Le commandant Frédéric Foulquier et la Musique de la Garde républicaine en l’église Notre-Dame du Val-de-Grâce (Paris 5), le 4 janvier 2026. Photo : Rozenn Douerin.
C’est le Graal des organistes : se glisser dans un orchestre pour jouer la Troisième symphonie de Saint-Saëns… et singulièrement son second mouvement. À l’invitation d’Hervé Désarbre, organiste du ministère de la Défense et titulaire de l’orgue de l’église du Val-de-Grâce, j’ai eu la chance d’être accueilli par la Musique de la Garde républicaine pour accéder à cet orgasme mégalomaniaque.
Certains jugeront que, face à la puissance de la phalange, portée par l’arrangement parfait de Mark Hindsley et la direction attentive du commandant Frédéric Foulquier, l’orgue local peut paraître manquer de puissance. Ce n’est pas totalement faux ; et, cependant, j’aime bien la capacité de la Grosse Bête à se fondre parmi les autres pouët-pouët dans la mesure où, pour cette pièce, l’orgue n’est pas soliste (c’est une « symphonie avec orgue », pas pour orgue). Sauf pour quelques coups d’éclat, il participe d’un son global sans être sur un piédestal. Le résultat-souvenir est disponible sur YouTube.
Feu Julos Beaucarne le chantait peu ou prou : des chanteurs qui trouvent, on en trouve ; des chanteurs qui cherchent, on en cherche. Loin de son image de druide belge à tendance onirique, Julos a pas mal cherché, partant pas mal trouvé. Jean Dubois a été salué, entre mille autres, par la Poitevine Geneviève Charlot mais aussi par des stars de la chanson voire plus comme Sarclo, Serge Uté-Royo, Guy Béart et même Son Excellence TF1. Il a été ouï à Bobino, Boston, Detroit, Washington et même au Théâtre de Dix-Heures avant que, comme l’Européen, la salle ne s’écrase pour se concentrer sur cette merde qui s’appelle lestand-up.
Jean a pas mal trouvé, donc cherche pas mal aussi. Depuis quelques années, celui qui s’était révélé comme un chanteur guitare-voix avec du texte dedans a remis en question son savoir-faire, peut-être inquiet de ce que le savoir-faire implique de confort donc de danger de mèmes voire de ronronnement dans la production d’un fredonneur. Ses derniers concerts portaient trace de quelques-unes des stratégies qu’il explore, parmi lesquelles :
le refus de la guitare,
l’exploration du piano où il est moins à l’aise mais plus gourmand et pas gauche,
l’insertion de textes dits pour casser la logique de la parole chantée,
le creusement de chanson non-duboisiques,
la chanson interprétée sans texte,
le dépassement du ploum-ploum-voix par la chorégraphie populaire, etc.
Il pourrait y avoir de la pose dans cette démarche si elle était posture. En réalité, le mec, un des plus grands auteurs-compositeurs-chanteurs que le grand public ignore, est entré dans une démarche artistique qui revendique de penser la chanson comme un art et non comme le seul résultat d’un savoir-manigancer. Son nouveau disque physique de sept titres, destiné à expliquer ce qu’il fait hic et nunc, fixe ce moment en musiquant la « Java pour elle » joliment mise en ondes par Stéphane Leca pour le Rustik Studio, triplant Jean Dubois entre
piano,
guitare et
harmonica…
… et sans paroles. Commencer par une chanson désormais détextualisée est évidemment une déclaration d’indépendance plus qu’un hasard. « Comme par amour » et son piano tonique remettent l’église chansonnale au centre du village et rappellent quel inventeur de chansons est Jean Dubois. Chanson d’amour donc chanson la plus banale du monde, « Comme par amour », avec piano et harmonica (on attend le ruine-babines pour une prochaine version !) claque par
son énergie tendue, en friction avec la chanson sentimentale,
son usage de l’itération tonifiante et
sa façon de rappeler le glissement des sentiments et du dit, évoqué naguère par « Faut qu’j’te voie ».
