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Le blog de Bertrand Ferrier, page 248

Jean Guillou, « Œuvres pour orgue », Augure

Le label Augure, consacrĂ© Ă  l’édition d’un hĂ©naurme best of Jean Guillou encore en construction, structure son catalogue autour de deux pĂ´les. D’une part, la mise sur le marchĂ© des « grands rĂ©citals » de l’idole ; d’autre part, plus ponctuellement, l’enregistrement par le maĂ®tre de telle ou telle composition. Le disque d’Œuvres pour orgues, enregistrĂ© par Jean Guillou en 2013, s’inscrit dans cette logique, inaugurĂ©e par Cantiliana en 2012 et qui fera l’objet d’une prochaine recension. Avantage des disques d’orgue, cette gravure est, en prime, l’occasion, pour ceux qui ont notamment loupĂ© les trois disques Philips gravĂ©s autour de l’inauguration, de dĂ©couvrir un instrument singulier, celui de la salle Scarlatti du conservatoire de Naples, une pièce Tamburini construite d’après les plans dudit Guillou et finalisĂ©e par Zanin, une bĂªte de 4 claviers dont l’achèvement semble avoir Ă©tĂ© aussi complexe que son potentiel se rĂ©vèle intĂ©ressant. L’accord est parfait ; et la prise de son de Gianni Ruggiero, assistĂ© de Mauro Santinello avant le mixage de Jean-Claude BĂ©nĂ©zech, est très apprĂ©ciable. Voici donc une joyeuse occasion d’entendre des pièces iconiques (Suite pour Rameau) ou quasi contemporaines de l’enregistrement sous les doigts et semelles du maestro. C’est pourquoi, dans les lignes qui suivent, nous retracerons quelques souvenirs du voyage fait en leur compagnie et personnalisable Ă  votre guise si vous souhaitez, Ă  votre tour, accomplir un pĂ©riple via, par exemple, cette agence de voyage qui vend le ticket Ă  10 €.
Regard (2010, 17’), seule composition d’un seul tenant ici gravĂ©e, s’ouvre sur un duo que perturbe l’arrivĂ©e d’un plein jeu puis d’une colère de fonds. L’éclatement du discours fait se percuter des accords en colère, ponctuĂ©s par le retour du duo, dont la registration change sans cesse, contrastant avec la rudesse des accords graves et furieux. La notion de duo, volontiers tremblante, se double ainsi d’un discours, eh bien, je dirais : double, associant des envolĂ©es propulsĂ©es d’abord sur trois notes, ainsi que des grognements tentant de ramener les interrogations Ă  la raison. « Gardez vos yeux dans vos poches cernĂ©es, les enfants ! » semble pester la norme, tandis que la pulsion vitale de curiositĂ© s’y refuse. Cette tension avive la curiositĂ© de l’auditeur : sans souci de le brosse-Ă -reluirer grĂ¢ce Ă  des mĂ©lodies charmeuses, le compositeur exploite un orgue fort riche pour qui sait le registrer afin de raconter une histoire. Jamais grisĂ© par la puissance dĂ©cibĂ©listique, si si, toujours soucieux de contrastes, l’interprète offre au compositeur une tribune Ă©lĂ©gante pour un discours dont la fin en fade out est un dernier pied-de-nez aux habitudes tuttistes qui dĂ©mangent parfois les organistes au moment de la pĂ©roraison. Au long de ce Regard, l’écriture est Ă  la fois inventive (c’est variĂ©), construite (la rĂ©currence de structures reconnaissables, mĂªme quand elles se mĂ©langent, crĂ©e l’unitĂ© diĂ©gĂ©tique nĂ©cessaire pour soutenir l’écoute pendant un gros quart d’heure) et pertinente pour un gros machin comme l’est un grand orgue. En consĂ©quence, l’écoute ne souffre pas du divertissement : simplement entendu, Regard est ridicule, atomisĂ©, in-signifiant ; Ă©coutĂ©e, la pièce devient très intĂ©ressante Ă  dĂ©faut de sĂ©duire tout auditeur – en somme, comme un regard qui, anodin, glisse sur les choses alors que, appuyĂ©, il gagne parfois en profondeur et toujours en signification.

Photographie reproduite avec l’aimable autorisation des Ă©ditions Augure

Enfantines (2012, 16’), composĂ©e de six segments, s’ouvre sur une pièce faisant Ă©cho Ă  Regard : un discours liminaire, sautillant, est opposĂ© Ă  une colère d’abord grave puis dĂ©chaĂ®nĂ©e. La deuxième pièce interroge davantage, sur deux claviers, la capacitĂ© d’imaginaire tapie dans le souffle flĂ»tĂ© de l’orgue. On retrouve le dĂ©tachĂ© caractĂ©ristique du musicien au dĂ©but de la troisième pièce, qui semble chercher sa route entre ligne tressautante appelĂ©e Ă  rĂ©apparaĂ®tre, grognements des graves et tenues tremblantes d’oĂ¹ Ă©merge sporadiquement un cornet ou le commentaire ternaire de la bombarde. La quatrième pièce, plus courte, paraĂ®t prolonger la prĂ©cĂ©dente, avec ses tenues tremblantes, accompagnĂ©es de trilles, et ses ponctuations rares Ă  la pĂ©dale. C’est aussi le cas de la miniature qui lui succède, comme si le compositeur proposait davantage une esthĂ©tique unie qu’une variĂ©tĂ© plaisante – la fin en petit tutti en sus. La dernière pièce ressasse un motif descendant, Ă  la logique dĂ©jĂ  exploitĂ©e, et des accords irrĂ©guliers. Tout se passe comme si elle tentait de synthĂ©tiser les Ă©lĂ©ments du discours utilisĂ©s jusqu’à prĂ©sent : dĂ©gringolades, accords brefs dans le grave, tenues tremblĂ©es, usage des anches et notamment de la trompette, pour permettre d’identifier un leitmotiv Ă  l’aide de rĂ©currences qui se consument dans une fin en tutti. (Ă€ noter que le compositeur propose une description de son Å“uvre sensiblement diffĂ©rente Ă  celle que vous venez de parcourir, comme quoi, c’est bien aussi de lire ce que celui-qui-sait en dit.)
Suite pour Rameau (1979, 20’), commande dijonnaise, articule une suite de neuf miniatures inspirĂ©es par des titres du susnommĂ© Jean-Phil’. On mentirait en prĂ©tendant avoir saisi partout en quoi elles ont quelque chose d’anacrĂ©ontique, comme l’affirme pourtant le compositeur, si, par cette Ă©vocation du poète antique et de sa descendance artistique, l’on entend de façon schĂ©matique la prĂ©sence d’une certaine tension Ă©rotique ; mais l’on veut bien subodorer, dans le choix des titres, une volontĂ© de privilĂ©gier le sous-entendu, le behind the scenes, le mystère de l’Eros voire le plaisir de la recrĂ©ation – toute Å“uvre n’est-elle pas manière de procrĂ©ation ? – dont la danse, chĂ©rie par les amateurs de pensĂ©es impures, est un judicieux mĂ©dium vĂ©hiculatoire. Dès lors, rien d’étonnant Ă  ce que la première pièce soit un « rondeau », qui cherche sa v(o)ie entre des sĂ©ries d’accords disjoints ou enchaĂ®nĂ©s. Une Ă©trange arythmie secoue la pièce, rĂ©veillĂ©e paradoxalement par des sĂ©quences plus paisibles qu’encadrent des grondements furieux zĂ©brĂ©s d’une noire Ă©nergie – mmm, je sais, « noire Ă©nergie », c’est bien pourri, mais je laisse quand mĂªme : s’autoĂ©nerver est parfois de salubritĂ© intime. L’« air tendre pour la rose » est un duo balancĂ© entre des fonds, accompagnant, et une sorte de cornet nasardisant que la fermeture de la boĂ®te expressive Ă©teint. « L’indiscrète », fragment le plus bref, est quasiment figuratif : on retrouve les accords rĂ©pĂ©tĂ©s ou tenus et les voix graves qui tentent de contenir l’aigu farfouineur. La « gavotte » offre une danse de pantins, Ă  la fois clairement balancĂ©e Ă  quatre temps et sans cesse en dĂ©sĂ©quilibre.

