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Le blog de Bertrand Ferrier, page 271

Vous repass’rez bien un p’tit Bach ce samedi ?

Un florilège Bach assorti Ă  deux grandes pièces de BrĂ¼hns et Buxtehude, le tout sous les doigts et pieds d’un jeune organiste Ă  dĂ©couvrir, avec entrĂ©e libre, sortie aussi, Ă©cran gĂ©ant pour suivre le concert comme si vous jouxtiez le musicien, et programme papier offert aux quarante premiers visiteurs : peut-Ăªtre une idĂ©e de sortie digne de votre samedi soir ?

Three Billboards outside Ebbing, Pathé Wepler, 17 janvier 2018


Grand film sur la disparition d’un enfant, façon Faute d’amour, ou mĂ©lodrame sirupeux sur un deuil impossible – l’hĂ©roĂ¯ne ne travaille pas pour rien dans une boutique de souvenirs ? Les avis tranchĂ©s s’opposent pour Ă©valuer ce film que les producteurs prĂ©sentent comme l’un des favoris des Golden Globes – argument marketing fragile si l’on n’est pas de ceux pour qui un prix, virtuel ou non, donne du prix. Voici donc ce que nous inspira Three Billboards outside Ebbing, Missouri rĂ©alisĂ© par Martin McDonagh.

Mildred Hayes (Frances Mc Dormand). Photo officielle.

L’histoire

Mildred Hayes (Frances McDormand) enrage car le viol et l’assassinat de sa fille restent impunis. Elle dĂ©cide de profiter de trois panneaux publicitaires, Ă  l’entrĂ©e de la ville, pour interpeler le chef des flics, Bill Willoughby (Woody Harrelson). Les pressions s’accumulent contre cette initiative, d’autant que le policier numĂ©ro un se meurt d’un cancer. Inflexible mais blessĂ©e par les brimades de l’adjoint au chef, Jason Dixon, jouĂ© par Sam Rockwell, et par son ex-mari interprĂ©tĂ© par John Hawkes, Mildred file un mauvais coton, jusqu’à mettre le feu au poste de police… et partir se venger d’un innocent avec Jason, qui a lui-mĂªme mal agi avant de se repentir. Iront-ils jusqu’au bout de leur projet, et sinon quoi ?

Le film

Le projet joue sur les contrastes. Entre de grands paysages et la petitesse d’une ville Ă©touffante. Entre une affaire sordide et des vellĂ©itĂ©s de pastilles drĂ´lichonnes, qu’incarne le personnage pathĂ©tique de la mère du flic violent. Entre la volontĂ© d’une hĂ©roĂ¯ne et la vanitĂ© de son espĂ©rance. Entre la simplicitĂ© du dĂ©roulement et les dissonances entraĂ®nĂ©es par des ellipses temporelles (prolepse et analepse). Entre les personnages stĂ©rĂ©otypĂ©s (la bonne mère tĂªtue, le mĂ©chant ex, le good cop vs le bad cop, la nouvelle nana Ă©cervelĂ©e, etc.) et… et rien, tant Martin McDonagh tient Ă  ce que les acteurs jouent des monolithes, non des Ăªtres de chair Ă©volutifs ou fluents. La camĂ©ra oscille donc entre champ-contrechamp banal, plans larges rendant hommage au dĂ©cor naturel et plans serrĂ©s pour mimer la pression qui se resserre sur le personnage et le fait, parfois, exploser.
Le scĂ©nario, sĂ©rieux et sans fantaisie, exploite posĂ©ment les ingrĂ©dients liminaires (le scandale dans une petite ville), montrant comment nous nous construisons autour d’élĂ©ments qui nous cristallisent, nous sĂ©dimentent et nous contraignent Ă  jouer le personnage que nous nous sommes inventĂ©s. L’exception constituĂ©e par le flic violent transformĂ© par la lettre posthume de son ancien patron et par sa semi-crĂ©mation, est plus liĂ©e Ă  l’envie d’ouvrir une fin ouverte et positive qu’à une originalitĂ© dans un ocĂ©an de platitudes plus souvent sucrĂ©es que corrosives – ah ! le pauvre Red Welby (Caleb Landry Jones) se retrouvant par hasard dans la mĂªme chambre d’hĂ´pital que son bourreau et lui servant un verre de jus d’orange, comme c’est Ă©mouvant !

