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Le blog de Bertrand Ferrier, page 248

Jean Guillou, « Les symphonies », Augure


C’était un temps très raisonnable. On mettait les vivants Ă  table et, s’ils avaient le bon relationnel, on faisait jouer leurs symphonies par l’orchestre de l’ORTF. Depuis les annĂ©es 1970, les dĂ©cideurs ont changĂ© les destinataires de leurs commandes, et la troisième symphonie de Jean Guillou est restĂ©e partition morte. En guise de pied-de-nez, fin 2015, le label Augure, dĂ©diĂ© Ă  la pas-morte vedette de Saint-Eustache (contrairement Ă  feus les chefs ici convoquĂ©s, l’organiste par excellence Ă©tait en concert ce 16 septembre Ă  la cathĂ©drale de Toul pour propulser son Offrande musicale), Ă©ditait les deux symphonies de son hĂ©raut – pour une fois, les deux orthographes sont correctes. Partant, voici quelques aperçus d’un disque disponible ici pour 15 €.
Judith-Symphonie, le monstre qui ouvre le bal, pèse plus de trois quarts-d’heure. Son projet : Ă©voquer le Dieu des juifs et proclamer la menace qui pèsera toujours, selon la lĂ©gende, sur ceux qui en voudront Ă  l’auto-proclamĂ© « peuple Ă©lu ». Tout s’ouvre sur un capharnaĂ¼m de 3’33, prĂ©lude Ă  la vocalise d’1’50 de Judith (Chrystyna Szostek-Radkowa – la graphie est celle de la crĂ©ation, eĂ»t-elle Ă©tĂ© simplifiĂ©e ou dĂ©kristianisĂ©e par la suite), Ă  peine ponctuĂ©e doublement par les timbales. Un commentaire s’étale peu Ă  peu dans l’orchestre avant que la voix ne s’élève derechef, commentĂ©e avec Ă©nergie par cordes, piano et xylophone. L’énergie orchestrale atteint de nouveaux sommets avant un silence qui matĂ©rialise l’abandon divin d’IsraĂ«l aux mains de ses ennemis puisque surgit le terrible Assur. Quasi tonal, le martèlement qui accompagne la description de cette invasion, ouvrant la voie Ă  une riche harmonisation messiaenique (piste 1, autour de 15’35). La mĂªme articulation tĂ©tralogique alternant solo de la mezzo – commentaire instrumental – texte – chant accompagnĂ© conduit au deuxième mouvement après qu’une fougue cuivrĂ©e a Ă©tĂ© injectĂ©e dans les veines orchestrales.
Les sonoritĂ©s graves et une guitare Ă©lectrifiĂ©e, so seventies, secouent la « dĂ©cision de Judith de sauver IsraĂ«l ». La timbale martèle le danger encouru par le pays. La soliste, impressionnante, qui plus est pour un live, doit Ă  la fois dire le texte, le vocaliser, le parler (dĂ©but du troisième mouvement), le rĂ©pĂ©ter tout en prĂ©cisant, fĂ©ministe que « non enom cecidit potens eorum » mais que le Seigneur « tradidit eum in manus feminae, sed Judith » le renversa parce qu’elle Ă©tait trop bonne de sa partie visagale (« in speciei faciei suae »). La troisième partie, qui confirme la maĂ®trise prĂ©cise de Renard TchaĂ¯kowski, s’articule autour de la sĂ©duction. En consĂ©quence, elle travaille davantage la rĂ©sonance comme pour souligner l’envoĂ»tement que suscite le corps de la veuve grĂ¢ce Ă  un habile strip substituant Ă  ses vĂªtements de deuil des atours olĂ©-olĂ© (je traduis approximatif). Guitare et trompette annoncent et encadrent le grand moment de sĂ©duction fĂ©tichiste (« sandalia eius rapuerunt oculos eius ») prĂ©cĂ©dant la dĂ©capitation suraiguĂ«.
Le dĂ©ferlement qui suit, marquant l’arrivĂ©e du quatrième mouvement, est plutĂ´t une dĂ©bandade en forme de marche d’échec. Les juifs sont excitĂ©s car ils sont « arescentes in siti », d’oĂ¹ l’importance de bien s’hydrater. Cuivres et timbales dĂ©ferlent pour accompagner le triomphe d’IsraĂ«l et la louange d’Adonai, dont la puissance serait donc sexy puisque liĂ©e Ă  la science en cordonnerie des femmes au joli minois – mais ce n’est pas le lieu de s’amuser du ridicule vĂ©tĂ©rotestamentaire ou de s’emporter en dĂ©nonçant les horreurs et perfidies perpĂ©trĂ©es quotidiennement par l’Ă©tat israĂ©lien avec la bĂ©nĂ©diction de tous les donneurs de leçons gĂ©opolitiques qui, bref. C’est surtout le lieu d’apprĂ©cier le sens du tutti, piano et cymbales inclus, qui anime Jean Guillou jusqu’aux faux silences (plage 4, 10’). Le contraste avec le long grave rĂ©sonnant qui suit est supĂ©rieurement narratif. Le couronne la menace finale contre les mĂ©chants « insurgenti super genus meum ». C’est sĂ»r que, avec des missiles contre des pierres, c’est plus facile, mais un symphoniste qui chanterait la gloire du peuple palestinien opprimĂ© plutĂ´t que celle d’un peuple qui a rĂ©ussi aurait sans doute moins de succès. Faute, sans doute, d’avoir obtenu l’autorisation de l’Ina de retoucher les fichiers, l’éditeur conclut cette symphonie par 1’10 d’applauses – si notre hypothèse est bonne, c’est la preuve que, avec ou sans le dĂ©gueulasse immondice qu’est la spĂ©cialiste familiale du taxi, cette officine Ă©tatique est stupide et gĂ©rĂ©e en dĂ©pit du bon sens, tant le decrescendo superbe et prenant qui conclut cette symphonie avec une force formidable aurait gagnĂ©, au disque, Ă  Ăªtre libĂ©rĂ© de la gangue du rĂ©el.
En conclusion, cette Å“uvre ambitieuse est certes parfois datĂ©e (ha ! la guitare Ă©lectrique dans les orchestres des annĂ©es 1970 !) ; toutefois, son discours est surtout Ă©vocateur, supĂ©rieurement orchestrĂ© et très diĂ©gĂ©tique (au sens oĂ¹ il se passe des choses) : l’inverse du film muet – pas l’image, le son, de très bonne qualitĂ© et bien mis en valeur par un livret qui « donne les paroles ».

