Ariane Dubillard. Photo : Bertrand Ferrier.
La captatio benevolentiae
Tout arrive, nous sommes allĂ©s voir une fille de. Tant pis si cela choque, on attend le procès : sans en prendre une, il nous faut le rĂ©vĂ©ler aux ignorants de notre trempe, Ariane Dubillard n’est rien d’autre que la fille du Roland. D’oĂ¹ son nom, prĂ©cisĂ©ment : Ariane Dubillard. On aurait pu se douter, mais bref, le fait est que Roland Dubillard est la substantifique moelle, fort rabelaisienne, du spectacle que la dame a jouĂ©, Ă©ditĂ© aux Ă©ditions Camino verde, et qu’elle remixe pour l’occasion avec un prĂ©lude flash forward inĂ©dit. D’oĂ¹ le titre, Ma chanson de Roland. Comme quoi, tout cela est finement pensĂ©, quoique jamais trop intellectualisĂ©.
Aussi, dans la prĂ©sente notule, tĂ¢cherons-nous de montrer que, conformĂ©ment Ă ce « requiem pour violon et marteau » Ă©voquĂ© en ouverture des Diablogues, oĂ¹ la rencontre des deux protagonistes est Ă©voquĂ© comme un moment cognant voire dĂ©chirant, la suscitation, la rencontre et la sĂ©paration arianiques tournoient autour d’un substantif : l’insaisissabilitĂ©. Soit, stipulons-le aussi sec : que ceux qui en dĂ©duiraient que, du coup, c’est un spectacle chiant dĂ©chiantent de suite. La comĂ©dienne est formidable, la griffonneuse est douĂ©e, la chanteuse est rouĂ©e, la mise en scène de Michel Bruzat n’est pas toujours claire (principe de l’escabeau, rĂ´le des multiples verres d’eau…) mais n’en fait pas trop ; bref, ce spectacle est une joie. Mais bon, si on commence comme ça, on est encore plus sĂ»r que d’habitude que personne lira la suite. Tant pis, on aura au moins Ă©crit la fin avant le dĂ©but, c’est cohĂ©rent avec l’objet dĂ©crit ici.
Le spectacle
Car, oui, c’est ainsi – la fin avant le dĂ©but – que commence, alla Philippe Chatel (« Est-ce la fin du dĂ©but ou le dĂ©but de la fin ? Nous, on dit que F-I-N, ça ne veut pas dire fin »), Ma chanson de Roland. En effet, la comĂ©dienne s’aperçoit ex abrupto qu’elle a bien remerciĂ© poliment les zozos, mais itou oubliĂ© de « faire le dĂ©but ». Or, le dĂ©but, pardon pour la dame, ça date. Façon AmĂ©lie Nothomb, elle Ă©voque sa vie Ă six mois. Puis la vie avec Babar-Roland. Puis la mort de Nicole, la maman. « Elle s’est tuĂ©e ce matin. Non, elle ne reviendra plus. En gĂ©nĂ©ral, c’est dĂ©finitif. » (Soyons imprĂ©cis : toutes les citations sont faites « approximatif », selon la terminologie higelinienne, car nous n’avons point le texte sous les opercules enlunettĂ©s.)
Peut-Ăªtre inspirĂ©e par l’humour astiĂ©rique, spĂ©cifiquement percevalien, la dame raconte comment, Ă six ans, elle Ă©tait partagĂ©e d’une grand-mère Ă l’autre : trois nuits chez mamie, trois nuits chez grand-mère (on s’y couche Ă 23 h, comme quoi faut pas se fier aux appellations, c’est comme les vins) ; ou quatre nuits chez mamie, cinq nuits chez grand-mère, deux nuits chez mamie, une nuit chez grand-mère, etc. Sur ces entrefaits mathĂ©matiques, la chanson de « la pauvre petite fille » entraĂ®ne l’arrivĂ©e de l’accordĂ©on dont, par principe, nous devons dire du mal mĂªme si, en dĂ©pit de notre peu de goĂ»t pour l’instrument, nous devons reconnaĂ®tre la pertinence des interventions et de la prĂ©sence concentrĂ©e de SĂ©bastien Debard.
