Anne Sylvestre. Photo : Rozenn Douerin.

Elle chante encore, soit ; mais quel âge ça lui fait-il ? Plus de quatre-vingt cinq ans. Après un gros passage à vide, comblé par le succès des « Fabulettes », Anne Sylvestre a retrouvé l’autoroute des succès. Cette année, sans nouvel album peut-être pour la première fois de sa carrière scénique, elle enflamme la Cigale parisienne pour quatre concerts complets de longs mois à l’avance. Devant des sous-vedettes qui essayent de se pavaner avant la représentation, des figures de la scène chansonnique comme Christian Camerlinck, des fidèles comme Éric Nadot, et de milliers de fans plus tout jeunes et guère métissés, la dame du disque remet son ouvrage sur le métier selon trois axes : les nouvelles chansons, les anciennes souvent moins fréquentées, et le vrai-pas-semblant.

Nathalie Miravette. Photo : Rozenn Douerin.

Le concert, organisé autour d’un instrumentarium classique pour l’artiste (piano-clarinette-violoncelle, mais avec deux pianistes pour une raison qui aurait gagné à être explicitée tant elle est musicalement injustifiée), sur des arrangements de Nathalie Miravette et Jérôme Charles, se risque aux nouvelles chansons. La chanson-titre du spectacle (« J’ai donné les manèges / à qui n’en voulait pas ») ouvre et ferme le récital, après l’antique et savoureux : « Moi, j’arrivais sans crier gare / aussi docile qu’un chardon » proféré parlando. L’audace de commencer par un inédit se paye de gros trous de mémoire que la chanteuse désamorce avec deux astuces : le prompteur acoustique aka l’antisèche, et l’humour : « Que voulez-vous ? Y a des chansons timides et qui se refusent… »
Ce n’est pas le cas des « Portraits des aïeules », première chanson féministe du tour de chant si l’on exclut la simple présence d’un quatuor exclusivement féminin autour de la vedette. Une virgule schumanienne l’introduit ; la prolonge l’espoir de ne voir permises que « les lettres d’amour ». La correspondance, au sens d’échange écrit (la lettre de « Pas difficile », les Texto de la nouvelle chanson éponyme…) et au sens rimbaldien d’image synesthésique, va ainsi tisser des fils pour faire de la parole chantée, allant « de vous à moi », le centre du motif. Pas « Zen » même pour cette drôle et récente chanson, l’artiste règle son compte à l’arrangement dont l’introduction est aussi jolie que pas claire : « On est dans le ton, vous êtes sûres ? », lance la chanteuse à ses accompagnatrices. L’humour musical prend alors les devants avec « Xavier », seule chanson du soir sur l’homosexualité (pas de trace du sympathique « Gay, gay, marions-nous ») et rare chanson ancienne tubesque proposée – signalons de suite qu’il n’y aura ni « Les blondes », ni la « Lettre ouverte à Élise », par ex.

 

 

La démarche hésitante, Anne Sylvestre, jusque-là calée à jardin contre le piano, se dirige vers cour en respectant son habitude de dire les didascalies qu’elle exécute plus ou moins. Comme au Treizième art, cela sauve une « mise en scène » superfétatoire, visant piètrement à donner l’impression d’investir l’espace. Mauvaise surprise pour l’artiste, à l’arrivée de son voyage : alors qu’elle chante « Le déluge » (« Ça coule, ça jaillit, ça fuit, ça dégouline »), une des très belles chansons découvertes lors de son précédent concert, elle tombe sur un verre d’eau vide – un trou dans le réceptacle comme dans la mémoire, sans doute. Il est temps de repartir au combat :

  • combat féministe avec « Bergère »,
  • combat économique avec « Pas difficile » qu’habillent gauchement d’inutiles motifs lumineux (on a connu Jacques Rouveyrollis plus sobre donc plus inspiré), et
  • combat humaniste pour la dignité des vieilles comme des autres (l’excellente « Violette », écho tardif à une « Maman » qui n’est pas « si bien qu’ça »), de quoi rappeler que les gens – de préférence du sexe chez Anne – ne sont pas que ce qu’ils semblent.

Tous ces combats semblent motivés par le refus de la stigmatisation et, paradoxe aujourd’hui, par le refus consubstantiel de l’obligation de vivre ensemble (« Douce maison », curieusement surtout parlée : prudence pour ménager la voix ?). Des problèmes de micro gâchent hélas la jolie « Cathédrale de papier », certes pas une chanson écolo. Elle est prudemment suivie par la chanson rigolote du « Deuxième œil » qu’accompagne le piano à trois mains et… quatre fesses, tant pis pour le Centre Chopin.

