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Et si l’on continue de danser ?

Pierre-Marie Bonafos par Rozenn Douerin

En 2026, j’ai invité le saxophoniste Pierre-Marie Bonafos à venir danser en musique dans les églises entre orgue et piano. À partir d’un tronc commun, nous déclinons un répertoire diversement dansant depuis la première en l’église Sainte-Anne de Marseille, le 18 janvier, concert dont est extrait la suite qui suit, comme l’indique son nom. Retrouvons-nous à Paris autour de cette envie de nous mouvoir harmonieusement, par exemple

  • ce dimanche 15 février, à 16 h, en la chapelle Notre-Dame de Compassion, pour une version orgue et saxophone dont le programme est disponible ici ; ou
  • le mercredi 11 mars, à 20 h, en l’église Saint-Marcel, pour une version orgue, piano et saxophone donc un répertoire encore différent mais toujours autour de la danse.

 

Et donc on danse, première !

Avec Pierre-Marie Bonafos, son sax de l’époque et son bonnet. Photo : Jacques Bon

Ça s’est joué cet été. Moult, c’est-à-dire au moins deux personnes, m’ont demandé quels étaient mes projets, et j’ai dû avouer a minima : « Rien de concret pour le moment. » Puis, craignant que l’on perce à jour ma personnalité ayant facilement tendance à la dépression, sauf quand elle assiste à des performances systématiquement débiles mais toujours inattendues, j’ai pensé qu’il était temps de me secouer les miches et d’inventer des trucs. Soit pour kiffer en les réalisant, soit pour kiffer en constatant que, décidément, la vie est mal faite car elle ne me permet pas de les réaliser. Dans tous les cas, pour kiffer.
Donc j’ai appelé Pierre-Marie Bonafos, et je lui ai dit que, pour combattre le morosisme de la vie (rien à voir avec Yves), j’avais envie de danser – mais danser seul, bof. Il n’était pas contre le projet, à ceci près : il voulait une grosse team avec nous. Une équipe avec Franz, Bela, Tylman, des titulaires et des remplaçants, peu importe, mais des gars qui bastonnent et envoient du lourd. Dont acte. Voici le résultat : un récital orgue, piano et sax intitulé « Et si l’on danse ? », dont on peut retrouver le programme ici.
C’est ça qui aura lieu en l’église Sainte-Anne de Marseille ce dimanche 18 janvier, à 17 h pétaradantes. Entrée libre, sortie aussi mais pas obligé quand même, on a le droit de laisser quelques subsides si on en a les moyens ce qui, en ces temps de macronisme délétère, est fort appréciable.

Vincent Rigot, Récital de Noël, 25 décembre 2025, Saint-Eugène-Sainte-Cécile (Paris 9)

Crèche, église Saint-Eugène-Sainte-Cécile (Paris 9), le 25 décembre 2025. Photo : Bertrand Ferrier.

Troisième concert de Vincent Rigot depuis sa prise de poste dans cette église hostile au genre au nom d’un « traditionnalisme » en vogue dans un certain catholicisme, singulièrement parisien. L’occasion pour lui de renouer avec une double tradition : celle des concerts d’orgue donnés par les titulaires de grandes tribunes l’après-midi de Noël, d’une part ; et celle des noëls variés qui ont fait les beaux jours d’un certain répertoire du roi des instruments. Six des sept pièces sur la set-list ressortissent de ce genre, à des titres divers.
Le grand chœur pouvant servir de « sortie pour Noël » qui ouvre le bal n’est pas exactement l’œuvre de César Franck la plus connue. L’organiste veille à épicer la solennité célébrant le réveil de minuit par

  • des respirations pimpantes,
  • des registrations variées (en contraste frontal ou quasiment fondues-enchaînées) et
  • un phrasé dont la netteté fait groove.

Une miniature d’Émile Bourdon (1884-1974) sur un noël de Saboly permet de s’enfoncer dans les profondeurs protéiformes de l’orgue local :

  • la clarinette énonce le thème,
  • l’iconique duo voix humaine + tremblant ravive l’attention, et
  • un faux hautbois élargit la palette de couleurs déclinée en un temps resserré.