Chrystyna Szostek-Radkowa et Jean Guillou. Source : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/24/Krystyna_Szostek-Radkowa_i_Jean_Guillou_Judith_Symphony.jpg.

La seconde symphonie, d’une grosse vingtaine de minutes, est prĂ©sentĂ©e par le compositeur comme un monodrame, concept popularisĂ© en musique classique sous l’égide de l’Erwartung d’Arnold Schönberg. Le monodrame est une narration thĂ©Ă¢trale qui n’exprime qu’un point de vue (Erwartung est un monologue). En l’espèce, sera prĂ©sentĂ© le seul point de vue des cordes, et l’on sent cette tension entre l’Ă©nergie permanente du drame et l’oscillation stimulante entre unissons remarquablement concoctĂ©s sous l’Ă©gide d’AndrĂ© Girard et clusters hypnotisants.
Un Ă©clair parcourant l’ensemble du spectre sonore zèbre le dĂ©but du Con fuoco liminaire. Puis les plans sonores distinguent le suraigu et le chant de l’alto. Un motif Ă©cartelĂ© parcourt les solistes avant qu’un mĂªme unisson ne prĂ©lude Ă  l’entrĂ©e des violoncelles et contrebasses. Le titre du mouvement l’annonçait : pas de mĂ©lodie, on n’y voit que du feu. L’orchestre de chambre rend avec force l’opposition
entre le motif pentatonique, les moments de fureur et les unissons colériques. Les archets disparaissent alors pour que surgissent, dégingandés, des palanquées de pizz. À la sournoise, les archets reviennent à l’approche du Très lent ouvert par les sons très graves des contrebasses.
Souvent en duo, le mouvement oppose aux zigzags des cordes abyssales une ligne discontinue chantĂ©e tout uniment dans les mĂ©diums et aigus. De rares clusters ponctuent cet unanimisme. Puis l’opposition entre ces deux pĂ´les (clusters et unissons) s’accentue autour de longues tenues. Des pizz bruyants animent le sourd combat qui se dĂ©roule, derechef arbitrĂ© par les archets en fin de bal. Le retour du Tempo primo scinde aussi les acteurs aigus entre notes ultra rapides et motif brisĂ©. Un envol gĂ©nĂ©ral (piste 7, vers 1’) enflamme le discours, s’interrompt, renaĂ®t, retrouve les contrebasses qui grondent vivacissimo avec le chÅ“ur. Un nouvel unisson ouvre chemin – mĂªme moi, cette formulation m’irrite, mais je la laisse quand mĂªme, ben, je sais pas, peut-Ăªtre parce que, mais ce n’est qu’une supputation – au dernier mouvement, Très lent comme le deuxième, entre aigus Ă  l’unisson et contrebasse en pizz. Le procĂ©dĂ©, opiniĂ¢tre, persiste pendant deux longues minutes, comme s’il couvait un feu indĂ©terminĂ©, dont seules les fumerolles demeurent quand les ultragraves des contrebasses l’emportent coll’arco. Le tout se conclut par des applauses qui gĂ¢chent une fois de plus ce fade out majestueux quasi wagnĂ©rien, mais on imagine qu’Augure n’a pas gĂ©rĂ© non plus ces pistes Ă  sa guise – et puis, soyons sincères, l’on aurait itou applaudi cette pièce profonde et puissante.

Jean Guillou lors de la création de sa première symphonie. Source : http://classik.forumactif.com/t4199-jean-guillou.

En conclusion, ces deux symphonies, associant accessibilitĂ© du discours et complexitĂ© de la composition, laissent un sentiment ambigu : regret que l’organiste ait, par la suite, Ă©tĂ© renvoyĂ© Ă  son travail d’organiste-compositeur-pour-orgue, et curiositĂ© de continuer, via l’orgue, l’exploration de cet univers sonore, ambitieux Ă  dĂ©faut dâ€™Ăªtre mĂ©lodique, plus intrigant que plaisant – ce qui, sur la durĂ©e d’un disque, est loin dâ€™Ăªtre un vice –, intĂ©ressant par son Ă©nergique rugositĂ© plutĂ´t que chou tout plein grĂ¢ce Ă  la bienveillance de ses soieries moirĂ©es. Donc rendez-vous pour, bientĂ´t, de nouvelles dĂ©couvertes dans le dĂ©cidĂ©ment passionnant catalogue guilloutique d’Augure.

Le fameux « cassez-vous, pĂ´v’ cons »…


… traduit en langage correct, avec les fautes d’orthotypo indispensables quand on s’adresse,  au ras de terre, aux cons. Ă€ nous, donc.

Komm, Bach! fait son deuxième come-back!


Pour la troisième saison du festival Komm, Bach!, grĂ¢ce Ă  l’intercession – notamment – de Maryse Laigle, intendante de la paroisse jusqu’Ă  ce jour, de Jean-François Morel et d’Odile Rocher, la paroisse de Saint-AndrĂ© de l’Europe nous a permis une folie : faire rĂ©viser l’orgue par la manufacture Yves Fossaert deux jours avant le concert inaugural. De notre cĂ´tĂ© :

  • nous avons poursuivi notre travail avec une graphiste formidable, miss TomoĂ« ;
  • nous avons happĂ© un trompettiste que Rostro et Philip Glass ont applaudi ;
  • nous avons prĂ©parĂ©, très officiellement, pour ce samedi, deux visites commentĂ©es de l’orgue auxquelles vous Ăªtes invitĂ©s au sens de : conviĂ©s gratuitement, Ă  16 et 17 h (nombre de places limitĂ©es, rendez-vous sur place) ;
  • nous avons fomentĂ© pour 20 h un concert orgue et trompette qui pouĂ«tte-pouĂ«tte mais qui ne prenne pas un seul spectateur pour une buse ;
  • et nous nous sommes dit que, après tant d’efforts, nos spectateurs seraient ravis de fĂªter l’inauguration du festival en buvant de bons coups et en mangeant de bons morceaux.