Le chromatisme des instrus, évoquant cette lisière délicieusement ambiguë entre
tendresse,
appétence et
bascule dans cette autre chose qui attire tous les émus
ne gâche rien, évidemment.
Danse,
chanson,
amour :
on est bien entre mazurkas et vaudeville, ainsi que l’a promis le titre. Pour preuve, après le vaudeville,survient « La mazurka du rock » qui zouke entre
mélodie décidée,
rythme pianistique et
guitare percussive puis complémentaire.
Pour autant, si Jean Dubois cherche de nouvelles formes d’expression, c’est aussi pour continuer de défricher son champ sans nous resservir cent fois le même légume. Parmi les parcelles constitutives de son domaine, l’évocation de la capitale est l’un des terrains les plus fructueux pour son inspiration. « Paris la ville » oscille entre
narration en pointillés façon « Les cabarets »,
mélodie efficacement rengaine,
modulations canailles accompagnant l’errance géographique et diachronique.
« Fais ce que tu veux » renoue avec la forme de la chanson instrumentalisée. Ce tango inconstant s’orne ici
d’une basse perspicace,
d’une langueur à la bonne heure, et
d’une guitare qui rythme avec art.
Un échantillon de « Viens danser la mazurka », obligatoire vu le titre du disque, inscrit cette présentation dans le travail en cours du chanteur en le reliant à un répertoire qui se tisse au long des ans, avec accelerando tonifiant et coda harmonicaïste habile pour prolonger cette miniature.
Le disque se conclut avec « Le problème il est là », chanson à l’évidence en attente de paroles susceptibles de convaincre assez le chanteur pour le convaincre de les graver. C’est la fécondité de cette tension entre
l’auteur,
le compositeur et
l’interprète
qui se raconte ici.
Faux play-back,
vraie question,
étrange réponse :
tel est le mystère d’un chanteur que nous tenons dans la plus haute estime pour
À tous ceux qui viennent régulièrement, sporadiquement ou par erreur, merci de votre visite, voire de vos visites.
Aux artistes ou à leurs émissaires qui m’évoquent leur travail pour que j’en dise le plus grand mal, c’est le genre de la maison, merci aussi : je m’en occupe incessamment.
Le blog s’interrompt pour quelques jours. Votre impatience réjouit, car elle a bien raison : de nouvelles découvertes stimulantes attendent en trépignant ceux qui nous feront l’amitié de feuilleter les présentes pages digitales.
D’ici les prochains balabalas, joyeux Noël aux joyeux, bonne année aux bons, et hauts les cœurs à ceux qui en ont un dans leur carcasse et leur esprit.
Réenchanter Noël ? À une époque où « les fêtes » ont remplacé la Nativité dans une novlangue assez curieuse, le projet n’est peut-être pas aussi benêt qu’il le semble.
Pour cela, la paroisse Saint-André de l’Europe, dont je suis l’organiste, invite croyants fervents et agnostiques de passage à monter dans une fusée à trois étages.
À 15 h 30, ceux qui sont curieux de découvrir un orgue en vrai sont invités (dans la limite de cinquante participants) à monter à la tribune où j’aurai la grande joie de leur raconter, avec la voix, les mains et les pieds, quelques histoires autour de l’instrument.
À 16 h, nous dégainons notre spéciale avec un concert bi-goût unique en son genre. Des chants de Noël (en dialecte lorrain, en latin, en américain, en castillan et même en français) que les spectateurs volontaires seront invités à reprendre en chœur alterneront avec des morceaux de saison interprétés à l’orgue, mêlant stars du classique et mythes du cinéma d’animation.
À 17 h, les survivants du concert seront conviés à partager chocolat chaud et petits biscuits en compagnie des artistes.
Outre moi (ce qui, déjà, n’est pas rien, je trouve), qui mènerai la visite et serai chargé de gling-glinguer, deux personnalités d’exception seront aux manettes du concert. Esther Assuied, multilauréate du CNSM de Paris, propulsera un programme conçu sur mesure pour la circonstance et pour l’orgue qu’elle jouera dix ans après l’avoir découvert. Jann Halexander, face public, fera ce qu’il sait faire : ce « mouton noir de la chanson française », comme il assume d’être désigné, chantera, fera chanter ceux qui veulent et distribuera la joie de vibrer ensemble à chacun.
