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Le blog de Bertrand Ferrier, page 236

Nous sommes en voix

Michaël Koné (extrait). Photo : Bertrand Ferrier.

Les rĂ©pĂ©titions pour le spectacle autour des chansons de Michel BĂ¼hler s’accĂ©lèrent. Pour la deuxième session, grande nouvelle : en dĂ©pit des alĂ©as du live voire du vivant, le posse Ă©tait au complet. Plus d’excuse, donc pour ne pas travailler l’insertion des textes rĂ©citĂ©s au fil des chansons ; autant le stipuler tout rond comme un boudin, mĂªme MichaĂ«l KonĂ© a dĂ» se mettre au boulot. C’est dire, malgrĂ© mon absolue humilitĂ©, bien connue des lecteurs de ce site, le niveau de persuasion que j’ai atteint.

Jacques Bon et Fabrice Dupray (aperçus). Photo : Bertrand Ferrier.

Toutefois, stipulons que l’engagement des collègues Ă©tait, a minima, aussi tectonique que le mien. Ainsi, en pĂ©dagogue peinant Ă  se repentir, Fabrice Dupray s’est pris pour un coach italien très investi dans le langage manuel sans pour autant, oh non, nĂ©gliger la puissance du verbe, incluant des sentences sommitales type : « Jack Good, si tu rigoles pas de l’intĂ©rieur, tu souffles dans ton intestin et personne en a rien Ă  foutre. » Prudent, Jack a affirmĂ©, avec une touchante sincĂ©ritĂ© : « Tu as raison ; en plus, je le savais ! » Top diplomatie, donc. Attention, pas forcĂ©ment top concentration. Faut les gĂ©rer, les zozos. Sinon, ça piapiapiate sans cesse. Exemple.


Soi-disant parce que le chanteur n’est pas (encore) parfait. Soi-disant. Ou parce que Fabrice cherche un nouveau club de boxe-plongĂ©e. Ou parce que Jack propose une nouvelle tournĂ©e de cafĂ©… avant de se rendre compte qu’il n’a, horreur, plus de cafĂ©. Ou parce que MichaĂ«l ne peut attendre pour lancer un grand dĂ©bat, du genre : « Aurai-je meilleur compte Ă  reprendre la ligne 12, moins accessible et moins rapide, ou Ă  prendre la ligne 2, mais j’ai pas l’habitude, argh ? » La dĂ©coration envahissante proposĂ©e par les gars autour d’eux porte trace de cette ouverture d’esprit très libre, en quelque sorte.

Puzzle de répétition. Photo : Bertrand Ferrier.

Oh, de grĂ¢ce, point ne caricaturons la situation. Il est arrivĂ© que les gars rassemblent leurs saucisses, digitales, manuelles, intellectuelles – si, si – ou vocalistiques, afin de justifier le concept de rĂ©pĂ©tition. En effet, pour cette première vraie session avec tous les zzzartistes, quelques mises en place furent donc tentĂ©es au cours des quatre heures. En solo, avec piano, piano et cor anglais, piano et trompette, hautbois et trompette, basson et trio vocal, et mĂªme voix et The BodyBeatin’ Orchestra (avec solo dudit BBO). Le medley est Ă  retrouver ici, le duo avec le BBO ci-dessous sur « Les p’tits, les gros » de, eh bien, Ă©tonnamment, Michel BĂ¼hler.


Du travail encore sur la planche ? Certes. D’ailleurs, tel Ă©tait le prĂ©texte utilisĂ© par le basson pour se ressourcer Ă  l’horizontale et se « recharger aux ondes positives du mahatma dans la quiĂ©tude du paisible » or somethin’. Il est vrai que, après un travail intense, les musiciens avaient l’air de musiciens : Ă©puisĂ©s et fort farauds en rappelant, de la sorte, que, oui, la musique, quand on la pratique, c’est aussi du boulot, pas que du divertissement. Pendant ce temps, le mec derrière le clavier faisait la gueule, comme d’habitude, parce que peu de collègues prĂ©sents venaient lui dire avec spontanĂ©itĂ© combien le fait de cĂ´toyer un musicien aussi perfectible Ă©tait un honneur voire une lĂ©gion d’honneurs pour eux. Ingrats.

Le fameux « basson de Gandhi ». Photo : Bertrand Ferrier.

Pour la peine, c’est seul que je m’en allai affronter les questions de Jann Halexander autour du spectacle. Na. (Ă€ un moment, bon, faut repositionner un minimum les choses, mĂªme si ça ne veut rien dire.)

De Pauline Ă  Jann

Photo : Bertrand Ferrier

C’Ă©tait l’Ă©poque des grandes interprètes. Celles qui portaient les chansons des autres et leur donnaient une puissance plus poignante. Celles qui offraient un visage, un accent, une tribune, Ă  des mots et des sons que d’autres fomentaient et Ă©grenaient autrement, ailleurs. C’Ă©tait aussi cela, Pauline Julien ; et la voilĂ  qui retrouve un porte-voix.

Photo : Bertrand Ferrier

D’oĂ¹ les questions qui se posent : pourquoi chanter Pauline Julien, qui fut essentiellement interprète ? Pourquoi chanter « ses » chansons aujourd’hui ? Et pourquoi les chanter quand on est, soi-mĂªme, auteur et compositeur ? C’est Ă  cette petite enquĂªte que Jann Halexander a bien voulu se prĂªter dans la vidĂ©o ci-d’sous !

PrĂ©cisons que, pour ne rien arranger, je serai au piano. Vous savoir dans la salle ce soir-lĂ , une semaine après le concert Michel BĂ¼hler, serait joyeux.

