
Oui, bientĂ´t, tout sur ce jeunartiss. Ou presque.

Troisième chronique autour de l’Å“uvre de Bernard Reichel, cette notule est l’occasion de dĂ©couvrir un peu plus la part orchestrale de ce compositeur suisse, après une Ă©vocation de son travail pour orgue et une autre de son travail pas-que-pour-orgue.
En guise d’apĂ©ritif, Intrada (1945, 6′) fait rĂ©sonner cordes et cor pour l’Ă©noncĂ© du thème. Clarinette et hautbois dialoguent ensuite avec les cordes. La pièce s’articule autour des ensembles et des duos entre cordes et bois, basson inclus bien entendu. Le compositeur fait l’effort de garder en Ă©vidence le thème qui, ainsi, paraĂ®t comme une vĂ©ritable colonne vertĂ©brale, non comme un prĂ©texte. Des Ă -cĂ´tĂ©s surgissent grĂ¢ce aux bois, parfois soutenus par les cordes. Jusqu’Ă la rĂ©solution en suspens, une Ă©nergie oscillant entre lĂ©gèretĂ© pĂ©tillante et solennitĂ© sourd des notes rĂ©pĂ©tĂ©es, des tenues Ă©nergiques et des montĂ©es harmoniques.
D’un seul tenant, la Pièce concertante pour flĂ»te et orchestre (1953, 16′), dirigĂ©e par le fiston-altiste Daniel, illustre dès son titre la tension propre au compositeur entre maĂ®trise de la science traditionnelle de la composition et volontĂ© d’y fomenter sa griffe personnelle. Une introduction Ă©nigmatique commentĂ©e par le cĂ©lesta est rĂ©investie par le soliste et les cordes, cÅ“ur de l’orchestration reichĂ©lienne. Raymond Meyland tĂ¢che de rendre au mieux la polymorphie de son rĂ´le : tantĂ´t leader, tantĂ´t accompagnateur privilĂ©giĂ© des collègues tuttistes. SĂ©duit cette capacitĂ© Ă dĂ©velopper une idĂ©e de façon multiple tout en gardant le motif prĂ©gnant, l’instituant fil conducteur susceptible d’accueillir et de guider l’auditeur.
Une maĂ®trise remarquable des diffĂ©rents modes (tonalitĂ©, mais pas que) aguiche l’esgourde, d’autant que les cordes et les percussions roumaines interviennent avec intention. Vers le mitan, un sursaut d’Ă©nergie secoue l’orchestre, proposant une dĂ©rive harmonique seyant Ă la chaleur du son soliste. Tensions et variations d’humeur animent alors la pièce. L’opposition entre cordes et cors activent provisoirement les frictions. La flĂ»te, volontiers virtuose, exacerbe les Ă©changes, dans une atmosphère fluante que l’orchestre, audiblement motivĂ© bien dirigĂ©. La dernière partie est lancĂ©e par le cĂ©lesta, qui associe le soliste aux bois et aux cordes, base de l’orchestration reichĂ©lienne.
Les deux grands morceaux suivants morcellent le quart d’heure en suite. La première Suite, habilement dirigĂ©e par le fils-de, commence sur les deux mĂªmes notes que le morceau prĂ©cĂ©dent. Elle enquille des danses historiquement exotique, en s’inspirantd’un projet scĂ©nique autour du Conte d’Ă©tĂ©. Les PrĂ©paratifs dans le chĂ¢teau, avec piano s’il vous plaĂ®t, s’ouvrent sur une sĂ©rie d’accords nĂ©o-mĂ©diĂ©valisants. S’y exprime l’essence – autant que l’inculte que nous sommes le suppute – de Bernard Reichel : connaissance des codes qui ring a bell aux auditeurs, et souci de les dĂ©passer. En clair, on entend de quoi que ça fait rĂ©fĂ©rence Ă , et on se rĂ©jouit que le compositeur contemporain ajoute son KetchUp Ă la chose, mĂªme si on n’aime pas la sauce tomate sucrĂ©e – c’est une image, une expression. Les diffĂ©rences de nuances sont bien rendues, comme la solennitĂ© de la Marche nuptiale, plus martiale que nuptiale (mais je ne me suis pas mariĂ©, ça peut jouer). La Sarabande, enchaĂ®nĂ©e, rĂ©sonne de solennitĂ© – ça veut rien dire, mais j’aime bien – avant que la Danse des pages ne virevolte avec l’ironie de la musique parodique, tambourin en tĂªte, surtout dans les cinquante premières secondes avant qu’un dĂ©veloppement reichĂ©lien ne prenne la suite (ha-ha), puis qu’une troisième partie ne renoue avec la parodie.
Un bref Intermède remet le langage reichĂ©lien – entre harmonie consonante et mutations mimĂ©es par la tenue des violons 1 – au centre de la question. La Danse des fauconniers et archers – transcrite pour les amateurs de lecture digitale comme Danse des lauconniers – renoue avec la parodie brillante chère au compositeur qui, quelque crĂ©ateur qu’il soit, n’oublie jamais de rendre hommage aux prĂ©dĂ©cesseurs donc aux langages musicaux d’antan, tout en dĂ©montrant sa propre maĂ®trise de l’art. Le grand mouvement final, intitulĂ© quasi alla Satie – avec lequel Bernard Reichel ne devait guère avoir Ă faire, Ă part partager quelque poire sportive – quelque chose comme « Danse gĂ©nĂ©rale en forme de danse fantasque », sorte de valse entrecoupĂ©e de passages binaires. L’orchestre, sous la direction du fils-de tĂ¢che de rendre la fraĂ®cheur de cette composition ravissante de maĂ®trise et de modestie. Les respirations soulignent la qualitĂ© des musiciens roumains et leur souci de donner Ă entendre la musique fors leur propre participation – et fors la digne prise de son de Cornelia Andreescu.
La Suite pour orchestre de chambre (1969, 15′) s’ouvre, avec la rigueur suisse de, eh bien, rigueur, sur un PrĂ©lude. Le livret nous apprend que la suite « se compose de cinq morceaux formant un ensemble », ce qui nous aide hypervachement Ă entrer dans la musique de Bernard Reichel – faut pas laisser les compĂ©tents incompĂ©tents Ă©crire des trucs, c’est souciesque. Les cordes se taillent la part du lion, tandis que les bois se taillent la part des forĂªts. Le « ModĂ©ré » qui suit tente d’Ă©quilibrer la donne, articulant l’Ă©change entre solistes et tuttistes jusqu’Ă la suspension offerte par les clarinettes. Le remarquable Scherzo vibrionne, cors compris, autour d’un motif concis comme les aime le compositeur, maĂ®tre ès Ă©criture mais viscĂ©ralement, structurellement, philosophiquement piètre dĂ©veloppeur de mĂ©lodies (et pas que parce qu’il portait de grosses lunettes, non). La MĂ©ditation s’organise autour d’une seconde mineure qu’il s’agit d’orchestrer – bref mais formidable moment – et ce « formidable » est dĂ©diĂ© au lecteur qui tantĂ´t vitupĂ©ra contre mon emploi contemporanĂ©iste du terme. Le Finale prĂ©tendument allegro est certes Ă©lancĂ©, mais Ă©lancĂ© alla Reichel : il s’articule autour des trois notes d’une tierce. L’Ă©nergie, excellemment rendue par les musiciens que galvanise Modest Cichirdan, se cristallise autour des timbales qu’aspirent in fine les cordes.