Ce réenchantement de Noël, à notre aune, est gratuit. On peut entrer sans payer, partir sans payer, boire du chocolat et grignoter des p’tits gâteaux sans payer. On pourra aussi, selon ses moyens et son désir, laisser des liasses de billets, des bitcoins et des ronds de carotte. La fête est libre, mais c’est la fête.
Joyeux Noël à tous.
Rendez-vous le mercredi 24 décembre à 15 h 30 au 24 bis, rue de Saint-Pétersbourg | Paris 8.
Vittorio Forte le 17 novembre 2025 au Lavoir moderne parisien (Paris 18). Photo : Rozenn Douerin.
À l’occasion de son concert lançant son premier disque pour un nouveau label classieux, Vittorio Forte a décidé de finir en envoyant du boudin. Premier au revoir, Adiós Nonino d’Astor Piazzolla propose la quintessence de l’esprit argentin : chagrin de perdre l’ancêtre et exil loin de la patrie s’associent pour se cristalliser dans une œuvre phare. Jamais las de son programme, le pianiste exploite et partage avec une exigence musicale saisissante le plaisir
de la mélodie,
des embardées,
de la virtuosité tranquille, et
de la topique schizophrénie argentine, qui rejoint peut-être l’âme d’un Italien désormais méchamment français, entre recherche de sérénité et culture du déchirement.
La profondeur des basses du Fazioli de service ajoute ce qu’il faut de gravité pour donner à pressentir la puissance du propos, par-delà le narratif mettant en scène la musique. Le récital s’achève officiellement sur « Volver », de Carlos Gardel, compositeur qui ouvrait le concert comme il décapsulait le disque. La structure de l’arrangement fortiste se refuse à tout mystère, et il a bien raison.
Le prélude brillant est bref,
le thème est clairement exposé,
des mains virevoltantes enrichissent bientôt la mélodie fondamentale.
Finale oblige, Vittorio Forte lâche les grands chevaux de sa transcription avec, au programme,
virtuosité énergisante,
clarté de l’étagement des voix, ainsi que
distribution des différentes
intensités,
couleurs et
intentions.
Se quitter sur ce tube argentin eût été coquin. Évidemment, Vittorio Forte évite la facétie et dégaine « Malvaloca » du compositeur colombien Antonio Calvo. Le morceau n’évoque pas « une fille volage » (hélas), précise l’interprète, mais une nana qui a envie de voler. La transcription de la chanson permet d’apprécier
l’absence de falbalas superfétatoires,
les contrastes entre refrain et couplet, ainsi que
l’efficacité du groove de la basse.
Happé par son public, Vittorio Forte concède en sus une danse d’Ernesto Lecuona qui brille par
son swing méchamment balancé,
le bondissement ébouriffant
des attaques,
des octaves et
des accents, et
l’incroyable légèreté de la main gauche précédant le fabuleux decrescendo final.
Foin de gnagnagnas, le gars gagne sur tous les tableaux.
Aisance technique,
épaisseur du répertoire,
science de la musicalité,
aucun doute : Vittorio Forte est définitivement someone else. Son concert au Lavoir moderne parisien confirme un statut à part qui devrait le conduire à ne pas se produire très souvent dans ce lieu pourtant très agréable !
Dix-neuvième épisode du disque, la seconde composition intitulée « Couleur des jours » cherche sa voie sur les traditionnelles trois notes de basse chères au créateur. Denis Levaillant utilise
l’attente,
le jaillissement et
la circonvolution
pour attiser la curiosité. « De la nuit au jour », qui répond à « Du jour à la nuit » croisé vers la fin du premier volume des Chansons pour piano, demeure tanqué sur les trois notes au-dessus desquelles le propos s’égrène en octaves éphémères. Nicolas Horvath s’en donne à cœur joie pour tisser un réseau sonore parcourant
registres,
propositions harmoniques et
suspensions.
