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Le blog de Bertrand Ferrier, page 236

Guy Bovet, Le Vitrail de RomainmĂ´tier et Don Quixote, VDE-Gallo


Après d’impressionnantes transcriptions russes, Guy Bovet chausse sa coiffe de compositeur pour ce disque sorti en mĂªme temps que le Stravinsky – Moussorgsky chroniquĂ© tantĂ´t… et lui non plus pas encore rĂ©fĂ©rencĂ© sur le site de l’Ă©diteur. Une fois de plus, il s’agit de pièces pour deux organistes ; une fois de plus, deux suites agrĂ©mentent l’Ă©coute. La première est prĂ©sentĂ©e par le compositeur comme une « naĂ¯ve musique de film » inspirĂ©e par un vitrail de Casimir Reymond. Le Vitrail de RomainmĂ´tier, enregistrĂ© in situ, propose 13 Ă©pisodes en 35’.
« Nativité » fonctionne sur le contraste entre, d’une part, un motif pointĂ©, façon sicilienne, articulĂ© sur les jeux de dĂ©tail comme la dulciane horizontale, et des sĂ©quences plus massives qui s’effacent pour des reprises du motif liminaire semĂ© de bribes des « Anges dans nos campagnes » (1’25). « Avec les docteurs de la Loi » martèle Ă  la pĂ©dale, puissante, l’importance des commandements alors que des guirlandes hĂ©braĂ¯santes festonnent dans un brouhaha que la prise de son rend encore plus confus. Le message christique peine Ă  se faufiler dans les silences mĂ©nagĂ©s par les sachants ; pourtant, c’est Ă  la flĂ»te l’énonçant avec simplicitĂ© que force restera. « La rĂ©surrection de Lazare » s’ouvre elle aussi sur le grave de l’orgue du cĂ´tĂ© sourd de la force, dont l’enregistrement peine – sciemment ? – Ă  gommer la saturation. Un motif quelque peu hĂ©braĂ¯sant tente, sans se presser, de tirer les oreilles de la mort en la guidant vers la mĂ©lodie versus l’engourdissement des abysses. L’intervention d’une flĂ»te, puis un prompt crescendo type prestant vers plein jeu illustre la victoire de la foi sur la fatalitĂ© humaine.

« JĂ©sus et la Samaritaine » s’ouvre sur une sĂ©quence entre choral Ă©purĂ© et cantique basique joliment harmonisĂ©. Un cromorne – le Christ, explique le compositeur – enrichit le propos qui se dĂ©veloppe autour d’un système d’échos traduisant sans doute, d’une part, la connaissance christique de nos Ă¢mes, dont nulle inflexion ne lui est Ă©trangère, et, d’autre part, sa capacitĂ© Ă  parler Ă  chacun selon son intelligence et son cÅ“ur. « GethsĂ©mani » propulse des secousses dĂ©sordonnĂ©es de notes, trouĂ©es de silence. La monodie supĂ©rieure, brève quoique rĂ©currente, suggère la prière, mais elle ne rĂ©siste pas Ă  l’arrivĂ©e, Ă  la pĂ©dale, des doctes docteurs croisĂ©s au deuxième chapitre, qui dĂ©sagrègent le discours et le laissent en suspens.
« Arrestation et procès » reprend la séquence des docteurs qui grondent. Partant de nouveau du grave et du sourd, Guy Bovet fait émerger une tension montant vers le médium. Des accords sur les anches et des traits descendants augmentent le volume jusqu’à une longue tenue qui conduit à un passage tremblant, montrant un agnus Dei « de la messe en si » dégingandé (piste 6, 2’20). La réponse de la soubasse à ce remix inquiétant ne laisse aucun doute sur l’issue de l’affaire.


« Chemin de croix » fait derechef la part belle au grave, entre motifs trĂ©buchants et triple chute. La pĂ©nible montĂ©e vers les aigus se troue d’échecs et s’effiloche dans une tenue funèbre. « Crucifixion », cloue crĂ»ment Christ sur les bouts de bois en forme de +. Des fragments de discours cherchent alors un espoir Ă©vanescent dans des notes instables prolongĂ©es, comme hors du temps, qu’accompagnent, dĂ©faits au point dâ€™Ăªtre mĂ©connaissables,  les premiers segments de « O Haupt voll Blut und Wunden », le tube de la Saint-Matthieu (« Ô tĂªte couverte de sang et de plaies / De douleurs et d’insultes ») avant que la soubasse ne propose une pulsation instable.
« RĂ©surrection », Ă©pisode absent du vitrail mais que le compositeur a tenu Ă  Ă©chafauder, se prĂ©sente comme un bref prĂ©lude façon toccata sur les pleins jeux. « Marie-Madeleine » oppose avec simplicitĂ© une mĂ©lopĂ©e sur deux registrations Ă  des accords graves. « Ascension » ne joue pas au plus fin : le mouvement se fonde sur les graves (aux sens anglophone et francophone du terme) d’oĂ¹ montent des gammes jusqu’aux suraigus, non sans quelque surprise (piste 10, 1’11, Ă©trange coupure de l’accompagnement). Sur la fin du morceau, les accords vers le sommet, puis disparaissent, comme aspirĂ©s par le Sifflet de l’écho expressif progressivement emboĂ®tĂ©.

