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David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil), l’intégrale

Détail de la première de couverture

C’est un livre emmené au off d’Avignon pour agiter les méninges entre

  • tractage,
  • happening et
  • représentation.

Une enquête aux frontières de plusieurs sujets captivants : l’usage occidental des stupéfiants, les questions d’exotisme – d’authenticité – de décolonisation – de marchandisation de l’autre, la problématique des « thérapies alternatives » et des limites de la médecine, la diversité des états de conscience, l’emprise – sectaire ou non – et les dérives de ceux qui affirment lutter contre ce phénomène, le rôle de l’anthropologie et de l’anthropologue dans la construction d’un regard sur la société française et dite « autochtone », etc. dont nous avons commencé la lecture publique sur ce site le 5 août 2026. Voici désormais rassemblés en un post les onze épisodes de cette traversée trouble mais souvent fort stimulante (haha), racontée par David Dupuis dans L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychédélique (Le Seuil, « La couleur des idées », 2026).


1.
Les préliminaires

De quoi l’ayahuasca est-elle le nom, en Europe ? Cette plante hallucinatoire attire en Amazonie de plus en plus d’Européens dans ses rets.

  • Signe d’un malaise social grave et généralisé ?
  • Expression presque extrême d’un vide intérieur que seule peut remplir une expédition expérimentale ?
  • Objet marketing habilement développé par les autochtones et ceux qui exploitent l’imagerie fantasmagorique de hashtags tels que
    • « sagesse ancestrale »,
    • « retour à la vérité naturelle »,
    • « reconnexion avec un monde des esprits oublié fors l’Amazonie » ?
  • Ou manipulation mentale destinée à des esprits faibles, un peu paumés, qu’une « emprise mentale », concept fourre-tout et contesté par David Dupuis, permettrait de manipuler de manière très profitable, économiquement et humainement ?

Avec son livre, David Dupuis propose

  • une expérience,
  • une enquête et
  • une critique

visant à cerner

  • les enjeux,
  • la réalité et
  • les limites

d’une anthropologie d’un phénomène au croisement entre

  • spiritualité,
  • psychologie et
  • recherche d’ailleurs forcément au pluriel.

Son livre s’ouvre par l’exemple : en anthropologie participante, l’enquêteur doit se (p)lier aux processus qu’il observe. Aussi le prologue est-il consacré à « la plante qui fait voir » et qu’il expérimente, dans ce chapitre, au « centre Takiwasi », Takiwasi signifiant en quechua comme chacun ou presque sait « la maison qui chante ». Ici, sous la direction du « docteur Jacques Mabit, président exécutif », l’on

  • « traite les problèmes de toxicomanie » et de « stress post-traumatique »,
  • promeut des recherches « en médecines traditionnelles » et
  • vend, entre autres, des « retraites avec plantes maîtresses » visant à « guérir des blessures émotionnelles et psychologiques » et à « réaliser un travail d’introspection et de développement personnel ».

Il est connu que tout l’monde s’aime, mais pas pareil. Dès 2005, la Miviludes a alerté au sujet de cette entreprise contre les « pratiques chamaniques à la validité thérapeutique contestable » qui « conjuguent risque d’escroquerie et danger réel pour la santé physique et mentale de ceux qui s’y prêtent » (voir ici, pp. 47 sqq), on y reviendra.
De son côté, Jacques Mabit, qui attendait sans doute un panégyrique monolithique en échange de sa bonne volonté devant les demandes de David Dupuis, s’est senti trahi par l’auteur. En mai 2022, il s’est donc fendu d’un long article, tout à fait intéressant, pour dénoncer le doctorat dont est issu L’Épreuve de l’invisible. Dans ce travail universitaire, il voit un « procès instruit à charge » témoignant d’une « unilatéralité grotesque ». Pour lui, la thèse de David Dupuis se contente d’aligner les preuves d’une « posture de dénigrement

  • systématique,
  • rationaliste,
  • positiviste,
  • progressiste et
  • laïciste »,

fermez le ban. Pour lui, ce texte synthétise ce qui est devenu « l’unique travail de terrain et le fonds de commerce » du néo-docteur. On retrouvera avec profit son plaidoyer virulent ici.
C’est dans ce contexte bouillonnant d’accusations et de sentiment de traîtrise réciproques que pousse la question de l’ayahuasca.

  • Même si – Jacques Mabit le lui reprochera – David Dupuis n’a pas autant ingurgité d’ayahuasca qu’il conviendrait pour compléter une cure,
  • même s’il a testé – Jacques Mabit lui en fera itou grief – le produit dans d’autres usines à touristes férus de « médecine traditionnelle », ce qui l’amènera à interroger l’approche jusque-là très louangée du French doctor,
  • même s’il a assisté – Jacques Mabit le lui a accordé mais semblera se reprocher ce qu’il appelle un « privilège », rien que ça – à des séances de sirotage d’ayahuasca sans lui-même absorber le breuvage,

l’anthropologue commence par raconter comment il a vécu son expérimentation du produit (le « quand » est peu clair, ses enquêtes de terrain ne semblant pas toujours avoir été linéaires et l’auteur est étonnamment discret sur ces cahots). Car, par le mildiou et le diable, comment cela se passe-t-il concrètement ? Voilà ce que nous découvrirons dès la prochaine notule à ce sujet. À suivre ou à découvrir en lisant le livre en question ! Oh, certes, ce cut n’est pas encore le cliffhanger de la saison mais, en ajoutant

  • drogue,
  • soupçon de sectitude, et
  • polémiques étatiques,

l’on fit ce que l’on put, sans faute d’orthographe, pour obtenir un maximum de clics déçus qui ne nous rapporteront rien mais trouveront peut-être satisfaction dans une prochaine publication… (En vrai, ici, tout est gratuit, aucun cookie ne fiche personne, on partage juste

  • des rencontres,
  • des émotions,
  • des curiosités,
  • des brava et
  • des questions.

C’est pas si pire, je crois.)

 

*

2.
La dégustation

Attention, on est parti pour une première séance d’ingestion d’ayahuasca. Ça se passe dans la jungle péruvienne. Le rôle du chaman-prêtre est tenu par un French doctor, Jacques Mabit, évoqué dans le post précédent et qui, dans la cabane destinée à la cérémonie, est surplombé par des icônes du Christ, de la Vierge Marie et de saint Michel. Un prêtre catholique dédié à Takiwasi, comme quoi on ne manque pas tant de prêtres que ça, marmonne. D’autres « officiants » et d’autres « outils rituels » sont présents. Des règles sont édictées, plus ou moins sous forme de conseils, comme

  • vomir dans les seaux prévus à cet effet,
  • ne pas communiquer avec les petits camarades,
  • « formuler une intention » avant de boire la potion magique, et
  • demander l’autorisation si l’on souhaite aller aux toilettes.

(On synthétise, mais il faut bien : on en est à la page 11 et ceci est déjà la deuxième notule sur le sujet.) Pour mettre l’ambiance, il y a

  • de l’encens,
  • du sel,
  • de l’eau bénite et
  • des gestes qui se répètent pour « fermer lentement le cercle rituel ».

Des chants s’élèvent. Le maître

  • s’oint,
  • souffle du tabac et
  • invite les intéressés à siroter « le breuvage »,

lui-même finissant par ingurgiter une bolée à son tour pendant que « son épouse souffle du tabac sur son corps et lui enduit le dos d’huiles parfumées ». Ensuite,

  • noir et silence,
  • chants et tabac,
  • eau de Cologne et mélopées.

Disparition du temps, raconte également l’auteur. Nausée. Hallucinations bigarrées. Fragments. Spécularité de la pensée qui s’observe. Tachycardie. Effondrement. Obligation de se rasseoir. Brouillage de la frontière « entre corps et esprit », surtout pendant les vomissements. Le chaman agite basilic et maraca devant ses patients, puis offre une nouvelle tournée d’ayahuasca. Ne souhaitant pas passer pour le mauvais bougre, l’auteur accepte d’aller chercher la petite sœur. Lui apparaissent

  • des visages familiers,
  • un serpent,
  • des « yeux insondables » et
  • une « fatigue tranquille ».

Puis le langage anthropologique reprend le dessus. Les échanges se traduisent par une expérience « qui s’était tissée d’un langage commun » (page 28, il évoquera des synchronicités « tissées de rencontres », page 103, plus fort, « d’une véritable écologie de l’expérience [« coconstruite »] où se tressent cadres culturels, relations sociales, états affectifs et dynamiques pharmacologiques », etc.), l’idiolecte universitaro-textile oscillant entre la volonté de rendre concret un ressenti invisible et l’orgasme du chercheur quand il chope un joli syntagme qui fait chercheur.
Après ce prologue, le premier  chapitre joue les défriseurs en offrant une analepse donc en nous propulsant « trois jours plus tôt ». On se retrouve avec l’auteur à Tarapoto. On découvre son intérêt pour une « expérience visionnaire » qui serait « travaillée par des circulations globales » (en gros : du chamanisme pratiqué par un scientifique occidental). À Takiwasi,

  • « le médical,
  • le religieux et
  • le rituel

ne sont pas cloisonnés ». C’est aussi ce qui attire des Européens, « majoritairement francophones, issus des classes moyennes et supérieures » et souhaitant « rencontrer la plante ». Celle-ci est personnalisée, formant manière de repère pour un « voyage vers le monde invisible » qui participe à une « économie contemporaine du salut où

  • la guérison,
  • la quête spirituelle,
  • l’engagement écologique et
  • la formation professionnelle

s’entrecroisent ». Parmi les participants venus au Pérou,

  • une psychothérapeute quasi quinqua toujours en vie malgré cinq accidents,
  • un cadre trentenaire lassé de ses « états dépressifs »,
  • une même pas vingtenaire alternant anorexie et boulimie.

Plusieurs expriment leurs désillusions tant médicales que psychothérapeutiques, mais l’espoir d’une « renaissance » porté par « un intérêt croissant pour l’animisme et le chamanisme » perce çà et là.

  • Éthique (« les peuples premiers ont préservé la forêt amazonienne »),
  • politique (« nous, on a tout détruit, en Europe ») et
  • mystique (« je viens comprendre comment on peut communiquer avec les esprits de la nature »)

se mêlent et rejoignent un « horizon culturel commun » que l’auteur désigne comme celui des « mobilités spirituelles ». Au cœur de cette curiosité attisée avec opiniâtreté par les tenanciers du business, un « imaginaire primitiviste qui érige les sociétés autochtones en contre-modèle d’un Occident perçu comme en perte de sens ».
Dans cette perspective, « les plantes psychotropes sont investies comme médiatrices d’un savoir thérapeutique et spirituel ancestral », la demande du riche Occidental transformant radicalement la nature des us autochtones afin de les faire coïncider avec son désir. Le mythe du bon sauvage connecté à la nature et dont l’Occidental peut se rapprocher grâce à une tisane qui secoue dévoile « un support de projections » typique de chez nous, qui permet de rêver « se guérir » mais aussi « réparer une civilisation jugée dévoyée » grâce à l’Autre.
David Dupuis montre sommairement mais utilement comment « l’essor de centres chamaniques » nourrit et aggrave la marchandisation de la figure de l’indianité, jusque dans le changement des mots : les touristes et clients des centres sont plus volontiers étiquetés « pèlerins ». Dans leur diversité, ils viennent en pèlerinage pour rencontrer un « ailleurs investi d’une puissance de présence, un lieu où quelque chose peut

  • se manifester,
  • répondre ou
  • se dérober ».

De même, l’ayahuasca peine à trouver une épithète, « hallucinogène » ou « psychédélique » étant peu valorisés, euphémisme. En conséquence, on parle plus volontiers de « la plante » tout court, dont on gomme « l’ambivalence dans les pratiques autochtones » où elle est perçue « non seulement comme guérisseuse mais aussi comme potentiellement dangereuse ». Le célèbre philosophe de l’anthropologie sociétale ne chantait-il pas :

 

il y a des ombres dans « je t’aime », pas que de l’amour, pas que ça ?

 

*

3.
L’induction

Souvent cantonnées

  • à l’austérité,
  • à l’ennui ou
  • au flonflon des évidences sinon des camemberts en plastique,

certaines sciences humaines assument ou devraient assumer leur parenté avec la magie et l’optique. En effet, pour leurs lecteurs, les travaux de sociologie et d’anthropologie ont ceci de jouissif que, bien menés, ils rendent

  • signifiant l’insignifiant,
  • intéressant le banal et
  • ample l’étriqué.

David Dupuis semble animé par cette conviction puisqu’il aspire à transformer un phénomène vulgaire – des Blancs qui vont soigner leurs tristesses en allant prendre de la drogue typiquement locale loin de chez eux, mais si possible chez un docteur blanc quand même – en un miroir que notre civilisation se prend devant elle alors qu’elle pensait impunément se promener le long d’un chemin. Pour lui, le désir d’ayahuasca, dont la consommation n’est aucunement agréable (ce qui la rend sans doute plus désirable pour ses adeptes, dans la mesure où elle exclut le plaisir coupable – forcément coupable – du stupéfiant et voit dès lors, dans la substance, un remède d’autant plus efficace qu’il est dégueulasse) est le résultat d’une « construction issue de l’entrecroisement

  • d’imaginaires globaux,
  • de dynamiques marchandes et
  • de transmissions locales » mais biaisées pour être davantage marchandisables.

Dans l’imaginaire des participants à la cérémonie,

  • la consommation d’un hallucinogène serait une rédemption face au méchant Occident,
  • l’usage de la plante une réponse aux thérapeutiques chimiques qui nous polluent sans nous guérir, et
  • le recours à l’ayahuasca la reconstruction d’une figure maternelle donc protectrice – même dans un monde réputé patriarcal – qui aurait déserté notre société européenne.

En témoigne le groupe de parole qui suit la soirée d’ingestion de la potion magique et, visiblement, dégueulasse. David Dupuis y décèle la « naissance d’un langage commun qui vient recouvrir le désordre de la veille » contrôlée par le French doctor qui préside l’entreprise thérapeutique et construit « une grammaire interprétative d’inspiration psychologique » où « la vision est convertie en symptôme puis en levier thérapeutique ». L’anthropologue veille à rappeler que « le corps vulnérable [des participants] devient aussi le lieu où se réfléchit le corps social ». Dans son récit, flotte voire pèse sur le récit le soupçon fomenté a posteriori que ces expériences stupéfiantes participent à un « dispositif de purification d’une pollution pathogène ». En gros, si je vais mal, c’est que « l’agentivité » d’une entité maléfique a pris possession de moi ; mais celle-ci n’est peut-être pas unique, elle peut très bien être le fruit de plusieurs mal-êtres et d’une collectivité radioactive.
La notion d’infestation implique une dimension morale qui vise à lutter contre la « possession » des participants. Nous sommes infestés par le Mauvais (terme générique choisi par mes soins et non employé dans l’ouvrage afin de synthétiser d’autres appellations diverses), aux formes multiples comme les

  • entités malveillantes,
  • carrément démons, ou
  • conséquences d’actes de sorcellerie diligentés par autrui.

Pour lutter contre ce Mauvais, « la diète » entendue comme « un ensemble de restrictions

  • alimentaires,
  • sexuelles et
  • relationnelles »

s’impose. Par exemple, plus de sel car il faut « ouvrir le corps énergétique ». Très peu à grailler. Rien à faire. Juste à être. Seul. Pendant quatre jours. En presque pleine Amazonie. Tant qu’il en reste. Un mot d’ordre : « Il faut nettoyer. »
Pour cela, peu de place à l’improvisation. Les groupes de parole relatés par David Dupuis témoignent, selon le point de vue, d’une police de la pensée ou du souci des participants
de bien

  • parler,
  • interpréter,
  • se comporter physiquement et verbalement,

c’est-à-dire de faire tout « les mains tendues vers le maître », eût chanté le philosophe Jean-Jacques Goldman dans « Quelque chose de bizarre », un traité de première importance. En effet, selon la doxa locale, au Mauvais intérieur s’oppose le Bon mystérieux que l’on ne peut atteindre qu’en se conformant à un mode de fonctionnement qui nous échappe partant que l’on doit s’approprier en suivant les

  • instructions,
  • suggestions et
  • sous-entendus du maître de céans.

Par conséquent, David Dupuis finit par poser la question vitale : quand nous consommons la potion censée nous connecter à l’invisible, « voyons-nous ce que l’ayahuasca révèle ou ce que l’on nous apprend à voir ? »
On, dans « ce qu’on nous apprend à voir », c’est Jacques Mabit, le French doctor du village de vacances stupéfiantes. Lequel a accueilli l’anthropologue sans que celui-ci de ne se masque et, on l’a mentionné, s’est senti trahi en lisant la thèse dont L’Épreuve de l’invisible est issu. Peut-être parce que David Dupuis n’a pas totalement succombé à son emprise. Peut-être aussi parce que l’insolent a décidé de voir comment ça se passait chez la concurrence. Ce qu’il s’apprête à faire dans les pages suivantes… mais parlons-en dans une prochaine notule, voulez-vous ?

 

*

4.
La narration

  • Route défoncée,
  • pirogue,
  • sentier hostile et pas toujours net :

elle est dure, la voie qui mène à l’ayahuasca, dont

  • les effets,
  • le fonctionnement social,
  • la marchandisation et
  • l’effet miroir qu’elle a sur la manière dont de plus en plus d’Occidentaux accueillent leur mal-être personnel et collectif

sont l’objet du livre de David Dupuis. Car, après une première expérience au « centre Takawasi », l’auteur a décidé de tester le breuvage au « centre Situlli ». En effet, le protocole accompagnant la dégustation de cette décoction repensée pour des Européens plus ou moins mal dans leur peau et leur tête n’est pas uniforme. Aussi se pose une question : les effets objectifs et subjectifs de l’ayahuasca sont-ils les mêmes si le cadre géographique et organisationnel de l’ingestion diffère ? Sans

  • consigne,
  • conseil ou
  • mise en scène (hormis la coiffe à plumes du cérémoniaire et le lieu excentré où se tient la dégustation),

le participant ingurgite la tisane. Se fait percer de lumière. De « petits êtres

  • phosphorescents »,
  • « insectoïdes » et
  • « translucides »

lui apparaissent, le greffent puis s’évanouissent quand un autre participant se met à crier et à convulser. On trempe le malade, on chante, et « les visions reprennent ».

