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Le blog de Bertrand Ferrier, page 236

La vérité sur Domenico Severin

Photo : Bertrand Ferrier

Au dĂ©but, c’Ă©tait simple : « Grimpe et vois ce que fabrique le facteur italien venu accorder l’orgue pour le concert de Domenico Severin, avec l’accord, ha-ha, du titulaire de l’entretien, Mr Yves Fossaert from the Manufacture Yves Fossaert. » Donc je grimpai – c’est un vertige Ă  ma hauteur, si j’puis dire.

Photo : Bertrand Ferrier

Bon ben, une fois dans la bĂªte, comme les restaurateurs fossaertiques ont comblĂ© les trous qui faisaient flipper tout l’monde, c’est toujours sympa, hein. Genre : oh, y a des tuyaux ! Et de la lumière ! CarrĂ©ment gĂ©nial !

Photo : Bertrand Ferrier

Et y a d’la lumière Ă  travers ! Oui, d’accord, je suis le pire photographe de l’interstellaritĂ©, mais je dois pouvoir montrer la lumière, non ? Si. VoilĂ . C’est ce qu’il me semblait. Et j’aimerais que, Ă  ma mort, on rappelĂ¢t que Bertrand Ferrier fut le zozo qui, Ă  travers les fĂ»ts, aka les tuyaux d’orgue, symboliquement mais pas que, montra la lumière. Si vous pleurez pas lĂ , franchement, belle bande d’hypocrites vous fĂ»tes.

Photo : Bertrand Ferrier

Surtout que, soit, prĂ©sentement, c’est moi qui prends des photos de brun. Mais imaginez que quelqu’un prenne de belles photos, avec un vrai appareil, un vrai savoir-faire et une sacrĂ©e post-prod, voire un orgue encore plus popopo, mazette. Ben, peut-Ăªtre vous trouveriez ça spectaculaire. Alors que moi, mon souci fut tout autre, peste et bigre.

Photo : Bertrand Ferrier

Oh, jusqu’Ă  prĂ©sent, ma visite dans les entrailles du Monstre sentait le zouk et la soukouss. C’Ă©tait pomme, pet, deupe. Y avait de l’Ă©motion et de l’Ă©merveillement. J’aurais mĂªme, tant pis pour ceux que je vais choquer, pu Ă©crire un manuel pour les CM2, si je dois Ăªtre honnĂªte. Pis : j’aurais pu co-construire un projet de sensibilisation culturelle et transversale avec un groupe-classe de prĂ©-sachants issus de milieux pluriels sis dans des zones Ă  apprentissage multiple. Nan mais allĂ´, quoi, on va pas se mentir, j’Ă©tais chaud. Et soudain, badaboum.

Photo : Bertrand Ferrier

Le monde s’est mis Ă  trembler. Ă€ chier. Quelque chose couillait dans le ventilateur du rĂ©verbère. J’ai perçu une vibration nĂ©gative. L’univers est devenu noir et blanc. Et pas dans l’esprit je veux un Oscar je m’appelle Jean Ofthegarden. Ce noir et blanc suintait l’inquiĂ©tude. Le : « Et il est oĂ¹, le facteur vĂ©nitien que je t’ai confiĂ©, il est oĂ¹ ? » Après, je sais pas ce qu’il s’est passĂ©. Un visage est apparu. J’ai tout jetĂ© : de l’ail, du persil, des fines herbes… MĂªme de la ciboulette qui poussait lĂ , va savoir pourquoi. ForcĂ©ment, le mec est tombĂ©. J’ai chu sur lui. Je lui ai arrachĂ© son visage et j’ai fait le concert Ă  sa place. Quand sa femme et sa fille sont arrivĂ©es, j’ai arrachĂ© mon visage et j’en ai affublĂ© M.Chien. Right now, nobody knows the trouble I live. Ce sera, donc, notre petit secret.

