Dans son nouveau livre, Jean-Pierre Colombiès sort la sulfateuse. L’inspecteur devenu commandant honoraire ne décolère pas de voir sa chère police s’embourber dans une mascarade à tous les étages dont témoignent
les opérations XXL contre le trafic de drogue, grotesques, vaines, et coûteuses mises en scène à la gloire d’un ministre de l’Intérieur qui ment à la population en laissant croire, par exemple, que mobiliser cent flics dont le RAID et la BRI à Nantes pour choper « deux kilos de drogue » (dont du cannabis de faible valeur) et interpeler « six personnes » (plus probablement des choufs que des caïds), ça va régler le problème ;
les décisions stratégiques pour piloter l’institution, toutes encore plus dangereuses que stupides ;
l’abandon d’une large partie de la population à des conditions de vie et de sécurité indignes ;
les réseaux internes et externes qui conduisent à la promotion non pas des meilleurs éléments mais des personnels les mieux introduits, pour ainsi dire ;
les fautes professionnelles qui dérapent parfois en crimes et mettent en danger tant la population que la réputation même donc la capacité d’action de l’institution ;
la tentation de céder aux pressions politiques pour se mettre corps et âme au service des gouvernants et non plus au service des citoyens ;
les manipulations qui conduisent à perdre le sens du métier en le remplaçant par l’art d’une embrouille délétère dont les victimes sont toujours les Français dits, avec ce mépris de l’élite autoproclamée, « de base » ;
le grand remplacement de l’autorité régalienne par une multitude d’acteurs locaux et low cost du juteux marché de la sécurité, des policiers municipaux aux vigiles, effaçant ainsi à la fois la substantifique moelle de l’État et l’égalité censée être garantie à l’ensemble de ses habitants sur l’ensemble du territoire ; etc.
Avec sa faconde de Marseillais que ses années parisiennes ont à peine mâtinée de diplomatie narquoise in extremis, Jean-Pierre Colombiès évoque quelques-uns des ces aspects dans sa toute nouvelle interviouve.
Pour retrouver ses diatribes solidement étayées, l’on peut lire son livre fraîchement paru en l’allant quérir chez votre libraire ou ici. Pour le découvrir en chair et en os et échanger avec lui sur Paris, une seule date est prévue pour le moment : le jeudi 28 mai, à 19 h, à la librairie Au bonheur des livres. Au plaisir de vous y croiser !
Avec la sonate intitulée Le Rêve du monde, nous sommes entrés dans le cœur mystique battant qui a animé, submergé et parfois même annihilé l’inspiration d’Olivier Greif. Après « Wagon plombé pour Auschwitz », le compositeur creuse sa veine la plus noire avec le « Thrène des désincarnés » qui constitue le troisième mouvement.
Graves,
résonances lugubres,
surgissements à la fois doux et déstructurés
suscitent une atmosphère fantasmatique. Ça sent
les ossements qui grincent,
la poussière ouatée et poussiéreuse qui frissonne lentement,
le rai de lumière qui rend encore plus lugubre l’étouffante obscurité.
Le tempo a le temps. Il
s’étire,
se rétracte,
se diffracte,
se suspend, et
se décompose comme le laisse espérer le titre.
Rien d’uniforme, cependant.
Des coups d’éclat agitent l’ossuaire ;
des réminiscences thématiques se glissent entre rotules et humérus ;
un calme feutré semble aspirer à un repos encore troublé.
Les registres s’écartent. Le grave s’impose, mais l’aigu surplombe. Peu à peu, le silence prend possession de la musique et la recouvre. La procession funèbre s’éloigne ou retourne à la poussière. Plus de lamentation crépitant à nos oreilles. Ainsi que l’aurait stipulé le grand philosophe s’il en est qu’est Jean-Jacques Goldman, « réponse ou question, je sais pas ».
