
Le problème, avec Christian Chamorel [en dehors de son site perfectible, ne serait-ce que pour le lien FB qui ne mène Ă rien] c’est qu’il pense bien et qu’il joue de mĂªme. Il y a pire problème ? Soit, mais le rĂ©sultat de ce problème-ci est que, quand il joue Mozart, compositeur qui n’est pas notre chouchou, peut-Ăªtre parce que tout le monde est censĂ© l’adorer mais pas que, il est Ă craindre que nous soyons encore plus intĂ©ressĂ© que s’il jouait des compositeurs que nous apprĂ©cions davantage. Or, pour la reprise des concerts « Classique en suites » organisĂ©s en l’Institut Goethe, le jeune artiste moderne (il a le crĂ¢ne rasĂ© comme Jean Muller, son ancien condisciple avec lequel il est restĂ© en relations sporadiques, et comme maints solistes mĂ¢les vus tantĂ´t Ă la Philharmonie), ouĂ¯ jadis en duo avec sa partenaire de prĂ©dilection, vient jouer du Mozart. Ce nonobstant, il ne s’agit pas de your average Mozart : celui dont il est ici question est problĂ©matisĂ©. En gros, le pianiste, qui vit avec du Wolfgang sous la calotte crĂ¢nienne depuis qu’il pianote, pose la question suivante : qu’est-ce qui fait que Mozart est gĂ©nial et spĂ©cifique – d’autres diraient « disruptif » au moins parce que, nom d’une pipe en bois, faut pas laisser les puissants et leurs connards de vassaux s’approprier des mots ? En soixante-dix minutes, l’artiste va proposer diffĂ©rentes rĂ©ponses thĂ©oriques Ă sa question ; chacune sera illustrĂ©e, pratiquement, par une pièce. En toile de fond, un dĂ©fi : nous pousser Ă conclure que « Mozart, on aime bof, mais ça, on trouve ça super ».
1.
Mozart, c’est plus que du Bach
La première Å“uvre est la Sonate en Fa majeur dite KV 533/494 – un code-barres, ça peut Ăªtre fatigant mais c’est toujours plus classe. La promesse est triple : rendre manifeste le sens de l’innovation structurelle du compositeur ; souligner ses liens avec Bach ; montrer la personnalitĂ© propre du compositeur… et son respect du public via un troisième mouvement « plus simplement mĂ©lodique » que les deux premiers « afin de ne pas saturer l’auditoire ». D’emblĂ©e, la puissance de l’interprète saisit. Elle est Ă la hauteur de son projet – en l’espèce, rendre raison de « l’œuvre la plus impressionnante » du compositeur. Le musicien s’empare du rude BlĂ¼thner local et de l’acoustique peu gĂ©nĂ©reuse de la salle sans barguigner. C’est lui qui dĂ©cide. Les nuances, les contrastes, l’énergie, il les propulse sans se laisser handicaper par les particularitĂ©s techniques. Dans son envie de prouver l’étincelle mozartienne, il alimente une pulsion vitale et une conviction qui saisissent l’auditoire – mĂªme si, faut toujours faire la fine bouche pour avoir l’air Parisien ou connaisseur, l’apport de Bach aurait mĂ©ritĂ© un peu plus que du name-dropping pour convaincre, car notre inculture nous empĂªche de la saisir ex abrupto.

2.
Mozart, c’est dĂ©jĂ du Chopin
La deuxième Å“uvre proposĂ©e est le Rondo en la mineur dit KV 511. Après le rapprochement avec Bach, Christian Chamorel propose Ă raison de rapprocher cette pièce avec de chopines sonoritĂ©s – il suggère mĂªme Ă l’assistance de dĂ©fier des mĂ©lomanes via une Ă©coute Ă l’aveugle. On apprĂ©cie cependant son souci de ne pas surchopiniser son interprĂ©tation afin d’appuyer son propos – c’eĂ»t Ă©tĂ© contreproductif. Le discours est clair et Ă©claire Ă la fois – mĂªme moi, j’ai pfffĂ©, c’est dire s’il est sain de s’outrer de cette parophonie nullosse ; et l’artiste prend soin de ne pas chercher Ă prĂ©cipiter une musique pour la rendre plus virtuose qu’elle n’est. En l’espèce, la virtuositĂ© n’est pas dans la prĂ©cipitation des saucisses ou l’écartèlement des paluches ; elle se concentre dans l’art de dompter un instrument et une partition pour en extraire, comme si c’était simple, le suc d’une pièce de dix minutes saupoudrĂ©es d’un mĂ©lange de mĂ©lancolie et de sĂ©rĂ©nité… le tout selon les indications très prĂ©cises stipulĂ©es, pour une fois, par le compositeur en personne.