Gratuitement pour celui qui n’a pas de pognon. Selon ce qui est possible pour celui qui a de quoi, ou pense que la culture mĂ©rite, Ă  l’occasion, un p’tit kèkchoz.
Tout ça, nous l’avons fait sans une once de subvention. Parce que nous pensons que la culture se partage sinon meurt. Parce que nous pensons que respect du cultuel et vivification du culturel sont tout sauf contradictoire. Et parce que proposer un travail joyeux aux ceusses qui veulent bien venir en profiter, c’est pomme-pet-deupe. Du coup, ça donne ce programme [cliquer pour agrandir]…

Bref, on aurait voulu faire plus mieux, on sait pas ce que l’on aurait pu inventer. Alors, oui, on a rassemblĂ© des tubes…

… et des crĂ©ations mondiales comme ces « Fragments soudĂ©s », dont voici le premier enregistrement (pirate) mondial, avant accord de l’orgue.

VoilĂ , on est comme ça. DĂ©sormais, on attend juste que toi, toi et toi et tout le monde, tu sois lĂ . Pour fĂªter la musique, le plaisir du partage et le patrimoine sempervivens de la France, de l’Europe et, surtout, de nous.

Trio Artemis, « Piazzolla – Gerber – Martin » (VDE-Gallo)


Ce tantĂ´t, l’attachĂ© de presse de la maison dirigĂ©e par Olivier Buttex nous fit don d’un disque historique. Pas un disque tout frais sorti de presse, qui est un autre genre de cadeau, d’autant plus apprĂ©ciĂ© que l’on s’illusionne d’Ăªtre dans le presque-secret de l’up-to-date ; non, un disque pas tout frais sorti de presse, qui rappelle que la vie d’un disque ne s’arrĂªte pas quand l’actualitĂ© des sorties-du-moment ferme bien sa grande boubouche – un disque quasi autobiographique, donc. C’est pourquoi ce site proudly presents, aujourd’hui, la recension d’un disque du trio Artemis enregistrĂ© Ă  l’Ă©tĂ© 2002 (au moment oĂ¹ nous Ă©crivons ces lignes, un exemplaire est en vente pour 6 € ici – et ce n’est pas le nĂ´tre, mĂ©disants). Ha, 2002… Rappelez-vous, 2002… C’Ă©tait pas 1987, et pourtant c’Ă©tait pas pareil diffĂ©rent. Pis : c’Ă©tait une Ă©poque oĂ¹, dans le livret, la violoniste pouvait laisser son adresse perso pour tout contact utile. Bref, c’Ă©tait il y a seize ans, sussĂ©-je bien compter. Or, pour cette formation Ă©volutive (les pianistes, toujours aussi fĂ©minines que les deux quatre-cordistes, se remplacent), c’Ă©tait dĂ©jĂ , après deux disques originaux, l’heure d’un accomplissement certain, et nĂ©anmoins…

Trio Artemis. Bettina Macher, Myriam Ruesch, Katja Hess. Source : site officiel. Photographe non précisé.

… et nĂ©anmoins, ce n’est pas parce que ce disque nous fut mandĂ© avec grĂ¢ce que nous ne serons pas honnĂªte. Par exemple en stipulant, comme l’admettent les artistes, que le trio des Quatre saisons Ă  Buenos Aires est doublement un faux. D’une part, Astor Piazzolla ne l’a conçu qu’a posteriori, pour rassembler quatre tangos Ă©pars. D’autre part, ce n’était pas un trio : ce qu’Artemis propose est un arrangement de JosĂ© Bragato. C’est, bien entendu, savoureux comme une viande grillĂ©e – tant pis pour les vegans, on est dans un coin argentin de la Suisse pour quelque 25’. Avec une part d’improvisation revendiquĂ©e, des unissons sĂ©duisants, des nuances bien accordĂ©es, des tempi habilement modulĂ©s, des sonoritĂ©s variĂ©es, une rythmique claire marquĂ©e par le piano de Myriam Ruesch, un violoncelle (Bettina Macher) expert dans l’art de dĂ©timbrer et de laisser filer les sons ou d’en inventer (piste 2, vers 6’ – auquel rĂ©pond sa collègue, piste 3, vers 2’20), et un violon (Katja Hess) aux glissendi et aux fausses faussetĂ©s d’une admirable dĂ©licatesse, l’auditeur est saisi instantanĂ©ment et sur la durĂ©e par la musique de Piazzolla remarquablement arrangĂ©e. La tristesse de l’étĂ©, notamment, remue grĂ¢ce aux changements d’atmosphère, aux prĂ©cisions des coups d’archet et Ă  la rouerie harmonique du compositeur. La rigueur et la langueur de l’hiver sont rendues avec une science de l’effet qui ne prend jamais en dĂ©faut la très haute exigence musicale propre Ă  Astor Piazzolla. Le pedigree des artistes suisses laissait-il craindre une interprĂ©tation peu idiomatique, selon l’adage exigeant un Russe pour Scriabine, un Français pour PiernĂ© et une NĂ©nette avec de jolis nichons pour un mĂ©diocre rĂ©cital d’airs d’opĂ©ra ? Sans faillir, l’ensemble de l’annĂ©e piazzollienne sĂ©duit, captive et revigore, renvoyant ces sornettes de prĂ©jugĂ©s racistes dans leurs cordes oĂ¹ un boxeur bienveillant finira, inch’Allalalalah, un beau jour ou peut-Ăªtre une nuit, par les achever. Et nĂ©anmoins…

Trio Artemis. Bettina Macher, Myriam Ruesch, Katja Hess. Source : site officiel. Photographe non précisé.

