Dieudonné, Théâtre de la Main d’or, 31 juillet 2015

Dieudonné "En paix"Aller voir le nouveau spectacle de Dieudonné, En paix, c’est (aussi) tâcher de répondre à quelques questions, dont celles qui suivent, et hop.

A-t-on le droit d’aller voir Dieudonné ?
D’abord, je fais ce que je veux tant que je le peux. Je peux voir Dorothée, Still Life, Indochine, Bernard Joyet, l’Ensemble InterContemporain, un match de rrrru(g)by, un moyen-métrage d’art et d’essai, et même la télé, si ça me chante. Ensuite, je pense – et je ne suis pas le seul – que Dieudonné est un comédien de talent et un humoriste souvent remarquable. Que ses spectacles aient pu se médiocriser après son plus célèbre sketch télévisé, qu’il ait été assez malin pour créer un business ultrarentable autour de cet événement refondateur, qu’il ait tenu des propos tantôt antisémites, tantôt racistes anti-Blancs, tantôt simplement provocateurs, tout cela ne change rien à l’affaire : ce type a du talent, des talents, même. Le fait que Manuel Valls lui ait lâché ses chiens voire ses canidés, le fait qu’il ait réussi à survivre, et bien encore, alors que tout était fait pour le réduire au silence, le fait que moult faux-culs lui aient tourné la fesse pour sauver leur propre business contribue, certes, à rendre l’acteur fréquentable, mais c’est bien cette association entre talent, côté urticant et capacité à tracer chemin, année après année, qui me semble participer en premier lieu de ma curiosité.

À quoi ressemble un spectacle au théâtre de la Main d’or ?
Dieudonné a admirablement su capitaliser sur la bronca qu’il a suscitée – nul n’est dupe, certains spectateurs débattant sur les millions d’euros générés par les Productions de la Plume et tutti quanti. Dans un État où les libertés individuelles se réduisent sans cesse, où la liberté de penser ne vaut guère plus qu’une chanson de Florent Pagny et où nombre de Charlie (pluriel de charlot, je suppute) confondent la tolérance avec la récitation benoîte de la seule vulgate consensuelle, on pourrait certes souhaiter que l’intelligence et la réflexion aient un peu plus droit de cité ; mais il est joyeux de constater qu’une représentation de Dieudonné dans son antre, c’est d’abord une représentation plus-que-comble. L’artiste propose même deux représentations par soir, trois fois par semaine, et les deux shows débordent en dépit d’un billet entre 25 et 35 € (la promotion « Najat », chargée de remplir les dernières dates du précédent spectacle, est oubliée). L’ambiance est sympathique et chaleureuse ; le public est redevenu bon enfant ; mais le souvenir des tensions passées demeure, comme en témoigne la présence de deux agents de sécurité chargés de scruter le public pendant le show (même si leur vigilance est souvent trompée par leur portable) – on doute que les gardes du corps ne soient là que pour empêcher toute captation du spectacle.

Que réserve le spectacle Dieudonné en paix ?
Deux promesses l’accompagnent. La première : il s’agirait du « dernier spectacle » de l’humoriste, reconverti partiellement dans le courtage bénévole en assurance. De fait, parti pour tourner « deux ans », le nouveau one-man-show de Dieudonné développe ce thème du « dernier spectacle » mais reste, au 31 juillet 2015, de son propre aveu, « en rodage ». Comme c’est désormais son habitude, l’artiste divise la scène en deux, un bureau à jardin, plutôt dédié aux sketchs, et un pupitre à cour, où il fait pourtant l’effort de ne pas lire son texte, contrairement à ce dont il a parfois pu se contenter par le passé. En fond de scène, des bambous-roseaux qui hésitent entre l’évocation zen et le coup de pompe, pardon : le code-barres (elle est pas de moi, cette blague, mais je l’aime bien). Au centre, un gong témoignant bouddhistiquement de la paix à laquelle le plaisantin affirme être arrivé. La seconde promesse faite par l’ennemi public numéro un était de ne rien dire sur la communauté juive, source de ses ennuis à laquelle il a, puissante ironie, puisé une partie de son succès extraordinaire. Cette promesse est tenue, avec un zeste de citron ironique très ponctuel, donc très appréciable, qui est la marque des hommes de scène roués.