Photographie reproduite avec l’aimable autorisation des Ă©ditions Augure

Après que le ressassement et l’énergie ont soulignĂ© le caractère Ă  la fois circulaire, donc enfermant, et joyeusement antinormĂ© de la danse, « Le neveu de Rameau » parcourt Ă  nouveau le clavier avec une voix aiguĂ« rythmĂ©e Ă  deux temps et sa rĂ©ponse grave. Des motifs ascendants interrompent ce systĂ©matisme, puis se fondent dans le flux liminaire avant de dĂ©clencher l’ire de l’orgue et la conclusion sous forme de rush cacophonique. Les « tendres plaintes » jouent l’ambiguĂ¯tĂ© Ă©rotique par l’opposition entre la lourdeur des accords et les mĂ©lopĂ©es indĂ©cises que poussent les anches dans les aigus. MĂªme registration, tiens donc, Ă´ ironie, pour « L’ingĂ©nue » en duo composĂ©, lĂ  encore, parfois ponctuĂ© par une pĂ©dale symbolisant, peut-Ăªtre, soit le grondement du dĂ©sir, soit le danger de l’ingĂ©nuitĂ©, l’un n’empĂªchant pas l’autre, yallah. Comme pour les « tendres plaintes », c’est Ă  la voix ingĂ©nue qu’est dĂ©volue la dernière phrase. « Diderot » surprend puisqu’elle se prĂ©sente comme une pièce chiffrĂ©e de Rameau, ici incarnĂ©e dans la rĂ©alisation de l’interprète, toutefois revendiquĂ©e dans la note d’intention comme l’art de « mĂªler rĂ©alitĂ© et fiction crĂ©atrices ». Tout cela se finit par « La rebelle », une pièce associant traits et puissants accords, avec Ă©chos malicieux et « gouttes d’eau » Ă  la main droite. L’usage sporadique de la bombarde fissure cette rĂ©partition de bon aloi. Il finit par dĂ©clencher des Ă©pisodes furieux, brisĂ©s par le retour du motif liminaire qui, autour du tourbillon de sa vĂ©locitĂ©, cristallise deux accords conclusifs.
Dix Pièces furtives (1998, 15’) constituent la dernière composition au programme. RevendiquĂ©es comme « extrĂªmement simples », usant volontiers du tremblant comme pour souligner leur apparente modestie et leur filiation guillouistique, ces miniatures respectent, au long de leurs quatre-vingt-dix secondes en moyenne, une structure immuable : duo paisible (plages 17, 20, 22, 23), solo avec accompagnement (18), duo rythmique (19), duo progressant crescendo grĂ¢ce Ă  une mĂ©lodie Ă  deux tons et une basse rythmique (21), duo Ă  harmonisation rĂ©partie entre les deux mains (24), duel d’anches arbitrĂ© par la pĂ©dale et fini en plein jeu (25), et duo paisible qui, lui, finit par froncer les sourcils (26). L’ensemble forme un petit kalĂ©idoscope d’une partie des goĂ»ts harmoniques et des formules d’écriture que le compositeur chĂ©rit.
L’improvisation finale (5’) prouve, rĂ©prouve et reprouve ces penchants, tant elle semble, d’abord, prolonger la composition prĂ©cĂ©dente. Du reste, c’est cette continuitĂ© diffĂ©renciĂ©e qui sĂ©duit dans le disque : c’est Ă  la fois toujours du Guillou et jamais exactement le mĂªme Guillou. La diversitĂ© dans l’unitĂ©, l’unitĂ© dans la diversitĂ© – le dialogue liminaire de la dernière plage les illustre. Puis les saucisses s’agitent. Des traits zèbrent le clavier, alternant avec la tentation de l’accord provisoirement reposant. L’arrivĂ©e du tremblant sur les anches dans le mĂ©dium est combattu par la pulsation arythmique de la main gauche et de la pĂ©dale. La rĂ©pĂ©tition des accords annonce une envolĂ©e vers les ondulants, une nouvelle fois brisĂ©e par les fumerolles des anches aiguĂ«s opposĂ©es au grondement de l’accompagnement ou au dĂ©chaĂ®nement de l’orgue. La pulsation de la pĂ©dale anime un crescendo ondulant que la puissance des pleins jeux magnifie. Surgit alors un decrescendo oĂ¹ le tremblant gĂ©nĂ©ralisĂ© prĂ©figure, malgrĂ© que les derniers Ă©clairs de flĂ»te en aient, l’aspiration vers le silence.
En conclusion, on est de nouveau sĂ©duit par l’engagement d’un label non seulement Ă  proposer un large aperçu du travail de son champion, mais Ă  le proposer dans d’excellentes conditions : choix Ă©ditoriaux convaincants, prise de son soignĂ©e et livret riche – trilingue, incluant la composition de l’orgue, introduction du label et tĂ©moignage du compositeur. Certes, pour montrer que nous avons lu le contenant presque autant qu’écoutĂ© le contenu, ou peut-Ăªtre pour montrer que, bien que ce disque nous ait Ă©tĂ© offert, nous Ă©crivons ce qu’il nous paraĂ®t pertinent d’écrire, no matter what, Ă´ courage culturel quand tu nous tiens, bref, nous pourrions signaler quelques bizarreries d’ortho-typo-mise en page, du genre : Enfantines est dĂ©crit en troisième place alors qu’il s’agit de la deuxième pièce (l’argument du « c’était plus pratique pour la mise en page » serait, bien entendu inopĂ©rant) ; on salue « madame le directreur » avec smartphone et appareil photo, souvenir donc d’un ancien temps d’il y a cinq ans ; il est mentionnĂ© un « Grand Plein-Jeux » au GO ; et, sur le fond, on aurait aimĂ© savoir, par exemple, comment le choix de ces pièces s’était effectué : proximitĂ© des compositions confrontĂ©es Ă  une pièce plus ancienne, souci d’enregistrer des Å“uvres peu ou mal enregistrĂ©es jusqu’ici (dire qu’elles « couvrent quarante ans » alors qu’il y en a une des annĂ©es 1970 et 3 de 1998 Ă  2012 n’est pas tout Ă  fait convaincant), etc. Moralité : mĂªme content, l’auditeur n’est jamais content. Et pourtant, guilloutophile ou curieux sans tabou trouvera dans ce disque de qualitĂ© de quoi picorer Ă  loisir : une longue pièce, des pièces unitaires mais fractionnĂ©es, et une impro. Une seule restriction – ne pas espĂ©rer que ce disque entonne une jolie musique de fond. VoilĂ  une heure vingt Ă  Ă©couter vraiment ; faute de quoi, l’on prĂ©fèrera, je sais pas, moi, une intĂ©grale des sonates de Telemann pour flĂ»te Ă  bec alto, viole de gambe, clavecin et une bonne tisane coupĂ©e Ă  l’eau purifiĂ©e.

Révisions monstrueuses de la semaine, 2/3

Tristan und Isolde, Opéra de Paris, 19 septembre 2018

Andreas Schager (Tristan). Photo : Bertrand Ferrier.