… et nĂ©anmoins, il ferait – Simone, hein – beau, oui, il ferait – Simone, deux – beau voir que nous prĂ©tendions bien connaĂ®tre, voire connaĂ®tre tout court, l’œuvre de feu RenĂ© Gerber, encore vivant au moment de cet enregistrement de son Trio. Le premier mouvement colle et secoue davantage des ambiances diffĂ©rentes que des thèmes. Le violoncelle impose le tempo, fluctuant, par de puissants pizz ; le piano tente d’imposer quelque ritournelle ; les autres cordes lui rĂ©pondent ; les trois finissent par s’emporter de conserve autour du thème Ă©voquĂ© au mitan de cet Allegretto – petite cellule barbotĂ©e Ă  la Rhapsody in Blue, composĂ©e vingt ans plus tĂ´t ; une coda minimaliste claque la porte de cet Ă©pisode sans vraiment rĂ©pondre Ă  la question posĂ©e par le violon. Pour ouvrir l’adagio suivant, un prĂ©lude fait Ă©cho Ă  des notes rĂ©pĂ©tĂ©es ; puis un geste uniformĂ©ment forte semble s’imposer avant de se dissoudre afin de laisser la place au motif liminaire que synthĂ©tise le piano dans l’aigu avant de revenir, raisonnable, au medium.
L’Allegro molto s’ouvre sur un Ă©cho aux airs de fugue sans cesse avortĂ©e. L’unanimitĂ© (octaves piano, unisson violon et violoncelle) dĂ©bouche sur un thème pataud Ă©noncĂ© Ă  gros coups d’accords que Myriam Ruesch nimbe de sustain comme pour en attĂ©nuer la rudesse. L’apaisement permet aux musiciennes de laisser poindre des couleurs plus dĂ©licates ; mais la tension n’est jamais absente. En effet, une inquiĂ©tude Ă©lectrise la pièce (longues tenues des notes du piano, tremblement des cordes, retour du thème pataud), jusqu’à ce que le violoncelle dĂ©cide de prendre, seul, la situation sous l’autoritĂ© de son archet. Le retour de ses comparses annonce la coda oĂ¹ un mĂªme motif volette d’un instrument Ă  l’autre jusqu’à une course effrĂ©nĂ©e que les artistes rendent avec Ă©nergie jusqu’au « blam » final. MĂªme s’il est fort bien interprĂ©tĂ©, cette composition n’émarge pas au registre de la belle musique – son dĂ©ficit mĂ©lodique, son caractère dĂ©cousu, l’avortement systĂ©matique des embryons de formes nobles comme la fugue l’en libèrent ; mais il substitue Ă  notre quĂªte de la joliesse une piquante incitation Ă  la curiositĂ© devant une musique Ă  la fois consonante, modale et capable de mettre en sons un questionnement associant un langage classique Ă  une intranquillitĂ© moderne… surtout en 1944, date anachronique de sa composition. Et nĂ©anmoins…

Trio Artemis. Katja Hess, Myriam Ruesch, Bettina Macher. Source : site officiel. Photographe non précisé.

… et nĂ©anmoins, pour nous amener au terme de ce disque, nous attend le quart d’heure du Trio sur des mĂ©lodies populaires irlandaises de Frank Martin. Ne tergiversons point en circonvolutions vaseuses : cette trilogie est l’histoire d’un Ă©chec. En effet – nous apprend la notice –, commandĂ©e par un gros riche, cette Å“uvre de jeunesse fut dĂ©commandĂ©e car le mĂ©cène n’y retrouvait pas ses mĂ©lodies prĂ©fĂ©rĂ©es. Et pour cause : le compositeur se plaĂ®t Ă  proposer des dĂ©veloppements toniques autour de mĂ©lodies dont les interprètes accentuent rythmes chaloupĂ©s et contretemps. Le premier mouvement pourtant notĂ© « Allegro moderato » s’agite dans une frĂ©nĂ©sie que plusieurs breaks ne tempèrent pas. L’adagio qui suit offre au violoncelle l’occasion de chanter sa petite Ă©lĂ©gie, que complète le piano par son contrechant et ses graves. Les deux complices se mettent ensuite au service du violon, avant que le violoncelle ne vienne chanter avec lui, Ă  l’octave. C’est ensuite au piano de s’offrir un solo syncopĂ©, dont la pĂ©roraison ouvre la voie Ă  une gigue digne de saint Patrick ou de saint Guy, au choix, que Frank Martin semble hĂ©siter Ă  harmoniser. MĂªme tarif pour le deuxième thème au piano, qu’une rythmique simple ponctue. Le travail rythmique et harmonique s’emballe ensuite, soutenant in due time l’intĂ©rĂªt de l’écoute. Un premier break offre l’occasion au piano et au violoncelle de renouer le dialogue. Jaloux, le violon s’empresse de regiguer avec fougue – disons de fougue-giguer. Ă€ nouveau, c’est au piano que revient le rĂ´le de proposer un rythme divergent. Le violon essaye d’imposer un air plus traditionnel. Ses deux camarades protestent, et une dernière envolĂ©e signe le match nul des braves battantes. Certes, cette composition sur mesure n’est pas la pièce majeure qui illumine le rĂ©pertoire de ce très grand compositeur, mais elle est ici donnĂ©e avec un souci de pulsation prĂ©cise qui permet d’en apprĂ©cier les passages les plus palpitants. Et nĂ©anmoins…
… et nĂ©anmoins, en conclusion, si la composition de ce disque intrigue – un Argentin, un Suisse, un Suisse Ă©crivant en irlandais : hormis la permanence de la formation, la cohĂ©rence des compositeurs aurait peut-Ăªtre gagnĂ© Ă  Ăªtre explicitĂ©e – et si la prise de son de Peter Laenger nous aurait parfois davantage sĂ©duit en privilĂ©giant le dĂ©tail sur les limbes d’ambiance, elles sont subsumĂ©es – j’aime bien ce mot mĂªme si je suis pas sĂ»r ce qu’est-ce qu’il veut dire –, par l’énergie dĂ©pensĂ©e pour jouer dans un mĂªme souffle, avec force, enthousiasme, talent (ces sonoritĂ©s !), mĂ©tier (cette cohĂ©rence du discours !) et subtilitĂ©. La musique ici valorisĂ©e est en grande partie mĂ©connue, et c’est plaisir que soit levĂ© – avec un talent, une exigence et une pĂ©tillance communicative – le voile sur ces pièces peut-Ăªtre secondaires mais charmantes chacune Ă  sa façon. En clair, ça joue bien, c’est fin, c’est pĂªchu et c’est une occasion de dĂ©couvrir des Å“uvres presque aussi rares qu’intĂ©ressantes : pourquoi d’autre Ă©coute-t-on, voire achète-t-on des disques ?
(Non, « pĂ©tillance » ne veut rien dire, mais je laisse quand mĂªme, na.)

Mémoire du futur

La nouvelle crĂ©ation d’un certain Bertrand Ferrier pour orgue et trompette est annoncĂ©e ce samedi, enveloppĂ©e de concerti baroques et d’Å“uvres plus fraĂ®ches. Pour s’impatienter de l’entendre, voici la vidĂ©o de la prĂ©cĂ©dente crĂ©ation, un impromptu pour saxophone et orgue interprĂ©tĂ© en compagnie du grrrand saxophoniste Pierre-Marie Bonafos.

L’amour est enfant de beaux « aime »


DĂ©barquer Ă  une tribune. Sur le couvercle de l’orgue, trouver une dĂ©claration d’amour. Se souvenir que l’on est juste le remplaçant in extremis et que, partant, il est hĂ©las improbable que le symbole soit destinĂ© Ă  l’intrus. Ă€ moi, donc.