Ariane est une crĂ©atrice. C’est notamment l’inventrice de la pastille pour rire. Si, la pastille pour rire, chacun connaĂ®t ou pourrait connaĂ®tre : tu suçotes une pastille Vichy en tant qu’elle est une pastille pour rire, tu ris, ça devient une pastille pour rire. Bref, plus tard, inspirĂ©e par « Avec l’ami Bidasse » qui, au moins par son dĂ©but, sonne comme du Mozart et du Schubert, la damoiselle compte Ăªtre – affirme-t-elle après l’Ăªtre devenue – une vraie chanteuse allemande. Et pourquoi pas ? En vrai, rien n’existe. La pastille Vichy peut se ririfier. L’ami Bidasse peut se classifier. La nuit, la pluie, on les peut sĂ»rement photographier. On peut rĂªver de tout maĂ®triser. Illusion, bien sĂ»r. Mais l’illusion, ç’a beau Ăªtre pourri comme le velcro, on s’y accroche. Jusqu’au jour oĂ¹, pof, velcro et illusion cèdent, et l’on dĂ©gringole. Un exemple ? « Quand je suis nĂ©e, stipule la narratrice, j’Ă©tais pareille Ă l’Ă©tĂ© ; mais tout a fondu comme neige. » En vrai de vrai jurĂ© crachĂ©, rien ne dure, mĂªme le mou. Tout s’effrite, et pas que chez McDo – et je crois que, en matière de jeux de mots laids, on est comblĂ©.
Pour autant, ne dramatisons pas, Ariane vit quand mĂªme rue du Bac, y a pire zoo Ă Paris. Avec la nouvelle compagne de Roland, mais quoi ? La quinzagĂ©naire assume de se confronter Ă l’insaisissabilitĂ©, il est temps, quand mamie-la-pas-rigolote s’y reprend Ă trois fois pour trouver son prĂ©nom. Quelque chose lui Ă©chappe. La vie, sans doute. Comme quand papounet est bourrĂ© et sous mĂ©doc et qu’il n’est plus lui-mĂªme, illustrant l’insaisissabilitĂ© des gens, après maman qui s’est dĂ©filĂ©e – insaisissabilitĂ© des femmes.
Pareil pour mamie, qui meurt Ă 19 h 30 : insaisissabilitĂ© des vivants, ces gens très particuliers. Ariane elle-mĂªme en personne est une jeune femme blonde « très violente et très calme » : insaisissabilitĂ© de soi. Ă€ la magnifique punchline de la folle Mama BĂ©a Tekielski (« Ta main, comme une hirondelle, qui dessine un printemps Ă©trange »), la narratrice rĂ©pond par l’Ă©vocation d’un « petit doigt toujours en marge, comme toi ». Ben oui, insaisissabilitĂ© du corps. Prolongeant ces caractĂ©ristiques, le cÅ“ur aussi se met Ă l’insisassibilitĂ©. Roland n’est-il pas Ă©voquĂ© Ă travers son goĂ»t pour Juana, « la ralentie » d’Henri Michaux qui, jadis, n’avait « qu’Ă Ă©tendre un doigt ». Insaisissable comme une drogue, que ledit Henri n’a pas nĂ©gligĂ©e, l’hĂ©roĂ¯ne s’enfuit loin de son père (« au sixième ») sans pour autant s’Ă©chapper : « Quoi que tente un Å“uf dans son aĂ©rodynamisme, il reste un Å“uf », pontifie avec humour Roland.
Peut-Ăªtre, au fond, ne reste-t-il que deux vĂ©ritĂ©s : l’Ă©lĂ©phant est irrĂ©futable ; et seul l’Å“uf, aussi rapide et futile fĂ»t-il, peut Ăªtre saisi.
Sébastien Debard. Photo : Bertrand Ferrier.
