
Foufou ? Excessif ? Roboratif ? GĂ©nĂ©reux ? Faites votre choix, mais ne faites pas bof. Le programme proposĂ© par Thierry Guffroy, titulaire des orgues de la basilique Saint-Denys d’Argenteuil (et sporadiquement un de mes donneurs d’ordre, faut le dire pour remplir ma dĂ©claration d’intĂ©rĂªts), pour son concert de NoĂ«l, est un pied-de-nez aux set-lists light, aux propositions Ă©tiques et aux rĂ©citals minimalistes. Que jamais l’art abstrait, qui sĂ©vit maintenant, n’enlève Ă ce concert ses attraits Ă©tonnants, tant il est vrai qu’à l’heure oĂ¹ les faux-culs sont la majoritĂ© (et rĂ©ciproquement), gloire aux rĂ©citals qui osent la gĂ©nĂ©rositĂ© – pas question de s’asseoir dessus.
En guise d’apĂ©ritif, le solide « NoĂ«l suisse » de Louis-Claude Daquin signale d’emblĂ©e l’intĂ©rĂªt de l’organiste pour la musique et la couleur. Alors que des emprunts et autres cornements sont redoutĂ©s au rĂ©cit, et que la tourneuse de pages a disparu au moment inopportun, Thierry Guffroy tĂ¢che de faire fi de ces pensĂ©es et rĂ©alitĂ©s parasites. D’emblĂ©e, il propose de faire entendre les anches tout en laissant au son le temps de rĂ©verbĂ©ration et de silence nĂ©cessaire pour qu’il prenne sens. L’ornementation et le souci de proposer un crescendo sans faire d’emblĂ©e exploser les vitraux par la dĂ©flagration d’un tutti complet laisse entrevoir un souci de caractĂ©risation contraire Ă l’effet facile qui, par exemple, accentuerait la syncope ou la pompe. En somme, ça s’annonce bien.

La première partie du concert contraste avec cette ouverture, sans renier l’option artistique liminaire. Avec la fantaisie de Johann Sebastian Bach, idole du musicien, sur « In dulci jubilo » (BWV 729), l’organiste fait sonner le plenum tout en refusant de caricaturer la pièce, parfois rĂ©duite Ă une alternance entre des accords balourds posant le choral et des traits hĂ¢tifs reliant les diffĂ©rents segments. Après avoir fait entendre la mĂ©lodie, il tend Ă lisser les oppositions, ce qui, loin de plomber le choral, unifie l’œuvre, comme si l’énergie des traits contaminait la solennitĂ© des accords, et vice et versa. AussitĂ´t, dans la basilique, des mĂ©mĂ©s se remĂ©mettent Ă parler, comme Ă la mĂ©messe, puisque, l’orgue jouant fort, on les entendra pas ; mais, comme l’orgue joue fort, elles parlent plus fort, bref.
Le choral « In dulci jubilo » est rappelĂ© avant le trio sur le mĂªme thème de Johann Michael Bach, sorte de musette ornementant diffĂ©remment cette mĂ©lodie… en attendant le grand choral de Dietrich Buxtehude BuxWV 197, magnifique trio distribuĂ© entre un accompagnement riche et une pĂ©dale exigeant prĂ©cision en sus de l’activitĂ© digitale requise aux claviers. C’est superbe, et ça sonne remarquablement bien sur cet instrument sous les doigts du patron de la BĂªte.
Pour clore cette partie, le tube « Wachet auf, ruft uns die Stimme » (BWV 645), dit « Choral des veilleurs », est un autre trio redoutable, avec basse inextinguible, mĂ©lodie Ă la main droite… et thème Ă la main gauche. Pièce chĂ©rie du recteur de la basilique, elle est jouĂ©e avec droiture par un Thierry Guffroy droit dans ses chaussures. RythmĂ©, sans lenteur, prĂ©sentant des voix très caractĂ©risĂ©es, le « tube » finit par produire son effet hypnotique grĂ¢ce Ă l’entrelacement des chants. RĂ©jouissant.

