
On va pas se mentir, après le Siegfried de la veille, c’est le grand moment que tout wagnĂ©rophile attend. Le moment qui suscite une jubilation inquiète dĂ©passant mĂªme le plaisir d’aller applaudir un « compositeur antisĂ©mite » dans ses Å“uvres, ce qui, espère-t-on, fait suer en abondance les bien-pensants luttant, moyennant bĂ©nĂ©fices, LĂ©gion d’Honneur et reconnaissance Ă©ternelle pour courage admirable, 85 ans plus tard, contre les pires heures nausĂ©abondes les plus sombres de notre Histoire, ce qui n’est pourtant pas peu. Ce 23 septembre est donc le jour, attendu depuis le 23 mars – et, plus largement, la rĂ©servation du billet pour L’Or du Rhin – du CrĂ©puscule des dieux, aka par les snobs Ă permanentes pluzoumwin violettes croisĂ©es la v(i)eille Ă la sortie comme le Gueutedamrounegue. Ă€ peine plus long que Siegfried, cet aboutissement de la tĂ©tralogie du Ring claque comme un Everest pour les chanteurs, l’orchestre et les spectateurs incontinents (le premier acte dure deux heures cinq), au point que la Philharmonie promet un bouclage en 4 h 45 – il faudra, entractes compris, 45’ de plus. SubsĂ©quemment, voici venue, allĂ©luia, l’occasion de prĂ©senter quelques remarques sur la rĂ©alitĂ© d’un concert Ă la Philharmonie.

D’abord, un constat : il y a beaucoup plus de chiottes au parterre qu’en haut ; il est vrai que les dĂ©cideurs vont rarement dans les Ă©tages. Après la couleur diarrhĂ©e foireuse choisie pour souiller cette salle, cette discrimination de la vessie Ă l’aune du portefeuille est une honte de plus Ă mettre au crĂ©dit des nouvĂ©lophiles. Ensuite, puisque l’on aborde le sujet, un dĂ©goĂ»t : combien d’annĂ©es de rĂ©seautage pour fourguer un jingle au son de chasse d’eau au moment d’ouvrir les reprĂ©sentations ? On imagine la rĂ©union des « designers sonores », mais l’Ă©voquer m’eĂ»t obligĂ© Ă croquer des scènes en des termes que rigoureusement ma mère m’a dĂ©fendu d’citer ici. Enfin, un amusement : suite, suppose-t-on, Ă la rumeur ouĂ¯e hier (« c’est pas comme Ă Vienne, ici, les chanteurs sont sonorisĂ©s »), la Philharmonie fait prĂ©ciser pour le quatrième tome que « le concert sera enregistré », donc que, si y a des micros, c’est pas pour que Carla Bruni ou Zaz puisse chanter BrĂ¼nnhilde, ou pour compenser une Monnaie provisoire, pauvres connes de tout sexe.
Bien.
Et maintenant, laissons la musique grouver.
L’histoire
Voir ici.
Le concert
Reconnaissons-le d’emblĂ©e : pour le grand jour, l’orchestre du Mariinsky ne paraĂ®t pas tout Ă fait sous son meilleur (grand) jour. Certes, on Ă©coute une phalange rouĂ©e, rodĂ©e et pas Ă©rodĂ©e ; mais de nombreuses scories sont lĂ pour nous rappeler que le concert est une prise de risque permanente, surtout sur une telle durĂ©e : dĂ©rapages redoutĂ©s et advenus du premier cor solo, fourchage du clarinettiste solo jusque-lĂ impeccable comme son collègue si important Ă la clarinette basse (principe de l’auditeur : on retient les fausses notes, presque jamais les bonnes), dĂ©parts moins synchrones que la veille – des signes d’humanitĂ© dans un ocĂ©an de beautĂ©s sonores, peut-Ăªtre aidĂ©s par une direction d’un chef plus prĂ©cis sur ses gestes vers les chanteurs qu’en direction de ses serviteurs instrumentaux.

