
Depuis quelques chroniques, nous voilà fort séduit par la musique de Lucie Veillère. En attendant d’esgourder son œuvre pour piano, exposée dans un second disque, nous continuons l’exploration de ses mélodies à travers deux cycles. Premier ensemble de miniatures, Toi et moi a été composé en 1921 sur des textes de Paul Géraldy. C’est aussi l’occasion de lire un poète que nous ne connaissions que par l’hommage amusé de Ricet Barrier dans « Stanislas » (« C’était en hiver et, déjà, tombait la nuit; / quand elle arriva, je lisais Paul Géraldy »), sans doute la seule chanson de l’univers citant l’écrivain !
La première mélodie s’appuie sur « Dualisme », éloge féministe de l’importance des adjectifs possessifs et des roses dans le couple. Faux parlando, la partition offre un terrain de jeu idéal à
- une Coline Dutilleul très expressive,
- une Justine Eckhaut dotée de la souplesse et de l’adaptabilité indispensables à l’accompagnement, et
- une compositrice inspirée par le double défi impossible qui consiste à « s’aimer tout à fait bien » et à parvenir à l’exprimer.
« Méditation » tente de percer un autre mystère : pourquoi aime-t-on ? Là encore, l’écrivain a une réponse : par les « petits mots » que l’on échange – non sans humour, Paul Géraldy pose que, comme, au fond, on s’aime soi-même, « si quelqu’un vous aime, on l’aime / par conformité de goût ». La compositrice nimbe les quatre quatrains
- d’harmonies suggestives,
- d’atmosphères intérieures,
- de ductilité prosodique
particulièrement séduisantes.
« Expansion » passe à l’action et laisse le narrateur crier son amour, finalement résumé à une exclamation : « Toi ! » Coline Dutilleul ébaubit par
- sa voix chaude,
- son sens de l’incarnation et
- sa technique parfaitement tournée vers le sens du texte.
Son accompagnatrice soutient avec une clarté impressionnante ses mutations thymiques, entre
- exaltation insatisfaisante,
- rage d’aimer et
- flammes d’amour butant contre les limites du verbe.
« Post-scriptum » creuse la question du mot juste, de l’écriture et de la lecture à travers une déclaration dont l’auteur craint qu’elle ne touche pas car inopportune – on pense à la peur amoureuse qu’avait Michel Bühler du téléphone (ma voix « arrive-t-elle au bon moment / et n’es-tu pas trop occupée ? / par quelque autre de tes amants / ou par le linge à tremper ? »). Sur une ligne discrète du piano, la voix
- se glisse,
- s’élève
- hésite,
- se tait et
- resurgit,
soulignant l’habileté d’une écriture qui, précisément, prend en compte l’écrit pour le musiquer, plutôt que de partir d’une musique guindée a priori en vue d’y intégrer du texte.
Une fois de plus, Lucie Vellère stupéfie par sa capacité à
- saisir le trouble,
- suspendre le son,
- laisser l’interrogation diffracter l’évidence, bref, à
- donner de la sapidité au vivant.
C’est
- prenant,
- élégant,
- impressionnant d’inattendu.
Et là, concrètement, je crois que j’ai déjà bien assez griffonné pour aujourd’hui. On reportera le solde de ce compte-rendu dans une prochaine notule ; et si l’on doit rédiger onze ou douze chroniques au lieu des dix annoncées, ben, on va s’gêner, tu penses !
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