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Le blog de Bertrand Ferrier, page 278

Ensemble Quentin le Jeune, Institut Goethe, 21 novembre 2017

Derrière son petit air de monsieur sage Ă  lunettes, il y a de l’audace chez François SegrĂ©, le grand manitou des concerts mensuels intitulĂ©s « Classique en suites » et fomentĂ©s Ă  l’Institut Goethe, soit qu’il programme un excellent pianiste que les gens raides jugeront controversĂ©, ce qui est toujours bon signe, soit qu’il propose Ă  ses spectateurs fidèles un concert de musique du dix-huitième siècle. Lui-mĂªme a conscience du dĂ©fi que reprĂ©sente ce pourtant appĂ©tissant ensemble de quatre sonates en trio : ne pointe-t-il pas la prĂ©sence de spectateurs somnolents dès son prologue parlĂ© ? Il faut incontestablement prendre cette fatigue comme un compliment, signalant l’envie d’assister Ă  cet Ă©vĂ©nement en dĂ©pit de la lassitude du quotidien, ou du sommeil en retard !
Pour soutenir l’intĂ©rĂªt, les musiciens de l’Ensemble Quentin le Jeune (deux violonistes et une violoncelliste baroque, plus un clavecin, formĂ©s notamment par Patrick CohĂ«n-AkĂ©nine, Patrick Bismuth, ThĂ©rèse Bollet, Sylvia Abramowicz, Nina Ben David, Michèle DĂ©vĂ©ritĂ©…) problĂ©matisent leur concert, donc le disque qu’ils publient ce jour mĂªme avec une set-list quasi identique, et explicitent leur fil rouge – en l’espèce suivre les goĂ»ts d’AdĂ©laĂ¯de et de Victoire, filles de Louis XV, musiciennes et sponsors. Le quatuor s’attaque Ă  quatre trios au format presque identique (quatre mouvements en gĂ©nĂ©ral, du type vite – lent – dansant – vite). L’intĂ©rĂªt sourd donc de la rĂ©pĂ©tition, en ce sens que la norme et le formatage incitent l’auditeur Ă  une Ă©coute paradoxale. Dans cette musique qui flatte l’oreille mais paraĂ®t lisse voire anti-Ă©vĂ©nementielle, qu’est-ce qui distingue l’automatique du talentueux, le codifiĂ© du p’tit supplĂ©ment d’Ă¢me, le conventionnel du joyeux bizarre ?

Les environs de l’Institut Goethe. Photo : BF.

Pour ouvrir le bal, voici Giovanni Pietro Ghignone, compositeur francisĂ© en Jean-Pierre Guignon Ă  une Ă©poque oĂ¹ la francisation patronymique n’Ă©tait pas encore considĂ©rĂ©e comme une preuve de nazisme aggravĂ©e mais comme un gage d’intĂ©gration. En non-spĂ©cialiste, on peine Ă  entendre cette patte italienne qu’annonce Jean-Christophe Lamacque, mais on est d’emblĂ©e saisi par le travail sur la synchronisation du quatuor, qui permet de faire chanter le lead. La chaleur, suppute-t-on, dĂ©règle certes la belle mĂ©canique sur les deux derniers mouvements, mais, après un nouvel accord, le combo se jette dans la première sonate en trio n°6 d’Antoine Dauvergne, surtout compositeur d’opĂ©ra, nous apprend-on. Le souci de concision, donc de concentration du matĂ©riau mĂ©lodique, bĂ©nĂ©ficie d’un violoncelle et d’un clavecin attentifs tant Ă  la pulsation qu’aux inflexions des violonistes. Ă€ la fioriture, l’Ensemble Quentin le Jeune prĂ©fère la lettre et l’Ă©pure. C’est d’une exigence rare.
HĂ©las, les pistes d’Ă©coute dĂ©routent parfois : nos limites auditives nous empĂªchent de saisir le caractère « symphonique » de la Cinquième sonate Ă  trois parties de Johann Stamitz, vendu par le premier violoniss. Au-delĂ  de la piste qui nous est barrĂ©e, cette pièce est nĂ©anmoins l’occasion de vĂ©rifier la qualitĂ© du travail en commun : le souci de prĂ©cision sur les sforzandi ou les (lĂ©gères) ruptures de caractère, par exemple, permettent Ă  l’auditeur d’apprĂ©cier la volontĂ© de valoriser les micro-Ă©vĂ©nements brisant la linĂ©aritĂ© du discours musical. Ce nonobstant, on finira de dĂ©cevoir les lecteurs en reconnaissant que nous Ă©chappe la dimension « gĂ©niale » de Julien-Amable Mathieu, dont le Deuxième trio n°3 est censĂ© entremĂªler le chant des deux violons de façon fort originale – notre sens de la contradiction et notre mĂ©connaissance de ce rĂ©pertoire, probablement, nous empĂªchent, Ă  la première Ă©coute, d’abonder dans ce sens. Pour notre part, assumant la part d’inculte qui n’a pas su faire taire notre pulsion de curiositĂ© musicale, nous goĂ»tons plus modestement une belle musique jouĂ©e avec un enthousiasme qui passe par le ciselage plus que par l’extraversion.
Un double bis (un « Tambourin » et un « Andante » tirĂ© de la suite symphonique qui a le plus passionnĂ© mes voisins grĂ¢ce au storytelling du « compositeur suicidĂ© car trop gĂ©nial ») permet aux artistes de recevoir leur flot d’applaudissements mĂ©ritĂ©s, avant de filer signer leur tout nouveau disque. C’est alors que survient le miracle : mĂªme les mamies permanentĂ©es que la perspective d’un concert baroque Ă©puisait retrouvent leur Ă©nergie et leur grossièretĂ© pour trottiner jusqu’au buffet afin de se jeter sur le vin, les chips et les p’tits saucissons offert aux survivants.
À tous, donc. Après le concert solide, le beau geste.

