
Après d’impressionnantes transcriptions russes, Guy Bovet chausse sa coiffe de compositeur pour ce disque sorti en mĂªme temps que le Stravinsky – Moussorgsky chroniquĂ© tantĂ´t… et lui non plus pas encore rĂ©fĂ©rencĂ© sur le site de l’Ă©diteur. Une fois de plus, il s’agit de pièces pour deux organistes ; une fois de plus, deux suites agrĂ©mentent l’Ă©coute. La première est prĂ©sentĂ©e par le compositeur comme une « naĂ¯ve musique de film » inspirĂ©e par un vitrail de Casimir Reymond. Le Vitrail de RomainmĂ´tier, enregistrĂ© in situ, propose 13 Ă©pisodes en 35’.
« Nativité » fonctionne sur le contraste entre, d’une part, un motif pointĂ©, façon sicilienne, articulĂ© sur les jeux de dĂ©tail comme la dulciane horizontale, et des sĂ©quences plus massives qui s’effacent pour des reprises du motif liminaire semĂ© de bribes des « Anges dans nos campagnes » (1’25). « Avec les docteurs de la Loi » martèle Ă la pĂ©dale, puissante, l’importance des commandements alors que des guirlandes hĂ©braĂ¯santes festonnent dans un brouhaha que la prise de son rend encore plus confus. Le message christique peine Ă se faufiler dans les silences mĂ©nagĂ©s par les sachants ; pourtant, c’est Ă la flĂ»te l’énonçant avec simplicitĂ© que force restera. « La rĂ©surrection de Lazare » s’ouvre elle aussi sur le grave de l’orgue du cĂ´tĂ© sourd de la force, dont l’enregistrement peine – sciemment ? – Ă gommer la saturation. Un motif quelque peu hĂ©braĂ¯sant tente, sans se presser, de tirer les oreilles de la mort en la guidant vers la mĂ©lodie versus l’engourdissement des abysses. L’intervention d’une flĂ»te, puis un prompt crescendo type prestant vers plein jeu illustre la victoire de la foi sur la fatalitĂ© humaine.
« JĂ©sus et la Samaritaine » s’ouvre sur une sĂ©quence entre choral Ă©purĂ© et cantique basique joliment harmonisĂ©. Un cromorne – le Christ, explique le compositeur – enrichit le propos qui se dĂ©veloppe autour d’un système d’échos traduisant sans doute, d’une part, la connaissance christique de nos Ă¢mes, dont nulle inflexion ne lui est Ă©trangère, et, d’autre part, sa capacitĂ© Ă parler Ă chacun selon son intelligence et son cÅ“ur. « GethsĂ©mani » propulse des secousses dĂ©sordonnĂ©es de notes, trouĂ©es de silence. La monodie supĂ©rieure, brève quoique rĂ©currente, suggère la prière, mais elle ne rĂ©siste pas Ă l’arrivĂ©e, Ă la pĂ©dale, des doctes docteurs croisĂ©s au deuxième chapitre, qui dĂ©sagrègent le discours et le laissent en suspens.
« Arrestation et procès » reprend la séquence des docteurs qui grondent. Partant de nouveau du grave et du sourd, Guy Bovet fait émerger une tension montant vers le médium. Des accords sur les anches et des traits descendants augmentent le volume jusqu’à une longue tenue qui conduit à un passage tremblant, montrant un agnus Dei « de la messe en si » dégingandé (piste 6, 2’20). La réponse de la soubasse à ce remix inquiétant ne laisse aucun doute sur l’issue de l’affaire.
« Chemin de croix » fait derechef la part belle au grave, entre motifs trĂ©buchants et triple chute. La pĂ©nible montĂ©e vers les aigus se troue d’échecs et s’effiloche dans une tenue funèbre. « Crucifixion », cloue crĂ»ment Christ sur les bouts de bois en forme de +. Des fragments de discours cherchent alors un espoir Ă©vanescent dans des notes instables prolongĂ©es, comme hors du temps, qu’accompagnent, dĂ©faits au point dâ€™Ăªtre mĂ©connaissables,  les premiers segments de « O Haupt voll Blut und Wunden », le tube de la Saint-Matthieu (« Ô tĂªte couverte de sang et de plaies / De douleurs et d’insultes ») avant que la soubasse ne propose une pulsation instable.