  • Une femme mystérieuse,
  • un décor d’adolescence,
  • des violons puis
  • du rien.

Le lendemain, en décryptant sa démarche, le cérémoniaire se défend de tout objectif de purification. Dans sa démarche, il ne s’agit que d’être en contact avec la plante car « ce sont les plantes qui enseignent » alors que le rôle du guérisseur est « juste (…) que tout se passe bien ». La perspective moins dirigiste adoptée à Situlli ouvre davantage de possibles à l’imagination. Selon les mots de David Dupuis, ici, « d’autres grammaires de l’invisible circulent ».
Une conclusion s’impose : autant de manières de donner à boire la décoction à vocation psychédélique, autant de manières de projeter sur ces séances « une forme sensible suscitée par nos attentes », comme « une interface où l’altérité se configure à partir de l’univers symbolique du sujet ». Le protocole guide ce que l’enquêteur qualifie d’expérience « visionnaire » au sens où se met en place « une configuration sensorielle et cognitive composite où

  • perception,
  • imagination,
  • émotion et
  • mémoire

s’entrelacent dans un même mouvement d’élaboration ».
Bien sûr, le moment où le ressenti devient récit, c’est-à-dire où il « transforme l’expérience en matériau », n’est pas seulement orientée selon le récit préparatoire formulé – ou non – par le maître de cérémonie. La bascule commuant le vécu en langage et en diégèse est ancrée dans les « récits et références » préalablement ingurgités par les « pèlerins ». Il n’en demeure pas moins que des « motifs récurrents de l’expérience visionnaire » se détachent.
Cette communauté narrative est sans doute liée à des « dynamiques pharmacologiques », admet David Dupuis. En gros, une même substance produit peu ou prou les mêmes effets. Toutefois, l’explication est un peu courte dans la mesure où la DMT, substance active de l’ayahuasca, n’est pas utilisée de la même manière par tous les cérémoniaires :

  • le taux peut varier,
  • la DMT peut être mélangée à d’autres substances tirées d’autres plantes médicinales, et
  • il n’est même pas évident que la DMT soit consubstantielle aux « rituels visionnaires ».

Ce qui déclencherait la vision serait moins l’ayahuasca spécifiquement que sa capacité à susciter « un motif généré par la dynamique propre des réseaux neuronaux », lesquels sont à peu près les mêmes pour chaque humain – d’où la proximité des motifs peuplant les « visions » des participants. Par exemple, comme l’homme a longtemps été élevé dans la peur des serpents, beaucoup d’expérimentateurs relatent avoir vu des serpents généralement terrifiants. Le recours à des figures structurant notre imaginaire permet à la fois de raconter l’irracontable… et de l’écraser sur des schémas prédéfinis ou une iconographie établie. Plus encore, d’un point de vue psychanalytique, la « vision » procèderait d’une symbolisation de dynamiques inconscientes, manifestées sous les « formes symboliques collectives, inscrites dans une mémoire partagée de l’humanité » et connues comme des « archétypes transculturels ».
Pour autant, cette intellectualisation du processus n’étouffe pas la foi selon laquelle « les figures perçues sous ayahuasca ne sont pas produites par l’esprit du sujet mais des entités autonomes véritablement rencontrées ». Dans cette perspective, il ne s’agit pas d’hallucinations mais de perceptions des « figures de l’invisible ». David Dupuis ne rejette pas complètement cette croyance bien qu’il en doute fortement puisque les « visions » sont souvent décrites selon leur « apparence familière », qu’elle soit

  • « animale,
  • humaine ou
  • mythologique ».

Si l’hypothèse d’une schématisation liée à l’impossibilité de dire autrement qu’en rapprochant le ressenti avec des figures connues, l’anthropologue estime qu’il est probable que, a minima, les « visions » « ne sont pas simplement rencontrées mais coproduites par le sujet ». Certes, sur le moment, le « visionneur » peut avoir un sentiment de réalité devant ce qu’il perçoit, de sorte qu’il est convaincu que la « vision » existe bel et bien – et, en un sens, elle existe… en tant que vision. A posteriori, il est raisonnable d’éviter une « assimilation fragile entre perception et réalité », en dépit de l’hybris que procure « l’impression d’accéder à un savoir irréductible au langage et porteur de certitude intérieure » inébranlable. Mieux vaudrait inventer « une manière de produire du sens à partir de l’expérience visionnaire »… ce que nous examinerons dans l’épisode cinquième.

 

*

5.
La socialisation

 

Halluciner après la consommation d’ayahuasca donne-t-il accès

  • à des vérités crystal clear,
  • à des perspectives permettant de construire du sens, ou
  • à des visions en grande partie préfabriquées par un conditionnement préalable,

s’interroge David Dupuis dans son livre ? Pour le déterminer, l’anthropologue propose de définir « une écologie de l’expérience visionnaire ». À l’en croire, les visions sont des phénomènes à la fois

  • « subjectifs,
  • collectifs et
  • biologiques »

entrelaçant « un dehors pur » et un « dedans clos ». Elles associent

  • « effets pharmacologiques,
  • histoires biographiques,
  • répertoires symboliques et
  • interactions sociales »…

ce qui implique, à rebours de ce qu’enseignait le French doctor de Takiwasi, qu’elles ne donnent pas accès à des entités existant en soi mais à une iconographie fondée sur la suggestivité extérieure et le vécu intérieur. L’auteur s’intéresse donc à la construction du phénomène, autrement dit à l’apprentissage de la vision. Dans les témoignages recueillis, il repère une dynamique mêlant, ainsi qu’il l’envisageait, maïeutique extérieure (un sachant t’amène à comprendre en décryptant) et maïeutique intérieure (à force d’expériences et de conseils, je deviens à mon tour davantage capable

  • d’attention,
  • de perception et
  • d’interprétation)…

ce qui confirme, à présent, que les entités apparaissant dans les visions ne sont pas préexistantes : elles sont construites progressivement

  • par l’expérience vécue puis accumulée par le consommateur d’ayahuasca,
  • par les types de cérémonies et d’officiants qui accompagnent l’ingestion de la tisane corsée,
  • par l’environnement et l’état d’esprit de l’expérimentateur, et
  • par les échanges fermement guidés via les groupes de parole, par exemple.

Ainsi David Dupuis semble-t-il proposer une construction du sens visionnaire en trois dimensions :

  • verticalité du sachant,
  • profondeur autobiographique de l’expérimentateur, et
  • horizontalité d’un retour entre pairs.

Lui synthétise la « socialisation visionnaire » en « deux plans » : l’explicitation des cadres jouant sur l’attention portée aux hallucinations

  • (conseils,
  • interdits,
  • interprétations par le sachant…) ;

et le non-dit qui tend à mettre hors champ ces cadres qui structurent l’expérience

  • (« régimes d’autorité,
  • circulation des récits,
  • épreuves partagées et
  • ajustements collectifs des attentes »).

Dès lors, il appert à petites touches que voir l’invisible n’est ni un don ni même un automatisme lié à la prise de certaines substances : c’est une technique qui s’apprend à travers « une grande diversité de formes et de dynamiques ». Parallèlement à cet apprentissage, l’expérimentateur désapprend aussi qu’il apprend. Il prend pour naturel ce qui est en réalité un contexte très construit, notamment par

  • la situation géographique de la dégustation (la jungle lointaine),
  • la temporalité du sirotage (la nuit), et
  • la scénarisation de la cérémonie d’ingestion (comme quand le MC marmonne sotto voce ses prières si vite qu’elles sont incompréhensibles à l’homme et laissent donc supposer qu’elles s’adressent à des entités ici présentes).

Or, cette « éducation de l’attention » impacte non seulement l’exégèse de la vision a posteriori, mais le contenu de cette vision in medias res. Si l’on entend bien le propos de l’anthropologue, la consommation de l’ayahuasca n’est pas une déprise mentale (grâce à la DMT, j’abandonne ma perception habituelle et me retrouve disponible pour une toute autre perception que je ne contrôle plus) mais une forme d’emprise mentale (en réalité, je contrôle une large partie de mes visions parce que le maître m’a conditionné pour voir ce que je dois voir, ce qui suppose que je ne contrôle plus mes perceptions mais qu’un autre les contrôle pour moi). Le « cadrage perceptif et attentionnel » influe sur

  • le contenu de la vision,
  • la perception que j’en ai et
  • l’interprétation que je suis invité à en tirer pour ma reconstruction mentale et ma vie nouvelle.

Comment analyser et percevoir le pouvoir – variable – des guérisseurs – divers – impliqués dans de tels phénomènes ? C’est ce que nous découvrirons au début du prochain épisode.

 

*

6.
Les interférences

À l’ère de la science sinon triomphante du moins tonitruante, le soin reste un domaine où les croyances restent presque aussi importantes que les savoirs. Loin de s’effacer, le rôle des non-médecins dans la mentalité et les pratiques occidentales paraît même s’imposer, de façon

  • alternative (selon mes humeurs ou mes souffrances, pour guérir, je choisis parfois la médecine, parfois la non-médecine),
  • cumulative (j’engage un magnétiseur pour compenser les brûlures occasionnées par ma radiothérapie) ou
  • oppositionnelle (je suis contre tout ce qui n’est pas officiellement validé par la science, donc pour tout ce qui l’est, vaccins expérimentaux compris, ou je suis contre tout ce qui relève de la médecine officielle et des thérapeutiques chimiques).

À travers le cas spécifique de la consommation par des Européens de l’ayahuasca dans la jungle amazonienne, David Dupuis analyse la complémentarité des rôles thérapeutiques entre

  • la science (le directeur du premier centre où il ingurgite la plante est un docteur français),
  • la croyance (l’ayahuasca va me révéler des vérités qui m’aideront à guérir en me connectant à des entités invisibles chargées de me reconnecter à moi-même) et
  • les pratiques des guérisseurs.

Ainsi souligne-t-il le rôle des « officiants » lors des cérémonies au cours desquelles est ingérée la décoction hallucinogène. Il les décrit comme les « leviers de transformation de l’expérience visionnaire » actionnés via

  • un chant,
  • une posture,
  • un souffle,
  • une aspersion,
  • un geste ou, à l’inverse,
  • une immobilité, un silence, etc.

En soi, nihil novi sub sole : comme dans toute cérémonie, le chamanisme amazonien intègre des « éléments sensoriels » dans ses « pratiques rituelles ». Ceux-ci « font passer l’expérience du registre du chaos sensoriel à celui d’une scène intelligible ». Comme on l’a vu dans le précédent épisode, l’interaction entre la plante et celui qui la consomme n’est jamais pure : elle est

  • préparée,
  • organisée et
  • débriefée

par un maître de cérémonie chargé, parfois à la demande, parfois à l’insu de l’expérimentateur, de créer les conditions d’une « homogénéisation progressive » des hallucinations. Néanmoins, l’anthropologue va plus loin. Pour lui, la « socialisation visionnaire » (le cadre qui me permet d’accéder à la consommation de la plante et à faire signifier, au moins partiellement, ses conséquences) est partie prenante de la « fabrication du visible », autrement dit à la « production phénoménologique de ce qui apparaît ». La vision n’émerge pas uniquement grâce à l’absorption d’une molécule. Les mécanismes que déclenche cette consommation « prennent forme dans un tissu d’engagements perceptifs et relationnels » et s’organisent autour de « l’inférence active » (id est de notre tendance à anticiper ce qui va advenir en imaginant le plus probable).
En l’espèce, les interférences sensorielles des « officiants » contribuent à l’interprétation de l’hallucination voire l’infléchissent ou la suscitent. Un souffle chaud pourra confirmer la présence d’une entité bienveillante ; une aspersion pourra me débarrasser d’un démon en me rassurant ; etc. Si beaucoup de récits des consommateurs d’ayahuasca se ressemblent lors des groupes de parole qui suivent l’ingestion du produit, c’est certes que l’imagination des participants a été formatée par un cadre culturel et pédagogique peu ou prou similaire, mais c’est aussi que le cadre de l’expérimentation est identique pour tous. De sorte que

  • les règles fixées aux consommateurs,
  • la mise en scène de la consommation et
  • le comportement du maître de cérémonie et de ses assistants

construisent l’hallucination permise par la drogue. Le rituel, explique l’auteur,

agit en modelant les prédictions perceptives, réduisant l’incertitude sensorielle et guidant l’expérience vers certaines configurations stabilisées.

Ce que je perçois – et pas seulement quand j’hallucine – est toujours le résultat d’une interaction tant est patent « le caractère profondément hypersocial de la cognition humaine ». Quand agit la DMT, la subjectivité de celui qui hallucine est polluée, parasitée, contaminée donc guidée par l’ensemble de ce qu’il vit, ce qu’on lui a dit, ce à quoi il a été invité de prêter attention, la manière dont se comporte l’officiant, etc. Dès lors, il n’est pas nécessaire ni même utile de croire aux démons pour en voir un si l’on se retrouve « immergé dans un environnement saturé d’indices perceptifs et affectifs qui rendent leur présence

  • plausible,
  • tangible et
  • investissable ».

Par conséquent, constate David Dupuis, raconter l’ayahuasca exige de décrypter une « grammaire de l’expérience visionnaire » pour rendre raison d’un « entrelacement de dynamiques » :

  • l’effet de la plante,
  • le cadre du rituel et
  • les dispositifs d’interprétation.

L’analyse est d’autant plus intéressante qu’elle fait écho à de nombreuses situations du quotidien dont, Dieu soit loué, la drogue n’est pas forcément présente. Cependant, le décryptage de l’anthropologue ne se limite pas à nous aider à prendre conscience de la manière dont nous construisons notre perception du réel et du possible en fonction de nos interactions. Il met aussi en évidence le danger que représente la capacité – essentiellement insidieuse – des guérisseurs-officiants à guider des consommateurs, fragilisés par une situation de détresse plus ou moins grande, dans des réflexions qui peuvent bouleverser leur existence.
La perspective qu’existent et se développent ce que l’on appelle volontiers, ne serait-ce que parce que c’est encore plus flou que vague, des situations d’emprise mentale n’a pas échappé aux autorités françaises, qui poursuivent depuis charmante lurette l’ayahuasca de leur zèle hostile, obstiné et pas toujours bien argumenté. Nous le décrypterons dès le prochain épisode.

 

*

7.
Les accusations

Cher lecteur, combien de fois devrons-nous te le rappeler ? La drogue, c’est mal. Si tu en vends, à la rigueur, l’État peut le tolérer puisque ça lui permet d’éviter d’investir dans les quartiers les plus pauvres en laissant ruisseler sur les clampins abandonnés quelques gouttelettes du fleuve de cash ainsi généré – Jean-Pierre Colombiès l’a montré ce tout tantôt dans l’indispensable Face obscure de la police (Max Milo, 2026). En plus, après, il peut faire son kéké en envoyant la CRS 8 jouer son sketch devant les caméras obséquieuses afin de saisir deux sachets de beuh vides pour montrer que l’État reconquiert le terrain et n’a perdu aucun territoire de la République. Alors, s’il-te-plaît, lecteur, suis nos conseils : si tu consommes, il te faut

  • faire attention à ne pas laisser traîner tes sachets de coke sur la table d’une conférence de presse,
  • bien se nettoyer sous les naseaux mais pas trop souvent car ça finit par se remarquer, et
  • disposer d’une paire de Rayban bleu foncé pour les lendemains des jours où tu t’es pété les pupilles.

Faute de quoi, plus Hannibal que lecteur, tu rejoindrais le rang des « bourgeois des centre-villes qui financent les narcotrafiquants » selon l’analyse d’un immonde personnage fier d’emmerder les cons qui l’ont élu s’ils ne souhaitent point, les gueux, contribuer à la fortune de ses copains des labos, et est surtout célèbre pour

  • laisser traîner ses sachets de coke sur la table d’une conférence de presse,
  • se nettoyer si souvent sous les naseaux que ça a fini par se remarquer, et
  • disposer d’une paire de Rayban bleu foncé pour les lendemains des jours où il s’est pété les pupilles.

Aussi, se demander de quoi la consommation de l’ayahuasca par les Occidentaux est-elle le symptôme, ainsi que nous le faisons en déambulant à travers L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychédélique (Le Seuil, « La couleur des idées », 2026) de David Dupuis, exige-t-il de rappeler que, selon l’article 221-5-6 du code pénal, mis à jour le 26 janvier 2022,

est puni de dix ans d’emprisonnement et de 150 000 € d’amende le fait pour une personne d’avoir consommé volontairement, de façon illicite ou manifestement excessive, des substances psychoactives

si elle profite du fait d’être high pour commettre un homicide. Sans aller jusqu’à ces extrémités, l’article L3421-1 du Code de la santé publique, tel que valable jusqu’en janvier 2029, stipule que « l’usage illicite de l’une des substances ou plantes classées comme stupéfiants est puni d’un an d’emprisonnement et de 3750 € d’amende ».
Quand, en 2012, l’auteur revient en France après son voyage d’étude où il a consommé force décoctions d’ayahuasca pour les besoin de sa cause, il compte « ouvrir un espace de mise à distance pour réfléchir aux matériaux accumulés », autrement dit faire un break et laisser reposer tout ça. Pour aider sa réflexion à s’organiser, il coorganise un « atelier » à l’EHESS pour « créer un espace de discussion sur les reconfigurations contemporaines du statut social de ce breuvage », parce qu’un travail universitaire sans style ampoulé, c’est comme une villégiature d’Epstein sans mineure ou une expo au musée de Tokyo sans foutage de gueule : no way.
Aussitôt, ça rue dans les brancards. Confirmé puis annulé puis rétabli, l’atelier rencontre un succès tendu, entre « vigilance soupçonneuse » et « désir clandestin » de tester le produit dans l’Hexagone. Amusé par le désir, étonné par le soupçon, David Dupuis décide de s’intéresser au second nœud qu’il n’a pas encore exploré dans son étude – le premier a été grandement abordé. Cette partie de l’étude interroge donc ce que la vigilance devant l’ayahusca, dont l’étendue et les spécificités des usages est peu étayée sociologiquement voire scientifiquement, dit des peurs et des préjugés des autorités françaises.
Nous avons évoqué ici (voir p. 47) la dénonciation des « pratiques chamaniques » dans le rapport 2005 de la Miviludes. En 2009, signale l’auteur, la mission gouvernementale va plus loin pour dénoncer « le néo-chamanisme et ses dérives » (voir ici pp. 30 sqq). Nous sommes donc allé feuilleter nous-même le cœur du rapport pour en relever les éléments principaux relatifs à notre sujet.
L’ayahuasca, mentionnée 47 fois dans le document, est qualifiée de « substance dangereuse », au côté de l’iboga. On rappelle que cette « décoction de plantes originaires d’Amérique du Sud », aussi appelée yagé, est « classé » (au masculin, alors que les pratiquants tendent à féminiser le produit) sur la liste des stupéfiants depuis le 3 mai 2005 comme l’iboga deux ans plus tard, mais contrairement au datura ou, dans une certaine mesure, à la « sauge des devins ». L’institution dénonce une « utilisation dévoyée de l’ayahuasca (…), hors du cadre religieux », y voyant « un nouveau phénomène de l’internationalisation des pratiques sectaires utilisant des produits hallucinogènes ».
En effet, la mission s’appuie sur des témoignages posant que la plante peut entraîner notamment

  • une « déstabilisation mentale »,
  • des « modifications de comportement avec les proches » voire une « rupture avec la famille et le milieu social », et
  • un « abandon des projets de vie » pour privilégier la « plongée dans le labyrinthe de l’inconscient », ce qui serait logique puisque « tous ces centres, écoles, instituts et autres universités à vocation commerciale (…) militent pour un changement de paradigme », bouleversant « les paradigmes du sujet », selon un certain Guy Rouquet.

