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Le blog de Bertrand Ferrier, page 271

Daniel Kientzy (1/3), 6 pièces pour saxophone-total, Nova-musica

Daniel Kientzy, saxophoniste voire biphoniste. Photo officielle.

Le concept

Daniel Kientzy est un hurluberlu. Jadis bassiste de groupes de variĂ©t’, il est devenu le plus inventif des saxophonistes français. Le plus total aussi, puisqu’il se revendique comme « le seul saxophoniste au monde Ă  jouer des sept saxophones », du sopranino au contrebasse (pas la contrebasse, mĂªme s’il maĂ®trise aussi cet instrument). Par chance, Daniel Kientzy n’est pas qu’un hurluberlu au look soignĂ© et Ă  la personnalitĂ© avenante pouvant le rapprocher de Gilles Gabriel Sr. C’est d’abord un musicien au parcours impressionnant, autodidacte mais pas-que – il affiche au compteur deux premiers prix du CNSMDP, et une flopĂ©e de distinctions tout aussi acadĂ©miques. Bref, c’est un mec qui sait grouver le grouve, qui taquine la musique avec queue-de-pie et poudroiement, qui arpente les venelles vĂ©nĂ©neuses de l’acousmatique, qui pratique les facĂ©ties improvisĂ©es et qui se pourlèche de recherche sonore, ce qui ne veut RIEN dire, mais bon. Or, voilĂ  que, en 2017, après ca. cent disques, il offre Ă  ses admirateurs deux nouvelles galettes, dont l’une est constituĂ©e de six crĂ©ations variĂ©es pour sax et orgue Hammond (associĂ© Ă  un Leslie 122RV), ce dernier tenu par Matthias Leboucher.

Le contenu

Pas « faciles » Ă  la première Ă©coute, ces Six pièces pour saxophone-total et orgue Hammond ? Bon signe. Car, vu le pedigree du gaillard, on se doute que cette absence de « facilité » n’est ni une absence de fond, ni un souci d’Ă©sotĂ©risme, ni le fait d’un esprit trop altier pour se soucier des petits ploucs que nous sommes. Et, en effet, en prĂªtant l’oreille avec attention, on dĂ©couvre un menu particulièrement sapide d’une quarantaine de minutes. Matthias Leboucher ouvre le bal avec Just any nothing, qui pivote sans manière autour d’une cellule rythmique Ă©noncĂ©e d’emblĂ©e. La composition, dĂ©chiquetĂ©e par le silence comme l’anglais du titre est dĂ©chiquetĂ© par le barbarisme, tĂ¢che de recoller des morceaux Ă  la fois disparates par leur Ă©vanescence et cohĂ©rents par leur similitude de structure. C’est d’autant plus stimulant que L’illusion de Ludmila Samodayeva enchaĂ®ne sur une piste dissonante. Elle suggère l’Ă©vidence de logiques qui se dĂ©robent. S’offrent d’abord des structures descendantes qui, quand elles paraissent installĂ©es et prĂ©visibles, s’inversent – partant, deviennent ascendantes, ben oui. La composition se brouille avec art afin de  dĂ©boucher sur une synthèse subsumant le duel entre cuivre et clavier par l’intervention de la voix.

Le B3 du disque. Photo officielle.

Fonoharta de Laura Manzat contraste Ă  son tour. La pièce s’articule autour d’une broderie ornant un motif orientaliste que ressasse le sax sopranino et qu’enrichit le B3 façon arabisante. Itzam Zapata propulse ensuite Wombalicious B, le « tube » du disque, en ce sens qu’il s’agit du morceau le plus immĂ©diatement groovy de la galette. La partition s’amorce par un rythme syncopĂ© qu’Ă©grène le saxophone Ă  coups de notes rĂ©pĂ©tĂ©es. En Ă©cho, l’orgue Hammond swingue Ă  son tour, nourrissant cinq minutes motoriques et finaudes. PrĂ©lude sombre au plus long morceau, le Nocturne de Drake Mabry est la pièce la plus courte de la set-list. Sur une pĂ©dale d’orgue, le saxophone tĂ©nor tente de percer par Ă -coups ou en risquant une proposition mĂ©lodique. Le combat s’Ă©vanuit dans la nouit, ou rĂ©ciproquement, via un mystĂ©rieux et pudique fade out. Les dix minutes finales dĂ©roulent le duo opus 70 de Lucio Garau. Des clusters dignes d’un nĂ©orock progressif intelligent, type Spock’s Beard des dĂ©buts, intentent un rythme auquel font Ă©cho des tenues, des silences ou des reprises modulantes, esquissant sur la durĂ©e l’ombre prolifĂ©rante d’un monstre qui s’Ă©tire en claudiquant.

Les sept sax. Et non, ce n’est pas une contrepèterie mais une photo officielle.