« Le don de l’Esprit » remĂ¢che l’incipit du Veni Creator avant de lĂ¢cher la bride au hit grĂ©gorien Ă©noncĂ© au cromorne, avec des harmonisations discrètes, façon Ă©cho, dĂ©veloppant de la sorte le procĂ©dĂ© dĂ©veloppĂ© dans « JĂ©sus et la Samaritaine ». « Il nous attend dans sa gloire » attaque par des fanfares d’anches qui ruissellent sur des pleins jeux hĂ©sitant entre ascension (le Christ nous attire Ă  lui) et dĂ©sescalade (Dieu nous aime) avant que le tutti n’embrase l’orgue et l’église (le Saint Esprit souffle).
En rĂ©sumĂ©, une pièce narrative oĂ¹ l’orgue privilĂ©gie la transmission d’un discours de foi sur l’hybris d’un langage qui placerait au centre l’ego ou les fantasmes d’un compositeur. Ce souci quasi didactique n’empĂªche certes pas Guy Bovet, grĂ¢ce au recours Ă  deux interprètes et Ă  un instrument consĂ©quent, d’exploiter au mieux la richesse de l’orgue. VoilĂ  aussi une manière de rappeler Ă  l’Église pourquoi l’orgue est un instrument sacré : va-t’en donc exprimer dogmes et puissance de la saga christique avec guitares et djembĂ©s mal jouĂ©s par Sixte-Chantal, Fulgence-FĂ©licien et un ex-quadra qui espère choper la flĂ»tiste qui joue si mal, excellente raison pour un repas tirĂ© du sac et quelques conseils musicaux, bref.

Douze épisodes, répartis sur 26’, sont ensuite proposés pour former manière de florilège de Don Quixote, le récit picaresque. Curieux projet que celui-ci – moins par cette idée de s’inspirer d’un livre aussi touffu que complexe, que par l’idée de transcrire pour grand orgue à quatre mains une suite initialement conçue pour « un orgue d’un clavier datant de la fin du quinzième siècle ». Sur ces différents points, le compositeur est droit dans ses notes :

  • un, la partition n’a pas connu deux versions, mais trois – la troisième ajoutant de l’impro pour convenir Ă  l’illustration d’un film ;
  • deux, la suite ne vise pas Ă  rendre « la profondeur et la complexitĂ© du texte » car, il faut l’assumer, c’est une pièce d’orgue, et puis voilà ;
  • trois, elle ne se substitue pas au rĂ©cit, pas plus qu’elle ne cherche Ă  l’équivaloir, puisque, lorsqu’elle est jouĂ©e en concert, elle s’accompagne de lectures des textes ayant inspirĂ© les diffĂ©rents passages – saluons l’insertion par VDE-Gallo desdits textes dans le livret trilingue (on s’amuserait presque, pour l’orgasme du pinailleur ou ici, Ă  pointer telle faute orthotypo comme ce « É » sans accent p. 12, milieu, ou ce manque d’espace après « danger. », p. 13, histoire de montrer que l’on a lu le livret).

De quoi aiguiser l’appĂ©tit avant d’entrer dans cet univers très diffĂ©rent… nĂ©anmoins jouĂ© sur le mĂªme orgue de RomainmĂ´tier que la suite prĂ©cĂ©dente.

« De l’état et des chevaleresques exercices du très fameux don Quichotte de la Mancha » raconte le dĂ©part du hĂ©ros, son Ă©lection de Rossinante et d’Aldonsa Lorentzin, dite DulcinĂ©e de Toboso. Donc, fanfares pour saluer l’entrĂ©e en piste ; fonds graves pour rappeler la rĂ©alité ; ajout d’un deux pieds pour mimer l’espĂ©rance loufoque qui anime le nĂ©o-chevalier ; et retour des fanfares qu’accompagnent les fonds. « OĂ¹ Don Quichotte persuade Sancho Panza de le suivre » (traduction incomplète de la version espagnole lue en ouverture, comme pour moult Ă©pisodes suivants), habillĂ© par le cormorne moqueur, est une marche aussi grotesque que le projet – abandonner sa famille pour devenir gouverneur d’une Ă®le hypothĂ©tique Ă  conquĂ©rir.
L’épisode des « moulins Ă  vent » lance le chevalier dans le grave Ă  l’assaut des « gĂ©ants ». La fanfare des anches puis du tutti en accĂ©lĂ©rant augure du meilleur ; mais au mitan de l’aventure, tout s’arrĂªte : il faut se ramasser après avoir volĂ©, et poursuivre, dans les aigus, sa quĂªte et sa voie. L’épisode oĂ¹ le fanfaron « passe la nuit Ă  Ă©crire une lettre Ă  DulcinĂ©e » associe un accompagnement grave Ă  une flĂ»te douce toute tremblante. L’apparition de « Micomicona d’Éthiopie » redĂ©gaine le cromorne, dans les graves Ă  prĂ©sent, et dĂ©ploie un système d’écho oĂ¹ anches et aigus dĂ©monstratifs crĂ©ent un cortège engageant les deux hurluberlus Ă  dĂ©fendre cette monarquette contre un puissant gĂ©ant. L’action se poursuit dans la bataille contre « les outres de vino tinto ». Fanfares et anches tremblantes dialoguent avec un accompagnement puissant. AccĂ©lĂ©rations, fortissimi, silences rĂ©sonants et piteuse fin descendante sur le cormorne saluent l’exploit.

