Gérald Genty, Théâtre de l’Essaïon, 3 juin 2017

Qu’est-ce qu’un bon concert de chansons ? Est-ce un concert parfait où tubes et découvertes séduisantes s’enchaînent, agrémentées par des trouvailles parlées qui rapprochent l’artiste du public dans une émotion où l’humour le dispute à la proximité ? ou est-ce un concert sincère, « en processus de perfectionnement », où le bricolage et les pistes d’amélioration sont assumées non pour amadouer le public mais pour rappeler que le bricolage et l’améliorable sont consubstantiels de la chanson ? On l’aura deviné, cette option est celle sur laquelle seurfe, avec ses cheveux idoines qui obsèdent tant ses mains, Mr Gérald Genty.
Gérald (pas Gérard, hein) Genty est un chanteur loufoque, auteur de deux grands disques de chansons drôles où mélodies et rythmes enjoués secouent des hallucinations auditives (« laisse pioncer clui qui dort / l’espion, c’est celui qui dort »), des approximations lui permettant par exemple de mettre son maillot de bain pour aller à l’eau, et des jeux de mots du type : « Plus j’s’rai loin des tracteurs / plus j’s’rai près d’être acteur. » (Si, c’est drôle.) Après quoi, il semble avoir eu du mal à se renouveler, ou à trouver les moyens de se renouveler – on se souvient de ce DVD où il débarquait seul, de nuit, dans un studio… comme cela semble loin ! Allié à l’excellent Sylvestre Perrusson à la contrebasse, il a tenté de poursuivre dans sa voie liminaire lors de nombreuses saisons. Ainsi, « le meilleur chanteur de tout l’étang », sans jamais se renier ni se rogner, a paru peiner à déplier son talent pour en révéler des facettes inattendues et séduisantes. Sa prestation parisienne à l’ACP Manufacture de la chanson nous avait laissé mitigé sinon chafouin : c’était souvent drôle, toujours sympathique, mais il nous manquait ce truc-en-plus, cette nouvelle chanson formidable, cette rafale d’idées inattendues, ces séquences ébouriffantes qui auraient su nous éblouir. Alerté par une publicité FB, nous voici à l’Essaïon, version Cabaret (la version plouc du côté Théâtre de la salle, même si, hélas, des sièges de cinéma ont remplacé chaises et tables qui avaient droit de cité ici). Notre inquiétude était donc grande : le zozo, désormais en solo, serait-il à la hauteur de notre persévérante admiration ?
Avant de répondre à cette question, signalons-le, entre autres, pour le cochon qui nous harcèle : nous poursuivons notre protestation contre ces salles de spectacle qui acceptent les jeunes enfants dans les récitals pour adultes (pour rappel, le présent site fut hacké après qu’il a dénoncé, outre la ridicule prestation d’Elsa Gelly, la cochonnerie d’enfants présents lors du spectacle de Michèle Bernard au Café de la danse, remarquable, et surtout la présence de parents incapables de gérer leurs trucs avec des bras lors de ce concert) : les bestioles avec deux de QI soi-disant géniaux parce que c’est des bambins, faut pas les accepter en dehors des spectacles pour enfants. Bien que Gérald ait fécondé. Et bien qu’il y ait un landau sur scène. Faut pas, c’est tout. Ils font leurs intelligents, ils crachotent des réflexions débiles qui déconcentrent l’artiste, bref, ils suscitent une forte ire et, en plein spectacle, signaler à leurs géniteurs que les trucs à côté d’eux nous brisent les noix, ça aussi, ça maltraite les cacahuètes. C’est dit.
Par exemple, M. mon chien, en spectacle, il ferait peut-être chier. Pas sûr, mais par précaution il est pas autorisé. Ben les petits sots (y compris les premiers de la classe qui cherchent à se être remarqués en riant au mauvais moment, en interagissant beaucoup et de manière inappropriée et en finissant par gratter bruyamment le siège de devant parce qu’ils s’ennuient, normal, pas conçu pour eux) et leurs saletés de parents qui trouvent ça formidable devraient, d’emblée, être éjectés. Par respect pour les ploucs qui payent leur place et aimeraient kiffer la vaillebe. Moi, par exemple.
Bon, sinon, mais c’était tout sauf un détail, quid du spectacle de Gérald ? Le soir de la finale de la Champion’s League, nous sommes une petite vingtaine à nous présenter devant le p’tit blondinet. Le principe annoncé, sous un titre jamais justifié, tient en la représentation de 38 « chansons courtes », concept popularisé mais pas né avec Wally – même moi j’en ai fait, par zamp’ en hommage à Mélanie, alors t’imagines. Intelligemment, Gérald Genty choisit de mêler chansons courtes et chansons plus longues, c’est-à-dire tradi, avec leur structure couplet-refrain. On y retrouve quelques-uns de ses plus grands tubes, feat. « Y a pas d’autruche en Autriche (si y en a une c’est qu’elle triche) » ou son iconique et conclusif « J’m’appelle Gérald, hein, pas Gérard » (qu’il élargit à Barnard et Junien, en oubliant Damian, le fils d’Alain, pas Alan, Penaud, mais bon). On en pourrait déduire que le meilleur est derrière lui. Pour les kiffeurs de chansons, c’est possible. Pour les amateurs de drôlitude en musique, ça reste une question.
Comme le Wally cité, qui espère percer en tant que chanteur sensible après avoir été facétieux, Gérald semble tiraillé. D’un côté, sa propension à l’humour potache, qui nous rend client de ses blagounettes associant jeux de mots, contrepèteries, paronomases plus ou moinssss approximatives, mauvaise foi et écarts de prononciations. De l’autre, sa volonté de se muer en chanteur « sérieux », capable de vrais moments d’émotion – par exemple en évoquant la crainte de mourir seul… même s’il tend à surligner ses idées avec des derniers couplets à notre goût superfétatoires.
On l’aura pressenti, le Gérald Genty de l’Essaïon n’est donc pas le comique de ses débuts, quoi qu’il en fasse son commerce comme en témoignent ses « chansons longues ». Armé d’une guitare électrique, de pédales de loupe, d’une mini-guitare, d’un clavier électronique, il offre un récital touchant, dont les imperfections assumées semblent trahir l’interrogation de l’artiste. Clairement, en parodiste de succès catchy et en chanteur profond, on doute de sa capacité à défier le temps.  En revanche, devant l’évidence de son talent comique, de son authenticité face public et devant son souci de rendre patente la dualité du chanteur drôle-mais-pas-que, on subodore, avec prétention mais sincérité, son besoin de coaching. Les avis d’un maître autrement plus dans la maîtrise comme Philippe Chasseloup seraient susceptibles de lui être précieux – pas pour produire un set léché mais pour optimiser ses deux pôles sans gommer la bonne humeur foutraque et spontanée qui irrigue sa personnalité et son spectacle. En même temps, devant la vingtaine de spectateurs venus l’entendre alors que le plus gros budget foutbolistique d’Europe prouvait qu’il est le plus gros budget foutbolistique d’Europe, on reste un bleu humble. On a juste la confirmation que ce mec a un talent foufou qui correspond à notre goût, mais dont on ne doute qu’il ait, hic et nunc et par lui seul, les moyens de le maximiser.
Bref, Gérald, n’oublie pas que, comme beaucoup d’entre nous mais avec talent, toi, tu n’es pas là que pour décorer, hein, ou que pour des Coréens !
Jusqu’au 29 juillet à l’Essaïon, les vendredis et samedis à 21 h 30. Rens. ici.

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