Photo : Rozenn Douerin

Comme dans le livre chromé de Perec, le lecteur qui veut faire une pause ici le peut. C’est ce que décide de faire Anne Sylvestre, soufflant avant « Texto », une nouvelle chanson qu’accompagnent seulement violoncelle et clarinette pour dénoncer cette ère où « on tape, tape, mais c’est du pipeau / Ne restent que les mots ». Ces mots, tant mieux si j’en mets trop, semblent emprisonner la chanteuse qui, dans « Maman, la chanteuse, elle m’embête », semble se plaindre à elle-même d’avoir enseveli sa vraie vie sous celle de la pseudonymée Anne Sylvestre. Cet aveu inattendu et nullement chougnard est d’autant plus touchant qu’il est enchaîné sur « Mon cœur », une chanson inconnue où le palpitant gémit d’être un oiseau dans une vieille cage qui attend d’être libéré par celui qui en a la clef. La verve féministe et anticonformiste (à l’époque) plaide pour le droit des femmes à une certaine liberté : celle d’être grosse (« Ronde Madeleine ») comme Gulliverte était grande, et celle d’être une sorcière comme les autres qui aimerait n’avoir pas même à crier : « Lâchez-moi ! »
Pour les remerciements, Anne Sylvestre cherche l’antisèche appropriée et précise : « C’est un peu long mais, après tout, c’est une nouvelle façon de faire. » Un prompteur l’aide aussi à lui rappeler toutes ces choses qu’elle a à nous dire. Les manèges tournent en rondes comme les madeleines ? La chanson nouvelette donnant son titre au spectacle revient, en gros, pour boucler la danse en bon point.

Photo : Rozenn Douerin [La photographe ne voulait pas que cette photo fût diffusée (« elle est nulle, celle-là, tu as des goûts à l’avenant », qu’elle stipule en substance), mais je la trouve égoïstement signifiante, alors bon.]

En conclusion, un spectacle forcément imparfait mais digne obstinément, porté par une dame au métier intact et au répertoire grand, subtilement choisi pour le show de l’année. Sans doute le dernier, comme il se dit depuis tant de décennies !

Là où bientôt un piano. Photo : Bertrand Ferrier.

Soit, d’une part, une jeune claviériste de l’autre monde. Genre écorchée vive incapable de surjouer mais surdouée qui bosse comme une tarée, réputée ingérable alors que superpro et plus rigoureuse que n’importe quel rigoureux, enfin musicienne capable d’illuminer la moindre partition quand elle tombe en amour avec elle (ou qu’elle doit se la taper). Soit, d’autre part, une star du piano qui accepte de se produire à l’occasion de la troisième édition du festival Komm, Bach!. Sentons, je vous prie, le groove qui se met à battre le funky beat or somethin’.

Le Cyprien Assuied de l’orgue et la Esther Katsaris du piano. Photo : Bertrand Ferrier.

Le plus important est que nous n’affichons pas de jeunes talents au fronton du festival juste pour faire mimi tout plein. Nous les balançons plein écran. Sans pitié. Beaucoup plus grands que les supposées vedettes du moment. Magie de Hollywood made in Paris.

Photo : Bertrand Ferrier

Car, oui, à Saint-André, nous accueillons des vedettes. Pas en les suppliant. Pas en leur donnant l’occasion d’une super couverture médiatique pour faire pleurer Michel Drucker. Juste en discutant avec elles au hasard d’une formule qui se prenait pour de l’humour. Et elles ne viennent pas faire leur vedette. Elles viennent faire the truc qui fucking compte : du son, du feeling et de la zizik.

Au boulot sans public mais pour lui. Photo : Bertrand Ferrier.

Après, c’est vrai, tu invites pas la star pour qu’elle dédicace des ballons à des gamins avant de se barrer en limousine puis en jet payé par son club. Faut qu’elles bossent. Hé, ça n’empêche pas de profiter de leurs anecdotes et d’être leur porte-voix et de faire des photos, j’ai pô dit ça. Mais on est déjà dans un autre concept. Pas mieux, pas pire, mein Herr. Mais pas pire, that’s a fact.

Les chaises, des Notre Père en moult langues européennes, l’autel, des fleurs, la Vierge, un piano, pas de raton laveur mais Cyprien Katsaris. Photo : Bertrand Ferrier.

Par le fait même du conséquemment, voici l’essentiel : espérer que les deux hurluberlus, histrions et, je n’ai pas peur de le stipuler avec spécificité, zozos, convoqués pour le concert de ce samedi, se connectent sur la même vibe. Nan, en musicien, on naît d’accord : pas espérer. Juste voir ce que. T’y peux rien, après tout.

Bertrand, shut up, thanx, we’re working on it. Photo : Bertrand Ferrier.

Le respect de l’une – peut-être pour les audaces, les improbabilités, la personnalité anticonformiste, la bonhommie faussement tranquille autant que pour les doigts, le palmarès et le vécu – et l’honnêteté de l’autre reconnaissant le talent de la p’tite garçonne, lui faisant toute confiance musicale et n’hésitant jamais à parler vrai, ont fait que l’espoir, comme d’habitude, était vain : en répète comme dans la vie, le bon feeling suffit, no matter why.

Bertrand, told you we’re working on it. Photo : Bertrand Ferrier.

OK, le bon feeling et le boulot. Bref, en scluzzzivité, un extrait de la répétition dont le meilleur est autant pendant qu’à la fin. Si tu trouves pas l’hyperlien à suivre wow malgré l’enregistreur de mârde, surtout pour un premier essai, vas-tu donc bien te faire lanlère. Si tu veux voir dans quel camp tu es, teste, c’est ici. Et si ça te frétille, bienvenue samedi, on t’attend, et on feint pas, les milliers de commensaux Komm, Bach! savent que l’on n’est pas sympa pour le chiffre d’affaires : on est juste heureux de partager de la musique jouée par des extraterrestres.