Photo : Bertrand Ferrier

 

Certaines n’avaient jamais vu la mer, ThĂ©Ă¢tre des Quartiers d’Ivry, 17 janvier 2019

Photo : Bertrand Ferrier

Triple mise en situation

C’est, premièrement, l’histoire, signĂ©e Julie Otsuka, d’une double dĂ©portation, et ça n’a pas grand-chose Ă  voir avec la Shoah – mĂªme si une douche vise, suppute-t-on, autant Ă  Ă©voquer la quĂªte de l’impossible purification qu’Ă  laisser un peu d’ambiguĂ¯tĂ©. GrĂ¢ce Ă  Richard Brunel, c’est, deuxièmement, une pièce de thĂ©Ă¢tre – paraĂ®t-il – qui a buzzĂ© au Festival d’Avignon 2018. Et c’est, troisièmement, un spectacle donnĂ© Ă  la Manufacture des Å’illets d’Ivry-sur-Seine jusqu’au 25 janvier.

Double résumé

La première dĂ©portation est une importation. RejetĂ©s par les Blanches et les autres Asiat’, les Jap’ mĂ¢les importent des femmes par le truchement d’une marieuse vĂ©reuse, promettant aux uns des vierges, aux autres des semblables-Ă -verge ayant, eux, rĂ©ussi aux States. Ă€ peine descendues du bateau, les nĂ©nettes se font troncher bien baiser violer dĂ©foncer ça dĂ©pend. Puis elles travaillent aux champs. Puis elles vivent le bon vieux racisme blanc de base anti-niakwĂ©s, puis le racisme interasiatique. Puis elles sont bonniches et se font parfois engrosser par le patron, moyennant un bifton quand ça s’prĂ©sente. Puis elles travaillent dans des ateliers de confection. Puis elles enfantent. Puis leurs enfants s’éloignent de leur culture et tentent de s’amĂ©ricaniser. Puis la guerre fait de leurs familles des suspects. Puis elles sont dĂ©portĂ©es avec leur marmaille. C’est la deuxième dĂ©portation, une dĂ©portation pour de bon. En conclusion, une AmĂ©ricaine de base raconte son Ă©tonnement devant la disparition des braves Jap, le chagrin de ses enfants, avant que le temps ne fasse son Å“uvre et considère que, le courrier dĂ©bordant aux portes des pavillons, la mĂ©moire dĂ©clare cette destruction amĂ©ricaine hors saison.

Photo : Bertrand Ferrier

Le spectacle simple

Voici donc l’adaptation Ă  succès d’un roman Ă  succès itou, Ă©crit par une obsessionnelle : « Son premier roman, Quand l’empereur Ă©tait un dieu, raconte l’internement des familles nippo-amĂ©ricaines » ; son deuxième roman, Certaines n’avaient jamais vu la mer, titre ridicule vu l’original – The Buddha in the Attic –, reprend une partie finalement non incluse dans le premier. D’emblĂ©e, une question Ă©clate : s’agit-il d’une adaptation ou de la transposition basique d’un roman ? Nombreux sont les clichĂ©s de la TVF (la thĂ©Ă¢tralisation vite fait) qui maculent cette dĂ©clinaison pourtant signĂ©e d’un « comĂ©dien et metteur en scène de thĂ©Ă¢tre et d’opĂ©ra » (d’oĂ¹, suppute-t-on, la prĂ©sence synthĂ©tique de Nathalie Dessay, lors d’un long monologue final oĂ¹ on la fait quand mĂªme et parler et chanter). Citons-en quatre, Ă  titre d’exemples :

  • l’impression, comme le soufflait une lycĂ©enne Ă  l’issue de la reprĂ©sentation, d’avoir assistĂ© pendant deux heures Ă  la « lecture d’un livre audio » ;
  • l’inscription physique du livre dans la scĂ©nographie (chapitres et sous-chapitres affichĂ©s en fond scène) ;
  • l’utilisation de techniques dignes d’une mauvaise MJC. Genre la radio qui dĂ©verse les nouvelles opportunĂ©ment ou, pis : « Nos enfants nous demandaient oĂ¹ Ă©taient passĂ©s leurs camarades. / L’ENFANT : – OĂ¹ sont passĂ©s nos camarades ? », Seigneur, ten piedad ;
  • la quasi absence de moments vraiment dramatiques, oĂ¹ la rĂ©citation s’efface au profit des corps, des mouvements et de leur langage propre (exceptons la fin de l’avant-dernier chapitre qui, partant, nourrit plus les regrets qu’elle ne les dissout).
Photo : Bertrand Ferrier

Ajoutons Ă  nos griefs, quelque subjectifs semblassent-ils :