Réponse au carré

Photo hypersymbolique : Bertrand Ferrier

Après un article plutĂ´t louangeur sur un disque Ă  paraĂ®tre, je reçus quelques messages courroucĂ©s – certains avec une pertinente modĂ©ration, qui permet le dialogue ; d’autres plus Ă©bouriffĂ©s. Voici donc une rĂ©ponse inspirĂ©e d’un courriel authentique suscitĂ© par la question : « Vous savez que c’est pas très gentil de dire pas que du bien ? »

1.
L’impact de la critique

Musicien professionnel mais loin d’Ăªtre un grand virtuose – je m’en suis expliquĂ© dans un livre, L’Homme qui jouait de l’orgue (Max Milo) –, chanteur « à texte » plus habituĂ© Ă  l’indiffĂ©rence bruyante des bars qu’aux lampions des grandes et belles salles, j’ai pleinement conscience de ce qu’une critique, mĂªme modĂ©rĂ©ment critique, peut avoir comme impact sur un interprète. Ainsi, quand je sors d’une cĂ©lĂ©bration oĂ¹ un homme est venu me voir pour me fĂ©liciter, les larmes aux yeux, de ce que j’avais jouĂ© en solo ; puis quand la dame-qui-me-raccompagne-Ă -la-gare me dit « Eh bien, aujourd’hui, vous avez jouĂ© n’importe comment ! », devinez lequel de ces compliments me travaille le plus.
Pour ne pas parler que de moi, mĂªme si j’ai eu l’occasion de rĂ©flĂ©chir explicitement Ă  « ce que critiquer veut dire », surtout quand on compatit avec le sujet de la critique, j’ai eu l’opportunitĂ© de discuter longuement de ce sujet de la « critique » avec une cantatrice exceptionnelle – elle relit notre trrrès long entretien depuis plusieurs mois, mais je ne dĂ©sespère pas qu’elle en valide la publication un jour ! J’ai Ă©galement eu l’occasion de converser sur ce thème avec Cyprien Katsaris, qui avait vivement rĂ©agi Ă  ma prĂ©sentation de son dernier disque. Notre Ă©change a pris la forme d’un long entretien en trois Ă©pisodes… et, preuve que, contrairement Ă  un autre monde, la discussion est parfois possible, l’artiste a mĂªme acceptĂ© de venir donner un concert orgue et piano dans un p’tit festival que j’organise. En m’entretenant avec Philippe Entremont Ă  l’occasion de la sortie de son dernier disque, j’ai bien notĂ© l’Ă©motion que lui procurait un entrefilet louangeur saluant sa dernière rĂ©alisation. Dès lors, une question s’impose : cette conscience du mal – et du bien – que l’on peut faire, mĂªme Ă  des artistes très confirmĂ©s, n’aggrave-t-elle pas plutĂ´t mon cas ?

2.
La justification de la critique

L’idĂ©e gĂ©nĂ©rale, fort rĂ©pandue, est que tout le monde peut baver sur Internet, souvent de façon anonyme. Au bar PMU de la pensĂ©e qu’est devenue la Toile, beaucoup de cybergraphomanes ont un avis, ce qui n’est pas si pire Ă  l’ère de cette cochonnerie de Pharaon Ier de la PensĂ©e Complexe ; et la multiplication des moyens de communication donne Ă  tous ou presque la possibilitĂ© de s’exprimer sur des sujets qu’il maĂ®trise plus ou moins. Je fais partie de ces gens qui bavent, parfois sans maĂ®triser le sujet – je l’avoue alors explicitement – mais je n’Ă©cris jamais de façon anonyme, ma « boĂ®te Ă  insultes » Ă©tant lĂ  pour le rappeler. En consĂ©quence, comment justifier que j’accepte, en connaissance de cause, de susciter, chez un artiste ou un producteur, une Ă©motion, potentiellement triste ou rageuse ou les deux, devant une critique mitigĂ©e ?
Le premier argument que je prĂ©sente, en gĂ©nĂ©ral, face aux accusations de « dĂ©zingage facile qui fait du mal », est que la première Ă©motion nĂ©gative n’est pas de ma faute : elle est celle que j’ai ressentie devant un objet culturel. Il ne me paraĂ®t pas choquant de reconnaĂ®tre, en expliquant pourquoi, que tel ou tel aspect d’une oeuvre ne m’a pas Ă©bloui et, si ça intĂ©resse quelqu’un, de le prĂ©venir ou d’avoir une occasion de dĂ©bat avec lui.
D’autant que le deuxième argument  est le mĂ©dia dont je me sers. En clair, je n’ai aucune idĂ©e de la frĂ©quentation de mon site, n’ayant pas installĂ© d’outil statistique et m’en foutant pas mal, mais je ne pense pas avoir l’influence d’un Diapason ou d’un « TĂ©lĂ©matin ». Cette absence de notoriĂ©tĂ© ne me donne pas d’excuse pour cracher sur les gens potentiellement pĂ©tris de talent et d’ambitions artistiques ; en revanche, elle m’octroie, malgrĂ© mon souci de ne pas blesser, une part de libertĂ© plus grande.
Le troisième argument est que je ne dĂ©zingue jamais « facilement ». Certaines critiques peuvent, certes, tĂ©moigner d’une dĂ©ception prononcĂ©e, mais elles essayent toujours, dans la mesure du possible

  • de rendre raison de ce qui m’a déçu,
  • de valoriser les Ă©lĂ©ments qui tempèrent, le cas Ă©chĂ©ant, ma dĂ©ception,
  • de donner des perspectives et, dès que possible, des Ă©lĂ©ments concrets pour que le lecteur puisse se faire lui-mĂªme une idĂ©e de la chose – d’oĂ¹ l’utilisation de nombreux liens vers les sites officiels des artistes et/ou des labels.

