
Ils sont venus, ils sont tous là, mais elle ne va pas mourir, la Anna. Programmé et quasi blindé pour onze représentations, Un ballo in maschera de Giuseppe Verdi est confié à des équipes de solistes changeantes. Pour préparer la captation de ce dimanche, dernière pour Anna Netrebko, ultravedette mondiale de la première équipe, Ludovic Tézier, vedette locale de la seconde équipe, est venu pousser la chansonnette ce jeudi, histoire de se chauffer avant la diffusion en direct au cinéma de son Renato… et surtout de l’Amelia d’Anna N. C’est donc un plateau aimanté par la star un temps maudite avant qu’elle ne régurgite les éléments de langage bien-pensants et obligatoires anti-Poutine pour complaire les amoureux de la liberté de penser comme eux, ouf, qui s’est élancé à l’assaut d’une histoire dont les rebondissements sont plutôt hors-champ.
En effet, l’opéra devait pomper celui d’Auber autour de l’assassinat du roi Gustave III de Suède, mais les censeurs italiens ne voulaient pas que l’on butât un roi sur scène. Pas plus un grand-duc de Poméranie, apprirent-ils aux intéressés quand ils tentèrent de les amadouer avec une nouvelle mouture. La troisième réécriture fut la bonne : cette fois, on va assassiner le gouverneur de Boston. Ça, ça passe, et tant mieux – aux yeux des imbéciles qui gèrent l’art – si l’enjeu politique disparaît !
L’histoire
Riccardo (Matthew Polenzani) est le boss de Boston. Ça complote contre lui, lui rappelle Oscar (Sara Blanch), mais il reste focus sur sa problématique : il est amoureux d’Amelia (Anna Netrebko), la femme de Renato (Ludovic Tézier), son bras droit. Il est fort émoustillé car il doit revoir la belle au bal masqué du lendemain. En attendant, il s’occupe de la sorcière Ulrica (Elizabeth DeShong) que tout le monde veut exiler… mais qui lui apprend, je bestofise, que Renato le tuera bientôt. Il ne la croit point, fin de l’acte I et de la première partie (1 h 35).
Poursuivant Amelia pour l’empêcher de boire un philtre d’oubli, Riccardo lui avoue son transport qui se confirme réciproque, et hop. Hélas, les ennemis du gouverneur les poursuivent. Renato sauve son ami et s’apprête à raccompagner la dame voilée aux portes de la ville… quand il s’aperçoit que la conquête du gouverneur n’est autre que sa femme. Il décide de se venger, fin de l’acte II. Renato envisage d’abord de supprimer sa femme, puis opte pour l’assassinat de son pote, au côté des conjurés, pendant le bal masqué. Amelia avertit son nouveau chéri, qui n’en a cure ou préfère périr, va savoir. Renato met son projet à exécution. Riccardo lui pardonne et meurt, fin de l’acte III et de la seconde partie (55′).
Le spectacle
- Décors simples et inintéressants mais jolis costumes (William Orlandi),
- chorégraphie ad hoc (Micha van Hoecke) pour un tableau de début de bal visuellement saisissant au troisième acte,
- mise en scène passe-partout probablement destinée à pouvoir être apprise sans difficulté par des chanteurs tournants (Gilbert Deflo) :
la production en est à sa trente-neuvième représentation, soit plus d’un tiers des Bal masqué donnés à l’Opéra de Paris. Ce soir, le livret d’Antonio Somma d’après Eugène Scribe joue à fond l’effet Tartuffe : Riccardo est obsédé par Amelia, parle d’Amelia, rêve d’Amelia ; le public n’attend que la Netrebko qui chante Amelia, mais l’icône n’apparaît pas de suite. Dans un opéra très grand public
- (alternance de
- grandes formes avec chœurs + solistes,
- duos ou trios,
- soli,
- passages orchestraux puissants mais brefs, etc. ;
- nombreux airs après lesquels le public peut se dégourdir les mimines en claquant des paumes ;
- changement de tableaux où moult retardataires peuvent être placés en urgence relative…),
c’est l’occasion d’apprécier et les semi-vedettes, à l’aune de la Netrebko, et les inconnus aux oreilles des ignorants dont nous sommes.
Le Riccardo di Wallace de Matthew Polenzani est techniquement très propre. Il y a
- du volume,
- de la constance (on s’en apercevra, et tant pis si la voix apparaît trop prudente au début du I et finit par se craqueler légèrement à quelques passages du III, l’opéra est un art vivant où les mini imperfections soulignent la qualité exigeante du reste de la performance) et, si manquent quelques basses (il en manque),
- une vaillance certaine.
Rien de séduisant, pourtant, dans une composition frisouillant la caricature, où la posture virile évite toute émotion. À en croire l’interprétation du ténor américain, Riccardo est un mâle décidé, pour qui la conquête du pouvoir malgré les ennemis ou d’une femme malgré les interdits, c’est pareil. Pourquoi pas ? Parce que cette vision est en contradiction avec l’opéra qui offre au chanteur de longs soli et duos d’amour lesquels, quoique bien exécutés, sonnent faux.
