
Comme promis ce tantĂ´t, voici une p’tite notulette sur l’autobiographie de Marie-Aude Murail parue chez L’Iconoclaste Ă la fin aoĂ»t 2018 (430 p., 20 €).
De quoi ça parle ?
D’abord, il y a les morts : Raoul et CĂ©cile. Raoul le dragueur, le tĂ©nor, l’artisss, le satisfait de lui, le chougneur, le charismatique, le soldat. CĂ©cile la tacitement juive, CĂ©cile l’effacĂ©e, mĂªme, car seules les lettres qu’elle a conservĂ©es de Raoul racontent leur histoire d’amour huitogĂ©naire ; CĂ©cile qui ne s’en laisse cependant pas conter par les remontrances de son Ă©poux ; CĂ©cile dont on retrouvera la version de la rencontre amoureuse, une oĂ¹ l’on a « fait PĂ¢ques avant les Rameaux » et mĂªme fini par enfanter la maman de Marie-Aude Murail. Il y a donc Marie-ThĂ©rèse, la future MAMan Ă©levĂ©e dans un catholicisme qui ne rigolait pas, rĂªvant de devenir « Michèle Brune, comĂ©dienne », qu’elle fut aussi ; et Norbert dit « le pauvre surdoué », qui s’emmerde Ă la guerre et verra son cerveau grignotĂ© par une tumeur, peut-Ăªtre, et par les chirurgiens, sĂ»rement.
Ensuite, il y a les vivants presque morts et les vivants qu’habitent les morts. C’est moins facile Ă saisir, au point que Marie-Aude Murail doit dĂ©laisser les archives familiales oĂ¹ elle puisait la substantifique moelle de son rĂ©cit. Objectif : enquĂªter sur les lieux du crime – en l’espèce, au Havre (pour rien) et auprès des anciens qui ont connu les fantĂ´mes du passĂ©, donc qui ne les drapent pas forcĂ©ment sous les oripeaux attendus. Des souvenirs utiles s’échappent, d’autres remĂ©morations s’imposent (ainsi des gendarmes Cocu, Lecul et Couillard, puissance Ă©vocatrice de l’onomastique). Dans un second temps, Marie-Aude plonge dans ses souvenirs d’antan tels que fixĂ©s sur son vieux journal intime. On y parle de petits pois (tiens donc), de MĂ©hari verte, de confession, de ponctuation, de peluches donc de prout et de narcisse, de khova, de Winchester Ă canon sciĂ©, de point mousse, de calvitie, de chimio maternelle, de foot dans le couloir, de ce qui nous Ă©chappe au cÅ“ur des souvenirs – bref, mĂªme dans la chronologie, ça confusionne. Aussi l’auteur opte-t-elle pour un « classement thĂ©matique », façon pour le sujet de reprendre la main sur la profusion de la mĂ©moire brusquement avivĂ©e. Cela nous permet de passer en revue la piscicole Annick Moinet, le sens de la dĂ©co literie d’Elvire Murail, les infidĂ©litĂ©s de Pierre (mĂªme si le prĂ©nom est hyperpolysĂ©mique dans cette « saga », alors que GĂ©rard est plus clair puisqu’il s’appelle Jean, bref).