Le plateau vocal est impressionnant, chÅ“ur puissamment fonctionnel compris, quoique peut-Ăªtre plus sujet Ă subjectivitĂ© que la veille. Mikhail Vekua chante Siegfried après avoir chantĂ© l’opĂ©ra-titre la veille. Par prudence, subodore-t-on, il fait annoncer qu’il « relève de maladie ». Sans doute a-t-on donc mal ouĂ¯ lors de l’épisode prĂ©cĂ©dent, qui nous avait Ă©poustouflĂ© techniquement. Aussi nous tournons-nous vers notre voisine avec un sourire entendu – un sourire de connard, donc, que nous maĂ®trisons, c’est curieux, super bien : Ă©videmment, on ne peut pas chanter deux trucs aussi Ă©normes en vingt-quatre heures. Alas, we should have known better : Violeta Urmana nous avait fait le coup Ă Bastille. L’homme-phare sera constant, impeccable, franc devant les difficultĂ©s, maĂ®tre de son souffle, faraud devant les aigus, tonique dans ses dialogues. S’il peine Ă nous Ă©mouvoir ou, plutĂ´t, si nous peinons Ă Ăªtre Ă©mu par son incarnation, il serait insultant de n’insister que sur sa performance technique : son souci musical est patent, comme en tĂ©moigne une ligne vocale qui ne se dĂ©robe jamais devant les nuances, donc les redoutables piani. Ce tĂ©nor est super fort sa mère, par Zeus.
Tatiana Pavlovskaya est BrĂ¼nnhilde avec constance et mĂ©rite. Constance : la voix est au niveau du rĂ´le, sans duretĂ© dans les extrĂªmes de la tessiture et avec un très joli mĂ©dium. L’artiste n’en fait jamais des caisses, ni vocalement, ni scĂ©niquement – pas de tenue extravagante, pas de surjeu immobile. Elle chante avec talent, sans tenter de feindre un charisme sexy ou tellurique que ni sa personnalitĂ©, ni son don, ni son travail, ni son savoir-faire ne lui donneraient. C’est sans doute rĂ©dhibitoire pour nous faire frissonner pendant toutes ses interventions, mais cela reste une performance mĂ©lodieuse devant laquelle il convient de s’incliner. Car Ă la constance s’ajoute le mĂ©rite : sa dernière tirade, qui conclut la tĂ©tralogie, est extraordinaire. Pendant un quart d’heure, la cantatrice oublie sa retenue et fait vibrer la salle. Certes, elle est obligĂ©e de demander au « coursier » Grane d’aller se faire cramer avec elle, mais elle touche lors de son stupide sacrifice Ă quelque chose qu’elle avait simplement effleurĂ©e jusqu’à ce moment. Ça larmoie autour de nous, avec justice : Tatiana Pavlovskaya est plus qu’une solide BrĂ¼nnhilde.

Alors que les filles du Rhin chantent leurs rĂ´les plutĂ´t correctement – peut-Ăªtre Irina Vasilieva en Wellgunde nous sĂ©duit-elle moins qu’Ekaterina Sergeeva en Flosshilde ou Zhanna Dombrovskaya en Woglinde –, aucun personnage secondaire n’est desservi par son interprète. Olga Savova grave son personnage dans les impressionnantes profondeurs de la fille de dieu plus soucieuse de son destin que de sa race, ce qui est plutĂ´t honnĂªte de la part de Waltraute. Fort de sa voix sĂ»re et de son aisance scĂ©nique, Roman Burdenko est un Alberich bĂªte, mĂ©chant et impuissant comme il sied. Elena Stikhina, BrĂ¼nnhilde brillante le vendredi, rayonne dans sa robe beaucoup plus Ă©chancrĂ©e que la veille : voilĂ une Gutrune qui, timbre assurĂ© et sensibilitĂ© loin des mièvres sensibleries, exprime Ă la fois l’envie de mĂ¢le et la mĂ¢le envie de mener sa vie en assumant les hauts comme les bas. Evgeny Nikitin est le Gunther parfait, celui qui ronchonchonne et fait la gueule – mais on aimerait bougonner comme lui ! Et, cerise sur ce majestueux gĂ¢teau, Mikhail Petrenko est le Hagen puissant qu’il faut pour tenter de tout manigancer… en vain.
La conclusion
Peut-Ăªtre n’est-ce pas la version la plus aboutie que nous ayons ouĂ¯e ; mais, comme version scĂ©nique 100 % russe, ce Ring de la troupe Ă Valery Gergiev se pose lĂ dans la hiĂ©rarchie du savoir-faire, de la juste distribution et des grands chanteurs mĂ©connus. Sans Ăªtre souvent tellurique, cette interprĂ©tation de la tĂ©tralogie sĂ©duit grĂ¢ce au mĂ©tier de l’orchestre et Ă la richesse du rĂ©servoir vocal de l’ex-empire soviĂ©tique. C’est dĂ©jĂ fort fieffĂ©, malepeste.





