Le rapatriement sanitaire de don Quichotte fait l’objet du septième Ă©pisode. Partant de l’extrĂªme-grave sur lequel se greffe une mĂ©lodie inquiĂ©tante, façon marche arabe dans le dĂ©sert, il laisse un illustre intertexte pointer brièvement le bout de son museau (1’10) avant d’enfermer le malade dans la prison des graves sans issue. Changement d’ambiance pour « La noce de Camacho le Riche » oĂ¹ le noble bonhomme s’empifre. Partie sur de cĂ©lèbres bases hispaniques, la pièce fait une embardĂ©e sur le cromorne avant de chercher de l’aide du cĂ´tĂ© des cornets, rĂ©els ou composĂ©s. Les pleins jeux s’emballent, sur un rythme ternaire Ă©voquant l’incipit des Litanies de Jehan Alain. Une sorte de « Frère Jacques » s’interpose, repris ironiquement au cromorne. Mimant la folie festive, des sections frottent leurs rythmes contradictoires les uns aux autres, qui sur le balancement des cornets, qui dans la farandole du cromorne avec basse persistante, qui dans le silence tremblant de la rĂ©cupĂ©ration d’après-excès. « La caverne de Montesinos et la procession funèbre de femmes ensorcelĂ©es » mettent une fois de plus en valeur les anches solistes – quand on a un clavier de trompettes Ă  dispo, ce serait honteux de s’en priver ! – sur l’accompagnement aboyant des fonds graves. L’interruption de volutes de farfadets ne suffit pas Ă  prĂ©server de l’invasion terrifiante des anches grondant Ă  pleine gorge.
« Le grand règne de Sancho Panza » sur l’île de Barataria s’ouvre sur une fanfare timide vite avalĂ©e par l’ironie du pouĂ«t-pouĂ«t ainsi que du rythme et de l’harmonisation rag-timiques puis flonflonnesques, et vice et versa. Tout change Ă  1’32, car c’est le drame farcesque, bien relatĂ© par les farces tristes de la partition : on feint d’attaquer l’île, Sancho panique, on s’excuse, Sancho dĂ©missionne quand mĂªme – ah ! si ces lĂ¢ches qui nous gouvernent en pouvaient faire autant ! « Le combat de don Quichotte contre le chevalier de la Lune blanche » marque la dĂ©faite risible de don Quichotte pour une histoire de nanas. D’emblĂ©e, sur un son wurlitzĂ©rien que double bientĂ´t un thème tremblant, l’heure n’est pas Ă  la fĂªte. Pleins jeux et anches puissantes signalent le dĂ©fi et la prĂ©paration au combat. L’insertion d’un nouveau sample archiconnu (piste 24, 1’52) prĂ©cède sa dissolution Ă  hauts dĂ©cibels qui clĂ´t les aventures du zozo. En effet, « la mort de don Quichotte et son Ă©loge funèbre » conclut le cycle sur le mĂªme thème qui fleurissait et se fanait Ă  la fin de la onzième section. Tout se fond dans un grave persistant avant que l’épitaphe triomphale ne fanfaronne brièvement Ă  pleins tuyaux afin d’honorer celui qui « vĂ©cut dans la folie et mourut en sage » ce qui, peut-Ăªtre, vaut mieux que l’inverse.

En conclusion, on salue avec gourmandise cette musique narrative Ă  souhait. Quelques questions demeurent. Ainsi, avec un tel livret, Ă©tait-il utile d’insĂ©rer la lecture en espagnol des titres ? Peut-Ăªtre, oui, pour distinguer cette Å“uvre profane du projet sacrĂ© qui la prĂ©cĂ©dait ; mais cela rabat la musique sur sa seule fonction illustrative, ce qui nous semble un brin rĂ©ducteur au disque. Autre exemple : n’aurait-on pu rĂ©aliser un meilleur collage lors du montage entre les parties lues et les parties instrumentales ? Enfin, l’enregistrement n’aurait-il pas gagnĂ© Ă  chercher des solutions techniques susceptibles de mieux permettre de distinguer les graves, que nous entendons souvent fondus dans un brouhaha peu flatteur – peut-Ăªtre cependant un problème propre Ă  notre système de lecture ? Terminer sur ce genre de questions ne doit pas faire illusion : en dĂ©pit du snobisme du pseudocritique, il faut explicitement applaudir Ă  cette initiative pensĂ©e mais pas ratiocinante, musicale mais pas rĂ©servĂ©e aux experts, intertextuelle mais bigrement stimulante pour qui veut Ă©couter.


Pour proposer une synthèse gĂ©nĂ©rale, nous pontifierons en claquant que ce disque cisèle une pierre fort intĂ©ressante dans l’œuvre pour deux organistes de Guy Bovet. GravĂ©e grĂ¢ce Ă  une belle complicitĂ© avec Viviane Loriaut, elle complète utilement les transcriptions russes chroniquĂ©es tantĂ´t. Sa puissance d’évocation la destine au premier chef aux mĂ©lomanes curieux de musique narrative, variĂ©e, bien Ă©crite et capable de vous embarquer sans barguigner dans des pièces Ă  la fois courtes, cohĂ©rentes, plaisantes et fondĂ©es sur des mythes structurants. Les amateurs de propositions dĂ©structurĂ©es et convulsives, parfois les mĂªmes, trouveront ailleurs disque Ă  leurs oreilles.

Faites pĂ©nitence, la fin des temps est venue…


… et la preuve est Ă©r(i)gĂ©e au mĂ©tro des Agnettes !

La désespérance en image


Quand tu arrives à une tribune pour remplacer un collègue, que tu protestes car tu trouves vide la bouteille de champagne disponible sur place et que, du coup, il te laisse une bouteille pas vide. Mais pas-champagne non plus, le professionnel.

Workin’ on it

CafĂ© bĂ¼hlĂ©rien. Photo : Bertrand Ferrier.

Plus que huit jours avant le grand soir. Celui de la première date de « Bertrand Ferrier chante Michel BĂ¼hler » avec Jacques Bon, Fabrice Dupray et MichaĂ«l KonĂ©, dans une production Jann Halexander pour Purple Agency. Alors, on bosse – oui, mĂªme moi. En buvant du cafĂ©. Oui, mĂªme moi. Enfin, je bois plutĂ´t des cafĂ©s, mais bon. Faut gĂ©rer les gars, sans virgule avant « les ». Tu les verrais Ă  la pause se jeter sur leur PrĂ©cieux ! Heureusement que nous, on est normalses parce que, eux, Seigneur Dieu tout-puissant…

Les écrits volent, la drogue dure. Photo : Bertrand Ferrier.

Ce nonobstant, ma normalitĂ© n’exclut pas des singularitĂ©s, et toc. Comme de prĂ©fĂ©rer rĂ©pĂ©ter sur un mĂ©chant Yamaha en plastique plutĂ´t que sur un quart-de-queue Pleyel en très bon Ă©tat, sous prĂ©texte que le piano du concert ressemblera plus Ă  un mĂ©chant Yamaha en plastique qu’Ă  un quart-de-queue Pleyel.

Duel. Photo : Bertrand Ferrier.

Oh, non, la vie de musicien n’est pas facile tous les jours. Heureusement, dans huit jours, on vous retrouve. Youpi.