C’est autour de GĂ©rard qu’une troisième partie du rĂ©cit se cristallise. GĂ©rard aime les putes, n’a rien contre les pĂ©dĂ©s, enthousiasme Marie-ThĂ©rèse, dite ThĂ©rèse et/ou MaĂ¯tĂ©, dont il tança pourtant « la croupe rustique », et fĂ©conde en poète trois Ă©crivains et un prix de Rome. Celle qui nous intĂ©resse ici se rĂ©vèle très tĂ´t journaliste, ultracatho, plagiaire, buissonniste et sĂ©cheuse, gourmande de sexualitĂ©s diverses, puis dĂ©tourneuse de futurs prĂªtres puisque la Murail attire quelque Pierre. On apprend alors, dans une seconde moitiĂ© de livre plus personnelle que gĂ©nĂ©alogique, qu’un comportement original peut naĂ®tre d’une envie de pisser discrètement ; qu’une jeune oie blanche peut rĂªver de violences sexuelles ; que le cancer est parfois curable mais que l’on meurt toujours ; que la sexualitĂ© peut Ăªtre orgasmique ou hypercasse-couille quand on veut aller se faire foutre sans se faire foutre mais en se faisant foutre quand mĂªme (moins d’obscurcissements p. 353) ; qu’une nuit de noces peut se passer sur l’oreiller mais pas avec le susnommĂ© Narcisse ; que la vie coĂ¯tale des escargots est très compliquĂ©e, mĂªme pour un statisticien ; que Cookie Dingler traduit plutĂ´t bien l’amour homosexuel pour les personnes de sexe diffĂ©rent, si, si ; que, si la vie est un Passage, les MST sont de piètres compagnons de traversĂ©e ; qu’il ne faut pas dire des choses intelligentes vu que, parfois, on vous croit ; qu’une femme peut avorter parce que ; qu’une trottinette peut dĂ©passer une Volvo ; qu’une maman devient vraiment maman quand son gamin manque de foi ; que Benjamin Murail buvait du thĂ©, oh, et qu’il lui Ă©tait arrivĂ© de prendre sa mère pour une rame de la RATP ; qu’un Sermon peut parler de masturbation enfantine, et un inĂ©dit d’un enfant inĂ©dit ; qu’une contraction n’en est pas Ă une contradiction près ; que le pire, quand on attend 5 h 20, c’est qu’il soit toujours 5 h ; et que Marie-Aude Murail va Ă Carrefour. Bref, que la vie, mĂªme de la plus grande romancière pour la jeunesse, reste la vie, mĂªme si, dès lors, elle est mieux racontĂ©e que le reste des vies.
Et sinon, ça ressemble à quoi ?
Alors que, dès l’argu, l’éditeur, fautif (et encore, on a dĂ©cidĂ© de ne pas parler de la piètre carte de couverture, abĂ®mĂ©e dès la première manipulation), annonce publier « le premier roman pour adultes » de Marie-Aude Murail (c’est bien de Marie-Aude Murail, c’est bien pour adultes, mais ce n’est ni le premier roman pour adultes de l’artiste, ni un roman tout court alors que le terme est martelĂ© trois fois dans le document), on se pourra intĂ©resser ici Ă l’art de construire, prĂ©cisĂ©ment, un genre autobiographique. Non que le livre cherche Ă rĂ©volutionner le projet, mais bien que sa construction du « pacte » passe par l’explicitation du genre. En clair, le projet muraillen n’est pas de dire « toute la vĂ©rité » sur sa famille, mĂªme si elle ne cherche pas Ă celer ce qui pourrait paraĂ®tre moins flatteur aux gens parfaits, eux ; il consiste Ă dire ce qui permet de dire. Donc : comment le texte se construit-il ? Sur quels matĂ©riaux s’appuie-t-il ? Quelles sont ses sources ? Et comment classer le fleuve qu’il devient ?
Il n’est pas lieu, ici, de revenir sur les formes biographiques qui jalonnent dĂ©jĂ l’œuvre de la plus importante romancière française pour la jeunesse du vingtième siècle et du prĂ©sent siècle. Le sujet n’en serait pas moins palpitant. Il exigerait d’évoquer trois formes principales :
- les mille et une « bio » éditoriales, les resucées de fanatiques, les versions relatées par les pairs comme le texte de Sophie Chérer inscrit dans la collection publicitaire « Mon écrivain préféré », peignant, après sa généalogie évoquée au premier chapitre, « la femme libre, la militante, l’épouse amoureuse, la mère de famille » et « la petite fille » (voire ses ascendants) pour l’école des loisirs (2001, p. 40) ;
- le décodage biographique de ses romans, non seulement pour l’auteur mais aussi par rapport à ses enfants (personnellement, ça ne me passionnerait pas des masses, des masses, mais faut bien bosser, parfois) ;
- le renversement de la problĂ©matique – une problĂ©matique, c’est comme une jupe : c’est souvent plus palpitant sens dessus dessous – qui conduit Ă s’intĂ©resser Ă la biographie des autres que Marie-Aude Murail n’a cessĂ© de dresser : biographie de ses personnages (que raconte-t-elle d’eux ? que tait-elle ? etc.) ; biographie qu’elle a elle-mĂªme Ă©crites (Charles Dickens, JĂ©sus « comme un roman »…) ; modes d’emploi biographiques qu’elle a offerts Ă ses lecteurs dans ses livres « pratiques » publiĂ©s dans la collection « Oxygène » chez De La Martinière Jeunesse, en 1996 et 1998 ; autobiographie partielle en Ă©crivain comme ce « journal d’une crĂ©ation » après Le Tueur Ă la cravate, et…
Mais comme on a dit qu’il n’était pas lieu, ici, de revenir blablabla, soit, on n’y revient pas. Oh, non.
