
Moyen chapitre premier
OĂ¹ le pseudocritique assume sa crainte
d’ouĂ¯r un disque qui crache
C’est avec prĂ©caution que l’on part Ă la dĂ©couverte de ce disque, initialement enregistrĂ© pour le deux-centième anniversaire de la naissance du zozo, donc pour publication en 2011 – et, ma foi, quelle joie de constater que des attachĂ©s de presse ne considèrent pas que la vie d’un disque s’arrĂªte dans les deux mois suivant sa sortie ! Dès lors, pourquoi tant de prudence Ă dĂ©cellophaniser la rondelle, si j’puis dire ? C’est que l’on a dĂ©jĂ dit et redit du bien d’Yves Henry. Aussi la crainte de nous rĂ©pĂ©ter nous taraude-t-elle, presque comme Alexandre – ça dit un peu le niveau de l’humour Ă redouter dans les lignes qui suivent. Il n’empĂªche, sans vanter outre mesure notre vista lĂ©gendaire, Ă tout le moins, reconnaissons d’emblĂ©e notre propre talent, ce qui Ă©vitera aux autres de s’y abaisser : nos pires craintes se confirment par trois fois.
Premier indice, le livret bilingue signĂ© par l’interprète est un modèle de clartĂ©, pĂ©dagogique sans Ăªtre donneur de leçon, musicologique sans Ăªtre pĂ©dant, intelligent sans Ăªtre prĂ©tentieux – une parfaite introduction pour les mĂ©lomanes un peu avertis, qui en valent donc un peu deux, comme pour les curieux par la pyrotechnie allĂ©chĂ©s. En substance, le musicien a choisi des Å“uvres situĂ©es dans la pĂ©riode mĂ©diane des crĂ©ations de Franz, celle qu’Yves Henry juge la plus aboutie.
Second indice alimentant notre inquiétude, la construction du programme est parfaite. Trois beaux mammouths d’environ 15’ sont sandwichés, ce sera ma tentative de néologisme pour aujourd’hui, par les trois sonnets « del Petrarca », pesant seulement 7’ chacun. On retrouve ainsi le goût du musicien-passeur et la marque de l’interprète soucieux de délivrer une prestation aussi belle que digeste, aussi impressionnante que stimulante, aussi wow que popopo.
Un troisième indice – oui, j’aime bien les plans en trois parties, mais, lĂ , c’est pas que de ma faute –, le disque a Ă©tĂ© enregistrĂ© par JoĂ«l Perrot, patron de la maison Soupir et souvent admirable dans son rĂ´le de capteur, et Ă l’église Saint-Marcel, peut-Ăªtre le studio prĂ©fĂ©rĂ© de tant de musiciens classiques Ă Paris. Soyons stipulatoire, ça commence Ă fleurer le disque pomme-pet-deupe. En somme, l’objet, en apparence, nous oblige Ă fourbir nos compliments, au cas oĂ¹, hĂ©las, il nous faudrait les frotter de nouveau Ă l’art du sieur Henry si les notes ouĂ¯es nous paraissent au niveau de notre prĂ©jugĂ©. Passons donc au, souvent, meilleur moment de la chose : l’écoutationnement.
On voulait voler des images officielles sur www.yveshenry.fr. Las, on fut fort marri.
Long chapitre deuxième
OĂ¹ le pseudocritique se rĂ©jouit d’avoir craint Ă raison, mais doit justifier la pertinence de sa prĂ©monition
Le disque s’ouvre sur Après une lecture de Dante. Fantasia quasi sonata. D’emblĂ©e sĂ©duit cette capacitĂ© de la prise de son Ă restituer le p’tit plus Henry : en sus de jouer les notes et de rendre les brusques changements d’atmosphère, l’interprète sait transformer son instrument en jouant sur la rĂ©sonance et le toucher, toujours fougueusement soignĂ©s. Car c’est bien cela qui saisit l’oreille : cet art de se servir du piano – et du silence – comme d’un orchestre ou comme d’une banda spĂ©cialisĂ©e dans les batucadas, comme d’un rideau de tulle ou comme d’un maillet cherchant Ă reforger Notung (j’avais Ă©crit « comme d’un maillet dans ta tĂªte de pioche », c’était moins culturel). Dans la partition infernale oĂ¹ l’intranquillitĂ© serpente dans le calme, oĂ¹ la tempĂªte se fracasse sur l’Ă©phĂ©mère du prompt or somethin’, et oĂ¹ le ternaire, farouche, dĂ©fie le binaire tandis que les sept accidents renversent une armature naĂ¯vement vierge, l’aisance digitale, superlative chez Yves Henry, ne suffit pas Ă retenir l’attention un quart d’heure. Il faut cette capacitĂ© Ă raconter, Ă tout moment, une histoire – pardon : Ă maintenir la directivitĂ© de l’agogique, ouf ; et mazette, comme cette partition technique sonne narrative et captivante sous les doigts du monsieur Ă la blanche crinière ! On l’entend d’autant mieux dans les passages moins show-off (y en a quelques-uns) oĂ¹ l’art de la respiration pertinente, la nuance qui fait sens, le toucher qui happe l’oreille achèvent d’Ă©blouir voire d’Ă©mouvoir l’auditeur. Si vous cherchez une version associant lĂ©gèretĂ©, brio et profondeur, vous avez votre homme. Enfin, votre disque, c’est dĂ©jĂ bien.
