Peter Eötvös et Julia Bauer. Photo : Josée Novicz.

Peter Eötvös et Julia Bauer. Photo : Josée Novicz.

Et si musique quasi contemporaine et moment de jubilation sonore n’étaient pas contradictoires ? Pour les sceptiques, la Cité de la musique programmait les Momente de Karlheinz Stockhausen ce 25 mars. Nous y étions.
Originellement composé en 1962, révisé en 1972 pour la version donnée ce soir-là, Momente se présente comme une manière de cantate profane ou presque. L’instrumentarium articule des cuivres (quatre trompettes, quatre trombones graves), trois percussions, deux claviers électroniques type Hammond, un chœur mixte organisé en quatre groupes, une soprane soliste et une régie sonore plutôt discrète. Le texte ondule autour du « Cantique des cantiques », tantôt cité textuellement, tantôt sectionné, tantôt repris ironiquement, tantôt mêlé à d’autres bribes de texte. D’emblée, la question est posée par la soliste, seule en scène avec les claviéristes et les percussionnistes : de quoi c’est-il qu’il s’agit de ? Cette interrogation va irriguer l’ensemble de la pièce, construite en deux mouvements d’environ une heure.
Stupéfiantes, les quarante premières minutes clouent le spectateur non averti à son fauteuil : mise en scène et en lumière du son qui envahit l’espace, travail sur les dialogues entre soliste et tutti, découverte des possibles orchestraux et choraux (note, durée, déformation, son brut, voix parlée dérapant dans le chant, ensemble superbe subverti par une voix amplifiée, percussions manuelles ou frappées par des non-spécialistes…). Puis le compositeur se concentre sur son matériau et semble rejeter ses effets liminaires pour triturer l’aspect percussif du chœur (claquements, frappements, modifications des voix, souffles…). Des effets de nuances saisissants paraissent accélérer le temps jusqu’au vertige précédant la mise en abyme qui annonce l’entracte : le chef dirige les applaudissements et les pouët-pouët des cuivres pendant que les artistes s’applaudissent eux-mêmes pendant trois bonnes minutes. Ce pourrait être risible ou pseudo-conceptuel : c’est à la fois drôle et puissant, car, par-delà les enjeux formels insaisissables par le profane, l’ironie prolonge l’interrogation liminaire : de quoi s’agit-il ? qu’est-ce que la musique ? qu’est-ce que la représentation du son ? pourquoi sommes-nous ici ce soir ?

Julia Bauer. Photo : Josée Novicz.

Julia Bauer. Photo : Josée Novicz.

En miroir, après un entracte revigorant, la seconde partie s’ouvre sur une scène similaire à celle qui clôturait la première. Et la petite heure qui suit est l’occasion pour le compositeur d’explorer, à travers des textes qui s’entrecoupent et des techniques musicales qui se superposent, différentes façons de susciter le son et l’émotion de l’auditeur. Jouant parfois de l’harmonie chorale, parfois de la fureur cuivrée, parfois de l’art des percussions (le gros gong est travaillé, les claviéristes se mettent à leur tour à sévir sur les instruments supplémentaires qu’ils doivent manipuler), alternant effets de synchronisation et dissociations spatialisant le son de façon acoustique (chaque groupe de musiciens intervenant en décalé, avec à l’occasion des parties dissociées à l’intérieur même des blocs choraux), la composition de Stockhausen, portée par la direction intense du compositeur Peter Eötvös, palpite et frémit, emportant l’adhésion d’une Cité de la musique très remplie pour l’occasion.
En conclusion, un WDR Rundfunkchor de Cologne attentif et talentueux (chaleureuses basses, beaux ensembles des voix de femmes), une soliste précieuse et multifacette (Julia Bauer) sachant parler et chanter jusque dans de redoutables pianissimi suraigus, des cuivres précis, un chef aux petits soins et un claviériste boudeur (apparemment déçu de sa prestation, Dimitri Vassilakis a refusé de se lever pour saluer), ont joliment mis en valeur une œuvre ambitieuse et stimulante. En un mot comme en moult davantage : youpi.

Dimitri Vassiliakis, claviériste boudeur de l'EIC. Photo : Josée Novicz.

Dimitri Vassiliakis, claviériste joyeusement boudeur de l’EIC. Photo : Josée Novicz.