
Couronnement d’un recueil construit autour de Scarlatti, Schubert, Chopin, Liszt, Schumann, Grieg et Debussy, les dix-neuf dernières Pièces lyriques d’Edvard concluent le coffret chantant L’Art d’Aldo Ciccolini en furetant dans une palanquĂ©e de paysages topiques – la mer, la montagne, les bois, le salon… –, chronologiques – souvenirs, annĂ©es de jeunesse, « Il Ă©tait une fois », « Passé » –, personnifiĂ©s – la grand-mère, le paysan, les mariĂ©s, l’amante, le lutin… –, intĂ©rieurs – la mĂ©lancolie, la paix… – et cosmiques – le soir, le jour, la montagne… Ainsi comprend-on mieux l’intĂ©rĂªt, aussi musicologique que documentaire, de graver une intĂ©grale des Pièces lyriques : il s’agit d’offrir un panel de caractères expressifs dont l’unitĂ© topique sourd d’une diversitĂ© apparente. En effet, si l’on enregistre un florilège, on se contente de reconstituer une diversitĂ© propre Ă l’interprète (on met un tube, un truc moins connu, une pièce rapide, une pièce mĂ©ditative, une pièce folklorisante, etc.) qui ne rend pas justice de la logique interne au compositeur. Le disque que nous notulons, bigre, ici, n’est pas parfaitement prĂ©paré : sur le lecteur Ă©lectronique, on regrette le manque de soin apportĂ© aux finitions, puisque les titres apparaissent en caractères propres Ă quelque alphabet asiatique. Ce dĂ©tail, quoique non nĂ©gligeable, n’est pas de nature Ă Ă©brĂ©cher l’intĂ©rĂªt que suscitent ces dix-neuf compositions Ă©chelonnĂ©es de 1896 Ă 1901 – le compositeur Ă©tant dĂ©cĂ©dĂ© six ans plus tard, ce qui est ballot, voire fĂ¢cheux.
Le Huitième volume des Pièces lyriques est marquĂ© par deux pièces majeures, en ouverture et clĂ´ture du cycle. Des annĂ©es de jeunesse laisse, pas de faute d’orthographe, flotter une mĂ©lodie hĂ©sitante au-dessus d’accords en trois temps jusqu’à ce que l’affaire s’emballe. Aldo Ciccolini nimbe cette flambĂ©e dans une pĂ©dale gĂ©nĂ©reuse afin de contraster plus efficacement avec la guirlande de doubles croches qui va animer la main droite jusqu’au « Molto piĂ¹ vivo » en majeur, après une Ă©trange note parasite (1’33). Un thème populaire s’active, Ă©nergique, avec reprise avant de se dissoudre moriendo. Fidèle Ă ses habitudes, l’interprète contraste avec maestria le groove basique de la main gauche et les froufrouteries joyeuses de la main droite. Manière de copiĂ©-collĂ© de la partie A conclut alors l’œuvre, comme si le souvenir des moments joyeux n’était qu’un prĂ©lude Ă la vive nostalgie d’antan. Le probe Chant du paysan ne s’embarrasse pas de telles problĂ©matiques. En quatre temps et en La, lancĂ© par une anacrouse dynamisante, il dĂ©roule sa sĂ©rĂ©nitĂ© joyeuse Ă quatre voix sans barguigner, mais avec de jolis effets de nuances et de dilatations de tempo signalant l’exĂ©cution qualitative d’une pièce joliment harmonisĂ©e.
Un si mineur incertain marque l’arrivĂ©e de la MĂ©lancolie. Chromatisme, extrĂªmes-graves, brisures de la ligne mĂ©lodique et interversions entre les mains traduisent en notes le titre, le retour de la partie A achevant d’engoncer l’auditeur dans la noirceur de celui qui lui Ă©crit. Contraste, forcĂ©ment, avec l’Allegretto con grazia du Salon, entre La et La bĂ©mol, venant Ă deux reprises Ă©clairer cette bluette oĂ¹ les doigts tour Ă tour toniques et pĂ©tillants du musicien servent Ă merveille le compositeur. Lente et lugubre doit Ăªtre jouĂ©e la Ballade en dĂ©pit d’un passage « un poco mosso » qui la ponctue Ă deux reprises. On y savoure la capacitĂ© de l’artiste Ă guider l’auditeur par une valorisation des voix mĂ©lodiques sans nĂ©gliger l’accompagnement. Mais il est temps de passer au tube de la sĂ©rie : le jour de noces Ă Troldhaugen, reprenant les caractĂ©ristiques du Grieg folklorisant – forme ABA fondĂ©e sur le futur principe du CtrlC + CtrlV, accompagnement basique, mĂ©lodie simple, contrastes avec, en plus, sur cette pièce de six minutes, une place laissĂ©e aux transitions et crescendi. Aldo Ciccolini, maĂ®tre du clavier et de la pĂ©dale, exĂ©cute avec finesse cette pièce iconique.