En conclusion, voilĂ un disque qui associe le savoir-Ă©crire pour orchestres de Bernard Reichel et la substance dudit Bernard Reichel, autant que nous la puissions jauger. Rigueur, maĂ®trise et efficience sont les maĂ®tres-mots qui nous paraissent sourdre de ce disque. Par consĂ©quent, oui, nous en pouvons conseiller l’acquisition car ce n’est ni strictement parodique (du faux mĂ©diĂ©valisant) ni ennuyeusement – si si – technique. Bernard Reichel tient les deux cordons de cette bourse musicale. Il sait Ă©crire, mais il est aussi un crĂ©ateur avec sa propre substance. Cette tension entre biensĂ©ance et prĂ©sence harmonique fait une partie du prix de ce disque Ă la fois agrĂ©able – c’est tout sauf une critique – et intĂ©ressant.
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Tout arrive, nous sommes allĂ©s voir une fille de. Tant pis si cela choque, on attend le procès : sans en prendre une, il nous faut le rĂ©vĂ©ler aux ignorants de notre trempe, Ariane Dubillard n’est rien d’autre que la fille du Roland. D’oĂ¹ son nom, prĂ©cisĂ©ment : Ariane Dubillard. On aurait pu se douter, mais bref, le fait est que Roland Dubillard est la substantifique moelle, fort rabelaisienne, du spectacle que la dame a jouĂ©, Ă©ditĂ© aux Ă©ditions Camino verde, et qu’elle remixe pour l’occasion avec un prĂ©lude flash forward inĂ©dit. D’oĂ¹ le titre, Ma chanson de Roland. Comme quoi, tout cela est finement pensĂ©, quoique jamais trop intellectualisĂ©.
Aussi, dans la prĂ©sente notule, tĂ¢cherons-nous de montrer que, conformĂ©ment Ă ce « requiem pour violon et marteau » Ă©voquĂ© en ouverture des Diablogues, oĂ¹ la rencontre des deux protagonistes est Ă©voquĂ© comme un moment cognant voire dĂ©chirant, la suscitation, la rencontre et la sĂ©paration arianiques tournoient autour d’un substantif : l’insaisissabilitĂ©. Soit, stipulons-le aussi sec : que ceux qui en dĂ©duiraient que, du coup, c’est un spectacle chiant dĂ©chiantent de suite. La comĂ©dienne est formidable, la griffonneuse est douĂ©e, la chanteuse est rouĂ©e, la mise en scène de Michel Bruzat n’est pas toujours claire (principe de l’escabeau, rĂ´le des multiples verres d’eau…) mais n’en fait pas trop ; bref, ce spectacle est une joie. Mais bon, si on commence comme ça, on est encore plus sĂ»r que d’habitude que personne lira la suite. Tant pis, on aura au moins Ă©crit la fin avant le dĂ©but, c’est cohĂ©rent avec l’objet dĂ©crit ici.
Car, oui, c’est ainsi – la fin avant le dĂ©but – que commence, alla Philippe Chatel (« Est-ce la fin du dĂ©but ou le dĂ©but de la fin ? Nous, on dit que F-I-N, ça ne veut pas dire fin »), Ma chanson de Roland. En effet, la comĂ©dienne s’aperçoit ex abrupto qu’elle a bien remerciĂ© poliment les zozos, mais itou oubliĂ© de « faire le dĂ©but ». Or, le dĂ©but, pardon pour la dame, ça date. Façon AmĂ©lie Nothomb, elle Ă©voque sa vie Ă six mois. Puis la vie avec Babar-Roland. Puis la mort de Nicole, la maman. « Elle s’est tuĂ©e ce matin. Non, elle ne reviendra plus. En gĂ©nĂ©ral, c’est dĂ©finitif. » (Soyons imprĂ©cis : toutes les citations sont faites « approximatif », selon la terminologie higelinienne, car nous n’avons point le texte sous les opercules enlunettĂ©s.)
Peut-Ăªtre inspirĂ©e par l’humour astiĂ©rique, spĂ©cifiquement percevalien, la dame raconte comment, Ă six ans, elle Ă©tait partagĂ©e d’une grand-mère Ă l’autre : trois nuits chez mamie, trois nuits chez grand-mère (on s’y couche Ă 23 h, comme quoi faut pas se fier aux appellations, c’est comme les vins) ; ou quatre nuits chez mamie, cinq nuits chez grand-mère, deux nuits chez mamie, une nuit chez grand-mère, etc. Sur ces entrefaits mathĂ©matiques, la chanson de « la pauvre petite fille » entraĂ®ne l’arrivĂ©e de l’accordĂ©on dont, par principe, nous devons dire du mal mĂªme si, en dĂ©pit de notre peu de goĂ»t pour l’instrument, nous devons reconnaĂ®tre la pertinence des interventions et de la prĂ©sence concentrĂ©e de SĂ©bastien Debard.
Ariane est une crĂ©atrice. C’est notamment l’inventrice de la pastille pour rire. Si, la pastille pour rire, chacun connaĂ®t ou pourrait connaĂ®tre : tu suçotes une pastille Vichy en tant qu’elle est une pastille pour rire, tu ris, ça devient une pastille pour rire. Bref, plus tard, inspirĂ©e par « Avec l’ami Bidasse » qui, au moins par son dĂ©but, sonne comme du Mozart et du Schubert, la damoiselle compte Ăªtre – affirme-t-elle après l’Ăªtre devenue – une vraie chanteuse allemande. Et pourquoi pas ? En vrai, rien n’existe. La pastille Vichy peut se ririfier. L’ami Bidasse peut se classifier. La nuit, la pluie, on les peut sĂ»rement photographier. On peut rĂªver de tout maĂ®triser. Illusion, bien sĂ»r. Mais l’illusion, ç’a beau Ăªtre pourri comme le velcro, on s’y accroche. Jusqu’au jour oĂ¹, pof, velcro et illusion cèdent, et l’on dĂ©gringole. Un exemple ? « Quand je suis nĂ©e, stipule la narratrice, j’Ă©tais pareille Ă l’Ă©tĂ© ; mais tout a fondu comme neige. » En vrai de vrai jurĂ© crachĂ©, rien ne dure, mĂªme le mou. Tout s’effrite, et pas que chez McDo – et je crois que, en matière de jeux de mots laids, on est comblĂ©.
