent dans la ville de Montmorency, comme un tonitruant rire divin. Face à ce fracas coloré, le rire des petites créatures s’assume
saccade,
attente,
brisure
– éclat, en somme.
Encouragés par ces failles et ces cahots,
cromorne,
voix humaine et
anches de pédale
essayent à leur tour de raconter une blagounette pour, elles aussi, faire rire. Mais n’est pas Dieu qui veut. Leur intervention n’est pas drôle. Elle s’embourbe plutôt dans un incipit de passacaille vite avorté. En un syntagme, elle gâche l’ambiance. Les dernières tentatives pour rire sont, en effet risibles. Parce que le rire divin magnifie Dieu, l’homme ne pourra jamais susciter un rire semblable, Dieu restant le Tout-Autre. Pour rendre gloire à son créateur, il ne reste plus à la créature qu’à « rire avec lui de ses petites plaisanteries ». Ce qu’elle fait, à sa mesure, dans la vidéo qui suit.
Saluts à la fin de « Tout est un possible ». Claudio Zaretti, Jann Halexander, Pierre-Marie Bonafos et son bonnet, Sébastyén « le clown » Defiolle et son chapeau, Bertrand Ferrier au théâtre du Gouvernail(Paris 19) le 19 mai 2025. Photo : Rozenn Douerin.
Parfois, on met en ligne des extraits de concert en pensant : « Bon, ça s’est bien passé. » Parfois, on met en ligne des extraits de concert en pensant : « J’aurais pu être meilleur, mais quelque chose se passait, tant pis pour les bafouillages et les problèmes de son. » Dans les deux cas, on partage
des souvenirs,
des instantanés,
des histoires,
et on assume de reporter la perfection à une autre fois. Voici donc l’histoire partagée à la fin de la set-list principale de Tout est un possible, tour de chant donné au théâtre du Gouvernail le 19 mai 2025.
Collégiale de Montmorency à la nuit tombante, le 21 juin 2025. Photo : Rozenn Douerin.
Pour conclure le récital sur Le Rire de Dieu, donné en la collégiale de Montmorency le 21 juin 2025, j’avais choisi d’improviser une symphonie bigarrée « autour de quatre rires de Dieu ». Le premier mouvement, intitulé « Le rire qui console », évoque une « note sur le rire » de Marcel Pagnol, selon laquelle « Dieu a donné aux hommes le rire pour les consoler d’être intelligents ». Bien que cette consolation ne soit guère utile à une grande partie de l’humanité, la punchline explore avantageusement le désarroi lié à la lucidité et l’abîme qu’il ouvre dans l’esprit de celui qui le vit. J’aime bien l’idée
que le rire n’est pas réductible à la joie ;
qu’une métaphysique du rire est nécessaire, d’autant plus que « métaphysique du rire » ressemble à un oxymoron tant le rire, aussi bienfaiteur soit-il, est souvent lié à l’éphémère et au futile, pas au transcendantal – or, un oxymoron, c’est rigolo ;
que le rire est moins un cadeau de Dieu qu’une compensation offerte par le mythique big boss à sa créature afin de pallier les inconvénients de sa capacité à réfléchir, même si moult individus semblent avoir de la peine à se souvenir de ce superpouvoir.
L’improvisation s’ouvre donc sur une claudication qui évoque le désarroi métaphysique considéré ab initio non comme un gouffre abyssal mais comme
un petit truc qui cloche,
une écorchure dans l’évidence,
une très frêle fêlure relevée sur le mur des certitudes.
Cette découverte
résonne,
se déforme,
revient à la charge
façon envie de gratter une croûte qui fait mal : on sait que ça va saigner, mais impossible de s’en empêcher. La petite musique du doute et de l’incompréhension
s’harmonise,
se colore différemment,
s’amplifie peu à peu puis
semble, ô folie, chercher une explication à la bizarrerie du monde.
Résultat ? La question posée par l’observation devient obsédante, façon sparadrap du capitaine Haddock. Aucun angle, aucun plan sonore de l’orgue ne semble en mesure d’apaiser l’angoisse qui monte.
Les saccades liminaires deviennent les éclats d’un rire nerveux.
Les rares interstices plus calmes ne sont qu’attente du prochain éclat dont l’intelligence a besoin.
L’explosion finale laisse entendre un rire puissant dont la vocation consolatrice n’épuise pas la féroce inquiétude que l’intelligence sait souvent distiller.
Laissons cette inquiétude aux gens intelligents, s’ils existent, et, pour eux comme pour les autres, ainsi que chantait Ben Sidran, let’s turn to the music !
Il est des souvenirs tristes qui charrient avec eux des souvenirs heureux – et réciproquement. Ceux dont parle, ceux que l’on tait. Ceux que l’on évoque, ceux que l’on refoule. Au milieu coulent des chansons, dont celle-ci, fredonnée le 19 mai 2025 au théâtre du Gouvernail (Paris 19), lors de la première de Tout est un possible.