Après la bataille

Prochain concert de la sĂ©rie, très prometteur : le 19 dĂ©cembre, Ă  20 h, Irène Duval (violon) et AurĂ©lien Pascal (violoncelle) jouent Bach, KodĂ¡ly, Halvorsen et Milstein. Se rapprocher de l’institut pour rĂ©server est une idĂ©e prudente – la plupart des concerts sont complets très vite. Prix : 5 ou 10 €. Placement libre.

Dégoût


Quand tu te bats gracieusement, grĂ¢ce aux artistes, pour valoriser l’orgue dont que t’es titulaire, et que les musiciens invitĂ©s jouent avec un art quasi superfĂ©tatoire. Quand, avec l’aide de spectateurs, tu ranges en fin de soirĂ©e l’Ă©cran du concert brillant auquel tu viens d’assister, le tout dans un endroit discret convenu avec l’intendante. Quand tu dĂ©couvres ce que le curĂ© en a fait, sans doute grĂ¢ce aux enfants de chÅ“ur vues les empreintes sur l’Ă©cran (en sus de jeter Ă  la poubelle une demi-centaine de tracts qui ne leur avaient rien fait et que la paroisse avait financĂ©s), sans mĂªme t’en parler  alors que tu l’as croisĂ© moult fois depuis sa mĂ©saction.
Alors, tu comprends que, en concertation avec l’intendante, il va falloir parler sĂ©rieusement avec ce malveillant. Parce qu’il abĂ®me la paroisse, ses investissements matĂ©riels et immatĂ©riels, avec manière de lĂ¢chetĂ© peu recommandable, et que c’est pour le moins benĂªt.

Enrique Seknadje, « Laisse-toi aller » (ne pas jeter sur la voie publique)