Enfin, on n’y revient pas, mais on doit pointer le fait que la question biographique chez Marie-Aude Murail subsume les catĂ©gories. Ce n’est pas : « Je n’ai pas d’inspiration, je vais Ă©crire ma vie », c’est : Ă©crire ma vie, c’est transformer l’existant, l’ayant existĂ© et l’exister-encore en texte. C’est laisser ma vie textuelle envahir ma vie personnelle. C’est contaminer l’une avec l’autre comme quand, « quitte Ă nuire Ă la vĂ©ritĂ© historique, je vais faire les corrections orthographiques qui s’imposent » (317). C’est constater l’aller-retour entre rĂ©el et fictionnel, entre vĂ©cu et textuel, entre fabriquĂ© (fingere) et encaissĂ©, entre Ă©crits et cris. C’est ce que je fais depuis plus d’une centaine de livres, bordel.
VoilĂ pourquoi, sans doute, la prĂ©sente autobiographie est bouffĂ©e par les mites, c’est pas une faute d’orthographe, intertextuelles – pour les non-fĂ©rus d’idiolecte critique, j’appelle intertexte un texte ou un Ă©lĂ©ment culturel (film, chanson, spectacle…) qui interagit avec le texte principal, celui que Marie-Aude Murail Ă©crit ; et j’appelle idiolecte – oh, ça va. Donnons quatre exemples des types d’intertexte qui enrichissent ce rĂ©cit au moment oĂ¹ « la mĂ©moire fuit de toutes parts » (252) :
- les intertextes officiels, souvent partiels (bulletins de classe), parfois inattendus (numéro de carte de laboratoire, citation d’une fiche de confession…) ;
- les intertextes externes, innombrables, de Dickens à Pergaud en passant, entre autres, par Cocteau, Sartre, Vigny, Corneille, Scouarnec/Akepsimas (texte du cantique E 120 remixé p. 293), Dufresne, Nietzsche, Leblanc, Legrand, Renard, Greg, Barbara, Aragon, Colette, Sade, Shaw, Roussin, sans compter les films aux beaux acteurs (et tarifs spéciaux de la Fnac) ;
- les intertextes internes, qu’ils aient Ă©tĂ© mis en fiction (tel 3000 façons d’aimer ou Dinky rouge sang que l’on voit se faufiler p. 291), qu’ils assument leur ficticitĂ© ou qu’ils revendiquent une authenticitĂ© par leur intimitĂ© (journal personnel) ou par leur non-extimitĂ© (inĂ©dit autour de la naissance et des premières annĂ©es de Benjamin, dont la nature est intĂ©ressante car elle associe confession et Ă©criture dĂ©jĂ prĂªte Ă l’édition) ; et
- les intertextes mixtes regroupant les tĂ©moignages personnels d’autrui (pour eux-mĂªmes via leurs journaux intimes, ou pour d’autres via leur correspondance), ainsi que les tĂ©moignages publics (entretien du père avec son beau-fils).