  • les incohĂ©rences incomprĂ©hensibles sans, nous n’en doutons point, formation poussĂ©e (pourquoi certaines Japonaises sont-elles jouĂ©es par des Japonaises comme Kyoko Takenaka ou la jolie Yuika Hokama – ce n’est pas une insulte, et d’autres servies par des Asiatiques non-nippones ou par, carrĂ©ment, des Françaises ?) ;
  • les bizarreries de la sonorisation inĂ©gale ;
  • l’apport peu intelligible d’une vidĂ©o remplaçant sporadiquement les actrices en fixant longuement d’autres actrices (ou les mĂªmes) rĂ©citant un texte ou attendant la fin de la sĂ©quence ;
  • l’utilisation d’un dĂ©cor associant les topoi du thĂ©Ă¢tre in, avec les praticables partiels et mobiles, et les clichĂ©s qui font opĂ©ra moderne (ah ! le tapis de trucs que les acteurs doivent nettoyer Ă  temps, ah ! ah, cette douche qui permet de faire mouiller les filles, façon Huguenots cheap, ah !) ;
  • la saturation d’une bande-son omniprĂ©sente, soulignant la conscience de l’adaptateur que le texte ainsi propulsĂ© ne suffit pas (toujours VĂ©ronique Pestel, mĂªme si c’est mal dit : « … et la musique est lĂ  pour ne pas qu’on s’ennuie »).

Dans ce contexte, en dĂ©pit des efforts louables de la plupart des actrices anonymes (le « nous » l’emporte sur le « je ») et des quelques acteurs rĂ©duits Ă  des clichĂ©s, on peine Ă  se laisser traverser par une quelconque tension ou compassion artistiquement puissante. En deux heures de temps, c’est quelque peu fĂ¢cheux.

HaĂ¯ni Wang et Nathalie Dessay. Photo : Bertrand Ferrier.

En conclusion (nulle)

Ce qui prĂ©cède explique notre enthousiasme mitigĂ© pour cette nouvelle production programmĂ©e au ThĂ©Ă¢tre des Quartiers d’Ivry – un lieu hyper difficile Ă  trouver mais fort chaleureux quand on y dĂ©baroule (super hall d’accueil avec bar accessible et minibanquettes confortables dans la salle, aux places hĂ©las non numĂ©rotĂ©es)… malgrĂ© un « dossier pĂ©dagogique » ridicule et une distribution de programmes perfectible (par chance, nous en subtilisĂ¢mes un sur une table : pas de programme distribuĂ© Ă  l’intĂ©rieur – WTF ?). Notons que le rĂ©cit dĂ©roulĂ© devant nous n’est pas inintĂ©ressant, utilisĂ¢t-il la technique bien connue de l’accumulation contradictoire soulignant l’identitĂ© (toutes des Japonaises) et la singularitĂ© (le « nous » collectif ne saurait masquer les alĂ©as de dame Fortune).

Table du dossier pĂ©dagogique (« Tu vas pas leur vendre ça, quand mĂªme ! / – T’inquiète, ils n’y verront que du feu, on parie ? »).

Notons en sus que, le jour oĂ¹ nous nous glissĂ¢mes dans l’enceinte, un dĂ©bat avec l’auteur new yorkaise concluait la rencontre. Cette bonne idĂ©e en cachait une mauvaise : mieux vaut payer un animateur. Pourquoi ? Une intuition, comme ça. Mais ça Ă©vitera de laisser la place Ă  un dĂ©bat dĂ©bile, du style : « J’adore le cinĂ©ma, n’empĂªche, au niveau thĂ©Ă¢tre, y a d’autres pièces comme ça ? », ou : « Apparemment, il y avait des actrices japonaises sur scène, c’était fait exprès ? ». Bref, malgrĂ© la prĂ©sence sur scène de deux chiens aussi mimis qu’inutiles, une proposition sĂ©rieuse mais curieusement plate car, as far as we’re concerned, peu dramatisĂ©e, par paresse ou, prĂ©fère-t-on suborodorer, respect paralysant du Texte Original, sur un sujet pourtant rare et susceptible de vibrer d’une Ă©motion tant humaine que politique.

Presque Julie Ostuka. Photo : Bertrand Ferrier

Komm Bach, épisode 56

Photo : Bertrand Ferrier

ParĂ©s pour une soirĂ©e d’hiver qui dĂ©pote ? Plongez dans le monde suritalien et tout aussi survitaminĂ© de Domenico Severin, il virtuoso importĂ© ce soir depuis Meaux jusqu’Ă  Saint-AndrĂ© de l’Europe.