Pour autant, ne dramatisons pas, Ariane vit quand mĂªme rue du Bac, y a pire zoo Ă Paris. Avec la nouvelle compagne de Roland, mais quoi ? La quinzagĂ©naire assume de se confronter Ă l’insaisissabilitĂ©, il est temps, quand mamie-la-pas-rigolote s’y reprend Ă trois fois pour trouver son prĂ©nom. Quelque chose lui Ă©chappe. La vie, sans doute. Comme quand papounet est bourrĂ© et sous mĂ©doc et qu’il n’est plus lui-mĂªme, illustrant l’insaisissabilitĂ© des gens, après maman qui s’est dĂ©filĂ©e – insaisissabilitĂ© des femmes.
Pareil pour mamie, qui meurt Ă 19 h 30 : insaisissabilitĂ© des vivants, ces gens très particuliers. Ariane elle-mĂªme en personne est une jeune femme blonde « très violente et très calme » : insaisissabilitĂ© de soi. Ă€ la magnifique punchline de la folle Mama BĂ©a Tekielski (« Ta main, comme une hirondelle, qui dessine un printemps Ă©trange »), la narratrice rĂ©pond par l’Ă©vocation d’un « petit doigt toujours en marge, comme toi ». Ben oui, insaisissabilitĂ© du corps. Prolongeant ces caractĂ©ristiques, le cÅ“ur aussi se met Ă l’insisassibilitĂ©. Roland n’est-il pas Ă©voquĂ© Ă travers son goĂ»t pour Juana, « la ralentie » d’Henri Michaux qui, jadis, n’avait « qu’Ă Ă©tendre un doigt ». Insaisissable comme une drogue, que ledit Henri n’a pas nĂ©gligĂ©e, l’hĂ©roĂ¯ne s’enfuit loin de son père (« au sixième ») sans pour autant s’Ă©chapper : « Quoi que tente un Å“uf dans son aĂ©rodynamisme, il reste un Å“uf », pontifie avec humour Roland.
Peut-Ăªtre, au fond, ne reste-t-il que deux vĂ©ritĂ©s : l’Ă©lĂ©phant est irrĂ©futable ; et seul l’Å“uf, aussi rapide et futile fĂ»t-il, peut Ăªtre saisi.

Ă€ mesure qu’Ariane s’Ă©mancipe, se dĂ©veloppe la correspondance qu’elle nourrit avec Roland, signe et revendication de l’insaisissabilitĂ©. Elle est libre un max, en hauteur dans son sixième, et pas que l’arrondissement, comme en longueur – par exemple en Asie. Devant son insaisissabilitĂ©, Roland vitupère tendrement : « Six mois, Ă mon rythme, ça fait douze » ; « Je voudrais savoir ce que nous sommes devenus » ; « Je ne t’Ă©cris pas beaucoup car t’Ă©crire me fait souvenir que tu n’es pas là  »… Pourtant, l’affaire n’est pas que distance : comme sa mère qui avait des absences dans le pied, id est un tempĂ©rament voyageur, Ariane imite le chanteur qui affirme « respecter ceux qui racontent des histoires » tout en prĂ©fĂ©rant raconter des gĂ©ographies – elle s’enfuit car « il y a trop d’histoires, ici, j’ai besoin de gĂ©ographies ».
Ça tourne court quand elle donne cours car elle sĂ©vit « dans une salle de glace : il fait – 25° ». La victoire de celle qui cultive un look alla Marie-Aude Murail et un chant façon Michèle Bernard ? « En Chine, dĂ©sormais, je passe inaperçue. » Insaisissable, oĂ¹ qu’elle soit. La phrase qui sert de baseline au spectacle (« J’ai assez grandi, il me prend l’idĂ©e de naĂ®tre ») prĂ©cède le tout meilleur moment : concatĂ©nant des Ă©vĂ©nements, l’artiste associe la Hochschule de Francfort, Molière, Marivaux, Jean-François, oubliant au passage de donner des nouvelles du hĂ©risson Ă©voquĂ© tantĂ´t, ce qui est un peu triste. Ce flash forward est formidable, mais c’est aussi un pivot qui, en quelque sorte, prĂ©cède le deuil du hĂ©ros, le papa. D’ailleurs, il anticipe sur la chanson de Roland annonçant : « Je l’ai rencontrĂ©e Ă la foire du TrĂ´ne, et ça ne m’a rien fait. » Ledit Roland en fait un AVC. InsaisissabilitĂ© que pointe la fille car « tu es vivant et tu me manques ». Au fond, vivre comme mort, s’insaisissabiliser soi-mĂªme, est-ce un genre que l’on se donne… ou un judicieux dĂ©genre qui dĂ©range ?
Prolongeant ce genre de prĂ©occupation en Ă©cho Ă un BarthĂ©lĂ©my Saurel qui se demande : « L’eau sait-elle que la vapeur, c’est elle ? », Ariane s’interroge : « Qui sait nager mieux que l’eau ? qui sait aussi se noyer mieux qu’elle ? » Dans ce monde fluant, flou, liquide, la narratrice aimerait ne pas augmenter du choix des poses le poids des choses. ConcernĂ©e mais pas prĂªte Ă se laisser cerner, elle s’Ă©vapore, dĂ©couvrant « de nouveaux quartiers, de nouveaux Franprix », assumant prĂ©fĂ©rer « les rallongis aux raccourcis », et osant se rĂ©volter contre les camisoles chimiques : « Les mĂ©dicaments, c’est nul. On ferait mieux de se parler et de s’allonger tout nus dans le noir. » On pense Ă feue Maurane s’adressant Ă Arnould-son-pianiste : « J’aime quand tu me vĂªts en toute nue, quand je suis toute nue avec toi, quand nous sommes tout nus tous les deux, je crois que le message est passé » (et la dame ajoutait « il s’en fout complètement »). Mais voilĂ , ces fuites vertigineuses finissent par donner le vertige. MĂªme la belle Ariane en perd le fil : « Je ne sais plus oĂ¹ je suis ni oĂ¹ je dors », revers de l’auto-insaisissabilitĂ©. La fragilitĂ© de l’opposition entre histoire et gĂ©ographie frappe derechef quand l’hĂ©roĂ¯ne, fors toute pose, affirme que « le seul endroit oĂ¹ je veux m’installer, c’est l’instant ».

