
Halluciner après la consommation d’ayahuasca donne-t-il accès
- à des vérités crystal clear,
- à des perspectives permettant de construire du sens, ou
- à des visions en grande partie préfabriquées par un conditionnement préalable,
s’interroge David Dupuis dans L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychédélique (Le Seuil, « La couleur des idées », 2026) ? Pour le déterminer, l’anthropologue propose de définir « une écologie de l’expérience visionnaire ». À l’en croire, les visions sont des phénomènes à la fois
- « subjectifs,
- collectifs et
- biologiques »
entrelaçant « un dehors pur » et un « dedans clos ». Elles associent
- « effets pharmacologiques,
- histoires biographiques,
- répertoires symboliques et
- interactions sociales »…
ce qui implique, à rebours de ce qu’enseignait le French doctor de Takiwasi, qu’elles ne donnent pas accès à des entités existant en soi mais à une iconographie fondée sur la suggestivité extérieure et le vécu intérieur. L’auteur s’intéresse donc à la construction du phénomène, autrement dit à l’apprentissage de la vision. Dans les témoignages recueillis, il repère une dynamique mêlant, ainsi qu’il l’envisageait, maïeutique extérieure (un sachant t’amène à comprendre en décryptant) et maïeutique intérieure (à force d’expériences et de conseils, je deviens à mon tour davantage capable
- d’attention,
- de perception et
- d’interprétation)…
ce qui confirme, à présent, que les entités apparaissant dans les visions ne sont pas préexistantes : elles sont construites progressivement
- par l’expérience vécue puis accumulée par le consommateur d’ayahuasca,
- par les types de cérémonies et d’officiants qui accompagnent l’ingestion de la tisane corsée,
- par l’environnement et l’état d’esprit de l’expérimentateur, et
- par les échanges fermement guidés via les groupes de parole, par exemple.
Ainsi David Dupuis semble-t-il proposer une construction du sens visionnaire en trois dimensions :
- verticalité du sachant,
- profondeur autobiographique de l’expérimentateur, et
- horizontalité d’un retour entre pairs.
Lui synthétise la « socialisation visionnaire » en « deux plans » : l’explicitation des cadres jouant sur l’attention portée aux hallucinations
- (conseils,
- interdits,
- interprétations par le sachant…) ;
et le non-dit qui tend à mettre hors champ ces cadres qui structurent l’expérience
- (« régimes d’autorité,
- circulation des récits,
- épreuves partagées et
- ajustements collectifs des attentes »).
Dès lors, il appert à petites touches que voir l’invisible n’est ni un don ni même un automatisme lié à la prise de certaines substances : c’est une technique qui s’apprend à travers « une grande diversité de formes et de dynamiques ». Parallèlement à cet apprentissage, l’expérimentateur désapprend aussi qu’il apprend. Il prend pour naturel ce qui est en réalité un contexte très construit, notamment par
- la situation géographique de la dégustation (la jungle lointaine),
- la temporalité du sirotage (la nuit), et
- la scénarisation de la cérémonie d’ingestion (comme quand le MC marmonne sotto voce ses prières si vite qu’elles sont incompréhensibles à l’homme et laissent donc supposer qu’elles s’adressent à des entités ici présentes).
Or, cette « éducation de l’attention » impacte non seulement l’exégèse de la vision a posteriori, mais le contenu de cette vision in medias res. Si l’on entend bien le propos de l’anthropologue, la consommation de l’ayahuasca n’est pas une déprise mentale (grâce à la DMT, j’abandonne ma perception habituelle et me retrouve disponible pour une toute autre perception que je ne contrôle plus) mais une forme d’emprise mentale (en réalité, je contrôle une large partie de mes visions parce que le maître m’a conditionné pour voir ce que je dois voir, ce qui suppose que je ne contrôle plus mes perceptions mais qu’un autre les contrôle pour moi). Le « cadrage perceptif et attentionnel » influe sur
- le contenu de la vision,
- la perception que j’en ai et
- l’interprétation que je suis invité à en tirer pour ma reconstruction mentale et ma vie nouvelle.
Comment analyser et percevoir le pouvoir – variable – des guérisseurs – divers – impliqués dans de tels phénomènes ? C’est ce que nous découvrirons au début de la prochaine notule. À suivre !
















