Yann Guillarme, Apollo 90, 13 octobre 2017

Sur l’énorme marché des comiques, Yann Guillarme se place assurément parmi les plus fréquentables, c’est pas une insulte, en choisissant de représenter un humour communautaire plus attrayant que d’autres. Il ne joue pas l’Arabe ou le Noir brimé par ces salauds de bourgeois – des Blancoss, forcément cons et raciss ; il ne joue pas non plus le juif qui se sent opportunément insulté par le pape, les cathos et la hhhaine sournoise, rampante, sempervirens ; il n’est pas, enfin, une femme humiliée par le combo machiste ou un handicapé blessé par une société si hostile à la différence. Non, il est pire. Lui émarge chez les Bretons.
C’est la source de son sketch le plus connu, « Le bar breton », quintessence de son plaisir à jouer la comédie, à trouver des gimmicks vocaux (« c’est d’une violence ! », « j’avais une haleine solide », zappé hier, « tout est allé très vite », « c’est lui qui le fabrique lui-même », « ma mère était à l’intérieur », etc.) ou scéniques (le bouchon impossible à remettre après la chanson Roxane version troquet de l’Ouest) très personnels et à fricoter avec l’absurde inattendu (« c’est visuel, pour ceux qui nous écoutent », « f’est un nain qui arrive et dit : “Falut, les gars”, mais bon, c’est vrai, je sais pas faire l’accent des nains », « y avait même un vieux druide qui était là, en train de flageller les gens avec un Guy – enfin, le gars s’appelait Guy » et, au moins, tuitti quanti). Ainsi aspire-t-il, avec succès, et c’est pas un jeu de mots vu qu’il y a deux « c » dans ce « succès »-là (je suis pas Mr Weinstein, alas), à dépasser le stand-up basique grâce à un esprit fin, un savoir-jouer indubitable et un personnage sympathique que ses interactions, maîtrisées, avec le public campe avec astuce (Bretonne parisienne utilisée avec gentillesse, portable récalcitrant valorisé sans en faire trop, salutations polies du public à la sortie). Bref, c’est gouleyant.
Chemin faisant, on reconnaît certaines marques de fabrique préemptées par des compères bankable mais librement réinterprétées par l’artiste : on suppute que Yann Guillarme a souvent regardé, attention, on balance, un autre demi-Breton, alias Dieudonné M’Bala M’Bala – pas sous son versant polémique, calme-toi – et Franck Dubosc – par exemple sur la description de Caradec, sur la natalité ou le rapport entre armée et sexualité, même si on frôle aussi « l’impudeur de cette femme » typique d’un Patrick Timsit autour du thème-bateau, donc en soi un peu consternant, de l’accouchement vu par le papa. Ce concubinage artistique amuse plus qu’il ne déçoit : l’homme s’inscrit indubitablement dans la veine pas con, ça existe, de « Rire et chansons », surplombant une partie de la concurrence par sa personnalité plus incisive que d’autres – la mini-première partie de Fouad, qui essaye d’émarger dans l’ex-communauté des traders, permet, si besoin était, de sentir une abyssale différence de technique et, peut-être, de talent.

Yann Guillarme d’après Rozenn Douerin

Certes, on regrette çà et là certaine longueur sur des thèmes ayant déjà secoué les grains au moyen d’un van, donc ayant vanné (je voulais mettre un lien, peut-être mon côté SM, mais Muriel doit trop bien protéger ses dictionnaires). Ainsi du sketch sur la Bible, amusant mais n’ajoutant rien à l’excellent Bernard Joyet ou au beaucoup trop longuet Jérémy Ferrari ; ainsi aussi du sketch final, méchamment pompé sur « Les spermatos » de Barrier/Lelou, après que « L’enterrement » a inspiré Éric Antoine – qui du moins le citait dans le générique de fin de retransmission. Cependant, même cette dernière saynète a son intérêt, grâce à son postlude muet, une originalité très appréciable. Alors, oui, l’on regrette que les petites chansons remixées au début, amusantes, bouclent le spectacle avec une parodie pas terrible ; mais on applaudit le métier, la légèreté et le bon esprit du zozo. Je conseille donc de l’aller voir… ne serait-ce que pour mieux apprécier, dans quelque temps, ses prochains spectacles qui, on l’espère, développeront avec plus d’audace les qualités et les singularités de l’olibrius de l’Ouest et de Lyon.
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