Que, dans une logique de prévention, la Miviludes s’inquiète des risques liés à la consommation de drogues, d’un point de vue

  • physique,
  • mental ou
  • social,

n’a rien d’éberluant. Cependant, David Dupuis se demande comment l’institution, en l’absence de chiffres ou d’enquêtes de terrain (le rapport compile surtout quelques témoignages à charge),

  • définit,
  • perçoit et
  • cerne

le phénomène. La Miviludes ne répondra pas à la sollicitation de l’anthropologue, qui se tournera vers une « association nationale » qu’il ne nomme pas. Là encore,

  • hostilité,
  • absence de chiffres et
  • acceptation puis refus de participer à un débat universitaire

le convainquent que l’étude du phénomène – pourtant reconnu intuitivement comme non négligeable – se réduit à une binarité stérile qui exige que celui qui prend la parole soit « pour ou contre, adhère ou dénonce ». Les craintes étatiques et associatives semblent se cristalliser sur un postulat : la plante hallucinogène, absorbée par un individu fragilisé ou structurellement fragile (qui d’autre en absorberait ?), permettrait à un gourou de mettre le dégustateur dans un état d’emprise mentale voire de pratiquer sur lui un lavage de cerveau. Mais que se cache-t-il sous ces deux syntagmes ? C’est ce que nous évoquerons dans le prochain épisode.

 

*

8.
Le danger

Le monde est dangereux. Pis, tout y est dangereux, même ce qui devrait nous protéger du danger.

  • Les armes, c’est dangereux.
  • La police, c’est dangereux.
  • Les religions et autres spiritualités, c’est dangereux.

Parce que les religieux détestent les mécréants, quand ils en ont les moyens, et les concurrents, vu qu’ils ont besoin de moyens. Et parce que, très vite, les voies salvatrices rejoignent les contrées hautement tentatrices de l’envie de fric et de sexe, lesquelles n’incitent point à la modération.
Depuis une cinquantaine d’années, l’hindouisme en a, parmi d’autres, fait la démonstration en partant à la conquête du marché occidental, notamment américain. Son expansionnisme a transformé les gourous en « entrepreneurs de la spiritualité », selon l’expression d’Ysé Tardan-Masquelier, et cette marchandisation accélérée a entraîné sa cohorte de dérives.

  • Détournement d’argent,
  • enrichissement personnel,
  • obsession commerciale,
  • violences sexuelles,
  • rapprochement avec des nationalismes agressifs (des nationalismes, donc) et
  • terrorisme de masse

marquent l’essor de ce produit – vaguement – spirituel pour Occidentaux déphasés, ainsi que le rappelait Virginie Larousse dans sa série sur « L’hindouisme à l’heure de la mondialisation » et singulièrement dans l’épisode sur « La ruée vers l’Ouest » (in : Le Monde, 9-10 août 2026, p. 25).
Aussi n’est-il guère surprenant que l’attractivité croissante de l’ayahuasca ait inquiété les braves autorités hexagonales, ainsi que le montre David Dupuis dans son livre passionnant. (Oui, j’ai essayé « dans son passionnant livre », mais c’était pire. Pour ceux qui aiment la kaamelott, ça tutoyait la blanche sauce…) En revanche, l’objet de cette inquiétude peine à être nommé. En 2009, le rapport de la Miviludes raconte l’histoire de deux Italiens partis boire leur tisane trash dans la jungle amazonienne et retrouvés morts, mutilés, quelques mois plus tard. L’ayahuasca n’est pas directement coupable de ce double assassinat ; tout au plus devrait-on avertir les voyageurs que certains coins de l’Équateur sont chauds de night. Cependant, l’affaire devient un prétexte pour associer

  • « néochamanisme »,
  • « manipulation de la conscience » et
  • « emprise mentale ».

Ayant lui-même navigué dans ces eaux troubles, l’auteur s’étonne d’un traitement à ce point approximatif. A-t-il été victime d’un « lavage de cerveau » administré par un « mouvement sectaire » ? Il réfute sans hésitation cette hypothèse et envoie bouler le soupçon de brainwashing car « ce n’est pas un concept utilisable en droit » et, au scanner anthropologique, il révèle sa faible « validité empirique ». Son succès est lié à sa faiblesse : comme il n’est fondé sur aucune analyse solide, il peut être appliqué à un tas de situations, notamment à un maximum de « ruptures familiales ou existentielles ».
Dans cette optique, celles-ci sont moins des phénomènes à examiner que des événements utilisés pour prouver l’applicabilité du brainwashing. Pour faciliter le glissement, le dénonciateur recourt à la figure canonique de « l’individu sous emprise ». En ce sens, le consommateur d’ayahuasca serait « un individu vulnérable, exposé à une suggestion traumatisante dans un espace perçu comme

  • clos,
  • opaque et
  • potentiellement coercitif ».

Inquiet, sous l’influence d’un gourou, fragilisé par l’usage d’une drogue puissante, il serait promptement victime de « faux souvenirs induits ». Rien ne l’étaye ? Qu’importe ! La rhétorique de la manipulation et l’idiolecte du lavage de cerveau s’inscrivent alors dans un leitmotiv de la Miviludes, dénonçant sans relâche le « danger diffus » qu’elle relève dans les activités situées « aux marges du religieux et du thérapeutique ».
Lucide, David Dupuis ne rejette pas en soi l’idée que les pratiques thérapeutico-religieuses peuvent présenter un danger, tant par les pratiques qu’elles mettent en place que par celles qu’elles excluent ou par l’exploitation des adeptes qu’elles sont susceptibles d’entraîner. En revanche, il s’offusque en constatant que la quête et la consommation d’ayahuasca soient si mal caractérisées et comprises si peu spécifiquement.
En France, la plante elle-même est classée comme stupéfiant depuis 2005. En cause, un rapport de pharmaco dénonçant des « sectes européennes usant de la substance pour parvenir à ses fins via des manipulations permises par la « soumission chimique ». Des situations exceptionnelles confirment en effet la dangerosité de l’association entre

  • stupéfiants,
  • présence d’une autorité charismatique,
  • isolement social et
  • cadre interprétatif fermé.

Dans ces cas précis, l’ayahuaca, substance très désorientante – euphémisme – à en croire le témoignage de l’auteur, « amplifie » incontestablement « les dynamiques

  • relationnelles,
  • symboliques et
  • institutionnelles »

en cours. Reste que, selon David Dupuis, il s’agit de « cas-limites » dont la rareté ne justifie pas la « panique morale » entourant la plante. À l’inverse,

  • les soupçons psychologiques,
  • les dénonciations toxicologiques et
  • les avertissements sociaux

disent quelque chose du rapport politique à la liberté des citoyens. Tout se passe comme si la plante était moins la cause de l’émoi national que l’effrayante aspiration à une autre vérité (forcément fausse, au moins en partie, comme toutes ses consœurs) que La Pravda étatique. Au reste, l’aspiration à une transcendance vaguement religieuse distingue les États-Unis, qui autorisent son usage grâce à ce cadre à la France qui se hérisse à cause de ce prétexte mystique. Juridiquement, psychédélique n’est pas français. Consensuel, mou du g’nou et soumis, si. CQFD.

 

*

9.
L’interprétation

Secoué par les polémiques hexagonales autour de l’ayahuasca, David Dupuis raconte  qu’il décide de revenir en Amazonie pour approfondir et boucler son enquête de terrain. Il cherche à vérifier si, oui ou non, les Européens venant aux Amériques pour goûter le breuvage sont des gens fragiles fascinés par un gourou ou s’ils conservent leur capacité de réfléchir, autrement dit leur autonomie.
La réponse, évidemment, ne pourra être binaire, tant les situations varient ; mais l’entretien avec un certain Adrien se révèle assez éclairant. Cet expérimentateur – l’anthropologue, on l’a vu, préfère parler de pèlerin – aspire à tester l’ayahuasca non comme un « objet de croyance » mais comme « une présence (…) dont il s’agira d’éprouver la consistance ». Son projet s’inscrit dans une démarche de catalogage personnel de diverses formes de médecines traditionnelles. Il se définit comme « explorateur du soin » soucieux de perfectionner sa connaissance de « thérapeute énergétique ». Or, le voici confronté au diagnostic du chef de centre, le French doctor croisé au début de cette traversée. Celui-ci estime que son client est victime d’une « entité parasite », ce que pourra confirmer la prochaine ingurgitation d’ayahuasca. Confirmer, mais aussi infirmer : le voyageur est « placé dans une position d’enquêteur ». Il connaît la vérité, mais il n’y croira qu’après en avoir eu une confirmation.
En effet, la promesse de l’ayahuasca est celle d’une « vérité susceptible d’être éprouvée par le corps ». Si la démarche est intellectuelle, elle passe par une « délégation de l’interprétation », instituant une forme de croyance oscillant entre l’autorité de l’officiant blanchi sous le harnais et la capacité proprement apocalyptique de la plante. En réalité, l’oscillation est biaisée : pour accéder à la plante, je dois passer par le maître. Son diagnostic est donc déjà une manière de travailler la suggestibilité, plus ou moins grande, de l’adepte. Toutefois, en apparence, se construit une « posture du croire à l’essai ». Quand le verdict du chaman tombe, le client ne peut que l’accepter, fût-ce avec étonnement, scepticisme ou colère ; sauf qu’il ne l’accepte que provisoirement, jusqu’au moment où une tisane lui permettra de jauger la pertinence de la parole donnée.
Il y a quelque chose d’étonnant dans le déplacement de la démarche intellectuelle de l’expérimentateur : le diagnostic délivré par un charlatan (ou, du moins, un psychanalyste sauvage) doit être vérifié par l’absorption d’une tisane qui fait vomir et délirer. David Dupuis l’explique par la perspective de ce qu’il appelle des « évidences sensorielles » (j’ai des visions, je tremble, je me vide dans un seau…), lesquelles permettent de pré-valider des « vérités extérieures » sous prétexte que l’on pourra les confronter au feu d’une plante peu après. Cette habile chronologie accroît la capacité d’adhésion d’un adepte à un processus qui, sans cela, risquerait de paraître léger scientifiquement et intellectuellement plus farfelu qu’exotique.
Pour rendre compte de ce qui se joue, l’auteur appelle « expérimentalisme visionnaire » la construction de critères physiques chargés de « fonder la validité de la vérification ». En remettant ma conviction dans les lianes de l’ayahuasca, j’adhère à une « culture moderne de la preuve » mise « au service d’un monde structuré par des intentions non-humaines ». Mon raisonnement se met en retrait pour que les effets de la plante me révèlent la vérité. Certes, l’association entre croyance et recherche de la preuve n’est pas exclusive de cette pratique, loin de là ! Le sanctuaire de Lourdes n’est-il pas doté d’un « bureau des constatations médicales » chargé de vérifier la réalité de guérisons miraculeuses ?
Ce nonobstant, par-delà les similitudes (consommation d’une décoction ou contact avec l’eau d’une grotte pour obtenir une guérison), la constitution d’un « dispositif rituel et pharmacologique » se distinguerait d’une « irruption spontanée du surnaturel ». Plus encore, la reproductibilité de l’expérience (je peux reboire une tisane quand je veux, alors qu’un miracle, c’est rare et ça ne dépend pas que de ma volonté) participe à la singularité de la consommation d’ayahuasca dans le cadre d’une démarche de soin.
Cette reproductibilité n’est pas sans danger. Peu à peu, elle conduit souvent l’expérimentateur à « une adhésion grandissante à la lecture qui lui a été proposée ». Sans qu’il s’en rende compte, le dégustateur de tisane transforme un diagnostic en hypothèse, puis vérifie l’hypothèse qui devient vérité, validant l’aura du maître et confortant le siroteur dans la justesse de sa démarche psychédélique. Un tel mécanisme est facilité par le recours à un idiolecte à la fois spécifique (« énergie », « démon », « infestation »…) et flou. La plasticité des termes, que chacun peut investir selon son bon vouloir, contribue à développer une « attitude de croyance » sans pour autant remettre en cause, à en croire David Dupuis, le principe d’adhésion flottante, ce « régime d’engagement réversible et d’ouverture interprétative » qui permet au patient d’ouvrir le spectre du croire, c’est-à-dire de rejeter la binarité du credo (je crois / je ne crois pas) pour se situer, tant bien que mal, dans un « espace d’instabilité ».
Ça ne fonctionne pas à tous les coups. Certains participants à ces expériences se révoltent contre une affirmation voire contre la dimension religieuse envahissant plus qu’auréolant le sirotage ; d’autres ronchonchonnent contre « l’univocité du cadre interprétatif et un dispositif perçu comme saturé et vertical ». C’est la preuve plutôt réconfortante que « l’ajustement au cadre n’est jamais garanti ». En conséquence, l’anthropologue pose que, entre adhésion béate et rejet définitif, la plupart des expérimentateurs associent « engagement dans le dispositif visionnaire » et « posture critique », le curseur pouvant évoluer pour chacun des testeurs. De surcroît, au-delà de la capacité de l’officiant à

  • emporter l’adhésion,
  • arracher la conviction et
  • conforter son client dans son aventure exotique,

la liberté de jugement serait garantie par un critère objectif : je viens pour guérir, donc je jugerai sur pièces, en fonction de mon état avant/après. Hélas, cette objectivité est doublement trompeuse. D’une part, parce que la non-guérison peut toujours être expliquée (adhésion limitée à la démarche, ancrage profond de l’infestation nécessitant un temps plus long, etc.) ; il est donc compliqué de déduire d’un mal-être persistant qu’il est la preuve que tout ça n’est que charlatanerie. D’autre part, parce que le mot même de « guérison » est compliqué à cerner. Guérir de quoi ? comment ? et qu’est-ce qu’être guéri ? Autant de questions que nous examinerons dans un prochain épisode.

 

*

10.
La guérison

Guérir, disent-ils. Les Européens qui se rendent à Takiwasi pour boire l’ayahuasca veulent guérir. Ils croient ou espèrent que la décoction va accomplir ce dont

  • ni les distractions mondaines,
  • ni la médecine occidentale,
  • ni la psychologie et ses grilles d’analyse

n’ont réussi à les débarrasser. Mais « comment caractériser l’efficacité visionnaire » qu’ils postulent, se demande David Dupuis ?
Le premier postulat qui préside à la démarche consistant à se rendre dans un lieu comme Takiwasi est l’idée qu’existent « des présences perçues comme guérisseuses ». Loin de n’être que des « images », elles sont « des figures dotées d’intention ». Grâce à leur capacité à agir, désignée avec insistance par l’anthropologue comme leur « agentivité », elles sont susceptibles d’aider les expérimentateurs à « réordonner leur histoire et leur identité » de manière à juguler d’éventuelles « conduites récurrentes vécues comme incontrôlables », par exemple liées à une addiction à l’alcool, aux stupéfiants, à la consommation pornographique, à l’abus de nourriture, etc.
Le sous-jacent de cette demande est construit autour d’une « grammaire collective du mal culturellement structurée » qui inscrit « le trouble » du patient « dans une économie morale ». Le trio associant

  • péché,
  • examen de conscience et
  • repentir

n’est jamais loin de cette dynamique. Dans ce contexte, guérir exige de reconfigurer son moi et son rapport au monde. La drogue permet une expérience de « diffraction de soi » (division de son identité en plusieurs parties) entraînant une « reconfiguration narrative » car « les symptômes sont progressivement dissociés du moi et attribués à des entités relationnelles ». Ce n’est pas moi qui me comporte de telle et telle façon : quand je me détourne du droit chemin, je suis agi par une entité. Dans cette perspective, mon « agentivité » est « redistribuée entre plusieurs instances ».
Afin de guérir, c’est-à-dire de me libérer, je dois « entrer dans un dialogue actif, parfois conflictuel mais reconnu comme nécessaire » avec ces entités. Dès lors, l’ayahuasca a vocation à modifier la perception et la compréhension que j’ai de mon comportement, mais aussi à me permettre, grâce à cette nouvelle perception, de passer du statut de « sujet envahi » ou « infesté » à celui de « sujet en lutte ». Notons que ça n’est pas simple comme bonjour ! En effet, durant « l’expérience visionnaire », les siroteurs de tisane trash doivent apprendre à « affronter les entités malveillantes ». Or, ce combat se poursuit après que les effets de la drogue ont cessé. La démarche doit s’accompagner d’un « engagement éthique quotidien » qui contribuera à « limiter l’emprise des entités malveillantes ». En d’autres termes, pour lutter contre mes penchants mauvais, je dois passer par un « renversement de dynamique relationnelle » avec ces entités, transformant « une intrusion subie » en un « dialogue partiellement maîtrisé ».
Celui qui veut atteindre ce Graal peut se servir de la prière, perçue comme une « technologie rituelle de médiation » pour se connecter avec l’invisible grâce à un verbe codifié. Plus polymorphe que la Vierge Marie, très présente à Takiwasi, l’ayahuasca peut aussi m’aider en étant tour à tour

  • une « mère protectrice »,
  • une « enseignante sévère » et
  • une « figure mutine ».