Ă€ mesure qu’Ariane s’Ă©mancipe, se dĂ©veloppe la correspondance qu’elle nourrit avec Roland, signe et revendication de l’insaisissabilitĂ©. Elle est libre un max, en hauteur dans son sixième, et pas que l’arrondissement, comme en longueur – par exemple en Asie. Devant son insaisissabilitĂ©, Roland vitupère tendrement : « Six mois, Ă mon rythme, ça fait douze » ; « Je voudrais savoir ce que nous sommes devenus » ; « Je ne t’Ă©cris pas beaucoup car t’Ă©crire me fait souvenir que tu n’es pas là  »… Pourtant, l’affaire n’est pas que distance : comme sa mère qui avait des absences dans le pied, id est un tempĂ©rament voyageur, Ariane imite le chanteur qui affirme « respecter ceux qui racontent des histoires » tout en prĂ©fĂ©rant raconter des gĂ©ographies – elle s’enfuit car « il y a trop d’histoires, ici, j’ai besoin de gĂ©ographies ».
Ça tourne court quand elle donne cours car elle sĂ©vit « dans une salle de glace : il fait – 25° ». La victoire de celle qui cultive un look alla Marie-Aude Murail et un chant façon Michèle Bernard ? « En Chine, dĂ©sormais, je passe inaperçue. » Insaisissable, oĂ¹ qu’elle soit. La phrase qui sert de baseline au spectacle (« J’ai assez grandi, il me prend l’idĂ©e de naĂ®tre ») prĂ©cède le tout meilleur moment : concatĂ©nant des Ă©vĂ©nements, l’artiste associe la Hochschule de Francfort, Molière, Marivaux, Jean-François, oubliant au passage de donner des nouvelles du hĂ©risson Ă©voquĂ© tantĂ´t, ce qui est un peu triste. Ce flash forward est formidable, mais c’est aussi un pivot qui, en quelque sorte, prĂ©cède le deuil du hĂ©ros, le papa. D’ailleurs, il anticipe sur la chanson de Roland annonçant : « Je l’ai rencontrĂ©e Ă la foire du TrĂ´ne, et ça ne m’a rien fait. » Ledit Roland en fait un AVC. InsaisissabilitĂ© que pointe la fille car « tu es vivant et tu me manques ». Au fond, vivre comme mort, s’insaisissabiliser soi-mĂªme, est-ce un genre que l’on se donne… ou un judicieux dĂ©genre qui dĂ©range ?
Prolongeant ce genre de prĂ©occupation en Ă©cho Ă un BarthĂ©lĂ©my Saurel qui se demande : « L’eau sait-elle que la vapeur, c’est elle ? », Ariane s’interroge : « Qui sait nager mieux que l’eau ? qui sait aussi se noyer mieux qu’elle ? » Dans ce monde fluant, flou, liquide, la narratrice aimerait ne pas augmenter du choix des poses le poids des choses. ConcernĂ©e mais pas prĂªte Ă se laisser cerner, elle s’Ă©vapore, dĂ©couvrant « de nouveaux quartiers, de nouveaux Franprix », assumant prĂ©fĂ©rer « les rallongis aux raccourcis », et osant se rĂ©volter contre les camisoles chimiques : « Les mĂ©dicaments, c’est nul. On ferait mieux de se parler et de s’allonger tout nus dans le noir. » On pense Ă feue Maurane s’adressant Ă Arnould-son-pianiste : « J’aime quand tu me vĂªts en toute nue, quand je suis toute nue avec toi, quand nous sommes tout nus tous les deux, je crois que le message est passé » (et la dame ajoutait « il s’en fout complètement »). Mais voilĂ , ces fuites vertigineuses finissent par donner le vertige. MĂªme la belle Ariane en perd le fil : « Je ne sais plus oĂ¹ je suis ni oĂ¹ je dors », revers de l’auto-insaisissabilitĂ©. La fragilitĂ© de l’opposition entre histoire et gĂ©ographie frappe derechef quand l’hĂ©roĂ¯ne, fors toute pose, affirme que « le seul endroit oĂ¹ je veux m’installer, c’est l’instant ».