Mildred Hayes (Frances McDormand) et Bill Willoughby (Woody Harrelson). Photo officielle.

Les amateurs de radicalitĂ© passeront donc leur chemin, tant le portrait de la topique Mère courage, capable de presque tout pour sa famille, s’échoue en chemin (l’engrenage dans lequel elle semble engagĂ©e se dissout sur le happy end final, dissipant ainsi le fumet prometteur de tragĂ©die). Ce choix de dĂ©samorcer systĂ©matiquement, après quelques soubresauts, les minuteurs pourtant fixĂ©s sur les bombes humaines – ha, ha, je parle en parabole, moi aussi – serait, n’en doutons pas, moins escagassant si une horripilante musique doucereuse (Carter Burwell) ne souillait pas l’image par sa mollesse digne d’un sycophante mollichon. AnnoncĂ© par un tube fredonnĂ© par la Fleming, le style contemplatif de la partition additionnelle la fige dans un fond de sauce hĂ©rissant et jamais capable de nous emporter comme pouvait le faire, dans une veine pas si Ă©loignĂ©e, Pat Metheny dĂ©corant A map of the World en 2000. Ajoutons que le sous-titrage est honteux, Ă  la hauteur de la traduction du titre, pourtant joli en anglais et tellement rĂ©ducteur en VF. Mais voilĂ , dans l’Hexagone, on ne casse plus les couilles, on enquiquine ; et, de raccourcis approximatifs en euphĂ©mismes inappropriĂ©s, ces petites lignes blanches frisottant le faux sens Ă  plusieurs reprises ne cessent de rajouter du sucrĂ© Ă©cÅ“urant dans un film qui n’en demandait pas tant.

La conclusion

Three Billboards semble soucieux de mĂ©nager la chèvre (rage devant une police inefficace, mĂªme si c’est pas sa faute) et le chou (surtout pas d’éloge de la vengeance perso). Les meilleurs moments rejoignent l’animal et le lĂ©gume, par exemple quand le rĂ©alisateur tente de mettre en scène les conflits de petit lieu clos sur lui-mĂªme ; mais les personnages clichĂ©s, tel Abercrombie (Clarke Peters en vieux flic sage, ersatz de Morgan Freeman) et l’excessif souci de lisibilitĂ© du propos font plutĂ´t pencher la balance annoncĂ©e au dĂ©but du cĂ´tĂ© du mĂ©lodrame sirupeux, oĂ¹ le suicide par balle se mĂ©taphorise par la noyade d’un nounours. L’image lĂ©chĂ©e ou habilement salie dĂ©ploie ainsi un film digne, pas inintĂ©ressant, pas vraiment ennuyeux malgrĂ© des cucuteries Ă©vitables (le revival platissime de la dernière scène avec la fistonne vivante), mais pas non plus, Ă  notre goĂ»t, assez crĂ©atif ou vigoureux pour rendre justice d’un pitch prometteur (une femme, seule et dĂ©cidĂ©e, contre un village et un crime parfait).

JSB approche !

Vous ne le connaissez sans doute pas. Pourtant, Pascal-Henri Polo est un de ces jeunes virtuoses rĂ©solument originaux qui, tout en n’ayant pas la carrière toute tracĂ©e des futurs gendres parfaits et mignons tout pleins, secouent les orgues avec un talent et un art rĂ©solument personnels. Au programme spectaculaire de ce « concert des 3B », Bach, BrĂ¼hns et Buxtehude, un florilège Bach dont la toccata la plus cĂ©lèbre du monde et le plus beau quart d’heure jamais Ă©crit pour le roi des instruments : la passacaille et plus BWV582.
Oubliez le froid et la pluie de janvier. Profitez de la beautĂ©. EntrĂ©e libre et, inch’Allalalalah, Ă©cran gĂ©ant avec vidĂ©aste dĂ©diĂ©e. Pour rejoindre l’Ă©vĂ©nement FB, c’est ici.

Flore Vesco a beaucoup de goût

HĂ¢te de lire ce que griffonne cette petite Flore : son goĂ»t semble sĂ»r et certain, et j’aime dĂ©jĂ  beaucoup son Å“uvre. Au moins cet article.