Je vais Ă  l’hĂ´tel

Photo : Bertrand Ferrier

Ce jour-lĂ , c’Ă©tait interviouve au cÅ“ur de Paris. Genre dans le lobby privatisĂ© d’un hĂ´tel, « bonjour monsieur, bienvenue, vous pouvez vous installer, n’hĂ©sitez pas Ă  revenir vers moi si » et tutti quanti.

Photo : Bertrand Ferrier

Du coup, bon, tu fais semblant de t’agiter afin d’Ăªtre prĂªt Ă  travailler. Les livres rigolent tellement t’es pas crĂ©dible. Soi-disant il manque a minima une petite assistante stagiaire. Faudra que je le signale Ă  la prod si elle me surprend pas Ă  regarder par la fenĂªtre.

Photo : Bertrand Ferrier

Ă€ l’arrivĂ©e, l’hĂ´tel te demande de surtout pas le citer. Quelque part, tu sens que y a pas que les livres qui ont rigolĂ©. Bah, au moins, la prod a payĂ© les consos et, si ça se trouve, y aura matière Ă  peupler ce site tantĂ´t. Que demandent le peuple et, Ă  dĂ©faut, les gilets jaunes ?

Photo : Bertrand Ferrier

 

Presque déjà presque bientôt

Avant. Photo : Bertrand Ferrier.

VoilĂ . On va pas se mentir, madame Lucet(te) : aujourd’hui ont commencĂ© sĂ©rieusement les choses sĂ©rieuses. Vendredi 18 janvier, quatre lurons dĂ©barqueront sur une scène parisienne pour la première du spectacle « Bertrand Ferrier chante Michel BĂ¼hler ». Titre un peu mensonger, soit dĂ©noncĂ© en passant, car trois autres zozos viendront swinguer les hymnes du plus grand chanteur suisse vivant, en prĂ©sence de l’artiste et de l’un de ses compositeurs : Jacques Bon, dit Jack Good, jouera du cor anglais, du hautbois et du basson ; Fabrice Dupray, dit Fabrice Dupray, zèbrera l’espace avec sa voix de baryton ainsi que sa trompette aux mille – environ – embouchures et sourdines ; enfin, MichaĂ«l KonĂ©, dit MichaĂ«l Jaxon, sera rĂ©citant et haute-contre. Du coup, avant la première des rĂ©pĂ©titions en ensemble, l’alcool et la drogue ont Ă©tĂ© grandement sollicitĂ©s (photographies non retouchĂ©es, hĂ©las).

Avant mais moins avant. Photo : Bertrand Ferrier.

Avouons-le : cette ambiance entre destroy et glucose a permis Ă  tel artiste de se dĂ©chausser une dent donc de louper la rĂ©pète pour draguer son dentiste, et Ă  tel autre de recevoir l’une des pires nouvelles de sa vie. Mais les survivants ont Ă©tĂ© impitoyables – la musique avant tout. Rien d’Ă©tonnant, dès lors, Ă  ce que l’on ait franchi un step dĂ©tonnant qui n’a pas dĂ©tonĂ© dans l’horreur du chobiz : en effet, malgrĂ© les avertissements de celui qui se prenait pour la vedette, un vassal a commis l’irrĂ©parable – il a bu, Ă  peine si j’ose l’Ă©crire, un verre d’eau. Sans anches doubles dedans, et cependant… MĂªme moi, j’ai dĂ©tournĂ© les yeux – et pourtant, chu courageux. Seule Mimi a osĂ© fixer l’Ă©vĂ©nement. Le commentaire qu’elle en a tirĂ© est inclus dans le regard.

Pendant, le meilleur moment. Photo : Bertrand Ferrier.

Quand le foufou s’est remis de cette Ă©motion oĂ¹ l’effroi le disputait – au moins – au sentiment d’absurditĂ© comparable Ă  la consternation de ce slip nĂ© avec un seul trou, la rĂ©pĂ©tition a pu repartir sur des bases un peu plus groovy, ainsi que l’indique, avec classe et discrĂ©tion, le surgissement du prĂ©tĂ©rit dans la phrase suivante. Le trompettiste demanda, tadaaam, au bassoniste de jouer « comme quand tu pètes avec ton abdomen lors d’une quinte de rire » ; le hautboĂ¯ste suggĂ©ra au baryton de chanter quand la partition l’exigeait et de cesser d’Ă©mettre quand la partition l’exigeait aussi ; le chanteur soliste eut besoin d’un couplet et demi pour admettre que tout le monde Ă©tait dĂ©calĂ© d’une mesure « au moins, ou si ça se trouve vous jouez pas le mĂªme chant » (la seconde hypothèse fut avĂ©rĂ©e, comme quoi, j’ai une oreille hyperspicace). EncouragĂ© par le potentiel gigantesque de cette cacophonie, l’on yodela, l’on modela des harmonies, l’on sculpta des rythmes, l’on tonifia des sons, l’on frictionna des contrechants, l’on fomenta des breaks, l’on dissona des Ă©vidences, l’on expĂ©rimenta des impossibles, bref, l’on constata qu’il Ă©tait judicieux que cette rĂ©pĂ©tition fĂ»t la première des rĂ©pĂ©titions d’ensemble car, eĂ»t-elle Ă©tĂ© la dernière, le cĂ©lèbre « J’ai vu de bonnes choses, je ne veux retenir que le positif, maintenant Ă  nous de faire fructifier les fondamentaux sans bĂ©gayer notre jeu » eĂ»t, on le peut craindre, paru quelque peu dilatoire.

Genre on bosse. Photo : Bertrand Ferrier.

Les rĂ©serves de thĂ© Ă©tant Ă©puisĂ©es, l’on convint de remettre la prochaine fausse note Ă  la rĂ©pĂ©tition suivante. Mimi laissa savoir qu’elle ferait son possible pour y assister mais pas sĂ»r. Je vois pas pourquoi.