Guy Bovet, Transcriptions russes, VDE-Gallo


De l’extĂ©rieur, donc de la vraie vie selon les gens bien – genre les journalistes qui comptent (si, certains savent compter), du monde rĂ©el dirait un technocrate, du point de vue des braves types stipuleraient les pharaons qui nous gouvernent, on peine sans doute Ă  imaginer l’importance de Guy Bovet. Dans ce monde francocentrĂ© oĂ¹ la culture se rĂ©sume aux exilĂ©s fiscaux Smet et Znavour, c’est incontestablement bon signe. D’autant que cette ignorance se fonde peut-Ăªtre sur le fait que, rĂ©solument Suisse, Guy Bovet manque de la flamboyance aussi authentique que markettĂ©e de l’AmĂ©ricain le plus connu de l’univers de l’orgue. Pourtant, le Guy, nĂ© en 1942, est l’un des plus importants organistes-compositeurs vivants ! InventivitĂ©, variĂ©tĂ©, pertinence : son Å“uvre protĂ©iforme associe la puissance de l’interprète et la qualitĂ© du compositeur. Soit stipulĂ© en passant, on aimerait nouer un partenariat avec son agent pour proposer ses Å“uvres en fil rouge d’un prochain festival d’orgue, comme nous le faisons, grĂ¢ce Ă  des artistes assez fadas pour s’y plier, en cette annĂ©e 2018-2019, avec les compositions du formidable Robert M. Helmschrott,

Pour qui le voudrait dĂ©couvrir – pardon pour les sponsors de cette critique, id sunt ceux qui m’ont mandĂ© le disque qui sera Ă©voquĂ© instamment –, une excellente introduction serait son disque enregistrĂ© pour MDG en 1996 sur l’orgue de Cuxhaven (avec photo hippy en prime au dos du livret…). Cet enthousiasme dit, espère-t-on, l’enthousiasme avec lequel on dĂ©capsule le premier de ses deux nouveaux disques pour orgue Ă  quatre mains, illustrant deux des quatre aspects de l’organiste : le compositeur et le transcripteur (pour l’improvisateur, on attendra peut-Ăªtre ; quant Ă  l’interprète d’autrui, avec cinquante disques gravĂ©s, on imagine que, en furetant, y a de quoi faire). Pour le compositeur, il faudra attendre la prochaine notule. Pour le transcripteur, bienvenue sur cet articulet.
Au programme de ce disque, rappelant la fascination des organistes pour la musique russe, tantĂ´t mise en valeur – espère-t-on – sur ce site, deux monstres : L’Oiseau de feu d’Igor Stravinski et Les Tableaux d’une exposition de Modeste Moussorgsky.


L’Oiseau de feu, dĂ©diĂ© Ă  AndrĂ© Rimsky-Korskakov et initialement dirigĂ© par Gabriel PiernĂ© en personne, est l’un des grands piliers qui justifie la vie d’une superstar de la musique du vingtième siècle. Par consĂ©quent, il y a plusieurs façons d’encaisser sa transcription : vĂ©rifier si chaque note est rendue ; ou goĂ»ter l’esprit de la partition telle qu’elle est jouĂ©e. Or, que savoure-t-on ? Le sens de l’harmonisation. Au fond, puisque ces mystères nous dĂ©passent, feignons d’en Ăªtre les organisateurs ! Tel est le propos du transcripteur et des interprètes (Viviane Loriaut et le transcripteur en personne). Rendre une dynamique, une Ă©motion, une Ă©nergie par une registration et une circulation de la parole ad hoc. Profitant de la profondeur de jeux de l’orgue du grand orgue de l’église Saint-Leodegar  de Lucerne, Guy Bovet et sa partenaire articulent une transcription d’une lisibilitĂ© remarquable et d’une variĂ©tĂ© susceptible de passionner les organophiles comme les mĂ©lomanes organobof.
Contrastes, puissance, variĂ©tĂ© des sonoritĂ©s (amateurs de tension, filez Ă  la deuxième pantomime, plage 6) : la gestion des harmonies et des sonoritĂ©s capte l’oreille de bout en bout ; et la puissance de la transcription est, Ă  l’évidence, de renoncer Ă  l’imitation louable pour valoriser l’esprit efficient. La tension contre la note, et la ligne contre le dĂ©tail – et ce, sans nĂ©gliger les harmoniques qui vibrent comme ces commentaires au 2’, plage 10, 4’12 pour le retour : voici pour le brio. La pulsation contre la rythmique, l’esprit contre la lettre, le dĂ©placement sensĂ© contre la photocopie : voilĂ  pour la pertinence. Les contrastes de la redoutable car protĂ©iforme Danse infernale le dĂ©montre avec une gourmandise rare. La magie dĂ©complexĂ©e des effets d’attente (11, 3’44), les crescendi ravissants de l’Hymne final laissent deviner le travail de l’assistant non-nommĂ©, mĂªme si la configuration de l’instrument justifie sans doute la substitution du pianissimo crescendo de fin par un grave vers tutti, ce qui est factieux mais malin (le principe, sans doute, de la transcription).