« Les Reines », Manufacture des Œillets, 12 janvier 2018

Inoffensif et fumeux, le nouveau spectacle de Normand Chaurette ?

Ă€ quoi pensent les femmes ? Normand Chaurette pose la rĂ©ponse en donnant la parole aux reines qui hantent Richard III de Shakespeare. Celles-ci quittent le rĂ´le dâ€™Ăªtres sans dĂ©fense, celui que Bill leur aurait attribuĂ© (#balancetonporc), pour prendre tout l’espace dans cette sorte d’alternative version narrant la lutte entre Édouard mourant et Richard III, cĂ´tĂ© cĂ©nacle des femmes.


De quoi s’agit-il ?
Y a Élisabeth (Anne Le Guernec), la reine, la vraie, qui n’est plus reine que pour quelques heures : son Ă©poux le roi agonise. Y a Isabelle et Anne Warwick (jolie Pauline Huruguen et omniprĂ©sente Marion Malenfant), clairement lĂ  pour prendre le pouvoir en s’appuyant sur leurs mecs, leurs mensonges (« j’ai douze ans ») et leur sens du sacrifice des autres, type bĂ©bĂ©s ou concurrents – spoilons, avec deux « s », ça rĂ©ussira Ă  Anne. Y a la duchesse d’York (Sophie Daull), rĂ©putĂ©e pĂ©tĂ©e du casque – elle a un bandage sur la tĂªte, c’est dire –, qui impose mutisme Ă  qui elle veut. Y a Marguerite d’Anjou (formidable Laurence Roy), running gag triste, toujours sur le dĂ©part et toujours lĂ , qu’elle parte pour la Russie ou la Chine. Et y a Anne Dexter (BĂ©nĂ©dicte Choisnet), la sÅ“ur, dont on a coupĂ© les mains et qui est rĂ©putĂ©e muette – si on l’entend, c’est le fruit un peu pourri de notre imagination.

Bénédicte Choisnet (Anne Dexter). Photo : Bertrand Ferrier.

Comment ça se passe ? Dans le nouveau Centre Dramatique National d’Ivry, rĂ©novĂ© par l’architecte Paul Ravaux, la grande salle se prĂ©sente dans une configuration « bifrontale ». En clair, imaginez un catwalk qui tient lieu de scène. De part et d’autre, des rangĂ©es de spectateurs. Derrière chaque rangĂ©e de spectateurs, une tribune oĂ¹ les acteurs peuvent se mouvoir. ThĂ©Ă¢tre contemporain oblige, pas de dĂ©cor hormis un indĂ©trĂ´nable siège, des personnages qui circulent parfois en patins Ă  roulettes en dĂ©pit de costumes qui n’hĂ©sitent pas Ă  « faire d’époque », avec robes souvent dĂ©colletĂ©es, collerettes rĂ©alisĂ©es par les lycĂ©ennes stagiaires et couronne de Barbie marquant le pouvoir. Quelques accessoires meublent l’espace : ainsi, un globe-coffre encombrant symbolise l’impossibilitĂ© du voyage, et deux poupons dans des vases clos reprĂ©sentent les enfants d’Elisabeth.

Marion Malenfant (Anne Warwick), un extrait, avec les patins et les deux bébés en bocal. Photo : Bertrand Ferrier.