Photo : Bertrand Ferrier

Pour un concert pied au pĂ©dalier, venez accrocher vos ceintures et laissez-vous subjuguer par de la musique qui sonne, sonne, sonne… et une technique Ă  couper le souffle, Ă  admirer gracieusement sur grantĂ©cran sous les doigts de l’artiste Komm, Bach! du soir.

Domenico Severin en répétition. Photo : Bertrand Ferrier

Pour les curieux, voici l’programme. Pour les gourmands, rendez-vous aussi après le concert pour rencontrer de vifs yeux le musicien, qui dĂ©dicacera ses disques Ă  qui-n’en-veut. On vous attend presque dĂ©jĂ  pour la fĂªte des esgourdes Ă  la sauce italienne !

 

L’Italie envahit Paris…


… et le pire, c’est que l’on s’apprĂªte Ă  fĂªter cela ! Domenico Severin, le plus virtuose des plus français des organistes italiens, ouf, vient fracasser son talent sur les rĂ©cifs de l’orgue emblĂ©matique du festival Komm, Bach!. Au programme : de la grande musique italienne – ou, au pire, du Bach remixant Antonio Vivaldi. Un concert riche, spectaculaire, passionnant et original qui sera retransmis en direct sur grantĂ©cran, avec cadreuse live, entrĂ©e libre, sortie aussi et programme offert. Quoi d’autre ? Ben, par exemple, ce minibout de rĂ©pète volĂ© Ă  la volĂ©e, ha-ha, pour ceux qui se voudront dĂ©lecter après la prĂ©cĂ©dente rapine celĂ©e ici.
Domenico Severin, grand rĂ©cital d’orgue. Église Saint-AndrĂ© de l’Europe, samedi 19 janvier, 20 h. 24 bis, rue de Saint-PĂ©tersbourg, Paris 8. M° : Place de Clichy (2, 13) ou Europe (3). ProximitĂ© arrĂªts 66, 80, 95. EntrĂ©e libre, sortie aussi, mais on a aussi le droit de laisser des sous pour soutenir les musiciens vivants et le festival.

Tictoc, tictoc


Plus ça approche, plus ça ressemble Ă  l’horizon, donc plus ça s’Ă©loigne. Pourtant, au moment oĂ¹ ces lignes filochent sur le Net, la gĂ©nĂ©rale s’est passĂ©e (comme une gĂ©nĂ©rale). Plus qu’un raccord et une mise en place, et il sera temps de vĂ©rifier si le boulot fourni Ă©tait Ă  la hauteur des Å“uvres puissantes de Michel BĂ¼hler. Notez que, pour le dernier filage, nous avions convoquĂ© les oreilles fĂ©lines qui se sont fadĂ©es la plupart des rĂ©pĂ©titions collectives.

Photo : Bertrand Ferrier

Nous avions aussi rĂ©quisitionnĂ© les instruments de torture prĂ©fĂ©rĂ©s de Jack Good. Les habituĂ©s de ce site noteront nĂ©anmoins la diffĂ©rence avec les sĂ©ances prĂ©cĂ©dentes, çà ou là : des stands ont Ă©tĂ© installĂ©s pour que les bois soient dressĂ©s sur le sol comme sur la tĂªte d’un cerf. On vous le dit, l’heure de vĂ©ritĂ© approche ; sans doute est-ce pourquoi le monde ressemble de plus en plus Ă  un thĂ©Ă¢tre de quarante places qui s’appellerait, au hasard, l’Atelier du Verbe, et qui souhaiterait dĂ©couvrir de quels bois nous nous chauffons (c’est une expression, Jack, du calme, on va pas cramer tes joujoux, t’es un ouf).

Photo : Bertrand Ferrier

Donc, pendant que l’un roule des anches doubles, l’autre zicoss rutile de tous ses cuivres. Qu’importent, pour quelques demi-heures, certains alĂ©as de la vie : le dĂ©fi de la chanson, paroles, musique et vie scĂ©nique comprises, secoue tout sur son passage. Si, en sus, cela peut faire bisquer tel ou tel mauvais karma – de quelque sexe que soit ce truc – insistant, youpi, nous n’en grouverons que davantage, toc.