La conclusion

Un disque stimulant que l’on conseille avec enthousiasme aux zzzauditeurs zzzattentifs, et qui incite Ă  dĂ©couvrir rapidement l’autre nouveautĂ© 2017 qui voit Daniel Kientzy jouer Cornel Ţăranu. (« Et ça donne quoi, cette proposition avec orchestre, quintette Ă  cordes et piano ? / – Minute, papillon. C’est ça aussi, la suspension. »)

Un bal masqué, Opéra Bastille, 22 janvier 2018

Nina Minasyan (Oscar), Piero Pretti (Riccardo), Sondra Radvanovsky (Amelia) et Simone Piazzola (Renato). Photo : BF.

L’histoire

Le comte Riccardo (Piero Pretti), après avoir fait des misères Ă  de nombreux sujets, est menacĂ© par un complot. Cependant, sa vraie prĂ©occupation est de conclure avec Amelia (Sondra Radvanovsky), hĂ©las femme de Renato (Simone Piazzola), son meilleur alliĂ© [acte I, 1 h]. Sur les conseils d’Ulrica (Varduhi Abrahamyan), une sorcière entourĂ©e de nĂ©gresses – si, dans le contexte, le terme est pertinent pour Ă©voquer des figurantes Ă  peau sombre traitĂ©es comme des esclaves et parfois pas très vĂªtues du haut –, la nĂ©nette part chercher une plante pour ne plus penser au comte qu’elle aimerait s’envoyer en dĂ©pit du contrat conjugal. Le comte la rejoint. Renato dĂ©baroule pour lui signaler que des mĂ©chants arrivent. Il dĂ©couvre le pot-aux-roses et tout le monde se gausse du cocu putatif [acte II, 30′ puis entracte]. Renato fulmine, tu m’Ă©tonnes. Pour se venger, il pense buter sa femme puis dĂ©cide de rejoindre les mĂ©chants pour Ă©liminer le comte – en l’espèce Tom (Thomas Dear) et Samuel (Marko Mimica). Lors du bal masquĂ© organisĂ© le soir mĂªme, le mari jaloux repère le comte sous son dĂ©guisement grĂ¢ce Ă  Oscar (Nina Minasyan, ancienne Lucia) et le poignarde. Avant de pĂ©rir longuement, Monsieur le comte lui pardonne, ouf [acte III, 1 h].

Le constat

Une fois de plus, deux artistes français seulement se glissent dans la distribution – le chef Bertrand de Billy et Vincent Morell dans le minirĂ´le de Giudice. Le reste est non pas armĂ©nien (signora Martina Biagini nous stipule qu’Ulrica a fait ses Ă©tudes Ă  Erevan mais est Française, dont acte), canadien, russe, anglais et corĂ©en, voire d’origine monĂ©gasque (Thomas Dear revendique sa nationalitĂ© française). En soi, ça n’aurait rien de scandaleux si l’État français ne subventionnait pas autant cette institution. Après tout, depuis le film de Jean-StĂ©phane Bron, la structure utilise sans cesse Mikhail Timoshenko : pourquoi ne pas faire profiter un Français de cet art de la formation ? Ne pas se servir de Bastille ou de Garnier, qui coĂ»te si cher aux contribuables, afin de permettre aux nationaux de s’aguerrir ou de briller est une gabegie culturelle que nous tenons Ă  dĂ©noncer, na.

Le spectacle

Loin des mises en scène extravagantes avec soldats nazis s’enculant pendant Aida, garçons en tutus ou cosmonautes souillant Puccini dans une mĂ©gaboĂ®te en carton (on synthĂ©tise Ă  peine), la rĂ©gie de Gilbert Deflo reprise cette saison fait le minimum. Les dĂ©cors de William Orlandi sont rĂ©duits Ă  un Ă©lĂ©ment symbolique (quatre, pour les quatre lieux diffĂ©rents) : un amphithĂ©Ă¢tre pour le palais, un hĂ©micycle pour la maison de Renato, un portique pour « le lieu de mort » oĂ¹ se trouve la plante magique, etc. Rien de rĂ©pulsif, mais ce niveau d’Ă©pure sent d’autant plus le travail bĂ¢clĂ© que, de mise en scène, point. Les personnages s’ennuient, ne savent que faire de leur corps et de leurs dĂ©placements. Pour mimer l’Ă©motion, ils s’appuient contre un Ă©lĂ©ment scĂ©nique et le caressent. Quand ils ne savent plus comment s’occuper parce que c’est pas eux qui chantent, ils s’endorment – ainsi de Renato pendant l’air dĂ©chirant oĂ¹ la mère rĂ©clame de voir son fils avant d’Ăªtre trucidĂ©e par son Ă©poux. C’est affligeant, d’autant que cette absence de densitĂ© dramatique impacte, inĂ©vitablement, la portĂ©e de l’Å“uvre.