D’Enrique Seknadje, patron de la section « CinĂ©ma » et maĂ®tre de confĂ©rences Ă  Paris-8 – sa mère ça rigole pas du tout car, dans cette universitĂ©, la section « CinĂ©ma » a du sens –, nous ne savions rien il y a quelque temps. Puis il nous sollicita pour participer Ă  une journĂ©e d’étude universitaire très sĂ©rieuse sur la novĂ©lisation. (Lui l’écrit « novellisation », Ă  la belge, façon Jan Baetens, mais nous luttons car pourquoi ?) Puis nous apprĂ®mes sur les rĂ©seaux sociaux qu’il Ă©tait aussi zicoss, auteur-compositeur-interprète Ă  tendance rock. Joie, donc, de fricoter avec un zozo dissonant, Ă  l’ère des piètres merdasses, maĂ®tredeconfĂ©rencisĂ©es parce qu’elles ont Ă©tĂ© les sages assistantes de la patronne en poste avant elles, soumises devant les exigences dĂ©biles de la hiĂ©rarchie et humbles devant les potentats locaux abusant de leur stupide pouvoir (chiasme, one point). Quand, enfin, nous dĂ©couvrĂ®mes que ledit Enrique Seknadje publiait une sorte de maxi (7 titres, 25 minutes), nous nous roulĂ¢mes-boulĂ¢mes, du verbe « je me roule-boule, nous nous roulons-boulons, que je me roulasse-boulasse » au prĂ©tĂ©rit, afin de voir ce qu’est-ce que le zozo avait dans le ventre. Et, in fine, quelle joie de jubiler en ayant dĂ©monstration de son talent !
[Et oui, je sommes programmĂ© Ă  ladite prochaine journĂ©e d’Ă©tudes ; et non, je n’en attends aucun autre avantage que dĂ©battre avec des collègues compĂ©tents, issus d’horizons variĂ©s, et le plaisir, non nĂ©gligeable, de causer de ce de quoi c’est que j’ai Ă©tudiĂ© et pratiquĂ© pendant un p’tit moment. Bref, stipulons-le, oui, je me laisse aller mais je ne lèche pas d’entre-fesses. Si que tu penses le contraire, je comprends ton doute mais passe ton chemin, j’peux rien pour touĂ©, Ă©tant entendu que j’assume le « toué », vu que j’aurais aimĂ© aller folĂ¢trer en chantant au QuĂ©bec, en GaspĂ©sie, en Acadie, mais faut croire que j’ai pas le mojo. Bref.]


Le nouveau disque de l’Enrique est auto-annoncĂ© depuis deux ans. Son actualisation toute fresh met en avant une veine mĂ©lodique transcendant maintes questions de style. Bien sĂ»r, on peut chercher Ă  situer l’olibrius. Pour ceux qui nous suivent, ce serait un croisement entre François Marzynski pour le rock en français sans complexe, lyrics compris (« Ça sent le cul » se transforme ici en « C’est juste une folle petite envie de foutre »), et Jean-Jacques Nyssen pour la voix nasale maĂ®trisĂ©e et l’univers singulier (première intro de « Avec excès » !), le tout shootĂ© aux Forbans pour le single voire le plaisir sporadique du  « r » roulĂ©. Pour les autres, je sais pas. Ce qui compte, me semble-t-il, c’est trois choses :

  • un, le rendu est soignĂ© (son Ă©quilibrĂ©, multiple, Ă©nergique, prĂ©cis, on n’est pas dans your average EP autoproduit, merci LĂ©onard Mule pour la rĂ©alisation et Hubert Marniau pour le mastering) ;
  • deux, le travail est multiple (aux singles boostĂ©s rĂ©pondent les mid-tempi assis sur une mĂ©lodie et une ligne de basse qui en font des chansons au moins aussi gouleyantes que les titres plus « speedĂ©s ») ;
  • trois, l’œuvre est certaine (unitĂ© dans la diversitĂ© ; personnalitĂ© ; souci de rappeler que le rock, c’est aussi de la musique, avec l’aide des batteurs Elvis Chedal-Anglay et Jessy Rakotomanga).

Des regrets ? Bien sĂ»r. Au moins deux : la brièvetĂ© du disque, dont on imagine la raison (sans doute concentrer les moyens sur un rendu qualitatif) ; et le manque de lĂ¢cher-prise sur les soli de fin de chanson, promesses laissĂ©es en suspens (« C’est une prière », « Le contrat »), les fade out Ă©tant la rançon de notre admiration pour la propretĂ© du rendu. En dĂ©barquant dans l’univers de l’artiste, on ne saisit sans doute pas tous les filaments qui donnent chair et sens Ă  son monde. Pourtant, on apprĂ©cie Ă  peu près tout, jusqu’à ce que l’on ne comprend pas logiquement, voire jusqu’aux fausses fautes d’orthographe (« Je t’ai pardonnĂ©e », avec cette ambiguĂ¯tĂ© de la fonction du « t' », entre, comme on disait jadis, COD et COI), prolongeant le questionnement de la chanson lors de la lecture du livret.
En rĂ©sumĂ©, une Ă©nergie formidable irrigue le disque, l’ensemble des titres est brillant, le son est excellent, les paroles captent l’auditeur ou dans leur hermĂ©tisme ou dans leurs rĂ©fĂ©rences littĂ©raires (fort « Sans Ăªtre aimé »), le sens mĂ©lodique et le souffle des arrangements avec les moyens du bord emportent une adhĂ©sion que la modestie assumĂ©e des enchaĂ®nements entĂ©rine (titres 5/6). C’est vivant, vivifiant, efficace, pro et maĂ®trisé : on aimerait voir ça en live – et c’est le plus beau compliment que l’on puisse faire Ă  un disque de rock français, as far as we are concerned. Quitte Ă  susciter une inquiĂ©tude, forcĂ©ment fondĂ©e : que des gens produisant Ă  leurs frais une musique qualitative, personnelle et nĂ©anmoins partageable, s’Ă©gosillent dans le dĂ©sert parce que des saloperies de grosses productions, fussent-elles labellisĂ©es indĂ©pendantes, saturent le marchĂ© et les mĂ©dias. Pour lutter contre cette hypothèse, soutenons Enrique Seknadje et achetons son disque.
Pour acheter le disque, contacter Enrique Seknadje via Facebook. ou m’envoyer un message via ce site. Le prix est au choix de l’acheteur, entre 7 et 10 €, port compris.