Gardienne d’une maison dont les proprios juifs sont partis « dĂ©finitivement en vacances » Ă l’hospice, elle tombe amoureuse de l’Ă©difice. L’occasion de claquer quelques punchlines Ă sa façon, comme « L’amour s’en fout des barres d’immeuble » ou « Je fais provision de provisoire ». Ce qui ne prĂ©serve pas Roland, Ă©phĂ©mère donc Ă©ternellement insaisissable : « Le mot toujours restera pour toujours dans ta voix qui dit toujours », affirme la fistonne. Or, elle se met curieusement Ă bĂ©gayer quand elle Ă©voque l’aphasie de son père, comme Romain Didier, au CafĂ© de la danse, affrontait son trou de mĂ©moire au moment de chanter – non, pas « Elsa Haimer » mais « AmnĂ©sie », une chanson dont, prĂ©cisĂ©ment, le refrain gĂ©mit : « Ram’nez-moi d’vant un papa… Non, c’est pas lui. »
Ainsi, l’insaisissabilitĂ© se renverse. Celle de la fifille devient celle du papa. Le regard le reconnaĂ®t quand, dans la maison de l’Essonne acquise sous la houlette de Maria (et enfin appelĂ©e « La SaucĂ©e »), on met un couteau Ă droite de l’assiette du patriarche comme si on ne savait pas qu’il serait incapable de s’en servir. Dès lors, comme si l’insaisissabilitĂ© Ă©tait intĂ©rieure, on rĂªve que les noyaux des pruniers se souviennent des fleurs. Comme si l’insaisissabilitĂ© Ă©tait contagieuse, « à la fin, tu Ă©tais devenu une transparence et nous-mĂªme, Ă vivre autour de toi, nous avions fondu ». Comme si l’insaisissabilitĂ© Ă©tait elle-mĂªme illusion insaisissable, le disparu paraĂ®t « toujours vivant quand je ferme les yeux, et aussi quand je ne les ferme pas. »
Décidément, ne les fermons pas, ces yeux intérieurs, mais sachons nous endormir dans la beauté des choses que nous réussîmes à construire, échafauder, imaginer, espérer, transcender, fomenter voire, parfois, vivre.
Une excellente actrice est Ă saisir au ThĂ©Ă¢tre des dĂ©chargeurs jusqu’au 15 juin, du mardi au samedi. C’est un moment qui n’est certes pas destinĂ© aux seuls connaisseurs de Roland Dubillard ou aux amateurs de thĂ©Ă¢Ă¢Ă¢Ă¢Ă¢tre drĂ´Ă´Ă´Ă´Ă´lement rĂ©fĂ©rentiel. C’est une proposition qui associe humour, talent, savoir-faire et intelligence, entre thĂ©Ă¢tre, chanson, mĂ©moires, hommage et truc-spĂ©cifique-Ă -Ariane-Dubillard.
En fait, c’est un peu comme un clavier au moment de composer le prochain Goncourt. On se dit que vingt-six lettres, c’est au moins une douzaine de trop, et puis on s’y fait au point de ne s’en pouvoir passer. L’actrice, l’auteur et la chanteuse vont sans doute encore densifier ce riche spectacle dont quelque fan de l’Ă©ternitĂ© façon Allen pourrait dire que, mĂªme si on accroche de bout en bout, passĂ© le flash forward, il peut sembler, en l’Ă©tat, peut-Ăªtre un peu long, surtout sur la fin qui ne rĂ©pond pas vraiment Ă l’accroche liminaire. Toutefois, dès la première (pour laquelle, prĂ©cisons Ă l’intention de nos lecteurs, nous avons payĂ© notre place), il semblait dĂ©jĂ tellement prĂ©cieux que l’on le peut recommander, pour ce que vaut ou vache ce genre de louange, avec enthousiasme et, comme Ă©crivait Roland D., « plus facilement qu’une migraine et sans aspirine – comme l’existence » mais en mieux.
Pour rĂ©server, c’est ici.

Ceci n’est pas un rĂ©cital. Ou alors, juste par la bande. Bien plutĂ´t, ceci est une audition de fin d’annĂ©e – disons la mise en examen versaillaise d’une artiste ukrainienne dĂ©sormais sise en France. Ce soir de mai, la miss, transcrite tantĂ´t Oleksandra, tantĂ´t Olexandra, dans la bio d’un programme mal traduit en français, passe son Ă©preuve de fin de master dans les locaux chic de l’Association internationale Dimitri Chostacovitch. Comme il sied, ce qui ne rend pas le geste moins apprĂ©ciable, les siens ont souscrit Ă la tradition associant bulles et dernier diplĂ´me – mĂªme si, au dĂ©but de son rĂ©cital mastoc, accompagnĂ© par le pianiste-chef-orchestrateur-compositeur David Jackson, on imagine que la future diva n’avait pas le cÅ“ur Ă la lĂ©gèretĂ© festoyante.
Le programme s’ouvre sur les « Chants et danses de la mort » composĂ©s, sur des poèmes fougueux mais peu poĂ©tiques d’ArsĂ©ni GolĂ©nichtev-Koutouzov – comte de son Ă©tat, ce qui est un argument justifiant la prĂ©tention, de poĂ©sie mais pas que – par Modeste Moussorgsky, ce qui rĂ©sonne en ce lieu puisque Dmitri a orchestrĂ© le cycle bien avant que l’excellent Kalevi Aho ne s’y re-risque. On regrette la prĂ©sentation aussi profuse que confuse d’une prof munie d’une liasse de papiers assortis de griffonnages Ă©sotĂ©riques, d’un accent exotique et d’un propos souvent verbeux, du genre :
On aurait prĂ©fĂ©rĂ© une prĂ©sentation plus dense de l’artiste, et plus signifiante des textes qu’elle s’apprĂªte Ă chanter : comme insupporte cette pĂ©danterie associĂ©e Ă la tentation de jouer les prĂ©sentateurs mĂ©diocres sur l’air du « Qui a dĂ©jĂ entendu du Wagner ? », boudu, t’es dans le sixième arrondissement de Paris, chez des passionnĂ©s de Chosta, te prends pas pour Jacques Martin, mĂ¢rde ! Pis si personne avait dit : « Moi, moi ! », t’aurais fait quoi ? une petite danse de la joie ? une crise de chaudes larmes ?
Quand les artistes sont enfin autorisĂ©s Ă prendre possession de l’espèce d’espace scĂ©nique, la difficultĂ© du dĂ©fi saute aux oreilles. Passer une audition « finale » de chant dans une salle sans rĂ©sonance, il faut oser. Avec sa coiffure de folle façon Cassandre de Kaamelott!, son maquillage crĂ©atif et son costume rĂ©solument engagĂ© (mĂªme si le projet jacksonnien de black and white, vantĂ© par la prof dĂ©bordante de paroles, nous Ă©chappe Ă mĂ©gadonc), sans un mot, la candidate Ă©nonce sa promesse : incarner ce qu’elle exprime vocalement. Dès les premières mesures, animĂ©es par un accompagnement sobre, elle marque une appĂ©tence pour l’intĂ©gritĂ© dans l’excès que l’on tendrait Ă caractĂ©riser comme slave. Pour rendre crĂ©dible et vivant son projet, Alexandra Didenko s’appuie sur un grave profond et un aigu qui ne lui pose point souci. Après que la mère a « insufflĂ© le sommeil de la paix » pour accompagner la mort de son enfant, la mort en personne drague une nĂ©nette pour qu’elle se suicide.
MalgrĂ© un vibrato qui peut sembler parfois un peu prĂ©sent, l’artiste dĂ©montre une aisance certaine et dans les diffĂ©rents registres, et dans les diffĂ©rents « passages » auxquels doit se frotter une mezzo. L’impression d’une certaine authenticitĂ©, disons : spontanĂ©itĂ©, sourd d’un souci, sans doute, de ne pas esthĂ©tiser le mĂ©dium, par opposition aux extrĂªmes de la tessiture, pour mieux rendre le dramatisme de la pièce, que valorise le travail de synchronisation avec David Jackson.