L'attente pour la paix, demi-heure avant le spectacle.

L’attente pour la paix, demi-heure avant le spectacle. Au centre, l’enseigne du théâtre.

Comment ce spectacle est-il construit ?
Dans son état actuel, En paix fait succéder à ca 40’ de stand-up sur le thème de la paix, donc de la famille (including le chat Poutine) et de la dénonciation de la connerie intolérante (religion, politique, relations internationales avec Obama en ligne de mire à bon escient), un dernier sketch morcelé et peut-être un brin longuet sur le thème dérangeant des derniers instants des passagers du vol explosé par Andreas Lubitz. Après avoir interviouvé, dans un précédent spectacle, Anders Breivik dans sa cellule (pas son meilleur sketch, c’est sûr), Dieudonné se fait un plaisir d’interroger derechef la limite du bon goût, laissant libre cours à son talent – incontestable, lui – pour créer des personnages aux accents multiples, plus ou moins maîtrisés et tenus, mais toujours drôles quoique aucun sketch n’aille vraiment au bout de ses possibles : le psychothérapeute belge, l’ambassadeur africain, la passagère d’Abitibie, un p’tit bout d’Asiatique peuplent cette dernière partie, avant que Dieudonné en personne ne s’installe dans le cockpit en compagnie du tueur suicidaire, peut-être pour faire écho à sa propre décision d’arrêter sa carrière de saltimbanque, dans deux ans, avec ce spectacle.

C’est drôle ?
Vaste question, chère madame ! Après avoir dit « globalement, oui, plutôt et souvent », on peut essayer de presque y répondre tout en finesse et en trois points. Un, comme souvent avec Dieudonné, surtout au début de ces nouveaux spectacles, l’ensemble est assez inégal, alternant charges percutantes, passages un peu mous, formulations ciselées, complotisme un brin neuneu (le 11 septembre n’a pas existé, aucun homme n’a marché sur la Lune – sur le désert tunisien, oui, peut-être, mais guère plus), pataudes tentatives d’interaction avec un spectateur qu’il fait venir sur scène (alors que l’artiste est surtout drôle quand il intime aux dialogueurs de la fermer physiquement et à tout jamais), transformations vocales remarquables, capacité de traduire un personnage par une simple mimique ou une posture significative, etc. Le très efficace côtoie donc le médiocre, le « nouveau » atténue parfois les auto-références aux spectacles précédents sporadiquement envahissantes – mais qui pourrait prétendre être excellent de bout en bout ? Deux, le fait de s’être débarrassé du fardeau que constituaient les quenelles perpétuelles adressées à ses ennemis juifs est une bonne idée, sans que cela enlève le côté corrosif et provocateur du personnage qu’est « M. M’Bala M’Bala » (éloge de la tolérance d’Ahmadinedjad, dénonciation des croyances liées aux informations officielles, long sketch sur le meurtre de 150 personnes par Lubitz…). Trois, à l’aune des œuvres complètes du zozo, En paix est un travail correct. Comparé aux trouvailles de 1905, il tend à prouver que l’artiste n’est pas sur une pente ascensionnelle, faute de travail approfondi – car la capacité d’incarnation des personnages sur scène reste, elle, époustouflante. À l’inverse, comparé aux spectacles torchés à la va-vite chaque année, où l’artiste passait surtout son temps à lire son texte, c’est plutôt mieux. Pas de successeur en vue pour « Le conseil de classe », le « MIF » ou « Les racistes anonymes », ses tubes, mais on peut à la fois rire souvent, se sentir légitimement gêné (pas sûr que ce soit une critique) par des facilités de discours où l’antisystémisme remplace l’antisémitisme (loin de ces pseudo appels au terrorisme que tel ou tel juge en quête de promotion a feint de voir), et regretter qu’il n’y ait pas davantage de sketches dans la première partie, tant c’est dans cet exercice et non dans le stand-up prolongé que, à notre goût, Dieudonné excelle.

Est-ce que tu n’as pas peur de perdre des millions d’amis Facebook et équivalents ?
C’est une éventualité, mais, comme disent peut-être les jeunes et, qui sait, mon directeur de la publication, je m’en balec.
TMO2

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