3.
Mozart, c’est mieux que du GlĂ¼ck
Les Dix variations en Sol majeur KV 455 sur « Unser dummer Pöbel meint » permettent de passer de Chopin Ă GlĂ¼ck, auquel le sample est piquĂ©, voire Ă Haydn que Christian Chamorel dĂ©cèle presque Ă chaque note. Pour expliquer le choix d’un thème « pas remarquable », l’interprète soupçonne le compositeur de rouerie. Mozart aurait profitĂ© d’une base très acadĂ©mique pour dĂ©velopper un bouquet de formes dont il aurait eu plus de mal Ă dĂ©velopper la grande variĂ©tĂ© si la matrice avait Ă©tĂ© plus fine. Plus encore, le pianiste avoue que son goĂ»t pour cette pièce est aussi liĂ© Ă son expĂ©rience physique : « Dans cette pièce, explique-t-il, il y a un Ă©lan qui me rend toujours de très bonne humeur. » De fait, en dĂ©pit du caractère a priori stĂ©rĂ©otypĂ© de la partition, avec ses diminutions, ses moments attendus (solo Ă droite, Ă gauche, puis croisement des mains), ses passages obligĂ©s tels que l’exploration du thème en mineur avant le retour au majeur, la partition s’anime et se colore grĂ¢ce Ă une exĂ©cution qui va de l’avant et rend sans faillir la joliesse rusĂ©e de ces dix minutes plus inventives que le principe ne le laisse craindre.

4.
Mozart, c’est du Beethoven qui germe
La Sonate en do mineur KV 457 Ă©voque de nouveau Haydn Ă l’interprète, pour son lyrisme et son dĂ©tachement. ResucĂ©e des variations, donc ? Au contraire, Christian Chamorel y voit l’occasion de dessiller les oreilles des auditeurs dont les goĂ»ts seraient sĂ©dimentĂ©s par un mortier de clichĂ©s. Non, d’abord, Mozart n’était pas que cette tĂªte-Ă -claques du petit gamin qui a grandi dans un bain impatientant d’autosatisfaction : cette sonate le voit explorer une veine plus dramatique, peu compatible avec sa monofigure mythologique de « divin maĂ®tre ». Non, ensuite, Mozart n’était pas un simple faiseur tirant Ă la ligne Ă coups d’incessants bariolages, aussi motivants que des bavardages de pseudo connaisseurs lors d’un entracte de concert classique : le premier mouvement est ramassĂ©, et le troisième multiplie les breaks. Non, enfin, Mozart n’est pas ce gros salonnard amusant la galerie bon chic bon genre de l’époque par le truchement d’une musique joliette conçue pour Ăªtre entendue vite fait plutĂ´t qu’écoutĂ©e avec dĂ©lectation : ainsi, le pianiste voit, dans l’adagio de cette pièce, une prĂ©figuration d’un langage beethovĂ©nien, Ă©poque « Sonate pathĂ©tique ». Son interprĂ©tation se nourrit donc de la friction entre le respect de la partition et la volontĂ© de tendre, par souci pĂ©dagogique, un arc musical entre tradition, tension et libertĂ©. C’est particulièrement sensible dans le choix des tempi, modulables, dans l’utilisation de la pĂ©dale de sustain, dans la gestion des respirations et silences, si importants, ainsi que dans la posture scĂ©nique associant rigueur et sensibilitĂ©.