Après avoir niquĂ© un bĂ©bĂ© et une donzelle, la mort, boulimique, attire Ă elle un paysan bourrĂ© en lui faisant confondre une tempĂªte de neige et des champs de blĂ© oĂ¹, l’Ă©tĂ©, dansent les faucilles. Pour Ă©radiquer le risque de monotonie ou de convention, Alexandra Didenko privilĂ©gie l’incarnation, quitte Ă se mettre en risque – ce qui, pour un rĂ©cital de fin de cycle, est apprĂ©ciable. On note avec joie la volontĂ© de rendre les diffĂ©rentes atmosphères – de l’air populaire aux moments dramatiques – grĂ¢ce aussi au soutien d’un pianiste en percussion et impressionnisme (gĂ©nĂ©reuse pĂ©dale !), avant que la mort ne s’intĂ©resse aux charniers martiaux avec un projet, que nous traduisons en substance : « La bataille est finie ! Je vous ai tous en mon pouvoir ! » Le pianiste, fortement sollicitĂ©, suit la mezzo dans ses dĂ©sirs de virulence et de contraste qui donnent sens Ă la narrativitĂ© du texte – ce qui, dĂ©tail qui n’en est pas un oblige, ne nous empĂªche pas de nous Ă©tonner que l’instrumentiste joue l’ensemble de son programme sur des photocopies.
Deuxième gros patouillis au programme, les Wesendonck lieder, autrement dit les mĂ©lodies Ă©crites par Richard Wagner l’amoureux Ă partir des poèmes de celle qu’il rĂªvait de, soyons poète, faire sienne, madame Mathilde Wesendonck. Le premier Ă©pisode, rend hommage Ă l’ange qui est « descendu vers moi ». Ici, l’on croit deviner une artiste peut-Ăªtre trop dĂ©sireuse d’augmenter sa rĂ©sonance dans la partie nasale du masque, ce qui, par moments, grignote un peu de sa musicalitĂ©. Le deuxième Ă©pisode demande, en toute modestie, Ă la « crĂ©ation Ă©ternelle » de ne plus bouger afin que l’auteur puisse kiffer la joie de « l’Ă¢me qui, toute, se noie dans une autre ». Bref, c’est caliente, donc l’occasion pour David Jackson de secouer ses saucisses. La chanteuse s’Ă©chine Ă rendre les dynamiques qui font vibrer la partition jusqu’Ă la partie apaisĂ©e. Ă€ cette occasion, on constate qu’Alexandra Didenko ne craint jamais d’en faire trop, et cela se comprend :
Le troisième Ă©pisode, tapi « Im Treibhaus » (« Dans la serre »), professe que les « pauvres plantes » qui chougnent sont comme la narratrice : « Nous avons beau vivre dans la lumière et l’Ă©clat, notre foyer n’est pas ici. » Raspingue, Richard rĂ©utilise un tube du Ring (il vient d’en finir avec la Walkyrie), tandis que la candidate revendique sans fard son refus d’une performance strictement technique. ConnectĂ© avec Tristan und Isolde, le quatrième Ă©pisode Ă©voque les « Schmerzen » (« Douleurs »), et ce n’est peut-Ăªtre pas un hasard si, pour la première fois, la virtuose s’accorde alors un trait d’humanitĂ© en se raclant la gorge avant le dĂ©but de son nouveau lied. En dĂ©pit d’un piano peut-Ăªtre un brin puissant pour la salle, Alexandra Didenko parvient Ă nouer avec lui de beaux effets de dialogue pour se rĂ©jouir que « la douleur seule apporte la joie », ce qui paraĂ®t complètement stupide, d’autant que ce n’est pas parce que l’on n’est pas poète que l’on va se priver d’exprimer notre sentiment devant un texte de babache.

Le cinquième Ă©pisode mathildien se love dans un climat apaisĂ©. Les « Träume » (« RĂªves ») ressortissent derechef d’un projet tristanique, baguenaudant autour d’une Ă¢me qui sent captive sans, toutefois, « s’Ă©vanouir comme Ă©cume marine dans un nĂ©ant dĂ©solé ». L’impĂ©trante y dĂ©montre trois qualitĂ©s complĂ©mentaires de son engagement interprĂ©tatif fuyant la neutralitĂ© comme Patrick Balkany les journalistes :
Ajoutons une cinquième qualitĂ© : l’art de recevoir les applaudissements, atout non nĂ©gligeable. Cette qualitĂ© trouve Ă s’exprimer après « Desdemone », la relativement brève mĂ©lodie de Dimitri Chostakovitch dont la pontifiante prĂ©sentatrice nous promet Ăªtre la première mondiale. Sur une mĂ©lodie presque accrocheuse, l’Ukrainienne fait valoir la puissance de son organe, comme si revenir au russe l’aidait Ă se libĂ©rer d’une partie des prĂ©cautions dont on a cru l’entendre s’encombrer, par modestie, lors des lieder prĂ©cĂ©dents.
En rĂ©alitĂ©, l’inĂ©dit de Chosta introduit une troisième partie de l’examen, centrĂ© sur les pièces de bravoure et les grands airs. Lors de son nouvel interlude, la parleuse semble se lasser de son propre verbe, expliquant par exemple que, grĂ¢ce Ă ses longues phrases, ses difficultĂ©s d’attaque et de prononciation, l’air de Marfa dans La Khovantchina est un « cheval d’arçon » (de bataille ?), typique des hĂ©roĂ¯nes comme Erfa (mĂ©lange de Marfa et d’Erda). En dĂ©pit de l’exigence prĂ©sentĂ©e par son nouveau dĂ©fi, la chanteuse fait apprĂ©cier d’autres qualitĂ©s que sa rĂ©sistance, illustration d’une technique solidement acquise, telles que :

L’air d’Erda extrait de L’Or du Rhin, annonce l’inĂ©luctabilitĂ©, sinon la proximitĂ©, du crĂ©puscule des dieux. Comme pour l’illustrer, la voix se prend dans la rĂ©sonance du piano approfondie par la pĂ©dale de sustain. Le pianiste fait de son mieux pour rendre la profondeur de l’orchestre. Aux Erda gravissimes que l’on entend parfois, façon Qiu Lin Zhang, Alexandra Didenko oppose une dĂ©esse plus humaine. Sa vision de la maĂ®tresse – enfin, d’une des maĂ®tresses – de Wotan est moins tĂ©nĂ©breuse que lyrique. De la sorte, l’artiste semble profĂ©rer moins une condamnation que le rĂ©cit, inĂ©luctable, d’une destruction d’ores et dĂ©jĂ actĂ©e, gravant sa personnalitĂ© d’interprète au terme d’une set-list oĂ¹ l’ambition le dispute Ă la gourmandise.