En clair, je ne cherche pas Ă  me venger de mon statut de musicien mĂ©diocre en crachant sur les excellents virtuoses. Je garde le cap qui prĂ©side Ă  ce site dont l’objectif est doublement Ă©goĂ¯ste : proposer manière d’actualitĂ© quotidienne pour animer le site de l’auteur que je suis ou fus, selon les jours, via des anecdotes et des chroniques ; prĂ©server des traces de spectacles vus, de disques entendus, de livres lus.
Le quatrième argument est que les critiques mitigĂ©es que je publie parfois, si elles ne sont pas, virtuellement, les plus plaisantes pour les artistes, sont aussi des gages d’honnĂªtetĂ© qui peuvent davantage inciter le lecteur Ă  les dĂ©couvrir qu’une critique uniformĂ©ment laudative. Cela fonctionne Ă  l’Ă©chelle du site (s’il n’y avait que des critiques pour dire « c’est toujours gĂ©nial et j’adore tout ce que l’on m’envoie en SP », la crĂ©dibilitĂ© de ces louanges serait amoindrie), mais cela fonctionne aussi, crois-je, Ă  l’Ă©chelle d’une critique : il est rare que j’aime tout uniment un objet d ‘art. Le dire n’est pas le dĂ©valoriser ou le souiller ; c’est, me semble-t-il, le respecter en tĂ¢chant de motiver ce qui, en lui, nous Ă©blouit et ce qui, en lui, nous Ă©poustoufle un peu moins.
Le cinquième argument est que les critiques nĂ©gatives de Bertrand Ferrier peuvent inciter bien plus Ă  la dĂ©couverte que ses critiques positives : ceux qui ne supportent pas le ton employĂ© – pseudo lĂ©ger et, en vĂ©ritĂ©, bouffi d’orgueil putrĂ©fiĂ©, suintant la haine et la frustration -, peuvent tout Ă  fait traduire en positif ce que je peins en gris. Pour ma part, j’ai souvent cette attitude en feuilletant les recensions des autres : j’ai bien compris que, hormis Connesson, certains critiques dĂ©testent la musique contemporaine plus aisĂ©ment intelligible que des produits conceptuels ircamiens ; aussi les phrases du type « une Ă©criture confortable qui Ă©voque un nĂ©o-romantisme paresseux et suranné » – peuvent-elles me mettre en appĂ©tit (mĂªme si les trucs ircamistes m’intĂ©ressent itou) !

3.
La relativisation de la critique

En pĂ©roraison de cette plaidoirie dĂ©jĂ  trrrès longue, je ne saurai Ă©crire mes petits billets qu’avec honnĂªtetĂ©. Je peux modĂ©rer les critiques, soit parce qu’elles me paraissent devoir l’Ăªtre, soit parce qu’elles visent des amis (je me suis pourtant brouillĂ© avec un ami comĂ©dien alors que je louai son jeu mais dĂ©plorai l’effroyable nullitĂ© du moyen-mĂ©trage oĂ¹ il dispensait en vain son talent), soit parce qu’il faut avouer que recevoir – parfois – gratuitement des disques, c’est chouette et ça mĂ©rite considĂ©ration sans pour autant valoir un faux enthousiasme. Je garde mes invectives sur les « immondes mises en scène » pour des spectacles très installĂ©s qui m’ont fortement déçu, et pas que parce que j’ai payĂ© des glandus qui m’ont pris pour une tanche… mĂªme si ça joue, ce qui me semble justice.
Tous les Ă©lĂ©ments pointĂ©s dans une critique mitigĂ©e sont prĂ©cisĂ©ment Ă©tayĂ©s, appuyĂ©s sur des citations spĂ©cifiques. Dès que possible, des hyperliens permettent de se faire une idĂ©e du biais critique employĂ©, consciemment ou non. Il est logique que les proches d’un artiste soient susceptibles de retenir avec fureur les relativisations d’une satisfaction, mais il n’est pas malsain qu’ils comprennent aussi l’ire de ceux qui ont payĂ© pour entendre une merveille et se retrouvent avec un bruit de mob dans les noreilles – par exemple, hein.

En conclusion

Aucune recension sur ce site n’est payĂ©e ou gratuite. Dès lors, nous pouvons Ăªtre maladroit, imparfait, çà et lĂ  inexact, mais nous essayons d’Ăªtre honnĂªte, autrement dit de ne pas mĂ©priser les artistes mais de ne pas, non plus, berner le curieux en feignant l’enthousiasme afin de pĂ©cho un CD de plus ou un courriel furibond de moins. Ce petit point est donc l’occasion de remercier les labels qui nous font confiance, les artistes qui acceptent de dialoguer avec nous, et les lecteurs qui furètent sur ce site. C’est aussi l’occasion de conseiller aux autres de lire plutĂ´t, je sais pas, moi, TĂ©lĂ©rama. (Et lĂ , si TĂ©lĂ©rama veut m’envoyer un chèque pour cette publi-suggestion, je redis : merci. Ben quoi ? J’ai dit que j’essayais d’Ăªtre honnĂªte, mais absolument pas que j’escomptais rester toute ma vie un connard d’incorruptible, ça va, quoi. Peut-Ăªtre que si je m’amĂ©liore, je serai une grosse merde de ministre de l’enculture ou un salopard de prĂ©sident de l’AssemblĂ©e nationale, qui sait ?

Léo Marillier et A-letheia, « Beethoven » (Cascavelle)


Un homme

LĂ©o Marillier, vaguement rapprochĂ© de l’autre Leo, Di Caprio, par la pochette de son nouveau disque, ne fait presque rien comme ses confrères. S’il Ă©tait un produit – et, comme chacun de nous, il en est assurĂ©ment un –,  son storytelling omettrait l’art pour osciller entre deux concepts : « contrariant » et « disruptif ». Lui-mĂªme revendique des projets qui, comme dans la bouche peu ragoĂ»tante des managers chĂ©ris de BFM, promettent des « expĂ©riences », du « faire-ensemble », oĂ¹ « l’intelligence collective » est, c’est forcĂ©, « jubilatoire » mĂªme si le number one est toujours en avant – limites du faire-ensemble collectif. Pourtant, cachĂ©e derrière ces clichĂ©s du parler pseudo-hype (on suggère quelques autres Ă©lĂ©ments de langage : adresser une multicible en privilĂ©giant l’affinitĂ© sur la finitude, coconstruire l’impossible en libĂ©rant les soft skills, dĂ©segmenter la verticalitĂ© de la geste dĂ©cisionnelle, etc.) se profile une personnalitĂ© zigzagante donc intrigante.
Zig, LĂ©o Marillier est diplĂ´mĂ© du CNSMDP (mais « que » du premier cycle) ; zag, il a poursuivi ses Ă©tudes aux États-Unis. Zig, il est laurĂ©at de divers concours ; zag, il revendique encore un « prix d’honneur » au concours LĂ©opold Bellan, sympathique mais plus vraiment Ă  la hauteur de ses ambitions. Zig, revendiquant un statut professionnel bienvenu Ă  vingt-trois ans, zag, il commence sur son site par revendiquer les lauriers tressĂ©s par ses profs – sans le prĂ©ciser, le coquinou – ou par Ă€ Nous Paris : encore une fois, pas sĂ»r que ce soit au niveau des standards des grands musiciens classiques. Zig, soliste, zag, il a fondĂ© son ensemble sporadique A-letheia, un « orchestre-lab » militant pour le « dĂ©s-oubli » grĂ¢ce Ă  sa « structure souple » qui pratique « le leadership collaboratif » (les citations sont authentiques, hĂ©las). Zig, violoniste de haut niveau, zag il se revendique compositeur comme moult de ses semblables, dont la jeune Isabel Gehweiler chroniquĂ©e tantĂ´t, mais aussi, rezag, transcripteur, ce dont tĂ©moignait dès 2013 un disque oĂ¹ il gravait, avec Alexandre Lory, une sĂ©rie de « fantaisies d’opĂ©ras » rĂ©duites, par son art, pour piano et violon. Zig, interprète, il s’arroge, zag, avec l’insolence du gamin douĂ©, le droit de quasi réécrire le concerto pour violon et orchestre, op. 61, de Ludwig van Beethoven selon « les manuscrits de Vienne » revisitĂ©s par ses recherches au Conservatoire royal de La Haye, sous la direction de Philippe Graffin et Joe Puglia. C’est l’objet de son premier disque avec A-letheia.