« RĂ©surrection », Ă©pisode absent du vitrail mais que le compositeur a tenu Ă Ă©chafauder, se prĂ©sente comme un bref prĂ©lude façon toccata sur les pleins jeux. « Marie-Madeleine » oppose avec simplicitĂ© une mĂ©lopĂ©e sur deux registrations Ă des accords graves. « Ascension » ne joue pas au plus fin : le mouvement se fonde sur les graves (aux sens anglophone et francophone du terme) d’oĂ¹ montent des gammes jusqu’aux suraigus, non sans quelque surprise (piste 10, 1’11, Ă©trange coupure de l’accompagnement). Sur la fin du morceau, les accords vers le sommet, puis disparaissent, comme aspirĂ©s par le Sifflet de l’écho expressif progressivement emboĂ®tĂ©.
« Le don de l’Esprit » remĂ¢che l’incipit du Veni Creator avant de lĂ¢cher la bride au hit grĂ©gorien Ă©noncĂ© au cromorne, avec des harmonisations discrètes, façon Ă©cho, dĂ©veloppant de la sorte le procĂ©dĂ© dĂ©veloppĂ© dans « JĂ©sus et la Samaritaine ». « Il nous attend dans sa gloire » attaque par des fanfares d’anches qui ruissellent sur des pleins jeux hĂ©sitant entre ascension (le Christ nous attire Ă lui) et dĂ©sescalade (Dieu nous aime) avant que le tutti n’embrase l’orgue et l’église (le Saint Esprit souffle).
En rĂ©sumĂ©, une pièce narrative oĂ¹ l’orgue privilĂ©gie la transmission d’un discours de foi sur l’hybris d’un langage qui placerait au centre l’ego ou les fantasmes d’un compositeur. Ce souci quasi didactique n’empĂªche certes pas Guy Bovet, grĂ¢ce au recours Ă deux interprètes et Ă un instrument consĂ©quent, d’exploiter au mieux la richesse de l’orgue. VoilĂ aussi une manière de rappeler Ă l’Église pourquoi l’orgue est un instrument sacré : va-t’en donc exprimer dogmes et puissance de la saga christique avec guitares et djembĂ©s mal jouĂ©s par Sixte-Chantal, Fulgence-FĂ©licien et un ex-quadra qui espère choper la flĂ»tiste qui joue si mal, excellente raison pour un repas tirĂ© du sac et quelques conseils musicaux, bref.
Douze épisodes, répartis sur 26’, sont ensuite proposés pour former manière de florilège de Don Quixote, le récit picaresque. Curieux projet que celui-ci – moins par cette idée de s’inspirer d’un livre aussi touffu que complexe, que par l’idée de transcrire pour grand orgue à quatre mains une suite initialement conçue pour « un orgue d’un clavier datant de la fin du quinzième siècle ». Sur ces différents points, le compositeur est droit dans ses notes :
- un, la partition n’a pas connu deux versions, mais trois – la troisième ajoutant de l’impro pour convenir à l’illustration d’un film ;
- deux, la suite ne vise pas à rendre « la profondeur et la complexité du texte » car, il faut l’assumer, c’est une pièce d’orgue, et puis voilà  ;
- trois, elle ne se substitue pas au rĂ©cit, pas plus qu’elle ne cherche Ă l’équivaloir, puisque, lorsqu’elle est jouĂ©e en concert, elle s’accompagne de lectures des textes ayant inspirĂ© les diffĂ©rents passages – saluons l’insertion par VDE-Gallo desdits textes dans le livret trilingue (on s’amuserait presque, pour l’orgasme du pinailleur ou ici, Ă pointer telle faute orthotypo comme ce « É » sans accent p. 12, milieu, ou ce manque d’espace après « danger. », p. 13, histoire de montrer que l’on a lu le livret).