Le recueil se termine sur quatre morceaux de musique d’ambiance. Le premier est la plus longue piste du recueil.
Accords énigmatiques,
résonance atmosphérique,
basse sporadique,
itérations potentiellement hypnotisantes,
suraigus éthériques,
laissent entendre la maîtrise du pianiste quant
au sustain,
au son et
au silence.
Tout se passe comme si l’œuvre était moins une partition qu’une sculpture en train de prendre forme en direct, comme en témoignent les bruits de mécanique pianistique, particulièrement bienvenus pour donner de la granularité au propos. Le deuxième morceau de musique d’ambiance travaille
les intervalles arpégés,
les effets d’attente et
la richesse de la tessiture propre au piano.
Énergique, le troisième morceau de musique d’ambiance, plus brève piste des vingt-quatre au programme du disque, explore
l’efficience de la digitalité, et hop,
le plaisir du repos après l’urgence, et
la complémentarité entre fulgurance et suspension.
L’ultime morceau de musique d’ambiance, habilement approfondi par l’interprète, joue sur
la caractérisation des registres,
les effets d’attente et
l’onirisme propre au suraigu.
Une manière d’envoler l’auditeur au terme d’un voyage méditatif dont la poésie, refusant l’extraversion fffatigante, est profondément ancrée dans une intériorité singulière qui, par-delà la diversité de ses expressions, fait le charme du travail prolifique de Denis Levaillant.
Pour écouter le disque gracieusement, c’est ici.
Pour l’acheter courageusement, contre 15 € port compris, c’est là.
Au-dessus de Vittorio Forte ? Rien. Ou presque. Photographie de Rozenn Douerin, le 17 novembre 2025 au Lavoir moderne parisien (Paris 18).
Dans un concert latino, quelques noms permettent aux spectateurs de faire les malins. Guastavino, non. Ponce ou Leng, non. Lecuona, non plus. Mais Vilialobosse, ça, oui, on connaît. Pourtant, de Heitor Villa-Lobos, Vittorio Forte ne choisit pas les monuments – non que le gars fuie, pas son genre, puisqu’il est capable de tout jouer avec art, mais bien que le musicien
furète,
interroge,
inspecte.
Au programme, il inscrit donc deux œuvres peu connues de HVL, à commencer par les « Impressões sereisteras » qui déploient une tension saisissante entre
pulsion virtuose et mélancolie du thème,
envie de déborder le ternaire et pudeur empêchant de le faire franchement,
accès de démesure et camisole du retour à une contenance de bon aloi.
Ici, et peut-être était-ce l’âme brésilienne d’alors,
nulle contradiction,
nulle complémentarité,
nulle cohabitation :
juste deux mondes en un, suggère l’interprète. Chacun se dissout dans l’autre, qui se dissout dans l’un. À l’écrit, ça fait perché, j’y consens ; en live, c’est redoutablement efficace et poignant.
Avec « Valsa da dor », Vittorio Forte dégaine un Villa-Lobos tout aussi saisissant. Derrière le titre programmatique, la musique gratte. Il y a
de l’hésitation,
du tourment et
de l’instabilité
que l’apaisement médicamenteux peine à endiguer. HVL évoque une douleur non pas lancinante mais contrastée, polymorphe, puis contradictoire :
prenante mais domestiquée,
haletante mais familière,
détestable mais caractéristique de l’humain qui souffre.
L’interprétation est
puissante
pensée voire
spéculaire
pour le spectateur qui ne peut qu’être frappé (aïe) par la puissance évocatrice de la musique telle que l’exécute le pianiste. Lequel convoque le Cubain Ernesto Lecuona y Casado pour deux autres partitions. D’abord « La conga de media noche », très gottschwalkienne et sciemment propulsée par l’artiste pour son feeling rag qui tranche après la douleur brésilienne.
L’énergie,
l’harmonisation et
ces octaves aigus qui pétarardent,
mon Dieu, après une journée médiocre, ça fait sa mère du bien. « La comparsa » creuse ce plaisir du pomme-pet-deupe, comme on dit en musicologie, je crois, en profitant du groove fortistique mix’n’matchant
une main gauche pulsante et respirante,
une main droite alliant rigueur et nuances, et
une musicalité associant simplicité apparente et efficacité immédiate.
