Denis Levaillant, « Passions » (DLM) – 1/3

Première de couverture

Son mantra, affiché sur son site : « Une musique d’aujourd’hui pour tous. » Loin du cliché du « musicien contempourrien » indifférent de l’émotion de l’auditeur, Denis Levaillant n’a de cesse d’explorer, avec exigence et souci de penser la musique comme un lien entre l’art et le gourmand de vibrations auditives,

  • des formes,
  • des thèmes et
  • des instruments,

ce qui ne l’empêche pas d’explorer des pistes canoniques de la musique savante. Sous le titre de Passions, il regroupe trois pièces pour chœur a capella, dont la première est le Tombeau de Gesualdo. L’œuvre est interprétée par l’ensemble Musicatreize (où sévit parmi ses pairs l’ami et néanmoins excellent ténor Vincent Lièvre-Picard) et le contre-ténor Leopold Gilloots-Laforge, dirigés par Roland Hayrabedian. Vingt minutes, quatre mouvements, un texte du compositeur inspiré par le tombeau que Jacques Roubaud a écrit pour feue son épouse. Le premier mouvement est une élégie intitulée « Mourir je ne saurais ». Le texte fissuré cherche à saisir l’ineffable par

  • le regard,
  • la parole,
  • le ressassement et
  • la fragmentation.

Denis Levaillant joue sur le mélange

  • des harmonies,
  • des usages vocaux
    • (chant,
    • chuchotement,
    • travail sur les consonnes) et
  • des configurations
    • (bloc,
    • multiplication des solistes,
    • détachement du contre-ténor,
    • subdivision du chœur).

 

 

Les voix deviennent vraiment instrument et explorent la multiplicité

  • des registres (du contreténor soliste aux basses profondes grondant juste au moment de « mourir » à 4’30),
  • des nuances et
  • des sons
    • (note précise,
    • glissando et
    • parlando notamment).

L’expressivité de l’ensemble est également requise pour le blason intitulé « À l’impur à l’étrange ». Le texte y esquisse une putréfaction des éléments :

  • les mots se trouent,
  • la ruine (en)lassée se (dé)lisse,
  • les syntagmes se décomposent pour espérer exprimer, in fine, « l’indicible ».

En dépit des tentatives d’échappée vers les inaccessibles suraigus des soprani, la partition se goberge

  • de dissonances diverses,
  • d’étalements verbaux et
  • d’échanges plongeant souvent vers
    • les abysses,
    • le silence,
    • le glissement,
    • la suspension voire
    • l’inéluctable effacement.

 

 

La méditation intitulée « Et au profond s’étend » ressasse à nouveau le va-et-vient entre

  • la vision et le noir,
  • le matin et l’obscurité,
  • le perçu et le dit,
  • l’invisible et le profond.

Ainsi Denis Levaillant fait-il fructifier le titre de son disque, rejoignant ici

  • passion pour l’aimée,
  • passion de la douleur, et
  • passion qui conduit vers la résurrection ou, a minima, la ressuscitation
    • du sentiment,
    • du souvenir et par l’art,
    • de la souvenue.

Dans une partition moins onctueusement magistrale que grondante de trouvailles, les interprètes passent progressivement

  • des consonnes au chant,
  • du glissé au posé,
  • de l’assuré au glissant.

Le chœur semble quêter une unité intérieure – peut-être celle des profondeurs évoquée par le titre – sans s’abstraire des charmes

  • des registres extrêmes,
  • de la dissociation et
  • du lien polymorphe avec le soliste.

 

 

 

Le récit intitulé « La nuit en elle » repose sur une série

  • de loops verbales,
  • de questions et
  • d’échos (« tu es tuée »).

L’écriture de Denis Levaillant renforce l’impression de chambre d’écho où résonne ce que fut l’être aimé. Les

  • diffractions,
  • harmoniques,
  • frictions de timbres

participent d’une fêlure luttant mystérieusement pour une impossible réunion sans cesse rendue impossible par

  • les limites du souffle,
  • l’impermanence des sons et
  • l’infinie fatalité du silence.

C’est de cet impossible que naît la nécessité de la musique, semble nous suggérer le compositeur. Dans une mesure certaine, on ne saurait lui donner tort.


Pour entendre l’intégralité du disque gratuitement, c’est ici.
Pour commander le disque contre 15 €, port compris, c’est .

Blog