Reflets de masque sur la scène de Bastille. Photo : BF.

La musique

Trois choses.
D’abord, Un ballo in maschera est l’un des opĂ©ras de Giuseppe Verdi les plus plaisants Ă  Ă©couter. Si la finesse d’accompagnement ne rend pas toujours raison du talent du compositeur, la multiplicitĂ© des scènes, la foule d’airs pyrotechniques, l’utilisation d’ensembles efficaces et variĂ©s, la structuration nette en cinq tableaux rĂ©guliers et lisibles, le sens du gimmick et de la mĂ©lodie gourmands, tout concourt au plaisir sans fard du spectateur.
Ensuite, entendre ce classique en direct, dans un opĂ©ra dotĂ© d’un orchestre et d’un chÅ“ur du niveau de Bastille, voilĂ  qui renforce le pĂ©tillement, mĂªme si, parfois, on aimerait, dans notre toute-puissance de spectateur fantasmant, que les contrastes et l’Ă©nergie fussent rendus avec plus de vivacitĂ© par la bande Ă  de Billy. La tonicitĂ© des hommes, la justesse de la phalange et la prĂ©cision des instrumentistes solistes (clarinette) ou seuls Ă  accompagner (harpe) sĂ©duisent.
Enfin, devant la difficultĂ© et la rĂ©pĂ©tition des airs proposĂ©s aux premiers rĂ´les, notamment aux II et III, Un bal masquĂ© exige une distribution sans faille. Piero Pretti, qui sait brillamment gĂ©rer une voix un peu fatiguĂ©e – on la comprend – sur la fin grĂ¢ce Ă  la volontĂ© et au mĂ©tier, et Sondra Radvanovsky, qui sera remplacĂ©e par Anja Harteros en fĂ©vrier (avec augmentation des prix), dĂ©montrent sans ambages qu’ils ont l’Ă©toffe, la voix, le souffle et la technique superlatifs indispensables. Dès lors, comment expliquer que ces chanteurs impressionnent, Ă  dĂ©faut d’Ă©blouir par la beautĂ© de leur voix, mais Ă©meuvent si peu ? AssurĂ©ment, la dĂ©mission de la mise en scène (pas longue Ă  apprendre donc pratique, c’est sĂ»r) et l’absence de travail d’acteur sont fautifs. Face au livret fonctionnel, ridiculement donc plaisamment transposĂ© Ă  Boston pour faire zizir Ă  la censure d’Ă©poque, jamais Gilbert Deflo ne commet l’effort de donner du sens Ă  ce mĂ©lodrame, par exemple en confrontant l’enthousiasme officiel du peuple et la rage des courtisans qui ont pris cher, sans faute d’orthographe, avec ce tyran vicieux que la pièce prĂ©sente comme un brave type. Ou en interrogeant cette notion de « pureté » et du rĂ©current « ciel », ou en besognant la notion d’AmĂ©rique (oĂ¹, aujourd’hui encore, on dĂ©place les critiques que l’on n’oserait point porter sur la France, par exemple pour dĂ©noncer Trump car l’on ne saurait Ă©gratigner notre Saint Cochon de Pharaon Ier de la PensĂ©e Complexe Contre les FĂ©kniouz), ou… Ici, rien. Donc grande performance vocale, et bĂ©ante dĂ©ficience d’Ă©motion : sans drame, reste le mĂ©lo. Dommage.

La conclusion

Un grand opĂ©ra suscitant du plaisir, une interprĂ©tation digne inspirant des brava, des chanteurs Ă  la hauteur justifiant les applauses de rigueur, mais pas de frissons. Disons que l’essentiel y Ă©tait, mais ce qui manquait n’Ă©tait pas superflu.

En attendant Laura Sarubbi et Salvatore Pronesti…


Oui, c’est vrai. Organisateur dĂ©sorganisĂ©, j’avais oubliĂ© mon vrai appareil photo avant le concert de Pascal-Henri Polo. Alors, pour garder trace de ce concert spectaculaire, incluant les deux grandes toccata-et-fugue (la dorienne et le tube), le prĂ©lude 543 et la passacaille-et-fugue, rien xĂ´, on a pris des photos pourries mais hypertypĂ©es avec des smartphones qui firent ce qu’ils purent, avec un « r ». En commençant par la photo chronologique du concert-d’après-NoĂ«l, en continuant par l’image très symbolique sur l’artisss et sa p’tite chĂ©rie assignĂ©e au redoutable poste de tourneuse de page…


… et en terminant par la classique photo technique. Ça ne dit rien de la performance et du brio de ce nĂ©o-Caennais, mais ça signifie que, quand son crowdfunding Ulule sera lancĂ©, on en rereparlera. Na. D’ici lĂ , rendez-vous samedi pour la fin de la trilogie de janvier avec un couple d’Italiens virtuoses prĂªts pour jouer Alain, Widor, Bach et Mendelssohn. EntrĂ©e libre, grand gĂ©ant (pardon, cran gĂ©ant), musiciens zzzzinternationaux aux commandes, voulĂ»mes faire sus mais ne pĂ»mes. Le lot commun, en somme.