Une œuvre

La thèse : ce concerto a toujours Ă©tĂ© jouĂ© Ă  partir d’une partition truquĂ©e par le crĂ©ateur (versus le compositeur) afin de barrer les passages compliquĂ©s qu’il n’avait pas le temps de travailler, vu que Ludwig n’avait pas bossĂ© dans les temps. Il s’agit donc de rĂ©tablir la « vraie version originale du compositeur », d’après des manuscrits disponibles sur imslp, au dĂ©triment de la « version originale de la crĂ©ation ». C’est donc principalement Ă  titre documentaire que cette version vivante du grand concerto est Ă©ditĂ©e, et c’est Ă  cette aune, dont l’intĂ©rĂªt spĂ©cifique n’est pas Ă©vident pour le profane, qu’il conviendrait d’en discuter la pertinence entre musicologues. L’on nous permettra peut-Ăªtre, sinon je me le permettrai, de privilĂ©gier ici une Ă©coute curieuse mais non experte de la chose puisque, pour scientifique que soit censĂ©e Ăªtre cette mouture, quoi qu’elle ne semble pas si olĂ©-olĂ© ou rĂ©volutionnaire que cela, elle n’en doit pas moins faire sonner la musique.
Bref, on goĂ»te la chaleur du violon Nicolas Lupot (1811), jouĂ© par le soliste grĂ¢ce Ă  un prĂªt d’Emmanuel de Pelichy. On applaudit aussi la cohĂ©sion du discours grĂ¢ce Ă  la direction efficace de Jacob Bass, moins soucieuse de clignoter Ă  coups d’extravagances ou de risques Ă©chevelĂ©s que de mettre l’orchestre au service du soliste – pas de quoi fouetter un cuivre pour quelques dĂ©parts tardifs, comme celui des cors dans le Larghetto, Ă  7’22 : au contraire, ça permet au pseudo critique de, eh bien, laisser supputer aux plus naĂ¯fs qu’il a au moins Ă©coutĂ© ce passage, les pseudo critiques aiment ça. On salue avec autant d’apprĂ©ciation les efforts pour nuancer dont font mon(s)tre et l’orchestre, et le soliste (pianissimi Ă©tiques et osĂ©s piste 2, autour de 6’30). On plussoie enfin la fougue de l’ensemble, qui embrasse ces 42’ de musique avec une patente bonne volontĂ©, quitte Ă  multiplier dans le troisième mouvement, peut-Ăªtre Ă  l’excès, les sforzandi volontairement dĂ©nuĂ©s de dĂ©licatesse.
Pour Ă©valuer au mieux le disque et la prestation, il nous manque des Ă©lĂ©ments car le livret ne nous a pas Ă©tĂ© fourni. Nous n’avons donc pas toutes les explications sur les choix musicologiques de LĂ©o Marillier, sans doute plus prĂ©cis dans l’Ă©crit que dans la vidĂ©o un brin amateur proposĂ©e ci-dessus en guise de trailer. De mĂªme, les Ă©lĂ©ments nĂ©cessaires pour jauger la prise de son nous font dĂ©faut. Le rĂ©sultat est correct pour un concert one-shot, Ă  condition de voir dans ce travail une curiositĂ© prometteuse et non une version aspirant Ă  faire rĂ©fĂ©rence. En effet, la captation est très imparfaite si l’on espère saisir les spĂ©cificitĂ©s des pupitres (excès de rĂ©verbĂ©ration liĂ© Ă  l’église, souffle, bruit de moto sur la piste 1, Ă  20’41, pendant la cadence sans timbale) ou si l’on s’imagine profiter des tutti, lesquels saturent très vite le spectre sonore.

L’ensemble A-letheia. Source : site de LĂ©o Marillier. Photographe non citĂ©.

