
Comme un écho offert à « Alborada del gracioso » qu’elle vient de jouer : ainsi apparaît l’Allegro de concierto d’Enrique Granados, monstruosité virtuose épicée par ses sept accidents sans compter les doubles altérations. Pourtant, en l’intégrant à sa set-list, Diana Cooper semble vouloir le débarrasser de ses oripeaux clinquants pour ramener l’épouvantail à sa substantifique moelle qui n’est rien d’autre que la musique.
- Son prélude est plus liquide qu’éclaboussant,
- son geste plus marqué par la fougue que frappé du sceau d’un sentimentalisme post-romantique (l’œuvre date de 1904), et
- sa verve mâtine l’exubérance de timides signes de tendresse en évitant d’être uni(que)ment brillante.
Loin d’écraser l’exercice de concours sous le poids des difficultés techniques au programme, la pianiste prend l’allegro au sérieux et démontre que, même quand on a dompté un étalon, on n’est pas obligé de passer son temps à le chevaucher à fond de train : on peut aussi en admirer
- la robe,
- la silhouette et
- le caractère.
Cette foi dans la musicalité de l’injouable passe par une maîtrise qui n’est jamais rigidité. La cavalière
- distribue le récit,
- en caractérise les segments,
- suggère une architecture intérieure qui captive l’attention et, de la sorte, fait presque oublier l’exploit sous-jacent qui consiste à arriver à l’écurie sans encombre.
Résultat, crinière ébouriffée, la salle hennit de plaisir à la dernière note. L’artiste prend alors la parole pour présenter la troisième sonate de Šimun-Čarli Botica, audace contemporaine que se permet l’instrumentiste, entre deux golden hits du répertoire Radio Classique – elle a bien raison. « Flashes and Glimpses », composée en 2023, revendique de marcher sur deux thèmes, l’un éclatant, l’autre suggestif. Diana Cooper nous promet qu’ils vont être
- d’abord séparés,
- puis confrontés,
- enfin concaténés.
Thèse, antithèse, synthèse, mais avec un dialogue entre la thèse et l’antithèse, en somme. La pièce en un mouvement s’ouvre sur une fulgurance trouée d’explosions graves. Très vite,
- l’instabilité,
- l’hésitation et
- l’oscillation
secouent la partition. Le paysage sonore ne nous paraît que dans l’urgence de l’éclatement ou dans le flou d’un regard myope. Même les passages intérieurs sont fragiles, troublés voire déstructurés par
- des aigus rugueux,
- des trilles jaillissantes,
- des traits explosifs et
- des accords répétés.
Un substantif s’impose : l’intranquillité. Celle-ci est
- tantôt frontalement ulcérée,
- tantôt rageusement ancrée dans la contradiction,
- tantôt songeusement baignée dans la méditation ou l’interrogation.
Diana Cooper sait articuler
- l’ébullition volcanique des geysers de notes,
- la paix jamais sereine des entre-deux contemplatifs, et
- l’excitation stimulante du faux apaisement qui augure d’une belle explosion en préparation.
Ainsi nous présente-t-elle une proposition à l’écriture rouée, qui parvient à jouir des possibles pianistiques sans sombrer dans le catalogue exhaustif de
- techniques,
- sonorités et
- astuces
propres au clavier en faux ivoire. Le résultat est
- plus visuel que mélodieux,
- plus turbulent que sonatique (au sens où, classiquement, la forme sonate se déplie souvent en ABA : thème – développement – réexposition),
- plus scénarisé qu’enjôleur.
Et pourquoi pas ? Sous les doigts de Diana Cooper, l’affaire est intéressante, même si les amateurs de musique plaisante ou d’exploration inventive – qui peuvent être les mêmes – risquent de rester sur leur faim. La promesse d’une troisième partie Chopin devrait leur permettre de tenir pendant l’entracte ou jusqu’à la prochaine notule qui bouclera ce compte-rendu !