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Le blog de Bertrand Ferrier, page 248

Christian Chamorel joue Mozart, Institut Goethe, 25 septembre 2018

Christian Chamorel. Photo : Bertrand Ferrier.

Le problème, avec Christian Chamorel [en dehors de son site perfectible, ne serait-ce que pour le lien FB qui ne mène Ă  rien] c’est qu’il pense bien et qu’il joue de mĂªme. Il y a pire problème ? Soit, mais le rĂ©sultat de ce problème-ci est que, quand il joue Mozart, compositeur qui n’est pas notre chouchou, peut-Ăªtre parce que tout le monde est censĂ© l’adorer mais pas que, il est Ă  craindre que nous soyons encore plus intĂ©ressĂ© que s’il jouait des compositeurs que nous apprĂ©cions davantage. Or, pour la reprise des concerts « Classique en suites » organisĂ©s en l’Institut Goethe, le jeune artiste moderne (il a le crĂ¢ne rasĂ© comme Jean Muller, son ancien condisciple avec lequel il est restĂ© en relations sporadiques, et comme maints solistes mĂ¢les vus tantĂ´t Ă  la Philharmonie), ouĂ¯ jadis en duo avec sa partenaire de prĂ©dilection, vient jouer du Mozart. Ce nonobstant, il ne s’agit pas de your average Mozart : celui dont il est ici question est problĂ©matisĂ©. En gros, le pianiste, qui vit avec du Wolfgang sous la calotte crĂ¢nienne depuis qu’il pianote, pose la question suivante : qu’est-ce qui fait que Mozart est gĂ©nial et spĂ©cifique – d’autres diraient « disruptif » au moins parce que, nom d’une pipe en bois, faut pas laisser les puissants et leurs connards de vassaux s’approprier des mots ? En soixante-dix minutes, l’artiste va proposer diffĂ©rentes rĂ©ponses thĂ©oriques Ă  sa question ; chacune sera illustrĂ©e, pratiquement, par une pièce. En toile de fond, un dĂ©fi : nous pousser Ă  conclure que « Mozart, on aime bof, mais ça, on trouve ça super ».

1.
Mozart, c’est plus que du Bach

La première Å“uvre est la Sonate en Fa majeur dite KV 533/494 – un code-barres, ça peut Ăªtre fatigant mais c’est toujours plus classe. La promesse est triple : rendre manifeste le sens de l’innovation structurelle du compositeur ; souligner ses liens avec Bach ; montrer la personnalitĂ© propre du compositeur… et son respect du public via un troisième mouvement « plus simplement mĂ©lodique » que les deux premiers « afin de ne pas saturer l’auditoire ». D’emblĂ©e, la puissance de l’interprète saisit. Elle est Ă  la hauteur de son projet – en l’espèce, rendre raison de « l’œuvre la plus impressionnante » du compositeur. Le musicien s’empare du rude BlĂ¼thner local et de l’acoustique peu gĂ©nĂ©reuse de la salle sans barguigner. C’est lui qui dĂ©cide. Les nuances, les contrastes, l’énergie, il les propulse sans se laisser handicaper par les particularitĂ©s techniques. Dans son envie de prouver l’étincelle mozartienne, il alimente une pulsion vitale et une conviction qui saisissent l’auditoire – mĂªme si, faut toujours faire la fine bouche pour avoir l’air Parisien ou connaisseur, l’apport de Bach aurait mĂ©ritĂ© un peu plus que du name-dropping pour convaincre, car notre inculture nous empĂªche de la saisir ex abrupto.

Christian Chamorel ou presque. Photo : Bertrand Ferrier.

2.
Mozart, c’est dĂ©jĂ  du Chopin

La deuxième Å“uvre proposĂ©e est le Rondo en la mineur dit KV 511. Après le rapprochement avec Bach, Christian Chamorel propose Ă  raison de rapprocher cette pièce avec de chopines sonoritĂ©s – il suggère mĂªme Ă  l’assistance de dĂ©fier des mĂ©lomanes via une Ă©coute Ă  l’aveugle. On apprĂ©cie cependant son souci de ne pas surchopiniser son interprĂ©tation afin d’appuyer son propos – c’eĂ»t Ă©tĂ© contreproductif. Le discours est clair et Ă©claire Ă  la fois – mĂªme moi, j’ai pfffĂ©, c’est dire s’il est sain de s’outrer de cette parophonie nullosse ; et l’artiste prend soin de ne pas chercher Ă  prĂ©cipiter une musique pour la rendre plus virtuose qu’elle n’est. En l’espèce, la virtuositĂ© n’est pas dans la prĂ©cipitation des saucisses ou l’écartèlement des paluches ; elle se concentre dans l’art de dompter un instrument et une partition pour en extraire, comme si c’était simple, le suc d’une pièce de dix minutes saupoudrĂ©es d’un mĂ©lange de mĂ©lancolie et de sĂ©rĂ©nité… le tout selon les indications très prĂ©cises stipulĂ©es, pour une fois, par le compositeur en personne.

3.
Mozart, c’est mieux que du GlĂ¼ck

Les Dix variations en Sol majeur KV 455 sur « Unser dummer Pöbel meint » permettent de passer de Chopin Ă  GlĂ¼ck, auquel le sample est piquĂ©, voire Ă  Haydn que Christian Chamorel dĂ©cèle presque Ă  chaque note. Pour expliquer le choix d’un thème « pas remarquable », l’interprète soupçonne le compositeur de rouerie. Mozart aurait profitĂ© d’une base très acadĂ©mique pour dĂ©velopper un bouquet de formes dont il aurait eu plus de mal Ă  dĂ©velopper la grande variĂ©tĂ© si la matrice avait Ă©tĂ© plus fine. Plus encore, le pianiste avoue que son goĂ»t pour cette pièce est aussi liĂ© Ă  son expĂ©rience physique : « Dans cette pièce, explique-t-il, il y a un Ă©lan qui me rend toujours de très bonne humeur. » De fait, en dĂ©pit du caractère a priori stĂ©rĂ©otypĂ© de la partition, avec ses diminutions, ses moments attendus (solo Ă  droite, Ă  gauche, puis croisement des mains), ses passages obligĂ©s tels que l’exploration du thème en mineur avant le retour au majeur, la partition s’anime et se colore grĂ¢ce Ă  une exĂ©cution qui va de l’avant et rend sans faillir la joliesse rusĂ©e de ces dix minutes plus inventives que le principe ne le laisse craindre.

Le piano BlĂ¼thner de l’Institut Goethe, un extrait. Photo moche : Bertrand Ferrier.

4.
Mozart, c’est du Beethoven qui germe

La Sonate en do mineur KV 457 Ă©voque de nouveau Haydn Ă  l’interprète, pour son lyrisme et son dĂ©tachement. ResucĂ©e des variations, donc ? Au contraire, Christian Chamorel y voit l’occasion de dessiller les oreilles des auditeurs dont les goĂ»ts seraient sĂ©dimentĂ©s par un mortier de clichĂ©s. Non, d’abord, Mozart n’était pas que cette tĂªte-Ă -claques du petit gamin qui a grandi dans un bain impatientant d’autosatisfaction : cette sonate le voit explorer une veine plus dramatique, peu compatible avec sa monofigure mythologique de « divin maĂ®tre ». Non, ensuite, Mozart n’était pas un simple faiseur tirant Ă  la ligne Ă  coups d’incessants bariolages, aussi motivants que des bavardages de pseudo connaisseurs lors d’un entracte de concert classique : le premier mouvement est ramassĂ©, et le troisième multiplie les breaks. Non, enfin, Mozart n’est pas ce gros salonnard amusant la galerie bon chic bon genre de l’époque par le truchement d’une musique joliette conçue pour Ăªtre entendue vite fait plutĂ´t qu’écoutĂ©e avec dĂ©lectation : ainsi, le pianiste voit, dans l’adagio de cette pièce, une prĂ©figuration d’un langage beethovĂ©nien, Ă©poque « Sonate pathĂ©tique ». Son interprĂ©tation se nourrit donc de la friction entre le respect de la partition et la volontĂ© de tendre, par souci pĂ©dagogique, un arc musical entre tradition, tension et libertĂ©. C’est particulièrement sensible dans le choix des tempi, modulables, dans l’utilisation de la pĂ©dale de sustain, dans la gestion des respirations et silences, si importants, ainsi que dans la posture scĂ©nique associant rigueur et sensibilitĂ©.