Autre compositeur peu connu, Joseph Noyon (1888-1962) glisse ses « Variations sur un vieux noël » dans le programme.  Avec un art du kitsch assumé, la partition investit la forme du thème réhabillé pour chaque fragment. L’apparente facilité de cette musique plaisante ne peut pourtant poindre que grâce aux doigts déliés de l’interprète et à sa belle indépendance pieds-main dans le trio final. Surtout, sur ce « Joseph est bien marié », développé sur quatre variations et un finale, Vincent Rigot montre une volonté séduisante de

  • colorer le texte par les contrastes,
  • laisser chanter l’instrument dans sa spécificité et dans la variété de ses possibles, et
  • soigner ses phrasés pour différencier les métamorphoses du thèmes.

Pas de quoi gommer la banalité d’une partition sagement tournée, mais une telle option aurait été hors sujet.
De Pierre Kunc (1865-1941), Vincent Rigot choisit une communion sur deux noëls du Languedoc et de la Provence, l’un recueilli voire priant, l’autre dynamique voire frétillant. Ainsi l’auditeur reprend-il une lichette de clarinette et un effet sonore nouveau avec ce malin mélange creux (jeux de 8, à l’octave normale, et de deux, deux octaves plus haut) tiré du positif. Si cette réécriture de « Lève-toi vite, Amaury » revendique une platitude quasi sulpicienne commune à maints ouvrages de saison, elle parvient à séduire grâce aux sons que, pour elle, l’organiste invente, planqué derrière son biniou.

  • Mélanges creux,
  • suspensions et
  • retour presque inattendu vers le thème premier

témoignent d’un métier très sûr et du griffonneur, et du ploum-ploumiste.
Le musicien enchaîne en honorant « une jeune pucelle », titre courant de l’élévation sur « Entends ma voix fidèle » d’Alexandre Guilmant. Ici, la simplicité est de rigueur, et même revendiquée car Alexandre Guilmant a signé des noëls autrement plus pétaradants, négligés en toute conscience par l’interprète afin, subodore-t-on, d’équilibrer son programme. Après l’énoncé du thème, l’on se laisse bercer par les deux variations avec, au passage, un joli duo entre les jeux de fonds et le cor anglais.

  • Les harmonies parfois pimentées comme les aime le compositeur,
  • la franchise de la première variation et
  • le côté plus allusif de la seconde, où la légèreté du clavier dialogue avec la gravité de la pédale,

n’ont pas de quoi nous arracher un wow d’extase mais un soupir de contentement tranquille, si. À notre ère, c’est déjà le pied, comme on disait à l’époque du bandana et de la coupe mulet, j’imagine.
Vient alors la pièce scandaleuse, dont on imagine qu’elle a dû causer bien des tourments au titulaire pour déterminer si elle était convenable dans une église rétive à la musique « pas comme d’habitude ». Après conclave interne, il s’est risqué à dégainer « Les mages », extrait de La Nativité du Seigneur d’Olivier Messiaen. Structure chronologique (agencement des mouvements) et géographique (répartition des personnages entre les mains et la pédale) caractérise cet épisode d’une suite que le vieil Olivier jugera nulle, vexé par son succès qui lui paraissait disproportionné par rapport à ce qu’il inventa par la suite. On s’y délecte

  • de la sérénité régulière du tempo,
  • de l’amplitude des harmonies hypnotisantes si caractéristiques, et
  • de ce brutal changement de langage après quarante minutes très monomodales.

En guise de synthèse entre la tradition et un langage qui sort enfin de ses gonds, Vincent Rigot risque les redoutables « Variations sur un noël bourguigon », en l’espèce « En la saison de gel », manigancées par André Fleury. L’exposition présente un joli balancement ternaire. Les variations suivantes savent décliner notamment

  • la légèreté de la main droite versus l’obstination de la main gauche,
  • les guirlandes de notes qui ont quitté le sapin pour accompagner les anches sur une solide pédale,
  • des envolées aériennes et bondissantes, et
  • un segment où l’orgue apparaît compact après avoir été ouï étagé.

On goûte

  • la technique très sûre du musicien,
  • sa science de la registration, et
  • sa fierté non dissimulée (pourquoi le serait-elle ?) de jouer un instrument d’une telle richesse.