Non, on ne retourne pas Ă©couter Tristan und Isolde que pour voir des fesses, la bite du sosie de Michael Lonsdale, du nichon et de la chatte poilue, mĂªme si y en a – c’est la « vision » de l’opĂ©ra selon Peter Sellars et Bill Viola, et elle a, tout Ă  fait fortuitement, ce double petit plus d’Ăªtre hors sujet (quel gĂ©nie !) et rĂ©employable pour n’importe quel opĂ©ra. On y retourne pour l’orchestre et les voix, mais « on » ne doit pas Ăªtre le seul Ă  s’essssscagacer de cette arnaque puisque Bastille est loin d’Ăªtre plein, ce 19 septembre, fait rare pour un Wagner parisien, et ce nonobstant fait explicable sans doute par l’inanitĂ© scĂ©nique des productions et choix de l’ère Lissner, heureusement presque sur la fin.
L’histoire : voir ici.
Le double scandale : d’une part, la pseudo « mise en scène », sans dĂ©cor hormis un parallĂ©lĂ©pipède servant de lit et d’estrade, avec une vidĂ©o ridicule et des pseudo-costumes de Martin Pakledinaz (t’as Ă©tĂ© payĂ© combien pour ta petite virĂ©e dans une friperie, mec ?), est une honte que nous Ă©voquĂ¢mes tantĂ´t. D’autre part, il est insupportable que l’État continue de financer un opĂ©ra « national » oĂ¹ pas un artiste sur le plateau ne soit national – ni Philippe Jordan, ni Peter Sellars, ni Bill Viola, ni Martin Pakledinaz, ni James F. Ingalls (spĂ©cialiste des lumières carrĂ©es), ni Alex MacInnis (« live video editor », ha ha), ni JosĂ© Luis Basso, ni, chez les solistes, Andreas Schager, ni RenĂ© Pape, ni Martina Serafin, ni Matthias Goerne, ni Ekaterina Gubanova, ni Neal Cooper, ni Nicky Spence, ni Tomasz KumiÄ™ga. Fermer aux artistes hexagonaux une scène si chèrement payĂ©e par leurs compatriotes est une dĂ©gueulasserie presque sans nom dont il nous semble juste de continuer de nous offusquer, mĂ¢rde.

Presque Martina Serafin, l’appareil Ă©tant en rĂ©volte alors bon. Photo : Bertrand Ferrier.

La reprĂ©sentation : face Ă  un opĂ©ra somptueux qui exige tant de tous les acteurs, il faut une troupe de haute volĂ©e. L’orchestre, sous la baguette de Philippe Jordan, chouchou de Bastille (hormis quelques folles essayant de se faire remarquer en ouh-ouhtant Ă  la fin, faut bien s’occuper après les Gay games), est Ă  la hauteur des hautes attentes placĂ©es en lui. Bien que le tempo annoncĂ© soit lĂ©gèrement plus rapide qu’Ă  l’accoutumĂ©e – le chef comptait gratter 5′ sur chacun des deux premiers actes, ce dont le site de l’OpĂ©ra ne semble pas au courant, au contraire –, on est saisi par la beautĂ© des timbres, la capacitĂ© Ă  jouer Ă  la fois ensemble ET avec le plateau, la richesse des couleurs obtenues, la prĂ©cision des attaques, l’Ă©vidence des solistes et la concentration gĂ©nĂ©rale – on avise ainsi Sabrina Maaroufi et ses flĂ»tes, toujours « dans son match » alors qu’elle joue, quantitativement, peu. Un rabat-joie pointera, ravi, çà un dĂ©part perfectible, lĂ  un dĂ©faut d’accord entre les violons et les clarinettes, rappelant Ă  cette occasion que c’est moins risquĂ© d’Ăªtre violoncelle solo que cor solo ; nous n’aurons pas ce niveau de fatuitĂ© car la splendeur des cordes et la cohĂ©rence du propos nous a happĂ©, mĂªme s’il nous manque, c’est notre goĂ»t, cette tension sporadique et cette exploration des contrastes d’intensitĂ© qui ne sont certes pas la marque de fabrique du chef maison. Car, boudu, quel souci des chanteurs et, surtout, quels prĂ©ludes et quel finale, maou ! En revanche, avouons avoir Ă©tĂ© déçu, pour une fois, par le chÅ“ur d’hommes, il est vrai expulsĂ© dans les loges, en hauteur afin de participer Ă  la spatialisation du son. Leur première intervention nous a paru mĂ©chamment fausse, et l’acoustique spĂ©cifique n’a, par la suite, pas valorisĂ© la banda des matelots et soldats souvent entendus Ă  meilleure fĂªte.

Le plateau vocal : alors que l’on nous avait annoncĂ© des solistes dĂ©sespĂ©rants, l’ensemble est de belle tenue. On le sait, l’opĂ©ra exige beaucoup des deux tĂªtes d’affiche, mais de façon croisĂ©e : Isolde bosse plus que Tristan au I, un peu plus puis autant que lui au II, moins mais jusqu’au bout dans le III – et, donc, vice et versa. Martina Serafin connaĂ®t l’ampleur de la tache – voir la vidĂ©o infra. Comme Ă  chaque fois que nous l’avons ouĂ¯e en ces lieux, elle associe virtuositĂ©, rĂ©sistance et honnĂªtetĂ© avec un charisme patent. On la sent, par moments, soucieuse de ne pas trop en faire, mais elle intègre cette prudence dans le paradoxe de son personnage, Ă  la fois fragile, victime et chef de bal (Isolde, c’est quand mĂªme l’histoire d’une nĂ©nette fiancĂ©e Ă  un mec, mariĂ©e Ă  un deuxième et, grĂ¢ce Ă  la drogue, partie avec un troisième après en avoir sĂ©duit un quatrième : on n’a pas affaire Ă  la prude midinette de base, hein). Tristan, lui, doit assurer jusqu’au bout, avec un troisième acte qui cristallise la thĂ©matique de l’opĂ©ra – pendant trois fois quatre-vingt minutes, ça ne cause que d’une chose : l’attente. Au I, on attend d’arriver au port ; au II, Isolde attend que les chasseurs soient loin pour retrouver Tristan ; au III, Tristan attend qu’Isolde le rejoigne pour le guĂ©rir, c’est-Ă -dire mourir. Dans cette perspective, Andreas Schager prend son rĂ´le Ă  cÅ“ur. MĂªme si la voix craquotte, notamment dans la seconde partie du troisième acte, mĂªme si on le sent souvent tendu, il assure sa partie et rassure les inquiets. En revanche, il subit de plein fouet l’absence de mise en scène. MalgrĂ© sa bonne bouille de Torsten Kerl, lui ne semble pas Ăªtre un acteur-nĂ©, et son corps ne suit pas les belles inflexions de son timbre. Le troisième acte en est une illustration, oĂ¹ il ne cesse de se grattouiller le brushing, ce qui est son tic prĂ©fĂ©rĂ©, comme en tĂ©moigne la photo qui ouvre la prĂ©sente notule, prise au moment des saluts. NĂ©anmoins, essayons d’estimer que l’important, dans le contexte sellarsien, reste le son et l’intention – or, sur ces deux points, l’artiste « rĂ©pond prĂ©sent ».

ApprĂ©ciez le dĂ©cor. Photo un p’tit peu dĂ©goĂ»tĂ©e : Bertrand Ferrier.