Photo : Bertrand Ferrier

Bref, ce mercredi s’est fomentĂ©e l’ultime rĂ©vision « en conditions rĂ©elles » en attendant les patchs et rustines des dernières demi-journĂ©es. Soit, sans le confort d’un thĂ©Ă¢tre mais, oui, avec l’idĂ©e que nous aurons fait notre possible pour que, as much as we can hope it, se goberge le public assez curieux pour rĂ©server, c’est prudent, sa place ou venir directement Ă  l’Atelier du Verbe (la dĂ©nomination fiche les choukoutounses mais, pour ce qui nous concerne, c’est pas une secte, allĂ©luia !). Alors, on s’active, entre suspense et grande hhhĂ¢te de vous trouver pour entourer la musique de Michel BĂ¼hler… ainsi que Michel BĂ¼hler en personne !

Photo : Bertrand Ferrier

Alors, trĂªve de blabla, public, trĂªve de blabla. Affrontons la question qui vous turlupine et vous torture simultanĂ©ment : que diable a pensĂ© Églantine, dite Mimi, de la gĂ©nĂ©rale ? Ă€ vrai dire, la demoiselle a bien participĂ© au grand dĂ©bat en Ă©mettant un avis motivĂ© et radical. NĂ©anmoins, nos traductions et exĂ©gèses divergèrent, ce n’est pas un jeu de mots, car son expression Ă©tait, admettons-le tout rond, un peu flou.

Phlouto : Bertrand Ferrier

Finalement, la seule certitude, elle est infra. C’est dĂ©jĂ  ça, bon sang.

Yves Henry, Récital Franz Liszt, Soupir éditions


Moyen chapitre premier

OĂ¹ le pseudocritique assume sa crainte
d’ouĂ¯r un disque qui crache

C’est avec prĂ©caution que l’on part Ă  la dĂ©couverte de ce disque, initialement enregistrĂ© pour le deux-centième anniversaire de la naissance du zozo, donc pour publication en 2011 – et, ma foi, quelle joie de constater que des attachĂ©s de presse ne considèrent pas que la vie d’un disque s’arrĂªte dans les deux mois suivant sa sortie ! Dès lors, pourquoi tant de prudence Ă  dĂ©cellophaniser la rondelle, si j’puis dire ? C’est que l’on a dĂ©jĂ  dit et redit du bien d’Yves Henry. Aussi la crainte de nous rĂ©pĂ©ter nous taraude-t-elle, presque comme Alexandre – ça dit un peu le niveau de l’humour Ă  redouter dans les lignes qui suivent. Il n’empĂªche, sans vanter outre mesure notre vista lĂ©gendaire, Ă  tout le moins, reconnaissons d’emblĂ©e notre propre talent, ce qui Ă©vitera aux autres de s’y abaisser : nos pires craintes se confirment par trois fois.
Premier indice, le livret bilingue signĂ© par l’interprète est un modèle de clartĂ©, pĂ©dagogique sans Ăªtre donneur de leçon, musicologique sans Ăªtre pĂ©dant, intelligent sans Ăªtre prĂ©tentieux – une parfaite introduction pour les mĂ©lomanes un peu avertis, qui en valent donc un peu deux, comme pour les curieux par la pyrotechnie allĂ©chĂ©s. En substance, le musicien a choisi des Å“uvres situĂ©es dans la pĂ©riode mĂ©diane des crĂ©ations de Franz, celle qu’Yves Henry juge la plus aboutie.
Second indice alimentant notre inquiétude, la construction du programme est parfaite. Trois beaux mammouths d’environ 15’ sont sandwichés, ce sera ma tentative de néologisme pour aujourd’hui, par les trois sonnets « del Petrarca », pesant seulement 7’ chacun. On retrouve ainsi le goût du musicien-passeur et la marque de l’interprète soucieux de délivrer une prestation aussi belle que digeste, aussi impressionnante que stimulante, aussi wow que popopo.
Un troisième indice – oui, j’aime bien les plans en trois parties, mais, lĂ , c’est pas que de ma faute –, le disque a Ă©tĂ© enregistrĂ© par JoĂ«l Perrot, patron de la maison Soupir et souvent admirable dans son rĂ´le de capteur, et Ă  l’église Saint-Marcel, peut-Ăªtre le studio prĂ©fĂ©rĂ© de tant de musiciens classiques Ă  Paris. Soyons stipulatoire, ça commence Ă  fleurer le disque pomme-pet-deupe. En somme, l’objet, en apparence, nous oblige Ă  fourbir nos compliments, au cas oĂ¹, hĂ©las, il nous faudrait les frotter de nouveau Ă  l’art du sieur Henry si les notes ouĂ¯es nous paraissent au niveau de notre prĂ©jugĂ©. Passons donc au, souvent, meilleur moment de la chose : l’écoutationnement.