Un signe de la personnalitĂ© de Guy Bovet ? Alors que L’Oiseau de feu appelle l’orchestre, les Tableaux d’une exposition (en hommage Ă  un disparu) appellent le piano. Rien que le piano. Faut pas croire les orchestrateurs, mĂªme s’ils s’appellent, comme les colonnes, Maurice – ça, c’est fait. Ă€ la base, la pièce enquille dix mouvements pour piano. L’originalitĂ© du disque est donc de proposer une version « pour orgue Ă  quatre mains », quand certains, dont le dĂ©cès nous remplit de larmes Ă  chaque Ă©vocation, et on va pas arrĂªter de l’évoquer pour cela d’autant que l’on n’a pas honte de larmicher, osent une paraphrase puissamment inventive alors que d’autres, nĂ©o-critiques Ă  Diapason et hĂ©naurmes virtuoses eux aussi, prĂ©fèrent s’attaquer Ă  un arrangement rien-que-pour-eux (nous avons bien sĂ»r rĂ©servĂ© notre place pour cet Ă©vĂ©nement), après avoir esquissĂ© trois p’tits bouts consĂ©quents tantĂ´t.
On s’en doute, la force de l’arrangement va se jouer sur son organisation, id est sur sa capacitĂ© Ă  entrer dans l’orgue la puissance des thèmes illustres qui portent la mĂ©moire de Hartmann, de ses nains, poussins et juifs – pauvre et riche, wallah. Il faut Ă©videmment se dĂ©tacher de la partition pour justifier cette transcription. C’est justice : un grand compositeur contemporain s’empare d’une grande partition du dix-neuvième siècle, rĂ©investie au siècle passĂ©, quel sens cela aurait-il de scruter la reproduction du propos ? Bien plus captivant est son adaptation Ă  l’instrument organistologisique. Or, Guy Bovet se situe pile poil entre les deux projets que sont la transcription littĂ©rale et l’inspiration. Son Ă©criture jamais ne trahit le propos moussorgskien. En prime, la science interprĂ©tative de son ex-Ă©lève et de lui-mĂªme rend scrupuleusement le propos du Modeste. On admire la synchronisation des interprètes, et l’on apprĂ©cie la gourmandise du mentor lors de grondements malins (plage 14, 2’28).

Tout cela valait-il deux interprètes à quatre pattes ? La question à laquelle répond Guy Bovet.

L’arrangement tente certes d’en rajouter de manière peu utile aux yeux du pĂ©kin, par exemple lors des promenades (pourquoi cette pĂ©dale, genre plage 15, 0’40, comme pour justifier la prĂ©sence d’un second instrumentiste ? On prĂ©fère tant la modestie pianistique, ultra-technique cependant, des « Tuileries » ou des « Poussins » !) ; mais que de subtils changement de registres, par exemple entre cromorne et cornet, qui donnent sens Ă  cette mise en orgue des Tableaux ! Au tableau suivant, la transcription Ă  la pĂ©dale rend la fatalitĂ© du destin (mĂªme si la description du tableau, « deux juifs : le riche et le pauvre qui pleurniche » pourrait prĂªter, euphĂ©misme, Ă  contestation a minima politique) sans, pour autant, expliquer la transcription sur cinq ou six portĂ©es de la pièce, quelles que soient les anches qu’elle permet d’entendre. Les Ă -coups (0’24) de la promenade suivante ne convainquent pas davantage. « Le marchĂ© de Limoges », savoureux en diable, se satisfait intelligemment d’une partie manualiter. Les pĂ©dales expressives, utilisĂ©es sans modĂ©ration, embrasent allègrement les « Catacombes », en dĂ©pit d’un tremblant vite Ă©touffĂ©. Le Kontrafagott de 32’ (suppose-t-on) brille plage 22, 0’32, sans pour autant exposer clairement, pour le pseudocritique, l’intĂ©rĂªt d’un double interprète. Pourtant, l’énergie de « La cabane sur des pattes de poule » Ă©vacue les critiques par ses dynamismes, ses cromornes et ses contrastes. On y apprĂ©cie l’honnĂªtetĂ© de la construction organistique (incluant la fracture du mi en noire pointĂ©e devenu croche staccato), avec bruits de direct Ă  2’45, plage 27. L’adaptation de Guy Bovet renonce aux contrastes d’octaves amenant Ă  la, c’est une attĂ©nuation, très cĂ©lèbre « Grande porte de Kiev », sur des jeux modĂ©rĂ©s pour contraster avec la solennitĂ© finale requise.
En conclusion, quoique perfectible dans la conception du livret et dans l’iconographie un brin pauvre (la mĂªme personne, « C. MarĂ©chaux », est crĂ©ditĂ©e pour une prise de son qualitative mais perfectible, le montage, le mastering, le graphisme grossier et les photographies faiblardes, sans doute le signe d’un label dĂ©bordĂ© au point de ne pas Ă©voquer cet enregistrement Ă  la page de l’artiste), voici un disque qui s’adresse Ă  ceux qui craignent que l’orgue soit ennuyeux, ce qu’il est parfois – sans parler des organistes. PortĂ© par un orchestre d’une part, par l’imagination d’un musicien-organiste inspirĂ© par Ravel d’autre part, il appelle Ă  une Ă©coute vibrante… au moins en attendant Vincent Genvrin. Les passionnĂ©s d’orgue regretteront le manque de prĂ©cisions sur les options de transcription ou les choix de registration – faut bien poser, ma brave dame. Les moins snobs, qui sont parfois les mĂªmes, kifferont la musique orchestrale, russe ou ravĂ©lienne, propulsĂ©e dans un instrument magique par Guy Bovet avec l’assistance de Viviane Loriaut. Ils n’auront, oh non, pas tort.