La seconde partie offre un panorama partiel, partial, donc intrigant, du noĂ«l français. Tout commence par la pastorale et l’invocation autour de « La crèche » d’Alexandre Guilmant (opus 50 n°3), composĂ©es Ă Argenteuil le jour de la fĂªte nationale 1877. S’y Ă©panouissent les qualitĂ©s que les fans apprĂ©cient chez le compositeur, notamment le sens de l’harmonisation, le plaisir de la modulation, le goĂ»t de l’association majeur – mineur, et les faux « accidents » qui permettent le dĂ©veloppement. Y pointe aussi le dĂ©faut du maĂ®tre, qui, notamment sur l’invocation, peut paraĂ®tre un brin doucereux et longuet ; mais il est vrai que nous ne sommes pas très contemplatif, donc pas culturellement sensible Ă ce type de prière.
Quatre noĂ«ls ultraclassiques suivent, alpaguant l’auditeur grĂ¢ce au changement d’époque, partant de style – bien ouèj, patron. Les Å“uvres de Nicolas Lebègue offrent notamment la possibilitĂ© de goĂ»ter au dialogue entre quelque cornet et quelque cromorne ; le « Joseph est bien marié » de Jean-François Dandrieu propose une musette dĂ©rivant sur un duo, un crescendo et des doubles (variations qui s’accĂ©lèrent), tandis que « Je me suis levé » du mĂªme s’ouvre sur un intĂ©ressant paysage de fonds. Bien que cinquante ans sĂ©parent les deux hommes, on est frappĂ© par la perpĂ©tuation d’une forme d’écriture. Le fan de Claude-BĂ©nigne Balbastre que je suis aurait peut-Ăªtre suggĂ©rĂ© de proposer un « NoĂ«l » de ce zozo, plus harmonieux et funky selon notre inestimable sagesse, mais il n’est pas certain que l’écriture quasi systĂ©matiquement en doubles aurait sĂ©duit l’organiste du soir. Certains spectateurs profitent du changement de partition pour quitter l’église, estimant peut-Ăªtre que « ça suffit » ; mĂªme si le concert est, oui, plus long qu’un discours du Pharaon de la pensĂ©e complexe, il nous rĂ©serve pourtant quatre grandes pièces pour finir, tant pis pour les benĂªts.
Pour finir, voici venu le temps d’extraire quelques pĂ©pites des opus 60 d’Alexandre Guilmant, une sĂ©rie de quatre livraisons de noĂ«ls signĂ©s par un mec qui villĂ©giatura l’Ă©tĂ© Ă Argenteuil. En dĂ©pit de leur Ă©criture parfois fort riches, Ă l’origine, ils Ă©taient plutĂ´t destinĂ©s Ă embellir la liturgie, lors d’un offertoire, d’une Ă©lĂ©vation, d’une communion ou d’une sortie, par exemple. Aujourd’hui, on sait que de sots incultes, bouffis de haine et d’un ego malsain, prĂ©fèrent y substituer systĂ©matiquement de dĂ©gueulasses nullitĂ©s finançant les sectes charismatiques, et l’on est donc heureux de les entendre sur une grosse bestiole comme le grand orgue de la basilique au saint suaire.
« Grand dieu ! » lance les hostilités avec harmonisation rusée et modulations à gogo. Le dynamique « Joseph est bien marié » propulse enfin un vrai tutti, ce qui re-réveille les mémés qui se re-remémettent à parler. « Accourez, bergers fidèles » honore un noël parfois adapté pour harmonium en amenant le grand orgue à sonner, avant que « Nuit sombre, ton ombre vaut les plus beaux jours », pièce d’une petite dizaine de minutes, conclut avec ambition le concert sur un long fugato final, plusieurs fois interrompu puis repris après qu’un retour du tutti sur une modulation inattendue en mineur a allègrement surpris l’auditoire.

En conclusion, on se rĂ©jouit de l’hommage rendu par le titulaire Ă son grand orgue pour redonner un sens cultuel donc culturel Ă la fin de l’Avent ; on repart avec de nombreuses questions sur la notion de « concert de noĂ«ls » ou « de NoĂ«l », id est sur les formes que peut prendre un rĂ©cital de saison (dĂ©monstration chronologique aboutissant sur de la pyrotechnie, ou introduction Ă la joie de fĂªter avec intelligence un Ă©vĂ©nement qui suscita tant de merveilles musicales), ou sur l’apport d’un grand orgue dans des pièces dont le titulaire rapporte avec quelle joie il les a jouĂ©es sur l’orgue de chÅ“ur actuellement hors service. Bref, un concert solide, exigeant beaucoup de l’interprète, permettant Ă l’auditeur de rĂ©flĂ©chir, et incitant chacun Ă penser NoĂ«l comme une tradition riche en splendeurs, et pas que pour les Amazon de tout poil. Le tout dans un beau lieu Ă demi-heure de la gare Saint-Lazare. Respect, Thierry, pour cette rĂ©ussite audacieuse, merci au curĂ© de l’accueillir avec bienveillance et bravo Ă la mairie de soutenir, fĂ»t-ce in absentia et avec les limites d’une relation toujours perfectible, une tradition culturelle brassant, contrairement aux lĂ©gendes, un public large et variĂ© !
