On voulait voler des images officielles sur www.yveshenry.fr. Las, on fut fort marri.

Long chapitre deuxième
OĂ¹ le pseudocritique se rĂ©jouit d’avoir craint Ă  raison, mais doit justifier la pertinence de sa prĂ©monition

Le disque s’ouvre sur Après une lecture de Dante. Fantasia quasi sonata. D’emblĂ©e sĂ©duit cette capacitĂ© de la prise de son Ă  restituer le p’tit plus Henry : en sus de jouer les notes et de rendre les brusques changements d’atmosphère, l’interprète sait transformer son instrument en jouant sur la rĂ©sonance et le toucher, toujours fougueusement soignĂ©s. Car c’est bien cela qui saisit l’oreille : cet art de se servir du piano – et du silence – comme d’un orchestre ou comme d’une  banda spĂ©cialisĂ©e dans les batucadas, comme d’un rideau de tulle ou comme d’un maillet cherchant Ă  reforger Notung (j’avais Ă©crit « comme d’un maillet dans ta tĂªte de pioche », c’était moins culturel). Dans la partition infernale oĂ¹ l’intranquillitĂ© serpente dans le calme, oĂ¹ la tempĂªte se fracasse sur l’Ă©phĂ©mère du prompt or somethin’, et oĂ¹ le ternaire, farouche, dĂ©fie le binaire tandis que les sept accidents renversent une armature naĂ¯vement vierge, l’aisance digitale, superlative chez Yves Henry, ne suffit pas Ă  retenir l’attention un quart d’heure. Il faut cette capacitĂ© Ă  raconter, Ă  tout moment, une histoire – pardon : Ă  maintenir la directivitĂ© de l’agogique, ouf ; et mazette, comme cette partition technique sonne narrative et captivante sous les doigts du monsieur Ă  la blanche crinière ! On l’entend d’autant mieux dans les passages moins show-off (y en a quelques-uns) oĂ¹ l’art de la respiration pertinente, la nuance qui fait sens, le toucher qui happe l’oreille achèvent d’Ă©blouir voire d’Ă©mouvoir l’auditeur. Si vous cherchez une version associant lĂ©gèretĂ©, brio et profondeur, vous avez votre homme. Enfin, votre disque, c’est dĂ©jĂ  bien.
Le premier intermède est le Sonetto 47 del Petrarca oĂ¹ le poète « s’encourage lui-mĂªme Ă  ne se point lasser de louer les yeux [les yeux, bien entendu] de Laure » car « ils allument toujours en mon cÅ“ur des Ă©tincelles » (« sempre nel cor colle faville accesse »). Parti sur un faux la mineur Ă  quatre temps, le prĂ©lude dĂ©baroule sur un vrai RĂ© bĂ©mol Ă  six temps « sempre mosso con intimo sentimento », avec « il canto espressivo e un poco marcato » tandis que « l’accompagnamento » restera « sempre dolce ». La rĂ©alisation paisible trahit la maĂ®trise du pianiste qui n’a pas besoin d’en rajouter dans l’hyperromantisme : un accent lui suffit Ă  Ă©bouriffer l’auditeur, en RĂ© bĂ©mol comme en Sol ou, changement d’ambiance, en Mi, avec deux portĂ©es comme avec quatre. Intermède ? Sans doute par la capacitĂ© de l’artiste Ă  rendre ce sentiment intermĂ©diaire qu’est l’amour-dans-la-durĂ©e, aka l’amour après le wow. Et avec quelle Ă©lĂ©gance, maou !