« Un éblouissement de Sri Ramakrishna » se déploie alors sur neuf minutes. La notice promet une transe chorégraphique et des souvenances de motifs ouïs précédemment. L’affaire s’ouvre sur un balancement tranquille mais épicé par des dissonances rugueuses.
Ressassement obsessionnel qui n’est pas sans résonner avec un certain minimalisme,
fusées graves et
déséquilibres productifs
grignotent progressivement la partition. Jonathan Benichou dirige son orchestre digital dont l’ampleur se révèle, cherchant à associer
clarté du propos,
mystère ineffable et
éblouissements envolants.
L’interprète met judicieusement en valeur
son art du crescendo lent,
la force des piani brusques, et
le délicieux binôme régularité – dérèglement
qui pimpent l’écoute. Sa science
du toucher,
de la nuance et
de l’étagement des voix
scintille dans cette synthèse musicale d’une sonate
fringante,
explosive,
soignée et
fragmentaire
qui se dissout dans une coda abrasive et un point d’orgue presque infini (regrettons au passage que le montage ne laisse pas respirer quelque peu la musique en insérant quelques secondes de silence entre les sonates…).
Divers,
riche,
stimulant :
de quoi se préparer dans l’émotion à la neuvième sonate du compositeur, considérée comme un monument du piano du vingtième siècle. À suivre !
Jean Dubois d’après Marcelle Martin, le 18 mars 2026 au théâtre du Gouvernail (Paris 19), à l’occasion du double concert « D’une pierre deux coups ».
Je suis fort persuadé que la chanson avec de la musique et du texte dedans doit parler des choses qu’elles sont extrêmement très sérieuses. Par exemple, sur une planète en surchauffe, évoquer l’exigence de l’hydratation est un devoir citoyen. Jean Dubois a accepté de se joindre à moi pour rappeler cette urgence structurelle qui ne souffre aucun compromis politicien. Il est temps de le rappeler : peu ou prou importe le reste, on veut à boire !
Dernière sonate en termes chronologiques, Le Rêve du monde, composé en 1993, est placé au centre du disque de Jonathan Benichou. C’est habile – d’une part parce que la conclusion de la prochaine sonate est trop spectaculaire pour souffrir quelque autre œuvre après, d’autre part parce que la pièce elle-même est composée en symétrie, avec un mouvement « tourné vers l’orient », deux mouvements « tournés vers l’occident » et un dernier mouvement « tourné vers l’orient ». Partant, elle convient bien à sa position centrale et nous permet d’effleurer une période mystique de la vie d’Olivier Greif, qui a cherché dans le spiritisme puis chez un gourou de la méditation des raisons de vivre voire de ne plus créer.
« Le garçon (pur) comme l’or » s’inspire d’une statue bouddhiste mais, dans le même temps, revendique le compositeur, se refuse à n’être qu’une « musique descriptive ». C’est en tout cas une musique suspendue comme les aime Nicolas Horvath, partagée entre
graves profonds,
médiums réguliers et
aigus suggestifs.
La paix ambiante, fomentée par
le tempo calme,
l’itération et
le ressassement,
est troublée par
des courants d’air debussystes,
des accents éclairant la méditation,
des intensités étagées et
des suspensions interrogatives.
Olivier Greif y déploie
son goût pour l’intériorisation,
le développement statique et
le dévoilement du son quand il mâche l’os de son motif jusqu’à la substantifique moelle.
Attentif
au toucher,
au phrasé et
aux résonances,
Jonathan Benichou tire le meilleur d’une musique
de la contemplation,
du détachement mondain et
du questionnement introspectif
jusqu’à la longue persistance du coup de gong presque final.
« Wagon plombé pour Auschwitz » associe une main gauche obstinée autour d’un motif évoquant les roues de la voiture et un « chant synagogal » voué à
apparaître,
disparaître et
se disloquer.