Eugen Indjic, Chopin : Scherzi & impromptus, Andante Spianato


Après que nous avons eu l’occasion d’applaudir avec émotion aux Sonates puis aux Ballades et autres pièces de Frédéric Chopin sous les doigts d’Eugen Indjic, il est temps de poursuivre l’exploration du catalogue de cet artiste à travers les Scherzi et Impromptus enregistrés en 2006 en Pologne, à la Philharmonie de Bydgoszcz.
Le Premier scherzo s’ouvre sur un Presto con fuoco en si mineur jouĂ© comme si l’indication de tempo et d’esprit Ă©tait un euphĂ©misme. C’est Ă  la fois la fĂªte aux petits doigts qui tressaillent, mais aussi la cĂ©lĂ©bration de la clartĂ© et de l’énergie. Loin d’une simple – le terme est maladroit, une dissonance Ă©tant parfois plus signifiante qu’une belle tierce picarde – dĂ©monstration technique, l’interprĂ©tation dynamise la partition grĂ¢ce Ă  des accents aussi lĂ©gers que judicieux, aussi Ă©clairants qu’astucieux. Si bien que, en dĂ©pit des copiĂ©s-collĂ©s de la partition, pas un instant la lassitude ne risque de guetter l’auditeur. Un bel interlude en Si, rappelant le dĂ©bat sur « le mode triste, chez Chopin, sera-ce pas, parfois, le majeur comme chez Schubert ? » [voir par ex. le miniĂ©change rĂ©cent, sur le sujet, entre Camille de Rijck et RenĂ© Jacobs, autour de l’affirmation de Martin Crimp, in : Diapason n°675, janvier 2019, p. 35], prĂ©pare le dernier copiĂ©-collĂ© de l’opus 20. Une fois n’est pas coutume : faute d’en avoir assez, on remet le morceau au dĂ©but avec empressement… et pour profiter aussi de la magnifique prise de son signĂ©e Zbigniew Kusiak.
Le Deuxième scherzo en si bĂ©mol mineur (microaperçu ci-d’sous) s’inscrit dans la catĂ©gorie des golden hits du rĂ©pertoire. Eugen Indjic l’aborde donc comme il convient : sans chercher Ă  faire le malin en assĂ©nant distorsions, Ă -coups ou tempi saugrenus, mais avec ses spĂ©cificitĂ©s d’artiste – association entre vivacitĂ© et pulsation, et utilisation remarquable de la pĂ©dale de sustain. L’explosion du premier accord laisse augurer du meilleur. Sur un tempo allant sans Ăªtre prĂ©cipitĂ©, l’interprète s’attache Ă  rendre avec astuce l’étrange juxtaposition entre brisures interrogatives et lyrisme au souffle puissant. Le long interlude en La dĂ©veloppe sur un principe proche l’emportement des croches prestes, les attentes portĂ©es par des blanches pointĂ©es et de brèves envolĂ©es « delicatissimo » vouĂ©es Ă  redĂ©gringoler vers un mĂªme sentiment battant qui s’exacerbe et s’enflamme. La personnalitĂ© de l’artiste, y compris dans le travail singulier de rĂ©sonance quand trois voix se mĂªlent (basses, accompagnement et mĂ©lodies), travestit chaque rĂ©pĂ©tition en dĂ©clinaison nouvelle d’une mĂªme formule. Magistral et plaisant.