En conclusion…
Bien que nous ne soyons pas – encore ? – convaincu, tant nos vieilles croyances sont tenaces, que Mozart soit un compositeur aussi passionnant que l’affirme l’artiste, et vice et versa (si, « que l’artiste l’affirme », bref), nous ne pouvons pas ne pas nous incliner devant le pianiste entendu tantĂ´t en accompagnateur de luxe. La maĂ®trise de l’instrument et de l’acoustique est formidable, comme la capacitĂ© Ă faire entendre des dynamiques et des couleurs diffĂ©rentes ; la pĂ©dale de sustain ne sert jamais Ă feindre une rĂ©sonance qui n’existe pas ou, ça s’est entendu ici mĂªme sous d’autres doigts, Ă masquer un trait maladroit. Ce jour, toujours, avec une science sĂ©duisante, elle aide Ă contraster les Ă©pisodes sans jamais nuire Ă la clartĂ©. Pour autant, le concert n’est pas parfait – c’est un concert, pas un disque avec sa cohorte de petits patchs ; il y a, çà et lĂ , quelques discrets accrochages. Or, loin dâ€™Ăªtre le signe de doigts hĂ©sitants ou d’une prĂ©paration perfectible, ces anicroches traduisent la volontĂ© de prendre des risques sur certains passages afin de donner vie Ă une musique si souvent ensevelie sous la poudre asphyxiante de la biensĂ©ance mignonnette… quitte Ă chcrougnechcrougner très parcimonieusement. On nous accusera d’excuser la fausse note parce que le mec est sympa et poli, ou parce que l’on est invitĂ© au concert ; on aura, carrĂ©ment, tort, mĂªme si nous sommes conscient du risque. Les quelques passages tendus, Ă compter sur les doigts d’une main incomplète, sont d’Ă©videntes audaces liĂ©es au live, et nous trouvons sĂ©rieusement ce voyons-voir joyeux.
L’illustre, non du nom mais du verbe « j’illustre, tu illustres, qu’il ou elle illustrĂ¢t », le troisième mouvement du KV 457, qui conclut le rĂ©cital. C’est un exemple de la volontĂ© chamorĂ©lique de valoriser par l’exemple une musique dont l’intĂ©rĂªt renaĂ®t grĂ¢ce aux choix et options de l’interprète. Le bis – l’adagio qui ouvre la Sonate en Mi bĂ©mol majeur KV 282 (on croit deviner que, comme nous, l’artiste aurait bien jouĂ© la fugace Gigue dite K. 574, mais, passĂ©e la politesse du rappel de base, les gens Ă qui on a promis un coup Ă boire ont soif) – permet, lui, de faire entendre le frottement entre le sĂ©rieux guindant nombre de sonates de Scarlatti et la flamme prĂ©romantique que le musicien dĂ©cèle dans l’Å“uvre mozartienne. Bref, voici un rĂ©cital pensĂ© sans, pour le prix, Ăªtre aseptisĂ© par une philosophie envahissante. Doigts sĂ»rs, tĂªte pleine, discours lumineux, vision personnelle, confiance dans des Å“uvres peu spectaculaires mais personnellement Ă©lues par l’interprète – ma foi, tout cela est juste et bon.

… et en guise de teasing
Les Franciliens noteront la date du prochain concert de la sĂ©rie « Classique en Suites » : le mardi 23 octobre, 20 h, Vittorio Forte prĂ©pare un rĂ©cital de piano « autour de la valse », pas encore annoncĂ© sur le site de l’Institut Goethe – d’oĂ¹, c’est hyperbien fait de notre part, l’absence d’hyperlien. Billets de 5 Ă 10 €, placement libre, durĂ©e nickel d’une heure, p’tit cocktail offert Ă la sortie, accueil souriant avant et après. D’ici lĂ , inch’Allalalalah, comme nous l’avions proposĂ© pour le rĂ©cital de Jean Muller, nous aurons explorĂ© l’autre versant du rĂ©cital dĂ©crit ici, via le disque du quasi sosie d’Éric Judor. Rendez-vous prochainement dans cette mĂªme colonne !






