Le finale, spectaculaire, est pris allant, avec le choix de jeux et la maîtrise digitale qui vont bien. Une jolie coda qui vaut points de suspension jusqu’au concert de Pâques que prépare d’ores et déjà (ou presque) Vincent Rigot. Ce jour-là, un conseil, si l’église est chauffée : ne vous installez pas près d’une bouche de chauffage. L’idée est rassurante mais le bruit est insupportable. (De rien, c’est compris dans la visite de l’article.)

Un peu de braoum dans un monde de minauderie

Le commandant Frédéric Foulquier et la Musique de la Garde républicaine en l’église Notre-Dame du Val-de-Grâce (Paris 5), le 4 janvier 2026. Photo : Rozenn Douerin.

C’est le Graal des organistes : se glisser dans un orchestre pour jouer la Troisième symphonie de Saint-Saëns… et singulièrement son second mouvement. À l’invitation d’Hervé Désarbre, organiste du ministère de la Défense et titulaire de l’orgue de l’église du Val-de-Grâce, j’ai eu la chance d’être accueilli par la Musique de la Garde républicaine pour accéder à cet orgasme mégalomaniaque.
Certains jugeront que, face à la puissance de la phalange, portée par l’arrangement parfait de Mark Hindsley et la direction attentive du commandant Frédéric Foulquier, l’orgue local peut paraître manquer de puissance. Ce n’est pas totalement faux ; et, cependant, j’aime bien la capacité de la Grosse Bête à se fondre parmi les autres pouët-pouët dans la mesure où, pour cette pièce, l’orgue n’est pas soliste (c’est une « symphonie avec orgue », pas pour orgue). Sauf pour quelques coups d’éclat, il participe d’un son global sans être sur un piédestal. Le résultat-souvenir est disponible sur YouTube.

 

Magie de Noël, féérie de la musique, délices du palais

Florilège de l’affiche

Réenchanter Noël ? À une époque où « les fêtes » ont remplacé la Nativité dans une novlangue assez curieuse, le projet n’est peut-être pas aussi benêt qu’il le semble.
Pour cela, la paroisse Saint-André de l’Europe, dont je suis l’organiste, invite croyants fervents et agnostiques de passage à monter dans une fusée à trois étages.
À 15 h 30, ceux qui sont curieux de découvrir un orgue en vrai sont invités (dans la limite de cinquante participants) à monter à la tribune où j’aurai la grande joie de leur raconter, avec la voix, les mains et les pieds, quelques histoires autour de l’instrument.
À 16 h, nous dégainons notre spéciale avec un concert bi-goût unique en son genre. Des chants de Noël (en dialecte lorrain, en latin, en américain, en castillan et même en français) que les spectateurs volontaires seront invités à reprendre en chœur alterneront avec des morceaux de saison interprétés à l’orgue, mêlant stars du classique et mythes du cinéma d’animation.
À 17 h, les survivants du concert seront conviés à partager chocolat chaud et petits biscuits en compagnie des artistes.
Outre moi (ce qui, déjà, n’est pas rien, je trouve), qui mènerai la visite et serai chargé de gling-glinguer, deux personnalités d’exception seront aux manettes du concert. Esther Assuied, multilauréate du CNSM de Paris, propulsera un programme conçu sur mesure pour la circonstance et pour l’orgue qu’elle jouera dix ans après l’avoir découvert. Jann Halexander, face public, fera ce qu’il sait faire : ce « mouton noir de la chanson française », comme il assume d’être désigné, chantera, fera chanter ceux qui veulent et distribuera la joie de vibrer ensemble à chacun.
Ce réenchantement de Noël, à notre aune, est gratuit. On peut entrer sans payer, partir sans payer, boire du chocolat et grignoter des p’tits gâteaux sans payer. On pourra aussi, selon ses moyens et son désir, laisser des liasses de billets, des bitcoins et des ronds de carotte. La fête est libre, mais c’est la fête.
Joyeux Noël à tous.


Rendez-vous le mercredi 24 décembre à 15 h 30 au 24 bis, rue de Saint-Pétersbourg | Paris 8.

Concert de l’Avent : le programme !