Le Troisième scherzo en do dièse mineur rĂ©clame Ă  nouveau dâ€™Ăªtre jouĂ© « presto con fuoco ». Avec un artiste capable de transformer le cirque virtuose en moment de grĂ¢ce, on s’en pourlèche les esgourdes Ă  l’avance. L’originalitĂ© de la pièce est de privilĂ©gier unissons et octaves, conduisant l’interprète Ă  devoir Ă  la fois opter pour une articulation, une dynamique et un son aptes Ă  donner du liant Ă  ce qui pourrait paraĂ®tre sec et austère en dĂ©pit de la technicitĂ© requise. L’interlude en si bĂ©mol mineur fait dialoguer des sĂ©ries d’accords, entre grave et mĂ©dium, avec leur Ă©cho en croches parallèles dans les aigus, ramenant sans cesse les rĂªves d’envolĂ©e vers la Terre ferme que symbolise la tonalitĂ© liminaire martelĂ©e par les octaves parallèles. Du coup, cette pièce n’est pas la plus charmeuse de la tĂ©tralogie mais, interprĂ©tĂ©e avec une Ă©vidente profondeur, ce n’est certes pas la moins intĂ©ressante.
Le Quatrième scherzo en Mi est donc le seul de sa classe Ă  Ăªtre Ă©crit « en majeur ». Il s’ouvre sur un prĂ©lude enchaĂ®nant plages posĂ©es et surgissement d’accords ou de croches virevoltantes. Le morceau s’articule ainsi sur des formules concatĂ©nĂ©es qu’aèrent des modulations brèves. Le musicien doit donc, un, rendre le cĂ´tĂ© faussement impromptu de la pièce (en cela qu’elle ne dĂ©veloppe pas un thème, elle le ressasse) ; deux, guider l’auditeur dans cet assemblage de rĂ©pĂ©titions Ă  peine enrichies par un grand interlude nostalgique ; trois, trouver des astuces dans le rythme, les respirations, les intentions pour donner Ă  chaque ressassement un pĂ©tillement propre. En dĂ©pit d’un piano qui semble très ponctuellement souffrir (piste 4, 9’22 : quel est donc cet Ă©trange mi grave ? en fait, peu importe, mais le pseudocritique aime toujours montrer qu’il a Ă©coutĂ© la bande, n’en tenez pas plus compte que ça) Le rĂ©sultat garde en Ă©veil de bout en bout et, par-delĂ  la virtuositĂ© dont les diffĂ©rentes manières de toucher le piano tĂ©moignent, sonne comme une dĂ©monstration euphorisante d’intelligence musicale.
S’ensuivent les « trois impromptus plus un » (plutĂ´t composĂ©s entre 1837 et 1842 qu’entre 1937 et 1942 comme indiquĂ© sur notre version par un doigt malencontreux !). Le Premier impromptu en La bĂ©mol Ă©nonce une partie A en duo oĂ¹ l’interprète ne se contente pas de contraster entre une main gauche d’accompagnement vs une main droite mĂ©lodieuse : l’articulation, la disposition des accents, la très lĂ©gère dilatation de la rĂ©gularitĂ© dĂ©passent la joliesse pour donner chair Ă  la musique. La partie B conte fleurette au fa mineur sans inverser la rĂ©partition de la mĂ©lodie : accompagnement avec rĂ©flexe Ă  gauche, mĂ©lodie et variations Ă  droite ; puis retour de la partie A et petite coda. Disons mĂªme, moins que coda, coda-codette – popopo, ce niveau d’humour plus-que-consternant mĂ©rite d’Ăªtre surlignĂ© et ouhouhtĂ© plus que de raison, j’en conviens. Le Deuxième impromptu, en Fa dièse majeur (six dièses, si c’est pas de la provocation !) s’ouvre, « Andantino », sur l’accompagnement de la main gauche, comme si la main droite vedette se voulait faire attendre. Une mĂ©lodie simple se dĂ©ploie, parfois agrĂ©mentĂ©e de traits proposant 23 notes pour 8 croches. Une transition, dont Eugen Indjic veille Ă  ne faire ressortir que la voix supĂ©rieure, prĂ©pare une partie B oĂ¹ un rythme pointĂ©, bientĂ´t doublĂ© en octave, esquisse une mĂ©lodie solennelle qui s’impose crescendo puis reflue, vers la tonalitĂ© de Fa, façon barcarolle. Ainsi se prĂ©pare le retour de la partie A que des triples croches vont noircir avec gourmandise. On apprĂ©cie que l’artiste, d’une part, veille Ă  guider l’oreille sans masquer la beautĂ© de la pièce ni les effets de surprise, d’autre part, trouve, mĂªme sous l’afflux de notes, l’occasion de respirer, Ă©vitant la banalitĂ© du trait façon trille trĂ©molo afin d’en faire ressortir la dĂ©licatesse plutĂ´t que l’ivresse du prompt.
Le Troisième impromptu, en Sol bĂ©mol (six bĂ©mols, cette fois, sans compter les doubles : y a rien, monsieur l’arbitre ?), tranche davantage par son tempo Allegro vivace que par sa mesure Ă  12/8 dĂ©jĂ  largement utilisĂ©e Ă  l’impromptu prĂ©cĂ©dent. La pièce commence par un duo vite enrichi d’un trio dont l’exĂ©cutant flatte les dissonances et l’intĂ©rĂªt par une rythmique Ă  la fois rĂ©gulière et souple. Une brève transition conduit vers le mi bĂ©mol mineur oĂ¹ la main gauche prend le lead avant que le retour de la partie A n’y mette bon ordre. La Fantaisie-impromptu s’inscrit elle aussi dans la sĂ©rie des mĂ©gatubes de FrĂ©dĂ©ric Chopin. Le pianiste s’attache Ă  y rendre le caractère distinct des deux parties A et B quoique fondĂ© sur un balancement proche de la main gauche. Sa facilitĂ© technique lui permet de glisser des intentions (ainsi de la diffĂ©rence de tonicitĂ© entre les deux notes d’un mĂªme octave) que le commun des exĂ©cutants corrects, qui n’est dĂ©jĂ  pas le commun des pianistes, serait incapable d’immiscer ; et cependant, l’artiste refuse l’esbroufe dont certains virtuoses souillent leurs prestations, par ex. en accĂ©lĂ©rant le tempo ou en surjouant les parties rubato. Avec un goĂ»t très sĂ»r, Eugen Indjic associe texte, esprit du texte et vitalitĂ©. What else?


Eh bien, un bis. En l’espèce une Chanson lituanienne extraite des Chansons polonaises. On suppose que l’arrangement est maison puisque nul adaptateur n’est mentionnĂ© et que nous ne connaissons pas d’éventuelle transcription chopinistique. C’est techniquement Ă  la hauteur du reste du programme : nuances, doigts, et libertĂ© par rapport au texte original pour piano et voix. Comme nous aimons qu’un rĂ©cital au disque, mĂªme sous forme de prĂ©-intĂ©grale, finisse comme un vrai rĂ©cital, avec un p’tit bonus, nous jubilons – le disque est remarquablement interprĂ©tĂ© et enregistré ; et le cadeau aussi fin que final couronne joliment la prestation Ă©bouriffante.
En conclusion, on regrette que le site de l’artiste renvoie directement Ă  ses albums en ligne car on eĂ»t aimĂ© connaĂ®tre les Ă©ventuels projets, notamment de concerts (parisiens, siouplĂ©) de ce Russo-Franco-AmĂ©ricain (ceux qui ont la chance de disposer du disque physique souriront en comparant sa bio en français et en anglais). SynthĂ©tisons : le pianiste est exceptionnel. HĂ¢te de l’applaudir en direct mais dĂ©jĂ  fort ravi d’inciter d’Ă©ventuels curieux, autant que concernĂ© nous sommes, Ă  le dĂ©couvrir.

