
RĂ©entendre Jean Dubois et dĂ©couvrir un autre Jean : l’affiche proposĂ©e par l’Ogresse ce 24 janvier paraĂ®t tout Ă fait pĂ©tillante. Assez pour nous aspirer rue des Prairies – rue qu’aucun autochtone interviouvĂ© Ă la sortie du mĂ©tro ne connaissait ou, Ă tout le moins, ne situait avec une marge d’erreur raisonnable. Par chance, un retard adĂ©quat dans le dĂ©but des dĂ©bats du dĂ©bit nous permet d’arriver en avance sur le retard qui eĂ»t Ă©tĂ© vraiment un retard. Bref.

En première partie, Jean Olivet promène sa chanson Ă l’ancienne avec des airs bonhommes. Sa voix ne nĂ©glige pas le vibrato sur moult finales, façon Julos Beaucarne (sans le mĂªme accent !). Elle n’hĂ©site pas non plus Ă explorer avec une certaine adresse les hauteurs de son spectre. Le tour de chant lui-mĂªme est parsemĂ© de murmures amoureux (« Je te dirai des mots doux / Je mettrai des baisers dans le creux de ton cou ») et de quelques idĂ©es gourmandes, quoique en hommage Ă Jean Cocteau (« Un souvenir s’est prĂ©sentĂ© devant ma porte / Il avait froid, il m’a souri / Il Ă©tait beau dans son habit de feuilles mortes »). Les musiques, souvent mĂ©lodieuses, sont parfois balayĂ©es par tel ou tel cers intertextuel. Ainsi de cette tramontane de « Comme d’habitude » qui souffle sur « La femme seule » au buffet de la gare de Narbonne – dont le texte Ă©voque bien sĂ»r « Le nouveau big bang » de Maurice Vallet.
Aussi, selon le goĂ»t de chacun, goĂ»tera-t-on plus ou moins ce moment paisible, sporadiquement habillĂ© par des contrechants, accompagnĂ© de prĂ©sentations systĂ©matiquement vintage (« alors, maintenant, la chanson qui suit, sur un texte de X, ça s’appelle Y », etc.) des introductions annonçant le thème par des lalalas ou des sifflements, des textes parfois sciemment naĂ¯fs (du type : « Père NoĂ«l, s’il te plaĂ®t / S’il te reste du blĂ© / Je suis sag’ comme un grand / J’voudrais un camion blanc » ou « Je t’aimeuh, je t’aimeuh si fort / Que j’en redemandeuh encor »), et une certaine rectitude de ton qui sĂ©dimente un personnage doux, oscillant entre mĂ©lancolie et rĂªve de femmes parfois très charnelles – ce plaisir de possĂ©der fĂ»t-il confiĂ© au fantĂ´me de Charles Aznavour (« Dis-moi que tu m’aimes »). Une reprise toujours aussi sage de « C’est toujours un plaisir » annonce l’entracte et la seconde partie investie par Jean Dubois.

