Tristan Pfaff, « Voltiges II » (Ad Vitam) – 3/5

Première de couverture

Ceux qui ont sué sang et eau sur « Doctor Gradus ad Parnassum » ou « Golliwogg’s cake-walk » dans leurs primes années et en sont restés là, par épuisement ou par vengeance contre leur bourreau, estimeront peut-être curieux qu’un spécialiste de la pyrotechnie digitale glisse une œuvre de Claude Debussy dans un programme explosif. C’est que Claude de France ne s’est pas contenté d’un coin pour les enfants. Il a aussi dégagé un vaste coin pour les adultes et, parmi les vacheries superbes qu’il a concoctées pour les pianistes à plusieurs dizaines de doigts, « L’Isle joyeuse », seconde œuvre originale du programme pfaffique, se pose là. Son sens officiel, s’il doit exister, est nébuleux car moult notices souhaitent sous-titrer la pièce.

  • Le principal storytelling en fait une transcription synesthésique du Pélerinage à l’île de Cythère d’Antoine Watteau.
  • Un autre narratif la relie à la période où, quinze ans plus tôt, Claude mélodisait Paul Verlaine.
  • Une troisième hypothèse affirme que, si l’isle est joyeuse, c’est que les amours du compositeur avec Emma Bardac, qui a fricoté tant avec lui qu’avec Gabriel Fauré, étaient au top moumoute.
  • Une quatrième explication suggère que…

Pfff, que les musciologues se chamaillent entre eux, ça leur fera une occupation ; nous nous contenterons de let the music play, comme chantait Calvin Russell, c’est pas si pire. « L’isle joyeuse » s’ouvre en La sur une trille mouvante, à exécuter comme « quasi una cadenza ». D’emblée, l’interprète marque son territoire :

  • digitalité,
  • nuance,
  • accents,
  • maîtrise de la pédale de sustain,

tout cela sent la régalade. La habanera « modérée et très souple » charme par la précision du mécanisme adjoignant à la rythmique binaire de la mesure le motorisme têtu des triolets de doubles croches.

  • L’étagement éclairant des voix,
  • l’impressionnant fondu-enchaîné des changements d’intensité, et
  • la capacité à associer le mystère hypnotique d’un clapotis ou d’un sang qui pulse avec les à-coups d’un ressac ou d’un coup au cœur

ébaubissent et, paradoxalement, détachent rapidement l’écoute du seul contexte du disque, lequel fait que l’on attend du virtuose une succession d’effets wow. Le passage à 3/8 associe à nouveau ternaire (main droite) et binaire (à gauche), suggérant un bouillonnement intérieur frisottant la moustache de l’ineffable – je sais, mais je tente quand même. La résurgence du premier motif crée du liant dans cette fausse rhapsodie où l’allant rythmique dissimule habilement des changements discrets (quintolets de doubles dans une mesure à trois temps), rappelant la polymorphie de la virtuosité : celle-ci est

  • digitale (faut jouer les notes),
  • conceptuelle (faut comprendre la partition pour placer le son) et
  • musicale (faut faire en sorte que, mis bout à bout, les mots du compositeur forment une histoire intelligible, captivante et racontée de manière séduisante).

Or, sur cette isle joyeuse il y a

  • de la clarté,
  • de la vitalité,
  • de la fougue,
  • de l’urgence,
  • de la tonicité,
  • de la variété et
  • du mystère.

Partition passionnante, interprétation saisissante, et petit plaisir en prime : les dingues de transcriptions secouées seront heureux de basculer sans reprendre souffle sur le remix du « Largo al factotum » forgé par Grigory Ginzburg à partir de l’air de Gioachino Rossini extrait du Barbier de Séville.
De l’indication « Allegro vivace », Tristan Pfaff a surtout retenu la seconde partie… du point de vue du tempo. L’esprit, lui, est franchement allègre :

  • appogiatures façon catapultes pour projeter les notes,
  • enchaînement d’accords qui invitent à la joie de voir le factotum débouler,
  • contrastes d’intensité mettant en scène sonore l’arrivée du bouffon

parent l’incipit de couleurs vives. Comme disait ma prof de piano, « allegro, ce n’est pas un tempo, sinon on mettrait « noire = tant » ; allegro, c’est un état d’esprit ». Certains l’ont, d’autres non. Tristan, lui, l’a, il l’a, il l’a, toutou, toutou.

  • Staccati élégamment bondissants,
  • sautes de registres finement réalisées,
  • friction ternaire / binaire faussement déséquilibrée,
  • itération des accords nettement rythmée

caractérisent une interprétation qui a l’élégance d’éviter tout surjeu et, Dieu au moins soit loué, toute minauderie. L’association entre

  • rigueur et souplesse de la battue,
  • précision de la mélodie et jubilation des débordements quasi gershwiniens (premier geyser aux mesures 50-51, vers 0’48) voire des glissendi direction les abysses (1’30) ou le septième ciel (2’30),
  • ciselage des traits gratuitement virtuoses et profondeur acoustique offerte par la pédale de sustain

fonctionne à merveille. La réussite de la partition tient en grande partie à une astuce : ne pas cliver énoncé du thème et doubles spectaculaires, mais faire coexister la récurrence presque simple du motif connu avec des explosions digitales particulièrement savoureuses.

  • Polyphonie orchestrale,
  • foucades brillantes,
  • art de fondre au même creuset
    • rugissements et sautillements,
    • métronomie et accélérations à la Speedy Gonzalez,
    • usage privilégié des médiums pour les passages presque calmes et élargissement soudain des registres pour les passages plus spectaculaires

envoient le pâté attendu.

  • La joie de reconnaître un tube sympa,
  • la capacité à le faire sonner avec des paillettes plein les portugaises et, peut-être aussi,
  • le choix d’une certaine fidélité pour la colonne vertébrale (notamment l’option de ne pas recourir à des modulations pour jouir à fond de l’immédiateté de la tonalité d’Ut)

parent cette transcription de tous les atouts utiles et nécessaires pour que brillent

  • l’interprète,
  • l’arrangeur et
  • la musique.

De quoi headbanguer à s’en chatouiller les cervicales en attendant de valser avec Faust et de profiter de la fantaisie d’une Mary Poppins – ce qui fera l’objet d’une prochaine notule !

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