En conclusion, au terme d’un programme impressionnant, exĂ©cutĂ© de bout en bout avec foi, exigence et maĂ®trise, on aurait beau jeu de noter çà plus de volontĂ© que d’assurance, lĂ un bout de rĂ´le qui mĂ©ritera encore d’Ăªtre mĂ»ri, ou sporadiquement telles caractĂ©ristiques qui seront affaire de goĂ»t (rĂ©sonance, intensitĂ© perpĂ©tuelle, spĂ©cificitĂ©s du vibrato…). L’ensemble n’en tĂ©moigne pas moins d’un mĂ©tier dĂ©jĂ charpentĂ© que, Ă l’issue du spectacle, ses gentilles attentions Ă l’Ă©gard des spectateurs venus l’applaudir ne dĂ©mentent pas. Que les hiboux de la bonne fortune continuent donc d’accompagner Alexandra Ă travers les terres mystĂ©rieuses de l’art lyrique !

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Ă€ 7 jours de l’enregistrement des 44 chansons constituant le premier quadruple album du sieur Bertrand Ferrier, check complet avec RĂ©jean, l’ingĂ© son et coach vocal. On a fait des chikiti et des sss sss ; on a dĂ©battu pour savoir si une chanson Ă 12/8 ressortissait d’un shuffle ternaire ou d’un quatre temps ; on a branchĂ© des jacks, dĂ©branchĂ© des jacks, rebranchĂ© des jacks, constatĂ© que ça ne marchait pas puis que ça marchait, ce qui est mieux que l’inverse ; et on a mĂªme dĂ©nichĂ© un piano Ă queue qui, contrairement Ă mĂ©mĂ©, n’avait pas Ă©tĂ© totalement poussĂ© dans les orties.

Du coup, on a trouvĂ© que l’on avait bien bossĂ© pour la journĂ©e et que l’enregistrement s’annonçait pour le mieux. Au fait, vous avez jusqu’au 2 juin pour le soutenir. Compter sur votre soutien serait un plus positif, que vous pouvez manifester en versant quelques menus ou pas menus sesterces ici. Du coup, certains que vous verserez quelque obole dans notre cybersĂ©bile, nous vous souhaitons une journĂ©e pleine de bitounious qui font gling et de taraillettes qui s’illuminent.

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Comme quoi que j’aurais croisĂ© un p’tit dalmatien de cinq mois avec qui j’aurais jouĂ©, et qu’il aurait laissĂ© un indice sur mes vĂªtements ? CoĂ¯ncidence, monsieur le prĂ©posĂ© Ă la marĂ©chaussĂ©e. L’ADN de poussière n’est pas la reine des preuves. J’ai, simplement, dĂ©cidĂ© de dessiner une empreinte de patte de chiot sur mon jean. Parce que nous sons libres, mon chĂ©ri. (T’y crois ou pas que M. Chien veut passer mon fute au BlueStar aux fins de me coller en GAV pour attouchements sur mineur de moins de six mois ?)

Antipissons sur le résultat des élections, et ressortons la chanson du 25 mai 2014.

Le 28 juin 2019, dans le cadre d’une manifestation nationale intitulĂ©e la « Nuit des Ă©glises », la paroisse Saint-Martin de Montmorency ouvre la collĂ©giale pendant 12 heures afin que chacun, indĂ©pendamment de sa foi, puisse y vivre une expĂ©rience inĂ©dite et « à la carte ». En effet, il sera possible de participer (gratuitement) Ă l’ensemble des manifestations ou de ne se faufiler dans la collĂ©giale que le temps d’une petite visite ! De 18 h 30 Ă 6 h 30, messe solennelle, repas festif, et surtout visite aux flambeaux, rĂ©citals originaux, derviche tourneur, exposition de calligraphies et lectures mises en musique – entre autres – rythmeront cet Ă©vĂ©nement culturel sis dans un magnifique monument cultuel. Au programme…

Le business mainstream des disques de piano – il existe encore, n’en dĂ©plaise aux streamophiles monomaniaques – semble s’articuler, pour l’essentiel, entre nouvelles versions de mĂ©gahits et exĂ©cution de raretĂ©s. La galette que nous allons Ă©voquer dans cette notule ressortit de la seconde catĂ©gorie. Pourtant, Kanae Endo n’est pas une fantaisiste. Ă€ l’occasion de son deuxième disque, sept ans après le premier, la Japonaise, fermement ancrĂ©e dans notre Ă©trange pays hexagonal, accompagne son rĂ©pertoire original d’une solide structure ternaire, comme pour son prĂ©cĂ©dent disque.
Elle propose Ă l’Ă©coute trois suites pour piano. L’Ă©lève de France Clidat nous y promet « fraĂ®cheur » pour la première, « élĂ©gance » pour la suivante, et « charme » voire « cartes postales » pour la dernière. Partons donc vĂ©rifier si le ramage vaut le plumage – bref, si la musique justifie le teasing de la plume.
Écrite en Sol « dans le style ancien », cette Å“uvre est dĂ©rivĂ©e d’une cantate de commande chargĂ©e d’encenser un dramaturge du coin qui Ă©crivait en danois. Le PrĂ©lude, notĂ© Allegro vivace, laisse d’abord la main droite barioler Ă toute berzingue, tandis que la main gauche se promène de droite Ă gauche pour assurer un semblant de mĂ©lodie. Une deuxième partie, façon toccata, bariole Ă deux mains, se brise, dĂ©vale le clavier et, après avoir feint d’inverser les rĂ´les, reprend la partie A sans faire la fine bouche ni omettre une conclusion « fortissimo » et « pesante ». C’est pourtant la dĂ©licatesse du toucher qui donne son cĂ´tĂ© pimpant Ă cette musique mimi tout plein, rĂ©servĂ©e aux doigts dĂ©gourdis parmi lesquels Ă©margent ceux de l’artiste Forlane ici en action.
La Sarabande qui suit, digne des Classiques favoris, Ă©grène sa mĂ©lancolie sereine et bien-sonnante qu’alanguissent des reprises mais Ă©clairent quelques enchaĂ®nements harmoniques presque inattendus. Ici, on apprĂ©cie que le jeu, intelligemment retenu, ne nĂ©glige ni la clartĂ© – lisibilitĂ© des diffĂ©rentes voix – ni la souplesse – choix des tempi. La Gavotte sautillante puis sa musette en Do assument leur propos dansant. Kanae Endo y Ă©vite tout surlignement sentimentaliste, ce qui permet Ă l’auditeur de dodeliner de la tĂªte voire de headbanguer plutĂ´t que de prendre un air de mĂ©lomane profondĂ©ment bouleversĂ© par une texture musicale riche, complexe et poignante – c’est une belle qualitĂ© de l’interprète que de croire assez en la juste place de cette musique pour n’en pas nĂ©gliger les attraits folklorisants ou ne pas tĂ¢cher d’en dissimuler la simplicitĂ© recherchĂ©e.