Lendemain de fĂªte

L’art d’Aldo Ciccolini (8/8), Grieg 3, Cascavelle


Couronnement d’un recueil construit autour de Scarlatti, Schubert, Chopin, Liszt, Schumann, Grieg et Debussy, les dix-neuf dernières Pièces lyriques d’Edvard concluent le coffret chantant L’Art d’Aldo Ciccolini en furetant dans une palanquĂ©e de paysages topiques – la mer, la montagne, les bois, le salon… –, chronologiques – souvenirs, annĂ©es de jeunesse, « Il Ă©tait une fois », « Passé » –, personnifiĂ©s – la grand-mère, le paysan, les mariĂ©s, l’amante, le lutin… –, intĂ©rieurs – la mĂ©lancolie, la paix… – et cosmiques – le soir, le jour, la montagne… Ainsi comprend-on mieux l’intĂ©rĂªt, aussi musicologique que documentaire, de graver une intĂ©grale des Pièces lyriques : il s’agit d’offrir un panel de caractères expressifs dont l’unitĂ© topique sourd d’une diversitĂ© apparente. En effet, si l’on enregistre un florilège, on se contente de reconstituer une diversitĂ© propre Ă  l’interprète (on met un tube, un truc moins connu, une pièce rapide, une pièce mĂ©ditative, une pièce folklorisante, etc.) qui ne rend pas justice de la logique interne au compositeur. Le disque que nous notulons, bigre, ici, n’est pas parfaitement prĂ©paré : sur le lecteur Ă©lectronique, on regrette le manque de soin apportĂ© aux finitions, puisque les titres apparaissent en caractères propres Ă  quelque alphabet asiatique. Ce dĂ©tail, quoique non nĂ©gligeable, n’est pas de nature Ă  Ă©brĂ©cher l’intĂ©rĂªt que suscitent ces dix-neuf compositions Ă©chelonnĂ©es de 1896 Ă  1901 – le compositeur Ă©tant dĂ©cĂ©dĂ© six ans plus tard, ce qui est ballot, voire fĂ¢cheux.
Le Huitième volume des Pièces lyriques est marquĂ© par deux pièces majeures, en ouverture et clĂ´ture du cycle. Des annĂ©es de jeunesse laisse, pas de faute d’orthographe, flotter une mĂ©lodie hĂ©sitante au-dessus d’accords en trois temps jusqu’à ce que l’affaire s’emballe. Aldo Ciccolini nimbe cette flambĂ©e dans une pĂ©dale gĂ©nĂ©reuse afin de contraster plus efficacement avec la guirlande de doubles croches qui va animer la main droite jusqu’au « Molto piĂ¹ vivo » en majeur, après une Ă©trange note parasite (1’33). Un thème populaire s’active, Ă©nergique, avec reprise avant de se dissoudre moriendo. Fidèle Ă  ses habitudes, l’interprète contraste avec maestria le groove basique de la main gauche et les froufrouteries joyeuses de la main droite. Manière de copiĂ©-collĂ© de la partie A conclut alors l’œuvre, comme si le souvenir des moments joyeux n’était qu’un prĂ©lude Ă  la vive nostalgie d’antan. Le probe Chant du paysan ne s’embarrasse pas de telles problĂ©matiques. En quatre temps et en La, lancĂ© par une anacrouse dynamisante, il dĂ©roule sa sĂ©rĂ©nitĂ© joyeuse Ă  quatre voix sans barguigner, mais avec de jolis effets de nuances et de dilatations de tempo signalant l’exĂ©cution qualitative d’une pièce joliment harmonisĂ©e.
Un si mineur incertain marque l’arrivĂ©e de la MĂ©lancolie. Chromatisme, extrĂªmes-graves, brisures de la ligne mĂ©lodique et interversions entre les mains traduisent en notes le titre, le retour de la partie A achevant d’engoncer l’auditeur dans la noirceur de celui qui lui Ă©crit. Contraste, forcĂ©ment, avec l’Allegretto con grazia du Salon, entre La et La bĂ©mol, venant Ă  deux reprises Ă©clairer cette bluette oĂ¹ les doigts tour Ă  tour toniques et pĂ©tillants du musicien servent Ă  merveille le compositeur. Lente et lugubre doit Ăªtre jouĂ©e la Ballade en dĂ©pit d’un passage « un poco mosso » qui la ponctue Ă  deux reprises. On y savoure la capacitĂ© de l’artiste Ă  guider l’auditeur par une valorisation des voix mĂ©lodiques sans nĂ©gliger l’accompagnement. Mais il est temps de passer au tube de la sĂ©rie : le jour de noces Ă  Troldhaugen, reprenant les caractĂ©ristiques du Grieg folklorisant – forme ABA fondĂ©e sur le futur principe du CtrlC + CtrlV, accompagnement basique, mĂ©lodie simple, contrastes avec, en plus, sur cette pièce de six minutes, une place laissĂ©e aux transitions et crescendi. Aldo Ciccolini, maĂ®tre du clavier et de la pĂ©dale, exĂ©cute avec finesse cette pièce iconique.


