Jann Halexander, « Ah ! vous dirais-je ? »


Jann Halexander, que les habitués de cette cyberfeuille de notes n’ignorent plus (au moins depuis 2014 !), surtout depuis qu’il leur a proposé d’être quelques promesses de leur zizi à cause d’un parolier saugrenu – Jann Halexander, disais-je, c’est ça.

Mais aussi ça.

Et, cette fois, ça.

Bref, amateurs de pureté, vous risquez d’avoir manière de problème avec Jann Halexander : non seulement ce musicien est artistiquement polycéphale, mais on ne peut pas faire sa p’tite tambouille avec ses chansons. Son travail est à l’image du bonhomme, consubstantiellement métissé. Depuis une quinzaine d’années, il se prend en bloc. Se revendiquant de la chanson française façon Anne Sylvestre et de la variété versant Mylène Farmer, les fredonneries de l’olibrius picorent là où les-chanteurs-français-faisant-de-la-chanson-française ne vont pas. En témoignaient son précédent disque de rare boots et reprises, et sa galette d’excellents remixes. En témoigne aujourd’hui son nouvel album, Ah ! vous dirais-je ?.


Dans ce tout frais Ah ! vous dirais-je ?, on distingue trois types de titres, et non l’inverse (« trois titres de types », ça ne voudrait rien dire) : un, des chansons sur fond de rythmique synthético-planante (« Lost in Fort-de-France », « Laure et Frédéric ») ; deux, des instrumentaux (« Comptine d’amour », « La ballade de Laure & Frédéric ») ; trois, des titres des chansons piano-voix, éventuellement agrémentées de cordes synthétiques (« Ah, vous dirais-je ! », « Sa peau noire », « L’Éléphant du destin », « Mesdames et messieurs », « Un dimanche à Vieil-Baugé »). Ceux pour qui la boîte à rythme est une hérésie éviteront donc soigneusement les pistes 4, 6 et 7, soit un tiers du disque. Les autres poseront la question : mais l’accompagnement fait-il la chanson ? En clair, les chansons avec boîte à rythme sont-elles structurellement différentes des autres ?
Admettons cette hypothèse, ne serait-ce que pour avancer.
Oui, admettons qu’une autre typologie est possible. Plusieurs autres, en vérité. Cela confirme notre diagnostic liminaire : avec Jann Halexander, on ne peut choisir. Il faut prendre d’un bloc ses chansons paysagères (« Fort-de-France », « Vieil-Baugé »), ses petites histoires (« L’éléphant », « Laure »), et ses textes dont on n’est pas sûr de comprendre le sous-texte (« Ah ! vous dirais-je ? », « Sa peau noire »). Chez Jann Halexander, il y a d’abord une indécidabilité du genre dont la voix use et, pour les tenants d’une justesse corsetée, abuse parfois à force d’attaquer les notes en dessous par des tremplins vocaux (les fameuses « diphtongues sur les voyelles », qui font partie de la marque de fabrique du chanteur, un peu à la Philippe Chatel). Il y a ensuite un savoir-faire qui séduit même quand « on ne comprend pas tout » puisque, comme le chante Véronique Pestel, « la musique est là pour ne pas qu’on s’ennuie », tant dans la chanson bien piano-voix à l’ancienne que dans les ballades façon trip hop. Il y a enfin une volonté de ne pas gommer les excès dans lesquels l’interprète se précipite presque avec lubricité (longues tenues de voix en fin de chanson, par exemple, ou rajouts de postludes qui semblent parfois plaqués – dernières 80 secondes de « Laure », dernières 40 secondes de « Mesdames et Messieurs », fin de « Vieil-Baugé » qui dilue la jolie aquarelle dessinée jusqu’alors). Tout se passe comme si l’artiste voulait se défier lui-même et rejeter d’emblée les reproches sur le thème du « tu n’es pas allé jusqu’au bout de tes idées ».


En trente minutes, minibonus compris, Jann Halexander réduit en cendres les moindres soupçons de tiédeur. Ni chanteur à textes proprement dit (« L’éléphant », sciemment naïf jusque dans les paronomases, contraste avec les fulgurances du style : « La peur de la mort ne s’improvise pas » ou « La vie est un destin auquel on assiste »), ni compositeur au brio exacerbé (« Comptine », dont on apprécie les dissonances mais dont la construction linéaire par enchaînements d’accords peut ne pas emporter entièrement l’adhésion malgré le défi accepté par un chanteur coupé de sa voix), l’artiste assume dans ce disque sa polymorphie donc sa spécificité. Il n’est pas métis, au sens où un métis serait synthétique : il est plusieurs. L’aimerait-on exclusivement trip-hopien ou techno comme il sut l’être dans de brillants remix ? Furieux de cette vision réductrice, il fracasse dans nos esgourdes un titre marqué par un son de piano bastringue. Le souhaiterait-on sain chanteur aux titres aboutis ? Il conclut sur une esquisse à la justesse défaillante, pied-de-nez ironique aux disques surproduits ou vocodés d’où rien ne dépasse.
Bref, pour apprécier Jann Halexander, on ne peut choisir, vous l’aurez compris, il faut oser accepter le tout : ce qui séduit, ce qui dépasse, ce qui accroche, ce qui interroge. Sans forcément renoncer à ses préférences, mais en se rendant compte que, chez cet artiste, c’est le multiple qui fait la spécificité, l’originalité et la raison d’être écouté. Pour information, l’album est en vente sur les sites de téléchargement, et l’artiste sera en concert les 3 et 4 novembre au Théâtre du Gouvernail – ce sera la meilleure introduction à cet énergumène roué de la chanson française… mais pas que (rens. ici).

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