En conclusion…

Bien que nous ne soyons pas – encore ? – convaincu, tant nos vieilles croyances sont tenaces, que Mozart soit un compositeur aussi passionnant que l’affirme l’artiste, et vice et versa (si, « que l’artiste l’affirme », bref), nous ne pouvons pas ne pas nous incliner devant le pianiste entendu tantĂ´t en accompagnateur de luxe. La maĂ®trise de l’instrument et de l’acoustique est formidable, comme la capacitĂ© Ă  faire entendre des dynamiques et des couleurs diffĂ©rentes ; la pĂ©dale de sustain ne sert jamais Ă  feindre une rĂ©sonance qui n’existe pas ou, ça s’est entendu ici mĂªme sous d’autres doigts, Ă  masquer un trait maladroit. Ce jour, toujours, avec une science sĂ©duisante, elle aide Ă  contraster les Ă©pisodes sans jamais nuire Ă  la clartĂ©. Pour autant, le concert n’est pas parfait – c’est un concert, pas un disque avec sa cohorte de petits patchs ; il y a, çà et lĂ , quelques discrets accrochages. Or, loin dâ€™Ăªtre le signe de doigts hĂ©sitants ou d’une prĂ©paration perfectible, ces anicroches traduisent la volontĂ© de prendre des risques sur certains passages afin de donner vie Ă  une musique si souvent ensevelie sous la poudre asphyxiante de la biensĂ©ance mignonnette… quitte Ă  chcrougnechcrougner très parcimonieusement. On nous accusera d’excuser la fausse note parce que le mec est sympa et poli, ou parce que l’on est invitĂ© au concert ; on aura, carrĂ©ment, tort, mĂªme si nous sommes conscient du risque. Les quelques passages tendus, Ă  compter sur les doigts d’une main incomplète, sont d’Ă©videntes audaces liĂ©es au live, et nous trouvons sĂ©rieusement ce voyons-voir joyeux.
L’illustre, non du nom mais du verbe « j’illustre, tu illustres, qu’il ou elle illustrĂ¢t », le troisième mouvement du KV 457, qui conclut le rĂ©cital. C’est un exemple de la volontĂ© chamorĂ©lique de valoriser par l’exemple une musique dont l’intĂ©rĂªt renaĂ®t grĂ¢ce aux choix et options de l’interprète. Le bis – l’adagio qui ouvre la Sonate en Mi bĂ©mol majeur KV 282 (on croit deviner que, comme nous, l’artiste aurait bien jouĂ© la fugace Gigue dite K. 574, mais, passĂ©e la politesse du rappel de base, les gens Ă  qui on a promis un coup Ă  boire ont soif) – permet, lui, de faire entendre le frottement entre le sĂ©rieux guindant nombre de sonates de Scarlatti et la flamme prĂ©romantique que le musicien dĂ©cèle dans l’Å“uvre mozartienne.
Bref, voici un rĂ©cital pensĂ© sans, pour le prix, Ăªtre aseptisĂ© par une philosophie envahissante. Doigts sĂ»rs, tĂªte pleine, discours lumineux, vision personnelle, confiance dans des Å“uvres peu spectaculaires mais personnellement Ă©lues par l’interprète – ma foi, tout cela est juste et bon.

Vaguement Christian Chamorel. Photo : Bertrand Ferrier.

… et en guise de teasing

Les Franciliens noteront la date du prochain concert de la sĂ©rie « Classique en Suites » : le mardi 23 octobre, 20 h, Vittorio Forte prĂ©pare un rĂ©cital de piano « autour de la valse », pas encore annoncĂ© sur le site de l’Institut Goethe – d’oĂ¹, c’est hyperbien fait de notre part, l’absence d’hyperlien. Billets de 5 Ă  10 €, placement libre, durĂ©e nickel d’une heure, p’tit cocktail offert Ă  la sortie, accueil souriant avant et après. D’ici lĂ , inch’Allalalalah, comme nous l’avions proposĂ© pour le rĂ©cital de Jean Muller, nous aurons explorĂ© l’autre versant du rĂ©cital dĂ©crit ici, via le disque du quasi sosie d’Éric Judor. Rendez-vous prochainement dans cette mĂªme colonne !

Le Crépuscule des dieux, Philharmonie de Paris, 23 septembre 2018

Juste avant. Photo : Rozenn Douerin.

On va pas se mentir, après le Siegfried de la veille, c’est le grand moment que tout wagnĂ©rophile attend. Le moment qui suscite une jubilation inquiète dĂ©passant mĂªme le plaisir d’aller applaudir un « compositeur antisĂ©mite » dans ses Å“uvres, ce qui, espère-t-on, fait suer en abondance les bien-pensants luttant, moyennant bĂ©nĂ©fices, LĂ©gion d’Honneur et reconnaissance Ă©ternelle pour courage admirable, 85 ans plus tard, contre les pires heures nausĂ©abondes les plus sombres de notre Histoire, ce qui n’est pourtant pas peu. Ce 23 septembre est donc le jour, attendu depuis le 23 mars – et, plus largement, la rĂ©servation du billet pour L’Or du Rhin – du CrĂ©puscule des dieux, aka par les snobs Ă  permanentes pluzoumwin violettes croisĂ©es la v(i)eille Ă  la sortie comme le Gueutedamrounegue. Ă€ peine plus long que Siegfried, cet aboutissement de la tĂ©tralogie du Ring claque comme un Everest pour les chanteurs, l’orchestre et les spectateurs incontinents (le premier acte dure deux heures cinq), au point que la Philharmonie promet un bouclage en 4 h 45 – il faudra, entractes compris, 45’ de plus. SubsĂ©quemment, voici venue, allĂ©luia, l’occasion de prĂ©senter quelques remarques sur la rĂ©alitĂ© d’un concert Ă  la Philharmonie.

La grande salle de la Philharmonie vue par Rozenn Douerin Ă  la demande d’un passionnĂ© des « plans de coupe ».

D’abord, un constat : il y a beaucoup plus de chiottes au parterre qu’en haut ; il est vrai que les dĂ©cideurs vont rarement dans les Ă©tages. Après la couleur diarrhĂ©e foireuse choisie pour souiller cette salle, cette discrimination de la vessie Ă  l’aune du portefeuille est une honte de plus Ă  mettre au crĂ©dit des nouvĂ©lophiles. Ensuite, puisque l’on aborde le sujet, un dĂ©goĂ»t : combien d’annĂ©es de rĂ©seautage pour fourguer un jingle au son de chasse d’eau au moment d’ouvrir les reprĂ©sentations ? On imagine la rĂ©union des « designers sonores », mais l’Ă©voquer m’eĂ»t obligĂ© Ă  croquer des scènes en des termes que rigoureusement ma mère m’a dĂ©fendu d’citer ici. Enfin, un amusement : suite, suppose-t-on, Ă  la rumeur ouĂ¯e hier (« c’est pas comme Ă  Vienne, ici, les chanteurs sont sonorisĂ©s »), la Philharmonie fait prĂ©ciser pour le quatrième tome que « le concert sera enregistré », donc que, si y a des micros, c’est pas pour que Carla Bruni ou Zaz puisse chanter BrĂ¼nnhilde, ou pour compenser une Monnaie provisoire, pauvres connes de tout sexe.
Bien.
Et maintenant, laissons la musique grouver.

L’histoire

Voir ici.