Le travail sur
les registres,
les attaques et
les nuances
met en valeur la profondeur de cette musique et l’écho émouvant qu’elle trouve chez Jonathan Benichou, donc chez son auditeur. À un premier mouvement austère s’oppose presque frontalement un deuxième acte dont l’expressivité passe par
les contrastes,
l’élargissement du spectre et
l’exploration des abîmes graves
que quelques éclats suraigus éclairent à peine puisque la fusée retombe presque aussitôt dans les ténèbres.
Les suspensions inquiétantes,
la puissance des boucles et
l’habileté dans le traitement du thème religieux, disloqué comme si le compositeur s’interrogeait sur le sens de la transcendance divine face à l’horreur du Mal,
captivent et sonnent avec une force singulière sous les doigts de l’interprète. Une prochaine notule nous conduira à travers les deux derniers paysages de cette vingtième sonate. À suivre, donc !
Pour écouter le disque intégralement et gracieusement, c’est par exempleici. Pour l’acheter moins gracieusement mais avec un disque, un emballage et un livret, c’est par exemple là.
Jean-Pierre Colombiès est un franc-tireur qui, comme le veut sa fonction, tire franchement. Mais, si ses balles sont réelles, elles
sont faites d’encre et de mots,
ne visent pas à préserver un business ou un territoire mais
aspirent à proposer des pistes solides, sérieuses et efficaces afin de sauver le soldat Ryan qu’est la France face à l’hyperpuissance des narcotrafiquants (entre autres).
Dans une nouvelle intervention fracassante, le commandant de police honoraire, qui a notamment sévi aux stups à Marseille et à Paris,
pointe l’hypocrisie des déclarations ministérielles devant les drames des fusillades qui se multiplient,
dénonce l’accumulation de mesures cosmétiques qui feraient rire si c’était leur intention – et si le contexte n’était pas aussi macabre et dramatique – tant elles sont
maladroites,
sous-dimensionnées,
ou les deux mon capitaine, et
pose
des explications à cette situation,
des démontages de carabistouilles ainsi que
des réflexions nourries par son expérience policière et par le prisme dont il a hérité
avec un objectif : limiter l’emprise croissante de cette plaie béante qu’est le marché de la drogue, dorénavant au cœur de notre société. Autant d’éléments qu’il développe plus longuement et pourtant sans davantage de longueurs dans La Face obscure de la police (Max Milo), le livre que je l’ai aidé à peaufiner et qui est disponible chez votre libraire chéri ou chez des Grands Méchants comme celui-ci. Les Franciliens intrigués pourront
se procurer l’ouvrage,
interroger l’auteur,
discuter avec lui et
acheter un exemplaire à un vrai libraire de quartier
lors du lancement parisien de l’ouvrage, le jeudi 28 mai à 19 h à la librairie Au bonheur des livres (Paris 17), jouxtant quasiment le métro Rome. En attendant, les amateurs de punchlines peuvent se goberger en replayant, et hop, son inneterviouve à partir de 48 minutes environ ici.
Bien plus long que les deux premiers mouvements cumulés que nous écoutâmes ici, « Chasse » offre plus de douze minutes « dans le goût ancien ». L’incipit fait sonner les trompes, avec de brusques sautes
d’intensité,
d’humeur,
de style et
de groove.
Olivier Greif joue sur
la concaténation,
la suspension et
la confrontation
des couleurs musicales.
Pédales obstinées,
graves festonnants,
suspensions mystérieuses et
réexpositions éclatées
offrent un large éventail de possibles dont Jonathan Benichou rend la sapidité par une attention particulière
aux articulations,
à la résonance et
à la construction de son, du staccato limpide au brouhaha savoureux.
Olivier Greif joue sur la tentation du fugato qu’il manie avec un époustouflant savoir-faire toujours masqué par une science ravissante – ce qui est rare pour une science – de la muscialité. Le jeu avec
les harmonies changeantes,
les topoï de la musique ancienne et
les frictions de dissonances joyeusement envahissantes
saisissent l’auditeur pour ne le plus lâcher grâce au souffle dont fait preuve l’interprète.