Cette multiplicitĂ© ontologique fait rĂ©sonner la multiplicitĂ© de natures (textes, images reproduites, descriptions…) et de modalitĂ©s d’insertion dans le flux chronologique du rĂ©cit (en vignette, centrĂ©, en cul de chapitre…). Ce qui fut vĂ©cu ou Ă©crit questionne toujours ce qui ne l’a pas Ă©tĂ©. Comme le pose l’auteur finissant sa visite Ă une aĂ¯eule, « je suis en train de laisser passer une occasion, et je ne sais pas de laquelle il s’agit » (109). En ce sens, l’acte biographique en gĂ©nĂ©ral et autobiographique en particulier se constitue autour de ce qu’elle ne parle pas, de ce dont elle ne fait pas mention, de ce qu’elle omet – le dialogue avec des Å“uvres allogènes l’inscrit dans la chair du rĂ©cit. Surtout, par sa richesse, la multiplicitĂ© intertextuelle pose la question de la fonction de l’autre texte en autobiographie, bien au-delĂ des propositions canoniques de Philippe Lejeune. Sans entrer dans un dĂ©bat universitaro-centrĂ©, il est Ă©vident que s’actualise ici, d’une manière très singulière, l’art vallĂ©sien de couturer le texte, donc de montrer ses bĂ©ances afin, Ă la fois, de les masquer en les explicitant ou de les offrir en tant que garanties d’authenticitĂ© (l’auteur avoue « avoir des trous » pour certaines annĂ©es). Tout en mettant en scène et en page son exigence d’authenticitĂ©, tout en interrogeant dans de touchants mĂ©tatextes ce qu’il faut dire et ce qu’il conviendrait de dissimuler, tout en projetant le lecteur dans les mĂ©andres de sa vie, de sa mĂ©moire, de son Ă©criture elle-mĂªme Ă©talĂ©e sur quatre ans, l’autobiographe construit un texte oĂ¹ le divers fait unitĂ©. Ce n’est pas divers pour faire vrai, partiel pour surjouer la sincĂ©ritĂ©, explicitĂ© pour garantir la littĂ©raritĂ© de l’œuvre : c’est simplement divers parce que le texte est divers, c’est-Ă -dire que la vie est diverse.
Et concrètement ?
Que le lecteur de ces p’tites lignes ne s’inquiète pas : contrairement Ă la prĂ©sente notule, le rĂ©cit est très clair. Pour preuve, il y a deux parties Ă©quitablement volumiques : l’avant-Marie-Aude Murail et la vie de Marie-Aude Murail. Mais ce qui les unifie avant tout, c’est cette diversitĂ©, cette spĂ©cificitĂ© d’écriture qui travaille, malaxe, reprend, revient, conteste, avoue, expose, efface, nĂ©glige, corrige, feint d’oublier, floute, zoome, dĂ©place par des autocitations de Passage, sanctionne, critique par la voix du mari, reprend, se moque de l’humour, convoque, disjoint, substitue une logique Ă une autre qui ne fonctionne plus, renonce, allusionne, juge, dĂ©juge, prĂ©juge, s’absente et s’abandonne. Tout se passe comme si l’auteur avait voulu, dans un mĂªme mouvement, gommer les ratures ET les laisser visibles, car « la vie [est] une suite d’objets manquants », ainsi que pense Louise dans Sauveur et fils 3 (l’école des loisirs, 2017, p. 128). Dans cette perspective louisique, raconter sa vie, c’est aussi, c’est surtout, c’est forcĂ©ment raconter une suite d’objets manquants. Pas juste un sujet sachant ou croyant savoir, ou voulant donner l’illusion de savoir : aussi des objets de rĂ©cit, des gens dont on ne sait rien, ou dont, pis, on ne sait qu’un peu ; dont on ne donne qu’un prĂ©nom (contrairement aux profs, mais sont-ce leurs vrais patronymes ?), qu’une initiale, qu’une partie de l’existence ; des gens, dont l’auteur. Éric Chevillard, louisiste patentĂ© mais presque, pas pu m’en empĂªcher, ne faisait-il pas dire Ă un narrateur : « Je veux rĂ©cupĂ©rer ma gomme. Je lui dois beaucoup, tout ce que je ne suis pas » (Du hĂ©risson, Minuit, 2002, p. 57) ? La narration d’une vie est avant tout la mise en scène de cette incomplĂ©tude rĂ©flexive – ce que j’ignore des autres illustre, en miroir, ce que j’ignore de moi ; aussi ce que je croyais savoir d’eux est-il parfois tout autant faux que ce que je m’obstinais Ă croire de moi.