L’Air s’autorise une tonalitĂ© de Si bĂ©mol. Elle convient mieux Ă son caractère « cantabile » d’Andante religioso qu’Edvard Grieg fait vivre grĂ¢ce Ă deux astuces : quelques trouvailles harmoniques bien senties, et la transmission mĂ©lodie entre mains droite et gauche. Par son goĂ»t pour les nuances entre piano et mezzo forte, ses respirations, ses dilatations de mesure (ainsi de la tenue de 4 temps sur la noire clĂ´turant la première partie) jamais ampoulĂ©es, la musicienne lui rend justice. Dans une seconde partie, la mĂ©lodie sans texte se dĂ©ploie sur des notes rĂ©pĂ©tĂ©es Ă contretemps, façonnant un deux-en-deux dont Kanae Endo veille Ă ne pas accentuer le swing. Objectif : conserver la dimension mĂ©ditative, sinon mĂ©taphysique, de cet Andante. Une modulation en sol mineur – pratique pour enchaĂ®ner sur un dernier Ă©pisode en Sol – prĂ©lude Ă un bref duo entre les deux mains. Les reprises allongent le morceau jusqu’Ă 8’30, ce qui paraĂ®tra excessif aux impatients mais correspond au caractère introspectif et questionnant de la pièce.
Un Rigaudon, notĂ© Allegro con brio, rĂ©veillera les somnolents. Le duo liminaire, presque bachien, est restituĂ© avec l’Ă©nergie limpide qui anime les p’tites saucisses de l’artiste. Un trio, oscillant entre sol mineur et Si bĂ©mol, tempère les ardeurs pour remettre au centre la dĂ©licatesse… avant qu’un da capo (« ma senza repetizione ») ne satisfasse les habitudes des mĂ©lomanes aimant et la forme ABA, et les fins promptes. En conclusion, une suite qui remplit sa promesse d’une musique mignonne et joliment Ă©crite, et qui trouve ici une interprĂ©tation justement humble, intelligemment honnĂªte et musicalement fouillĂ©e.
Infamie endossĂ©e par le livret : la deuxième Suite du disque ressortit de la « musique de salon ». Pas de quoi complexer l’interprète pour qui il paraĂ®t Ă©vident qu’une belle interprĂ©tation d’une belle musique mĂ©rite autant d’attention que l’exĂ©cution d’une musique plus ouvertement ambitieuse.
Au couvent reprend le principe de l’Andante religioso croisĂ© dans l’Air prĂ©cĂ©dent. En do dièse mineur, la pièce s’ouvre sur des accords truffĂ©s de silence avant qu’une mĂ©lodie n’Ă©merge. Elle est bientĂ´t reprise dans les graves puis approfondie par de triples octaves, quasi moussorgskiens. qui font Ă©cho Ă la litanie clĂ´turĂ©e par l’Ă©nigmatique première partie. L’Intermezzo, « tempo di minuetto », oscille entre Fa et fa mineur, ainsi qu’entre ternaire et binaire grĂ¢ce Ă ce trouple si borodinien : deux croches – triolet de croches – deux croches. La circulation du thème aux deux mains est rendu par le jeu cristallin et non dĂ©monstratif de l’interprète, qui aborde la brève partie centrale avec la retenue requise.
Deux Mazurkas s’enchaĂ®nent. Celle en Ut (mais aussi Sol et Mi bĂ©mol) s’amuse de ses accents ponctuellement chopiniens. Avec humilitĂ©, Kanae Endo donne Ă entendre sans surjouer cette musique pour interprète amateur de niveau presque honnĂªte. La mazurka en RĂ© bĂ©mol (et La) s’ouvre sur thème Ă gauche et ploum-ploum Ă droite avant inversions. ApprĂ©ciĂ¢t-on fort Borodine, on mentirait en prĂ©tendant que ce passage est le plus passionnant de l’album, lequel joue sur l’ambiguĂ¯tĂ© entre musique oubliĂ©e de grands compositeurs et grande musique.
La brève RĂªverie en RĂ© bĂ©mol est mignonne et dĂ©licate quoi qu’elle peine Ă relancer l’intĂ©rĂªt, ce qu’elle ne cherche nullement. La SĂ©rĂ©nade, toujours en RĂ© bĂ©mol mais cette fois en 6/8, ressortit de la mĂªme catĂ©gorie – musique charmante, que l’on imagine interprĂ©tĂ©e, entre deux roulades, par la jeune fille de la maison quand le riche, gros et fat prĂ©tendant se faufile dans la pièce de Feydeau. Cela n’enlève rien Ă la qualitĂ© de l’interprĂ©tation, mais cette musique joliette peine, autant que concernĂ©s nous sommes, Ă soutenir la curiositĂ© poussĂ©e qu’est censĂ©e maintenir l’auditeur se prĂ©tendant curieux.
Le Nocturne en Sol bĂ©mol est charmant comme une chanson d’antan. D’autant que, en comparaison avec la version plus libre de Cyprien Katsaris, citĂ©e au dĂ©but de cette section, l’interprĂ©tation de Kanae Endo prĂ©fère privilĂ©gier la rigueur, la sagesse, la retenue. Nulle folie, ce ne paraĂ®t pas Ăªtre le genre de l’interprète, juste – et c’est beaucoup – un profond respect du texte et de la spĂ©cificitĂ© du style. Par consĂ©quent, critiquer ces diffĂ©rentes versions, ce n’est plus parler des interprĂ©tations, toutes deux solides et justifiĂ©es, mais impudiquement parler de soi.
En feignant d’Ă©viter le danger, admettons que l’honnĂªtetĂ© de Kanae Endo n’est pas sans charme et suscite le respect ; mais, pour ceux qui manquent de capacitĂ© de contemplation, la schizophrĂ©nie menace quand l’Ă©coute les pousser Ă constater, d’une part, la qualitĂ© du rendu et, d’autre part, le dĂ©licieux ennui un brin bedonnant que procure une beautĂ© aussi peu sanguine, donnant aujourd’hui Ă cette partition une odeur de pompeuse naphtaline. En quelque sorte, cette Suite rĂ©pond au folklore d’Edvard Grieg par sa capacitĂ© Ă incarner le folklore d’une Ă©poque oĂ¹ la culture avait sa place dans la pratique de la haute sociĂ©tĂ©.
RhenĂ©-Baton est un exilĂ© volontaire. NĂ© Ă Courseulles-sur-Mer, le chef d’orchestre s’est attachĂ© Ă la Bretagne qu’il a photographiĂ©e, aquarellĂ©e et musiquĂ©e, popopo. Le rĂ©sultat de ce dernier gage d’admiration se retrouve pour la première fois intĂ©gralement gravĂ© dans ce disque, selon l’Ă©diteur. Le CrĂ©puscule d’Ă©tĂ© sur le grand bassin de Saint-Nazaire feint tout d’abord de folĂ¢trer en Mi dans les eaux attirantes d’un post-debussysme qui n’aurait pas peur d’ajouter une mĂ©lodie aux rĂ©sonances ni aux harmonies. C’est simple, certes, mais (ou donc) saisissant. Retour du pardon de LandĂ©vennec se prĂ©sente comme une marche « risoluto« . En tĂªte de partition, un thème populaire suivant une marche harmonique rĂ©solument accessible : Am, Em/G, F. Kanae Endo excelle Ă rendre les passages « dolcissimo, lointain, très naĂ¯vement et sans nuance » oĂ¹, peu Ă peu, le sens de l’harmonisation du compositeur colore la mĂ©lodie obsessionnelle grĂ¢ce Ă des accidents judicieux.