Le premier intermède est le Sonetto 47 del Petrarca oĂ¹ le poète « s’encourage lui-mĂªme Ă ne se point lasser de louer les yeux [les yeux, bien entendu] de Laure » car « ils allument toujours en mon cÅ“ur des Ă©tincelles » (« sempre nel cor colle faville accesse »). Parti sur un faux la mineur Ă quatre temps, le prĂ©lude dĂ©baroule sur un vrai RĂ© bĂ©mol Ă six temps « sempre mosso con intimo sentimento », avec « il canto espressivo e un poco marcato » tandis que « l’accompagnamento » restera « sempre dolce ». La rĂ©alisation paisible trahit la maĂ®trise du pianiste qui n’a pas besoin d’en rajouter dans l’hyperromantisme : un accent lui suffit Ă Ă©bouriffer l’auditeur, en RĂ© bĂ©mol comme en Sol ou, changement d’ambiance, en Mi, avec deux portĂ©es comme avec quatre. Intermède ? Sans doute par la capacitĂ© de l’artiste Ă rendre ce sentiment intermĂ©diaire qu’est l’amour-dans-la-durĂ©e, aka l’amour après le wow. Et avec quelle Ă©lĂ©gance, maou !

Deuxième partie, deuxième gros morceau, la VallĂ©e d’Obermann, incluse dans le premier volume des AnnĂ©es de Pèlerinage, juste après la redoutable « TempĂªte », prĂ©sent un homme prĂªt Ă se « consumer en dĂ©sirs indomptables » pour s’abreuver « de la sĂ©duction d’un monde fantastique », afin de « rester atterrĂ© de sa volutuptueuse erreur » avant de constater qu’il a « fait un pas sinistre vers l’Ă¢ge d’affaiblissement » par l’usage trop grand, trop soudain, des passions. Pourtant, ad initio (?), tout est paisible, dans la vallĂ©e. Pis : tout est lisible. Avec une mĂ©lodie distincte et un accompagnement discret. Que demande l’opium du peuple ? Oh, Yves Henry rĂ©ussit bien Ă habiter tout cela, mĂªme dans le bruit Ă©touffĂ© de la vi(ll)e (piste 3, 1’53 Ă 1’55, du danger du silence…). L’excellent rĂ©glage du Bechstein D 282 par Jean-Michel Daudon permet de goĂ»ter tant les graves que les aigus, explorĂ©s posĂ©ment par le dĂ©but de la pièce. Une fois de plus, l’art formidable du rĂ©cit selon Yves Henry joue tant des nuances que du toucher, du jeu de pĂ©dale que des silences. Ce qui vaut dans le midtempo vaut dans le Presto, dans l’agitato que dans le Lento, dans le tremolando que dans le rinforzando. Cette capacitĂ© Ă susciter du beau whatever the beat ou le niveau technique requis enveloppe l’interprĂ©tation d’une aura susceptible de captiver l’auditeur, fĂ»t-il inquiet Ă l’idĂ©e d’un disque 100 % Liszt (« quand Yves Henry joue, toi prendre »).
Deuxième intermède, le Sonetto 104 del Petrarca annonce que « les pleurs de Laure font envie au Soleil [et pourquoi pas] et Ă©tonnent les Ă©lĂ©ments », bref… « si bien que, Ă me les rappeler, je me rĂ©jouis et je souffre ». Comme en rĂ©ponse, la piste choisie semble commencer dans l’Ă©cho des cloches de Saint-Marcel. Le pianiste souligne la dimension cosmologique du propos en jouant franc du collier, sans sentimentalisme. L’arrivĂ©e du thème surligne cette volontĂ© de suivre la partition pour exprimer l’Ă©motion, en Ă©vitant la surcharge d’Ă©motivitĂ© pseudo-convenue. Franz Liszt avait tout prĂ©vu… pour ceux qui sauraient jouer aussi bien que lui. Yves Henry se dĂ©lecte des diffĂ©rentes inflexions passionnĂ©es que contient cette pièce. LibĂ©rĂ© des considĂ©rations techniques propres au bon pianiste qui se hausse du col, il peut se permettre de donner du sens Ă une partition secondaire, soit, mais redoutable et superbe quand elle est aussi merveilleusement jouĂ©e – c’est dit.