David Dupuis souligne que la multiplicité des rôles attribués à la plante n’est pas incohérence mais « signe d’une agentivité souple » qui s’adapte aux besoins spécifiques de celui qui l’ingère. Elle contribue à reconfigurer le rapport du sujet

  • à soi,
  • aux autres et
  • au monde,

jouant avec les notions de filiation et d’alliance associant les humains entre eux, ainsi que les humains aux non-humains. En ce sens, « guérir, c’est apprendre à vivre avec d’autres, y compris avec ceux qu’on ne voit pas », le monde étant considéré comme « peuplé d’exigences relationnelles », soit « un tissu

  • d’êtres,
  • de signes et
  • de forces ».

Lorsque l’expérimentateur quitte le lieu où il a siroté de l’ayahuasca, il est initié… mais pas forcément mieux qu’avant. L’anthropologue cite le cas de Violaine la boulimique, plongée, à l’issue de son séjour, dans un état de vulnérabilité très inquiétant. C’est que les repères que le sujet avait dans le monde qu’il habite ont pu être bousculés sévèrement – parfois pour devenir plus rassurants, parfois pour confirmer le ressenti d’inadaptation à la vie sociale voire à la vie tout court. David Dupuis se demande comment caractériser le rapport au monde promu par Takiwasi. S’y mêlent en réalité plusieurs tendances qui semblent construire manière d’animisme, dont « l’intentionnalité végétale » de la nature en général et de l’ayahuasca en particulier ne représente qu’un aspect d’un « régime ontologique » plus large rassemblant dans une communauté

  • « d’intentions,
  • d’affects et
  • de points de vue »,

qu’ils soient humains ou non-humains

  • (animaux,
  • plantes,
  • esprits,
  • lieux).

L’auteur conclut à une hybridité des modes de pensée. Cohabitent « les régimes

  • naturaliste,
  • animiste,
  • analogiste et
  • totémique »,

voués à s’hybrider dans une cosmogonie où le monde est « peuplé

  • de forces agissantes,
  • d’intentions perçues et
  • de signes à interpréter ».

Des entités invisibles y habitent et y agissent. Elles peuvent nous être extérieures ou nous avoir infiltrés.

  • « L’épreuve visionnaire »,
  • le « cadre rituel » et
  • la discursivité du maître de cérémonie

encadrent et « catalysent » cette conception. Vivre et guérir suppose de prendre en considération trois pôles voués à se métisser :

  • un pôle naturaliste, admettant que notre état de santé a des causes physiologiques et psychologiques ;
  • un pôle animiste, postulant « l’intentionnalité d’entités non-humaines » ; et
  • un pôle analogiste, « fondé sur les jeux de correspondance et la lecture de signes ».

David Dupuis y voit une « ontologie chimérique » au sens où le résultat de cette conception amène à la « cohabitation d’éléments hétérogènes » (principe de la chimère) dans un même « corps ontologique ». Il insiste sur la complexité du phénomène oscillant, selon les individus et les moments, entre « adhésion et suspension ». Je peux ne pas croire aux démons et savoir qu’ils existent. Je peux ne pas croire en Dieu et prier « au cas où ». Il n’y a pas d’opposition, mais

  • un entre-deux,
  • une « plasticité »,
  • une hésitation qui n’est pas défectueuse, au contraire !

Elle est susceptible de participer à ma capacité à habiter le monde de façon plus souple. Cela ne me guérira peut-être pas de tous mes maux sociaux ou de chacun de mes tourments intérieurs, normal : la dégustation de l’ayahuasca et les rituels qui l’entourent ne visent pas à « substituer un monde à un autre » ; ils espèrent « élargir les seuils du pensable et du praticable » pour l’expérimentateur. Dans un espace où, en dépit de l’étiquette de « pays riche » habité par des « privilégiés », nombre de nos concitoyens sont bousculés par

  • la vie qu’il faut bien vivre,
  • la pression sociale et
  • des politiques étatiques délétères,

sans doute cela peut-il être considéré comme une sorte de guérison – instable, incomplète, peut-être même risquée, mais une sorte de guérison, pose l’auteur – ou, à défaut de réconciliation avec ce et ceux qui nous entourent, comme une réadaptation visant à rendre l’existence moins insupportable. Même si le chemin qui y mène a des chances de susciter une pointe (ou un peu plus) de scepticisme, il faut bien reconnaître que l’on a connu pire projet.

 

*

11.
Le mystère

Au terme de son enquête d’abord universitaire avant de devenir éditoriale via son livre publié au Suile, David Dupuis fait le bilan, calmement. Il raconte l’impression d’être allé au bout. Après

    • cinquante dégustations d’ayahuasca,
    • des semaines passées « à diéter »,
    • des centaines de témoins interviouvés,

sa curiosité s’essouffle à mesure que les surprises se raréfient. Il est temps de boucler par

  • « la mise en ordre,
  • la distance et
  • l’analyse ».

Se pose la question de la mise en verbe avant même de la mise en forme. Cette problématique est un fil rouge du livre, et c’est l’un des points qui nous a particulièrement intéressé : comment parler d’expériences psychédéliques, hésitant ou oscillant – selon les expérimentateurs – entre

  • le dépaysement de soi-même,
  • la quête d’un ailleurs,
  • l’espoir d’une guérison,
  • le désir politique de se décolonialiser,
  • la soif de quelque chose qui secoue assez pour remplir le vide des âmes, etc. ?

Pour sa part, l’anthropologue admet l’invisible, dans son ambiguïté et son insaisissabilité, mais il refuse l’indicible. Il considère sa démarche semblable à celle d’un traducteur, donc à la fois d’un passeur et d’un traître. D’autant que, si dire une expérience est déjà la déformer, il faut dire plusieurs expériences pour explorer les « singularités des parcours ». Par conséquent, à chaque fois, le narrateur s’approche de la vérité tout en s’en éloignant. Il en a confirmation en retrouvant des personnages passés dans les pages précédentes, telle Violaine, désormais happée par l’ayurvéda, mais évoque aussi pour la première fois d’autres témoins comme

  • Karim, tenté par Freud pour s’offrir de « nouvelles grilles de lectures »,
  • Tristan, revenu du Pérou avec la conviction qu’il faut « associer psychothérapie jungienne et pratique religieuse catholique », ou encore
  • Alice, « praticienne de soins alternatifs » qui invente en France des rituels inspirés par le modèle amazonien mais avec des produits légaux, interrogeant le chercheur quant à la pertinence d’une pratique coupée de ses origines, l’environnement amazonien lui paraissant consubstantiel du concept et de l’expérience.

Autant de

  • démarches différentes,
  • ressentis différents, et
  • prolongements différents.

Force est de se rendre à l’évidence, dire l’ayahuasca, c’est aussi ne pas dire l’ayahuasca. Pour preuve de cette tension sur l’art de dire donc de faire récit (on pourrait à ce sujet regretter que l’auteur n’explicite pas la spécificité de ce livre par rapport à sa thèse), les polémiques rencontrées dans le petit monde de l’ayahuasca après que l’auteur a soutenu sa thèse. On l’a signalé dès le premier épisode, Jacques Mabit, le mentor de Takiwasi, a accusé David Dupuis du double crime de trahison et de soumission au diktat de l’université ; à l’opposé, d’autres ont accusé l’anthropologue d’être victime d’une manipulation mentale faisant in fine la promotion de quelque chose située entre une arnaque fumeuse et une dérive sectaire. Face à ces accusations contradictoires – venant aussi de ses anciens compères de sirotage – qui ne l’ébranlent pas mais l’interrogent, David – pas David Dupuis le docteur en anthropologie, ou pas que lui – n’en peut mais. Sans préjuger de la pertinence ou du danger de sa démarche, il constate que le monde qu’il a entraperçu lors de ses dizaines de fréquentation de la tisane trash » continue de vivre à bas bruit dans les plis du quotidien ». Chez lui et chez ses frères d’expérimentation. N’en déplaise à Georges Brassens, ce n’était pas qu’un feu de paille, et il n’a pas fait que réchauffer son cœur. Il l’interroge. Rationnel et intello, il

  • sait et ne sait pas,
  • constate et doute,
  • conclut mais termine presque toujours pas « et cependant ».

Aussi décide-t-il, et le rebondissement – jboïng, jboïng – est habile, de « déplacer le regard » et pas que le regard. Il constate s’être beaucoup intéressé à « l’expérience visionnaire », pas assez à la voix – il le regrettera très brièvement, signe d’un examen sinon en cours du moins fort limité. D’autant que la constatation est un peu forcée : en intégrant un programme universitaire anglais sur l’art de « hearing the voice », le chercheur réinvestit son travail sur la plante en prenant conscience qu’elle est considérée moins comme une substance que comme

  • « un guide intérieur,
  • « une voix discrète » et
  • « une boussole morale ».

Voilà d’ailleurs un aspect très présent mais qui nous semble sous-investigué que cette notion de « morale ». Peut-être dans une prochaine extension de l’enquête ? Pour le moment, l’auteur prend acte de la difficulté liée à son sujet : l’expérimentation psychédélique oblige à « revisiter nos catégories usuelles ». Elle relève de l’ethnographique et du clinique. Elle est subjective et pour partie objectivable. L’objectivité pharmacologique dit quelque chose de l’expérimentation, mais elle ne dit rien de plus que quelque chose de l’expérimentation. L’ayahuasca, et c’est un deuxième aspect palpitant du livre, qui explique que nous ayons griffonné autant de mots sur cet ouvrage, interroge la frontière entre

  • le pathologique et le normal,
  • le réel et notre appréhension du réel,
  • l’être-là et la difficulté – parfois heureuse – de s’y limiter pour demeurer un être sagement social.

Le fait que la recherche clinique s’intéresse à l’ayahuasca témoigne d’une nouvelle volonté de « socialiser l’expérience visionnaire » non comme issue de « cosmologies autochtones et de pratiques rituelles » mais comme contrôlable dans « des protocoles standardisés et des catégories biomédicales ». Les expérimentateurs souhaitaient apprivoiser l’ayahuasca et eux-mêmes à travers elle ; la science tente d’apprivoiser l’ayahuasca en lui imposant des cadres a priori hors-sujet mais inventant à un autre regard sur

  • ses effets physiques,
  • sa raison d’être psychologique pour les cobayes, et
  • les enjeux comportementaux qu’elle induit à terme,

ce regard pouvant être autre parce que, à force de règlementation occidentalisée, il ne regarde pas le même objet. David – Dupuis, cette fois – ne cache pas son scepticisme devant une telle démarche puisque « quelque chose se perd dans le passage des pratiques autochtones au vocabulaire thérapeutique global ». Avec cette tentative de scientifisation de la pratique de l’ayahuasca, l’idée sous-jacente est sans doute de s’éloigner d’une pensée sixties voyant dans les drogues un moyen de « transformer

  • les individus mais aussi
  • la société et
  • la relation au vivant ».

Dans la réalité actuelle, partir au Pérou au nom d’un retour à la terre et du respect des cultures locales est une vaste fumisterie.

  • Tu prends l’avion donc tu pollues à grande échelle,
  • tu payes bonbon donc tu modifies l’écosystème local, et
  • tu vas vivre une expérience censément authentique et respectueuse des cultures indigènes au milieu d’Occidentaux qui te ressemblent.

Dès lors, l’anthropologue ne peut que constater l’importance complémentaire d’une subjectivité et des cadres sociaux dans lesquels elle s’insère plus ou moins harmonieusement. En ce sens, avoir du mal à cerner un sujet est bon signe : « Là où vacille l’évidence, l’anthropologie trouve ses objets. » Une anthropologie qui sait est une anthropologie qui s’est fourvoyée, semble-t-il suggérer. À l’inverse, une anthropologie qui questionne est une anthropologie qui

  • vit,
  • vibre et
  • a des chances d’être pertinente puisqu’elle donne des pistes de réflexion informées et ouvertes.

En dépit de ses zones d’ombre (la question de l’argent est tabou), le travail de David Dupuis questionne, et il le fait avec une obstination d’autant plus stimulante pour le lecteur qu’elle n’est jamais close sur Son Auguste Certitude. Ainsi l’auteur conclut-il la dimension autobiographique de son récit par l’évocation du mois qu’il a passé à picoler une décoction d’ayahuasca pour résoudre une question : le monde psychédélique existe-t-il vraiment ? La réponse est, peu ou prou, attention spoiler, qu’il n’y a pas de réponse. Selon lui, les esprits

  • attirent ceux qui rêvent de les approcher,
  • stimulent ceux qui veulent les apprivoiser, et
  • activent ceux qui veulent en tirer
    • des conclusions,
    • des leçons voire, plus excitant parfois,
    • des questions pour leur vie.

Calvin Russell cherchait « an answer » he already knew. David Dupuis, lui, confesse n’avoir pas trouvé la réponse. Il a interrogé un blob et, tout en le cernant dans une thèse et un livre, renoncé à le cerner. C’est le troisième point qui rend ce texte palpitant : l’indécision informée. L’envie

  • de chercher,
  • d’éclairer,
  • de douter,
  • de renseigner,
  • de raconter,
  • de vivre,
  • de contester,
  • d’interroger et, intuition ou habileté,
  • de commencer un livre par « la nuit » pour le finir par « sans lui demander d’où elle vient ».

Is it just because the night, Patty and Bruce? Malgré l’abus

  • des « vraiment » et « véritable »,
  • des « déjà » et des « bien », et
  • surtout des « : » qui saturent le livre et, au-delà de l’inconfort de lecture que cette prolifération entraîne, pourraient témoigner d’une volonté démonstrative peu compatible avec la posture intellectuelle de réflexion perpétuelle mise en avant,

voilà un travail qui donne à penser même ceux, doit-on le préciser ? que la pratique psychédélique ne tente carrément pas. Qu’attendre de plus d’un livre de sciences humaines, oxymoron s’il en est ?

Tout cela passera, mais

Avec Jann Halexander et Claudio Zaretti, le 7 mai 2026 à Villeneuve-la-Garenne. Photo : Jacky Moffo pour JMTV+.

Jouer, disent-ils.

  • Dans un parking clandestin pendant le confinement.
  • Dans un théâtre à l’italienne pour fêter vingt ans de carrière.
  • Dans des salles des fêtes où se love un quart de queue méprisé par la municipalité.
  • Avec une flopée de collègues ou juste le guitariste-contrebassiste-feel-good singer Claudio Zaretti.
  • Dans un cinéma des Champs-Élysées, séance tenante.
  • Dans une brasserie pseudo chic parce que.
  • Sur une péniche où y a personne mais y aurait du.
  • Dans un jardin privé avec quatre-vingt spectateurs qui ne connaissent rien à la chanson et où le clavier est posé sur une table à repasser.
  • Au fond d’une cave du deuxième arrondissement parisien.
  • Dans un théâtre en vue du off d’Avignon, pour une chanson de fin de résidence.
  • Dans un studio aux fonds verts et, au fond, vert.

Jouer où tu peux, disent-ils, mais jouer. Disent-ils. Ils n’ont pas tort. Car, à la finale, tout cela passera, et nous aurons joué pour accompagner Jann Halexander. Lequel fête son anniversaire ce jour. Alors youpi.

 

Fruits de la vigne – Mee Godard – Beaujolais Villages 2023

Photo : Bertrand Ferrier

Les amateurs de gamay se réjouissent : ce cépage souvent traité avec mépris par de grosses entreprises de vinasse se voit parfois traité avec respect par des domaines plus confidentiels. Or, aujourd’hui, on envoie du pâté avec une quille estimée en sortie de cave à 17 €, ce qui est cossu, et disponible pour une margeounette supplémentaire chez certaines caves parisiennes bien achalandées, dont Mes accords mets vins – ce lien n’est pas sponsorisé, ce que je trouve fort regrettable, bref.
Il s’agit d’un beaujolais d’appellation morgon enveloppé du storytelling le plus nul du monde puisque, à deux-trois mots près, il pourrait s’appliquer à n’importe quel château. Dans ce monde bousculé, arrêtons-nous cependant pour jouir du balabala grotesque de communicants sans aucun respect pour la spécificité du client bref, sans la moindre vergogne ; et, avec eux, chantons, extatiques, les poncifs du genre.

  • Ha, le « terroir d’exception », ha !
  • Ha, la « quête incessante de l’excellence », ha !
  • Ha, la « vision claire » et la « sensibilité unique de la vigneronne », ha !

Bref, pour une bonne rigolade, cliquez ici. Ce nonobstant, et hop, revenons à l’essence-ciel (le site du domaine m’a inspiré, j’ai même pensé écrire encore plus n’importe quoi que d’habitude afin d’être au niveau, mais je craignis que nul ne vît la différence). Autrement dit, quid du liquide ? Sa robe

  • est claire (en deux mots),
  • tire sur le monochrome griotte et
  • allie légèreté propice aux reflets et concentration au fond du puits.

Son nez refuse d’éclabousser l’odorat. Il préfère

  • l’élégance d’une discrétion assumée,
  • les ondulations d’une fraîcheur herbacée et
  • les échos fruités où tintinnabule une fraise mutine – voilà, je commence à être au webniveau, je crois.

La bouche est la première bonne surprise de la dégustation. Impossible de ne pas saluer

  • la franchise de la première intention,
  • la riche complexité du retour et
  • l’étonnante longueur en bouche qui équilibre et bonifie le breuvage.

Confrontée à une bavette d’aloyau joyeusement acoquinée à l’ail, la tisane dévoile la seconde bonne surprise de la séance. Elle se révèle

  • douce mais résistante,
  • singulière mais complémentaire, et
  • dotée d’une personnalité propre mais apte à chanter en duo.