En attendant Vincent Crosnier…

Esther Assuied, orgue, et Vladimir Saakian, assistant

… on a profitĂ© du talent technique, musical et très personnel de miss Esther Assuied, Ă  travers Bach, Wagner, Vierne, Debussy, Pärt, Zimmer et BoĂ©dec. Oune pĂ©tit bijou. Et cette joie de penser que l’aventure Komm, Bach! se prolonge dès samedi prochain avec Vincent Crosnier en personne pour un programme Bach, Scarlatti, Schumann, Vierne, Vierne encore, Guillou et Charpentier. Ouf et chic !

Esther Assuied, orgue, et Vladimir Saakian, assistant, le 18 novembre 2017 Ă  Paris (Saint-AndrĂ© de l’Europe) pour le festival Komm, Bach!. VidĂ©o live de Rozenn Douerin.

La chouchoute de Komm, Bach! est en voie


Esther Assuied est l’une des jeunes musiciennes les plus talentueuses que l’on connaisse. Complètement disjonctĂ©e et cependant Ă©lève des plus grands conservatoires en piano, pianoforte, orgue et trompette, elle est donc virtuose, professionnelle, personnelle et passionnelle. Si vous pensez encore qu’un rĂ©cital d’orgue, c’est un truc chiant, restez chez vous.
Vraiment.
Vous seriez obligĂ©s de changer d’avis, et on sait combien ça peut Ăªtre pĂ©nible. Et après, vous reviendriez Ă  tous les concerts du festival Komm, Bach!. Non, on ne veut pas vous infliger ça.

André Derain, « La décennie radicale », Centre Pompidou, 16 novembre 2017

« Baigneuses » d’AndrĂ© Derain vu par JosĂ©e Novicz.

Après que l’on a apprĂ©ciĂ© l’exposition en trio associant AndrĂ© Derain, Balthus et Alberto Giacometti, l’heure Ă©tait venue de profiter du complĂ©ment offert par l’exposition Derain only proposĂ©e par Pompompompidou (c’est le nom qui est marrant), en dĂ©pit de l’entrĂ©e squattĂ©e par un groupe de plus ou moins free jazz, pour le grand plaisir de nombreux curieux.
L’unitĂ© de temps proposĂ©e, 1904-1914, est, certes factice puisque, d’une part, les premières pièces proposĂ©es, datĂ©es d’avant 1904, sont hors sujet ; d’autre part, la rupture de 1914 paraĂ®t, Ă  l’Ă©chelle de l’artiste, artificielle. Reste que, en onze salles, inĂ©galement garnies mais, dans l’ensemble, riches de nombreuses propositions, la commissaire CĂ©cile Debray, assistĂ©e de ValĂ©rie Loth, de Claire Blanchon et de Corinne Marchand (horrible inĂ©galitĂ© sexiste, s’offusqueront Ă  bon droit les plus conscious de nos lecteurs), rassemble une production protĂ©iforme qui capte l’intĂ©rĂªt, surprend souvent et ne déçoit jamais, quitte Ă  dĂ©sarçonner.

Les bateaux à Collioure (détail). Photo : Josée Novicz.