Et c’est bien ? Admettons-le, pour encaisser ces cent cinq minutes de spectacle, il faut passer outre les stĂ©rĂ©otypes censĂ©s faire moderne. Par exemple ? Mix’n’match d’époque, surjeu de certaines actrices, bande-son plus souvent consternante que banale (oh, la chanson liminaire ! oh !), tunnels de rĂ©fĂ©renciation (par ex. on attend la mort du roi comme la venue de Godot ou le dĂ©cès du Roi qui se meurt), association entre des passages plutĂ´t obscurs et des redondances vaines (trois coups de cloche, et une actrice de dire « tiens, il est trois heures » ; ou « le brouillard a envahi Londres », et pschitt, un coup de machine Ă  fumĂ©e). Passer outre est nĂ©anmoins une bonne idĂ©e car la pièce de Normand Chaurette joue sur l’indĂ©cision, ce qui stimule. Cet affrontement navrant de femmes passionnĂ©es par le pouvoir, « mĂªme pour dix secondes », rappelle-t-il que les femmes sont des hommes comme les hommes, les pauvres crĂ©atures, ou que l’égalitĂ© des sexes n’est pas un antidote Ă  notre dĂ©sir, aussi ontologique que sexuel, de pouvoir ? Ces scènes d’émotion (la passation de couronne, les dĂ©parts impossibles) pointent-elles que l’humain batifole mĂªme dans le plus sombre d’entre nous, ou que la mĂ©canique Ă©gotiste plaquĂ©e sur du vivant l’emporte Ă  tous les coups sur ceux qui montrent de touchantes faiblesses ? Ces lumières au cordeau d’Yves Collet et de LĂ©o Garnier, qui crĂ©ent l’espace scĂ©nique (Dominique Lerminier, le directeur technique, Ă©tait Ă©mu en pensant que toutes les ressources de la rĂ©gie Ă©taient sollicitĂ©es pour cette reprĂ©sentation – « ça fait un très joli schĂ©ma sur l’écran », confiait-il, touchĂ© comme seul un technicien artiste peut l’Ăªtre, Ă  l’issue de la première), Ă©clairent-elles la noirceur des Ă¢mes ou sont-elles permises par ces desseins obscurs qui nous animent (il faut la nuit pour voir la lumière) ?

Lumières donc décor (en un mot) des « Reines »

En conclusion : oui, il est bon de se laisser bousculer par les clichĂ©s qui maculent le spectacle, et de presque-oublier les billevesĂ©es aussi creuses que pseudo-poĂ©tiques dĂ©versĂ©es par une actrice dans le dossier de prĂ©sentation – la langue du dramaturge y est dĂ©crite comme « une sorte de venin toxique (sic) qui attaque les chairs, pĂ©trifie le souffle, fermente le vivant dans un jus de lune noire », bon sang, mais ferme-la physiquement et Ă  tout jamais. Si on parvient Ă  ne retenir ces excroissances potentiellement disqualifiantes que comme des dĂ©fauts bĂ©nins car consubstantiels d’un certain thĂ©Ă¢tre contemporain, on sort des Reines, si l’on peut dire, avec le plaisir d’avoir, prĂ©cisĂ©ment, Ă©tĂ© « sorti de sa zone de confort » pour voir surgir, çà et lĂ , de beaux moments de thĂ©Ă¢tre et des interrogations qui rĂ©sonnent longtemps après l’extinction des derniers feux. Non, l’effort Ă  fournir n’est pas mince, car, Ă  notre sens, en dĂ©pit de la performance technique des actrices et de la performance artistique de Laurence Roy, certaines caractĂ©ristiques de la reprĂ©sentation peuvent, Ă  bon droit, hĂ©risser ; mais tenir (les Reines, Ă´ facĂ©tie quand tu nous tiens ! – si, tenir les r… bref,) est, in fine, un exercice bien rĂ©compensĂ©.
Rens. : ici.

En attendant Pascal-Henri Polo…

La photo n’est pas bonne, mais on peut y voir le bonheur en personne et la douceur d’un soir : la reine Isenmann chante non pas Goldmann mais Purcell. Photo moche : Bertrand Ferrier.

MĂªme quand tu organises les concerts et que tu es censĂ© connaĂ®tre au moins une partie des artistes, c’est toujours un plaisir d’Ăªtre impressionnĂ© par ces humains qui font, malgrĂ© que l’on en ait, des trucs improbables et beaux. Devant un public important (on n’avait pas prĂ©vu assez de programmes papier, c’est dire), la soprano-chef Emmanuelle Isenmann et l’organiste-improvisateur-compositeur Olivier Willemin ont dĂ©valĂ© la route qui conduit des mĂ©lodies sĂ©farades et d’Hildegarde von Bingen jusqu’Ă  Olivier Messiaen.

Olivier Willemin. Photo faite vite fait pour pas trop ennuyer l’artiss en plein concert : Bertrand Ferrier.