Deuxième partie, deuxième gros morceau, la VallĂ©e d’Obermann, incluse dans le premier volume des AnnĂ©es de Pèlerinage, juste après la redoutable « TempĂªte », prĂ©sent un homme prĂªt Ă  se « consumer en dĂ©sirs indomptables » pour s’abreuver « de la sĂ©duction d’un monde fantastique », afin de « rester atterrĂ© de sa volutuptueuse erreur » avant de constater qu’il a « fait un pas sinistre vers l’Ă¢ge d’affaiblissement » par l’usage trop grand, trop soudain, des passions. Pourtant, ad initio (?), tout est paisible, dans la vallĂ©e. Pis : tout est lisible. Avec une mĂ©lodie distincte et un accompagnement discret. Que demande l’opium du peuple ? Oh, Yves Henry rĂ©ussit bien Ă  habiter tout cela, mĂªme dans le bruit Ă©touffĂ© de la vi(ll)e (piste 3, 1’53 Ă  1’55, du danger du silence…). L’excellent rĂ©glage du Bechstein D 282 par Jean-Michel Daudon permet de goĂ»ter tant les graves que les aigus, explorĂ©s posĂ©ment par le dĂ©but de la pièce. Une fois de plus, l’art formidable du rĂ©cit selon Yves Henry joue tant des nuances que du toucher, du jeu de pĂ©dale que des silences. Ce qui vaut dans le midtempo vaut dans le Presto, dans l’agitato que dans le Lento, dans le tremolando que dans le rinforzando. Cette capacitĂ© Ă  susciter du beau whatever the beat ou le niveau technique requis enveloppe l’interprĂ©tation d’une aura susceptible de captiver l’auditeur, fĂ»t-il inquiet Ă  l’idĂ©e d’un disque 100 % Liszt (« quand Yves Henry joue, toi prendre »).
Deuxième intermède, le Sonetto 104 del Petrarca annonce que « les pleurs de Laure font envie au Soleil [et pourquoi pas] et Ă©tonnent les Ă©lĂ©ments », bref… « si bien que, Ă  me les rappeler, je me rĂ©jouis et je souffre ». Comme en rĂ©ponse, la piste choisie semble commencer dans l’Ă©cho des cloches de Saint-Marcel. Le pianiste souligne la dimension cosmologique du propos en jouant franc du collier, sans sentimentalisme. L’arrivĂ©e du thème surligne cette volontĂ© de suivre la partition pour exprimer l’Ă©motion, en Ă©vitant la surcharge d’Ă©motivitĂ© pseudo-convenue. Franz Liszt avait tout prĂ©vu… pour ceux qui sauraient jouer aussi bien que lui. Yves Henry se dĂ©lecte des diffĂ©rentes inflexions passionnĂ©es que contient cette pièce. LibĂ©rĂ© des considĂ©rations techniques propres au bon pianiste qui se hausse du col, il peut se permettre de donner du sens Ă  une partition secondaire, soit, mais redoutable et superbe quand elle est aussi merveilleusement jouĂ©e – c’est dit.
Ouvrant la troisième partie, l’Ă©pouvantable (pour les farceurs qui, se croyant pianistes d’un niveau correct, prĂ©tendent la jouer) Deuxième ballade, avec ses accords aux intervalles d’emblĂ©e franckistes, alterne grondements graves – passant du RĂ© au RĂ© bĂ©mol pour s’enfoncer un peu plus – et Ă©lĂ©vations vers l’aigu sans arriver provisoirement Ă  trouver une issue autre que l’exacerbation virtuose. Cette alternance entre calme et pure explosion de digitalitĂ© anime une pièce aussi frustrante qu’impressionnante, oĂ¹ la logique aristotĂ©licienne du rĂ©cit se dissout dans un gloubigoulba de possibles, de dĂ©ceptions et de vertiges tous provisoires – reflets, sans doute, de la condition de la plupart des humains… lesquels seront toutefois bien en peine de comprendre comment l’on peut jouer une pièce aussi difficile, et d’un, et faire sonner ces difficultĂ©s comme s’il s’agissait de tremplins vers la musicalitĂ©, et de deux.