« Genesis », Classe de composition, CNSMDP, 19 janvier 2018

Laurent Petitgirard et l’orchestre du CNSMDP, avec Manon Galy en violon solo. Photo : Bertrand Ferrier.

On connaissait Genesis revisited, superbe album de Steve Hackett covérisant ses années de groupe. Cette fois, rien à voir avec le combo de rock progressif : Bruno Coulais, compositeur original, demande à ses élèves de la classe de « composition à l’image » du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, ouf, d’écrire, à six, une partition sur Genesis, film de Claude Nuridsany et Marie Pérennou.

La solitude d’Emma Blanc-Prieur juste avant le premier « pling ». Photo ratĂ©e : BF.

Le projet : sur un film célébrant la nature (la naissance fantasmée ou scientifique de la vie, mais aussi les origines mythiques du récit via le griot Sotigui Kouyate), six étudiants du CNSMDP proposent chacun leur musique pour un bout de 1 h 15’, dans une interprétation remarquable – après un début compliqué – de leurs condisciples dirigés par Laurent Petitgirard.

Sotigui Kouyate dans « Genesis ». Photo (c) Bac Films.

Le rĂ©sultat : bien qu’un peu souillĂ© par la marque du vidĂ©oprojecteur, suppute-t-on, gravĂ© sur l’image de bout en bout, le mĂ©tier des compositeurs paraĂ®t dĂ©jĂ  Ă©vident et remarquable. Certains ont bien pointĂ© la difficultĂ© d’écrire dans la presque-urgence (une enseignante du Conservatoire nous rapportait le cas d’une des six personnes Ă  qui elle demandait de raconter ses vacances de NoĂ«l et qui lui a rĂ©torqué : « Pas de vacances, je composais »), mais tous ont rendu un travail de grande qualitĂ©, alors que chacun n’était pas traitĂ© Ă  la mĂªme enseigne – c’est plus facile d’ouvrir ou de clore un film, faut reconnaĂ®tre. Au-delĂ  des spĂ©cificitĂ©s, on remarque un goĂ»t gĂ©nĂ©ral pour le cĂ©lesta et ses effets aussi faciles qu’efficaces, le piano en monodie et, misère, l’accordĂ©on. Les cordes sont plus souvent valorisĂ©es que les vents (un seul compositeur met en avant la clarinette basse) : la composition Ă  l’image doit supposer, conclut-on, une efficience, donc une consensualitĂ© assez cadrĂ©e.

Laurent Petitgirard, Julien Mazet, Nathan Rollez, Minwhee Lee, David Jorda-Manaut, Stanislav Makovskiy, Pierre David et Bruno Coulais sur la scène de la salle Rémy-Pflimlin du CNSMDP. Photo : BF.

Pour admettre nos prĂ©fĂ©rences, nous proposerons deux catĂ©gories. Hasard ou rĂ©alitĂ© scientifique, la première, qui concerne le mĂ©tier, reconnaĂ®t la clairvoyance du prof qui a attribuĂ© l’ouverture et la fermeture Ă  ses deux Ă©lèves les plus convenables, ce qui n’enlève rien Ă  leur savoir-faire mais le fait passer devant leur personnalitĂ© – peut-Ăªtre une qualitĂ© dans ce genre pour partie fonctionnel. Julien Mazet propose une ouverture assez sĂ»re d’elle pour associer des ensembles orchestraux de gĂ©omĂ©trie diffĂ©rente, alors que la plupart de ses pairs se servent souvent de l’entièretĂ© de l’extraordinaire outil qu’est ce grand orchestre. Pierre David signe une clĂ´ture remarquable dans la variation d’atmosphères. Dans la seconde catĂ©gorie, celle des personnalitĂ©s singulières, on accordera une mĂ©daille d’argent Ă  David Jorda-Manaut qui, sans renoncer Ă  quelques effets superfĂ©tatoires, parvient Ă  Ă©voquer des contrastes dĂ©passant la stricte description iconique (les excellents bruitages intĂ©grĂ©s au film suffisent Ă  cela). Dans notre toute naĂ¯vetĂ©, nous remettons nĂ©anmoins la mĂ©daille d’or Ă  Nathan Rollez, pour son sens des harmonies inattendues, qui remotive sans fard la musique de film en y apposant une patte personnelle laquelle, en stimulant l’écoute, stimule aussi le regard – loin des procĂ©dĂ©s systĂ©matiques permettant aux vedettes du genre d’apposer leur griffe sur un film.