La pertinence des improvisations, de l’ABA liminaire au brillant exercice de style final, la finesse des interprĂ©tations d’Emmanuelle Isenmann, soucieuse de trouver de la musique lĂ  oĂ¹ d’autres se contentent de faire entendre des cadences consonantes, la qualitĂ© d’un programme de quinze titres variĂ©s et brefs ont stupĂ©fiĂ© un public oĂ¹ curieux, aficionados et vedettes de la musique d’Ă©glise se mĂ©langeaient avec cette simplicitĂ© des gens apparemment heureux. MalgrĂ© le talent des musiciens, tout cela aurait Ă©tĂ© moins bien valorisĂ© sans l’aide de la cadreuse, assistante au montage donc au dĂ©montage technique, qui a aidĂ© Ă  prendre les bonnes dĂ©cisions et a fait vivre de près le concert aux spectateurs, attisant leur enthousiasme par ses options pertinentes.

La caméra basique mais fonctionnelle du festival, manipulée avec subtilité, autant que faire se peut, par Rozenn Douerin.

Bref, quel concert Ă©mouvant, tenu avec passion par Emmanuelle et offert en hommage posthume Ă  Pierre Pincemaille, d’autant que ce gig fut donnĂ© malgrĂ© les tensions qui secouent autant Saint-AndrĂ© de l’Europe que le festival. L’espoir, c’est que moult vous soyez Ă  venir applaudir un jeune talent non-conformiste qui vous propose, ce samedi 20 janvier, d’entendre les plus grandes pièces de Johann Sebastian Bach. Pascal-Henri Polo jouera notamment les plus belles Toccata et la grande Passacaille. OK, c’est pas une superstar, mais, comme nous non plus, on a pensĂ© que c’Ă©tait une raison de plus de l’inviter Ă  prouver son talent. On a tellement hĂ¢te d’y Ăªtre que l’on voulait quand mĂªme Ă©crire ce petit post pour ne pas garder trace du grand concert Isenmann – Willemin QUE dans nos cÅ“urs.

Emmanuelle Isenmann et son double. Vidéo live : Rozenn Douerin. Horloge locale mais heure indéfendable. Photo : Bertrand Ferrier.

« Degas danse dessin », Musée d’Orsay, 11 janvier 2018

« Danseuses montant un escalier ». Photo : Josée Novicz.

Quel est le projet de l’exposition Degas danse dessin, visible au musĂ©e d’Orsay jusqu’au 25 fĂ©vrier grĂ¢ce au sponsoring d’une marque de lingerie ? A priori de mettre en espace et en images un texte Ă©ponyme de Paul ValĂ©ry. C’est peu dire que la problĂ©matique paraĂ®t un peu trop fine pour le visiteur. Falote, mĂªme, voire tirebouchonnĂ©e. Concrètement, il s’agit d’une rĂ©union d’œuvres issues en grande partie du fonds local, qui exploitent un peu la danse et/ou le dessin et/ou Degas et/ou son entourage ; mais cela n’exclut pas des thĂ©matiques annexes, des Å“uvres signĂ©es par des artistes dont le lien avec Degas n’est pas explicitĂ©, et des modes d’expression fort divers, pas tous en lien avec le dessin (photographie, peinture, pastel, sculpture…).

Photos anonymes de danseuses de la Gaité-Lyrique. Métacliché : Josée Novicz.

Par consĂ©quent, pour apprĂ©cier la proposition du musĂ©e, il faut admettre que la problĂ©matisation choisie est un prĂ©texte quelque peu flasque et pendouillant. Alors, et alors seulement, on peut se laisser enivrer par les atouts de ce rassemblement aux contours floutĂ©s mais judicieusement contenu (il est riche sans chercher Ă  Ă©puiser la concentration du visiteur). Les pièces ultracĂ©lèbres esquissent la fascination de Degas pour les p’tites danseuses ; les tableaux plus rares ou annexes, y compris les nombreux prĂ©paratifs du portrait de la famille Bellelli, donnent profondeur et rĂ©sonance au travail sur l’art de rendre le mouvement et d’interroger le corps comme illusion et manifestation charnelle des justes proportions ou de la grĂ¢ce – mĂªme si les mensurations des danseuses photographiĂ©es Ă  l’époque Ă©voquent des critères assez diffĂ©rents des codes actuels ; la multiplicitĂ© des techniques utilisĂ©es, en deux ou trois dimensions, soutient l’intĂ©rĂªt et permet au candide de garder son attention en Ă©veil dans sa dĂ©couverte d’un peintre soucieux de se confronter aux limites, donc aux grandeurs, souvent, de son art.