Le Neuvième volume se dĂ©capsule avec une Chanson de matelots oĂ¹ le staccato et l’art du crescendo de l’artiste donnent un peu de charme Ă  cette partition mignonne mais (ou car ?) sans surprise. Le Menuet de la Grand-mère, en forme ABABA, habille sa simplicitĂ© facĂ©tieuse d’une lĂ©gèretĂ© qui contraste avec la soliditĂ© des marins prĂ©cĂ©dents. Ă€ tes pieds oscille entre RĂ© et RĂ© bĂ©mol, grĂ¢ce Ă  une basse en arpèges contrariĂ©s constante jusqu’à la coda. Ainsi, Ă  la vitalitĂ© tardive de la grand-mère se substitue la douceur de l’émotion. C’est le mystère de la nature qui dĂ©baroule avec le cĂ©lèbre Soir dans les montagnes, dont l’introduction en grande partie monodique dure autant que la reprise harmonisĂ©e du thème.
Brille alors la capacitĂ© du musicien Ă  faire sonner son, ha-ha, piano grĂ¢ce Ă  des touchers spĂ©cifiques et Ă  le faire rĂ©sonner, une fois le marteau parti. Moins de mystère mais autant de douceur dardent dans Au berceau, quasi berceuse oĂ¹ les effets d’attente et le rendu d’harmonisations parfois savoureuses retiennent l’attention. Le volume s’achève sur la Valse mĂ©lancolique (en français dans le texte), sorte d’hommage Ă  Chopin accessible Ă  quasi tout pianiste, mais sans doute pas avec la perfection de toucher qui scintille chez Aldo Ciccolini, mĂªme quand il joue des partitions simples aux trucs et astuces dĂ©jĂ  ouĂ¯s, incluant copiĂ©s-collĂ©s, reprise du thème Ă  la main gauche, passage Ă  l’octave, modification de tempo, etc.


L’incipit du Dixième volume n’est autre qu’Il Ă©tait une fois. Et il s’agit bien de narrer un brin plus que dans les autres pièces, puisque, partie sur un mi mineur, le conte bascule sur un Mi Ă  l’accompagnement basique, puis manière de si bĂ©mol mineur, qui Ă©pure encore les ploums de la main gauche pour laisser pĂ©tiller la main droite. La construction en miroir revient alors Ă  un Mi puis Ă  un mi mineur, façon de boucler l’histoire sans forfanterie mais avec le plaisir d’avoir profitĂ© de deux conteurs sans chichi : le compositeur et son interprète. Soir d’étĂ©, en RĂ© bĂ©mol Ă©noncera trois fois le mĂªme thème, non sans l’agrĂ©menter d’accidents harmoniques apprĂ©ciables. On y salue l’attention du pianiste, manifestĂ©e, par exemple, lors des respirations qui accompagnent les doubles croches. Le Lutin dĂ©baroule comme un foufou dans sa pièce en mi bĂ©mol mineur, avec thème Ă  la main droite, thème Ă  la gauche, variante Ă  l’octave et reprise : la qualitĂ© digitale du musicien permet Ă  cette pièce dâ€™Ăªtre entendue avec toute la facĂ©tie souriante – mais intrigante : c’est pas Ăªtre excessivement raciste que de rappeler qu’un lutin, surtout en mineur, faut pas lui faire confiance a priori – que la composition requiert.
Après les cinq bĂ©mols du pĂ©nultième extrait, les six du prĂ©cĂ©dent, voici l’heure des cinq dièses du Repos des bois en Si, classique pièce en ABA avec coda entre « tranquilo » et « morendo ». Halling, danse norvĂ©gienne en Do, se faufile ensuite Allegro, avec longue reprise et coda. En contraste, Ce qui fut, en mi mineur, semble chercher sa voie dans un chromatisme de bon aloi oĂ¹ mains gauche et droite se font Ă©cho. Le tout se termine, comme moult histoires, sur quelques Souvenirs, forcĂ©ment en trois temps et avec trois bĂ©mols… mais provisoirement : au Mi bĂ©mol rĂ©pond le Ré ; au RĂ© rĂ©pond le Si bĂ©mol… mais tout se finit en Mi bĂ©mol, ouf. Jusqu’à la dernière croche de cette dernière pièce, Aldo Ciccolini fait l’effort de jouer comme la plus grande musique une pièce qui, pour sympathique qu’elle soit, peinera Ă  Ă©poustoufler un Ă©coutant de passage, sinon Ă©ventuellement pour la prĂ©cision de son exĂ©cution pianistique.
En conclusion, trois disques de Pièces lyriques Ă  Ă©couter par « volumes » (dix Ă©coutes Ă  prĂ©voir) pour profiter Ă  la fois des climats variĂ©s proposĂ©s par le compositeur, et de l’interprĂ©tation prĂ©cise, sans faiblesses ni facilitĂ©s, du virtuose octogĂ©naire.


Rappel des notules précédentes

  1. Scarlatti et Debussy
  2. Schubert + Liszt
  3. Nocturnes de Chopin 1
  4. Nocturnes de Chopin 2
  5. Schumann
  6. Grieg 1
  7. Grieg 2

Rpz 75

D’après une photographie de Rozenn Douerin, sciemment saccagĂ©e, hĂ©las.

Rozenn Douerin me propose une pochette pour mon prochain album. Album de quoi, je sais pas, mais pochette en tout cas. Brrra.