Trois compléments

En complĂ©ment d’un programme 100 % beethovĂ©nien, trois pièces. D’abord, les quatre canons d’une vingtaine de secondes pièce, certes fort ardus dans la transcription marilliĂ©rique, mais dont l’intĂ©rĂªt, qui plus est après un tel concerto, paraĂ®t faible. En concert, oĂ¹ ils semblent avoir Ă©tĂ© enregistrĂ©s, ils formaient Ă  coup certain un encore original ; au disque, leur pertinence ne saute pas aux oreilles.
S’ensuit, avec un son diffĂ©rent (comme pour le morceau final, s’agit-il toujours du mĂªme live ? ça n’y ressemble guère), mais le changement de formation peut jouer) une transcription du « Benedictus » de la Missa solemnis pour violon et piano, signĂ©e par l’artiste principal, avec Antoine de GrolĂ©e au clavier. Le projet de ce type de rĂ©duction n’est certes pas nouveau – ce qui n’est pas dĂ©valorisant pour autant. Parmi d’autres, Friedrich Lux avait proposĂ© une transcription pour violon, harmonium et piano, pas très Ă©loignĂ©e de la version Marillier. Est-ce pour autant un projet palpitant ? Bien entendu, il convient d’envisager la chose comme un « complĂ©ment de programme », sans doute pas aussi fouillĂ© en termes d’interprĂ©tation que le « gros morceau » (voir par ex. la petite hĂ©sitation vers le do, après le vertigineux saut suivant le la, quasi trois octaves plus haut, piste 8 Ă  1’30). La transcription laisse une place de soliste Ă  l’accompagnateur, ce qui est une bonne idĂ©e sans pour autant suffire Ă  totalement me convaincre de l’importance ni de la beautĂ© mĂ©taphysique de cet exercice.
La transcription pour piano et violon, avec la mĂªme fine Ă©quipe, du rondo exprimant la « rage pour un sou perdu » clĂ´t le disque sur le plaisir du mĂ©gatube. Les musiciens s’y partagent le lead (tantĂ´t l’un, tantĂ´t l’autre, tantĂ´t Ă  l’unisson, tantĂ´t par stichomythie, avec une gourmandise consistant Ă  inverser les rĂ´les prĂ©vus dans la partition, le violon devenant accompagnateur), offrant parfois au quatre-cordes le plaisir de grincer comme un lutin malĂ©fique (0’30) ou de claquer des portes pendant que le piano joue le thème octava bassa (1’30). Les nombreux passages (tel le moment en mi majeur) sous-employant le piano ont beau souligner la facticitĂ© de l’exercice, la fraĂ®cheur de cette ire joyeuse sans cesse ressassĂ©e fait sourire et termine les complĂ©ments de programme sur des pĂ©tillements bienvenus. En revanche, prenez garde : cette rengaine-lĂ , elle reste, et il suffira pas de manger un morceau ou de se la chanter en entier pour qu’elle se dĂ©faufile !


Une conclusion

On est saisi par deux Ă©lĂ©ments contrastĂ©s. D’une part, sĂ©duisent l’Ă©nergie, l’enthousiasme et la singularitĂ© d’un jeune musicien passionnĂ© Ă  la fois par le rĂ©pertoire (le dĂ©montre ce disque-concert), la nouveautĂ© (il a créé un concerto corĂ©en et fricotĂ© avec les plus grands ensembles français « de musique contemporaine »), la crĂ©ation et la recrĂ©ation, et la musique tant solitaire qu’orchestrale. Le disque qui paraĂ®t chez Cascavelle illustre, avec ses limites concrètes, la puissance de cette ambition artistique. D’autre part, en dĂ©pit d’un attachĂ© de presse très pro, dynamique et sincèrement emballĂ©, surprend un certain amateurisme dans la valorisation du projet. Le site de l’ensemble A-letheia paraĂ®t dater des dĂ©buts d’Internet, par son design, sa navigabilitĂ©, sa hiĂ©rarchisation des informations, les Ă©lĂ©ments mis Ă  disposition, la qualitĂ© mĂ©diocre de la plupart des photographies, etc. Quant au site de VDE-Gallo, le distributeur, il ignore carrĂ©ment LĂ©o Marillier et la notion de « à paraĂ®tre » (en Ă©cho, celui de la salle Colonne n’est pas Ă  jour au moment oĂ¹ nous publions ces lignes : rien sur la nouvelle saison… ni sur la prĂ©cĂ©dente !). Doit-on vraiment, pour donner un dernier exemple, Ă©voquer les vidĂ©os de promo ? Difficile d’y Ă©chapper. Je vous l’accorde, contrairement Ă  mon syntagme automatique, elles  n’auraient pas pu Ăªtre faites par ma grand-mère, puisqu’elle est morte ; mais, quand on voit certains trailers vraiment pro et que l’on examine cet objet de bricolo, c’est Ă  s’y mĂ©prendre. Sont-ce des dĂ©tails ? Oui, mais tout est dĂ©tail : les vestes ont des boutons, c’est un dĂ©tail ; mais reconnaissez que, pour les fermer, c’est tout de mĂªme plus pratique.
Vu naĂ¯vement de l’extĂ©rieur, qu’autant de talent pivotant autour d’un produit discographique sĂ©rieux ne soit pas soutenu par une Ă©quipe digne de ce nom dĂ©sarçonne. En d’autres termes, grande est la dissonance entre les moyens musicaux et techniques. Cela ne fait que renforcer notre hĂ¢te d’aller applaudir ces p’tits jeunes en concert le premier du mois d’octobre Ă  la salle Colonne oĂ¹ nous assistĂ¢mes jadis au triomphe de Geoffroy Heurard et son ensemble Perspectives. Ce sera l’occasion de goĂ»ter en vrai ce que le prĂ©sent disque Beethoven laisse entrevoir. D’autant que le programme annoncĂ© est sĂ©rieux : une transcription maison pour orchestre Ă  cordes de la sonate Ă  Kreutzer, un p’tit bonbon de Haydn et les MĂ©tamorphoses de Richard Strauss pour finir ! De l’ambition, de l’originalitĂ©, de l’envie… MĂªme si nous ne pouvons conseiller son nouveau premier disque – l’oxymoron s’impose – qu’avec les rĂ©serves citĂ©es supra, en cette rentrĂ©e, LĂ©o Marillier frappe fort et mĂ©rite de susciter la curiositĂ© des gens de, allez, osons, bonne composition.

Désormais, je parle le Oldelaf


Quand j’ai appris que, pour cette prestation, j’Ă©tais invitĂ© Ă  jouer tout près de Courseulles-sur-Mer, j’ai pas dit : « Ha, parce que ça existe en vrai ? » Ben non, j’aimerais bien Ăªtre aussi invitĂ©, entre autres, Ă  Nancy.


Soit, je l’avoue aujourd’hui, je l’ai un peu pensĂ©. Pourtant, mĂªme avec un photophone pourri, ç’a du chien (et y a beaucoup de chiens autour de la plage, c’est joyeux). Il convient de stipuler que la dernière fois que j’Ă©tais venu en Normandie, après la prĂ©cĂ©dente, c’Ă©tait quasiment en tant qu’invitĂ© du maire d’Eu, et cela reste un grand souvenir. Ces considĂ©rations circonvolutoires n’enlèvent rien Ă  l’excellente chanson du zozo et n’ajoutent guère davantage au clip pas Ă  la hauteur de l’auteur mais, bon, l’histoire continue inch’Allalalalalah.

Quand tu demandes : « Qui me fera voir le bonheur ? »…


… et que la SNCF rĂ©pond.