Le concert

Reconnaissons-le d’emblĂ©e : pour le grand jour, l’orchestre du Mariinsky ne paraĂ®t pas tout Ă  fait sous son meilleur (grand) jour. Certes, on Ă©coute une phalange rouĂ©e, rodĂ©e et pas Ă©rodĂ©e ; mais de nombreuses scories sont lĂ  pour nous rappeler que le concert est une prise de risque permanente, surtout sur une telle durĂ©e : dĂ©rapages redoutĂ©s et advenus du premier cor solo, fourchage du clarinettiste solo jusque-lĂ  impeccable comme son collègue si important Ă  la clarinette basse (principe de l’auditeur : on retient les fausses notes, presque jamais les bonnes), dĂ©parts moins synchrones que la veille – des signes d’humanitĂ© dans un ocĂ©an de beautĂ©s sonores, peut-Ăªtre aidĂ©s par une direction d’un chef plus prĂ©cis sur ses gestes vers les chanteurs qu’en direction de ses serviteurs instrumentaux.

Mikhail Vekua (Siegfried) et Olga Volkova. Photo : Bertrand Ferrier.

Le plateau vocal est impressionnant, chÅ“ur puissamment fonctionnel compris, quoique peut-Ăªtre plus sujet Ă  subjectivitĂ© que la veille. Mikhail Vekua chante Siegfried après avoir chantĂ© l’opĂ©ra-titre la veille. Par prudence, subodore-t-on, il fait annoncer qu’il « relève de maladie ». Sans doute a-t-on donc mal ouĂ¯ lors de l’épisode prĂ©cĂ©dent, qui nous avait Ă©poustouflĂ© techniquement. Aussi nous tournons-nous vers notre voisine avec un sourire entendu – un sourire de connard, donc, que nous maĂ®trisons, c’est curieux, super bien : Ă©videmment, on ne peut pas chanter deux trucs aussi Ă©normes en vingt-quatre heures. Alas, we should have known better : Violeta Urmana nous avait fait le coup Ă  Bastille. L’homme-phare sera constant, impeccable, franc devant les difficultĂ©s, maĂ®tre de son souffle, faraud devant les aigus, tonique dans ses dialogues. S’il peine Ă  nous Ă©mouvoir ou, plutĂ´t, si nous peinons Ă  Ăªtre Ă©mu par son incarnation, il serait insultant de n’insister que sur sa performance technique : son souci musical est patent, comme en tĂ©moigne une ligne vocale qui ne se dĂ©robe jamais devant les nuances, donc les redoutables piani. Ce tĂ©nor est super fort sa mère, par Zeus.

Tatiana Pavlovskaya est BrĂ¼nnhilde avec constance et mĂ©rite. Constance : la voix est au niveau du rĂ´le, sans duretĂ© dans les extrĂªmes de la tessiture et avec un très joli mĂ©dium. L’artiste n’en fait jamais des caisses, ni vocalement, ni scĂ©niquement – pas de tenue extravagante, pas de surjeu immobile. Elle chante avec talent, sans tenter de feindre un charisme sexy ou tellurique que ni sa personnalitĂ©, ni son don, ni son travail, ni son savoir-faire ne lui donneraient. C’est sans doute rĂ©dhibitoire pour nous faire frissonner pendant toutes ses interventions, mais cela reste une performance mĂ©lodieuse devant laquelle il convient de s’incliner. Car Ă  la constance s’ajoute le mĂ©rite : sa dernière tirade, qui conclut la tĂ©tralogie, est extraordinaire. Pendant un quart d’heure, la cantatrice oublie sa retenue et fait vibrer la salle. Certes, elle est obligĂ©e de demander au « coursier » Grane d’aller se faire cramer avec elle, mais elle touche lors de son stupide sacrifice Ă  quelque chose qu’elle avait simplement effleurĂ©e jusqu’à ce moment. Ça larmoie autour de nous, avec justice : Tatiana Pavlovskaya est plus qu’une solide BrĂ¼nnhilde.

Elena Stikhina (Gutrune). Photo : Bertrand Ferrier.

Alors que les filles du Rhin chantent leurs rĂ´les plutĂ´t correctement – peut-Ăªtre Irina Vasilieva en Wellgunde nous sĂ©duit-elle moins qu’Ekaterina Sergeeva en Flosshilde ou Zhanna Dombrovskaya en Woglinde –, aucun personnage secondaire n’est desservi par son interprète. Olga Savova grave son personnage dans les impressionnantes profondeurs de la fille de dieu plus soucieuse de son destin que de sa race, ce qui est plutĂ´t honnĂªte de la part de Waltraute. Fort de sa voix sĂ»re et de son aisance scĂ©nique, Roman Burdenko est un Alberich bĂªte, mĂ©chant et impuissant comme il sied. Elena Stikhina, BrĂ¼nnhilde brillante le vendredi, rayonne dans sa robe beaucoup plus Ă©chancrĂ©e que la veille : voilĂ  une Gutrune qui, timbre assurĂ© et sensibilitĂ© loin des mièvres sensibleries, exprime Ă  la fois l’envie de mĂ¢le et la mĂ¢le envie de mener sa vie en assumant les hauts comme les bas. Evgeny Nikitin est le Gunther parfait, celui qui ronchonchonne et fait la gueule – mais on aimerait bougonner comme lui ! Et, cerise sur ce majestueux gĂ¢teau, Mikhail Petrenko est le Hagen puissant qu’il faut pour tenter de tout manigancer… en vain.

La conclusion

Peut-Ăªtre n’est-ce pas la version la plus aboutie que nous ayons ouĂ¯e ; mais, comme version scĂ©nique 100 % russe, ce Ring de la troupe Ă  Valery Gergiev se pose lĂ  dans la hiĂ©rarchie du savoir-faire, de la juste distribution et des grands chanteurs mĂ©connus. Sans Ăªtre souvent tellurique, cette interprĂ©tation de la tĂ©tralogie sĂ©duit grĂ¢ce au mĂ©tier de l’orchestre et Ă  la richesse du rĂ©servoir vocal de l’ex-empire soviĂ©tique. C’est dĂ©jĂ  fort fieffĂ©, malepeste.

Siegfried, Philharmonie de Paris, 22 septembre 2018

L’orchestre du Mariinsky avant les neuf dernières heures du Ring. Photo : Rozenn Douerin.

Re-driiing ! Ce samedi 22 septembre, nous Ă©tions au lancement des deux derniers Ă©pisodes de la tĂ©tralogie du Ring wagnĂ©rien. Le samedi, quatre heures de musique sont annoncĂ©es, entrecoupĂ©es de deux entractes. C’est le Mariinsky qui vient boucler l’affaire commencĂ©e tantĂ´t avec son grand manitou, et laissĂ©e en plan après une cĂ©lèbre chevauchĂ©e. Le prix, cossu pour une version de concert sans brochette de vedettes, a-t-il contribuĂ© Ă  laisser çà et lĂ  de nombreuses places vides ? Qu’importe puisque cela nous permettra de tester diffĂ©rentes configurations et de vĂ©rifier, une fois de plus, l’inĂ©galitĂ© de l’acoustique (au premier balcon, prĂ©fĂ©rer Ăªtre vers le fond, face jardin).

L’histoire

Voir ici.

Andrei Popov (Mime) et Mikhail Vekua (Siegfried). Photo : Rozenn Douerin.

Le concert

La prestation du soir souffre d’un dĂ©faut Ă©vident, du moins pour le critique – que trouver Ă  redire ?
L’orchestre de Valery Gergiev est sĂ©rieux Ă  dĂ©faut dâ€™Ăªtre survitaminĂ©, ce qu’il est rarement sous la direction de la star gergiĂ©vique ; et, en dĂ©pit de l’absence des vedettes wagnĂ©riennes du moment (le cantateur tatouĂ© exceptĂ©), le plateau vocal est d’un niveau stupĂ©fiant. Ce soir, Mikhail Vekua affronte la première partie de son Everest : non seulement le Siegfried de Siegfried, mais re-Siegfried le lendemain. Deux rĂ´les Ă  la double exigence technique et quantitative, ce qui peut Ăªtre dĂ©signĂ© sous le syntagme musicologique de « truc de ouf », mĂªme si, logiquement, Siegfried devrait pĂ©rir en cours de route, et non en roue de croĂ»te – cela ne voudrait rien dire. Le tĂ©nor, crĂ¢ne rasĂ© comme presque tous ses confrères, est impressionnant. Certes, il n’a pas le charisme de notre rĂ©fĂ©rence, Torsten Kerl, euphĂ©misme ; mais il chante avec aisance, esprit et dĂ©contraction ; il a l’air heureux que tout se passe bien pour lui et ses confrères ; et, s’il est encore un brin contraint par la partition, conformĂ©ment Ă  ce qu’autorisent les versions de concert, il a les aigus, le souffle et la rĂ©sistance requis. Puissant.