L’association fonctionne bien, alors qu’elle n’était pas évidente et alors que le vin pouvait supporter encore quelques années de garde. Mais voilà : il arrive que les surprises soient aussi simples que quand « on boit un verre de vieux ciel » et « trinque avec le petit dieu des fourmis » pendant que, devant nous, « un arbre dort dans ses branches sans délacer ses souliers » (Serge Pey, Mathématique générale de l’infini, Gallimard, « Poésie », 2018, p. 225). Force reste à Bacchus !

Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 12

Nicolas Horvath à l’amphithéâtre de la Philharmonie de Paris, le 23 juin 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

Qu’est-ce qu’une bonne transcription ? Qu’est-ce qu’un bon programme de récital de piano classique ? Dans un monde prompt à la binarité, Nicolas Horvath pousse le curseur plus loin pour nous faire entrer dans la tête, les tourments et les accomplissements d’un virtuose qui, près de vingt ans après ses débuts, veut toujours se situer à la croisée des chemins, préférant les possibles des carrefours aux tunnels dans lesquels l’habitude et la paresse nous ensuquent parfois.


12.
La musique de jeu vidéo, un courant d’air pour les têtes chenues

Nicolas, tu nous as expliqué comment tu avais réussi à articuler ton désir de jouer la BO d’Assassin’s Creed, l’envie de la Philharmonie de faire entrer cette musique au répertoire et le souhait d’Ubisoft d’accompagner cette ouverture… mais à ses conditions et selon son calendrier. Cependant, nous n’avons pas encore abordé l’essentiel : la musique elle-même. Comment s’est déroulée la transcription et selon quels critères ?
Ç’a évolué. À l’origine, je devais me charger de la transcription. Je croyais même que j’avais été retenu pour ma manière de transcrire.

Une manière plus « augmentative » que littérale ?
Oui, si tu veux, bien que, pour moi, il n’y ait pas d’opposition.

Pourtant, tes transcriptions sont rarement littérales. Elles ajoutent souvent une forme de brio orchestral au thème original…
Tu oublies que, dans « transcription pour piano », il y a « pour piano ». Par conséquent, oui, j’essaye de traduire pour le piano la musique écrite pour d’autres instruments ; et, re-oui, c’est vrai que le piano a son propre langage, surtout quand on a beaucoup fréquenté des transcripteurs de la trempe d’un Liszt ou d’un Rachmaninov. Chacun son style : souvent, les transcriptions des musiciens japonais penchent davantage vers une grande sobriété, épicée çà et là d’un p’tit côté jazzy.

Si je te vois venir, une grande paraphrase virtuose sur les thèmes de « Black Flag » n’était pas la bienvenue…
Disons que, en travaillant sur ce projet, je me suis rendu compte qu’il fallait expliciter, comprendre et faire coïncider les inclinations de chacun, à savoir

  • Ubisoft,
  • la Philharmonie et
  • Harmonia mundi

avec qui la Philharmonie a développé une collaboration de longue haleine, notamment à travers la collection « Stradivarius ». Feindre que nous étions d’accord sur tout parce que ce mensonge évite un temps les tensions ou les déceptions, c’était le meilleur moyen d’aller au crash ou au clash – en l’espèce, c’était la même chose !

 

 

« Donner des concerts que je kiffe pour que les gens kiffent »

 

Quelle a été la posture de la Philharmonie, justement ?
Une posture que je qualifierai de volontariste et de proactive.

Rien que ça !
Par exemple, ils ont tenu à ce que l’on enregistre sur place et m’ont laissé choisir dans les collections du musée le piano qui me semblait le mieux convenir pour le projet. D’emblée mais aussi au fil du temps j’ai senti de leur part un fort désir de faire aboutir ce projet. Donc j’étais agréablement surpris, et on a commencé à travailler en bonne intelligence. Puis Ubisoft a diligenté une étude de marché. Leur objectif était d’élargir au maximum le public potentiel et de comprendre comment optimiser la monétisation du projet, ce qui est intelligible. Même si on feint parfois de l’oublier, la musique, ça coûte de l’argent ; par conséquent, il faut que ça en rapporte.

Quels ont été les résultats ?
Quand l’étude a été rendue, ses conclusions étaient sans appel : il fallait faire simple. Les transcriptions virtuoses risquaient de décevoir leur cible car trop compliquées pour une oreille non avertie et pas assez collées à l’original.

Comment as-tu réagi quand le couperet est tombé ?
J’étais assez ambivalent. D’un côté, je ne partageais pas cette conviction. À titre personnel, j’étais déçu ; et je m’imaginais que c’était une forme de mépris pour les fans de jeu vidéo, supposément trop bornés ou bêtes pour une vraie « classicisation » de leurs musiques préférées. Oui, de ce côté-ci, la décision d’Ubisoft me frustrait. De l’autre, j’avais depuis longtemps admis que je n’aurais pas le final cut, dans ce projet. Ubisoft est l’éditeur, point. La boîte détient les droits. Elle seule peut indiquer la direction à suivre. Par le simple fait que je m’étais engagé et investi dans ce projet, j’avais accepté cette hiérarchie. Partant, je ne pouvais que prendre acte du choix à la fois esthétique et commercial qu’ils avaient pris.

Et ce, même si le résultat de transcriptions très sages peut être décevant pour ceux qui découvriraient cette musique sans l’associer à des moments d’intenses émotions préalables… Révérence parler, l’économie de moyens peut, surtout sur une heure d’écoute, donner l’impression d’une certaine platitude – voilà, le mot est lâché.
Je suis d’accord avec toi, c’est le risque… mais c’est leur choix. Pour ma part, j’essaye de garder mon cap.

Lequel ? De l’extérieur, tu sembles plutôt brouiller les pistes en jouant, entres autres,

  • du Chopin inconnu,
  • des musiques de jeux vidéo,
  • des chorals de Bach,
  • de la musique d’aujourd’hui,
  • des transcriptions de musique ancienne de Germaine Tailleferre,
  • du metal

Je pourrais te dire que, mon cap, c’est d’écouter mon cœur, bien que cela semble gentillet. Toutefois, il y a de ça. Une envie de liberté. D’assumer certaines contraintes dès lors que celles-ci s’inscrivent dans une recherche de liberté. De toute façon, des contraintes, dans une vie de musicien comme dans une vie d’homme, tu en as toujours. J’ai l’impression qu’elles sont plus faciles à accepter ou à supporter si elles sont les conséquences de tes choix. Et puis, il y a autre chose. Plus le temps passe, plus je m’aperçois que mes passions d’adolescent ressortent presque malgré moi. Tout se passe comme si j’avais digéré des coups de cœur et des modèles musicaux, je les avais adaptés à ma personnalité et à mon savoir-faire, et j’essayais de les régurgiter alla Nicolas Horvath.

Un peu alla Franz Liszt ?
Haha, toutes proportions gardées, hein, car, ça va, que personne ne s’inquiète, je sais que je ne suis pas du tout Franz Liszt. En revanche, clairement, c’est l’un des modèles qui comptent le plus pour moi.

 

 

Pourquoi ?
Le mec

  • inventait ses récitals où il attirait les grandes foules parce qu’il jouait les grands classiques,
  • faisait découvrir ce qui deviendra des piliers du répertoire (à son époque,
    • personne ne jouait les sonates de Beethoven !
    • personne ne jouait les Ländler de Schubert !
    • personne ne jouait les études de Chopin – d’ailleurs, quand il en jouait en Italie, les gens se levaient pour l’engueuler en disant qu’ils n’étaient pas venus pour étudier !), et il
  • embrasait le public par des transcriptions pyrotechniques sur des airs d’opéra que, souvent, les gens connaissaient.

À l’époque, l’opéra, c’était le cinéma d’aujourd’hui, avec ses blockbusters et ses « films d’auteur », car il y avait beaucoup de petites maisons d’opéra… C’est dingue, de repenser à ça, quand on voit où on en est, aujourd’hui ! Résultat, je me retrouve complètement dans ce triple devoir lisztien : le devoir

  • de se nourrir du répertoire et de le faire vivre,
  • de révéler aux mélomanes une musique qu’ils n’ont pas l’habitude d’entendre, et le devoir
  • de rendre les gens heureux par le partage de la musique.

Je veux donner des concerts que je kiffe pour que les gens kiffent. Et je pense que l’on peut kiffer avec des tas de musiques différentes.

Le « kif », quelque nom qu’on lui donne, ce n’est pas l’obsession de tous les interprètes de musique savante…
Si, j’en suis convaincu, mais peut-être ne le disent-ils pas de la sorte. Quand tu arrives sur scène, tu es forcément là pour kiffer et faire kiffer. Les deux vont de pair. Tu ne peux pas kiffer au piano si les gens s’ennuient ou décrochent. Jouer, seulement jouer ou bien jouer, ça n’est pas le but. Et c’est pour ça que j’aime bien parler sur scène.

Aïe.
Je sais que tu n’aimes pas ça, et je sais aussi que je parle trop.

Tu commences souvent tes speechs en disant que tu ne vas pas trop parler, surtout si, Colombo que tu es, ta femme est dans la salle.
Bah, qu’elle soit là ou pas, j’essaye de me contrôler ! Mais c’est vrai que j’ai envie, un, de donner des clefs d’écoute et, deux, de communiquer ma passion. De convaincre les sceptiques qu’ils vont aimer, même s’ils ne connaissent pas voire même s’ils pensent que la musique de jeux vidéo, c’est forcément de la daube, par exemple. J’aime quand j’embarque une salle par-delà les habitudes et les stéréotypes. J’aime tellement ça !

 

« Les stéréotypes se craquellent »

 

En jouant de la musique de jeux vidéo, tu prolonges un double désir que tu as chevillé au corps : d’une part, attirer vers le concert de piano des gamers qui, pour beaucoup, en sont éloignés, et, d’autre part, ouvrir les non-gamers à une musique qu’ils n’iraient pas spontanément écouter.
Il y a de ça dans ma démarche, même si, présentée de la sorte, la recette ressemble à une martingale magique donc à un péché de naïveté ! Toutefois, je sens que quelque chose de cet ordre flotte dans l’air. Aujourd’hui, en concert, le label 1001 notes m’incite à jouer mes transcriptions – officielles – de metal et de jeux vidéo en plus d’œuvres rares de Debussy ou de versions ignorées des nocturnes de Chopin.

Cela peut attirer mais cela peut aussi désarçonner voire désinciter certains à venir.
Soit, mais on ne devrait pas jouer de musique sans prendre un risque. Quel qu’il soit. Jouer Beethoven dans une société que l’on prétend abrutie et oublieuse de la musique classique, c’est prendre un risque.

Ce nonobstant, jouer Beethoven à Cortot ou à Gaveau, c’est prendre un risque très contrôlé !
Voilà pourquoi le risque peut prendre d’autres formes. Regarde, quand j’ai inauguré la maison-musée Debussy, à Bichain, le 30 mai [2026], j’avais peur car le programme détonait : il y avait du Debussy, bien sûr, du Chopin, du Glass, du Satie…

… jusque-là, tout va bien…
… mais aussi les transcriptions de Julie Lamontagne tirées d’Assassin’s Creed, des minimalistes que je défends depuis mes débuts comme Morteeza Shirkoohi ou Melaine Dalibert, le générique de Tokyo Ghoul, de la musique d’aujourd’hui avec deux pièces de Denis Levaillant, des transcriptions du groupe de metal Alcest, etc. [NDLR : on peut retrouver le programme complet ici]. Bon, quand je me mets au piano, je constate que les quarante spectateurs qui remplissent la salle sont plutôt, disons, des têtes chenues, et je me dis : « J’ai peut-être poussé le bouchon trop loin ! » Ben pas du tout. J’étais stupide de penser ça. Il faut que je lutte aussi contre mes stéréotypes ! À l’arrivée, l’auditoire était ravi.

 

 

Comment analyses-tu ce ravissement ?
J’y devine le reflet de la pluralité de notre société. Certains stéréotypes se craquellent.

  • L’idée que le public amateur de musique classique est fermé à tout ce qui n’est pas Mozart-Beethoven-Chopin s’effrite.
  • L’idée que le succès d’un interprète ne vient qu’en ressassant les mêmes chevaux de bataille du répertoire vacille.
  • L’idée qu’un récital doit être monothématique et uniquement ficelé autour de vieilles recettes, aussi passionnantes soient-elles à cuisiner au piano ou à écouter dans un fauteuil, ç’a du plomb dans l’aile.

Je suis vraiment très optimiste sur l’intérêt et la viabilité d’une démarche engagée. J’insiste : il ne s’agit pas de renverser la table en bannissant les pièces canoniques du répertoire ! Toutefois, métisser nos set-lists, offrir un petit courant d’air frais aux curieux, surprendre certains spectateurs avec une musique « contemporaine mais bien quand même », ça fait du bien à tout le monde !

T’es-tu rendu compte que, chemin faisant, nous n’avons presque pas parlé des partitions que tu comptes jouer le 23 juin à la Philharmonie ?
Ah, mince ! C’est vrai…

Qu’importe : je crois que le sujet du prochain épisode est tout trouvé !


À suivre…

David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 11/11

Détail de la première de couverture

Au terme de son enquête d’abord universitaire avant de devenir éditoriale via L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychédélique (Le Seuil, « La couleur des idées », 2026), David Dupuis fait le bilan, calmement. Il raconte l’impression d’être allé au bout. Après

  • cinquante dégustations d’ayahuasca,
  • des semaines passées « à diéter »,
  • des centaines de témoins interviouvés,

sa curiosité s’essouffle à mesure que les surprises se raréfient. Il est temps de boucler par

  • « la mise en ordre,
  • la distance et
  • l’analyse ».

Se pose la question de la mise en verbe avant même de la mise en forme. Cette problématique est un fil rouge du livre, et c’est l’un des points qui nous a particulièrement intéressé : comment parler d’expériences psychédéliques, hésitant ou oscillant – selon les expérimentateurs – entre

  • le dépaysement de soi-même,
  • la quête d’un ailleurs,
  • l’espoir d’une guérison,
  • le désir politique de se décolonialiser,
  • la soif de quelque chose qui secoue assez pour remplir le vide des âmes, etc. ?

Pour sa part, l’anthropologue admet l’invisible, dans son ambiguïté et son insaisissabilité, mais il refuse l’indicible. Il considère sa démarche semblable à celle d’un traducteur, donc à la fois d’un passeur et d’un traître. D’autant que, si dire une expérience est déjà la déformer, il faut dire plusieurs expériences pour explorer les « singularités des parcours ». Par conséquent, à chaque fois, le narrateur s’approche de la vérité tout en s’en éloignant. Il en a confirmation en retrouvant des personnages passés dans les pages précédentes, telle Violaine, désormais happée par l’ayurvéda, mais évoque aussi pour la première fois d’autres témoins comme

  • Karim, tenté par Freud pour s’offrir de « nouvelles grilles de lectures »,
  • Tristan, revenu du Pérou avec la conviction qu’il faut « associer psychothérapie jungienne et pratique religieuse catholique », ou encore
  • Alice, « praticienne de soins alternatifs » qui invente en France des rituels inspirés par le modèle amazonien mais avec des produits légaux, interrogeant le chercheur quant à la pertinence d’une pratique coupée de ses origines, l’environnement amazonien lui paraissant consubstantiel du concept et de l’expérience.

Autant de

  • démarches différentes,
  • ressentis différents, et
  • prolongements différents.

Force est de se rendre à l’évidence, dire l’ayahuasca, c’est aussi ne pas dire l’ayahuasca. Pour preuve de cette tension sur l’art de dire donc de faire récit (on pourrait à ce sujet regretter que l’auteur n’explicite pas la spécificité de ce livre par rapport à sa thèse), les polémiques rencontrées dans le petit monde de l’ayahuasca après que l’auteur a soutenu sa thèse. On l’a signalé dès le premier épisode, Jacques Mabit, le mentor de Takiwasi, a accusé David Dupuis du double crime de trahison et de soumission au diktat de l’université ; à l’opposé, d’autres ont accusé l’anthropologue d’être victime d’une manipulation mentale faisant in fine la promotion de quelque chose située entre une arnaque fumeuse et une dérive sectaire.
Face à ces accusations contradictoires – venant aussi de ses anciens compères de sirotage – qui ne l’ébranlent pas mais l’interrogent, David – pas David Dupuis le docteur en anthropologie, ou pas que lui – n’en peut mais. Sans préjuger de la pertinence ou du danger de sa démarche, il constate que le monde qu’il a entraperçu lors de ses dizaines de fréquentation de la tisane trash » continue de vivre à bas bruit dans les plis du quotidien ». Chez lui et chez ses frères d’expérimentation. N’en déplaise à Georges Brassens, ce n’était pas qu’un feu de joie, et il n’a pas fait que réchauffer son cœur. Il l’interroge. Rationnel et intello, il

  • sait et ne sait pas,
  • constate et doute,
  • conclut mais termine presque toujours pas « et cependant ».

Aussi décide-t-il, et le rebondissement – jboïng, jboïng – est habile, de « déplacer le regard » et pas que le regard. Il constate s’être beaucoup intéressé à « l’expérience visionnaire », pas assez à la voix – il le regrettera très brièvement, signe d’un examen sinon en cours du moins fort limité. D’autant que la constatation est un peu forcée : en intégrant un programme universitaire anglais sur l’art de « hearing the voice », le chercheur réinvestit son travail sur la plante en prenant conscience qu’elle est considérée moins comme une substance que comme

  • « un guide intérieur,
  • « une voix discrète » et
  • « une boussole morale ».

Voilà d’ailleurs un aspect très présent mais qui nous semble sous-investigué que cette notion de « morale ». Peut-être dans une prochaine extension de l’enquête ?
Pour le moment, l’auteur prend acte de la difficulté liée à son sujet : l’expérimentation psychédélique oblige à « revisiter nos catégories usuelles ». Elle relève de l’ethnographique et du clinique. Elle est subjective et pour partie objectivable. L’objectivité pharmacologique dit quelque chose de l’expérimentation, mais elle ne dit rien de plus que quelque chose de l’expérimentation. L’ayahuasca, et c’est un deuxième aspect palpitant du livre, qui explique que nous ayons griffonné autant de mots sur cet ouvrage, interroge la frontière entre

  • le pathologique et le normal,
  • le réel et notre appréhension du réel,
  • l’être-là et la difficulté – parfois heureuse – de s’y limiter pour demeurer un être sagement social.