Un passage en do dièse mineur agite le landerneau jusqu’Ă faire entendre la respiration de l’artiste (plage 14, 2’17 : toujours donner l’impression d’une Ă©coute attentive et intĂ©grale) et basculer vers un passage en RĂ© bĂ©mol quasi chopinien, donc volontiers instable – 7/4 et 21/8 puis 3/4 et 9/8 provisoirement… La pianiste y dĂ©montre et son aisance technique et sa capacitĂ© Ă sauter d’un style Ă l’autre, ce qui est essentiel dans cette pièce rhapsodique oĂ¹ les effets de rĂ©sonance obligent la partition, après le passage en RĂ©, Ă s’Ă©taler sur trois portĂ©es… avant de revenir vers l’exposition du thème liminaire en Do, agrĂ©mentĂ© de notations de chef (« très sec, quasi pizzicati ») pour la coda. Bref, une pièce riche qui, grĂ¢ce Ă une interprète investie, se dĂ©voile aux auditeurs assez curieux pour passer outre les premières mesures très sages, fondamentales pour laisser apprĂ©cier les dĂ©veloppements qui suivent.
Dimanche de PĂ¢ques sur la place de l’Ă©glise de Pont-Aven, pièce ternaire en si mineur, inclut des pĂ©pites de l’Hymne du jour (le compositeur prĂ©cise de que l’on « entend par fragments l’O Filii »). Après un prĂ©lude vif ouvrant sur le silence, la paraphrase mĂ©lancolique du O Filii dĂ©bouche sur une deuxième variante prise en charge par la main gauche avant que les deux pattounettes ne dialoguent. Un sursaut d’Ă©nergie ajoutant des triolets au ternaire semble se dissiper. au profit d’une troisième variation, mais un postlude bancal rappelle en mineur la festivitĂ© majeure du temps, avec le p’tit bruit Ă 3’54 qui rappelle que, en dĂ©pit de l’excellence de la prise de son de JoĂ«l Perrot et de la musicale virtuositĂ© de Kanae Endo, cet enregistrement est fait par de vrais gens, pas par des ordis aseptisĂ©s.
Sur la grève dĂ©serte de Trez-Rouz est une lente pièce en 6/8 et en Mi qui souffre une originalitĂ© : « Les trois premiers temps de chaque mesure sont Ă 126 Ă la croche, les trois autres temps, poco ritendo, sont Ă 104 Ă la croche. Cette astuce donne non point un sentiment d’instabilitĂ© mais une sensation de retenue Ă©trange et perpĂ©tuelle, laquelle n’est certes pas exempte de tensions. En effet, la musicienne rend ces flux et reflux grĂ¢ce Ă un art remarquable des nuances. Avec la clartĂ© de son toucher, son humilitĂ© devant la partition, sa curiositĂ© pour les raretĂ©s et sa sensibilitĂ© artistique, participent de la justification de cet enregistrement, par-delĂ la curiositĂ© – de snobs ou de mĂ©lomanes insupportĂ©s par l’obsession de Radio Classique envers les golden hits du genre – pour des pièces parfois mineures rarement enregistrĂ©es.
Ă€ l’opposĂ©, de ce moment recueilli, Fileuses près de Carantec s’ouvre comme une redoutable toccata en RĂ©. Dans une esthĂ©tique cette fois plus proche d’un Louis Vierne, le compositeur recourt derechef Ă la dichotomie relative – qu’il chĂ©rit – entre une mesure Ă droite en 12/8 (24 doubles croches entre les barres) et une mesure Ă 4/4 Ă gauche (huit croches entre les barres)… mĂªme si la gauche peut Ăªtre plus Ă droite que la droite, et je ne parle pas de politique, pour une fois, juste de mains qui se croisent. Des sursauts allongeant le 12/8 en 15/8 (donc en 5/4) voire en 21/8 (donc en 7/4) soulignent la vitalitĂ© toujours plus exigeante de cette force-qui-va et qui jamais ne dĂ©sarçonne la pianiste en dĂ©pit de ses exigences techniques, rythmiques et musicales.
Vieille diligence sur la route de Muzillac cahote en si mineur (voire en sol) sur un Allegro sans complexe, avec thème Ă la main gauche, tandis que la chanson des roues est d’abord prĂ©emptĂ©e par la main droite. Celle-ci ne manque pas longtemps d’Ă©voquer le thème avec une Ă©nergie spĂ©cifique (5 pour 4) et des harmonies rappelant parfois un Jacques Ibert. Le dialogue entre les deux mains se noue, s’emballe, s’apaise, se fracture parfois (montage Ă 3′, demande le critique qui en fait un peu trop ?), se réénergise, fonctionne sur des Ă©chos, des contestations, des modulations, des embardĂ©es, des accords virulents signifiant la fin, avec un joli fade out long clĂ´turant l’album.
Voici un disque cohĂ©rent et inĂ©gal, non dans la rĂ©alisation mais dans le choix des pièces : curieusement, la Suite de Borodine n’est pas celle qui nous a le plus captivĂ©. L’aspect brut du Grieg et la variĂ©tĂ© profonde de RhenĂ©-Baton nous a beaucoup plus emballĂ©. La qualitĂ© de l’interprĂ©tation capable de se faire humble dans les pièces modestes et enlevĂ©e dans les pièces techniques ne souffre, elle, d’aucune contestation, pas plus que la captation par JoĂ«l Perrot du Fazzioli accordĂ© par Jean-Michel Daudon.
On regrette, ne serait-ce que parce qu’un notuleur qui ne regrette pas n’est pas vraiment un notuleur, que la prĂ©sentation de RĂ©mi Jacobs soit aussi inĂ©gale… et aussi inĂ©galement Ă©ditĂ©e – Bach ne s’est jamais appelĂ© Jean-SĂ©bastien, un texte en français ne devrait jamais Ăªtre Ă©ditĂ© en drapeau, qui moins est avec la palanquĂ©e de fautes orthotypo qui souille le livret ; et, avouons-le, on aurait apprĂ©ciĂ© de mieux comprendre le titre qui Ă©voque des escapades – que les compositeurs – et l’interprète – soient d’horizons gĂ©ographiques distincts suffit-il Ă l’expliquer ? Ce serait rĂ©duire cet intitulĂ© Ă un projet marketing un peu toc…
DĂ©tails, au fond : dans son ensemble, sĂ©duit la musique intrigante qui fait le prix de ce disque ; l’artiste ravit par sa retenue comme par sa capacitĂ© Ă virtuoser, et hop ; bref, les mĂ©lomanes curieux d’un piano quasi inaudible Ă l’ère du, caricaturons, tout-romantique et prĂ©romantique, trouveront dans ce nouveau disque de Kanae Endo de quoi boulotter avec une saine gourmandise.
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