Elena Stikhina (BrĂ¼nnhilde). Photo : Rozenn Douerin.

Pourtant, Ă  notre applaudimètre, il est devancĂ© par Andrei Popov. Le sournois Mime touche davantage que le hĂ©ros-titre grĂ¢ce aux circonstances : il semble malade, mouchant et s’asseyant dès que possible, picolant tant qu’il crĂ©e des jeux de scène pour chouraver des bouteilles Ă  ses partenaires, inquiĂ©tant Ă  ce point que Siegfried se dĂ©cale d’un pupitre afin d’éviter ses miasmes. Or, sa fragilitĂ© n’est que visuelle : contrairement Ă  Evgeny Nikitin en mars, il est parfait de bout en bout. Il rend excellemment les trois principaux registres de son personnage (discours intĂ©rieur furibond, discours extĂ©rieur sournois, autocitations nasales) ; il a les aigus et la maĂ®trise de l’incarnation requises ; et, si l’on compatit Ă  la souffrance physique du mec – on sent qu’il va au-delĂ  du bout de lui-mĂªme –, on salue surtout la technique, l’assurance et la maĂ®trise du chanteur. Comme dirait un philosophe indochinois, putain de respect, mec, et bravo en sus.

Le Wanderer du susnommĂ© Evgeny Nikitin est excellent : profond, maĂ®trisĂ©, prĂ©cis, sans esbroufe. Roman Burdenko (Alberich) rend avec talent le bouillonnement double qui l’anime, entre haine intĂ©rieure et fureur extĂ©rieure de voir, sans vouloir y croire tout Ă  fait, que les autres sont plus malins et plus forts que lui. On a hĂ¢te de le rĂ©entendre le lendemain… Mikhail Petrenko, acclamĂ© ici en 2013, est impeccable : sa voix monstrueuse et nĂ©anmoins musicale est idĂ©alement adaptĂ©e au dragon Fafner. Les filles sont Ă  l’avenant. L’oiseau d’Anna Denisova est Ă©blouissant de lumière… sans le recours au miroir ridicule qui escagassait Ă  juste titre dans la version Bastille. L’Erda de Zlata Bulycheva est parfaite : graves de circonstance, aigus sans reproche, sĂ©rieux indĂ©ridable qui donne l’impression que le rĂ´le et la personnalitĂ© s’accordent. Quant Ă  la BrĂ¼nnhilde d’Elena Stikhina , prĂ©vue en Gutrune le lendemain, son rĂ´le est, proportionnellement, court, mais il suffit pour mettre en Ă©moi la Philharmonie. Projections, notes extrĂªmes, intention, osons encore un terme technique : wow.

La conclusion

Une interprĂ©tation instrumentalement sĂ»re et vocalement solide ; en prime, une idĂ©e pour l’OpĂ©ra faussement dit « national » de Paris Ă  travers un modèle de plateau national portĂ© par un orchestre national – quoi d’autre ? D’ici que les poules se dentifient, une idĂ©e : vivement que les dieux crĂ©pusculent.

Révisions monstrueuses de la semaine, 3/3

Jean Guillou, « Œuvres pour orgue », Augure

Le label Augure, consacrĂ© Ă  l’édition d’un hĂ©naurme best of Jean Guillou encore en construction, structure son catalogue autour de deux pĂ´les. D’une part, la mise sur le marchĂ© des « grands rĂ©citals » de l’idole ; d’autre part, plus ponctuellement, l’enregistrement par le maĂ®tre de telle ou telle composition. Le disque d’Œuvres pour orgues, enregistrĂ© par Jean Guillou en 2013, s’inscrit dans cette logique, inaugurĂ©e par Cantiliana en 2012 et qui fera l’objet d’une prochaine recension. Avantage des disques d’orgue, cette gravure est, en prime, l’occasion, pour ceux qui ont notamment loupĂ© les trois disques Philips gravĂ©s autour de l’inauguration, de dĂ©couvrir un instrument singulier, celui de la salle Scarlatti du conservatoire de Naples, une pièce Tamburini construite d’après les plans dudit Guillou et finalisĂ©e par Zanin, une bĂªte de 4 claviers dont l’achèvement semble avoir Ă©tĂ© aussi complexe que son potentiel se rĂ©vèle intĂ©ressant. L’accord est parfait ; et la prise de son de Gianni Ruggiero, assistĂ© de Mauro Santinello avant le mixage de Jean-Claude BĂ©nĂ©zech, est très apprĂ©ciable. Voici donc une joyeuse occasion d’entendre des pièces iconiques (Suite pour Rameau) ou quasi contemporaines de l’enregistrement sous les doigts et semelles du maestro. C’est pourquoi, dans les lignes qui suivent, nous retracerons quelques souvenirs du voyage fait en leur compagnie et personnalisable Ă  votre guise si vous souhaitez, Ă  votre tour, accomplir un pĂ©riple via, par exemple, cette agence de voyage qui vend le ticket Ă  10 €.
Regard (2010, 17’), seule composition d’un seul tenant ici gravĂ©e, s’ouvre sur un duo que perturbe l’arrivĂ©e d’un plein jeu puis d’une colère de fonds. L’éclatement du discours fait se percuter des accords en colère, ponctuĂ©s par le retour du duo, dont la registration change sans cesse, contrastant avec la rudesse des accords graves et furieux. La notion de duo, volontiers tremblante, se double ainsi d’un discours, eh bien, je dirais : double, associant des envolĂ©es propulsĂ©es d’abord sur trois notes, ainsi que des grognements tentant de ramener les interrogations Ă  la raison. « Gardez vos yeux dans vos poches cernĂ©es, les enfants ! » semble pester la norme, tandis que la pulsion vitale de curiositĂ© s’y refuse. Cette tension avive la curiositĂ© de l’auditeur : sans souci de le brosse-Ă -reluirer grĂ¢ce Ă  des mĂ©lodies charmeuses, le compositeur exploite un orgue fort riche pour qui sait le registrer afin de raconter une histoire. Jamais grisĂ© par la puissance dĂ©cibĂ©listique, si si, toujours soucieux de contrastes, l’interprète offre au compositeur une tribune Ă©lĂ©gante pour un discours dont la fin en fade out est un dernier pied-de-nez aux habitudes tuttistes qui dĂ©mangent parfois les organistes au moment de la pĂ©roraison. Au long de ce Regard, l’écriture est Ă  la fois inventive (c’est variĂ©), construite (la rĂ©currence de structures reconnaissables, mĂªme quand elles se mĂ©langent, crĂ©e l’unitĂ© diĂ©gĂ©tique nĂ©cessaire pour soutenir l’écoute pendant un gros quart d’heure) et pertinente pour un gros machin comme l’est un grand orgue. En consĂ©quence, l’écoute ne souffre pas du divertissement : simplement entendu, Regard est ridicule, atomisĂ©, in-signifiant ; Ă©coutĂ©e, la pièce devient très intĂ©ressante Ă  dĂ©faut de sĂ©duire tout auditeur – en somme, comme un regard qui, anodin, glisse sur les choses alors que, appuyĂ©, il gagne parfois en profondeur et toujours en signification.