Daniel Propper, Grieg : Peer Gynt et Mélodies populaires, Forgotten Records


Daniel Propper est quasi un habituĂ© de ces colonnes, en soliste comme en duettiste. Ă€ l’Ă©tĂ© 2018, Forgotten Records, dans l’optique d’une intĂ©grale dĂ©jĂ  bien engagĂ©e, a gravĂ© une nouvelle galette du pianiste en associant des tubes, des classiques et des pièces folkloriques d’Edvard Grieg. Un programme Ă©quilibrĂ© et aux attraits multiples, mĂªme si l’on eĂ»t aimĂ© que le livret, louablement rĂ©digĂ© en français preum’s, rĂ©duisĂ®t la part de l’aimable piapiapia afin que l’artiste pĂ»t y motiver son inclination envers le compositeur, son choix de pièces et la cohĂ©rence de ce rĂ©cital dans son parcours brillant et souvent audacieux.
La Première suite de Peer Gynt
pour piano seul cumule les mĂ©gatubes du classique. Elle s’ouvre « Au matin », en Mi. On y sent la volontĂ© de Daniel Propper de jouer sans affĂ©terie. Nulle mignardise, donc, mais pas non plus d’indiffĂ©rence, comme en tĂ©moigne la brève reprise du thème en Fa, clairement dĂ©tachĂ©e du bariolage aigu et des basses solides. La dentelle des trilles ouvrant le finale enveloppe alors le piano d’un mystère moins poĂ©tique que narratif. MĂªme option – privilĂ©giant une certaine sècheresse – mais effet diffĂ©rent dans « La mort d’Åse » en si mineur. Les jolis graves du Steinway B Ă©chafaudent, je tente, la solennitĂ© requise. Ă€ cette posture, la diffĂ©rence d’intensitĂ© entre graves et main droite ajoute un halo Ă©clairant qui rĂ©sonne sur l’ensemble du spectre instrumental. La « Danse d’Anitra » en la mineur profite Ă  plein de l’apparente simplicitĂ© privilĂ©giĂ©e par l’interprète. Profitant d’une partition confortable, le pianiste Ă©vite le piège du surjeu pour proposer une exĂ©cution directe Ă  tout le moins idoine. L’auditeur s’immisce alors dans « L’antre du roi de la montagne », en si mineur [et non en RĂ© comme indiquĂ© de façon fautive dans la première version de cet article, pan sur les doigts], sciemment prise « molto marcato », ainsi qu’indiquĂ©. L’accĂ©lĂ©ration progressive et le jeu de sustain  font leur effet sans que jamais l’artiste ne se dĂ©partisse du dĂ©tachement Ă©lĂ©gant affichĂ© d’entrĂ©e.

Ici, je voulais insĂ©rer une photofficielle de l’artiste mais, sur son site, la galerie photographique est, pour l’instant, d’une modestie très sobre. Oui, disons-le : elle est carrĂ©ment vide.

Moins tubesque mais plus riche musicalement, la Deuxième suite de Peer Gynt gĂ©mit d’emblĂ©e « La plainte d’Ingrid. L’enlèvement de la mariĂ©e », en sol mineur. Ă€ la tempĂªte contrastĂ©e du dĂ©but rĂ©pond un lamento instable, entre contretemps, rythme pointĂ©, ternaire contre binaire, frottements harmoniques, modulations Ă©phĂ©mères et accompagnements sur une basse obstinĂ©ment martelĂ©e. Les changements de tempi et de mĂ©trique liminaires rĂ©apparaissent pour conclure un mouvement oĂ¹ l’interprète, très sĂ»r, s’efface derrière la partition en Ă©vitant de la rendre pataude par des signes d’hypersensibilitĂ©. En dĂ©pit d’un premier accord curieux (le do grave n’est pas audible, pis faut bien que le pseudocritique ait un truc Ă  redire, comme pour le chuchotis, plage 8, 3’11 : quel scandaaale !), la « Danse arabe » en Do est bien peu arabisante, on le sait, mais cette Ă©criture sautillante et accentuĂ©e bĂ©nĂ©ficie Ă  plein de la tonicitĂ© des doigts proppĂ©riques, et pourquoi pas, ainsi que d’une prise de son non signĂ©e, donnant une impression de naturel et de proximitĂ© qui correspond au jeu direct du musicien.


Le commentaire de Daniel Propper sur le do grave

« Pour la Danse arabe, on a laissĂ© le do tel quel, car, de toute façon, Grieg utilise, dans la version originale, pour orchestre, des instruments percussifs, sans note dĂ©finie, en l’occurrence la grosse caisse, que j’imagine commençant, pianissimo, de presque rien. »


En fa dièse mineur, le « Retour de Peer Gynt » (le sous-titre stipulant que ce come-back est marquĂ© par une tempĂªte nocturne n’est curieusement pas traduit en français) dĂ©baroule sur une scansion 6/8 « molto agitato ». La pièce est derechef l’occasion d’apprĂ©cier les extrĂªmes-graves du piano prĂ©parĂ© par Fabien PorĂ©e. On goĂ»te aussi la rectitude du choix, peu spectaculaire voire peu flatteur mais très musical, de Daniel Propper : mĂªme dans cette pièce oĂ¹ les saucisses s’agitent, la partition prime sur le wow, le texte sur l’auto-contemplation, l’esprit sur le contentement virtuose. La transition vers la « Chanson de Solveig », enchaĂ®nĂ©e gagne ainsi en logique. Cette mĂ©lodie de Johann Gottlieb Naumann est un hommage Ă  l’ArlĂ©sienne puisque la dame promet d’attendre toujours son chĂ©ri, concluant : « Og venter du histoppe, vi traeffes der, min Ven », ce qui se dit quand mĂªme plus simplement, selon WikipĂ©dia : « Et si c’est lĂ -haut que tu attends, c’est lĂ  que nous nous retrouverons, mon Ami. » L’interprète en rend les diffĂ©rentes atmosphères avec un soin dĂ©nuĂ© de pathos – inutile d’en rajouter, en effet.