Photo : Rozenn Douerin

I. Le projet

Ce 12 décembre, vous serez les bienvenus sur la goélette joyeuse et méditative qui cingle vers Noël et vous invite au triple voyage musical !

  • Voyage dans le temps, mêlant les époques pour laisser sonner les différents langages harmoniques
    • préparant la venue du Seigneur,
    • louant sa Création ou
    • méditant sa Parole.
  • Voyage dans les sensibilités car mots, notes et harmonies s’interpolent, se questionnent, se défient et se réconcilient dans la résonance que leur réservent l’église de Saint-André de l’Europe et le cœur de chacun.
  • Voyage dans
    • nos propres histoires,
    • notre propre perception de Noël,
    • nos propres émotions de fin d’année que tentent de faire vibrer les œuvres ici réunies
      • en solos,
      • duos et
      • trio.

Plutôt qu’un parcours chronologique et monochrome,

  • la soprano Jennifer Young,
  • le hautboïste Antoine Baudouin et
  • moi-même-en-personne,

soit les trois musiciens-mixologues qui sévissent ce soir, avons souhaité assembler dans un grand shaker artistique

  • pièces chantées ou instrumentales,
  • répertoire canonique et création contemporaine,
  • musique écrite et improvisée.

Avant le début des festivités, ils invitent chaque spectateur à secouer la tête pour faire tomber le bruit du monde qui encombre nos conduits auditifs. Ainsi, le temps d’un concert, quels que soient

  • votre foi,
  • vos compositeurs d’élection et
  • votre état d’esprit du soir,

vous pourrez voguer sur les flots épiques que, toute époque confondue, compositeurs et interprètes ont fendus afin d’évoquer la plus folle espérance des petits êtres à deux pattes et deux bras qui s’agitent sur l’orange bleue :

  • la venue,
  • la présence et
  • le retour

d’un dieu ayant choisi de s’incarner parmi eux. La traversée dure environ 1 h 10. Elle est gratuite. L’entrée est libre, la sortie aussi. Néanmoins, si certains ont la possibilité de laisser dans les corbeilles prévues à cet effet qui une liasse de billets de 200 €, qui quelques ronds de carotte, cela nous permettra de

  • financer
    • les affiches,
    • les programmes et
    • les frais de SACEM,
  • saluer la paroisse qui nous accueille et, soyons foufous,
  • gratifier les musiciens invités.

Si, au contraire,

  • vous êtes légers d’argent,
  • venus sans picaillon ou
  • hostiles à l’idée de soutenir
    • troubadours,
    • diseurs de bonne aventure et autres
    • femmes à deux têtes,

vous êtes aussi les bienvenus, car nous serons heureux d’accueillir tous ceux qui auront affronté le blizzard du décembre parisien pour venir, osé ne pas « rester chez chez » malgré les conseils longtemps proférés par tant de farceurs, et d’renoncé à la tentation de notre pire concurrent, aisément déclinable : le trio chocolat chaud – plaid – petit film de Noël chéri. Bon concert !

 

 

II. La set-list

  1. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : « Quia respexit » extrait du Magnificat | en trio
  2. Claude Balbastre (1724-1799) : « À la venue de Noël », extrait du Premier livre de noëls | orgue
  3. Ralph Vaughan Williams (1872-1958) + William Blake (1757-1827) : « Infant Joy », extrait des Ten Blake Songs | soprano + hautbois
  4. Georg Philipp Telemann (1681-1767) : « Grave » et « Allegro » extraits du concerto en Ut mineur | hautbois + orgue
  5. Jehan Alain (1911-1940) : « Ave Maria » | soprano + orgue
  6. Benjamin Britten (1913-1976) : « Niobe », extrait des Six Metamorphoses after Ovid | hautbois
  7. Johann Sebastian Bach : « Nur ein Wink von seinen Händen », extrait du Weinachtsoratorium | en trio
  8. Ralph Vaughan Williams + William Blake : « The Lamb », extrait des Ten Blake Songs | soprano + hautbois
  9. Jean Langlais (1907-1991) | Cinq extraits des Pièces pour trompette et piano | hautbois + orgue, hé oui
  10. Jennifer Young (née en 1978) | « Pergolesi variations » | soprano
  11. Claude Balbastre : « Quand Jésus naquit à Noël », extrait du Premier livre des noëls | soprano
  12. Hugo Wolf (1860-1903) : « Führ mich Kind nach Bethlehem » | en trio
  13. Benjamin Britten : « Pan », extrait des Six Metamorphoses after Ovid | hautbois
  14. Traditionnel + Jennifer Young (harmonisation) + Bertrand Ferrier (improvisations) : « Veni Emmanuel », création | en trio
  15. Pour le bis, voyons le moment venu si quelqu’un n’en veut.