Le Renato de Ludovic Tézier est acclamé comme il se doit par un public parisien toujours ravi de revoir « son » baryton. Seulement, ce soir, l’artiste doit affronter un rôle qui, d’un point de vue dramatique, n’a guère d’intérêt. Son personnage n’a qu’une facette, celle de la droiture – oui, « la facette de la droiture », ça paraît bizarre, disons qu’il s’agit d’une licence non pas poétique mais géométrique. Même quand Renato tue son ami, c’est pour rester droit. Le rendre captivant est mission difficile ; or, pour sa première face à des partenaires déjà rodés, Ludovic Tézier semble sur la réserve.
- La voix est là,
- la prestance ne tremble pas, mais
- nous manquent pour être ému
- l’incarnation,
- la présence, et
- cette illumination qui nous hypnotiserait et nous ferait oublier que nous assistons à un opéra qui exige des moyens techniques colossaux, nous permettant ainsi d’assister à un drame en live.
Les formidables découvertes viennent des chanteuses qui se produisent pour la première fois à l’Opéra de Paris. Dans ce rôle ponctuel typique des rôles pour mezzo, entourée de figurantes noires, Elizabeth DeShong, en dépit d’un costume ridicule de sous-prêtresse vaudou avec son turban sur la cafetière comme si elle était sortie précipitamment de sa douche après un shampooing en sentant que son rôti commençait de cramer alors que ses invités ne vont pas tarder, saisit.
- La large tessiture est maîtrisée avec des graves somptueux (vivement Erda pour celle qui fut Fricka !),
- l’interprétation soigne les différents aspects du personnage
- (la prêtresse satanique,
- la devineresse magique,
- la femme qui hésite à dire toute la vérité au gouverneur), et
- l’on salue sa capacité à être son personnage sans le réduire au topos de pacotille qu’il est pourtant.
Présent, lui, tout au long de l’opéra, Oscar, l’assistant de Riccardo, a été confié à la soprano Sara Blanch. Pour une fois, applaudissons le casting. Sur scène,
- l’actrice jouant les grands naïfs est une boule d’énergie inaltérable du début à la fin, qu’elle
- chante,
- attende sa réplique en virevoltant ou
- fasse acte de présence ;
- la chanteuse sait glisser des stichomythies dans le bon tempo et claquer de petits airs enflammés à tomber ; et
- la vocaliste déploie un timbre d’une grande beauté avec une apparente et perpétuelle facilité qui contribue à la sidération dans laquelle tombe Bastille – en témoignera le triomphe aux saluts de Sara Blanch, rare pour un rôle presque secondaire et théoriquement invisible face aux vedettes qu’il sert.

Pour accompagner de façon pérenne cette troupe éphémère, les chœurs de l’Opéra, confiés à Alessandro Di Stefano, confirment
- leur excellent niveau vocal,
- leur potentiel musical (contrastes et nuances n’ont nul mystère pour eux), et
- leur plaisir de jouer.
L’orchestre, placé sous la direction tonique de Speranza Scappucci, n’étincelle pas en tonitruant mais apparaît
- solide,
- équilibré dans une partition où son rôle est multiple et chaque pupitre (ou presque) a « son » moment, et
- souple quand la musique se spatialise en backstage ou sur scène.
Et donc, voilà Tartuffe – au sens où, on le sait, ce personnage dont tout le monde parle n’apparaît qu’au troisième acte de la pièce. Anna Netrebko apparaît, elle, avant le III, pour le plus grand orgasme des spectateurs. Celle qui, à cinquante-quatre ans, aime à mettre en images sa vie de riche privilégiée à frange n’en vient pas moins faire le taf.
- Elle est son personnage,
- elle en maîtrise les tensions
- (la bonne épouse,
- l’amoureuse soi-disant malgré elle,
- l’infidèle punie), et
- elle conserve une voix remarquable
- (imbattables piani dans les aigus,
- amplitude d’intensités à tomber,
- expressivité cherchant la finesse par-delà la pyrotechnie).
Certes, ce soir-là, quelques transitions entre les registres permettent au spectateur ronchonchon de se transformer en juré de concours estimant d’un candidat surdoué qu’il lui reste encore un peu de travail ; mais quelle mauvaise foi faudrait-il pour ne pas applaudir la performance de la rockstar, digne de sa réputation d’extraterrestre !
La conclusion
- Un opéra typiquissime,
- une représentation plaisante,
- un plateau vocal associant grands noms et belles découvertes :
si on l’avait payé pour donner son verdict après avoir saisi un expresso issu d’une capsule en aluminium coloré ultrapolluant, on sait ce qu’aurait dit George Clooney.