Parmi les rĂ´les secondaires principaux, si j’puis dire, saluons le roi Marke de RenĂ© Pape, idĂ©alement taillĂ© pour l’artiste avec ses deux grandes scènes oĂ¹ la puissance de la voix et l’autoritĂ© de la posture ne souffrent guère contestation. Ekaterina Gubanova (Brangäne) semble parfois manquer de puissance dans les graves, mais on la sent surtout gĂªnĂ©e par la pseudo mise en scène, id est empĂªtrĂ©e dans des postures ridicules – elle est tantĂ´t immobile, tantĂ´t en train de caresser sa patronne, ce qui ne lui permet pas de donner Ă  son personnage le tiraillement cornĂ©lien qui la dĂ©chire (elle devait empoisonner Isolde Ă  mort, elle lui a empoisonnĂ© la vie). Neal Cooper en Melot aurait gagnĂ© Ă  Ăªtre mieux dirigĂ© et designĂ© ; en effet, il a peu d’interventions ; autrement dit, les costume, coiffure et posture sont d’autant plus importants – va-t’en essayer d’incarner ton personnage complexe (c’est le meilleur ami de Tristan, mais il le trahit parce qu’il voudrait se taper sa nana) quand on te demande de poignarder un hĂ©ros Ă  main nue. Ce nonobstant, notre vraie dĂ©ception est liĂ©e Ă  Matthias Goerne, Kurwenal bougonnant, engoncĂ© dans ses sons nasaux, et il est vrai sabordĂ©, lui aussi, par Peter Sellars (« quand t’as rien Ă  faire, ben, t’as qu’Ă  te coucher, voilĂ , et puis après tu te dandineras pendant tout le troisième acte, ça t’aidera Ă  pousser »).

En conclusion, quel dommage que l’enjeu dramatique – parce que, bon, un opĂ©ra, en dehors de la performance musicale exceptionnelle que cela exige, ça raconte une histoire – soit mutilĂ© par cette version sellarsique ! Cette tare n’impacte pas seulement le cĂ´tĂ© visuel, elle influe aussi sur la projection, l’incarnation, le dĂ©passement des personnages par le talent et le savoir-faire des artistes. Certains ont su composer avec cette donnĂ©e mutilante ; elle a fait plus de dĂ©gĂ¢ts chez d’autres. En d’autres termes, on ne peut pas dissocier, et c’est en gĂ©nĂ©ral heureux, le spectacle de la musique, mĂªme sur l’air du « t’as qu’Ă  fermer les yeux, ça passe mieux ». En bridant les artistes, en souillant la composition, Peter Sellars, ses complices d’arnaque et ses commanditaires insultent l’institution de l’OpĂ©ra, les spectateurs payants et la musique elle-mĂªme, en plus de mettre en mauvaise posture un plateau pourtant de haut niveau. Un seul mot, après trente-trois reprĂ©sentations de cette billevesĂ©e : rĂ©volte !

Pas bon, les gars, pas bon…


… oups, non plus.

Révisions monstrueuses de la semaine, 1/3

Artemandoline, « Concerti napoletani per mandolino », Deutsche Harmonia Mundi


C’est d’abord une question d’ignorant qui nous happe : pourquoi, aujourd’hui, enregistrer un disque de mandoline baroque, mĂªme composĂ© exclusivement de « premières mondiales sur instruments anciens » ? Allons plus loin dans les questions bĂªtes, puisque nous sommes assez douĂ© dans ce domaine : pourquoi Ă©couter une telle proposition ? Le disque de concerti napolitains pour mandoline que publie ces jours-ci Artemandoline rĂ©pond Ă  ce doute balourd d’une triple façon – et, hop, d’entrĂ©e, un p’tit chiasme, ça promet.

  • La musique pour mandoline, vue par les Napolitains, pulse, groove, zouke et impressionne puisqu’elle cherche avec gourmandise, Ă  « charmer, sĂ©duire et divertir », stipule le livret.
  • Elle marque un moment très important de l’histoire instrumentale napolitaine, ville oĂ¹ la musique semblait essentielle.
  • Ă€ Naples, elle est double : d’une part, elle est spĂ©cifique (quoi que le court texte de prĂ©sentation peine Ă  donner des exemples concrets de cette spĂ©cificitĂ©, de mĂªme qu’il omet d’expliquer pourquoi enregistrer ces Å“uvres dans une Ă©glise de Longwy… ou pourquoi recourir Ă  une peinture anglaise et dix-neuviĂ©miste afin d’illustrer la couverture du livret) ; d’autre part, elle transcende les barrières de genre. En effet, le disque propose d’explorer ce rĂ©pertoire Ă  travers le seul prisme du « concerto pour mandoline », mais l’instrument avait aussi droit de citĂ© dans l’opĂ©ra et dans toutes sortes de formations (duos, trios…).

Depuis 2001, l’ensemble baroque qui affirme ainsi sa position revendique de « rechercher et ressusciter les chefs-d’Å“uvre oubliĂ©s de la musique pour mandoline » et de « communiquer ses trouvailles au grand public ». Impliquant exclusivement des instruments d’Ă©poque, l’ensemble fondĂ© par Marie Fe PavĂ³n et Juan Carlos Muñoz a publiĂ© sept disques selon un principe d’exĂ©cution : « L’interprète doit parvenir Ă  Ăªtre assez libre, spontanĂ©, anticipatif (sic) et Ă©tonnĂ© dans sa crĂ©ation intime et dans la nouveautĂ© qu’il fait surgir. »


De fait, dès le concerto en Eb de Giovanni Paisiello (1740-1816), on est saisi par l’énergie que concentre Marie Fe PavĂ³n dans les attaques, les variĂ©tĂ©s d’irrĂ©gularitĂ©, les diffĂ©rences d’ornementation, les nuances (voir par ex. la reprise d’une simple formule piste 2, 0’46, quand la sonoritĂ© change complètement !). Les accompagnateurs, peut-Ăªtre un peu uniformĂ©ment prĂ©sents, ne mĂ©nagent pas leur peine pour faire vivre une musique oĂ¹ la vitalitĂ© est indispensable : martelĂ©e par des mini-fanfares ou des premiers temps très marquĂ©s, elle compense largement une Ă©criture orchestrale qui paraĂ®t, soyons faraud, peu inventive. Heureusement, la relative banalitĂ© de cette composition codifiĂ©e est transcendĂ©e par trois Ă©lĂ©ments :

  • une interprĂ©tation sous tension,
  • la libertĂ© avec laquelle l’interprète rend les enchaĂ®nements d’arpèges a priori planplans, et
  • la qualitĂ© du dialogue sporadique entre soliste et ensemble (voir par ex. piste 3, vers 3’50).

Donc, après un quart d’heure d’écoute, notre scepticisme s’est dégonflé. Voici une musique pétillante et roborative qui donne envie d’écouter la suite.
En l’espèce, la suite est constituĂ©e par le concerto en Bb de Giuseppe Giuliano (dix-huitième siècle), pris en charge par Juan Carlos Muñoz. Le tempo liminaire, « maestoso », qui n’empĂªche pas d’avancer, met en beautĂ© les envolĂ©es prestissimes de la mandoline, exigeant du soliste une extrĂªme agilitĂ©. L’effet peut paraĂ®tre facile, opposant les ploum ploum de l’orchestre aux libertĂ©s du mandoliniste ; il n’en est pas moins percutant. Sur cette lancĂ©e, le bref « lento non troppo » qui suit oppose Ă  nouveau l’orchestre au complet Ă  l’accompagnement lĂ©ger voire Ă  l’unisson (piste 5, 1’40). C’est fort bien exĂ©cutĂ©, en prĂ©lude Ă  un « allegro » ternaire que le brio des violons lance sans faillir. De la sorte, la musique associe une simplicitĂ© d’écriture et une exĂ©cution de haute volĂ©e, proposant ainsi une dĂ©couverte – au moins pour l’ignorant qui Ă©crit ces lignes – certes pas bouleversante mais tout Ă  fait pimpante.

Not your average viole de gambe. Source : http://www.artemandoline.com/media/. Photographe non précisé.