Marie Pérennou, Claude Nuridsany et Bruno Coulais. Photo moche : BF.

En conclusion, une classe visiblement bien coachée, quelques personnalités de compositeur évidentes, un grand outil orchestral et un beau projet à entrée libre applaudi par une salle comble : bref, belle soirée.

Vous repass’rez bien un p’tit Bach ce samedi ?

Un florilège Bach assorti Ă  deux grandes pièces de BrĂ¼hns et Buxtehude, le tout sous les doigts et pieds d’un jeune organiste Ă  dĂ©couvrir, avec entrĂ©e libre, sortie aussi, Ă©cran gĂ©ant pour suivre le concert comme si vous jouxtiez le musicien, et programme papier offert aux quarante premiers visiteurs : peut-Ăªtre une idĂ©e de sortie digne de votre samedi soir ?

Three Billboards outside Ebbing, Pathé Wepler, 17 janvier 2018


Grand film sur la disparition d’un enfant, façon Faute d’amour, ou mĂ©lodrame sirupeux sur un deuil impossible – l’hĂ©roĂ¯ne ne travaille pas pour rien dans une boutique de souvenirs ? Les avis tranchĂ©s s’opposent pour Ă©valuer ce film que les producteurs prĂ©sentent comme l’un des favoris des Golden Globes – argument marketing fragile si l’on n’est pas de ceux pour qui un prix, virtuel ou non, donne du prix. Voici donc ce que nous inspira Three Billboards outside Ebbing, Missouri rĂ©alisĂ© par Martin McDonagh.

Mildred Hayes (Frances Mc Dormand). Photo officielle.

L’histoire

Mildred Hayes (Frances McDormand) enrage car le viol et l’assassinat de sa fille restent impunis. Elle dĂ©cide de profiter de trois panneaux publicitaires, Ă  l’entrĂ©e de la ville, pour interpeler le chef des flics, Bill Willoughby (Woody Harrelson). Les pressions s’accumulent contre cette initiative, d’autant que le policier numĂ©ro un se meurt d’un cancer. Inflexible mais blessĂ©e par les brimades de l’adjoint au chef, Jason Dixon, jouĂ© par Sam Rockwell, et par son ex-mari interprĂ©tĂ© par John Hawkes, Mildred file un mauvais coton, jusqu’à mettre le feu au poste de police… et partir se venger d’un innocent avec Jason, qui a lui-mĂªme mal agi avant de se repentir. Iront-ils jusqu’au bout de leur projet, et sinon quoi ?

Le film

Le projet joue sur les contrastes. Entre de grands paysages et la petitesse d’une ville Ă©touffante. Entre une affaire sordide et des vellĂ©itĂ©s de pastilles drĂ´lichonnes, qu’incarne le personnage pathĂ©tique de la mère du flic violent. Entre la volontĂ© d’une hĂ©roĂ¯ne et la vanitĂ© de son espĂ©rance. Entre la simplicitĂ© du dĂ©roulement et les dissonances entraĂ®nĂ©es par des ellipses temporelles (prolepse et analepse). Entre les personnages stĂ©rĂ©otypĂ©s (la bonne mère tĂªtue, le mĂ©chant ex, le good cop vs le bad cop, la nouvelle nana Ă©cervelĂ©e, etc.) et… et rien, tant Martin McDonagh tient Ă  ce que les acteurs jouent des monolithes, non des Ăªtres de chair Ă©volutifs ou fluents. La camĂ©ra oscille donc entre champ-contrechamp banal, plans larges rendant hommage au dĂ©cor naturel et plans serrĂ©s pour mimer la pression qui se resserre sur le personnage et le fait, parfois, exploser.
Le scĂ©nario, sĂ©rieux et sans fantaisie, exploite posĂ©ment les ingrĂ©dients liminaires (le scandale dans une petite ville), montrant comment nous nous construisons autour d’élĂ©ments qui nous cristallisent, nous sĂ©dimentent et nous contraignent Ă  jouer le personnage que nous nous sommes inventĂ©s. L’exception constituĂ©e par le flic violent transformĂ© par la lettre posthume de son ancien patron et par sa semi-crĂ©mation, est plus liĂ©e Ă  l’envie d’ouvrir une fin ouverte et positive qu’à une originalitĂ© dans un ocĂ©an de platitudes plus souvent sucrĂ©es que corrosives – ah ! le pauvre Red Welby (Caleb Landry Jones) se retrouvant par hasard dans la mĂªme chambre d’hĂ´pital que son bourreau et lui servant un verre de jus d’orange, comme c’est Ă©mouvant !

Mildred Hayes (Frances McDormand) et Bill Willoughby (Woody Harrelson). Photo officielle.