Photographie reproduite avec l’aimable autorisation des Ă©ditions Augure

Enfantines (2012, 16’), composĂ©e de six segments, s’ouvre sur une pièce faisant Ă©cho Ă  Regard : un discours liminaire, sautillant, est opposĂ© Ă  une colère d’abord grave puis dĂ©chaĂ®nĂ©e. La deuxième pièce interroge davantage, sur deux claviers, la capacitĂ© d’imaginaire tapie dans le souffle flĂ»tĂ© de l’orgue. On retrouve le dĂ©tachĂ© caractĂ©ristique du musicien au dĂ©but de la troisième pièce, qui semble chercher sa route entre ligne tressautante appelĂ©e Ă  rĂ©apparaĂ®tre, grognements des graves et tenues tremblantes d’oĂ¹ Ă©merge sporadiquement un cornet ou le commentaire ternaire de la bombarde. La quatrième pièce, plus courte, paraĂ®t prolonger la prĂ©cĂ©dente, avec ses tenues tremblantes, accompagnĂ©es de trilles, et ses ponctuations rares Ă  la pĂ©dale. C’est aussi le cas de la miniature qui lui succède, comme si le compositeur proposait davantage une esthĂ©tique unie qu’une variĂ©tĂ© plaisante – la fin en petit tutti en sus. La dernière pièce ressasse un motif descendant, Ă  la logique dĂ©jĂ  exploitĂ©e, et des accords irrĂ©guliers. Tout se passe comme si elle tentait de synthĂ©tiser les Ă©lĂ©ments du discours utilisĂ©s jusqu’à prĂ©sent : dĂ©gringolades, accords brefs dans le grave, tenues tremblĂ©es, usage des anches et notamment de la trompette, pour permettre d’identifier un leitmotiv Ă  l’aide de rĂ©currences qui se consument dans une fin en tutti. (Ă€ noter que le compositeur propose une description de son Å“uvre sensiblement diffĂ©rente Ă  celle que vous venez de parcourir, comme quoi, c’est bien aussi de lire ce que celui-qui-sait en dit.)
Suite pour Rameau (1979, 20’), commande dijonnaise, articule une suite de neuf miniatures inspirĂ©es par des titres du susnommĂ© Jean-Phil’. On mentirait en prĂ©tendant avoir saisi partout en quoi elles ont quelque chose d’anacrĂ©ontique, comme l’affirme pourtant le compositeur, si, par cette Ă©vocation du poète antique et de sa descendance artistique, l’on entend de façon schĂ©matique la prĂ©sence d’une certaine tension Ă©rotique ; mais l’on veut bien subodorer, dans le choix des titres, une volontĂ© de privilĂ©gier le sous-entendu, le behind the scenes, le mystère de l’Eros voire le plaisir de la recrĂ©ation – toute Å“uvre n’est-elle pas manière de procrĂ©ation ? – dont la danse, chĂ©rie par les amateurs de pensĂ©es impures, est un judicieux mĂ©dium vĂ©hiculatoire. Dès lors, rien d’étonnant Ă  ce que la première pièce soit un « rondeau », qui cherche sa v(o)ie entre des sĂ©ries d’accords disjoints ou enchaĂ®nĂ©s. Une Ă©trange arythmie secoue la pièce, rĂ©veillĂ©e paradoxalement par des sĂ©quences plus paisibles qu’encadrent des grondements furieux zĂ©brĂ©s d’une noire Ă©nergie – mmm, je sais, « noire Ă©nergie », c’est bien pourri, mais je laisse quand mĂªme : s’autoĂ©nerver est parfois de salubritĂ© intime. L’« air tendre pour la rose » est un duo balancĂ© entre des fonds, accompagnant, et une sorte de cornet nasardisant que la fermeture de la boĂ®te expressive Ă©teint. « L’indiscrète », fragment le plus bref, est quasiment figuratif : on retrouve les accords rĂ©pĂ©tĂ©s ou tenus et les voix graves qui tentent de contenir l’aigu farfouineur. La « gavotte » offre une danse de pantins, Ă  la fois clairement balancĂ©e Ă  quatre temps et sans cesse en dĂ©sĂ©quilibre.

Photographie reproduite avec l’aimable autorisation des Ă©ditions Augure

Après que le ressassement et l’énergie ont soulignĂ© le caractère Ă  la fois circulaire, donc enfermant, et joyeusement antinormĂ© de la danse, « Le neveu de Rameau » parcourt Ă  nouveau le clavier avec une voix aiguĂ« rythmĂ©e Ă  deux temps et sa rĂ©ponse grave. Des motifs ascendants interrompent ce systĂ©matisme, puis se fondent dans le flux liminaire avant de dĂ©clencher l’ire de l’orgue et la conclusion sous forme de rush cacophonique. Les « tendres plaintes » jouent l’ambiguĂ¯tĂ© Ă©rotique par l’opposition entre la lourdeur des accords et les mĂ©lopĂ©es indĂ©cises que poussent les anches dans les aigus. MĂªme registration, tiens donc, Ă´ ironie, pour « L’ingĂ©nue » en duo composĂ©, lĂ  encore, parfois ponctuĂ© par une pĂ©dale symbolisant, peut-Ăªtre, soit le grondement du dĂ©sir, soit le danger de l’ingĂ©nuitĂ©, l’un n’empĂªchant pas l’autre, yallah. Comme pour les « tendres plaintes », c’est Ă  la voix ingĂ©nue qu’est dĂ©volue la dernière phrase. « Diderot » surprend puisqu’elle se prĂ©sente comme une pièce chiffrĂ©e de Rameau, ici incarnĂ©e dans la rĂ©alisation de l’interprète, toutefois revendiquĂ©e dans la note d’intention comme l’art de « mĂªler rĂ©alitĂ© et fiction crĂ©atrices ». Tout cela se finit par « La rebelle », une pièce associant traits et puissants accords, avec Ă©chos malicieux et « gouttes d’eau » Ă  la main droite. L’usage sporadique de la bombarde fissure cette rĂ©partition de bon aloi. Il finit par dĂ©clencher des Ă©pisodes furieux, brisĂ©s par le retour du motif liminaire qui, autour du tourbillon de sa vĂ©locitĂ©, cristallise deux accords conclusifs.
Dix Pièces furtives (1998, 15’) constituent la dernière composition au programme. RevendiquĂ©es comme « extrĂªmement simples », usant volontiers du tremblant comme pour souligner leur apparente modestie et leur filiation guillouistique, ces miniatures respectent, au long de leurs quatre-vingt-dix secondes en moyenne, une structure immuable : duo paisible (plages 17, 20, 22, 23), solo avec accompagnement (18), duo rythmique (19), duo progressant crescendo grĂ¢ce Ă  une mĂ©lodie Ă  deux tons et une basse rythmique (21), duo Ă  harmonisation rĂ©partie entre les deux mains (24), duel d’anches arbitrĂ© par la pĂ©dale et fini en plein jeu (25), et duo paisible qui, lui, finit par froncer les sourcils (26). L’ensemble forme un petit kalĂ©idoscope d’une partie des goĂ»ts harmoniques et des formules d’écriture que le compositeur chĂ©rit.
L’improvisation finale (5’) prouve, rĂ©prouve et reprouve ces penchants, tant elle semble, d’abord, prolonger la composition prĂ©cĂ©dente. Du reste, c’est cette continuitĂ© diffĂ©renciĂ©e qui sĂ©duit dans le disque : c’est Ă  la fois toujours du Guillou et jamais exactement le mĂªme Guillou. La diversitĂ© dans l’unitĂ©, l’unitĂ© dans la diversitĂ© – le dialogue liminaire de la dernière plage les illustre. Puis les saucisses s’agitent. Des traits zèbrent le clavier, alternant avec la tentation de l’accord provisoirement reposant. L’arrivĂ©e du tremblant sur les anches dans le mĂ©dium est combattu par la pulsation arythmique de la main gauche et de la pĂ©dale. La rĂ©pĂ©tition des accords annonce une envolĂ©e vers les ondulants, une nouvelle fois brisĂ©e par les fumerolles des anches aiguĂ«s opposĂ©es au grondement de l’accompagnement ou au dĂ©chaĂ®nement de l’orgue. La pulsation de la pĂ©dale anime un crescendo ondulant que la puissance des pleins jeux magnifie. Surgit alors un decrescendo oĂ¹ le tremblant gĂ©nĂ©ralisĂ© prĂ©figure, malgrĂ© que les derniers Ă©clairs de flĂ»te en aient, l’aspiration vers le silence.
En conclusion, on est de nouveau sĂ©duit par l’engagement d’un label non seulement Ă  proposer un large aperçu du travail de son champion, mais Ă  le proposer dans d’excellentes conditions : choix Ă©ditoriaux convaincants, prise de son soignĂ©e et livret riche – trilingue, incluant la composition de l’orgue, introduction du label et tĂ©moignage du compositeur. Certes, pour montrer que nous avons lu le contenant presque autant qu’écoutĂ© le contenu, ou peut-Ăªtre pour montrer que, bien que ce disque nous ait Ă©tĂ© offert, nous Ă©crivons ce qu’il nous paraĂ®t pertinent d’écrire, no matter what, Ă´ courage culturel quand tu nous tiens, bref, nous pourrions signaler quelques bizarreries d’ortho-typo-mise en page, du genre : Enfantines est dĂ©crit en troisième place alors qu’il s’agit de la deuxième pièce (l’argument du « c’était plus pratique pour la mise en page » serait, bien entendu inopĂ©rant) ; on salue « madame le directreur » avec smartphone et appareil photo, souvenir donc d’un ancien temps d’il y a cinq ans ; il est mentionnĂ© un « Grand Plein-Jeux » au GO ; et, sur le fond, on aurait aimĂ© savoir, par exemple, comment le choix de ces pièces s’était effectué : proximitĂ© des compositions confrontĂ©es Ă  une pièce plus ancienne, souci d’enregistrer des Å“uvres peu ou mal enregistrĂ©es jusqu’ici (dire qu’elles « couvrent quarante ans » alors qu’il y en a une des annĂ©es 1970 et 3 de 1998 Ă  2012 n’est pas tout Ă  fait convaincant), etc. Moralité : mĂªme content, l’auditeur n’est jamais content. Et pourtant, guilloutophile ou curieux sans tabou trouvera dans ce disque de qualitĂ© de quoi picorer Ă  loisir : une longue pièce, des pièces unitaires mais fractionnĂ©es, et une impro. Une seule restriction – ne pas espĂ©rer que ce disque entonne une jolie musique de fond. VoilĂ  une heure vingt Ă  Ă©couter vraiment ; faute de quoi, l’on prĂ©fèrera, je sais pas, moi, une intĂ©grale des sonates de Telemann pour flĂ»te Ă  bec alto, viole de gambe, clavecin et une bonne tisane coupĂ©e Ă  l’eau purifiĂ©e.