L’art d’Aldo Ciccolini (7/8), Grieg 2, Cascavelle


Plus de trois heures de musique : c’est la durĂ©e de l’ensemble des Pièces lyriques composĂ©es par Edvard Grieg. Après un premier Ă©pisode chroniquĂ© çà, voici un parcours constituĂ© par les livraisons cinq Ă  sept, composĂ©es entre 1891 et 1895. Cet Ă©pisode constitue le septième tome du coffret intitulĂ© L’Art d’Aldo Ciccolini. Au cÅ“ur de l’écoute, une question : cette musique est-elle faite pour Ăªtre Ă©coutĂ©e Ă  la file, comme le suggère la publication d’une intĂ©grale ? Après une première heure, on aurait tendance Ă  rĂ©pondre « peut-Ăªtre », contrairement, par exemple, Ă  l’idĂ©e que nous nous faisions des nocturnes de Chopin, Ă©voquĂ©s ici et lĂ . En effet, en dĂ©pit de leurs diffĂ©rences, les nocturnes partagent de nombreuses similitudes, Ă  commencer par leur tempo gĂ©nĂ©ral. La dimension multi-narrative, plus contrastĂ©e, des « pièces lyriques » plaide davantage en faveur d’une Ă©coute continue, dans la mesure oĂ¹ les diffĂ©rences entre les pièces avive davantage l’écoute sur le moyen terme. Autre atout, les pièces ici prĂ©sentĂ©es sont plus longues que les modestes piĂ©cettes du prĂ©cĂ©dent disque : 3’30 contre 2’30 en moyenne. Ce temps « en plus » pour exposer une situation, une atmosphère, bref, illustrer un titre, jouera-t-il en faveur de l’émotion ? Pour le vĂ©rifier, Ă©coutons.
Le Cinquième volume s’ouvre avec Le jeune berger. Aldo Ciccolini y dilate les expositions du thème diffĂ©renciĂ©es par des hauteurs, des variantes rythmiques ou des modulations, comme pour souligner la confiance qu’il a dans la force de cette musique en dĂ©pit de sa simplicité… ou grĂ¢ce Ă  elle. Gangar, danse paysanne norvĂ©gienne, prolonge la veine folkloriste en s’appuyant sur l’alternance entre les deux mains, l’interprète tĂ¢chant d’aviver l’intĂ©rĂªt de l’auditeur en faisant sonner spĂ©cifiquement chaque registre du clavier. Le mĂ©gatube arrive alors, en la quasi personne de la Marche des nains, dans une forme ABA sans surprise mais non sans charme pour qui aime imaginer les patauds personnages cheminant dans leur contrĂ©e et croisant qui un papillon, qui un animal farouche. Aldo Ciccolini s’amuse Ă  animer ce classique avec une aisance facĂ©tieuse qui ajoute Ă  l’amusement intrinsèque liĂ© Ă  la savante claudication de la partition. Le Notturno en la mineur, 9/8 et ABA’, ajoute Ă  une main gauche rythmant le mouvement ternaire, une main droite binaire ou vibrionnante. L’interprète excelle Ă  en faire jaillir la substantifique moelle, comme ces harmonies debussystes qui rĂ©sonnent piste 4 Ă  1’32, par exemple. « Prestissimo leggiero » exige le Scherzo en ABA, dont le prĂ©lude se fonde sur l’opposition très pratiquĂ©e du ternaire et du binaire. Après qu’une mĂªme sĂ©quence a baguenaudĂ© sur le clavier, son miroir dĂ©formĂ© s’expose Ă  moult reprises, façon mĂ©lodie populaire Ă  l’accompagnement simple ; puis le thème liminaire revient avant une brève coda Ă  deux temps. La Sonnerie des cloches porte bien son nom, ce qui n’empĂªche point l’artiste de privilĂ©gier la rĂ©sonance maĂ®trisĂ©e au brouhaha confus des battants rĂ©guliers.
Le Sixième volume dĂ©bute sur Les jours disparus (le sommaire propose « TombĂ©e du jour », comme quoi, chacun ses fantasmes), plus longue pièce du disque avec ses 6’25. Au balancement du ternaire s’ajoute l’oscillation des triolets et l’hĂ©sitation des modulations, passant de rĂ© mineur Ă  RĂ© puis Ă  RĂ© bĂ©mol… puis Ă  RĂ© avant de revenir, Ă´ surprise Ă  rĂ© mineur. Cette symĂ©trie peut mimer l’espoir de reconstruire sinon de reconquĂ©rir le passĂ© disparu, avec ses images heureuses et sautillantes, tout en pĂ©rennisant le plaisir amer de la nostalgie. Aldo Ciccolini batifole Ă  sa main dans ces atmosphères tourbillonnantes oĂ¹ il arrive Ă  crĂ©er des vignettes ressassant avec crĂ©ativitĂ© des cellules rĂ©pĂ©titives. Gade renoue avec la simplicitĂ© du binaire, du majeur et de la circulation du thème entre mains droite et gauche, l’accompagnement alternant entre accords rĂ©pĂ©tĂ©s et bariolage. SupĂ©rieurement rendue par un maĂ®tre du clavier, cette proposition peut avoir du charme. L’Illusion chopinienne, quoique rĂ©pĂ©titive, ose quelques brèves insertions de mesures 9/8 dans un sage discours 6/8. Mains droite et gauche Ă©changent leur rĂ´le dans une pièce mimi tout plein. Avec ses 5’10, le Secret fait figure de long morceau qu’alimentent de sages octaves. En dĂ©pit des redites, on apprĂ©cie premièrement l’étirement, presque wagnĂ©rien par moments, d’un leitmotiv qui n’aboutit jamais vraiment ; deuxièmement, l’exploitation de l’ensemble du clavier, de l’extrĂªme-grave Ă  l’aigu ; troisièmement, le sĂ©rieux avec lequel le pianiste habite le texte. On revient au swing ternaire avec Elle danse, valse qui Ă©voque, originalitĂ© dans ces recueils la musique de Gottschalk avec, toujours, cette alternance des deux mains pour Ă©noncer les thèmes. Comme l’Illusion, le Mal du pays hĂ©site entre mi mineur et Mi, dans une forme ABA qui dĂ©contenance peu mais n’est certes pas dĂ©sagrĂ©able Ă  goĂ»ter en passant, pour conclure cette livraison opus 57.