Les amateurs de radicalitĂ© passeront donc leur chemin, tant le portrait de la topique Mère courage, capable de presque tout pour sa famille, s’échoue en chemin (l’engrenage dans lequel elle semble engagĂ©e se dissout sur le happy end final, dissipant ainsi le fumet prometteur de tragĂ©die). Ce choix de dĂ©samorcer systĂ©matiquement, après quelques soubresauts, les minuteurs pourtant fixĂ©s sur les bombes humaines – ha, ha, je parle en parabole, moi aussi – serait, n’en doutons pas, moins escagassant si une horripilante musique doucereuse (Carter Burwell) ne souillait pas l’image par sa mollesse digne d’un sycophante mollichon. AnnoncĂ© par un tube fredonnĂ© par la Fleming, le style contemplatif de la partition additionnelle la fige dans un fond de sauce hĂ©rissant et jamais capable de nous emporter comme pouvait le faire, dans une veine pas si Ă©loignĂ©e, Pat Metheny dĂ©corant A map of the World en 2000. Ajoutons que le sous-titrage est honteux, Ă  la hauteur de la traduction du titre, pourtant joli en anglais et tellement rĂ©ducteur en VF. Mais voilĂ , dans l’Hexagone, on ne casse plus les couilles, on enquiquine ; et, de raccourcis approximatifs en euphĂ©mismes inappropriĂ©s, ces petites lignes blanches frisottant le faux sens Ă  plusieurs reprises ne cessent de rajouter du sucrĂ© Ă©cÅ“urant dans un film qui n’en demandait pas tant.

La conclusion

Three Billboards semble soucieux de mĂ©nager la chèvre (rage devant une police inefficace, mĂªme si c’est pas sa faute) et le chou (surtout pas d’éloge de la vengeance perso). Les meilleurs moments rejoignent l’animal et le lĂ©gume, par exemple quand le rĂ©alisateur tente de mettre en scène les conflits de petit lieu clos sur lui-mĂªme ; mais les personnages clichĂ©s, tel Abercrombie (Clarke Peters en vieux flic sage, ersatz de Morgan Freeman) et l’excessif souci de lisibilitĂ© du propos font plutĂ´t pencher la balance annoncĂ©e au dĂ©but du cĂ´tĂ© du mĂ©lodrame sirupeux, oĂ¹ le suicide par balle se mĂ©taphorise par la noyade d’un nounours. L’image lĂ©chĂ©e ou habilement salie dĂ©ploie ainsi un film digne, pas inintĂ©ressant, pas vraiment ennuyeux malgrĂ© des cucuteries Ă©vitables (le revival platissime de la dernière scène avec la fistonne vivante), mais pas non plus, Ă  notre goĂ»t, assez crĂ©atif ou vigoureux pour rendre justice d’un pitch prometteur (une femme, seule et dĂ©cidĂ©e, contre un village et un crime parfait).

JSB approche !

Vous ne le connaissez sans doute pas. Pourtant, Pascal-Henri Polo est un de ces jeunes virtuoses rĂ©solument originaux qui, tout en n’ayant pas la carrière toute tracĂ©e des futurs gendres parfaits et mignons tout pleins, secouent les orgues avec un talent et un art rĂ©solument personnels. Au programme spectaculaire de ce « concert des 3B », Bach, BrĂ¼hns et Buxtehude, un florilège Bach dont la toccata la plus cĂ©lèbre du monde et le plus beau quart d’heure jamais Ă©crit pour le roi des instruments : la passacaille et plus BWV582.
Oubliez le froid et la pluie de janvier. Profitez de la beautĂ©. EntrĂ©e libre et, inch’Allalalalah, Ă©cran gĂ©ant avec vidĂ©aste dĂ©diĂ©e. Pour rejoindre l’Ă©vĂ©nement FB, c’est ici.

Flore Vesco a beaucoup de goût

HĂ¢te de lire ce que griffonne cette petite Flore : son goĂ»t semble sĂ»r et certain, et j’aime dĂ©jĂ  beaucoup son Å“uvre. Au moins cet article.

« Les Reines », Manufacture des Œillets, 12 janvier 2018

Inoffensif et fumeux, le nouveau spectacle de Normand Chaurette ?

Ă€ quoi pensent les femmes ? Normand Chaurette pose la rĂ©ponse en donnant la parole aux reines qui hantent Richard III de Shakespeare. Celles-ci quittent le rĂ´le dâ€™Ăªtres sans dĂ©fense, celui que Bill leur aurait attribuĂ© (#balancetonporc), pour prendre tout l’espace dans cette sorte d’alternative version narrant la lutte entre Édouard mourant et Richard III, cĂ´tĂ© cĂ©nacle des femmes.