Des explosions,
des accents,
des contretemps et
des breaks
développent les recherches rythmiques dans un esprit profus qui ne craint ni d’explorer une idée dans ses moindres recoins, ni de poser çà un motif pour le reprendre là.
L’imprévisibilité de la geste créative,
l’oxymorique développement sans développement qui consiste à ressasser et ressasser et rererasser un segment sans relâche, comme pour en révéler l’ensemble des facettes, et
le plaisir de se couler dans l’espèce de vortex où se retrouve confiné une cellule rythmique secouée dans tous les sens
conduisent l’auditeur jusqu’à une coda
d’abord virtuose,
bientôt grondante,
enfin tonnante,
où se dilue, liquide, l’obsession musicale ayant envahi le mouvement, avant de se dissoudre dans un dernier coups de tut-tut de chasse. Massif et saisissant !
Pour écouter le disque intégralement et gracieusement, c’est par exemple ici. Pour l’acheter moins gracieusement mais avec un disque, un emballage et un livret, c’est par exemple là.
L’actu lorientaise en continu, c’est fort (capture d’écran).
En attendant un prochain post, quelques nouvelles du monde. À commencer par les questions structurelles des grands médias d’information.
Continuons par un point sur le festival de Connes.
Je précise que le titre du nouveau disque des rappeurs irlandais n’est pas mon autobiographie. Enfin, I believe so.
Franchement, si personne n’est accidenté, wtf?
Je crois que, souvent, on ne se pose pas les vraies questions qui changent tout.
Le mytho chauvin.
La réalité chauvinisée.
La dernière phrase de cette découpure de presse est un bisou. Un bijou, pardon.
L’Europe en vrai.
N’oublions pas que, sans IA, les citoyens ont élu et réélu Sosotteur Ier de la Pensée complexe. Alors bon, quoi de pire ?
Quand, au Monde, ça en a fumé une trop bonne.
Les drames de la life belliqueuse, niveau de ouf.
C’est vrai, les temps sont durs et les p’tits poissons font la gueule. Mais, quand même, y a des trucs encore plus graves qu’il conviendrait de savoir. Enfin, je sais pas vous, mais, moi, je trouve que ce serait bien si.
S’il est un compositeur contemporain ou presque qui continue d’agréger des fans à sa gang de fidèles, c’est bien Olivier Greif. Avec Jonathan Benichou, compositeur et pianiste, il trouve post mortem une nouvelle occasion d’ébaubir les curieux et de réjouir les déjà-convaincus. Au programme de ce disque, trois sonates pour piano.
En première position, la quatorzième intitulée « Dans le goût ancien ». Ça se passe en 1967. Le compositeur a dix-sept ans. C’est un fan des Beatles, nous raconte son frère Jean-Jacques. À Londres, il devient plus dandy que crocodile. Le sérialisme l’emmerde. Il préfère la pataphysique. Donc il écrit une sonate en trois mouvements pas vraiment dans la veine des musiques savantes des sixties. La « symphonia » qui ouvre le bal assume sa dimension de prélude dont Jonathan Benichou rend la liberté faussement improvisée. Jamais mignarde, la musique sourd d’un piano massif et truculent, capté par Robin Rieuvernet, offrant à l’auditeur une étonnante diversité
de couleurs,
d’intensités et
de silences suspendus entre deux idées musicales.
Variant les registres, la partition ose les ruptures
d’harmonie,
de propos et
de dynamiques.
L’interprète semble se goberger d’une explosion d’idées presque collées les unes aux autres, dont il rend à la fois
l’imprévisibilité,
le bouillonnement et
la cohérence dans l’envie d’avancer
jusqu’au second mouvement, une « musette » de plus de sept minutes.
Détaché pétillant,
pédalisation dramatique et
obstination énergique
se côtoient et s’animent, poussés par une tentation de fugato particulièrement habile. Grâce à un impeccable étagement des voix, l’interprète, à son affaire, donne simultanément une impression
d’évidence,
de fourmillement et
de densité.