Le Septième volume se dĂ©voile sur l’air de Sylphe, sautillant trois-temps de forme ABA, oĂ¹ la lĂ©gèretĂ© digitale d’Aldo Ciccolini Ă©tincelle. La Gratitude se prĂ©sente comme un thème en Sol Ă  quatre temps, de forme ABABA. C’est pimpant. La SĂ©rĂ©nade française enchaĂ®ne une sĂ©rie de refrains-couplets dans un balancement fort coquet. Le Ruisselet fait courir en saccades les petits doigts le long d’un 3/4 en si mineur. Par des nuances et des accents appropriĂ©s, l’interprète, toujours appliquĂ©, montre qu’il survole cette pièce techniquement mais sans s’autoriser, c’est louable, Ă  la survoler musicalement. La Vision en 6/8 rend l’évanescence de son Ă©vocation par la certitude de son existence (triolets tĂªtus Ă  gauche) opposĂ©e Ă  la fragilitĂ© de sa tonalitĂ© de La. Vers la Patrie, cĂ©lèbre feuille, clĂ´t le cycle en binaire et en Mi, avec une partie centrale en mi mineur, oĂ¹ l’on trouve des moods vraiment griegiens (piste 18, 1’03). Le tout est interprĂ©tĂ© avec attention, jusque dans le choix de dĂ©tacher certaines notes de façon parfois inattendue (Ă©couter par ex. le do Ă  1’18).
En conclusion, voici un disque qui s’écoute avec plaisir car cette musique jolie est joliment jouĂ©e. Sans doute une Ă©coute des trois volumes d’un seul coup d’un seul relève-t-elle plus de la gourmandise gloutonne que de la nĂ©cessitĂ© artistique, mais tel est l’avantage d’un disque que, contrairement au concert, l’on peut explorer comme un propriĂ©taire d’île tropicale avant dâ€™Ăªtre englouti par la montĂ©e du GIEC : sans hĂ¢te, plage par plage, Ă  l’abri des requins qui nous grignotent temps et Ă©nergie. Sans nous hausser du col, ou si peu, on a connu pire perspective.

Domenico Severin est en approche

Photo : Bertrand Ferrier

Domenico Severin, le virtuose qui virevolte dans le monde entier, l’unique titulaire de la cathĂ©drale de Meaux, le plus Français des Italiens et peut-Ăªtre rĂ©ciproquement, s’apprĂªte Ă  frictionner son talent au grĂ© de Komm, Bach!. C’est peu dire que l’on est foufou Ă  l’idĂ©e d’accueillir ce redoutable musicien, et pas que parce que, pour faire frĂ©tiller la cadreuse live du festival, il lit ses partoches exclusivement sur son iPad. Ben non.

Photo : Bertrand Ferrier

Peut-Ăªtre parce que son programme, rĂ©solument dix-neuviĂ©miste, s’annonce Ă  l’Ă©coute de l’orgue Delmotte-BĂ©asse qu’il a acceptĂ© d’affronter. Peut-Ăªtre aussi parce que l’artiste, motivĂ© grave et foufou fondu comme un Italien, est capable de t’appeler Ă  tout moment en disant : « Tiens, quasi j’ai rien Ă  faire cette après-midi, j’aime pas la sieste, je peux venir travailler sur l’orgue de Saint-AndrĂ© de l’Europe ? » Peut-Ăªtre enfin parce que ce maĂ®tre des trois claviers, quand il n’y en a que deux, a toujours souci d’associer sa dextĂ©ritĂ© absolue avec le rendu sonore de la musique, effet du modeste cor de nuit inclus.

Photo : Bertrand Ferrier

Alors, oui, vous Ăªtes des milliers, que dis-je, des millions Ă  vous demander : Mais comment solliciter l’insigne horreur, avec deux « n », pas deux airs, d’assister Ă  son premier concert parisien de l’annĂ©e ? Dois-je rĂ©server follement Ă  l’avance pour avoir une place ?
Point.
MĂªme pas.
Nous accueillons avec mĂªme joie aficionados et curieux, le 19 janvier pour un rĂ©cital dĂ©butant Ă  20 h pĂ©taradantes. Pour tous, nous diffusons gratuitement, en direct, sur Ă©cran gĂ©ant, comme si vous Ă©tiez jusqu’Ă  cĂ´tĂ© de l’artiste, le concert du jour Ă  mesure qu’il se dĂ©roule (je prĂ©cise car, une fois, on m’a demandĂ© si que c’Ă©tait pas un DVD que l’on voyait).

Alors, aux ceusses qui vont indubitablement se demander : « Mais un rĂ©cital d’orgue, en plus gratuit, mĂªme avec un grantĂ©cran, on va s’ennuyer », ce que je comprends au niveau de la craintivitĂ©, je rĂ©pondrai : carrĂ©ment. Si t’aimes pas le frisson, le vertige, le wow, le mazette-mais-popopo, si tu prĂ©fères l’ennui, le pfff, le vivement la pub, si t’es dans le Macron spirit of dirty mediocrity, trop pas faut venir. Sinon, viens, ça va zouker.
Viens en costard, comme tu es ou en gilet jaune, personne ne donne un fuck tant que tu respectes le lieu et l’artiste (sinon, on se parle, t’inquiète, j’connais bien le commissariat local). Tu connais la-musique-d’orgue ou tu connais pas, qui s’en carre ? Si tu aimes l’Ă©motion, si t’es prĂªt Ă  te laisser embarquer par des sons inattendus, puissants ou touchants, viens : c’est gratuit. Tu peux donner des sous pour l’artiste Ă  la sortie si tu as kiffĂ© ou ne rien donner si t’as pas de quoi – dans tous les cas, prĂ©pare-toi Ă  Ă©bouriffer ta permanente. J’en rajoute ? Regarde ça. Le son est moche, l’image est assurĂ©e par un organiste sans doute jaloux de la magie du zozo, mais le groove, mazette, prends ça et ce post n’aura point Ă©tĂ© vain.