Edvard Grieg a signĂ©, en deux livraisons, quarante-quatre MĂ©lodies populaires norvĂ©giennes. Les collègues ayant gravĂ© les deux recueils sont rares – le plus souvent, c’est une intĂ©grale de l’œuvre pianistique qui motive ce projet. C’était le cas, entre autres sans doute, d’Einar-Steen Nokleberg chez Naxos en 1995, de HĂ¥kon Austbö pour Brillant Classics en 2010 et d’Eva Knardahl en 2017 pour Bis. Daniel Propper se concentre sur le premier recueil, op. 17, incluant vingt-cinq chansons et danses folkloriques qu’il enlève en un peu plus de demi-heure. Le tout met au service d’une tradition, d’une part, la science harmonique du compositeur et, d’autre part, la capacitĂ© de l’artiste Ă  rendre l’esprit de chaque miniature avec la mĂªme Ă©nergie, voire la mĂªme exigence quand, Ă  de rares occasions, contrastes et polyphonie sollicitent davantage l’interprète. Si l’ambition du compositeur est limitĂ©e, le rĂ©sultat, souvent charmant, peut parfois susciter l’intĂ©rĂªt : Ă©coutez et apprĂ©ciez ainsi, plage 13, autour de 1’04, comment se prĂ©pare, dans la retenue impatiente, la bousculade finale.
Hors ces dĂ©veloppements, la franchise de l’interprĂ©tation guide l’auditeur, compatissant ainsi au sort du « grisen », le cochon, comme chacun sait – avec cette savoureuse coĂ¯ncidence qui copie-colle l’accord final de cette pièce en sol mineur avec le premier accord de la pièce suivante… un chant religieux en Sol. Sporadiquement, les titres animent l’imaginaire des ignorants prompts aux fantasmes, dont on aura supputĂ© que nous sommes, mĂªme si c’est hyperpas clair, rayon formulation. N’empĂªche, « Air de noces », « La belle Solfager et le roi des serpents », « Et le taon dit Ă  la mouche », ça vaut pas les titres d’Enrico Satie, mais ça claque – sur ce point, je suis fort d’accord avec l’idĂ©e marketing Ă©voquĂ©e, avec synchronicitĂ©, par Bertrand, dĂ©jĂ , c’est un signe de qualitĂ©, Boissard et GĂ©rard CondĂ©, dans Diapason n° 675, janvier 2019, pp. 90 et 96-97, selon laquelle l’insuccès relatif des « Études », de Claude Debussy comme de Karol Beffa, aurait Ă©tĂ© fort attĂ©nuĂ© si elles s’Ă©taient appelĂ©es qui « AmĂ©lie parmi les fleurs », qui « Un cortège dans la nuit ». Je proposerais bien, dans un mĂªme souffle dĂ©connectĂ© d’un certain carcan en forme de poire : « Mon prout est un long soupir faufilĂ© dans l’incomprĂ©hension d’un monde dĂ©sorienté », mais je crains que ma pulsion poĂ©tique – disons mieux : poĂ¯Ă©tique – ne soit en avance sur le tempo de notre Ă©poque. Ou en retard, pour ce que ça change. Allons, de grĂ¢ce, au singulier, revenons Ă  l’essentiel, donc Ă  la vraie musique.


Le commentaire de Daniel Propper sur la question des titres

« Ces titres existent depuis des lustres, et une partie passionnante de la prĂ©paration de mon interprĂ©tation a consistĂ© Ă  essayer de comprendre l’origine et le/les sens. Une quĂªte non complètement terminĂ©e ! MĂªme si je connais les textes des chansons, certains mystères persistent encore, et ce n’est peut-Ăªtre pas si mal… »


Certes, d’étranges scories attirent l’attention du snob pointilleux voulant faire Ă©talage de son attention (ainsi du la grave doublĂ©, piste 23, 0’04). Pourtant, on apprĂ©cie les intentions de l’artiste, essentielles pour pimper des pièces qui semblent parfois avoir Ă©tĂ© Ă©crites machinalement, en assumant la relative rusticitĂ© du projet (ainsi des 16 et 17, commençant toutes deux sur l’énoncĂ© du thème Ă  l’unisson ; voir aussi 21 et 22). On imagine la foi qu’il faut pour interprĂ©ter avec motivation ces Ă©clats musicaux, voire pour traquer l’édition originale de pièces qui, toutes bien harmonisĂ©es qu’elles soient reposent une question soulevĂ©e tantĂ´t : leur place est-elle rĂ©ellement dans un disque sous les doigts d’un artiste qui peut relever des dĂ©fis autrement solides ?
Pour des raisons explicitĂ©es tantĂ´t grĂ¢ce Ă  Eugen Indjic et Ă  ses Scherzi de FrĂ©dĂ©ric Chopin, on se rĂ©jouit qu’un encore conclue l’enregistrement – en l’espèce la transcription par le compositeur de sa mĂ©lodie d’amour, issue de l’opus 41. L’interprète y exprime une sensibilitĂ© toujours retenue, ce qui contribue Ă  l’intĂ©rĂªt d’un disque que l’on conseillera plutĂ´t aux amateurs de paysages musicaux qu’aux obsĂ©dĂ©s de la performance technique – si l’on se peut permettre, et on va se gĂªner, tu penses, cet oxymoron apparent : ici, l’enjeu est ailleurs. Chaque approche a son scintillement ; en l’espèce, la probitĂ© de Daniel Propper ne manquera pas de ravir les amateurs de clair-obscur, de dĂ©licatesse et de suggestions intĂ©rieures.

Je vous buzze tous

Jann Halexander avant son entretien autour du spectacle « Pauline Julien ». Photo : Bertrand Ferrier.

Jann Halexander m’a signalĂ© que, suite Ă  son succès croissant et Ă  l’Ă©cho tout aussi grandissant de la réédition digitale de son album Le Marginal, des zozos, limite olibrius, utilisent son nom pour faire du buzz sur la Toile. Je lui ai exprimĂ© ma totale solidaritĂ©. Puis je me suis souvenu qu’il me restait une photo de lui. Alors, j’ai dĂ©cidĂ© de faire grimper mon site dans les algorithmes de rĂ©fĂ©rencement. Donc : mesdames et messieurs, revoici Jann Halexander.
(C’est mon webmestre qui se va rĂ©jouir, j’espère.)

Nous sommes en voix

Michaël Koné (extrait). Photo : Bertrand Ferrier.

Les rĂ©pĂ©titions pour le spectacle autour des chansons de Michel BĂ¼hler s’accĂ©lèrent. Pour la deuxième session, grande nouvelle : en dĂ©pit des alĂ©as du live voire du vivant, le posse Ă©tait au complet. Plus d’excuse, donc pour ne pas travailler l’insertion des textes rĂ©citĂ©s au fil des chansons ; autant le stipuler tout rond comme un boudin, mĂªme MichaĂ«l KonĂ© a dĂ» se mettre au boulot. C’est dire, malgrĂ© mon absolue humilitĂ©, bien connue des lecteurs de ce site, le niveau de persuasion que j’ai atteint.