Paroles et traduction des airs à découvrir in situ.


Rendez-vous vendredi 12 décembre, 20 h
Église Saint-André de l’Europe | 24 bis, rue de Saint-Pétersbourg | Paris 8
Entrée libre, sortie aussi, mais concert bien quand même

Concert de l’Avent en vue !

Un bout de l’affiche

Il arrive que, entre musiciens, on noue des pactes. Par exemple, on avait convenu de faire un concert le 12 décembre, même si un zozo doit se dédire, on s’y tient. Autre exemple : on ne voulait pas donner un concert à la barbare, genre deux répétitions avec que des tubes et puis on y va. Alors, on a tenu parole. On a travaillé. Et, dans quelques jours, on sera ravis de vous offrir le résultat de ces moments

  • de partage,
  • de travail,
  • de cogitation et
  • de maturation – c’est important, ça aussi.

À la tribune, il y aura

  • Jennifer Young, la plus française des sopranos-compositrices américaines,
  • Antoine Baudouin, le hautboïste qui confond volontiers son instrument avec une trompette ou un violon, et
  • moi, oui, moi, au ploum-ploum, mais c’est pas pareil.

L’entrée est libre, la sortie aussi, mais le concert s’annonce joyeux quand même :

  • durée d’1 h 10 environ ;
  • programme varié associant musiques
    • baroque,
    • romantique,
    • vingtiémiste et
    • contemporaine ;
  • pièces diverses en
    • trio,
    • duo et
    • même, soyons foufou, solo.

Avec vous serait un plus positif. Rendez-vous pour 20 h pétaradantes ce vendredi 12 décembre, en l’église Saint-André de l’Europe (24 bis, rue de Saint-Pétersbourg, Paris 8).

Un autre bout de l’affiche

Récit d’un rire satisfait

Aux saluts, le 21 juin 2025, en la collégiale Saint-Martin de Montmorency (Val-d’Oise). Photo : Rozenn Douerin.

Pour conclure le récital sur « Le Rire de Dieu », donné en la collégiale de Montmorency le 21 juin 2025, j’avais choisi d’improviser une symphonie bigarrée « autour de quatre rires de Dieu ». La dernière improvisation de la symphonie (et du concert) évoque le rire qui satisfait en extrapolant autour d’une phrase extraite de la Critique de la faculté de juger. Selon Emmanuel Kant, « dans tout ce qui excite le rire, il faut qu’il y ait quelque absurdité où l’entendement ne peut trouver par soi-même quelque satisfaction ».
C’est avec une solennité un rien empesée que s’ouvre l’explicit. Dans cet endroit musical, nulle place, apparemment pour le rire. Pourtant, une faille craquèle subitement cet édifice. L’écroulement est têtu. Le rire s’accroche. Semble s’essouffler. Repart de plus belle dans l’aigu. Dégouline le long du grand orgue. Investit le récit et le positif. Se désagrège. L’entendement se perd enfin dans une fragmentation à peine éclairée par un leitmotiv rythmique et souvent déréglé. Une sorte de folie plus que du fou rire embrase l’instrument.

  • Traits,
  • accords répétés et
  • clusters fondus-enchaînés

se coupent la parole. Le rire à gorge déployée se moque de la politesse et de la bienséance. Il meurt, satisfait, de son propre empoisonnement, dans une solennité qui rappelle l’état d’avant le rire évoqué au début. L’entendement peut croire qu’il l’a emporté sur l’absurde. Heureusement, il ne tardera pas à déchanter : sa victoire, fragile, n’est que provisoire.

 

Éloge de la moquerie

Au grand orgue de la collégiale Saint-Martin de Montmorency, le 21 juin 2025. Photo : Rozenn Douerin.