Certes, l’on pourrait s’imaginer que l’ensemble de cette notule est une intellectualisation d’une Å“uvre charnelle (En nous, beaucoup d’hommes respirent raconte « des vies », comme dans la chanson de Jean-Jacques Goldman, chanteur que Marie-Aude Murail cite parfois au long de son Å“uvre), alors que c’est vrai. Mais l’écriture d’une autobiographie est, malgrĂ© que l’on en ait (si, lĂ , ça passe, GĂ©rard, mĂªme si je combats avec toi ce maudit « par contre »), une forme prĂ©sentement littĂ©raire d’intellectualisation du vivant et du vĂ©cu. L’auteur dĂ©montre ainsi sa capacitĂ© formidable dâ€™Ăªtre Ă la fois dans la trivialitĂ© de la vie et dans la sublimation de sa narration. Écrire sa vie, selon Marie-Aude Murail, ce n’est pas, semble-t-il, raconter ce que l’on a fait, c’est raconter ce qui a fait que l’on a fait plutĂ´t que pas fait. On pense Ă Jules dans Papa et maman sont dans un bateau, que son institutrice tĂ¢che d’encourager en marquant « comme acquis exprime ses prĂ©fĂ©rences puisque Jules exprimait quotidiennement son dĂ©sir de ne rien foutre » (2009, p. 79). Qu’est-ce qui a fait que, malgrĂ© notre dĂ©sir sporadique ou dense de ne rien foutre, nous avons vĂ©cu nos vies en sus de les rĂªver ?
Par-delĂ les rĂ©vĂ©lations sur lesquelles l’auteur s’interroge au long du texte, l’autobiographie d’un artiste remet au centre une sĂ©rie de quatre questions. Première question, l’identité : certains prĂ©noms sont floutĂ©s, nĂ©gligĂ©s, omis. Par respect pour les individus Ă©voquĂ©s, certes ; mais aussi dans une sorte de forme-sens. En effet, Marie-Aude, « mondialement connue », a failli ne pas s’appeler Marie-Aude. L’autobiographie est ainsi l’occasion de s’interroger sur son identitĂ© propre autant que sur son identitĂ© sociale (fille, Ă©lève, fiancĂ©e, Ă©pouse, mère…), sexuelle ou sociĂ©tale (auteur, vedette, rĂ©fĂ©rence). Est-on construit par la sociĂ©tĂ© qui nous case si volontiers, par sa famille dont on ignore souvent beaucoup, par ses parents dont les mystères sont souvent nombreux, par son existence dont les Ă©pisodes Ă©chappent parfois Ă celui qui les vit, par ses aspirations qui s’échappent ou s’imposent ou se fracassent et nous fracassent ? Chez un auteur pour la jeunesse, bassinĂ© par les questions sur « comment ça vient, les idĂ©es ? et vous avez toujours voulu Ă©crire ? et comment on devient Ă©crivain ? et vous gagnez beaucoup d’argent ? », ces interrogations mĂ©ritent peut-Ăªtre une telle mise au point.
La deuxième question est celle de l’attachement. Alors que l’identitĂ© centripète, en un mot, met au centre l’individu, l’attachement centrifuge le met en relation avec le monde extĂ©rieur. L’auteur montre que cela ne le constitue pas comme acteur pour autant : l’exploration d’une gĂ©nĂ©alogie propose un axe donnant profondeur Ă des options ultĂ©rieures ; la notion de « fratrie d’artistes », propre aux Murail, souligne le mystère des choix et l’interdĂ©pendance des options prises consciemment ou non ; les multiples possibles donc interdits sexuels, sentimentaux, mais aussi professionnels, humains, transcendantaux – les rĂªves, les espoirs, la foi… – ne sont pas que des donnĂ©es ou des choix ou des Ă©vidences, ils peuvent Ăªtre des passages, des passades, des parades et des passerelles.