La musique motorique, traversée
d’accents,
de ressassement et
de suspensions
est à la fois
savante et souriante,
roborative et finaude,
plaisante et riche.
La virtuosité sans fanfaronnade de Jonathan Benichou en restitue
la vigueur ébouriffante,
la singularité intrigante et
la force enthousiasmante.
La connivence entre
le pianiste,
le piano et
l’œuvre
laisse peu de place au doute. Nous pouvons le révéler formellement à nos lecteurs :
ici une nuance,
çà une respiration,
là un phrasé
nous convainquent que, en vrai du vrai, ce triptyque n’a pas été écrit par Olivier Greif mais par l’interprète. Si.
D’une inspiration sans limite,
d’une inventivité constamment renouvelée,
d’un sens narratif consommé,
l’atypique sonate s’achève dans un troisième mouvement d’une douzaine de minutes, intitulé « Chasse ». Nous l’esgourderons dans une prochaine notule. À suivre !
Pour écouter le disque intégralement et gracieusement, c’est par exemple ici.
Pour l’acheter moins gracieusement mais avec un disque, un emballage et un livret, c’est par exemple là.
Le 19 mai 2025 au théâtre du Gouvernail (Paris 19), pendant le tour de chant « Tout est un possible ». Photo : Rozenn Douerin.
Il est une catégorie très importante et pourtant souvent ignorée de la chanson que l’on pourrait intituler les « fredonneries ferroviaires ». J’ai moi-même abondé ce catalogue avec nombre de titres, chantant ici l’arrivée du RER B à Venise, çà les enjeux syndicaux du trajet Nanterre-Paris, là le changement d’univers qui s’opère entre Domont et Gare du Nord. En conclusion avant bis du premier concert inclus dans le projet D’une pierre deux coups, j’entonnais un hymne aux gares du Nord, à ras de silence, et ça donnait ça.
la Grande fugue op. 133 parachève en majesté la tentative d’épuisement du chaos proposée par le Chaos String Quartet dans ce disque. Des unissons chromatiques ouvrent le bal,
inquiétants car puissants puis sournois,
solennels puis comme déséquilibrés,
évidents puis fuyants car modulants et semblant se défaire.
Les feulements du violon de Susanne Schäfer esquissent le premier motif, troué, de la fugue, confié ensuite à l’alto de Sara Marzadori tandis que le sujet apparaît à l’aigu, entre grands intervalles et écho au chromatisme liminaire. L’entrée progressive des voix entremêlées saisit par sa capacité à associer les opposés que sont l’extrême rigueur du contrepoint et la profusion confusante d’une écriture du chaos. Tour à tour, les instruments tentent de guider le bouillonnement :
ici, le violoncelle de Bas Jongen essaye de poser une ligne de basse structurante ;
çà, le second violon d’Eszter Kruchió s’obstine à prolonger le rythme pointé tandis que le premier violon est déjà passé dans un rythme ternaire qui ruissellera ensuite sur ses compères ;
là, le premier violon réimpose sa prééminence en explosant frotissimi, entre tonicité des intervalles extrêmes, rage des suraigus et rebonds des notes répétées.
La version à l’écoute est particulièrement attentive à faire entendre l’ébullition de la musique,
sa montée en température,
ses variations d’intensité,
l’explosion d’escarbilles liquides et
la volonté du Grand Cuisiner de
conserver,
nourrir et cependant
mener à bien son plat pour le moins turbulent.
Pour ce faire, les complices soignent
l’étagement très travaillé des nuances,
l’exigence rythmique virtuose, et
un grand sens de la respiration personnelle (pour éclairer un propos) et collective (pour associer la précision à la confusion).