Arianne Dubillard et Sébastien Debard. Photo : Bertrand Ferrier.
Gardienne d’une maison dont les proprios juifs sont partis « dĂ©finitivement en vacances » Ă l’hospice, elle tombe amoureuse de l’Ă©difice. L’occasion de claquer quelques punchlines Ă sa façon, comme « L’amour s’en fout des barres d’immeuble » ou « Je fais provision de provisoire ». Ce qui ne prĂ©serve pas Roland, Ă©phĂ©mère donc Ă©ternellement insaisissable : « Le mot toujours restera pour toujours dans ta voix qui dit toujours », affirme la fistonne. Or, elle se met curieusement Ă bĂ©gayer quand elle Ă©voque l’aphasie de son père, comme Romain Didier, au CafĂ© de la danse, affrontait son trou de mĂ©moire au moment de chanter – non, pas « Elsa Haimer » mais « AmnĂ©sie », une chanson dont, prĂ©cisĂ©ment, le refrain gĂ©mit : « Ram’nez-moi d’vant un papa… Non, c’est pas lui. »
Ainsi, l’insaisissabilitĂ© se renverse. Celle de la fifille devient celle du papa. Le regard le reconnaĂ®t quand, dans la maison de l’Essonne acquise sous la houlette de Maria (et enfin appelĂ©e « La SaucĂ©e »), on met un couteau Ă droite de l’assiette du patriarche comme si on ne savait pas qu’il serait incapable de s’en servir. Dès lors, comme si l’insaisissabilitĂ© Ă©tait intĂ©rieure, on rĂªve que les noyaux des pruniers se souviennent des fleurs. Comme si l’insaisissabilitĂ© Ă©tait contagieuse, « à la fin, tu Ă©tais devenu une transparence et nous-mĂªme, Ă vivre autour de toi, nous avions fondu ». Comme si l’insaisissabilitĂ© Ă©tait elle-mĂªme illusion insaisissable, le disparu paraĂ®t « toujours vivant quand je ferme les yeux, et aussi quand je ne les ferme pas. »
Décidément, ne les fermons pas, ces yeux intérieurs, mais sachons nous endormir dans la beauté des choses que nous réussîmes à construire, échafauder, imaginer, espérer, transcender, fomenter voire, parfois, vivre.
La conclusion
Une excellente actrice est Ă saisir au ThĂ©Ă¢tre des dĂ©chargeurs jusqu’au 15 juin, du mardi au samedi. C’est un moment qui n’est certes pas destinĂ© aux seuls connaisseurs de Roland Dubillard ou aux amateurs de thĂ©Ă¢Ă¢Ă¢Ă¢Ă¢tre drĂ´Ă´Ă´Ă´Ă´lement rĂ©fĂ©rentiel. C’est une proposition qui associe humour, talent, savoir-faire et intelligence, entre thĂ©Ă¢tre, chanson, mĂ©moires, hommage et truc-spĂ©cifique-Ă -Ariane-Dubillard.
En fait, c’est un peu comme un clavier au moment de composer le prochain Goncourt. On se dit que vingt-six lettres, c’est au moins une douzaine de trop, et puis on s’y fait au point de ne s’en pouvoir passer. L’actrice, l’auteur et la chanteuse vont sans doute encore densifier ce riche spectacle dont quelque fan de l’Ă©ternitĂ© façon Allen pourrait dire que, mĂªme si on accroche de bout en bout, passĂ© le flash forward, il peut sembler, en l’Ă©tat, peut-Ăªtre un peu long, surtout sur la fin qui ne rĂ©pond pas vraiment Ă l’accroche liminaire. Toutefois, dès la première (pour laquelle, prĂ©cisons Ă l’intention de nos lecteurs, nous avons payĂ© notre place), il semblait dĂ©jĂ tellement prĂ©cieux que l’on le peut recommander, pour ce que vaut ou vache ce genre de louange, avec enthousiasme et, comme Ă©crivait Roland D., « plus facilement qu’une migraine et sans aspirine – comme l’existence » mais en mieux.
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