Une p’tite danseuse en 3D. Photo : JosĂ©e Novicz.

MĂªme si l’éclairage basique gĂ¢che le plaisir quand il bute bĂªtement contre les vitres de protection, la visite rĂ©jouit par les dĂ©couvertes et redĂ©couvertes qu’elle permet. Faute de perspective convaincante, l’exposition travaille par Ă -plats variĂ©s et kalĂ©idoscopiques dont l’effet sĂ©duisant est incontestable. On est aisĂ©ment happĂ© par les reprĂ©sentations de la chair, les torsions du corps, la mise en abyme du beau geste artistique, la fixation du fluide Ă©phĂ©mère, l’exaltation d’un Ă©rotisme comme dĂ©sĂ©rotisĂ©, le questionnement du rĂ©el entre technique et failles ou floutages, l’éventail des possibles offert par la rĂ©pĂ©tition d’un mĂªme motif et son Ă©clatement en esquisses prĂ©paratoires parfois aussi fouillĂ©es que le tableau final, etc. De sorte que, ce qui est le point faible de l’exposition, id sunt son manque de narration et la friabilitĂ© de son prĂ©texte, est aussi son premier point fort puisqu’il oblige le visiteur Ă  construire sa propre narration.

Le deuxième point fort de Degas danse dessin, ce sont les Å“uvres rassemblĂ©es, entre Ă -cĂ´tĂ©s souvent stimulants et grands jalons dans l’Histoire des beaux-arts. Le troisième point fort, c’est la concentration de l’exposition. Elle offre la possibilitĂ© au visiteur de poursuivre son errance dans les collections permanentes du musĂ©e, dont les plus proches toiles sont rien moins que des chefs-d’œuvre de l’impressionnisme au sens large – un conseil : privilĂ©gier la visite en nocturne, car l’affluence devant les collections permanentes peut Ăªtre dĂ©licieusement nulle (vous exceptĂ©, bien entendu), alors que ces salles sont frĂ©quemment bondĂ©es en journĂ©e !

« Femme assise sur le bord d’une baignoire et s’Ă©pongeant le cou ». Photo : JosĂ©e Novicz.

Rens. : ici.

Vous connaissiez le jour et l’heure, voici donc l’programme

La soprano Emmanuelle Isenmann et son complice Olivier Willemin Ă  l’orgue vous attendent pour un programme riche et variĂ© d’environ une heure. EntrĂ©e libre, Ă©cran gĂ©ant a priori, grande musique Ă  la portĂ©e de tous, et programme papier offert aux cinquante premiers spectateurs. En plus, on est plutĂ´t sympa. Enfin, en gĂ©nĂ©ral. Alors, prĂªts ?

JĂ©rĂ´me Commandeur, ThĂ©Ă¢tre de la GaitĂ©-Montparnasse, 10 janvier 2018

Jérôme Commandeur. Photo : Rozenn Douerin.