Ouvrant la troisième partie, l’Ă©pouvantable (pour les farceurs qui, se croyant pianistes d’un niveau correct, prĂ©tendent la jouer) Deuxième ballade, avec ses accords aux intervalles d’emblĂ©e franckistes, alterne grondements graves – passant du RĂ© au RĂ© bĂ©mol pour s’enfoncer un peu plus – et Ă©lĂ©vations vers l’aigu sans arriver provisoirement Ă trouver une issue autre que l’exacerbation virtuose. Cette alternance entre calme et pure explosion de digitalitĂ© anime une pièce aussi frustrante qu’impressionnante, oĂ¹ la logique aristotĂ©licienne du rĂ©cit se dissout dans un gloubigoulba de possibles, de dĂ©ceptions et de vertiges tous provisoires – reflets, sans doute, de la condition de la plupart des humains… lesquels seront toutefois bien en peine de comprendre comment l’on peut jouer une pièce aussi difficile, et d’un, et faire sonner ces difficultĂ©s comme s’il s’agissait de tremplins vers la musicalitĂ©, et de deux.
Phoio : Rozenn Douerin
Troisième intermède servant de postlude, le Sonetto 123 del Petrarca conclut le disque. Alors que le compositeur est censĂ© dĂ©crire une passion difficile avec la fameuse Marie, le poète profite de cette sĂ©quence pour Ă©voquer le « pauvre fou » qui traverse « l’horrible solitude des forĂªts ombreuses » sans faire bravo des fesses car il pense Ă sa choupinette et regrette juste de ne lui point conter fleurette cependant qu’il baguenaude. D’oĂ¹ le balancement lento placido choisi pour commencer par Franz. La fragmentation du discours souligne nĂ©anmoins le passage du sous-bois Ă la forĂªt censĂ©e flipper quiconque ne serait point suramoureux. La finesse incroyable du si bĂ©mol qui conclut le prĂ©lude (piste 6, 1’12) pointe la dĂ©licatesse de l’interprète. Le texte l’empĂªchant, il n’y aura point ici d’emportement apocalyptique ; mais Yves Henry fera feu de tout bois pour rendre l’Ă©motion intĂ©rieure du promeneur enthousiaste au sens Ă©tymologique. Des doigts quand il faut ? Certes. Mais de la simplicitĂ©, de la rectitude, de l’honnĂªtetĂ© quand cela fait sens ; et avec maĂ®trise ou maestria, comme cela vous sied – Ă©coutez l’Ă©vacuation de la pĂ©dale Ă 4’30 : cela ne paraĂ®t rien, et nĂ©anmoins combien de virtuoses vedettes auraient nĂ©gligĂ© cette sortie en nous crachant quelque dissonance mĂ©tallique ? Sur cette pièce « mineure » comme sur tout le disque, la dĂ©licatesse est reine ; et c’est pourquoi nous n’avons nulle vergogne Ă rĂ©diger deux fois plus de lignes sur une pièce deux fois plus courte que la spectaculaire ballade prĂ©cĂ©dente, na.
Fort bref chapitre conclusif
RĂ©sumons : quand vous en Ăªtes Ă dire : « En revanche, pour les photos, prendre un pro, ce serait pas du luxe » ou « CĂ´tĂ© esthĂ©tique de mise en page du livret, peut mieux faire », c’est que, globalement, vous avez Ă©tĂ© soufflĂ© par le disque et que vous en conseillez l’Ă©coute voire l’acquisition non pas pour avoir davantage de services de presse, quoi que, mais nos contacts savent que, hĂ©las, c’est jamais l’objectif, juste parce que, bigre, bougre et saperlipopette, il est fort, ce mec (ça se dit, culturellement, ça ? En tout cas, en pensant Ă celles et ceux qui estiment que mes pseudocritiques sont souvent diluĂ©es dans des digressions perturbantes, ce qui n’est point toujours opinion excessive, la preuve, j’espère et je subodore dans un mouvement benoĂ®t que cette synthèse compulsive aura fait frĂ©tiller du croupion).