Partant sur un exemple monumental de copie d’une toile italienne, retranscrit avec un sens de la gĂ©omĂ©trie qui prendra sens en fin de parcours, la visite permet d’embrasser une production Ă©clectique tant picturalement (les peintures ressortissent de diffĂ©rents styles) qu’esthĂ©tiquement (les peintures cĂ´toient notamment des photographies, des gravures, des dessins aux allures de gribouillis, des sculptures, quelques cĂ©ramiques et une Ă©pistole). Par-delĂ  les diffĂ©rences de style, de support et de format, frappe l’unitĂ©. Ou plutĂ´t les trois grandes unitĂ©s : une appĂ©tence pour la chair, une gourmandise pour les couleurs, un dĂ©sir d’exploration – exploration de paysages, de corps, de techniques, de limites, de propos, de rapports au rĂ©el…
En dĂ©pit d’un Ă©clairage imparfait car, comme souvent, inadaptĂ© puisque trop sujet Ă  susciter des reflets Ă©vitables – pourquoi plus de soin dans une peinture que dans un travail lumineux ? –, l’exposition laisse le visiteur se plonger dans l’Ă©trange rapport Ă  la rĂ©alitĂ© qu’entretenait le peintre. Celui-ci pouvait Ă  la fois mettre au carrĂ© le « Bal Ă  Suresnes », Ă©voquer un tronc marron avec quatre ou cinq teintes diffĂ©rentes (orange, rose, bleu, vert, noir…), trouer la couleur unie de la mer par de grands blancs, capter la fragilitĂ© d’une jeune fille, symboliser « Mme Derain » avec un visage ovalisĂ©, abandonner les pieds de ses modèles Ă  une simplification carrĂ©ifiante, leur offrir des mains Ă  six doigts (voir la « Jeune fille en noir », dont l’autre reprĂ©sentation proposĂ©e efface ce dĂ©tail de la main gauche), leur dĂ©caler les tĂ©tons, Ă©purer Ă  grandes lignes des paysages qui sentent autant le Sud que la banlieue parisienne, s’engoncer dans les champs des villes d’antan en se roulant dans une imprĂ©cision choisie, mimer le lointain des cabs londoniens par une forme vague tranchant avec le premier plan, etc.

« Jeune fille en noir » (détail). Photo : Josée Novicz.

Saisi, le visiteur benĂªt que nous sommes s’impressionne volontiers de la variĂ©tĂ© des manières de reprĂ©senter. D’autant que l’illusion n’est pas le maĂ®tre-mot, comme en tĂ©moignent ces toiles d’apparence simplistes tranchant avec les efforts fauvisto-impressionnistes fascinants du Londres de 1910. Pour AndrĂ© Derain, il ne s’agit pas d’imiter le rĂ©el, mais de l’inviter dans la danse que la peinture permet au trait, Ă  la couleur et Ă  notre imaginaire, d’entretenir incestueusement.
TraversĂ© de pulsions contradictoires donc complĂ©mentaires, AndrĂ© Derain laboure tant l’hĂ©ritage de la Renaissance que le frustre de l’art brut, la symbolisation de l’environnement, le retravail des mythes antiques et le rĂ´le central de la corporĂ©itĂ© : le fripon ne se fixe pas sur les baigneuses et les danseuses que pour faire Ă©cho Ă  ses prĂ©dĂ©cesseurs et contemporains, ou que pour faire honneur Ă  la beautĂ© de l’art ; pourtant il leur donne un Ă©cho artistique, Ă©ventuellement dĂ©tonnant, qui inspire celui qui regarde le fantasme fixĂ© sur pigments. La variĂ©tĂ© des formats, de la taille d’une diapo Ă  la toile monumentale qui clĂ´t l’exposition, achève de vertiger le spectateur comme un boxeur ayant du mal Ă  Ă©tablir sa distance avec un adversaire-partenaire rouĂ©.


En conclusion, mĂªme si l’exposition a d’Ă©videntes faiblesses (l’avant-dernière salle semble rassembler des objets de bric et de broc, la prĂ©sence de statues collectionnĂ©es par l’artiste s’inscrit difficilement dans le parcours, on n’est pas sĂ»r que la dĂ©coration de cĂ©ramique ait une valeur plus que dĂ©corative au regard du reste…), la richesse de l’ensemble est incontestable ; l’intĂ©rĂªt de l’artiste est habilement mis en Ă©vidence ; la proposition de visite est Ă  taille humaine et permet de prendre Ă  la fois le temps de vaguer et celui de s’attarder sur des pièces freshy ; la problĂ©matisation autour d’une dĂ©cennie ultracrĂ©ative est bien conçue par le dialogue des deux grandes toiles ouvrant et concluant l’exposition, l’une sur le rĂ©investissement d’une tradition, l’autre sur le syncrĂ©tisme artistique exp(l)osĂ© par cette visite. En cinq mots, une belle poursuite de dĂ©couverte – oui, vous pouvez recompter, ça fait bien cinq.