Le concerto suivant, en G, est l’œuvre de Domenico Caudioso, dont la lĂ©gende propose qu’il soit un pseudonyme involontaire de Domenico Cimarosa, ce qui serait plus rutilant. Marie Fe PavĂ³n est Ă  nouveau sur le ring. On apprĂ©cie le souci de variĂ©tĂ© du compositeur, qui ne se contente pas de dĂ©velopper, au mĂ©tier, un thème sans falbala : on est ainsi sensible Ă  la brève petite tentation mineure, qui va au-delĂ  du simple plaisir motorique procurĂ© jusque-lĂ  par des compositions très corsetĂ©es. Ă€ nos oreilles, hĂ©las, le dĂ©but du « largo » n’est pas aussi inventif. Par chance, la mandoline arrive Ă  l’emballer par les bavardages et les inĂ©galitĂ©s dont elle enveloppe sa partie en C, qui permet d’atteindre, une fois n’est pas coutume, une coda orchestrale Ă©lĂ©gante, id est libĂ©rĂ©e des blam-blam-blam habituels. L’« Allegro » conclusif revient aux principes de base (rapiditĂ© et alternance orchestre – petit ensemble avec soliste), mais l’on y goĂ»te une certaine inventivitĂ© dans les modulations (par ex. piste 9, vers 2’15) et un goĂ»t certain pour les petites cellules mĂ©lodieuses, ce qui Ă©veille l’intĂ©rĂªt de l’auditeur, par-delĂ  la virtuositĂ© tectonique de la gratteuse de cordes.
Le concerto en A de Carlo Cecere (1706-1761) qui suit met en valeur la prĂ©cision de Juan Carlos Muñoz. Carlo Cecere, comme les gens cultivĂ©s – donc tous – le savent, aurait Ă©tĂ© un compositeur vedette d’opĂ©ra. Ici, il a façonnĂ© une pièce parfaite pour servir de piĂ©destal Ă  un soliste que n’effraie pas la vitesse d’un « Allegro » pourtant annoncĂ© « non presto ». En sus d’une main droite fofolle, on apprĂ©cie, sur la partie finale du mouvement, la synchronicitĂ© du mandoliniste avec ses compères. Le « largo » obligatoire n’a pas davantage peur de prendre son temps et de reproduire la mĂªme structure que le premier mouvement. Le « grazioso » ternaire, tĂ¢che d’apporter un peu de lĂ©gèretĂ© dans un opus un peu terne au sens de : pas notoirement original, comparĂ© Ă  ses prĂ©dĂ©cesseurs. La mandoline fait ce qu’elle peut pour cela, en choisissant des liaisons ou des coupures entre notes donnant l’illusion de petits bonds – ces respirations sans ritendo, pleines de grĂ¢ce, trahissent l’attention aux dĂ©tails de l’interprète. NĂ©anmoins, si l’on est impressionnĂ© par la dextĂ©ritĂ© des musiciens et leurs tentatives pour jouer autant de musique que de notes, l’on peine Ă  se laisser Ă  nouveau sĂ©duire par une Å“uvre sĂ©dimentĂ©e dans des codes que ne relève pas une pointe mĂ©lodique Ă©picĂ©e, une incongruitĂ© patente ou une idĂ©e bizarre balancĂ©e tout Ă  trac dans le flux sonore.
Trouvera-t-on le bonheur avec le mot de la fin, qui revient au compositeur du dĂ©but ? Le concerto en C de Giovanni Paisiello est au moins nouvelet car il donne l’occasion Ă  l’auditeur d’Ă©couter une troisième mandoliniste, Alla Tolkacheva. D’emblĂ©e, les tentations de modulation qui courent sur la partition, ainsi que le ton dĂ©cidĂ© de la soliste, avec des prises de risque poussant le frisson Ă  sa limite (voir piste 13, 2’05), rĂ©veillent notre curiositĂ©. La cadence du « Tempo giusto », quelle belle indication de vitesse, est l’occasion d’entendre la musicienne derrière la virtuose. Un violon trrrès langoureux dialogue avec elle dans le « Larghetto alla siciliana ». Ici, le temps s’étend plaisamment sans traĂ®ner pour autant. Refusant le contraste criard, l’« Allegro » final, allègre mais non pas vivace, ne s’enivre ni de vin, ni de vertu, ni de vitesse excessive, prĂ©fĂ©rant se laisser Ă©clairer par l’énergie et la poĂ©sie que la mandoliniste met jusque dans les arpèges, grĂ¢ce Ă  des attaques diversifiĂ©es et des contrastes d’intensitĂ©. L’orchestre dialogue alors avec lui-mĂªme avant de laisser la vedette Ă  la soliste, dont la dĂ©licatesse sans chichi sait tirer le meilleur d’un quart d’heure baroque un brin rĂ©pĂ©titif (forte – piano, majeur – mineur, arpèges brisĂ©s et rĂ©itĂ©rĂ©s, structures de mouvement identiques, reprises…).

Artemandoline. Source : http://www.artemandoline.com/media/. Photographe : Odile Armborst.

En conclusion, oublions les dĂ©fauts du site pourtant très esthĂ©tique d’Artemandoline, oĂ¹, par ex., le nouveau disque n’est pas encore rĂ©fĂ©rencĂ© et oĂ¹ de nombreuses photos – dont celle du patron – sont floues. Soulignons plutĂ´t la qualitĂ© de ce disque Sony, oĂ¹ tout est finement interprĂ©tĂ©, jusqu’à la dernière note de ces soixante-cinq minutes de musique, posĂ©e avec art. Sans doute convient-il de ne pas Ă©couter le disque d’un trait, afin de mieux goĂ»ter le charme de cette musique toujours jolie, parfois Ă©poustouflante, mais souvent trop prĂ©visible pour soutenir une audition attentive sur la durĂ©e – ces concerti n’étaient probablement pas conçus pour Ăªtre ouĂ¯s enchaĂ®nĂ©s. Prises sĂ©parĂ©ment, les cinq parties de cette rĂ©alisation, retranscrite par l’ingĂ©nieur du son Arno Op Den Camp et soutenue par le Luxembourg, lancent en s’ébrouant des gouttelettes de joie raffinĂ©e et lĂ©gère sur l’auditeur, mĂªme peu frottĂ© de ces eaux savantes. Partant, les concerti napolitains pour mandoline s’apparentent Ă  une musique Ă  dĂ©guster par petites gorgĂ©es plutĂ´t qu’à picoler Ă  grandes lampĂ©es : n’est-ce pas, signe de qualitĂ© quasi suprĂªme, ce que l’on souhaite aussi des meilleures dives bouteilles ?

