Inoffensif et fumeux, le nouveau spectacle de Normand Chaurette ?
Ă€ quoi pensent les femmes ? Normand Chaurette pose la rĂ©ponse en donnant la parole aux reines qui hantent Richard III de Shakespeare . Celles-ci quittent le rĂ´le dâ€™Ăªtres sans dĂ©fense, celui que Bill leur aurait attribuĂ© (#balancetonporc), pour prendre tout l’espace dans cette sorte d’alternative version narrant la lutte entre Édouard mourant et Richard III, cĂ´tĂ© cĂ©nacle des femmes.
De quoi s’agit-il ? Y a Élisabeth (Anne Le Guernec), la reine, la vraie, qui n’est plus reine que pour quelques heures : son Ă©poux le roi agonise. Y a Isabelle et Anne Warwick (jolie Pauline Huruguen et omniprĂ©sente Marion Malenfant), clairement lĂ pour prendre le pouvoir en s’appuyant sur leurs mecs, leurs mensonges (« j’ai douze ans ») et leur sens du sacrifice des autres, type bĂ©bĂ©s ou concurrents – spoilons , avec deux « s », ça rĂ©ussira Ă Anne. Y a la duchesse d’York (Sophie Daull), rĂ©putĂ©e pĂ©tĂ©e du casque – elle a un bandage sur la tĂªte, c’est dire –, qui impose mutisme Ă qui elle veut. Y a Marguerite d’Anjou (formidable Laurence Roy), running gag triste, toujours sur le dĂ©part et toujours lĂ , qu’elle parte pour la Russie ou la Chine. Et y a Anne Dexter (BĂ©nĂ©dicte Choisnet), la sÅ“ur, dont on a coupĂ© les mains et qui est rĂ©putĂ©e muette – si on l’entend, c’est le fruit un peu pourri de notre imagination.
Bénédicte Choisnet (Anne Dexter). Photo : Bertrand Ferrier.
Comment ça se passe ? Dans le nouveau Centre Dramatique National d’Ivry, rĂ©novĂ© par l’architecte Paul Ravaux, la grande salle se prĂ©sente dans une configuration « bifrontale ». En clair, imaginez un catwalk qui tient lieu de scène. De part et d’autre, des rangĂ©es de spectateurs. Derrière chaque rangĂ©e de spectateurs, une tribune oĂ¹ les acteurs peuvent se mouvoir. ThĂ©Ă¢tre contemporain oblige, pas de dĂ©cor hormis un indĂ©trĂ´nable siège, des personnages qui circulent parfois en patins Ă roulettes en dĂ©pit de costumes qui n’hĂ©sitent pas à « faire d’époque », avec robes souvent dĂ©colletĂ©es, collerettes rĂ©alisĂ©es par les lycĂ©ennes stagiaires et couronne de Barbie marquant le pouvoir. Quelques accessoires meublent l’espace : ainsi, un globe-coffre encombrant symbolise l’impossibilitĂ© du voyage, et deux poupons dans des vases clos reprĂ©sentent les enfants d’Elisabeth.
Marion Malenfant (Anne Warwick), un extrait, avec les patins et les deux bébés en bocal. Photo : Bertrand Ferrier.
Et c’est bien ? Admettons-le, pour encaisser ces cent cinq minutes de spectacle, il faut passer outre les stĂ©rĂ©otypes censĂ©s faire moderne. Par exemple ? Mix’n’match d’époque, surjeu de certaines actrices, bande-son plus souvent consternante que banale (oh, la chanson liminaire ! oh !), tunnels de rĂ©fĂ©renciation (par ex. on attend la mort du roi comme la venue de Godot ou le dĂ©cès du Roi qui se meurt ), association entre des passages plutĂ´t obscurs et des redondances vaines (trois coups de cloche, et une actrice de dire « tiens, il est trois heures » ; ou « le brouillard a envahi Londres », et pschitt, un coup de machine Ă fumĂ©e). Passer outre est nĂ©anmoins une bonne idĂ©e car la pièce de Normand Chaurette joue sur l’indĂ©cision, ce qui stimule. Cet affrontement navrant de femmes passionnĂ©es par le pouvoir, « mĂªme pour dix secondes », rappelle-t-il que les femmes sont des hommes comme les hommes, les pauvres crĂ©atures, ou que l’égalitĂ© des sexes n’est pas un antidote Ă notre dĂ©sir, aussi ontologique que sexuel, de pouvoir ? Ces scènes d’émotion (la passation de couronne, les dĂ©parts impossibles) pointent-elles que l’humain batifole mĂªme dans le plus sombre d’entre nous, ou que la mĂ©canique Ă©gotiste plaquĂ©e sur du vivant l’emporte Ă tous les coups sur ceux qui montrent de touchantes faiblesses ? Ces lumières au cordeau d’Yves Collet et de LĂ©o Garnier, qui crĂ©ent l’espace scĂ©nique (Dominique Lerminier, le directeur technique, Ă©tait Ă©mu en pensant que toutes les ressources de la rĂ©gie Ă©taient sollicitĂ©es pour cette reprĂ©sentation – « ça fait un très joli schĂ©ma sur l’écran », confiait-il, touchĂ© comme seul un technicien artiste peut l’Ăªtre, Ă l’issue de la première), Ă©clairent-elles la noirceur des Ă¢mes ou sont-elles permises par ces desseins obscurs qui nous animent (il faut la nuit pour voir la lumière) ?
Lumières donc décor (en un mot) des « Reines »
En conclusion : oui, il est bon de se laisser bousculer par les clichĂ©s qui maculent le spectacle, et de presque-oublier les billevesĂ©es aussi creuses que pseudo-poĂ©tiques dĂ©versĂ©es par une actrice dans le dossier de prĂ©sentation – la langue du dramaturge y est dĂ©crite comme « une sorte de venin toxique (sic ) qui attaque les chairs, pĂ©trifie le souffle, fermente le vivant dans un jus de lune noire », bon sang, mais ferme-la physiquement et Ă tout jamais. Si on parvient Ă ne retenir ces excroissances potentiellement disqualifiantes que comme des dĂ©fauts bĂ©nins car consubstantiels d’un certain thĂ©Ă¢tre contemporain, on sort des Reines , si l’on peut dire, avec le plaisir d’avoir, prĂ©cisĂ©ment, Ă©tĂ© « sorti de sa zone de confort » pour voir surgir, çà et lĂ , de beaux moments de thĂ©Ă¢tre et des interrogations qui rĂ©sonnent longtemps après l’extinction des derniers feux. Non, l’effort Ă fournir n’est pas mince, car, Ă notre sens, en dĂ©pit de la performance technique des actrices et de la performance artistique de Laurence Roy, certaines caractĂ©ristiques de la reprĂ©sentation peuvent, Ă bon droit, hĂ©risser ; mais tenir (les Reines , Ă´ facĂ©tie quand tu nous tiens ! – si, tenir les r… bref,) est, in fine , un exercice bien rĂ©compensĂ©.
Rens. : ici .