Révisions monstrueuses de la semaine, 2/3

Tristan und Isolde, Opéra de Paris, 19 septembre 2018

Andreas Schager (Tristan). Photo : Bertrand Ferrier.

Non, on ne retourne pas Ă©couter Tristan und Isolde que pour voir des fesses, la bite du sosie de Michael Lonsdale, du nichon et de la chatte poilue, mĂªme si y en a – c’est la « vision » de l’opĂ©ra selon Peter Sellars et Bill Viola, et elle a, tout Ă  fait fortuitement, ce double petit plus d’Ăªtre hors sujet (quel gĂ©nie !) et rĂ©employable pour n’importe quel opĂ©ra. On y retourne pour l’orchestre et les voix, mais « on » ne doit pas Ăªtre le seul Ă  s’essssscagacer de cette arnaque puisque Bastille est loin d’Ăªtre plein, ce 19 septembre, fait rare pour un Wagner parisien, et ce nonobstant fait explicable sans doute par l’inanitĂ© scĂ©nique des productions et choix de l’ère Lissner, heureusement presque sur la fin.
L’histoire : voir ici.
Le double scandale : d’une part, la pseudo « mise en scène », sans dĂ©cor hormis un parallĂ©lĂ©pipède servant de lit et d’estrade, avec une vidĂ©o ridicule et des pseudo-costumes de Martin Pakledinaz (t’as Ă©tĂ© payĂ© combien pour ta petite virĂ©e dans une friperie, mec ?), est une honte que nous Ă©voquĂ¢mes tantĂ´t. D’autre part, il est insupportable que l’État continue de financer un opĂ©ra « national » oĂ¹ pas un artiste sur le plateau ne soit national – ni Philippe Jordan, ni Peter Sellars, ni Bill Viola, ni Martin Pakledinaz, ni James F. Ingalls (spĂ©cialiste des lumières carrĂ©es), ni Alex MacInnis (« live video editor », ha ha), ni JosĂ© Luis Basso, ni, chez les solistes, Andreas Schager, ni RenĂ© Pape, ni Martina Serafin, ni Matthias Goerne, ni Ekaterina Gubanova, ni Neal Cooper, ni Nicky Spence, ni Tomasz KumiÄ™ga. Fermer aux artistes hexagonaux une scène si chèrement payĂ©e par leurs compatriotes est une dĂ©gueulasserie presque sans nom dont il nous semble juste de continuer de nous offusquer, mĂ¢rde.

Presque Martina Serafin, l’appareil Ă©tant en rĂ©volte alors bon. Photo : Bertrand Ferrier.

La reprĂ©sentation : face Ă  un opĂ©ra somptueux qui exige tant de tous les acteurs, il faut une troupe de haute volĂ©e. L’orchestre, sous la baguette de Philippe Jordan, chouchou de Bastille (hormis quelques folles essayant de se faire remarquer en ouh-ouhtant Ă  la fin, faut bien s’occuper après les Gay games), est Ă  la hauteur des hautes attentes placĂ©es en lui. Bien que le tempo annoncĂ© soit lĂ©gèrement plus rapide qu’Ă  l’accoutumĂ©e – le chef comptait gratter 5′ sur chacun des deux premiers actes, ce dont le site de l’OpĂ©ra ne semble pas au courant, au contraire –, on est saisi par la beautĂ© des timbres, la capacitĂ© Ă  jouer Ă  la fois ensemble ET avec le plateau, la richesse des couleurs obtenues, la prĂ©cision des attaques, l’Ă©vidence des solistes et la concentration gĂ©nĂ©rale – on avise ainsi Sabrina Maaroufi et ses flĂ»tes, toujours « dans son match » alors qu’elle joue, quantitativement, peu. Un rabat-joie pointera, ravi, çà un dĂ©part perfectible, lĂ  un dĂ©faut d’accord entre les violons et les clarinettes, rappelant Ă  cette occasion que c’est moins risquĂ© d’Ăªtre violoncelle solo que cor solo ; nous n’aurons pas ce niveau de fatuitĂ© car la splendeur des cordes et la cohĂ©rence du propos nous a happĂ©, mĂªme s’il nous manque, c’est notre goĂ»t, cette tension sporadique et cette exploration des contrastes d’intensitĂ© qui ne sont certes pas la marque de fabrique du chef maison. Car, boudu, quel souci des chanteurs et, surtout, quels prĂ©ludes et quel finale, maou ! En revanche, avouons avoir Ă©tĂ© déçu, pour une fois, par le chÅ“ur d’hommes, il est vrai expulsĂ© dans les loges, en hauteur afin de participer Ă  la spatialisation du son. Leur première intervention nous a paru mĂ©chamment fausse, et l’acoustique spĂ©cifique n’a, par la suite, pas valorisĂ© la banda des matelots et soldats souvent entendus Ă  meilleure fĂªte.