Jean Guillou, « Les symphonies », Augure


C’était un temps très raisonnable. On mettait les vivants Ă  table et, s’ils avaient le bon relationnel, on faisait jouer leurs symphonies par l’orchestre de l’ORTF. Depuis les annĂ©es 1970, les dĂ©cideurs ont changĂ© les destinataires de leurs commandes, et la troisième symphonie de Jean Guillou est restĂ©e partition morte. En guise de pied-de-nez, fin 2015, le label Augure, dĂ©diĂ© Ă  la pas-morte vedette de Saint-Eustache (contrairement Ă  feus les chefs ici convoquĂ©s, l’organiste par excellence Ă©tait en concert ce 16 septembre Ă  la cathĂ©drale de Toul pour propulser son Offrande musicale), Ă©ditait les deux symphonies de son hĂ©raut – pour une fois, les deux orthographes sont correctes. Partant, voici quelques aperçus d’un disque disponible ici pour 15 €.
Judith-Symphonie, le monstre qui ouvre le bal, pèse plus de trois quarts-d’heure. Son projet : Ă©voquer le Dieu des juifs et proclamer la menace qui pèsera toujours, selon la lĂ©gende, sur ceux qui en voudront Ă  l’auto-proclamĂ© « peuple Ă©lu ». Tout s’ouvre sur un capharnaĂ¼m de 3’33, prĂ©lude Ă  la vocalise d’1’50 de Judith (Chrystyna Szostek-Radkowa – la graphie est celle de la crĂ©ation, eĂ»t-elle Ă©tĂ© simplifiĂ©e ou dĂ©kristianisĂ©e par la suite), Ă  peine ponctuĂ©e doublement par les timbales. Un commentaire s’étale peu Ă  peu dans l’orchestre avant que la voix ne s’élève derechef, commentĂ©e avec Ă©nergie par cordes, piano et xylophone. L’énergie orchestrale atteint de nouveaux sommets avant un silence qui matĂ©rialise l’abandon divin d’IsraĂ«l aux mains de ses ennemis puisque surgit le terrible Assur. Quasi tonal, le martèlement qui accompagne la description de cette invasion, ouvrant la voie Ă  une riche harmonisation messiaenique (piste 1, autour de 15’35). La mĂªme articulation tĂ©tralogique alternant solo de la mezzo – commentaire instrumental – texte – chant accompagnĂ© conduit au deuxième mouvement après qu’une fougue cuivrĂ©e a Ă©tĂ© injectĂ©e dans les veines orchestrales.
Les sonoritĂ©s graves et une guitare Ă©lectrifiĂ©e, so seventies, secouent la « dĂ©cision de Judith de sauver IsraĂ«l ». La timbale martèle le danger encouru par le pays. La soliste, impressionnante, qui plus est pour un live, doit Ă  la fois dire le texte, le vocaliser, le parler (dĂ©but du troisième mouvement), le rĂ©pĂ©ter tout en prĂ©cisant, fĂ©ministe que « non enom cecidit potens eorum » mais que le Seigneur « tradidit eum in manus feminae, sed Judith » le renversa parce qu’elle Ă©tait trop bonne de sa partie visagale (« in speciei faciei suae »). La troisième partie, qui confirme la maĂ®trise prĂ©cise de Renard TchaĂ¯kowski, s’articule autour de la sĂ©duction. En consĂ©quence, elle travaille davantage la rĂ©sonance comme pour souligner l’envoĂ»tement que suscite le corps de la veuve grĂ¢ce Ă  un habile strip substituant Ă  ses vĂªtements de deuil des atours olĂ©-olĂ© (je traduis approximatif). Guitare et trompette annoncent et encadrent le grand moment de sĂ©duction fĂ©tichiste (« sandalia eius rapuerunt oculos eius ») prĂ©cĂ©dant la dĂ©capitation suraiguĂ«.
Le dĂ©ferlement qui suit, marquant l’arrivĂ©e du quatrième mouvement, est plutĂ´t une dĂ©bandade en forme de marche d’échec. Les juifs sont excitĂ©s car ils sont « arescentes in siti », d’oĂ¹ l’importance de bien s’hydrater. Cuivres et timbales dĂ©ferlent pour accompagner le triomphe d’IsraĂ«l et la louange d’Adonai, dont la puissance serait donc sexy puisque liĂ©e Ă  la science en cordonnerie des femmes au joli minois – mais ce n’est pas le lieu de s’amuser du ridicule vĂ©tĂ©rotestamentaire ou de s’emporter en dĂ©nonçant les horreurs et perfidies perpĂ©trĂ©es quotidiennement par l’Ă©tat israĂ©lien avec la bĂ©nĂ©diction de tous les donneurs de leçons gĂ©opolitiques qui, bref. C’est surtout le lieu d’apprĂ©cier le sens du tutti, piano et cymbales inclus, qui anime Jean Guillou jusqu’aux faux silences (plage 4, 10’). Le contraste avec le long grave rĂ©sonnant qui suit est supĂ©rieurement narratif. Le couronne la menace finale contre les mĂ©chants « insurgenti super genus meum ». C’est sĂ»r que, avec des missiles contre des pierres, c’est plus facile, mais un symphoniste qui chanterait la gloire du peuple palestinien opprimĂ© plutĂ´t que celle d’un peuple qui a rĂ©ussi aurait sans doute moins de succès. Faute, sans doute, d’avoir obtenu l’autorisation de l’Ina de retoucher les fichiers, l’éditeur conclut cette symphonie par 1’10 d’applauses – si notre hypothèse est bonne, c’est la preuve que, avec ou sans le dĂ©gueulasse immondice qu’est la spĂ©cialiste familiale du taxi, cette officine Ă©tatique est stupide et gĂ©rĂ©e en dĂ©pit du bon sens, tant le decrescendo superbe et prenant qui conclut cette symphonie avec une force formidable aurait gagnĂ©, au disque, Ă  Ăªtre libĂ©rĂ© de la gangue du rĂ©el.
En conclusion, cette Å“uvre ambitieuse est certes parfois datĂ©e (ha ! la guitare Ă©lectrique dans les orchestres des annĂ©es 1970 !) ; toutefois, son discours est surtout Ă©vocateur, supĂ©rieurement orchestrĂ© et très diĂ©gĂ©tique (au sens oĂ¹ il se passe des choses) : l’inverse du film muet – pas l’image, le son, de très bonne qualitĂ© et bien mis en valeur par un livret qui « donne les paroles ».

Chrystyna Szostek-Radkowa et Jean Guillou. Source : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/24/Krystyna_Szostek-Radkowa_i_Jean_Guillou_Judith_Symphony.jpg.

La seconde symphonie, d’une grosse vingtaine de minutes, est prĂ©sentĂ©e par le compositeur comme un monodrame, concept popularisĂ© en musique classique sous l’égide de l’Erwartung d’Arnold Schönberg. Le monodrame est une narration thĂ©Ă¢trale qui n’exprime qu’un point de vue (Erwartung est un monologue). En l’espèce, sera prĂ©sentĂ© le seul point de vue des cordes, et l’on sent cette tension entre l’Ă©nergie permanente du drame et l’oscillation stimulante entre unissons remarquablement concoctĂ©s sous l’Ă©gide d’AndrĂ© Girard et clusters hypnotisants.
Un Ă©clair parcourant l’ensemble du spectre sonore zèbre le dĂ©but du Con fuoco liminaire. Puis les plans sonores distinguent le suraigu et le chant de l’alto. Un motif Ă©cartelĂ© parcourt les solistes avant qu’un mĂªme unisson ne prĂ©lude Ă  l’entrĂ©e des violoncelles et contrebasses. Le titre du mouvement l’annonçait : pas de mĂ©lodie, on n’y voit que du feu. L’orchestre de chambre rend avec force l’opposition
entre le motif pentatonique, les moments de fureur et les unissons colériques. Les archets disparaissent alors pour que surgissent, dégingandés, des palanquées de pizz. À la sournoise, les archets reviennent à l’approche du Très lent ouvert par les sons très graves des contrebasses.
Souvent en duo, le mouvement oppose aux zigzags des cordes abyssales une ligne discontinue chantĂ©e tout uniment dans les mĂ©diums et aigus. De rares clusters ponctuent cet unanimisme. Puis l’opposition entre ces deux pĂ´les (clusters et unissons) s’accentue autour de longues tenues. Des pizz bruyants animent le sourd combat qui se dĂ©roule, derechef arbitrĂ© par les archets en fin de bal. Le retour du Tempo primo scinde aussi les acteurs aigus entre notes ultra rapides et motif brisĂ©. Un envol gĂ©nĂ©ral (piste 7, vers 1’) enflamme le discours, s’interrompt, renaĂ®t, retrouve les contrebasses qui grondent vivacissimo avec le chÅ“ur. Un nouvel unisson ouvre chemin – mĂªme moi, cette formulation m’irrite, mais je la laisse quand mĂªme, ben, je sais pas, peut-Ăªtre parce que, mais ce n’est qu’une supputation – au dernier mouvement, Très lent comme le deuxième, entre aigus Ă  l’unisson et contrebasse en pizz. Le procĂ©dĂ©, opiniĂ¢tre, persiste pendant deux longues minutes, comme s’il couvait un feu indĂ©terminĂ©, dont seules les fumerolles demeurent quand les ultragraves des contrebasses l’emportent coll’arco. Le tout se conclut par des applauses qui gĂ¢chent une fois de plus ce fade out majestueux quasi wagnĂ©rien, mais on imagine qu’Augure n’a pas gĂ©rĂ© non plus ces pistes Ă  sa guise – et puis, soyons sincères, l’on aurait itou applaudi cette pièce profonde et puissante.