Le fait que la recherche clinique s’intéresse à l’ayahuasca témoigne d’une nouvelle volonté de « socialiser l’expérience visionnaire » non comme issue de « cosmologies autochtones et de pratiques rituelles » mais comme contrôlable dans « des protocoles standardisés et des catégories biomédicales ». Les expérimentateurs souhaitaient apprivoiser l’ayahuasca et eux-mêmes à travers elle ; la science tente d’apprivoiser l’ayahuasca en lui imposant des cadres a priori hors-sujet mais inventant à un autre regard sur

  • ses effets physiques,
  • sa raison d’être psychologique pour les cobayes, et
  • les enjeux comportementaux qu’elle induit à terme,

ce regard pouvant être autre parce que, à force de règlementation occidentalisée, il ne regarde pas le même objet. David – Dupuis, cette fois – ne cache pas son scepticisme devant une telle démarche puisque « quelque chose se perd dans le passage des pratiques autochtones au vocabulaire thérapeutique global ». Avec cette tentative de scientifisation de la pratique de l’ayahuasca, l’idée sous-jacente est sans doute de s’éloigner d’une pensée sixties voyant dans les drogues un moyen de « transformer

  • les individus mais aussi
  • la société et
  • la relation au vivant ».

Dans la réalité actuelle, partir au Pérou au nom d’un retour à la terre et du respect des cultures locales est une vaste fumisterie.

  • Tu prends l’avion donc tu pollues à grande échelle,
  • tu payes bonbon donc tu modifies l’écosystème local, et
  • tu vas vivre une expérience censément authentique et respectueuse des cultures indigènes au milieu d’Occidentaux qui te ressemblent.

Dès lors, l’anthropologue ne peut que constater l’importance complémentaire d’une subjectivité et des cadres sociaux dans lesquels elle s’insère plus ou moins harmonieusement. En ce sens, avoir du mal à cerner un sujet est bon signe : « Là où vacille l’évidence, l’anthropologie trouve ses objets. » Une anthropologie qui sait est une anthropologie qui s’est fourvoyée, semble-t-il suggérer. À l’inverse, une anthropologie qui questionne est une anthropologie qui

  • vit,
  • vibre et
  • a des chances d’être pertinente puisqu’elle donne des pistes de réflexion informées et ouvertes.

En dépit de ses zones d’ombre (la question de l’argent est tabou), le travail de David Dupuis questionne, et il le fait avec une obstination d’autant plus stimulante pour le lecteur qu’elle n’est jamais close sur Son Auguste Certitude. Ainsi l’auteur conclut-il la dimension autobiographique de son récit par l’évocation du mois qu’il a passé à picoler une décoction d’ayahuasca pour résoudre une question : le monde psychédélique existe-t-il vraiment ? La réponse est, peu ou prou, attention spoiler, qu’il n’y a pas de réponse. Selon lui, les esprits

  • attirent ceux qui rêvent de les approcher,
  • stimulent ceux qui veulent les apprivoiser, et
  • activent ceux qui veulent en tirer
    • des conclusions,
    • des leçons voire, plus excitant parfois,
    • des questions pour leur vie.

Calvin Russell cherchait « an answer » he already knew. David Dupuis, lui, confesse n’avoir pas trouvé la réponse. Il a interrogé un blob et, tout en le cernant dans une thèse et un livre, renoncé à le cerner. C’est le troisième point qui rend ce texte palpitant : l’indécision informée. L’envie

  • de chercher,
  • d’éclairer,
  • de douter,
  • de renseigner,
  • de raconter,
  • de vivre,
  • de contester,
  • d’interroger et, intuition ou habileté,
  • de commencer un livre par « la nuit » pour le finir par « sans lui demander d’où elle vient ».

Is it just because the night, Patty and Bruce? Malgré l’abus

  • des « vraiment » et « véritable »,
  • des « déjà » et des « bien », et
  • surtout des « : » qui saturent le livre et, au-delà de l’inconfort de lecture que cette prolifération entraîne, pourraient témoigner d’une volonté démonstrative peu compatible avec la posture intellectuelle de réflexion perpétuelle mise en avant,

voilà un travail qui donne à penser même ceux, doit-on le préciser ? que la pratique psychédélique ne tente carrément pas. Qu’attendre de plus d’un livre de sciences humaines ?

Petits papiers – 25

Chez des gens. Photo : envoyé spécial pour Bertrand Ferrier.

En attendant un nouveau post, voici des nouvelles du monde à travers quelques découpures de presse. D’abord, j’espère que vous allez bien. Ne dites pas non, j’ai lu dans la presse que l’ambiance était plutôt smooth, en ce moment.

 

 

Dites-vous que, si vous galérez, vous ne galérez pas vraiment. Vos difficultés ne sont pas le fruit d’une crise, juste d’une « menace de récession ». C’est cool, non ? Et, surtout, vos galères ne sont pas la preuve que Sosotteur Ier de la Pensée complexe a tout foiré pour financer ses petits copains et les lobbys qui vont avec. Pas du tout. Ne faisons pas le jeu de l’extrême-droite ou de Mélenchon ou de la Russie (les trois sont interchangeables). Si ça va mal, ce n’est pas vous qui souffrez, c’est le gouvernement – sans doute une déstabilisation hybride liée à la Russie. Le Monde l’écrit, c’est pas rien, je pense : tout risque de compliquer la rentrée (les vacances, non, c’était tranquille) des privilégiés qui nous dirigent.

 

 

Plutôt que de chougner sur votre sort, mieux vaut saluer le beau combat du Figaro pour défendre ceux qui ont le plus besoin d’être défendus : les riches et les hypersubventionnés.

 

 

Pourtant, pour faire du fric, on en a, de bonnes idées, en France…

 

 

Sans déconner, un lance-pierres, fût-il produit par le parc préféré du mari de la vieille femme dont la fille sort elle aussi avec un jeunot, ô fatalité familiale, c’est dangereux ? Première nouvelle ! Heureusement, fût-ce pour se promener, on a de bonnes idées.

 

 

Le problème, c’est que, avec ou sans accent, on ne les a pas forcément au bon moment.

 

 

Au Japon, aussi, ils ont de bonnes idées : ils pratiquent très bien l’alpinisme et l’excuse. Moi, je suis nul dans les deux sports. Remarquez, c’est peut-être mieux ainsi.

 

 

Non, je crois que je vais rester Français, et tant pis si le populisme des concitoyens soupçonnés de détournement de fonds publics et de divulgation de données à caractère personnel peut chiffer. Enfin, j’imagine que, à l’ouverture de la chasse, il promettra une prime aux débiles qui tirent sur des animaux pour leur plaisir. Après tout, en France, on n’a pas d’argent mais pas de vergogne non plus, ça compense.

 

 

Des explications, on a, mais non, pas de vergogne, ça, incontestablement.

 

 

Limite on ne sait pas pourquoi on a inventé ce mot, quand on voit une cochonnerie serrer la main au dictateur barbare avec un torchon sur le crâne.

 

 

En revanche, on a de l’humour. Beaucoup. Trop, peut-être. Si, traiter un type de pédé et de rat (alors qu’un rat sera toujours plus respectable qu’un chroniqueur de France Inter), c’est incontestablement trop d’humour.

 

 

C’est d’autant plus dommage qu’il y a des domaines où l’on est super bons. La brosse à reluire, par exemple. Et l’art de subvertir le sens des mots comme celui de « diversité ». Pas forcément par méchanceté, hein. L’inculture joue son rôle aussi. Hélas, elle n’empêche pas d’être mal intentionné en prime, mais c’est une autre histoire, ainsi que le chantait le philosophe narrateur Jean-Jacques Goldman.

 

 

Après, ce qu’il y a de beau, chez l’humain, c’est qu’il sait perpétuellement s’inventer de nouvelles occupations. Nous rouvrirons donc notre traditionnel catalogue de grandes questions par l’une de ces néo-occupations.

 

 

Ça ou autre chose, y a toujours un truc débile à faire, tant qu’on est vivant. C’est chouette ! Las, ne sera-ce pas en faisant n’importe quoi qu’on devient n’importe qui ?

 

 

Bien sûr, certaines occupations sont moins chouettes que d’autres, mais faut bien vivre, fût-ce en permettant de tuer toujours plus de gueux. Du moment que c’est pour de l’argent, ne chipotons pas, ça passe.

 

 

Après, ne soyons pas chauvins : l’encéphalogramme plat voire creux n’est pas une exclusivité hexagonale.

 

 

Toutes les polices du monde entier sont là non pas pour nous protéger mais pour rappeler l’universalité de cette creusalité encéphalogrammique.

 

 

Heureusement, moi, j’ai des idées. Par exemple, si tu veux plus du français…

 

 

… pourquoi n’en profiterait-on pour économiser 136 millions d’euros ? Un échange de bons procédés, c’est astucieux, n’est-il pas ?

 

 

Bon, d’accord, je sens que je suis allé trop loin. Changeons de sujet, si vous le voulez, et parlons sport. Par exemple, savez-vous ce que se dit le meilleur cycliste du monde, et de loin, quand il se fait doubler dans un col monstrueusement difficile ? On l’écoute.

 

 

Allez, toujours si vous le souhaitez, nous pouvons continuer de fouiller les sujets essentiels. Ainsi, certains garçons se demandent qui a la plus grosse. Certaines filles aussi. Toutefois, ils ne parlent pas de la même chose. L’une des choses est obscène, l’autre indécente. Je crois que je préfère largement l’une.

 

 

Attendez, attendez, on peut faire plus pétaradant, comme synthétiser, dans un grand précipité, des éléments évoqués supra. Par exemple, on peut mix’n’matcher

  • brosse à reluire,
  • journalisme d’investigation et
  • grandes questions sociétales.

 

 

Que ces problématiques vertigineuses ne nous éloignent pas de la substantifique moelle de la vie – laquelle reste, toujours, l’argent et la nécessité d’en gagner. Si nous en manquons voire que nous devons aller taffer pour en gagner, ça arrive, c’est tout de suite un problème. Si les vedettes en manquent et se rendent compte qu’elles aussi doivent se sortir les doigts, c’est quelque chose entre une info et un drame abyssal. Nuance.

 

 

Partant, bien entendu, il faut jober, voire jobi-jober, mais peut-être pas au point de vouloir endosser l’uniforme, n’exagérons pas. Ni de réaliser des documentaires de propagande financés par la police. Et cependant, saluons : le niveau intellectuel du film est à la hauteur de son sujet, jolie coïncidence !

 

 

Si vous tenez absolument à vous engager, ne déconnez pas : privilégiez

  • le féminisme,
  • le cuirisme et
  • l’absence de courage politique.

C’est plus sûr. Tout le monde vous trouvera méga braves voire pimpants, ne serait-ce que pour ne pas être accusé de crime par la pensée. Bravo, j’en frémis d’avance pour vous.

 

 

Moi, pour vivre, j’essaye de vendre des livres que j’ai aidé à écrire. Voici donc une séquence promotion pour le livre de Jérôme Pensu sur le trafic animal, disponible chez votre libraire ou ici, et toujours d’une violente actualité.

 

 

Après la réclame à laquelle, je suis sûr, vous n’aurez pas manqué d’être sensible, et je vous en remercie, reprenons le cours de notre émission. Avec sérieux, d’abord, en rappelant que « s’immoler », c’est se donner la mort en se sacrifiant pour une cause. (Ne faites pas les étonnés, j’avais dit : « Sérieux », je tiens parole.) Avec prudence, ensuite : on ne s’immole pas pour s’amuser. D’une façon générale, je ne vois pas l’intérêt de s’immoler, mieux vaut manger une bonne mimolette si l’on veut quelque chose d’approchant. Mais s’immoler pour s’amuser, c’est pas un oxymoron, c’est ce que les spécialistes appellent – et ça, pour le coup, c’est une hénaurme litote, oxymoron patenté s’il en est – une connerie.

 

 

À présent, petit flash info d’actualité avant notre dernière séquence…

 

 

… et, maintenant, place à une rubrique qui nous est chère mais ne coûte rien : l’hommage aux sportifrançais. On le sait, « sportifrançais » ne désigne pas juste un Français qui pratique un sport ; c’est un concept en soi qui rappelle un personnage toujours sur le point de conclure mais – non, y a rien après « mais ». Plus précisément, c’est un sujet qui permet aux médias

  • de vendre la prochaine victoire d’un compatriote, en un mot ou deux, puis
  • d’annoncer sa défaite souvent lamentable sinon grotesque, et enfin
  • d’interviouver le gusse pour qu’il explique « ce qui s’est passé » (« en vrai, les autres étaient meilleurs » ou « je me suis viandé » ne sont pas autorisés dans ce genre d’entretien).

Trois en un, hyper économique ! Dans cette perspective, pour terminer les découpures de presse du jour, rendons hommage à deux sportifrançais, à commencer par un cycliste « au niveau des meilleurs du monde » (c’est lui qui le dit) donc « plein d’ambition », c’est louable et logique.

 

 

Mais la réalité est cruelle, parfois…

 

 

Précisons que perdre une course, être blessé, cela n’a rien de grotesque ou de honteux, c’est plutôt ça qui donne du charme au sport en créant un suspense, quitte à constater, comme le signalait avec pertinence le journaliste sportif Michel Berger, que « ça fait mal, ça fait mal ». Ce qui est un peu rigolo et très gênant aussi, c’est la fanfaronnade des sportifrançais donc des commentateurs comparée aux résultats qui suivent. Exemple avec un joueur de tennis – et après, c’est fini pour cet épisode, promis.

 

 

Là, c’est sûr, c’est bétonné, Arthur va tout déchirer et gagner un tournoi du grand chelem. Hélas, hélas, trois fois hélas (j’ai recompté), c’est un sportifrançais. De sorte que, oui, il est des nôtres, mais ce n’est pas sans conséquence.

 

 

Décidément, la réalité est cruelle, mais elle est. Puisse-t-elle nous faire sourire parfois. À suivre !

Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 11

Transformer un best-seller en se concentrant sur sa musique et en précipitant ladite musique sur un simple clavier : curieusement, cela ne se fait pas en un tournemain. Aujourd’hui, Nicolas Horvath, pianiste virtuose à la liberté irréductible, nous explique comment il s’est conformé aux contraintes industrielles du jeu vidéo… en conservant son autonomie artistique.


11.
Assassin’s Creed à la Philharmonie, un défi hors-norme

Dans le précédent épisode, nous avons évoqué la difficulté de monter des projets musicaux avec des personnes morales ou physiques dont les logiques sont en partie similaires donc en partie différentes. Dans cet entretien, le but n’est pas de raconter dans le détail les guerres picrocholines ou mondiales qui ont accompagné l’accouchement du bébé musical qu’Ubisoft et toi avez conçu ; il n’en reste pas moins que ton concert à la Philharmonie, ce 23 juin 2026, présentera, d’une certaine manière, ce que tu as pu tirer de mieux de tes envies artistiques, tes convictions musicales… et les exigences d’Ubisoft.
Soyons clairs :

  • Ubisoft et moi n’avons jamais été à couteaux tirés,
  • l’ambiance n’était pas délétère (loin de là !), et
  • les négociations – je parle ici des négos artistiques – se sont passées le plus souvent en douceur,

d’autant que le directeur musical de l’éditeur est un Canadien délicieux et ultra compétent.

Sur un projet au long cours (à l’oral, c’est un bizarre oxymoron, le « long cours », mais bon), il vaut mieux…
En effet, nous avons travaillé longtemps ensemble. Dis-toi bien que, si nous avions dû nous fighter à tout bout de champ, moi, je ne l’aurai pas supporté et l’éditeur n’aurait pas hésité à reprendre ses billes. Heureusement, nous sommes des adultes qui, certes,

  • ne parlent pas toujours exactement la même langue esthétique,
  • n’ont pas toujours exactement les mêmes intuitions artistiques,
  • n’ont évidemment pas le même rapport au piano et à ses spécificités

mais, quand le fil se tend, nous ne nous roulons pas par terre et ne tapons pas un caprice. Obstinément, dans notre for intérieur, nous avons, chevillée au corps, la conviction que nous travaillons pour un même objectif. Avec des nuances, oui, mais un musicien n’a-t-il pas besoin de nuances ?

 

« J’étais le gendre idéal »

 

Jolie punchline, mister Diplomate ! Mais trêve de poésie : le fait que tu étais pur de tout piratage a-t-il joué tant que ça dans cette réussite que symbolise le concert qui se profile le 23 juin ?
Ç’a beaucoup joué, incontestablement. Il faut bien avoir conscience que la négociation est asymétrique. Ils ont les droits, je les sollicite. On n’est pas au même niveau. Cependant, au-delà de l’absence de piratage qui renforçait ma fréquentabilité, pour ainsi dire, jouait, en faveur de ma crédibilité, le fait que j’avais déjà bossé avec d’autres studios et d’autres gros labels dans des projets sinon voisins, du moins avec de grandes similarités. En outre, j’ai aussi eu l’impression d’être respecté parce que je n’étais pas le pianoteux YouTube de base. J’ai des arguments.

  • La Philharmonie, j’y ai joué plusieurs fois depuis plus de dix ans.
  • J’ai obtenu de jolis prix internationaux de piano.
  • Des disques dans des labels importants, j’en ai publié des dizaines.
  • J’ai un agent dont le travail plaide aussi pour moi.

Je ne t’assène pas ça pour me vanter, mais il faut avoir conscience que ces éléments donnent de la cohérence à mon projet : donner

  • une assise savante,
  • une reconnaissance officielle,
  • une dignité nouvelle

à cette musique. Et ça, Ubisoft a eu l’intelligence ou la lucidité d’y être sensible.