De quoi aiguiser l’appĂ©tit avant d’entrer dans cet univers très diffĂ©rent… nĂ©anmoins jouĂ© sur le mĂªme orgue de RomainmĂ´tier que la suite prĂ©cĂ©dente.
« De l’état et des chevaleresques exercices du très fameux don Quichotte de la Mancha » raconte le dĂ©part du hĂ©ros, son Ă©lection de Rossinante et d’Aldonsa Lorentzin, dite DulcinĂ©e de Toboso. Donc, fanfares pour saluer l’entrĂ©e en piste ; fonds graves pour rappeler la rĂ©alité ; ajout d’un deux pieds pour mimer l’espĂ©rance loufoque qui anime le nĂ©o-chevalier ; et retour des fanfares qu’accompagnent les fonds. « OĂ¹ Don Quichotte persuade Sancho Panza de le suivre » (traduction incomplète de la version espagnole lue en ouverture, comme pour moult Ă©pisodes suivants), habillĂ© par le cormorne moqueur, est une marche aussi grotesque que le projet – abandonner sa famille pour devenir gouverneur d’une Ă®le hypothĂ©tique Ă conquĂ©rir.
L’épisode des « moulins Ă vent » lance le chevalier dans le grave Ă l’assaut des « gĂ©ants ». La fanfare des anches puis du tutti en accĂ©lĂ©rant augure du meilleur ; mais au mitan de l’aventure, tout s’arrĂªte : il faut se ramasser après avoir volĂ©, et poursuivre, dans les aigus, sa quĂªte et sa voie. L’épisode oĂ¹ le fanfaron « passe la nuit Ă Ă©crire une lettre Ă DulcinĂ©e » associe un accompagnement grave Ă une flĂ»te douce toute tremblante. L’apparition de « Micomicona d’Éthiopie » redĂ©gaine le cromorne, dans les graves Ă prĂ©sent, et dĂ©ploie un système d’écho oĂ¹ anches et aigus dĂ©monstratifs crĂ©ent un cortège engageant les deux hurluberlus Ă dĂ©fendre cette monarquette contre un puissant gĂ©ant. L’action se poursuit dans la bataille contre « les outres de vino tinto ». Fanfares et anches tremblantes dialoguent avec un accompagnement puissant. AccĂ©lĂ©rations, fortissimi, silences rĂ©sonants et piteuse fin descendante sur le cormorne saluent l’exploit.
Le rapatriement sanitaire de don Quichotte fait l’objet du septième Ă©pisode. Partant de l’extrĂªme-grave sur lequel se greffe une mĂ©lodie inquiĂ©tante, façon marche arabe dans le dĂ©sert, il laisse un illustre intertexte pointer brièvement le bout de son museau (1’10) avant d’enfermer le malade dans la prison des graves sans issue. Changement d’ambiance pour « La noce de Camacho le Riche » oĂ¹ le noble bonhomme s’empifre. Partie sur de cĂ©lèbres bases hispaniques, la pièce fait une embardĂ©e sur le cromorne avant de chercher de l’aide du cĂ´tĂ© des cornets, rĂ©els ou composĂ©s. Les pleins jeux s’emballent, sur un rythme ternaire Ă©voquant l’incipit des Litanies de Jehan Alain. Une sorte de « Frère Jacques » s’interpose, repris ironiquement au cromorne. Mimant la folie festive, des sections frottent leurs rythmes contradictoires les uns aux autres, qui sur le balancement des cornets, qui dans la farandole du cromorne avec basse persistante, qui dans le silence tremblant de la rĂ©cupĂ©ration d’après-excès. « La caverne de Montesinos et la procession funèbre de femmes ensorcelĂ©es » mettent une fois de plus en valeur les anches solistes – quand on a un clavier de trompettes Ă dispo, ce serait honteux de s’en priver ! – sur l’accompagnement aboyant des fonds graves. L’interruption de volutes de farfadets ne suffit pas Ă prĂ©server de l’invasion terrifiante des anches grondant Ă pleine gorge.