Le Neuvième volume se dĂ©capsule avec une Chanson de matelots oĂ¹ le staccato et l’art du crescendo de l’artiste donnent un peu de charme Ă cette partition mignonne mais (ou car ?) sans surprise. Le Menuet de la Grand-mère, en forme ABABA, habille sa simplicitĂ© facĂ©tieuse d’une lĂ©gèretĂ© qui contraste avec la soliditĂ© des marins prĂ©cĂ©dents. Ă€ tes pieds oscille entre RĂ© et RĂ© bĂ©mol, grĂ¢ce Ă une basse en arpèges contrariĂ©s constante jusqu’à la coda. Ainsi, Ă la vitalitĂ© tardive de la grand-mère se substitue la douceur de l’émotion. C’est le mystère de la nature qui dĂ©baroule avec le cĂ©lèbre Soir dans les montagnes, dont l’introduction en grande partie monodique dure autant que la reprise harmonisĂ©e du thème.
Brille alors la capacitĂ© du musicien Ă faire sonner son, ha-ha, piano grĂ¢ce Ă des touchers spĂ©cifiques et Ă le faire rĂ©sonner, une fois le marteau parti. Moins de mystère mais autant de douceur dardent dans Au berceau, quasi berceuse oĂ¹ les effets d’attente et le rendu d’harmonisations parfois savoureuses retiennent l’attention. Le volume s’achève sur la Valse mĂ©lancolique (en français dans le texte), sorte d’hommage Ă Chopin accessible Ă quasi tout pianiste, mais sans doute pas avec la perfection de toucher qui scintille chez Aldo Ciccolini, mĂªme quand il joue des partitions simples aux trucs et astuces dĂ©jĂ ouĂ¯s, incluant copiĂ©s-collĂ©s, reprise du thème Ă la main gauche, passage Ă l’octave, modification de tempo, etc.

L’incipit du Dixième volume n’est autre qu’Il Ă©tait une fois. Et il s’agit bien de narrer un brin plus que dans les autres pièces, puisque, partie sur un mi mineur, le conte bascule sur un Mi Ă l’accompagnement basique, puis manière de si bĂ©mol mineur, qui Ă©pure encore les ploums de la main gauche pour laisser pĂ©tiller la main droite. La construction en miroir revient alors Ă un Mi puis Ă un mi mineur, façon de boucler l’histoire sans forfanterie mais avec le plaisir d’avoir profitĂ© de deux conteurs sans chichi : le compositeur et son interprète. Soir d’étĂ©, en RĂ© bĂ©mol Ă©noncera trois fois le mĂªme thème, non sans l’agrĂ©menter d’accidents harmoniques apprĂ©ciables. On y salue l’attention du pianiste, manifestĂ©e, par exemple, lors des respirations qui accompagnent les doubles croches. Le Lutin dĂ©baroule comme un foufou dans sa pièce en mi bĂ©mol mineur, avec thème Ă la main droite, thème Ă la gauche, variante Ă l’octave et reprise : la qualitĂ© digitale du musicien permet Ă cette pièce dâ€™Ăªtre entendue avec toute la facĂ©tie souriante – mais intrigante : c’est pas Ăªtre excessivement raciste que de rappeler qu’un lutin, surtout en mineur, faut pas lui faire confiance a priori – que la composition requiert.
Après les cinq bĂ©mols du pĂ©nultième extrait, les six du prĂ©cĂ©dent, voici l’heure des cinq dièses du Repos des bois en Si, classique pièce en ABA avec coda entre « tranquilo » et « morendo ». Halling, danse norvĂ©gienne en Do, se faufile ensuite Allegro, avec longue reprise et coda. En contraste, Ce qui fut, en mi mineur, semble chercher sa voie dans un chromatisme de bon aloi oĂ¹ mains gauche et droite se font Ă©cho. Le tout se termine, comme moult histoires, sur quelques Souvenirs, forcĂ©ment en trois temps et avec trois bĂ©mols… mais provisoirement : au Mi bĂ©mol rĂ©pond le Ré ; au RĂ© rĂ©pond le Si bĂ©mol… mais tout se finit en Mi bĂ©mol, ouf. Jusqu’à la dernière croche de cette dernière pièce, Aldo Ciccolini fait l’effort de jouer comme la plus grande musique une pièce qui, pour sympathique qu’elle soit, peinera Ă Ă©poustoufler un Ă©coutant de passage, sinon Ă©ventuellement pour la prĂ©cision de son exĂ©cution pianistique.
En conclusion, trois disques de Pièces lyriques Ă Ă©couter par « volumes » (dix Ă©coutes Ă prĂ©voir) pour profiter Ă la fois des climats variĂ©s proposĂ©s par le compositeur, et de l’interprĂ©tation prĂ©cise, sans faiblesses ni facilitĂ©s, du virtuose octogĂ©naire.
Rappel des notules précédentes
- Scarlatti et Debussy
- Schubert + Liszt
- Nocturnes de Chopin 1
- Nocturnes de Chopin 2
- Schumann
- Grieg 1
- Grieg 2