Jean Guillou lors de la création de sa première symphonie. Source : http://classik.forumactif.com/t4199-jean-guillou.

En conclusion, ces deux symphonies, associant accessibilitĂ© du discours et complexitĂ© de la composition, laissent un sentiment ambigu : regret que l’organiste ait, par la suite, Ă©tĂ© renvoyĂ© Ă  son travail d’organiste-compositeur-pour-orgue, et curiositĂ© de continuer, via l’orgue, l’exploration de cet univers sonore, ambitieux Ă  dĂ©faut dâ€™Ăªtre mĂ©lodique, plus intrigant que plaisant – ce qui, sur la durĂ©e d’un disque, est loin dâ€™Ăªtre un vice –, intĂ©ressant par son Ă©nergique rugositĂ© plutĂ´t que chou tout plein grĂ¢ce Ă  la bienveillance de ses soieries moirĂ©es. Donc rendez-vous pour, bientĂ´t, de nouvelles dĂ©couvertes dans le dĂ©cidĂ©ment passionnant catalogue guilloutique d’Augure.

Le fameux « cassez-vous, pĂ´v’ cons »…


… traduit en langage correct, avec les fautes d’orthotypo indispensables quand on s’adresse,  au ras de terre, aux cons. Ă€ nous, donc.

Komm, Bach! fait son deuxième come-back!


Pour la troisième saison du festival Komm, Bach!, grĂ¢ce Ă  l’intercession – notamment – de Maryse Laigle, intendante de la paroisse jusqu’Ă  ce jour, de Jean-François Morel et d’Odile Rocher, la paroisse de Saint-AndrĂ© de l’Europe nous a permis une folie : faire rĂ©viser l’orgue par la manufacture Yves Fossaert deux jours avant le concert inaugural. De notre cĂ´tĂ© :

  • nous avons poursuivi notre travail avec une graphiste formidable, miss TomoĂ« ;
  • nous avons happĂ© un trompettiste que Rostro et Philip Glass ont applaudi ;
  • nous avons prĂ©parĂ©, très officiellement, pour ce samedi, deux visites commentĂ©es de l’orgue auxquelles vous Ăªtes invitĂ©s au sens de : conviĂ©s gratuitement, Ă  16 et 17 h (nombre de places limitĂ©es, rendez-vous sur place) ;
  • nous avons fomentĂ© pour 20 h un concert orgue et trompette qui pouĂ«tte-pouĂ«tte mais qui ne prenne pas un seul spectateur pour une buse ;
  • et nous nous sommes dit que, après tant d’efforts, nos spectateurs seraient ravis de fĂªter l’inauguration du festival en buvant de bons coups et en mangeant de bons morceaux.

Gratuitement pour celui qui n’a pas de pognon. Selon ce qui est possible pour celui qui a de quoi, ou pense que la culture mĂ©rite, Ă  l’occasion, un p’tit kèkchoz.
Tout ça, nous l’avons fait sans une once de subvention. Parce que nous pensons que la culture se partage sinon meurt. Parce que nous pensons que respect du cultuel et vivification du culturel sont tout sauf contradictoire. Et parce que proposer un travail joyeux aux ceusses qui veulent bien venir en profiter, c’est pomme-pet-deupe. Du coup, ça donne ce programme [cliquer pour agrandir]…

Bref, on aurait voulu faire plus mieux, on sait pas ce que l’on aurait pu inventer. Alors, oui, on a rassemblĂ© des tubes…

… et des crĂ©ations mondiales comme ces « Fragments soudĂ©s », dont voici le premier enregistrement (pirate) mondial, avant accord de l’orgue.

VoilĂ , on est comme ça. DĂ©sormais, on attend juste que toi, toi et toi et tout le monde, tu sois lĂ . Pour fĂªter la musique, le plaisir du partage et le patrimoine sempervivens de la France, de l’Europe et, surtout, de nous.

Trio Artemis, « Piazzolla – Gerber – Martin » (VDE-Gallo)


Ce tantĂ´t, l’attachĂ© de presse de la maison dirigĂ©e par Olivier Buttex nous fit don d’un disque historique. Pas un disque tout frais sorti de presse, qui est un autre genre de cadeau, d’autant plus apprĂ©ciĂ© que l’on s’illusionne d’Ăªtre dans le presque-secret de l’up-to-date ; non, un disque pas tout frais sorti de presse, qui rappelle que la vie d’un disque ne s’arrĂªte pas quand l’actualitĂ© des sorties-du-moment ferme bien sa grande boubouche – un disque quasi autobiographique, donc. C’est pourquoi ce site proudly presents, aujourd’hui, la recension d’un disque du trio Artemis enregistrĂ© Ă  l’Ă©tĂ© 2002 (au moment oĂ¹ nous Ă©crivons ces lignes, un exemplaire est en vente pour 6 € ici – et ce n’est pas le nĂ´tre, mĂ©disants). Ha, 2002… Rappelez-vous, 2002… C’Ă©tait pas 1987, et pourtant c’Ă©tait pas pareil diffĂ©rent. Pis : c’Ă©tait une Ă©poque oĂ¹, dans le livret, la violoniste pouvait laisser son adresse perso pour tout contact utile. Bref, c’Ă©tait il y a seize ans, sussĂ©-je bien compter. Or, pour cette formation Ă©volutive (les pianistes, toujours aussi fĂ©minines que les deux quatre-cordistes, se remplacent), c’Ă©tait dĂ©jĂ , après deux disques originaux, l’heure d’un accomplissement certain, et nĂ©anmoins…

Trio Artemis. Bettina Macher, Myriam Ruesch, Katja Hess. Source : site officiel. Photographe non précisé.

… et nĂ©anmoins, ce n’est pas parce que ce disque nous fut mandĂ© avec grĂ¢ce que nous ne serons pas honnĂªte. Par exemple en stipulant, comme l’admettent les artistes, que le trio des Quatre saisons Ă  Buenos Aires est doublement un faux. D’une part, Astor Piazzolla ne l’a conçu qu’a posteriori, pour rassembler quatre tangos Ă©pars. D’autre part, ce n’était pas un trio : ce qu’Artemis propose est un arrangement de JosĂ© Bragato. C’est, bien entendu, savoureux comme une viande grillĂ©e – tant pis pour les vegans, on est dans un coin argentin de la Suisse pour quelque 25’. Avec une part d’improvisation revendiquĂ©e, des unissons sĂ©duisants, des nuances bien accordĂ©es, des tempi habilement modulĂ©s, des sonoritĂ©s variĂ©es, une rythmique claire marquĂ©e par le piano de Myriam Ruesch, un violoncelle (Bettina Macher) expert dans l’art de dĂ©timbrer et de laisser filer les sons ou d’en inventer (piste 2, vers 6’ – auquel rĂ©pond sa collègue, piste 3, vers 2’20), et un violon (Katja Hess) aux glissendi et aux fausses faussetĂ©s d’une admirable dĂ©licatesse, l’auditeur est saisi instantanĂ©ment et sur la durĂ©e par la musique de Piazzolla remarquablement arrangĂ©e. La tristesse de l’étĂ©, notamment, remue grĂ¢ce aux changements d’atmosphère, aux prĂ©cisions des coups d’archet et Ă  la rouerie harmonique du compositeur. La rigueur et la langueur de l’hiver sont rendues avec une science de l’effet qui ne prend jamais en dĂ©faut la très haute exigence musicale propre Ă  Astor Piazzolla. Le pedigree des artistes suisses laissait-il craindre une interprĂ©tation peu idiomatique, selon l’adage exigeant un Russe pour Scriabine, un Français pour PiernĂ© et une NĂ©nette avec de jolis nichons pour un mĂ©diocre rĂ©cital d’airs d’opĂ©ra ? Sans faillir, l’ensemble de l’annĂ©e piazzollienne sĂ©duit, captive et revigore, renvoyant ces sornettes de prĂ©jugĂ©s racistes dans leurs cordes oĂ¹ un boxeur bienveillant finira, inch’Allalalalah, un beau jour ou peut-Ăªtre une nuit, par les achever. Et nĂ©anmoins…

Trio Artemis. Bettina Macher, Myriam Ruesch, Katja Hess. Source : site officiel. Photographe non précisé.