Le zozo, que l’on maintes fois loué sur ces cyberpages, propose de nouveau un récital inattendu. L’on aurait pu s’attendre à ce que, armé de sa guitare comme d’un fusil, il fracasse d’emblée ses chansons les plus efficaces pour secouer l’Ogresse. Or, il arrive en toute humilité, guitare acoustique discrète et non-microphone. Les mots se détachent, les notes sont rares, faisant écho aux paroles : « Si tout n’est pas parlé, y a des gestes qui disent. » Ce nonobstant, la patte duboisique (?), associant swing et texte, ne tarde pas à embraser ces vers chorégraphiés sur les pointes.
En effet, en quelques minutes, l’artiste a esquissĂ© ce qui sera la spĂ©cificitĂ© de ce rĂ©cital : un tour de chant intimiste, sur mesure pour un public qui, en grande partie, ignore les fredonneries de Jean le Second, et Ă qui ledit Jean le Second veut prĂ©senter son travail plus par l’esprit et le caractère que par l’hymne immĂ©diat. En tĂ©moigne le titre suivant oĂ¹ l’ex lance Ă son ex : « Amour, courage ! Vis comme il te plaĂ®t. » Tant la libertĂ©, symbolisĂ©e par le tournoiement d’un rythme ternaire, que l’étrangetĂ© – au sens fort – de l’hĂ©roĂ¯ne font miroir de (ça ne veut rien dire, mais j’aime bien) l’originalitĂ© du chanteur qu’il est une joie de connaĂ®tre. La chanson la plus oxymorique du rĂ©pertoire (« Splash ») remet l’église au milieu du village et souligne le savoir-faire et l’efficacitĂ© de l’ACI. AussitĂ´t, l’artiste, pas dupe de ses savoureuses facilitĂ©s, propose un pas de cĂ´tĂ© avec « The Man in me » de son cher Bob Dylan oĂ¹, prĂ©cisĂ©ment, « l’homme en moi se cachera parfois pour nâ€™Ăªtre pas vu / Juste parce qu’il ne veut pas devenir une machine ».

La substance de ce concert est là , cachée dans l’anglais de l’Américain, loin de la « langue crétine » dénoncée à bon droit par Anne Sylvestre. Jean Dubois a beau afficher des centaines de concerts au compteur, il n’a jamais été une machine. Chaque prestation s’adapte au lieu et au projet – c’est pourquoi retourner l’applaudir n’est pas une simple preuve de reconnaissance pour un artiste allant volontiers applaudir ses pairs ou un signe inquiétant de fanitude : Jean Dubois reconfigure sans cesse son show, ha-ha, en fonction des circonstances et ce, « just because he doesn’t want to turn into some machine ».

« La Belle Indienne » associe de nouveau la question amoureuse aux problĂ©matiques crĂ©atrices. En fusionnant l’oxymoron goldmannien de « l’intime Ă©trangère », cette fille venue se perdre dans un monde Ă©trange et Ă©tranger, Jean Dubois pose la question de l’amoureux comme du crĂ©ateur, questionnant « juste pour savoir / si j’ai bien tort d’y avoir cru ». Un poème musiquĂ© de Jean Olivet plus tard, oĂ¹ l’on « crève de vivre, est-ce que ça va comm’ ça ? », il est l’heure d’envoyer le joyeux tube qui, au nom des filles, interpelle « le poète qui nous observe les seins / le nez en l’air, le cÅ“ur en Ă©ventail » : « Si tu me trouv’ Ă ton goĂ»t, Marguerite / Laiss’ pas ta place Ă une autre / Comm’ dans les pomm’, il faut pas qu’tu hĂ©sites : / avanc’ la bouche et croque ! »

Tout ne se peut terminer sans que le chanteur n’évoque sa passion pour les danses que d’aucuns jugeraient surannĂ©es, toujours sous l’ombre de l’amour… puis sa reconnaissance envers « les lĂ¢ches, les vicieux, les hypocrit’s et les mĂ©chants » que l’« on oublie presque toujours dans les remerciements » alors que, sans leurs coups tordus, « on n’aurait jamais pris la voie qui, justement, nous a rĂ©ussi ! » Puisque l’on n’arrive Ă rien tout seul – « il faut toujours quelqu’un pour nous en empĂªcher » –, saluons le talent sinon solitaire, du moins Ă©trangement pas assez populaire, de Jean Dubois, le barde qui, souvent dans les sous-sols de la Chanson Française, celle qui pue le pignon donc le pognon sur rue, trace sa voie, avec « e » ou « x », Ă la fois revigorante sans Ăªtre youp-la-boum, pensĂ©e sans Ăªtre intellichiante, Ă©nergique sans rejeter notre sombritude, comme l’allĂ©gorie d’une vie qui, sur scène ou ailleurs, se serait nimbĂ©e de la seule mĂ©lancolie ironique qui tienne – celle qui rend joyeux autrui et permet Ă soi de survivre Ă la vie machinale.





