 

 

Tu dois donc une fière chandelle à certains hurluberlus de YouTube jouant des tubes de jeux vidéo pour « faire du clic ». À l’opposé de ce tout-venant, parfois à gros succès, tu n’étais pas un pianiste desperate et techniquement limité qui cherchait à jouer un répertoire facile et attrape-gogo.
Dit comme ça, c’est un chouïa caricatural ! En tout cas, je ne me suis jamais perçu ainsi, et je crois que mes interlocuteurs ont bien senti que nous n’étions pas dans ce cas de figure. Nous avions mutuellement de quoi nous apporter. La négociation était asymétrique, mais l’idée que chacun pouvait apporter quelque chose à l’autre s’est petit à petit imposée. Il faut vraiment voir l’histoire comme un réseau entre, notamment, la Philharmonie de Paris, le label, l’éditeur… et Nicolas Horvath, un mec qui

  • a des millions d’écoutes sur Spotify,
  • a enregistré des intégrales prestigieuses,
  • a travaillé avec des maîtres de la musique contemporaine,
  • a su convaincre les pontes du Studio Ghibli,
  • a le souci constant de faire découvrir des répertoires pianistiques peu fréquentés MAIS joue aussi Chopin et Liszt, et qui, on aura compris que c’était une condition sine qua non,
  • n’a jamais tenté le moindre passage en force.

Tu étais le gendre idéal pour Ubisoft, un éditeur qui souffre depuis de nombreuses années (et c’est pas fini).
Pile poil ! Je cochais, je crois, toutes les cases. Peut-être même plus qu’ils ne l’espéraient. Encore fallait-il le démontrer pour entamer les négociations, puis être à la hauteur du stéréotype que j’assumais pour finaliser le travail.

Comment le projet s’est-il fixé à la Philharmonie ?
En 2022 ou 2023, j’ai rencontré le nouveau directeur artistique – programmateur, Édouard Fouré Caul-Futy, co-directeur du département Concerts et spectacles. Je lui avais soumis une proposition intitulée « Nuit de la pop culture », sur le modèle de la nuit Philip Glass en 2016 ou la nuit minimaliste en 2018, à une différence près : l’objectif était de prendre un nouveau public par la main. Ce nouveau public, c’est celui qui blinde, par exemple, les concerts de Joe Hisaishi ; et c’est celui vers lequel lorgne ouvertement la Philharmonie en s’ouvrant de plus en plus à une musique qui est moins habituellement programmée dans une salle de concerts classiques. Pour moi, il est important d’être force de proposition et d’accompagner les mouvements qui me semblent intéressants.

 

« Je veux jouer la musique d’Assassin’s Creed parce que je l’aime »

 

Ce que tu avais déjà fait avec les compositrices…
Oui, mais à ma manière, c’est-à-dire sans jouer sur la dimension sexuée du projet. Ça, je m’en fous et ça a plutôt tendance à me mettre en colère.

Tu as quand même – on en a parlé – créé une série sur les compositrices.
Je l’assume volontiers, même si, pour moi, c’était une série autour de la découverte de répertoires oubliés.

Mais Naxos t’a dit : pourquoi pas, à condition que ce soit un répertoire écrit par des femmes.
Et alors ? J’ai pensé : pourquoi pas ? Sur le fond, j’enrage quand on ne voit, si je puis dire, que le sexe des compositeurs. Donc j’ai pris mes dispositions.

Lesquelles ?
Par exemple, pour Montgerout et Billon de Joy, j’ai volontairement omis leur prénom sur la première de couverture. Je voulais jouer de la grande musique pensée pour les salons – parfois effacée parce que les dix-huitième et dix-neuvième siècles étaient politiquement instables et la musique de salon était politiquement située –, et aujourd’hui tristement ignorée. Je n’ai jamais eu l’ambition calamiteuse de brandir un calicot sur le droit des femmes, ce qui aurait effacé le talent des compositrices sous une rhétorique victimisante assez anachronique (et, à mon avis, pas très pertinente pour les deux cas que j’ai cités). Oui, des compositrices talentueuses ont été sous-cotées, mais d’excellents compositeurs aussi. Jouer un répertoire rare qu’il me semble intéressant de tirer de l’oubli, avec plaisir ; jouer les redresseurs de tort forcément à côté de la plaque, non merci.

 

 

Ta défense de la pop culture est de cette eau-là.
Parfaitement ! Je ne veux pas jouer la BO d’Assassin’s Creed au nom

  • de l’accessibilité de la musique pour opposer grand répertoire et musique plus légère,
  • de l’ouverture à un autre public pour stigmatiser les têtes chenues qui sont censées être les seuls spectateurs des concerts classiques (ceux qui disent ça vont-ils seulement aux concerts de la Philharmonie, parfois ?), ou
  • d’un dépoussiérage du répertoire dont il faudrait ôter toutes les vieilleries ennuyeuses pour mettre des trucs plus courts et qui « parlent » aux « gens ».

Je veux jouer la musique d’Assassin’s Creed parce que j’aime ça et parce que c’est bien fait. Si, en plus,

  • ça intimide moins certains spectateurs et les incite à entrer dans des antres qu’il n’aurait jamais investir,
  • ça permet d’allécher des gens qui ne fréquentent pas les salles de concerts classiques, et
  • c’est l’occasion d’interpeler les curieux parce qu’un mec réputé pour ses interprétations de Liszt ou de Chopin s’y colle,

extra, génial, youpi. Mais, ça, c’est la cerise ; le gâteau est ailleurs.


À suivre !

David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 10/11

Détail de la première de couverture

Guérir, disent-ils. Les Européens qui se rendent à Takiwasi pour boire l’ayahuasca veulent guérir. Ils croient ou espèrent que la décoction va accomplir ce dont

  • ni les distractions mondaines,
  • ni la médecine occidentale,
  • ni la psychologie et ses grilles d’analyse

n’ont réussi à les débarrasser. Mais « comment caractériser l’efficacité visionnaire » qu’ils postulent, se demande David Dupuis dans L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychédélique (Le Seuil, « La couleur des idées », 2026) ?
Le premier postulat qui préside à la démarche consistant à se rendre dans un lieu comme Takiwasi est l’idée qu’existent « des présences perçues comme guérisseuses ». Loin de n’être que des « images », elles sont « des figures dotées d’intention ». Grâce à leur capacité à agir, désignée avec insistance par l’anthropologue comme leur « agentivité », elles sont susceptibles d’aider les expérimentateurs à « réordonner leur histoire et leur identité » de manière à juguler d’éventuelles « conduites récurrentes vécues comme incontrôlables », par exemple liées à une addiction à l’alcool, aux stupéfiants, à la consommation pornographique, à l’abus de nourriture, etc.
Le sous-jacent de cette demande est construit autour d’une « grammaire collective du mal culturellement structurée » qui inscrit « le trouble » du patient « dans une économie morale ». Le trio associant

  • péché,
  • examen de conscience et
  • repentir

n’est jamais loin de cette dynamique. Dans ce contexte, guérir exige de reconfigurer son moi et son rapport au monde. La drogue permet une expérience de « diffraction de soi » (division de son identité en plusieurs parties) entraînant une « reconfiguration narrative » car « les symptômes sont progressivement dissociés du moi et attribués à des entités relationnelles ». Ce n’est pas moi qui me comporte de telle et telle façon : quand je me détourne du droit chemin, je suis agi par une entité. Dans cette perspective, mon « agentivité » est « redistribuée entre plusieurs instances ».
Afin de guérir, c’est-à-dire de me libérer, je dois « entrer dans un dialogue actif, parfois conflictuel mais reconnu comme nécessaire » avec ces entités. Dès lors, l’ayahuasca a vocation à modifier la perception et la compréhension que j’ai de mon comportement, mais aussi à me permettre, grâce à cette nouvelle perception, de passer du statut de « sujet envahi » ou « infesté » à celui de « sujet en lutte ». Notons que ça n’est pas simple comme bonjour ! En effet, durant « l’expérience visionnaire », les siroteurs de tisane trash doivent apprendre à « affronter les entités malveillantes ». Or, ce combat se poursuit après que les effets de la drogue ont cessé. La démarche doit s’accompagner d’un « engagement éthique quotidien » qui contribuera à « limiter l’emprise des entités malveillantes ». En d’autres termes, pour lutter contre mes penchants mauvais, je dois passer par un « renversement de dynamique relationnelle » avec ces entités, transformant « une intrusion subie » en un « dialogue partiellement maîtrisé ».
Celui qui veut atteindre ce Graal peut se servir de la prière, perçue comme une « technologie rituelle de médiation » pour se connecter avec l’invisible grâce à un verbe codifié. Plus polymorphe que la Vierge Marie, très présente à Takiwasi, l’ayahuasca peut aussi m’aider en étant tour à tour

  • une « mère protectrice »,
  • une « enseignante sévère » et
  • une « figure mutine ».

David Dupuis souligne que la multiplicité des rôles attribués à la plante n’est pas incohérence mais « signe d’une agentivité souple » qui s’adapte aux besoins spécifiques de celui qui l’ingère. Elle contribue à reconfigurer le rapport du sujet

  • à soi,
  • aux autres et
  • au monde,

jouant avec les notions de filiation et d’alliance associant les humains entre eux, ainsi que les humains aux non-humains. En ce sens, « guérir, c’est apprendre à vivre avec d’autres, y compris avec ceux qu’on ne voit pas », le monde étant considéré comme « peuplé d’exigences relationnelles », soit « un tissu

  • d’êtres,
  • de signes et
  • de forces ».

Lorsque l’expérimentateur quitte le lieu où il a siroté de l’ayahuasca, il est initié… mais pas forcément mieux qu’avant. L’anthropologue cite le cas de Violaine la boulimique, plongée, à l’issue de son séjour, dans un état de vulnérabilité très inquiétant. C’est que les repères que le sujet avait dans le monde qu’il habite ont pu être bousculés sévèrement – parfois pour devenir plus rassurants, parfois pour confirmer le ressenti d’inadaptation à la vie sociale voire à la vie tout court. David Dupuis se demande comment caractériser le rapport au monde promu par Takiwasi. S’y mêlent en réalité plusieurs tendances qui semblent construire manière d’animisme, dont « l’intentionnalité végétale » de la nature en général et de l’ayahuasca en particulier ne représente qu’un aspect d’un « régime ontologique » plus large rassemblant dans une communauté

  • « d’intentions,
  • d’affects et
  • de points de vue »,

qu’ils soient humains ou non-humains

  • (animaux,
  • plantes,
  • esprits,
  • lieux).

L’auteur conclut à une hybridité des modes de pensée. Cohabitent « les régimes

  • naturaliste,
  • animiste,
  • analogiste et
  • totémique »,

voués à s’hybrider dans une cosmogonie où le monde est « peuplé

  • de forces agissantes,
  • d’intentions perçues et
  • de signes à interpréter ».

Des entités invisibles y habitent et y agissent. Elles peuvent nous être extérieures ou nous avoir infiltrés.

  • « L’épreuve visionnaire »,
  • le « cadre rituel » et
  • la discursivité du maître de cérémonie

encadrent et « catalysent » cette conception. Vivre et guérir suppose de prendre en considération trois pôles voués à se métisser :

  • un pôle naturaliste, admettant que notre état de santé a des causes physiologiques et psychologiques ;
  • un pôle animiste, postulant « l’intentionnalité d’entités non-humaines » ; et
  • un pôle analogiste, « fondé sur les jeux de correspondance et la lecture de signes ».

David Dupuis y voit une « ontologie chimérique » au sens où le résultat de cette conception amène à la « cohabitation d’éléments hétérogènes » (principe de la chimère) dans un même « corps ontologique ». Il insiste sur la complexité du phénomène oscillant, selon les individus et les moments, entre « adhésion et suspension ». Je peux ne pas croire aux démons et savoir qu’ils existent. Je peux ne pas croire en Dieu et prier « au cas où ». Il n’y a pas d’opposition, mais

  • un entre-deux,
  • une « plasticité »,
  • une hésitation qui n’est pas défectueuse, au contraire !

Elle est susceptible de participer à ma capacité à habiter le monde de façon plus souple. Cela ne me guérira peut-être pas de tous mes maux sociaux ou de chacun de mes tourments intérieurs, normal : la dégustation de l’ayahuasca et les rituels qui l’entourent ne visent pas à « substituer un monde à un autre » ; ils espèrent « élargir les seuils du pensable et du praticable » pour l’expérimentateur. Dans un espace où, en dépit de l’étiquette de « pays riche » habité par des « privilégiés », nombre de nos concitoyens sont bousculés par

  • la vie qu’il faut bien vivre,
  • la pression sociale et
  • des politiques étatiques délétères,

sans doute cela peut-il être considéré comme une sorte de guérison – instable, incomplète, peut-être même risquée, mais une sorte de guérison, pose l’auteur – ou, à défaut de réconciliation avec ce et ceux qui nous entourent, comme une réadaptation visant à rendre l’existence moins insupportable. Même si le chemin qui y mène a des chances de susciter une pointe (ou un peu plus) de scepticisme, il faut bien reconnaître que l’on a connu pire projet.


À suivre !

Anne Queffélec et Gaspard Dehaene jouent à l’Orangerie d’Auteuil, 4 septembre 2026 – 2/2

Gaspard Dehaene à l’Orangerie d’Auteuil (Paris 16), le 4 septembre 2026. Photo : Rozenn Douerin.

Face à l’avant-dernière sonate de Ludwig van Beethoven interprétée par Anne Queffélec, Gaspard Dehaene dégaine une compil’ de pièces plus ou moins connues. La complémentarité entre un bloc tripartite et un patchwork dix-neuvièmiste mais pas que est patente. L’absence de blabla pour commencer contribue à notre joie.
De Florent Schmitt, l’interprète choisit le premier numéro de l’opus 5, « En rêvant ». Toujours inspirés à l’idée de parasiter la musique, nos voisins de derrière à l’audition aussi limitée que la politesse, lâchent de bruyants : « Ah oui, ça, c’est joli ! » Nonobstant le fait que, leur avis, je m’en balaye la rate d’une aile de mouche (comme il est sain que d’autres se moquent de l’avis ici présenté, à ceci près que je ne l’impose point aux autres durant le concert), ces gredins n’ont pas tort.

  • Harmonies gracieuses,
  • élan rythmique gommant tout risque de kitsch nunuche,
  • liberté très juste dans l’énoncé du texte

sonnent à merveille sous les doigts du musicien, en dépit d’une acoustique résolument inadaptée à l’exercice du récital de piano, surtout quand on est au fond de cette salle des fêtes DeLuxe, plutôt réaménagée pour des réceptions d’huiles de grosses boîtes, avec

  • champagne sans alcool,
  • verrines au tofu bio et
  • toasts de zimbala séché à la main.

En quelques notes, on est saisi ; en trois minutes, on est conquis. Dans le catalogue d’une Mel Bonis trop souvent réduite à son statut de femme alors que nombre de ses nombreuses (si) compositions sont excellentes et pas que parce que « jouer des femmes (sic), c’est bien », Gaspard Dehaene pioche le troublant « Au crépuscule ». On y entend

  • des éléments (liquidité des notes),
  • des formes (rondeur du son),
  • des vibrations (intensité
    • des guirlandes,
    • des crescendi,
    • des accents) et
  • de l’art diégétique – presque poétique – transformant le legato en un fil rouge narratif déroulant cinquante nuances d’un grisé chatoyant.

L’aisance technique et la finesse musicale de l’interprète éclaboussent dans les « Jeux d’eau » de Maurice Ravel, déjà ouïs il y a un an sous ses petites saucisses, lors d’un concert à deux pianos raconté ici pour la partie ravélienne, pour le début du récital.

  • Aigus ruisselants,
  • tension palpitante entre l’unité de l’œuvre et la différenciation des registres,
  • association séduisante entre la virtuosité imitatrice liée au titre programmatique et la musicalité transcendant l’évocation attendue

éclaboussent les portugaises. Il y a

  • de la vigueur dans la vitesse,
  • du miroitement dans les cascades harmoniques,
  • du mystère dans les passages plus retenus voire plus intimes bref, carrément
  • de la magie dans cette exécution lumineuse, limpide et comme coulant de source d’une pièce périlleuse devenue iconique du répertoire de Gaspard Dehaene.

Sans que l’on ne comprenne pourquoi (cela viendra plus tard), le magicien interrompt le cours annoncé de sa set-list pour y insérer « Signets » de Betsy Jolas. Ce tribute est censé prolonger la pièce précédente car il rend hommage, nous explique l’interprète, à Maurice Ravel. Il casse surtout le bel élan créé depuis que l’artiste a pris possession du clavier car il est accompagné d’une notice technique parlée, genre musical envahissant dont nous avons eu l’occasion de dire tantôt ce que nous pensions. Néanmoins, le musicien tient à expliquer qu’il aime jouer « Signets » car la partition convoque un autre Gaspard, celui de la nuit ; et il s’amuse de l’année de composition (1987), qui se trouve aussi être celle de sa naissance, l’insolent jeunot. Passant l’habit de prof ou de guide, il joue divers mini-extraits de Ravel

  • (« Ondine » pour les trilles,
  • « Le gibet » pour son si bémol,
  • « Scarbo » pour ses notes répétées,
  • la « Pavane pour une infante défunte » et la « Sonatine » pour une citation ambivalente)

que Betsy Jolas va sampler. Même s’il n’est pas toujours inutile d’être bousculé, cette parenthèse pédagogique fracture le plaisir et l’intérêt que nous éprouvions pour les soli de l’interprète.

  • L’habile agencement des pièces,
  • l’onirisme protéiforme qui en émanait,
  • la capacité du pianiste à en faire résonner
    • l’évidence,
    • la profondeur et
    • les charmes jusqu’à nous faire complètement oublier la virtuosité exigée

sont dissipés. Est-ce la peur d’insérer de la musique récente qui a suscité cette microconférence ? Au lieu d’éclairer l’auditeur, celle-ci gâche beaucoup de ce qui suit : désormais, il s’agit d’être un bon élève et de bien repérer ce que le maître a dit qu’il fallait repérer. Ce n’est pas ma vision du concert.
Sans cours magistral, je n’aurais évidemment pas rattaché tel passage à tel original ravélien (le causeur reconnaît que, même avec le sous-titre, certains samples ne sont pas reconnaissables à l’écoute), mais j’aurais peut-être eu la surprise voire la fierté d’en capter un – et, surtout, j’aurais profité de la musique sans la confondre avec un exercice scolaire. Au lieu de quoi, le didactisme et même le simple usage de la parole en lieu et place de la musique, même très bien tenus par l’intervenant comme ce fut le cas cette fois-ci,

  • verticalisent le concert (le musicien n’est plus l’artiste, il devient le sachant ; le spectateur est renvoyé à son statut d’ignare),
  • décentrent l’intérêt de l’auditeur, et
  • fragmentent l’écoute en rompant la continuité du show.