… et nĂ©anmoins, il ferait – Simone, hein – beau, oui, il ferait – Simone, deux – beau voir que nous prĂ©tendions bien connaĂ®tre, voire connaĂ®tre tout court, l’œuvre de feu RenĂ© Gerber, encore vivant au moment de cet enregistrement de son Trio. Le premier mouvement colle et secoue davantage des ambiances diffĂ©rentes que des thèmes. Le violoncelle impose le tempo, fluctuant, par de puissants pizz ; le piano tente d’imposer quelque ritournelle ; les autres cordes lui rĂ©pondent ; les trois finissent par s’emporter de conserve autour du thème Ă©voquĂ© au mitan de cet Allegretto – petite cellule barbotĂ©e Ă  la Rhapsody in Blue, composĂ©e vingt ans plus tĂ´t ; une coda minimaliste claque la porte de cet Ă©pisode sans vraiment rĂ©pondre Ă  la question posĂ©e par le violon. Pour ouvrir l’adagio suivant, un prĂ©lude fait Ă©cho Ă  des notes rĂ©pĂ©tĂ©es ; puis un geste uniformĂ©ment forte semble s’imposer avant de se dissoudre afin de laisser la place au motif liminaire que synthĂ©tise le piano dans l’aigu avant de revenir, raisonnable, au medium.
L’Allegro molto s’ouvre sur un Ă©cho aux airs de fugue sans cesse avortĂ©e. L’unanimitĂ© (octaves piano, unisson violon et violoncelle) dĂ©bouche sur un thème pataud Ă©noncĂ© Ă  gros coups d’accords que Myriam Ruesch nimbe de sustain comme pour en attĂ©nuer la rudesse. L’apaisement permet aux musiciennes de laisser poindre des couleurs plus dĂ©licates ; mais la tension n’est jamais absente. En effet, une inquiĂ©tude Ă©lectrise la pièce (longues tenues des notes du piano, tremblement des cordes, retour du thème pataud), jusqu’à ce que le violoncelle dĂ©cide de prendre, seul, la situation sous l’autoritĂ© de son archet. Le retour de ses comparses annonce la coda oĂ¹ un mĂªme motif volette d’un instrument Ă  l’autre jusqu’à une course effrĂ©nĂ©e que les artistes rendent avec Ă©nergie jusqu’au « blam » final. MĂªme s’il est fort bien interprĂ©tĂ©, cette composition n’émarge pas au registre de la belle musique – son dĂ©ficit mĂ©lodique, son caractère dĂ©cousu, l’avortement systĂ©matique des embryons de formes nobles comme la fugue l’en libèrent ; mais il substitue Ă  notre quĂªte de la joliesse une piquante incitation Ă  la curiositĂ© devant une musique Ă  la fois consonante, modale et capable de mettre en sons un questionnement associant un langage classique Ă  une intranquillitĂ© moderne… surtout en 1944, date anachronique de sa composition. Et nĂ©anmoins…

Trio Artemis. Katja Hess, Myriam Ruesch, Bettina Macher. Source : site officiel. Photographe non précisé.

… et nĂ©anmoins, pour nous amener au terme de ce disque, nous attend le quart d’heure du Trio sur des mĂ©lodies populaires irlandaises de Frank Martin. Ne tergiversons point en circonvolutions vaseuses : cette trilogie est l’histoire d’un Ă©chec. En effet – nous apprend la notice –, commandĂ©e par un gros riche, cette Å“uvre de jeunesse fut dĂ©commandĂ©e car le mĂ©cène n’y retrouvait pas ses mĂ©lodies prĂ©fĂ©rĂ©es. Et pour cause : le compositeur se plaĂ®t Ă  proposer des dĂ©veloppements toniques autour de mĂ©lodies dont les interprètes accentuent rythmes chaloupĂ©s et contretemps. Le premier mouvement pourtant notĂ© « Allegro moderato » s’agite dans une frĂ©nĂ©sie que plusieurs breaks ne tempèrent pas. L’adagio qui suit offre au violoncelle l’occasion de chanter sa petite Ă©lĂ©gie, que complète le piano par son contrechant et ses graves. Les deux complices se mettent ensuite au service du violon, avant que le violoncelle ne vienne chanter avec lui, Ă  l’octave. C’est ensuite au piano de s’offrir un solo syncopĂ©, dont la pĂ©roraison ouvre la voie Ă  une gigue digne de saint Patrick ou de saint Guy, au choix, que Frank Martin semble hĂ©siter Ă  harmoniser. MĂªme tarif pour le deuxième thème au piano, qu’une rythmique simple ponctue. Le travail rythmique et harmonique s’emballe ensuite, soutenant in due time l’intĂ©rĂªt de l’écoute. Un premier break offre l’occasion au piano et au violoncelle de renouer le dialogue. Jaloux, le violon s’empresse de regiguer avec fougue – disons de fougue-giguer. Ă€ nouveau, c’est au piano que revient le rĂ´le de proposer un rythme divergent. Le violon essaye d’imposer un air plus traditionnel. Ses deux camarades protestent, et une dernière envolĂ©e signe le match nul des braves battantes. Certes, cette composition sur mesure n’est pas la pièce majeure qui illumine le rĂ©pertoire de ce très grand compositeur, mais elle est ici donnĂ©e avec un souci de pulsation prĂ©cise qui permet d’en apprĂ©cier les passages les plus palpitants. Et nĂ©anmoins…
… et nĂ©anmoins, en conclusion, si la composition de ce disque intrigue – un Argentin, un Suisse, un Suisse Ă©crivant en irlandais : hormis la permanence de la formation, la cohĂ©rence des compositeurs aurait peut-Ăªtre gagnĂ© Ă  Ăªtre explicitĂ©e – et si la prise de son de Peter Laenger nous aurait parfois davantage sĂ©duit en privilĂ©giant le dĂ©tail sur les limbes d’ambiance, elles sont subsumĂ©es – j’aime bien ce mot mĂªme si je suis pas sĂ»r ce qu’est-ce qu’il veut dire –, par l’énergie dĂ©pensĂ©e pour jouer dans un mĂªme souffle, avec force, enthousiasme, talent (ces sonoritĂ©s !), mĂ©tier (cette cohĂ©rence du discours !) et subtilitĂ©. La musique ici valorisĂ©e est en grande partie mĂ©connue, et c’est plaisir que soit levĂ© – avec un talent, une exigence et une pĂ©tillance communicative – le voile sur ces pièces peut-Ăªtre secondaires mais charmantes chacune Ă  sa façon. En clair, ça joue bien, c’est fin, c’est pĂªchu et c’est une occasion de dĂ©couvrir des Å“uvres presque aussi rares qu’intĂ©ressantes : pourquoi d’autre Ă©coute-t-on, voire achète-t-on des disques ?
(Non, « pĂ©tillance » ne veut rien dire, mais je laisse quand mĂªme, na.)