De quoi préparer l’auditeur au finale que nous évoquerons dans une prochaine notule. À suivre !
Le second volume des chansons pour piano de Denis Levaillant s’ouvre sur « Le jardin du sanglier ». Pourtant, rien de pataud dans l’énoncé.
Des déséquilibres à contretemps,
des mordants plus énergiques que puissants,
des itérations finement habillées dans des changements de registres fonctionnant comme des harmoniques,
des arpèges prolongés par la magie du sustain…
En somme, une pièce habile au titre sciemment mystérieux. La « ballade de la poupée » joue
la tranquillité attendue,
le minimalisme enfantin et
le calme bienfaisant
sans se priver
du plaisir de la modulation inattendue,
de la dissonance qui va bien ni
de la suspension qui crée la narration.
Alors que l’on regrette un tantinet le fade-out trop artificiel quand nous eussions aimé, dans notre splendide magnanimité, une extinction du son plus naturelle, « Couleur des jours n°1 » entreprend de chercher un sens dans l’égrenage de trois notes de basse envolées par les octaves de la main droite. Il y a
de l’attente,
du recueillement, et
du possible qui se cherche sans oser s’assumer.
Denis Levaillant et son interprète animent la page musicale par des fluctuations
de tempo,
d’intensité et
de registre
qui dessinent une interrogation sinon hypnotisante, du moins intrigante.
« L’Errance » explore les liens entre médium et suraigu.
Hésitation,
contretemps et
figements provisoires
se révèlent moins sinueux que rythmés par l’énoncé ternaire des basses et l’oscillation de la main droite avant son immobilisation à la double barre. « Who knows? », toujours fondée sur le trinôme de la senestre, associe
simplicité du dire,
épure du commentaire,
ressassement des motifs et
question du sens, consubstantielle au titre.
Pour son troisième réemploi, « Attendre, dit-elle » explore un maelström de douceurs amères tels que
la dentelle de la brièveté,
la fascination inutile de l’octaviation,
le plaisir bizarre de la fêlure,
l’intensité relative de la rhapsodie bien tempérée et
la déceptivité heureuse des fausses fins.
De quoi animer la curiosité pour la dernière partie et du second volume et du disque.
Pour écouter le disque gracieusement, c’est ici.
Pour l’acheter courageusement, contre 15 € port compris, c’est là.
Pour lancer son disque à la face du monde surtout parisien, Vittorio Forte a eu les bullocks de sélectionner Manuel Marìa Ponce via sa première rhapsodie mexicaine. Le prélude est carrément lisztien :
gravité bien valorisée par le piano finalement in situ,
octaves spectaculaires,
parcours du clavier de gauche à droite et vice et versa.
Le thème s’énonce sur un fugato vite abandonné, ce qui valorise subtilement la suite. Il y a
de la tonicité dans les deux mains,
de la science dans les nuances subreptices et
de l’érotisme dans l’art de retenir la phrase juste ce qu’il faut pour allumer le désir.
Le projet rhapsodique permet au compositeur de concaténer doucettement des thèmes. Il
privilégie heureusement la discontinuité plutôt que le tuilage,
favorise la surprise sans gommer le plaisir du refrain, et
rhabille le segment matriciel d’oripeaux renouvelés, qu’ils soient
harmoniques,
stylistiques ou
rythmiques.
La virtuosité délirante, exigée par le compositeur et délivrée par l’interprète, libère un temps l’auditeur de la pesanteur du monde tant, comme sa concurrente, elle paraît naturelle grâce
à l’aisance,
au naturel et
à la simplicité
del signor Vittorio Forte. Lequel pokérise son propos en lâchant les cinq Doloras d’Alfonso Leng, dentiste-compositeur. Clairement, on est au centre du programme. Le pianiste a décidé de dire que le brio pour le brio n’était pas sa tasse de verveine. La première douleur est paisible puis cherche à se rebeller jusqu’à la tierce picarde finale. La deuxième douleur est lancinante et semble titiller l’auditeur pour lui dire que, grâce à elle, il a conscience d’être au monde. À la troisième douleur,
retenue,
lente et
têtue,
s’oppose la quatrième,
bouillonnant à l’intérieur,
cherchant à exploser,
prête à déflagrer
mais n’osant finalement pas s’exposer au grand jour. En regard, l’ultime douleur paraît presque
légère,
méditative, comme
libérée d’un paraître.
