Derrière son petit air de monsieur sage Ă lunettes, il y a de l’audace chez François SegrĂ©, le grand manitou des concerts mensuels intitulĂ©s « Classique en suites » et fomentĂ©s Ă l’Institut Goethe, soit qu’il programme un excellent pianiste que les gens raides jugeront controversĂ©, ce qui est toujours bon signe, soit qu’il propose Ă ses spectateurs fidèles un concert de musique du dix-huitième siècle. Lui-mĂªme a conscience du dĂ©fi que reprĂ©sente ce pourtant appĂ©tissant ensemble de quatre sonates en trio : ne pointe-t-il pas la prĂ©sence de spectateurs somnolents dès son prologue parlĂ© ? Il faut incontestablement prendre cette fatigue comme un compliment, signalant l’envie d’assister Ă cet Ă©vĂ©nement en dĂ©pit de la lassitude du quotidien, ou du sommeil en retard !
Pour soutenir l’intĂ©rĂªt, les musiciens de l’Ensemble Quentin le Jeune (deux violonistes et une violoncelliste baroque, plus un clavecin, formĂ©s notamment par Patrick CohĂ«n-AkĂ©nine, Patrick Bismuth, ThĂ©rèse Bollet, Sylvia Abramowicz, Nina Ben David, Michèle DĂ©vĂ©ritĂ©…) problĂ©matisent leur concert, donc le disque qu’ils publient ce jour mĂªme avec une set-list quasi identique, et explicitent leur fil rouge – en l’espèce suivre les goĂ»ts d’AdĂ©laĂ¯de et de Victoire, filles de Louis XV, musiciennes et sponsors. Le quatuor s’attaque Ă quatre trios au format presque identique (quatre mouvements en gĂ©nĂ©ral, du type vite – lent – dansant – vite). L’intĂ©rĂªt sourd donc de la rĂ©pĂ©tition, en ce sens que la norme et le formatage incitent l’auditeur Ă une Ă©coute paradoxale. Dans cette musique qui flatte l’oreille mais paraĂ®t lisse voire anti-Ă©vĂ©nementielle, qu’est-ce qui distingue l’automatique du talentueux, le codifiĂ© du p’tit supplĂ©ment d’Ă¢me, le conventionnel du joyeux bizarre ?

Pour ouvrir le bal, voici Giovanni Pietro Ghignone, compositeur francisĂ© en Jean-Pierre Guignon Ă une Ă©poque oĂ¹ la francisation patronymique n’Ă©tait pas encore considĂ©rĂ©e comme une preuve de nazisme aggravĂ©e mais comme un gage d’intĂ©gration. En non-spĂ©cialiste, on peine Ă entendre cette patte italienne qu’annonce Jean-Christophe Lamacque, mais on est d’emblĂ©e saisi par le travail sur la synchronisation du quatuor, qui permet de faire chanter le lead. La chaleur, suppute-t-on, dĂ©règle certes la belle mĂ©canique sur les deux derniers mouvements, mais, après un nouvel accord, le combo se jette dans la première sonate en trio n°6 d’Antoine Dauvergne, surtout compositeur d’opĂ©ra, nous apprend-on. Le souci de concision, donc de concentration du matĂ©riau mĂ©lodique, bĂ©nĂ©ficie d’un violoncelle et d’un clavecin attentifs tant Ă la pulsation qu’aux inflexions des violonistes. Ă€ la fioriture, l’Ensemble Quentin le Jeune prĂ©fère la lettre et l’Ă©pure. C’est d’une exigence rare.
HĂ©las, les pistes d’Ă©coute dĂ©routent parfois : nos limites auditives nous empĂªchent de saisir le caractère « symphonique » de la Cinquième sonate Ă trois parties de Johann Stamitz, vendu par le premier violoniss. Au-delĂ de la piste qui nous est barrĂ©e, cette pièce est nĂ©anmoins l’occasion de vĂ©rifier la qualitĂ© du travail en commun : le souci de prĂ©cision sur les sforzandi ou les (lĂ©gères) ruptures de caractère, par exemple, permettent Ă l’auditeur d’apprĂ©cier la volontĂ© de valoriser les micro-Ă©vĂ©nements brisant la linĂ©aritĂ© du discours musical. Ce nonobstant, on finira de dĂ©cevoir les lecteurs en reconnaissant que nous Ă©chappe la dimension « gĂ©niale » de Julien-Amable Mathieu, dont le Deuxième trio n°3 est censĂ© entremĂªler le chant des deux violons de façon fort originale – notre sens de la contradiction et notre mĂ©connaissance de ce rĂ©pertoire, probablement, nous empĂªchent, Ă la première Ă©coute, d’abonder dans ce sens. Pour notre part, assumant la part d’inculte qui n’a pas su faire taire notre pulsion de curiositĂ© musicale, nous goĂ»tons plus modestement une belle musique jouĂ©e avec un enthousiasme qui passe par le ciselage plus que par l’extraversion.
Un double bis (un « Tambourin » et un « Andante » tirĂ© de la suite symphonique qui a le plus passionnĂ© mes voisins grĂ¢ce au storytelling du « compositeur suicidĂ© car trop gĂ©nial ») permet aux artistes de recevoir leur flot d’applaudissements mĂ©ritĂ©s, avant de filer signer leur tout nouveau disque. C’est alors que survient le miracle : mĂªme les mamies permanentĂ©es que la perspective d’un concert baroque Ă©puisait retrouvent leur Ă©nergie et leur grossièretĂ© pour trottiner jusqu’au buffet afin de se jeter sur le vin, les chips et les p’tits saucissons offert aux survivants.
À tous, donc. Après le concert solide, le beau geste.

Prochain concert de la sĂ©rie, très prometteur : le 19 dĂ©cembre, Ă 20 h, Irène Duval (violon) et AurĂ©lien Pascal (violoncelle) jouent Bach, KodĂ¡ly, Halvorsen et Milstein. Se rapprocher de l’institut pour rĂ©server est une idĂ©e prudente – la plupart des concerts sont complets très vite. Prix : 5 ou 10 €. Placement libre.