Surtout que, au fond de la salle, grâce à une sono toute pourrie, on n’entend que des bribes de ce que raconte l’artiste sur son estrade… Néanmoins, nous tentons de nous reconcentrer et entrons avec lui dans « Signets » sur la pointe des petons. Une série d’événements se percutent alors sous une forme quasi rhapsodique.

  • Notes répétées,
  • accords,
  • brisures,
  • jaillissements,
  • pianissimi cherchant leur chemin,
  • piano
    • martelant,
    • réverbérant,
    • ouvrant large le son des ultragraves aux suraigus,
  • confrontation tumultueuse des
    • durées,
    • rythmes et
    • suspensions

nous paraissent néanmoins trop ésotériques – peut-être parce que, depuis le laïus de Gaspard, nous essayons de comprendre au lieu de ressentir. Dans le public, une personne n’y résiste pas et fait un malaise. Pendant l’interruption qui s’ensuit,

  • on boit,
  • on mange en couple des Haribo et, surtout,
  • on s’en va, notamment les familles mais pas que.

Comme pour recoller les morceaux, Gaspard Dehaene dégaine sa spéciale : la première « Valse-caprice » de Gabriel Fauré. Parfait pour saisir l’auditeur grâce, en particulier,

  • à la vigueur des temps et contretemps,
  • à l’efficacité titillante des aigus qui courent,
  • à l’allure décidée des accords qui rebondissent, et
  • au vertige des doigts qui s’affolent puis s’apaisent.

Gaspard Dehaene est chez lui dans

  • ces tournoiements tourmentés,
  • ces tourbillons prompts à s’inachever, et
  • ces contradictions électrisantes.

Le triomphe qui salue cette sucrerie délicieusement acidulée par son talent témoigne de l’enthousiasme que l’artiste

  • sait,
  • peut et
  • ne manque pas de

déchaîner chez ses auditeurs… sans mode d’emploi, notez bien !

 

Dans l’Orangerie d’Auteuil, le 4 septembre 2026, détail. Photo : Rozenn Douerin.

 

La partie en duo est tronquée : exit le « Bien sonore, décidé » de Jean-Pierre Leguay que l’on attendait avec impatience. On imagine alors que c’est la raison pour laquelle Gaspard Dehaene a inséré du Jolas dans ses soli : on conserve la durée annoncée et une petite dose de musique récente. Au programme, ne restent donc plus que le « Lebensstürme » op. 144 de Franz Schubert et sa petite douzaine de minutes – adieu, le bel équilibre de trois parties de vingt minutes que nous évoquions en début de compte-rendu !
Anne Queffélec essaye à nouveau de donner une conférence sur ce qui suit, mais les « On n’entend rien » des gâteux qui nous entourent (on entendait mal, pas rien) la convainquent de s’asseoir à la gauche de son jeune confrère sans insister. D’emblée, on est séduit par l’évidence du duo. On goûte

  • l’équilibre des registres,
  • la synchronicité des notes et des silences, ainsi que
  • l’adéquation (similarité ou complémentarité) des intentions.

Enfin, soyons honnête : quand j’écris « on goûte », je dois préciser que ce « on » n’est pas général. D’autres que nous trouvent des occupations pour assassiner Chronos sinon tuer le temps. La vieille devant nous passera son temps à converser sur WhatsApp (« je sais pas si je pourais passé demain »), et l’antiquité derrière nous semblera répéter son concours pour devenir renne du père Noël en faisant tinter ses bracelets comme clochettes sous la neige (croix rouge, comme dirait la jurée Georgina Dufoix).
Heureusement protégés de cette conne et de cette connasse, les artistes déploient un Schubert comme on l’aime dans ses grandes fresques : résolument têtu et cyclothymique. Ils

  • nuancent,
  • caractérisent et
  • éclairent

un scénario prompt à se cabrer. On croit percevoir l’envie des musiciens de jouer ensemble à travers

  • une impressionnante variété de dynamiques et de couleurs,
  • une écoute entre les deux artistes qui rend la houle de la partition d’autant plus implacable et impactante, et
  • un concentré d’émotions marqué par
    • des ressassements,
    • des explosions et
    • des rétractations

figurant, suppute-t-on, les systoles et diastoles plus ou moins cohérents de l’homme éprouvant les « tourments de la vie », titre de l’œuvre. Une variation mélancolique et ternaire paraît, un temps, apaiser le propos, mais la braise est ardente et le feu couve. De premières escarbilles laissent deviner que calme n’est pas sérénité. Dans cette veine schubertienne, le sang est toujours trouble. Point d’univocité.

  • La multiplicité des formes d’attaque,
  • la capacité à tourner casaque à tout moment pour passer de la tendresse à la vénéritude et vice versa, et
  • la formidable énergie que dégagent Anne Queffélec et Gaspard Dehaene dans les flammèches de la délicatesse comme dans l’incendie du cœur qui
    • se tord,
    • se serre ou
    • menace d’éclater

séduisent et émeuvent tour à tour. En bis, les complices envoient, « en hommage aux serres d’Auteuil », le « Jardin féérique » de Ma mère l’oye de Maurice Ravel. Cette fois, Anne Queffélec se place à la droite de Gaspard Dehaene.
Avant de reprendre la vraie vie, on s’y repaît

  • d’harmonies envoûtantes,
  • d’une lenteur hypnotique,
  • de l’élégance
    • du toucher,
    • des arpèges,
    • des glissendi et
    • des accords solennels,
  • du scintillement des aigus ainsi que
  • de la profondeur des graves.

Ainsi que le chantait Alain Souchon, musicologue-philosophe résolument hostile aux supérettes qui pourraient attirer des gueux près de son donjon d’ultrariche jouant les artistes de gauche,

Si tout est moyen,
Si la vie est un film de rien,
Ce passag’-là était vraiment bien,
Ce passage’-là était bien.

Bientôt, au loin, on entend monter l’exultation en forme d’éructation des admirateurs du Paris-Saint-Germain qatari. Le club mène 1-0. Nous serons trop loin pour entendre le silence qui suivra la défaite face à Monaco 1-2. Mais

  • musique,
  • bruit et
  • silence,

sera-ce pas un résumé de la vie, bien que le troisième ingrédient, le plus long à la fin, soit aussi le plus rare sur le chemin ?

Anne Queffélec et Gaspard Dehaene jouent à l’Orangerie d’Auteuil, 4 septembre 2026 – 1/2

Florilège de l’affiche du festival

Concert de reprise après la pause estivale pour l’auditeur qui griffonne ces lignes, à l’occasion du deuxième récital proposé pour le festival des « Solistes à l’Orangerie d’Auteuil ». A priori, un récital provoquant (deux solistes qui finissent par jouer ensemble restent-ils des solistes ?) mais bien ordonné dans cette grande salle des fêtes plantée dans un décor chic du seizième arrondissement parisien, entre le Molitor et le parc des Princes :

  • 20′ de solo pour Anne Queffélec,
  • 20′ de solo de Gaspard Dehaene,
  • 20′ de quatre mains pour les deux zozos, à commencer par le mouvement très rare et très percussif de Jean-Pierre Leguay intitulé « Bien sonore, décidé ».

La réalité s’est révélée moins rigoureuse que prévue. C’est parfois le charme du live, mais pas toujours. En témoigne cette première partie de 20′ ajoutée au programme, oscillant entre retards, annonces insistantes et discours miteux, indigne d’un événement organisé par Ars mobilis qui se présente comme spécialiste de l’organisation de concert et de management.
Mais il y a les organisateurs et les organisés ! Quoique bien placé à l’origine, nous décidons de fuir les bracelets cliquetant des rombières de l’arrondissement et nous réfugions au dernier rang des chaises. Naïveté fatale : devant nous, des dames à bracelet tintinnabulant et à portable très souvent allumé ; derrière nous, une rangée de chaises est ajoutée, et nous nous trouvons affublé d’une vieillasse à bracelet bringuebalant assortie d’un vieux sourd avec qui elle échange comme s’ils étaient seuls – nous y reviendrons. Erreur fatale, en sus de la naïveté : avec ou sans micro, les discours (précisant bien « toutes et tous », au cas où une féministe débile, ce n’est pas toujours un pléonasme, se serait glissée dans la salle) sont peu audibles, ce qui permet aux vieux de se défouler en criant : « On n’entend rien », de sorte que, effectivement, cette fois, on n’entend rien, alors que s’ils avaient bien fermé leurs mouilles, on aurait deviné quelques bribes.
Ces détails sont le signe d’une organisation

  • à l’accueil peu aimable (comme aurait chanté naguère Allain Leprest, en fric, en frac, en froc, en peau de bébé phoque, combien ça coûte, un sourire, un « bienvenue », un « par ici messieursdames » gracieux ?),
  • à la pingrerie regrettable (vendre des programmes cinq euros, aucune dignité !),
  • aux attitudes pour le moins malhabiles – nombre de personnes âgées fières d’arborer un badge sont surtout préoccupées par l’idée de fournir des questionnaires de sondage alla Élie Semoun aux spectateurs non invités par la mairie d’arrondissement qui a acheté le concert pour ses administrés – et
  • au sens de l’économie assez foufou pour avoir apparemment omis de faire appel à des techniciens de métier (scène curieusement sous-éclairée, sonorisation éhontément sous-dimensionnée).

Dans un tel cadre, et même si les cafouillages amateuristes peuvent avoir un côté exotique, c’est entre regrettable et attristant. Et, oui, il faut l’écrire même si nous préférons louer que rafaler, car avant le concert, c’est déjà le concert. Au lieu de la tranquillité d’esprit qui nous permet de nous préparer à

  • kiffer,
  • admirer et
  • nous envoler,

surtout nous envoler, nous voilà bousculé, malmené, malaisé (et hop, mais sans « b » dans le néologisme, merci) par un méli-mélo aussi déconcentrant qu’irritant.
Quand Anne Queffélec est enfin autorisée à accéder à la scène, on découvre avec consternation – presque horreur – qu’elle aussi cède à la mode des notices et modes d’emploi que de plus en plus de pianistes (dont certains pour qui nous avons respect et affection) se croient obligés d’infliger aux spectateurs. Il y a du mépris, dans cette attitude, et une absence de confiance dans le potentiel de séduction de ce qu’ils vont jouer. De grâce, amis interprètes, si vous pensez que vous avez des lumières à apporter aux auditeurs, éditez un programme pour que lise celui qui veut ; et laissez-nous vibrer à la musique sans subir un minicours de musicologie appliquée. Même si ce cours est intéressant et pas trop long, c’est un cours. Je viens au concert pour tressailler, jarnicoton, pas pour que l’on m’explique

  • quand,
  • pourquoi et
  • comment je dois me sentir tout flougoudou dans le tricot de corps que je porte sous mon gilet de flanelle.

J’ai pu me renseigner avant sur les œuvres si je préfère une aide à l’écoute, j’ai même pu les écouter si je souhaite préparer mon oreille, maintenant, je suis assis, place à la musique. Au fond, croyez-vous à la beauté de ce que vous allez jouer, ou pensez-vous, façon art conceptuel, qu’il faut un narratif pour se goberger des notes qui arrivent ? Dans le second cas, ne jouez pas cette pièce, optez pour une autre.
Personne ne vient au concert pour comprendre ce qu’il y a de beau dans un morceau, ou pourquoi ce qu’il y a de moche est beau. Si on kiffe, on kiffe, et c’est aussi fort que de kiffer parce que l’on nous a dit ce que nous devions kiffer. Non, c’est plus fort. Ça veut dire que la musique s’est passée de mots. De science. D’historicité. Les clefs d’écoute, donnez-les dans un programme ou faites une miniconférence avant le show, comme en proposaient jadis le Théâtre des Champs-Élysées ou Pleyel, avant que l’État n’y interdise la musique des méchants bourgeois blancs ; mais, le concert venu, laissez-nous face à la musique, nous nous dépatouillerons.
D’autant que, ce jour, du discours de la pianiste, on n’entend que des bribes donc des banalités du type « c’est tout Beethoven en vingt minutes » ou « il a marqué qu’il avait achevé l’œuvre à Noël », autant de révélations dont, à ce moment précis où j’attends que débute la trente-et-unième sonate (et non la trentième comme l’annonçait, fautif, le site du festival), je me tampiponne le bibobéchon d’une force presque surnaturelle voire obscène.
Le premier mouvement, « moderato cantabile molto espressivo » s’élance enfin à 20 h 20 (nos voisins usant du cellulaire, l’heure nous est moins connue qu’imposée). Soudain, un vent de fraîcheur électrise la salle.

  • Simplicité,
  • légèreté et
  • retenue

dialoguent avec

  • dextérité,
  • tension et
  • puissance narrative d’une agogique supérieurement maîtrisée.

Derrière nous, les commentaires de spécialistes niveau Tryphon fusent dès les premières mesures :

 

– Tu as éteint ton téléphone ?
– J’entends pas ce que tu me dis !
– Tu as éteint ton téléphone ?
– Non, c’est pas le mien !
– Mais écoute-moi, je te demande si TU AS ÉTEINT TON TÉLÉPHONE !
– Ben ça m’étonnerait que ce soit mon téléphone, je crois que je l’ai éteint.

 

Nous essayons de nous focaliser sur la musique, mais l’acoustique de la salle est catastrophique. Au fond le son paraît

  • étriqué,
  • étouffé et
  • chichiteux

laissant supposer, vu le pedigree de l’artiste, que le lieu n’est pas adapté pour accueillir autant de public pour un récital de piano. Parallèlement aux problèmes techniques et aux ennuis de voisinage, nous croyons percevoir le précieux refus de la pianiste de dramatiser (elle défend un Beethoven résolument positif malgré les épreuves de la vie) grâce à

  • un toucher aérien,
  • une pédalisation sobre et
  • un sens de la respiration judicieux.

Cette volonté de surligner la force de vie d’un compositeur sur le couchant peut parfois faire regretter une certaine tendance à la monochromie. Sans doute vaut-il mieux y voir un choix stylistique qui – pardon, la conversation des ancêtres placés derrière nous a repris.

 

– Je crois que j’ai pas éteint mon téléphone.
– Mais c’est ce que je t’ai demandé tout à l’heure !
– Non, il n’a pas sonné mais je crois que je l’ai pas éteint.
– Alors éteins-le !
– Je sais pas où je l’ai mis…
– Tiens, le voilà.
– Ah… Ben non, je l’avais pas éteint. Heureusement, personne ne m’a appelé.

 

Mamie secoue ses bracelets. Mamie aussi. Mamie les imite. Pierre Henry aurait adoré ce concert, mais il est trop tard. En silence, les enfants qui ne dorment pas jouent avec leur cellulaire. Un spectateur fait tomber sa béquille pour la seconde fois.
Néanmoins, Anne Queffélec est habilitée à attaquer le deuxième mouvement, le microscopique allegro molto (2′ sur une vingtaine). Elle donne une sensation

  • de vivacité grâce à sa tonicité plus qu’à une vitesse exagérée,
  • d’énergie grâce aux phrasés, et
  • d’amplitude grâce à une palette de nuances volontiers tournée vers les différents piani.

C’est

  • plus soigné qu’ébouriffant,
  • plus léché que bousculant, et
  • plus élégant que pétulant.

Aussi, si l’on aime à ouïr un Beethoven intenable racontant

  • ses furies,
  • ses passions et
  • ses joies (obtenues ou considérées comme à jamais inaccessibles),

est-on libre de regretter cette maîtrise impressionnante que l’on jugera froide, ou de frissonner en entendant en direct une patte aussi affirmée et une version aussi propre d’un Beethoven délesté des excès dont d’autres interprètes l’affublent parfois. Les deux sentiments ne nous semblent d’ailleurs pas si incompatibles.
Le troisième mouvement alterne à deux reprises un « adagio ma non troppo » et une « fuga ». Anne Queffélec façonne un prélude incroyablement recueilli, comme en quête de l’étincelle qui lancera le bal, et elle le fait avec

  • une main gauche habilement précise,
  • une main droite délicieusement nette pour éviter le pathos susceptible d’ensuquer la mélodie quand elle émerge, et
  • un équilibre remarquable entre accompagnement et lead.

La première fugue brille par

  • sa régularité (consubstantielle au défi),
  • la clarté de sa polyphonie et
  • le souci de nuancer l’exercice – qu’est toujours la fugue, contrairement au raisin, prompt à se faire vain – pour en tirer de la musique.

En dépit du respect dû aux monstres quasi sacrés de la dimension d’Anne Queffélec, nous reconnaissons que nous restons à la porte de cette proposition que nous trouvons

  • trop joliment troussée,
  • peut-être trop polie,
  • certainement trop sage à notre goût.

Cette légère distance ne doit pas masquer notre ravissement devant des adagios si bien touchés qu’ils sont profondément émouvants. La seconde fugue confirme une lecture de la même eau :

  • très construite,
  • très cohérente,
  • très intelligemment pensée,

à même

  • d’impressionner (celui qui ne serait pas impressionné devrait sans doute consulter un ORL ou solliciter un scanner cérébral),
  • de séduire par sa respectabilité, ou
  • de laisser de marbre devant ce qui serait alors perçu comme un manque d’incarnation et d’ambiguïté.

Ce soir, nous devons l’écrire, nous étions plus marmoréens qu’émoustillés. L’honnêteté nous oblige aussi à reconnaître que, derrière nous, les anciens au portable – dont l’un vit pour partie la surdité d’un Beethoven finissant – sont emballés et, dès la dernière note, avant même le silence qui suit et précède les applauses, annoncent leur verdict :

 

– C’est beau !
– Oh oui, ça, c’est de la musique.
– Heureusement que j’ai éteint mon portable ! Je te le reproche pas, mais tu aurais pu m’y faire penser.

 


À suivre.