Oisiveté professionnelle

Matinée passée à glander :

  • faire imprimer les affiches du concert du 25 septembre puis les massicoter,
  • suivre le règlement de la graphiste,
  • contrĂ´ler l’affiche pour le concert du 9 dĂ©cembre,
  • remplir + faire tamponner + scanner + envoyer la demande d’autorisation SACEM et la set-list du concert de Vincent Crosnier,
  • reclipser l’Ă©cran gĂ©ant et crapahuter sur le hall de l’accueil, dans l’Ă©glise, pour Ă©valuer la faisabilitĂ© d’une dissimulation ultĂ©rieure,
  • remettre des leaflets Ă  disposition d’un public qu’une main sale et une Ă¢me noire ont brimĂ© en jetant les prĂ©cĂ©dents programmes de la saison 2017-2018 ;
  • prendre rendez-vous pour hisser l’Ă©cran vers les voĂ»tes sans que ça dĂ©range trop le patron,
  • se prĂ©parer Ă  vidanger la mĂ©moire de la camĂ©ra sur le disque dur donc constater la disparition de la connectique adaptĂ©e,
  • faire imprimer puis plier les programmes du concert d’Esther Assuied,
  • boire un cafĂ©.

Ainsi, l’un dans l’autre, la matinĂ©e se passe Ă  rien foutre. C’est l’un des avantages d’organiser un festival, faut bien avouer.

Bisou, Freud

Cette nuit, fus rĂ©veillĂ© par ma propre rigolade : mon inconscient, devant bien s’emmerder pendant mes cauchemars (il est vrai que je me retrouvais Ă  Albi, en escale autobussĂ©e, après que mon car est reparti avec toutes mes affaires, le pitch de mĂ¢rde, quoi), me remĂ©morait cet Ă©pisode des aventures d’Eusèbe dans le premier tome de « De cape et de crocs » (Ayroles/Masbou, Ă©ditions Delcourt). Pensai donc Ă  le partager ce matin, pour tous les inconscients en veille.

Esther Assuied est en approche !

Komm Bach!² – 04

Si vous Ăªtes Franciliens samedi, don’t you miss this. Le festival Komm, Bach!² s’honore de recevoir bientĂ´t une de ses chouchoutes, la « jeune virtuose » et grande musicienne Esther Assuied, dite Esther PĂ©rez-Assuied, dite Esther PĂ©rez, ça dĂ©pend. Pour fĂªter la troisième prestation de la demoiselle sur l’orgue de Saint-AndrĂ© de l’Europe, nous vous offrons, gĂ©nĂ©reux, le programme en avant-première, avec une set-list originale, pyrotechnique et incroyablement personnelle. Avec la participation de la grrrande violoniss Camille ThĂ©veneau, un grantĂ©cran, une entrĂ©libre et un programme papier fourni in situ. Alors, prĂªts ?

(« Bon, elle sait jouer, d’accord, mais c’est vrai qu’elle est vraiment bizarre en vrai, la fille ?
– Non, si peu. »)

#sansmoi


L’on m’explique que, pour accueillir ses visiteurs, le Centre Beaubourg propose un hymne (voire une hymne, Ă  ce niveau, on sait plus trop) Ă  la sodomie. ChoquĂ© ? Voyons, ça fait un p’tit moment que je suis immigrĂ© Ă  Paris, je sais que la proposition sodomite, c’est comme les clodos, ça doit (dans le cul) pas choquer. Non, je pense mĂªme que ça part peut-Ăªtre d’un bon sentiment et d’un souci d’art politique tout Ă  fait profiond. Soit, je ne le pense pas, je ne me penche pas non plus, mais je veux bien essayer de supputer la force et l’impact de ce message jubilatoire, ciselĂ©, voire tout Ă©purĂ© (« tout Ă©puré » en deux mots, pas en trois). Ce nonobstant, je trouve cette facĂ©tie encore plus vulgoss qu’une blague de Bertrand Ferrier ; alors je vais passer discrètement, cher Centre, par la porte de (avec un « e », pas un « u ») derrière. Tu l’as un peu, cher, chiĂ© autant que cherchĂ©, alors m’en veux pas si je ne te salue pas, hein.