La troisième question mise en Ă©vidence par ce texte est celle de la discontinuitĂ© temporelle. En effet, paradoxalement, le flux biographique que nous croyons Ă©vident et acquis, est mis Ă mal par l’autobiographie, avec ses Ă -coups, ses prolepses, ses analepses, ses ellipses, ses gouffres, ses silences pudiques ou impudiques, ses imprĂ©cisions (le souvenir peut se dissoudre ou se tromper). Le temps biographique est un mensonge ; le temps autobiographique est une fiction, interrogeant « comment faire durer le temps » plutĂ´t que le tuer (173). Dinky rouge sang ne disait pas autre chose en s’ouvrant sur la lettre post mortem du hĂ©ros sempervirens. Ce livre-ci ouvre le travail de mĂ©moire par un verbe choisi : « J’oublie. » Diffraction du savoir. Implosion de l’acquis. Disparition du solide. Pourtant, Marie-Aude Murail prĂ©cise : « J’oublie mes romans. » Mais est-il plus romanesque que l’autobiographie, avec son lot d’inventions, d’erreurs, de censures (ces « raisons dont je ne parlerai peut-Ăªtre pas », 99, ne sont-elle pas plus constitutives du soi et de son rĂ©cit que les plus jolies explications gĂ©nĂ©tiques ou lacaniennes ?), de reconstitutions et d’ignorances ? Est-il plus fabriquĂ© que cette concentration d’un siècle en quatre cents pages, de dizaines de vies en quelques chapitres ? Ce pari, cette illusion assumĂ©e exige une rechronologisation que Marie-Aude Murail met en scène Ă l’aide de va-et-vient entre l’auteur-qui-Ă©crit Ă partir de documents en train d’Ăªtre dĂ©couverts et les personnages-qui-ne-sont-pas-des-personnages mais des personnes ayant existĂ©. Le temps se dissout dans ces Ă©changes transtemporels qui rappellent que non seulement le temps n’est pas une ligne droite, non seulement il n’est pas une logique que l’on pourrait maĂ®triser, par exemple « en attendant ce moment de la vie, très improbable, que l’on dĂ©signe communĂ©ment par les mots : quand j’aurai le temps » (19), mais il n’est pas davantage une ligne courbe ou ondulĂ©e. Il n’est pas, en fait. VĂ©ronique Pestel le chante ainsi : « Notre temps, le temps, n’est jamais devant / Le seul temps qui soit passe derrière soi / Notre temps, le temps, n’est jamais devant / Le seul temps qui fut, c’est le temps reçu. » Mais reçu par qui ? Comment ? Et conservĂ© dans quel Ă©tat ? dans quel Ă©tant ? L’un des forts intĂ©rĂªts de ce texte est que Marie-Aude Murail a l’art de rendre sensibles l’espace donc le temps, et rĂ©ciproquement, soulignant que, oui, « il y a peut-Ăªtre des lettres qui arrivent Ă destination quarante ans plus tard ». Seul, peut-Ăªtre, le travail littĂ©raire peut donner du sens au temps – et, une fois de plus, la posture d’écrivain pour la jeunesse rend la question spĂ©cifique : peut-on, par exemple, Ă©crire pour les jeunes alors que le temps a passĂ© et, non seulement, on est vieux mais on vieillit ? Le vieux clichĂ© du « on est restĂ© un petit enfant dans sa tĂªte » rĂ©siste-t-il Ă sa bĂªtise chichiteuse et Ă l’opiniĂ¢tretĂ© des corps ? DiscontinuitĂ© temporelle, chaos de la diĂ©gèse, Ă©carts de la chronologie : le rĂ©cit de Marie-Aude Murail met en mots, par la structure propre au livre, la distance entre l’illusion (on tourne des pages, donc « ça » avance) et la rĂ©alitĂ© (mais ça avance oĂ¹Â ? comment ? vers quoi ? la mort pour au moins commencer de finir, soit, mais de quoi parle-t-on ?).