Le plateau vocal : alors que l’on nous avait annoncĂ© des solistes dĂ©sespĂ©rants, l’ensemble est de belle tenue. On le sait, l’opĂ©ra exige beaucoup des deux tĂªtes d’affiche, mais de façon croisĂ©e : Isolde bosse plus que Tristan au I, un peu plus puis autant que lui au II, moins mais jusqu’au bout dans le III – et, donc, vice et versa. Martina Serafin connaĂ®t l’ampleur de la tache – voir la vidĂ©o infra. Comme Ă  chaque fois que nous l’avons ouĂ¯e en ces lieux, elle associe virtuositĂ©, rĂ©sistance et honnĂªtetĂ© avec un charisme patent. On la sent, par moments, soucieuse de ne pas trop en faire, mais elle intègre cette prudence dans le paradoxe de son personnage, Ă  la fois fragile, victime et chef de bal (Isolde, c’est quand mĂªme l’histoire d’une nĂ©nette fiancĂ©e Ă  un mec, mariĂ©e Ă  un deuxième et, grĂ¢ce Ă  la drogue, partie avec un troisième après en avoir sĂ©duit un quatrième : on n’a pas affaire Ă  la prude midinette de base, hein). Tristan, lui, doit assurer jusqu’au bout, avec un troisième acte qui cristallise la thĂ©matique de l’opĂ©ra – pendant trois fois quatre-vingt minutes, ça ne cause que d’une chose : l’attente. Au I, on attend d’arriver au port ; au II, Isolde attend que les chasseurs soient loin pour retrouver Tristan ; au III, Tristan attend qu’Isolde le rejoigne pour le guĂ©rir, c’est-Ă -dire mourir. Dans cette perspective, Andreas Schager prend son rĂ´le Ă  cÅ“ur. MĂªme si la voix craquotte, notamment dans la seconde partie du troisième acte, mĂªme si on le sent souvent tendu, il assure sa partie et rassure les inquiets. En revanche, il subit de plein fouet l’absence de mise en scène. MalgrĂ© sa bonne bouille de Torsten Kerl, lui ne semble pas Ăªtre un acteur-nĂ©, et son corps ne suit pas les belles inflexions de son timbre. Le troisième acte en est une illustration, oĂ¹ il ne cesse de se grattouiller le brushing, ce qui est son tic prĂ©fĂ©rĂ©, comme en tĂ©moigne la photo qui ouvre la prĂ©sente notule, prise au moment des saluts. NĂ©anmoins, essayons d’estimer que l’important, dans le contexte sellarsien, reste le son et l’intention – or, sur ces deux points, l’artiste « rĂ©pond prĂ©sent ».

ApprĂ©ciez le dĂ©cor. Photo un p’tit peu dĂ©goĂ»tĂ©e : Bertrand Ferrier.

Parmi les rĂ´les secondaires principaux, si j’puis dire, saluons le roi Marke de RenĂ© Pape, idĂ©alement taillĂ© pour l’artiste avec ses deux grandes scènes oĂ¹ la puissance de la voix et l’autoritĂ© de la posture ne souffrent guère contestation. Ekaterina Gubanova (Brangäne) semble parfois manquer de puissance dans les graves, mais on la sent surtout gĂªnĂ©e par la pseudo mise en scène, id est empĂªtrĂ©e dans des postures ridicules – elle est tantĂ´t immobile, tantĂ´t en train de caresser sa patronne, ce qui ne lui permet pas de donner Ă  son personnage le tiraillement cornĂ©lien qui la dĂ©chire (elle devait empoisonner Isolde Ă  mort, elle lui a empoisonnĂ© la vie). Neal Cooper en Melot aurait gagnĂ© Ă  Ăªtre mieux dirigĂ© et designĂ© ; en effet, il a peu d’interventions ; autrement dit, les costume, coiffure et posture sont d’autant plus importants – va-t’en essayer d’incarner ton personnage complexe (c’est le meilleur ami de Tristan, mais il le trahit parce qu’il voudrait se taper sa nana) quand on te demande de poignarder un hĂ©ros Ă  main nue. Ce nonobstant, notre vraie dĂ©ception est liĂ©e Ă  Matthias Goerne, Kurwenal bougonnant, engoncĂ© dans ses sons nasaux, et il est vrai sabordĂ©, lui aussi, par Peter Sellars (« quand t’as rien Ă  faire, ben, t’as qu’Ă  te coucher, voilĂ , et puis après tu te dandineras pendant tout le troisième acte, ça t’aidera Ă  pousser »).

En conclusion, quel dommage que l’enjeu dramatique – parce que, bon, un opĂ©ra, en dehors de la performance musicale exceptionnelle que cela exige, ça raconte une histoire – soit mutilĂ© par cette version sellarsique ! Cette tare n’impacte pas seulement le cĂ´tĂ© visuel, elle influe aussi sur la projection, l’incarnation, le dĂ©passement des personnages par le talent et le savoir-faire des artistes. Certains ont su composer avec cette donnĂ©e mutilante ; elle a fait plus de dĂ©gĂ¢ts chez d’autres. En d’autres termes, on ne peut pas dissocier, et c’est en gĂ©nĂ©ral heureux, le spectacle de la musique, mĂªme sur l’air du « t’as qu’Ă  fermer les yeux, ça passe mieux ». En bridant les artistes, en souillant la composition, Peter Sellars, ses complices d’arnaque et ses commanditaires insultent l’institution de l’OpĂ©ra, les spectateurs payants et la musique elle-mĂªme, en plus de mettre en mauvaise posture un plateau pourtant de haut niveau. Un seul mot, après trente-trois reprĂ©sentations de cette billevesĂ©e : rĂ©volte !

Pas bon, les gars, pas bon…


… oups, non plus.

Révisions monstrueuses de la semaine, 1/3

Artemandoline, « Concerti napoletani per mandolino », Deutsche Harmonia Mundi


C’est d’abord une question d’ignorant qui nous happe : pourquoi, aujourd’hui, enregistrer un disque de mandoline baroque, mĂªme composĂ© exclusivement de « premières mondiales sur instruments anciens » ? Allons plus loin dans les questions bĂªtes, puisque nous sommes assez douĂ© dans ce domaine : pourquoi Ă©couter une telle proposition ? Le disque de concerti napolitains pour mandoline que publie ces jours-ci Artemandoline rĂ©pond Ă  ce doute balourd d’une triple façon – et, hop, d’entrĂ©e, un p’tit chiasme, ça promet.

  • La musique pour mandoline, vue par les Napolitains, pulse, groove, zouke et impressionne puisqu’elle cherche avec gourmandise, Ă  « charmer, sĂ©duire et divertir », stipule le livret.
  • Elle marque un moment très important de l’histoire instrumentale napolitaine, ville oĂ¹ la musique semblait essentielle.
  • Ă€ Naples, elle est double : d’une part, elle est spĂ©cifique (quoi que le court texte de prĂ©sentation peine Ă  donner des exemples concrets de cette spĂ©cificitĂ©, de mĂªme qu’il omet d’expliquer pourquoi enregistrer ces Å“uvres dans une Ă©glise de Longwy… ou pourquoi recourir Ă  une peinture anglaise et dix-neuviĂ©miste afin d’illustrer la couverture du livret) ; d’autre part, elle transcende les barrières de genre. En effet, le disque propose d’explorer ce rĂ©pertoire Ă  travers le seul prisme du « concerto pour mandoline », mais l’instrument avait aussi droit de citĂ© dans l’opĂ©ra et dans toutes sortes de formations (duos, trios…).

Depuis 2001, l’ensemble baroque qui affirme ainsi sa position revendique de « rechercher et ressusciter les chefs-d’Å“uvre oubliĂ©s de la musique pour mandoline » et de « communiquer ses trouvailles au grand public ». Impliquant exclusivement des instruments d’Ă©poque, l’ensemble fondĂ© par Marie Fe PavĂ³n et Juan Carlos Muñoz a publiĂ© sept disques selon un principe d’exĂ©cution : « L’interprète doit parvenir Ă  Ăªtre assez libre, spontanĂ©, anticipatif (sic) et Ă©tonnĂ© dans sa crĂ©ation intime et dans la nouveautĂ© qu’il fait surgir. »


De fait, dès le concerto en Eb de Giovanni Paisiello (1740-1816), on est saisi par l’énergie que concentre Marie Fe PavĂ³n dans les attaques, les variĂ©tĂ©s d’irrĂ©gularitĂ©, les diffĂ©rences d’ornementation, les nuances (voir par ex. la reprise d’une simple formule piste 2, 0’46, quand la sonoritĂ© change complètement !). Les accompagnateurs, peut-Ăªtre un peu uniformĂ©ment prĂ©sents, ne mĂ©nagent pas leur peine pour faire vivre une musique oĂ¹ la vitalitĂ© est indispensable : martelĂ©e par des mini-fanfares ou des premiers temps très marquĂ©s, elle compense largement une Ă©criture orchestrale qui paraĂ®t, soyons faraud, peu inventive. Heureusement, la relative banalitĂ© de cette composition codifiĂ©e est transcendĂ©e par trois Ă©lĂ©ments :

  • une interprĂ©tation sous tension,
  • la libertĂ© avec laquelle l’interprète rend les enchaĂ®nements d’arpèges a priori planplans, et
  • la qualitĂ© du dialogue sporadique entre soliste et ensemble (voir par ex. piste 3, vers 3’50).