De quoi s’agit-il ?
Y a Élisabeth (Anne Le Guernec), la reine, la vraie, qui n’est plus reine que pour quelques heures : son Ă©poux le roi agonise. Y a Isabelle et Anne Warwick (jolie Pauline Huruguen et omniprĂ©sente Marion Malenfant), clairement lĂ  pour prendre le pouvoir en s’appuyant sur leurs mecs, leurs mensonges (« j’ai douze ans ») et leur sens du sacrifice des autres, type bĂ©bĂ©s ou concurrents – spoilons, avec deux « s », ça rĂ©ussira Ă  Anne. Y a la duchesse d’York (Sophie Daull), rĂ©putĂ©e pĂ©tĂ©e du casque – elle a un bandage sur la tĂªte, c’est dire –, qui impose mutisme Ă  qui elle veut. Y a Marguerite d’Anjou (formidable Laurence Roy), running gag triste, toujours sur le dĂ©part et toujours lĂ , qu’elle parte pour la Russie ou la Chine. Et y a Anne Dexter (BĂ©nĂ©dicte Choisnet), la sÅ“ur, dont on a coupĂ© les mains et qui est rĂ©putĂ©e muette – si on l’entend, c’est le fruit un peu pourri de notre imagination.

Bénédicte Choisnet (Anne Dexter). Photo : Bertrand Ferrier.

Comment ça se passe ? Dans le nouveau Centre Dramatique National d’Ivry, rĂ©novĂ© par l’architecte Paul Ravaux, la grande salle se prĂ©sente dans une configuration « bifrontale ». En clair, imaginez un catwalk qui tient lieu de scène. De part et d’autre, des rangĂ©es de spectateurs. Derrière chaque rangĂ©e de spectateurs, une tribune oĂ¹ les acteurs peuvent se mouvoir. ThĂ©Ă¢tre contemporain oblige, pas de dĂ©cor hormis un indĂ©trĂ´nable siège, des personnages qui circulent parfois en patins Ă  roulettes en dĂ©pit de costumes qui n’hĂ©sitent pas Ă  « faire d’époque », avec robes souvent dĂ©colletĂ©es, collerettes rĂ©alisĂ©es par les lycĂ©ennes stagiaires et couronne de Barbie marquant le pouvoir. Quelques accessoires meublent l’espace : ainsi, un globe-coffre encombrant symbolise l’impossibilitĂ© du voyage, et deux poupons dans des vases clos reprĂ©sentent les enfants d’Elisabeth.

Marion Malenfant (Anne Warwick), un extrait, avec les patins et les deux bébés en bocal. Photo : Bertrand Ferrier.

Et c’est bien ? Admettons-le, pour encaisser ces cent cinq minutes de spectacle, il faut passer outre les stĂ©rĂ©otypes censĂ©s faire moderne. Par exemple ? Mix’n’match d’époque, surjeu de certaines actrices, bande-son plus souvent consternante que banale (oh, la chanson liminaire ! oh !), tunnels de rĂ©fĂ©renciation (par ex. on attend la mort du roi comme la venue de Godot ou le dĂ©cès du Roi qui se meurt), association entre des passages plutĂ´t obscurs et des redondances vaines (trois coups de cloche, et une actrice de dire « tiens, il est trois heures » ; ou « le brouillard a envahi Londres », et pschitt, un coup de machine Ă  fumĂ©e). Passer outre est nĂ©anmoins une bonne idĂ©e car la pièce de Normand Chaurette joue sur l’indĂ©cision, ce qui stimule. Cet affrontement navrant de femmes passionnĂ©es par le pouvoir, « mĂªme pour dix secondes », rappelle-t-il que les femmes sont des hommes comme les hommes, les pauvres crĂ©atures, ou que l’égalitĂ© des sexes n’est pas un antidote Ă  notre dĂ©sir, aussi ontologique que sexuel, de pouvoir ? Ces scènes d’émotion (la passation de couronne, les dĂ©parts impossibles) pointent-elles que l’humain batifole mĂªme dans le plus sombre d’entre nous, ou que la mĂ©canique Ă©gotiste plaquĂ©e sur du vivant l’emporte Ă  tous les coups sur ceux qui montrent de touchantes faiblesses ? Ces lumières au cordeau d’Yves Collet et de LĂ©o Garnier, qui crĂ©ent l’espace scĂ©nique (Dominique Lerminier, le directeur technique, Ă©tait Ă©mu en pensant que toutes les ressources de la rĂ©gie Ă©taient sollicitĂ©es pour cette reprĂ©sentation – « ça fait un très joli schĂ©ma sur l’écran », confiait-il, touchĂ© comme seul un technicien artiste peut l’Ăªtre, Ă  l’issue de la première), Ă©clairent-elles la noirceur des Ă¢mes ou sont-elles permises par ces desseins obscurs qui nous animent (il faut la nuit pour voir la lumière) ?