À croire que la musique, subrepticement et le temps d’une illusion, nous aidait à apprivoiser telle ou telle douleur plus psy que phy… Grâce à Vittorio Forte, on veut bien se laisser bercer par cette illusion jusqu’au prochain ploum-ploum célébrant la publication de son disque !
Le huitième volume de l’œuvre pour piano de Denis Levaillant, dont nous avons esgourdé l’incipitce tout tantôt, s’inscrit dans une geste annoncée en dix épisodes.
Les deux premiers volumes exposaient les « mouvements » et « portraits » dessinés en 1980 ;
les deux suivants captaient « préludes baroques » (aux partitions inédites) et « études africaines » créés en 1990 ;
enquillaient les deux volumes d’images-études et les pièces pour deux à quatre « petites mains » ;
pour conclure l’ample cycle, s’enchaînaient
le « cahier d’inventions » (inédit) glanées entre 2010 et 2025,
les « études minimalistes » de 2024 et
des miscellanées mêlant hommages, arrangements et pièces brillantes.
Les « chansons simples » du premier volume alternent
de « petits rien-du-tout »,
d’évocateurs « chants d’amour » et
une curiosité à laquelle nous allons venir dans quelques lignes.
Le deuxième « Petit rien du tout » joue la carte
des pointillés en clair-obscur,
de l’hésitation itérative et
de l’esquisse aspirée par les aigus,
ce qui permet à Nicolas Horvath de caractériser finement les registres, entre
la basse solide qui ponctue les différents segments,
les accords qui animent parfois le médium, et
le haut de la tessiture qui permet d’envoler la partition jusqu’à l’effacer dans l’ineffable.
Le troisième « Attendre, dit-elle » égrène des chapelets de note qui se balancent, plus glassiens que satistes, et hop. Compositeur et interprète jouent sur
l’équilibre et le petit sursaut,
le régulier et les surprises harmoniques,
l’évident et le mystérieux.
Le dixième « Chant d’amour » propose un duo entre mélodie et ligne de basse ajourée. Dans cette miniature, il y a
de la méditation,
de la nostalgie et
une atmosphère rêveuse au sépia assumé
que la retenue sans chichi de l’interprète rend fort gouleyante pour les oreilles, long point d’orgue inclus. Le quatrième « Petit rien-du-tout » travaille le dialogue très levaillantique entre une main droite élégiaque – voire lyrique, ici – et une main gauche déclinant posément une harmonie inventive. Nicolas Horvath en déploie la tension entre
rigueur et liberté,
sérénité des graves et plaisir des arabesques,
immuabilité de l’énoncé des basses versus capacité de la main droite à folâtrer presque gaiement.
La surprise annoncée s’appelle « Du jour à la nuit » et s’apprécie avec une bonne dose de sustain. Elle part sur une marche descendante vite interrompue qui devient le moteur de la pièce.
Trouvailles harmoniques,
jubilation du contretemps,
mix’n’match associant
notes,
résonance et
silences
animent le onzième épisode du premier volume des Piano songs, qui se termine sur le troisième « petit rien-du-tout ».
Frictions harmoniques,
accords répétés,
douceur épicée par
des collages harmoniques,
des suspensions narratives et
une complémentarité entre allant du tempo et utilisation longue du son associant
attaque,
vibration et
dissolution
nette,
progressive ou
liée au surgissement d’une autre note.
Une belle fin de cycle qui conclut sobrement ce premier ensemble de douze mélodies. Nous découvrirons bientôt le début du second volume. À suivre !
Pour écouter le disque gracieusement, c’est ici.
Pour l’acheter courageusement, contre 15 € port compris, c’est là.