Jacques Bon et Fabrice Dupray (aperçus). Photo : Bertrand Ferrier.

Toutefois, stipulons que l’engagement des collègues Ă©tait, a minima, aussi tectonique que le mien. Ainsi, en pĂ©dagogue peinant Ă  se repentir, Fabrice Dupray s’est pris pour un coach italien très investi dans le langage manuel sans pour autant, oh non, nĂ©gliger la puissance du verbe, incluant des sentences sommitales type : « Jack Good, si tu rigoles pas de l’intĂ©rieur, tu souffles dans ton intestin et personne en a rien Ă  foutre. » Prudent, Jack a affirmĂ©, avec une touchante sincĂ©ritĂ© : « Tu as raison ; en plus, je le savais ! » Top diplomatie, donc. Attention, pas forcĂ©ment top concentration. Faut les gĂ©rer, les zozos. Sinon, ça piapiapiate sans cesse. Exemple.


Soi-disant parce que le chanteur n’est pas (encore) parfait. Soi-disant. Ou parce que Fabrice cherche un nouveau club de boxe-plongĂ©e. Ou parce que Jack propose une nouvelle tournĂ©e de cafĂ©… avant de se rendre compte qu’il n’a, horreur, plus de cafĂ©. Ou parce que MichaĂ«l ne peut attendre pour lancer un grand dĂ©bat, du genre : « Aurai-je meilleur compte Ă  reprendre la ligne 12, moins accessible et moins rapide, ou Ă  prendre la ligne 2, mais j’ai pas l’habitude, argh ? » La dĂ©coration envahissante proposĂ©e par les gars autour d’eux porte trace de cette ouverture d’esprit très libre, en quelque sorte.

Puzzle de répétition. Photo : Bertrand Ferrier.

Oh, de grĂ¢ce, point ne caricaturons la situation. Il est arrivĂ© que les gars rassemblent leurs saucisses, digitales, manuelles, intellectuelles – si, si – ou vocalistiques, afin de justifier le concept de rĂ©pĂ©tition. En effet, pour cette première vraie session avec tous les zzzartistes, quelques mises en place furent donc tentĂ©es au cours des quatre heures. En solo, avec piano, piano et cor anglais, piano et trompette, hautbois et trompette, basson et trio vocal, et mĂªme voix et The BodyBeatin’ Orchestra (avec solo dudit BBO). Le medley est Ă  retrouver ici, le duo avec le BBO ci-dessous sur « Les p’tits, les gros » de, eh bien, Ă©tonnamment, Michel BĂ¼hler.


Du travail encore sur la planche ? Certes. D’ailleurs, tel Ă©tait le prĂ©texte utilisĂ© par le basson pour se ressourcer Ă  l’horizontale et se « recharger aux ondes positives du mahatma dans la quiĂ©tude du paisible » or somethin’. Il est vrai que, après un travail intense, les musiciens avaient l’air de musiciens : Ă©puisĂ©s et fort farauds en rappelant, de la sorte, que, oui, la musique, quand on la pratique, c’est aussi du boulot, pas que du divertissement. Pendant ce temps, le mec derrière le clavier faisait la gueule, comme d’habitude, parce que peu de collègues prĂ©sents venaient lui dire avec spontanĂ©itĂ© combien le fait de cĂ´toyer un musicien aussi perfectible Ă©tait un honneur voire une lĂ©gion d’honneurs pour eux. Ingrats.

Le fameux « basson de Gandhi ». Photo : Bertrand Ferrier.

Pour la peine, c’est seul que je m’en allai affronter les questions de Jann Halexander autour du spectacle. Na. (Ă€ un moment, bon, faut repositionner un minimum les choses, mĂªme si ça ne veut rien dire.)

De Pauline Ă  Jann

Photo : Bertrand Ferrier

C’Ă©tait l’Ă©poque des grandes interprètes. Celles qui portaient les chansons des autres et leur donnaient une puissance plus poignante. Celles qui offraient un visage, un accent, une tribune, Ă  des mots et des sons que d’autres fomentaient et Ă©grenaient autrement, ailleurs. C’Ă©tait aussi cela, Pauline Julien ; et la voilĂ  qui retrouve un porte-voix.

Photo : Bertrand Ferrier

D’oĂ¹ les questions qui se posent : pourquoi chanter Pauline Julien, qui fut essentiellement interprète ? Pourquoi chanter « ses » chansons aujourd’hui ? Et pourquoi les chanter quand on est, soi-mĂªme, auteur et compositeur ? C’est Ă  cette petite enquĂªte que Jann Halexander a bien voulu se prĂªter dans la vidĂ©o ci-d’sous !

PrĂ©cisons que, pour ne rien arranger, je serai au piano. Vous savoir dans la salle ce soir-lĂ , une semaine après le concert Michel BĂ¼hler, serait joyeux.

Je vais Ă  l’hĂ´tel

Photo : Bertrand Ferrier

Ce jour-lĂ , c’Ă©tait interviouve au cÅ“ur de Paris. Genre dans le lobby privatisĂ© d’un hĂ´tel, « bonjour monsieur, bienvenue, vous pouvez vous installer, n’hĂ©sitez pas Ă  revenir vers moi si » et tutti quanti.

Photo : Bertrand Ferrier

Du coup, bon, tu fais semblant de t’agiter afin d’Ăªtre prĂªt Ă  travailler. Les livres rigolent tellement t’es pas crĂ©dible. Soi-disant il manque a minima une petite assistante stagiaire. Faudra que je le signale Ă  la prod si elle me surprend pas Ă  regarder par la fenĂªtre.

Photo : Bertrand Ferrier

Ă€ l’arrivĂ©e, l’hĂ´tel te demande de surtout pas le citer. Quelque part, tu sens que y a pas que les livres qui ont rigolĂ©. Bah, au moins, la prod a payĂ© les consos et, si ça se trouve, y aura matière Ă  peupler ce site tantĂ´t. Que demandent le peuple et, Ă  dĂ©faut, les gilets jaunes ?

Photo : Bertrand Ferrier

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