Pour conclure le récital sur « Le Rire de Dieu », donné en la collégiale de Montmorency le 21 juin 2025, j’avais choisi d’improviser une symphonie bigarrée « autour de quatre rires de Dieu ». Le troisième mouvement, intitulé « Le rire qui se moque », s’inspire d’un article intitulé « Dieu, un éclat de rire », dans lequel Alain Houzieux écrit :

Le regard transcendant de Dieu sur le monde peut être conçu comme un rire qui se moque de toutes les prétentions et affabulations des hommes.

Dans cette perspective, faire entendre le rire du créateur qui se moque des prétentions de sa créature, c’est aussi laisser deviner sa résonance dans le cœur et le corps des hommes. Puis c’est dézoomer, prendre un peu de recul, élargir la focale. Ne plus se concentrer sur le rire lui-même mais sur les saccades de la risée. Voir avec les oreilles Dieu qui contemple de haut la folle et pourtant si petite ambition de l’humanité. Se laisser surprendre par l’envie divine de rire, comme l’organiste qui, à 1’50, doit réorienter son projet parce que l’orgue corne (le positif entraîne le grand orgue suite à un problème mécanique inopiné). Qu’importe, on accepte le deus in machina et on improvise.
Peu à peu, le rire de Dieu s’insère dans l’agitation humaine. La ponctue. La révèle pour ce qu’elle est. La remet en perspective. L’interroge. Y met fin en éclatant plus fort. C’est provisoire. L’homme est ce qu’il est. Dieu ne peut plus le changer. Tout au plus en rire. À son image, quand nous ne pouvons pas changer quelque chose, nous pouvons parfois essayer d’en rire. Ce nonobstant, comme le stipulait Dan Gutman, si tu vois quelqu’un tomber d’un pont, ne te mets pas à rire même si tu n’y peux rien changer : appelle les secours !

 

Éclats de rires divins, deuxième série : le rire qui magnifie – 2/4

Feux d’artifice à travers les vitraux de la collégiale Saint-Martin de Montmorency, le 21 juin 2025. Photo : Rozenn Douerin.

« Peut-on mieux magnifier le Tout-puissant qu’en riant avec lui de ses petites plaisanteries ? » écrit Samuel Beckett dans Oh les beaux jours en laissant son héroïne se noyer dans la scène. C’est cette question que pose l’improvisation sur « le rire qui magnifie », deuxième volet de la Symphonie bigarrée, improvisée autour de quatre rires de Dieu, à l’occasion du récital donné le 21 juin 2025 en la collégiale Saint-Martin de Montmorency.
Alors qu’un motif cristallin amorce le propos, très vite, des accrocs se faufilent. Seront-ce les « petites plaisanteries » ? C’est possible car, plus le motif se répand sur les claviers, plus les doigts semblent vouloir partager ce que Beckett désignait comme des échantillons d’humour divin. Les différents

  • jeux,
  • registres et
  • plans sonores

amplifient le ressassement du motif.

  • Des ruptures,
  • des surgissements et
  • des silences

fragmentent ce qui aurait pu être un sketch léger et charmant mais, confronté à ses implications métaphysique, se métamorphose. Des feux d’artifice tonnent dans la ville de Montmorency, comme un tonitruant rire divin. Face à ce fracas coloré, le rire des petites créatures s’assume

  • saccade,
  • attente,
  • brisure
  • – éclat, en somme.

Encouragés par ces failles et ces cahots,

  • cromorne,
  • voix humaine et
  • anches de pédale

essayent à leur tour de raconter une blagounette pour, elles aussi, faire rire. Mais n’est pas Dieu qui veut. Leur intervention n’est pas drôle. Elle s’embourbe plutôt dans un incipit de passacaille vite avorté. En un syntagme, elle gâche l’ambiance. Les dernières tentatives pour rire sont, en effet risibles. Parce que le rire divin magnifie Dieu, l’homme ne pourra jamais susciter un rire semblable, Dieu restant le Tout-Autre. Pour rendre gloire à son créateur, il ne reste plus à la créature qu’à « rire avec lui de ses petites plaisanteries ». Ce qu’elle fait, à sa mesure, dans la vidéo qui suit.