Dès lors, la quatrième question ne peut Ăªtre que celle de la crĂ©ation. Elle traverse le livre pour trois raisons principales :
- un, chez les Murail au sens large, on crée à tour de bras depuis des générations ;
- deux, l’autobiographie suppose que la vie se crĂ©e, se dĂ©cide, se construit avec volontĂ© en dĂ©pit des coups du sort ou grĂ¢ce aux astuces d’un hypothĂ©tique destin tĂ©lĂ©ologique ;
- trois, l’autobiographie est une création.
Or, la force de Marie-Aude Murail est certainement dans cet art du mĂ©tatexte. En gĂ©nĂ©ral, le mĂ©tatexte, c’est le texte qui critique le texte : « Finalement, je ne suis pas sĂ»r que ce soit vraiment passĂ© comme ça », « quand mĂªme, j’en fais trop », etc. Ici, il y a du mĂ©tatexte de cette eau, et c’est heureux, pour rappeler que l’auteur n’est pas dupe de son jeu – il n’y a pas que le rap qui a droit Ă son game ; mais il y a aussi du mĂ©tatexte jouant avec les Ă©lĂ©ments allogènes (commentant les photos, y faisant allusion ou les commentant) ; il y a aussi du mĂ©tatexte qui prĂ©pare, intègre et met en perspective un texte insĂ©rĂ© dans le texte principal ; il y a, surtout, un mĂ©tatexte qui rĂ©flĂ©chit sur lui-mĂªme par sa pluralitĂ© autant que par le commentaire des choix de chapitrage, par sa construction autant que par sa dĂ©construction, par ce qu’il ne fut pas autant que par ce qu’il est (l’un des personnages principaux est ce Dragon, flirt de l’artiste – les amateurs de jeux de mots se rĂ©galent – que, parfois, l’auteur remise et, souvent, l’autobiographe corrige).

En conclusion
En nous, beaucoup d’hommes respirent (titre auquel l’auteur fait deux allusions explicites, 270 et 425) est un texte qu’il est tout à fait conseillé de lire notamment parce que :
- y a deux super blagues de Toto ;
- y a des expressions comme « il a la pisse au bout du rouleau » ou « il a des exigences de personnage » ;
- y a une excellente critique musicale vachement courte (276) ;
- y a des trucs sur l’importance du prout pour faire passer l’émotion (enfin, ça se dit plutĂ´t : « Tout ce que j’ai Ă©crit, je l’ai corrigĂ© d’un sourire », ce qui est plus meilleur, d’accord, d’accord) ;
- y a de très beaux passages sur les derniers moments et leurs illusions (251) ;
- y a des mĂ©ditations sur des sujets intĂ©ressants comme le goĂ»t de l’hostie en gĂ©nĂ©ral et l’intĂ©rĂªt pĂ¢tissier de prier pour les gens (121 et 129) ;
- y a un court cours de pénis très bien raté sur la différence entre fellation et sodomie (308) ;
- juste après – coĂ¯ncidence ou rĂ©alitĂ© scientifique ? –, on voit l’auteur qui sent le bouc, c’est ravissant ;
- y a un syntagme pour les fanatiques de Kaamelott! (187) ;
- y a des gros mots, du genre : « Je prends conscience de ma naĂ¯vetĂ©. De ma connerie, en fait » ;
- y a des phrases du style « Je n’aime pas trop vos recherches de prénom. Il ne faut pas construire des maquettes de bonheur » et ça, ça crache ;
- et, en prime, y a du cul (ben oui, ça couvre plusieurs générations, donc, faut ce qu’il faut).
En somme, cette autobiographie sĂ©duit tant par son ambition transgĂ©nĂ©rationnelle que par son souci de malaxer narration et travail gĂ©nĂ©rique. En clair, ça raconte plein d’histoires et c’est quand mĂªme intelligent, comme pour rĂ©pondre Ă la boutade du deuxième chapitre de 3000 façons de dire je t’aime : « Vous existez souvent ? – Oh non, j’ai autre chose Ă faire » (l’école des loisirs, 2013, p. 21).
Addendum : la question de Claire E.-G.
(et la réponse qui va bien)




