Un passage « meno mosso e moderato » bascule en Sol bémol et à une mesure à deux temps. Une mélodie en doubles croches court de pupitres en pupitres. Elle sert de réponse au thème chromatique entendu au début de la partition. Le mouvement plus apaisé associe ainsi
une élégance presque mozartienne avec la courbe gracieuse de la réponse et ses notes d’accompagnement répétées,
une aisance contrapuntique quasi bachologique, rappelant que Beethoven a été à bonne école en son jeune âge pour s’avaler des kilomètres de contrepoint rigoureux, et
à une inquiétude très beethovénienne qu’expriment tant le retour du motif escarpé que le choix sonore du quatuor consistant, lors de l’exposition récurrente du sujet, à poser le son puis à le distordre légèrement au long de la tenue, ce qui le dote d’un caractère cauteleux assez flippant.
Soudain, après un fade-out modulant, ressurgissent le traitement
en 6/8,
en Si bémol et
fortissimo
du thème chromatique, version allegro molto e con brio. Pourtant, cette fois, l’inquiétude semble se dissiper. L’affaire file, sautille et gambade harmonieusement.
Les phrasés sont onctueux,
les trilles sont énergiques, et
les échanges entre pupitres sont vigoureux mais nettement articulés.
La couleur change quand une pédale de La bémol au violoncelle annonce une modulation moins guillerette car sise dans le grave. Sans que le discours n’ait profondément muté,
une ombre plane,
une tension s’installe, et
l’œil qui frisait est désormais barré par un sourcil froncé.
Dorénavant,
les attaques sont plus sèches,
les trilles ne papillonnent plus : ils grommellent, et
les débats sont musclés.
Ça menace sourd. On montre les dents. Des aboiements éclatent.
Tenues grondantes des cordes graves,
péroraisons hargneuses du second violon,
trilles volontiers vociférantes
animent subitement la causerie, qui a viré à la dispute vinaigrée avant de se suspendre quand une diversion en Mi bémol est proposée. Elle permet de rasséréner les convives, même si la pulsation reste acérée et le rythme indique moins une grande cordialité que la persistance d’une tension. Le Chaos String Quartet exacerbe avec une saine obstination a cohabitation entre une volonté d’ordonner le chaos et le chaos qu’engendre, par débordement, toute volonté de dompter cette force qui va. Ici se mêlent
virtuosité,
souci de la mécanique et
conviction.
On aurait beau jeu de pointer une tendance parfois extrême à
faire rutiler le moindre chrome,
acérer les lignes jusqu’à les rendre dangereuses à cerner, et à
pousser l’idée du chaos et de l’ordre dans ses derniers retranchements.
Ce serait peut-être objectivement défendable tant l’engagement des musiciens ne laisse point de repos, mais ce serait subjectivement erroné et, ce, à double titre. D’une part, en effet, ce choix radical n’est pas sans faire écho à l’ambition démesurée de cette grande fresque beethovénienne ; d’autre part, le projet du disque n’a jamais été, n’est pas et ne saurait être
de ronronner mais de secouer,
de ressasser mais de questionner,
d’accumuler des minutes de musique mais de raconter une histoire.
Une histoire du chaos dans la musique, ou comment la musique, dans sa diversité, a cherché à appréhender, à défaut (et c’est heureux) de museler le chaos. L’art
du silence,
de la suspension et
du break
sied à l’association entre une formation originale dans son état d’esprit et un must du répertoire qui lui incombe. On goûte
l’agilité des archets,
la cohérence du projet et
le plaisir du groove
(les pizz du violoncelle,
l’optimisation des changements de couleur et de tempo,
la trrrès large palette de sonorités suscitées, et
l’inclination pour l’accent net dont témoigne singulièrement l’impulsion des doubles cordes de la coda impulsées par Sara Marzadori) :
un projet
séduisant,
convaincant et
quasi funky,
à prendre dans le contexte d’un album concept et à savourer comme un excellent exemple d’un genre devenu rare dans l’industrie de la musique savante !
Pour écouter le disque gratuitement, c’est ici. Pour l’acquérir, c’est par exemple là.