
Dans la série « Classique en suites », François Segré proposait, ce 9 janvier, le duo Moulin & Moulin, constitué de la soprano italo-lusitano-luxembourgeoise Claudia ex-Galli, adepte de photos volontiers, euh, charnues, et du pianiste drômois, Grégory, passé par l’atelier lyrique de l’opéra de Paris, institution apparemment plus douée pour choisir ses chefs de chant que ses metteurs en scène. Afin de célébrer leur premier récital 2018, les artistes ont choisi la carte de l’opulence, avec pas moins de vingt lieder au programme. Le principe : des blocs de 2+2 mélodies, Wolf-Strauss, Berg-Strauss, Brahms-Strauss, von Zemlinsky-Strauss, Korngold-Strauss. Un projet d’1 h 20 avec entracte, suscitant les questions régulières du vieux d’à côté s’enquérant auprès de sa nénette : « Il en reste combien ? » Du danger de promettre un coup à boire aux malotrus qui fréquentent les concerts parisiens…
Ă€ la dĂ©charge du gros con, il faut reconnaĂ®tre l’unitĂ© de la set-list. En refusant la progression thĂ©matique ou chronologique ; en choisissant, par-delĂ les spĂ©cificitĂ©s d’écriture, la cohĂ©rence stylistique d’un lied romantique ou post-romantique ; en privilĂ©giant la caractĂ©risation par pièce plutĂ´t que le contraste Ă©vident d’atmosphère, le duo prend le risque de perdre les oreilles distraites, et c’est tout sauf un dĂ©faut. Visiblement, il compte sur trois atouts pour dissoudre ce risque : la qualitĂ© des Å“uvres, le talent musical des artistes et leurs particularitĂ©s (sens de la prĂ©sentation concise de GrĂ©gory qui s’affine au cours du rĂ©cital, prĂ©sence scĂ©nique de Claudia). Bien sĂ»r, en bon grincheux, on regrette l’absence de traduction au moins des titres – que le pianiste sent puisqu’il traduira les derniers –, d’autant que le programme complet n’était pas disponible avant pour les auditeurs de ma race – incultes mais consciencieux : dans un lied, le sens du texte, ça compte ! Mais on applaudit le rĂ©sultat musical.

En effet, la soprano sonne comme une ancienne mezzo reconvertie, ce qui est loin, bien loin dâ€™Ăªtre une insulte (rendez-nous Violeta Urmana Ă Paris, bon sang !). Son mĂ©dium est charnu (formidables douces chansons d’amour pour « Leise Lieder »), et ses aigus, après deux lieder hĂ©sitants, s’assouplissent petit Ă petit. Comme on est snob jusqu’au bout, on mettra deux petits bĂ©mols pour attĂ©nuer ces grands dièses : peut-Ăªtre une lĂ©gère tendance Ă abuser des ports de voix et des sons dĂ©timbrĂ©s (surtout sur la seconde partie) ; et peut-Ăªtre les notes dĂ©passant le la au-dessus de la portĂ©e manquent-elles d’un chouĂ¯a de rondeur aux oreilles des zozos oxymoriques qui, eh bien, aiment les rondeurs aiguĂ«s. MalgrĂ© le plaisir de la fine bouche, typique du petit critique, rien de rĂ©dhibitoire, oh non : on apprĂ©cie le sens de l’expression de la soprano, comme quand elle donne Ă vivre l’éclosion tardive du dahlia donc de l’amour (« Die Georgine ») alors que, mĂªme traduit en français, le texte est pas hyperclair ; plaisante aussi est sa capacitĂ© Ă crĂ©er un climat de confidence pour nous souffler Ă notre oreille personnelle qu’elle craint que le petit jour nous sĂ©pare d’elle (« Die nacht »), ce qui est, malgrĂ© qu’on en ait ou pas, tout Ă fait flatteur ; et, mĂªme si les dĂ©parts en commun manquent parfois de nettetĂ©, pertinente est la complicitĂ© entre les deux musiciens pour rendre les contrastes de la tempĂªte qui se repose enfin (« Ruhe, meine Seele! »).
Pour la soutenir, le piano de GrĂ©gory Moulin est prĂ©cis, fin, vivant. Admirable est la façon dont il restitue l’ambiguĂ¯tĂ© des jours d’étĂ© que remplit le « bleu Ă©ternel » au point de rĂ©duire au silence un cÅ“ur trop plein (« Sommertage » sur une musique d’Alban Berg) ; prĂ©cieux est l’art qui l’aide Ă distiller les pleins et dĂ©liĂ©s bleus de « Blauer Sommer », ou les rares moments d’énergie distillĂ©s en Ă©clats brillants mais subtils (« Junge Lieder I » musiquĂ© par Johannes Brahms, « Wir sollten wir geheim sie halten », chantant l’impossibilitĂ© de tenir secrète la jubilation qui bouillonne dans l’interprète) ; sĂ»r est son sens du discours dans les pièces plus longues, au motif ressassĂ©, comme le « Sterbelied », chant du mourant souvent rĂ©quisitionnĂ© par les mezzos. Ne semblant dĂ©rangĂ© ni par l’accumulation de notes ni par la nĂ©cessitĂ© de nuancer et de suivre le souffle de sa partenaire, jamais soucieux de se mettre en avant, toujours capable de faire sonner sa partie en privilĂ©giant la ligne ou l’énergie qui dialogue le mieux avec sa complice, GrĂ©gory Moulin sĂ©duit presque autant qu’impressionnait Maciej Pikulski jadis.

En conclusion, un programme ambitieux, sans concession mais sans chichi, permettant au public français de dĂ©couvrir une soprano expĂ©rimentĂ©e et un pianiste remarquable dans des pièces passionnantes. Chapeau bas aux artistes pour le talent et la spontanĂ©itĂ© qui perce çà et lĂ en cours de route (quasi Ă©mouvant bis « en version salon », excellente idĂ©e !), bravo aux organisateurs pour cette soirĂ©e dont le prix maxi Ă©tait fixĂ© Ă 10 €, pot final (incluant des cornichons, chic) inclus, et vivement le 6 fĂ©vrier, car Corinne Kloska jouera alors du Bach au piano. Y a de quoi faire. Inch’Allah on y sera. Si vous Ăªtes franciliens ce jour-lĂ , mĂªme si on nous a offert notre place et donc que notre avis est sponsorisĂ©, venez. On n’a pas peur de dire que ce sera forcĂ©ment bien ; car, si on y va et que c’est pas bien, ben, on le dira. Na. (Non mais.) (Allez, on boucle.)