« Le grand règne de Sancho Panza » sur l’île de Barataria s’ouvre sur une fanfare timide vite avalĂ©e par l’ironie du pouĂ«t-pouĂ«t ainsi que du rythme et de l’harmonisation rag-timiques puis flonflonnesques, et vice et versa. Tout change Ă 1’32, car c’est le drame farcesque, bien relatĂ© par les farces tristes de la partition : on feint d’attaquer l’île, Sancho panique, on s’excuse, Sancho dĂ©missionne quand mĂªme – ah ! si ces lĂ¢ches qui nous gouvernent en pouvaient faire autant ! « Le combat de don Quichotte contre le chevalier de la Lune blanche » marque la dĂ©faite risible de don Quichotte pour une histoire de nanas. D’emblĂ©e, sur un son wurlitzĂ©rien que double bientĂ´t un thème tremblant, l’heure n’est pas Ă la fĂªte. Pleins jeux et anches puissantes signalent le dĂ©fi et la prĂ©paration au combat. L’insertion d’un nouveau sample archiconnu (piste 24, 1’52) prĂ©cède sa dissolution Ă hauts dĂ©cibels qui clĂ´t les aventures du zozo. En effet, « la mort de don Quichotte et son Ă©loge funèbre » conclut le cycle sur le mĂªme thème qui fleurissait et se fanait Ă la fin de la onzième section. Tout se fond dans un grave persistant avant que l’épitaphe triomphale ne fanfaronne brièvement Ă pleins tuyaux afin d’honorer celui qui « vĂ©cut dans la folie et mourut en sage » ce qui, peut-Ăªtre, vaut mieux que l’inverse.
En conclusion, on salue avec gourmandise cette musique narrative Ă souhait. Quelques questions demeurent. Ainsi, avec un tel livret, Ă©tait-il utile d’insĂ©rer la lecture en espagnol des titres ? Peut-Ăªtre, oui, pour distinguer cette Å“uvre profane du projet sacrĂ© qui la prĂ©cĂ©dait ; mais cela rabat la musique sur sa seule fonction illustrative, ce qui nous semble un brin rĂ©ducteur au disque. Autre exemple : n’aurait-on pu rĂ©aliser un meilleur collage lors du montage entre les parties lues et les parties instrumentales ? Enfin, l’enregistrement n’aurait-il pas gagnĂ© Ă chercher des solutions techniques susceptibles de mieux permettre de distinguer les graves, que nous entendons souvent fondus dans un brouhaha peu flatteur – peut-Ăªtre cependant un problème propre Ă notre système de lecture ? Terminer sur ce genre de questions ne doit pas faire illusion : en dĂ©pit du snobisme du pseudocritique, il faut explicitement applaudir Ă cette initiative pensĂ©e mais pas ratiocinante, musicale mais pas rĂ©servĂ©e aux experts, intertextuelle mais bigrement stimulante pour qui veut Ă©couter.

Pour proposer une synthèse gĂ©nĂ©rale, nous pontifierons en claquant que ce disque cisèle une pierre fort intĂ©ressante dans l’œuvre pour deux organistes de Guy Bovet. GravĂ©e grĂ¢ce Ă une belle complicitĂ© avec Viviane Loriaut, elle complète utilement les transcriptions russes chroniquĂ©es tantĂ´t. Sa puissance d’évocation la destine au premier chef aux mĂ©lomanes curieux de musique narrative, variĂ©e, bien Ă©crite et capable de vous embarquer sans barguigner dans des pièces Ă la fois courtes, cohĂ©rentes, plaisantes et fondĂ©es sur des mythes structurants. Les amateurs de propositions dĂ©structurĂ©es et convulsives, parfois les mĂªmes, trouveront ailleurs disque Ă leurs oreilles.
