Rire, c’est pas sĂ©rieux. Pourtant, dans le grand marchĂ© de la marrade, moult se rĂ©fugient dans le genre guindĂ© de l’humour communautaire (femme, juif, noir, handicapĂ©, Chinois…) afin de pousser une longue plainte dĂ©chirante, avec un « r » mais de justesse, contre la mĂ©chancetĂ© dont ils sont victimes – le rĂ©sultat est parfois attrayant quand il est inattendu et non chougneur, comme lorsque Yann Guillarme chante sa celtitude. Certains comiques brillent par leur brio incisif : DieudonnĂ© en fait partie. D’autres par leur originalité : Redouane Harjane est de ceux-lĂ . JĂ©rĂ´me Commandeur, lui, est de la race des brillants synthĂ©tiseurs.
L’homme se situe entre les tenants du sketch (saynètes mettant ouvertement en jeu des personnages Ă©loignĂ©s de l’acteur) et du stand-up (saynètes, souvent enchĂ¢ssĂ©es, centrĂ©es sur un personnage revendiquant une base autobiographique assimilable Ă  celle de l’artiste). Trois exemples : son numĂ©ro autour des nouvelles technologies (de 2009) jouait sur l’autobiographie dĂ©calĂ©e avec une efficacitĂ© qui dĂ©passait le simple numĂ©ro de circonstance, loin de la chronique France Inter dĂ©layĂ©e ; sa formidable Ă©popĂ©e Ă  l’île d’Yeu reposait autant sur l’autobiographie que sur l’incarnation de personnages, fussent-ils canons, altermondialistes ou abonnĂ©s Ă  Psychologie Magazine ; son goĂ»t pour le sketch l’incitait Ă  incarner une Gisèle de bureau plus insupportable que nature avec une acuitĂ© pĂ©tillante.
Aussi, comme s’en amusait Pierre Palmade en ouverture d’un de ses spectacles – genre dans lequel il a souvent excellé –, on attendait beaucoup du nouveau spectacle, Tout en douceur, complet très avant la première. Pour la circonstance, JĂ©rĂ´me Commandeur abandonne le sketch et se recentre sur l’humour Ă  base autobiographique. On y retrouve sporadiquement son sens de la formule dĂ©calĂ©e, son art de la mimique faciale et gestuelle, son sens du rythme comique entre parole et silence, sa faconde et sa spontanĂ©itĂ© puisque, en ce soir de première, il assume le prompteur antisèche planquĂ© Ă  jardin. EmbarquĂ© sur des sujets d’intĂ©rĂªt et d’originalitĂ© variables (des hĂ©ros de M6 comme Damidot ou Plaza Ă  sa presque-mort Ă  cause de son poids de dalmatien en passant par le placement de produits ou  les moments qui ont marquĂ© l’Histoire), il dĂ©roule un texte que l’on aurait tort d’espĂ©rer voir souvent dĂ©coller ou gagner en tonicitĂ©.

ThĂ©Ă¢tre de la GaitĂ©-Montparnasse (dĂ©tail). Photo : Rozenn Douerin.

Oui, avouons-le : enthousiaste a priori, nous avons Ă©tĂ© attristĂ© par un rĂ©sultat assez commun. MalgrĂ© la sympathie qu’inspire ce gros gaillard capable dâ€™Ăªtre intensĂ©ment drĂ´le sur quelques secondes, et quoi que le spectacle soit vouĂ© Ă  se peaufiner au cours des reprĂ©sentations, l’ensemble est plutĂ´t faible en regard d’un one-man-show dont les places peuvent atteindre 49 € pour, soyons concrets, 1 h 10 sans dĂ©cor ni travail scĂ©nique spĂ©cifique. Sans doute la discordance entre un lieu traditionnel, riche de possibles, et un monologue qui n’en demande sĂ»rement pas tant joue-t-elle contre Tout en douceur. Ainsi, on apprĂ©cia d’applaudir Thomas VDB dans un troquet minuscule, mais pas sĂ»r que l’on aurait goĂ»tĂ© le plaisantin dans un cadre plus solennel. De mĂªme, l’attente suscitĂ©e par le talent du comĂ©dien Commandeur dissone avec le choix fait de privilĂ©gier l’aspect comique au dĂ©triment de l’incarnation de personnages.
Dès lors, les dĂ©ceptions sont nombreuses : sujets banals (type « ben non, c’était pas mieux avant ») qui auraient mĂ©ritĂ© un traitement plus radical, inattendu ou approfondi ; piètre saynète finale sur le choix de la musique d’enterrement ; dialogue « alla Dieudonné » avec une voix off femelle peu convaincante et pas très juste – son texte fonctionnel ne l’aide pas beaucoup, il est vrai  ; absence de mise en scène et de moments oĂ¹ JĂ©rĂ´me Commandeur subsume son personnage pour incarner d’autres zozos Ă©voquĂ©s dans son texte, etc. L’espoir placĂ© dans ce talentueux acteur ne peut Ăªtre que dĂ©sarçonnĂ© par ce spectacle assez banal, dont les saillies les plus fines se perdent dans une sĂ©rie de tunnels indignes de l’artiste. Bref, malgrĂ© les brava que l’on garde pour ce qu’a dĂ©jĂ  produit l’olibrius, Tout en douceur est un spectacle, pour ainsi dire, que l’on ne peut dĂ©cemment conseiller aux lecteurs qui nous font l’amitiĂ© de feuilleter ces notules.
Avec un « t », pas un « d », « notules », merci.
Rens. : ici.

No sky tonight

Photo : Bertrand Ferrier