Lumières donc décor (en un mot) des « Reines »

En conclusion : oui, il est bon de se laisser bousculer par les clichĂ©s qui maculent le spectacle, et de presque-oublier les billevesĂ©es aussi creuses que pseudo-poĂ©tiques dĂ©versĂ©es par une actrice dans le dossier de prĂ©sentation – la langue du dramaturge y est dĂ©crite comme « une sorte de venin toxique (sic) qui attaque les chairs, pĂ©trifie le souffle, fermente le vivant dans un jus de lune noire », bon sang, mais ferme-la physiquement et Ă  tout jamais. Si on parvient Ă  ne retenir ces excroissances potentiellement disqualifiantes que comme des dĂ©fauts bĂ©nins car consubstantiels d’un certain thĂ©Ă¢tre contemporain, on sort des Reines, si l’on peut dire, avec le plaisir d’avoir, prĂ©cisĂ©ment, Ă©tĂ© « sorti de sa zone de confort » pour voir surgir, çà et lĂ , de beaux moments de thĂ©Ă¢tre et des interrogations qui rĂ©sonnent longtemps après l’extinction des derniers feux. Non, l’effort Ă  fournir n’est pas mince, car, Ă  notre sens, en dĂ©pit de la performance technique des actrices et de la performance artistique de Laurence Roy, certaines caractĂ©ristiques de la reprĂ©sentation peuvent, Ă  bon droit, hĂ©risser ; mais tenir (les Reines, Ă´ facĂ©tie quand tu nous tiens ! – si, tenir les r… bref,) est, in fine, un exercice bien rĂ©compensĂ©.
Rens. : ici.

En attendant Pascal-Henri Polo…

La photo n’est pas bonne, mais on peut y voir le bonheur en personne et la douceur d’un soir : la reine Isenmann chante non pas Goldmann mais Purcell. Photo moche : Bertrand Ferrier.

MĂªme quand tu organises les concerts et que tu es censĂ© connaĂ®tre au moins une partie des artistes, c’est toujours un plaisir d’Ăªtre impressionnĂ© par ces humains qui font, malgrĂ© que l’on en ait, des trucs improbables et beaux. Devant un public important (on n’avait pas prĂ©vu assez de programmes papier, c’est dire), la soprano-chef Emmanuelle Isenmann et l’organiste-improvisateur-compositeur Olivier Willemin ont dĂ©valĂ© la route qui conduit des mĂ©lodies sĂ©farades et d’Hildegarde von Bingen jusqu’Ă  Olivier Messiaen.

Olivier Willemin. Photo faite vite fait pour pas trop ennuyer l’artiss en plein concert : Bertrand Ferrier.

La pertinence des improvisations, de l’ABA liminaire au brillant exercice de style final, la finesse des interprĂ©tations d’Emmanuelle Isenmann, soucieuse de trouver de la musique lĂ  oĂ¹ d’autres se contentent de faire entendre des cadences consonantes, la qualitĂ© d’un programme de quinze titres variĂ©s et brefs ont stupĂ©fiĂ© un public oĂ¹ curieux, aficionados et vedettes de la musique d’Ă©glise se mĂ©langeaient avec cette simplicitĂ© des gens apparemment heureux. MalgrĂ© le talent des musiciens, tout cela aurait Ă©tĂ© moins bien valorisĂ© sans l’aide de la cadreuse, assistante au montage donc au dĂ©montage technique, qui a aidĂ© Ă  prendre les bonnes dĂ©cisions et a fait vivre de près le concert aux spectateurs, attisant leur enthousiasme par ses options pertinentes.

La caméra basique mais fonctionnelle du festival, manipulée avec subtilité, autant que faire se peut, par Rozenn Douerin.

Bref, quel concert Ă©mouvant, tenu avec passion par Emmanuelle et offert en hommage posthume Ă  Pierre Pincemaille, d’autant que ce gig fut donnĂ© malgrĂ© les tensions qui secouent autant Saint-AndrĂ© de l’Europe que le festival. L’espoir, c’est que moult vous soyez Ă  venir applaudir un jeune talent non-conformiste qui vous propose, ce samedi 20 janvier, d’entendre les plus grandes pièces de Johann Sebastian Bach. Pascal-Henri Polo jouera notamment les plus belles Toccata et la grande Passacaille. OK, c’est pas une superstar, mais, comme nous non plus, on a pensĂ© que c’Ă©tait une raison de plus de l’inviter Ă  prouver son talent. On a tellement hĂ¢te d’y Ăªtre que l’on voulait quand mĂªme Ă©crire ce petit post pour ne pas garder trace du grand concert Isenmann – Willemin QUE dans nos cÅ“urs.

Emmanuelle Isenmann et son double. Vidéo live : Rozenn Douerin. Horloge locale mais heure indéfendable. Photo : Bertrand Ferrier.