
En remerciement de ma minipremière partie du 12 dĂ©cembre, Jann Halexander m’a offert une place pour un concert-spectacle titulĂ© « Clair de Lune », prĂ©sentĂ© comme une « ode Ă la beautĂ© nous transportant au plus profond de nous-mĂªme », diable, et adressant la diaspora bĂ©nino-gabonaise sans exclusivitĂ©. Il s’agit d’un projet unique rĂ©unissant danse africaine, chanteur bĂ©ninois et chanteuse gabonaise. C’est un plaisir de pouvoir se faufiler dans le public de prestations auxquelles on n’aurait pensĂ© assister. C’est mĂªme un honneur, ce samedi-lĂ car, Ă mon arrivĂ©e (en retard, certes, alors que Jann devait ouvrir la soirĂ©e, mais missa dura, sed labor est), le CafĂ© de la danse est plus que plein, en grande partie par ceux que cette ordure de Manu la Tremblotte appelle « les blancoss », et la tension commence Ă monter Ă l’extĂ©rieur tant les retardataires souhaitent entrer.
(Oui, je sais, j’aurais dû revendre très cher ma place et expliquer que j’avais fait un malaise dans le métro, mais bon, j’étais curieux et les banquiers sont sûrement patients. Sûrement.)
Alphonse
Quand je dĂ©baroule, la troupe de danseuses coachĂ©e par le chorĂ©graphe Alphonse Tierou – qui se prĂ©sente comme « la rĂ©fĂ©rence mondiale de l’enseignement de la danse africaine », mazette –, entame sa quĂªte symbolique du nom de l’enfant. Aux rythmes, toujours impressionnants, de deux percussionnistes-vocalistes, la dizaine de femmes plus ou moins jeunes, dont peu d’Africaines, euphĂ©misme, vont Ă©voluer pendant quarante minutes, avec un engagement sincère et une technique plus ou moins prĂ©cise. On apprĂ©cie l’énergie, l’inventivitĂ© des mouvements du haut du buste (on a mal au dos pour les plus motivĂ©es d’entre elles), le respect des mutations chorĂ©graphiques, mais on se demande si les trente-cinq minutes, au bas mot, de cette prestation de type « spectacle de fin d’annĂ©e » n’auraient pas gagnĂ© Ă Ăªtre resserrĂ©es pour parfaire la synchronisation et l’assurance des tableaux.

Serge
Après cette ouverture amatrice et l’entracte nĂ©cessaire Ă l’installation du plateau, Serge Ananou prend le lead. Comme il l’avoue d’emblĂ©e, ce BĂ©ninois vit « entre la ville et le village ». Il trouve que les tissus, spĂ©cialitĂ© et fiertĂ© nationales, sont moches, Ă la diffĂ©rence de la casquette dont il est insĂ©parable ; aussi ne porte-t-il un textile du BĂ©nin qu’en pagne (donc pas en ville, Ă´ humour), pour se souvenir, selon les mots de son père, « d’oĂ¹ il vient ». Sa musique porte trace de cette tension entre ville et village. Si elle reste africaine, notablement lors des deux dernières chansons, elle a intĂ©grĂ© avec brio les apports du funk, incluant unissons efficaces, rythmique prĂ©pondĂ©rante et breaks (tant rythmiques qu’harmoniques) virtuoses – on aurait pourtant applaudi, dans cette perspective « de ville », une guitare rythmique capable de s’adapter Ă ce style.

Le dĂ©but du set martèle trois titres dont on regrette la fin bĂ¢clĂ©e et le recours insistant, apparemment très africain, au solo de saxo qui, s’il est exĂ©cutĂ© avec mĂ©tier et enthousiasme par le quasi frère capillaire de Sylvestre Perrusson, ne porte pas au plus haut les couleurs de cette musique. Curieusement, la prestation finit plutĂ´t doucement, comme si l’artiste signifiait : j’ai prouvĂ© que je pouvais te faire groover, gars de la ville, mais je n’ai pas oubliĂ© non plus que je viens de la campagne. Partant, malgrĂ© des leçons consensuelles assĂ©nĂ©es avec une mĂ¢le distance (« si tu veux taper sur quelque chose, achète un djembĂ© et Ă©pargne ta femme »), l’ensemble donne envie de connaĂ®tre davantage le travail de ce guitariste-chanteur.

Tita
On retrouve le BĂ©ninois comme guitariste aux cĂ´tĂ©s de Tita Nzebi, figure de la musique gabonaise Ă Paris mais pas que (elle proposera un inĂ©dit créé Ă Calcutta). La formation qui accompagne la vedette du jour, avec plus d’une heure de concert, est quasi identique Ă la section prĂ©cĂ©dente : guitare, choristes, saxophone, basse-contrebasse, batterie. NĂ©anmoins, la musique, elle, est beaucoup moins « de la ville ». Un signe qui ne trompe pas : la chanteuse ne traduit pas ses chansons pour la partie, importante, du public seulement francophone – un seul hymne sera pour partie en français, puisqu’il s’agit de dĂ©noncer aux Hexagonaux ignorants la mascarade dĂ©mocratique gabonaise. Dès lors, tandis qu’une partie du public dĂ©clare forfait et qu’une autre partie s’enthousiasme, l’ignorant que je suis se rattache moins aux semi-mantras en dialogue soliste-chÅ“ur qu’aux sens des rythmes, merveilleusement exprimĂ©s par le batteur-percussionniste voire par son Ă©lève-remplaçant pourtant affublĂ© d’un ridicule T-shirt des Red Hot, mais aussi suivis avec aisance par le public africain (battement des mains sur le cinq temps dĂ©jĂ utilisĂ© par Serge Ananou : noire, noire, noire, deux croches, soupir).

Cette fois, on ne cherche pas Ă sĂ©duire les Ă©trangers comme moi, mais Ă propulser, en France, une musique engagĂ©e, dont les enjeux chantĂ©s Ă©chapperont aux autochtones sans pour autant les empĂªcher de jouir de cette fĂªte du contretemps et de l’itĂ©ratif. Le musicien qui mĂ©dit parfois en nous s’étonnera peut-Ăªtre, notamment au dĂ©but, de la tendance de Tita Ă chanter trop grave ce qui contraint son Ă©mission donc sa prĂ©sence vocale ; mais, petit Ă petit, l’artiste monte en pulsations et se libère des contraintes de la ligne « thĂ©orique » pour donner libre cours Ă sa sensibilitĂ© de soliste et sa joie dâ€™Ăªtre sur scène… invitant les danseuses Ă revenir autour d’elle, et le public Ă la retrouver on stage ou backstage « pour ceux qui ne se couchent pas trop tĂ´t ».

En conclusion
Une belle soirée, avec trois épisodes très différents, et un souci patent de donner zizir à tous : aux copines et aux parents venus voir les danseuses ; aux blancoss curieux d’une réunion allègre et originale (pour partie inclus dans la première catégorie) ; aux Béninois et aux Gabonais, tous venus en nombre faire un triomphe à cette production Bibaka. Merci, Jann, et bravo à Purple Shadow Agency pour la réussite de la date !

