Donc, après un quart d’heure d’écoute, notre scepticisme s’est dégonflé. Voici une musique pétillante et roborative qui donne envie d’écouter la suite.
En l’espèce, la suite est constituĂ©e par le concerto en Bb de Giuseppe Giuliano (dix-huitième siècle), pris en charge par Juan Carlos Muñoz. Le tempo liminaire, « maestoso », qui n’empĂªche pas d’avancer, met en beautĂ© les envolĂ©es prestissimes de la mandoline, exigeant du soliste une extrĂªme agilitĂ©. L’effet peut paraĂ®tre facile, opposant les ploum ploum de l’orchestre aux libertĂ©s du mandoliniste ; il n’en est pas moins percutant. Sur cette lancĂ©e, le bref « lento non troppo » qui suit oppose Ă  nouveau l’orchestre au complet Ă  l’accompagnement lĂ©ger voire Ă  l’unisson (piste 5, 1’40). C’est fort bien exĂ©cutĂ©, en prĂ©lude Ă  un « allegro » ternaire que le brio des violons lance sans faillir. De la sorte, la musique associe une simplicitĂ© d’écriture et une exĂ©cution de haute volĂ©e, proposant ainsi une dĂ©couverte – au moins pour l’ignorant qui Ă©crit ces lignes – certes pas bouleversante mais tout Ă  fait pimpante.

Not your average viole de gambe. Source : http://www.artemandoline.com/media/. Photographe non précisé.

Le concerto suivant, en G, est l’œuvre de Domenico Caudioso, dont la lĂ©gende propose qu’il soit un pseudonyme involontaire de Domenico Cimarosa, ce qui serait plus rutilant. Marie Fe PavĂ³n est Ă  nouveau sur le ring. On apprĂ©cie le souci de variĂ©tĂ© du compositeur, qui ne se contente pas de dĂ©velopper, au mĂ©tier, un thème sans falbala : on est ainsi sensible Ă  la brève petite tentation mineure, qui va au-delĂ  du simple plaisir motorique procurĂ© jusque-lĂ  par des compositions très corsetĂ©es. Ă€ nos oreilles, hĂ©las, le dĂ©but du « largo » n’est pas aussi inventif. Par chance, la mandoline arrive Ă  l’emballer par les bavardages et les inĂ©galitĂ©s dont elle enveloppe sa partie en C, qui permet d’atteindre, une fois n’est pas coutume, une coda orchestrale Ă©lĂ©gante, id est libĂ©rĂ©e des blam-blam-blam habituels. L’« Allegro » conclusif revient aux principes de base (rapiditĂ© et alternance orchestre – petit ensemble avec soliste), mais l’on y goĂ»te une certaine inventivitĂ© dans les modulations (par ex. piste 9, vers 2’15) et un goĂ»t certain pour les petites cellules mĂ©lodieuses, ce qui Ă©veille l’intĂ©rĂªt de l’auditeur, par-delĂ  la virtuositĂ© tectonique de la gratteuse de cordes.
Le concerto en A de Carlo Cecere (1706-1761) qui suit met en valeur la prĂ©cision de Juan Carlos Muñoz. Carlo Cecere, comme les gens cultivĂ©s – donc tous – le savent, aurait Ă©tĂ© un compositeur vedette d’opĂ©ra. Ici, il a façonnĂ© une pièce parfaite pour servir de piĂ©destal Ă  un soliste que n’effraie pas la vitesse d’un « Allegro » pourtant annoncĂ© « non presto ». En sus d’une main droite fofolle, on apprĂ©cie, sur la partie finale du mouvement, la synchronicitĂ© du mandoliniste avec ses compères. Le « largo » obligatoire n’a pas davantage peur de prendre son temps et de reproduire la mĂªme structure que le premier mouvement. Le « grazioso » ternaire, tĂ¢che d’apporter un peu de lĂ©gèretĂ© dans un opus un peu terne au sens de : pas notoirement original, comparĂ© Ă  ses prĂ©dĂ©cesseurs. La mandoline fait ce qu’elle peut pour cela, en choisissant des liaisons ou des coupures entre notes donnant l’illusion de petits bonds – ces respirations sans ritendo, pleines de grĂ¢ce, trahissent l’attention aux dĂ©tails de l’interprète. NĂ©anmoins, si l’on est impressionnĂ© par la dextĂ©ritĂ© des musiciens et leurs tentatives pour jouer autant de musique que de notes, l’on peine Ă  se laisser Ă  nouveau sĂ©duire par une Å“uvre sĂ©dimentĂ©e dans des codes que ne relève pas une pointe mĂ©lodique Ă©picĂ©e, une incongruitĂ© patente ou une idĂ©e bizarre balancĂ©e tout Ă  trac dans le flux sonore.
Trouvera-t-on le bonheur avec le mot de la fin, qui revient au compositeur du dĂ©but ? Le concerto en C de Giovanni Paisiello est au moins nouvelet car il donne l’occasion Ă  l’auditeur d’Ă©couter une troisième mandoliniste, Alla Tolkacheva. D’emblĂ©e, les tentations de modulation qui courent sur la partition, ainsi que le ton dĂ©cidĂ© de la soliste, avec des prises de risque poussant le frisson Ă  sa limite (voir piste 13, 2’05), rĂ©veillent notre curiositĂ©. La cadence du « Tempo giusto », quelle belle indication de vitesse, est l’occasion d’entendre la musicienne derrière la virtuose. Un violon trrrès langoureux dialogue avec elle dans le « Larghetto alla siciliana ». Ici, le temps s’étend plaisamment sans traĂ®ner pour autant. Refusant le contraste criard, l’« Allegro » final, allègre mais non pas vivace, ne s’enivre ni de vin, ni de vertu, ni de vitesse excessive, prĂ©fĂ©rant se laisser Ă©clairer par l’énergie et la poĂ©sie que la mandoliniste met jusque dans les arpèges, grĂ¢ce Ă  des attaques diversifiĂ©es et des contrastes d’intensitĂ©. L’orchestre dialogue alors avec lui-mĂªme avant de laisser la vedette Ă  la soliste, dont la dĂ©licatesse sans chichi sait tirer le meilleur d’un quart d’heure baroque un brin rĂ©pĂ©titif (forte – piano, majeur – mineur, arpèges brisĂ©s et rĂ©itĂ©rĂ©s, structures de mouvement identiques, reprises…).

Artemandoline. Source : http://www.artemandoline.com/media/. Photographe : Odile Armborst.

En conclusion, oublions les dĂ©fauts du site pourtant très esthĂ©tique d’Artemandoline, oĂ¹, par ex., le nouveau disque n’est pas encore rĂ©fĂ©rencĂ© et oĂ¹ de nombreuses photos – dont celle du patron – sont floues. Soulignons plutĂ´t la qualitĂ© de ce disque Sony, oĂ¹ tout est finement interprĂ©tĂ©, jusqu’à la dernière note de ces soixante-cinq minutes de musique, posĂ©e avec art. Sans doute convient-il de ne pas Ă©couter le disque d’un trait, afin de mieux goĂ»ter le charme de cette musique toujours jolie, parfois Ă©poustouflante, mais souvent trop prĂ©visible pour soutenir une audition attentive sur la durĂ©e – ces concerti n’étaient probablement pas conçus pour Ăªtre ouĂ¯s enchaĂ®nĂ©s. Prises sĂ©parĂ©ment, les cinq parties de cette rĂ©alisation, retranscrite par l’ingĂ©nieur du son Arno Op Den Camp et soutenue par le Luxembourg, lancent en s’ébrouant des gouttelettes de joie raffinĂ©e et lĂ©gère sur l’auditeur, mĂªme peu frottĂ© de ces eaux savantes. Partant, les concerti napolitains pour mandoline s’apparentent Ă  une musique Ă  dĂ©guster par petites gorgĂ©es plutĂ´t qu’à picoler Ă  grandes lampĂ©es : n’est-ce pas, signe de qualitĂ© quasi suprĂªme, ce que l’on souhaite aussi des meilleures dives bouteilles ?