Phoio : Rozenn Douerin

Troisième intermède servant de postlude, le Sonetto 123 del Petrarca conclut le disque. Alors que le compositeur est censĂ© dĂ©crire une passion difficile avec la fameuse Marie, le poète profite de cette sĂ©quence pour Ă©voquer le « pauvre fou » qui traverse « l’horrible solitude des forĂªts ombreuses » sans faire bravo des fesses car il pense Ă  sa choupinette et regrette juste de ne lui point conter fleurette cependant qu’il baguenaude. D’oĂ¹ le balancement lento placido choisi pour commencer par Franz. La fragmentation du discours souligne nĂ©anmoins le passage du sous-bois Ă  la forĂªt censĂ©e flipper quiconque ne serait point suramoureux. La finesse incroyable du si bĂ©mol qui conclut le prĂ©lude (piste 6, 1’12) pointe la dĂ©licatesse de l’interprète. Le texte l’empĂªchant, il n’y aura point ici d’emportement apocalyptique ; mais Yves Henry fera feu de tout bois pour rendre l’Ă©motion intĂ©rieure du promeneur enthousiaste au sens Ă©tymologique. Des doigts quand il faut ? Certes. Mais de la simplicitĂ©, de la rectitude, de l’honnĂªtetĂ© quand cela fait sens ; et avec maĂ®trise ou maestria, comme cela vous sied – Ă©coutez l’Ă©vacuation de la pĂ©dale Ă  4’30 : cela ne paraĂ®t rien, et nĂ©anmoins combien de virtuoses vedettes auraient nĂ©gligĂ© cette sortie en nous crachant quelque dissonance mĂ©tallique ? Sur cette pièce « mineure » comme sur tout le disque, la dĂ©licatesse est reine ; et c’est pourquoi nous n’avons nulle vergogne Ă  rĂ©diger deux fois plus de lignes sur une pièce deux fois plus courte que la spectaculaire ballade prĂ©cĂ©dente, na.

Fort bref chapitre conclusif

RĂ©sumons : quand vous en Ăªtes Ă  dire : « En revanche, pour les photos, prendre un pro, ce serait pas du luxe » ou « CĂ´tĂ© esthĂ©tique de mise en page du livret, peut mieux faire », c’est que, globalement, vous avez Ă©tĂ© soufflĂ© par le disque et que vous en conseillez l’Ă©coute voire l’acquisition non pas pour avoir davantage de services de presse, quoi que, mais nos contacts savent que, hĂ©las, c’est jamais l’objectif, juste parce que, bigre, bougre et saperlipopette, il est fort, ce mec (ça se dit, culturellement, ça ? En tout cas, en pensant Ă  celles et ceux qui estiment que mes pseudocritiques sont souvent diluĂ©es dans des digressions perturbantes, ce qui n’est point toujours opinion excessive, la preuve, j’espère et je subodore dans un mouvement benoĂ®t que cette synthèse compulsive aura fait frĂ©tiller du croupion).

Andrea Kauten, Hermann Goetz et Johannes Brahms, Sony Music (Solo musica)


Voici une proposition Ă  la fois consonante et dissonante. Consonante : encore de la musique dix-neuvièmiste avec un piano virtuose en vedette. Une fille derrière, en plus. DĂ©jĂ -vu, n’est-il point ? Dissonante : le double disque blablatĂ© ce jour associe un tube officiel du « concerto pour piano » Ă  une presque-raretĂ©. En plus, mĂªme si Sony rafle la mise, c’est pas lui qui la met – il est en seconde ligne derrière le label Solo musica et l’artiste en personne. Est-ce bon signe ? Pour le savoir, il convient de s’intĂ©resser au projet, c’est la moindre des Ă©lĂ©gances.
En effet, voici un coffret qui joint Brahms Ă  Goetz. Si, Goetz, vous savez, voyons ! Hermann Goetz, c’est un mec qui, selon les anecdotes officielles, s’était chauffĂ© avec Johannes Brahms « tout en conservant sa plus grande estime », snif  – on Ă©tait loin du bon fight dans les parfumeries entre mentor Booba et rejeton rejetant Kaaris. Or, Goetz a eu beau mourir Ă  35 ans, il n’en a pas moins laissĂ©, en sus de deux opĂ©ras (entre autres pièces) et deux symphonies partiellement conservĂ©es, deux concerti pour piano, dont le second, en Si bĂ©mol, fut un succès en son temps. Andrea Kauten remet cette Å“uvre sur le devant de la scène… mĂªme si le goĂ»t actuel pour les concerti pianistiques romantiques a suscitĂ© d’autres enregistrements – Ă  titre d’exemple, Volker Banfield (CPO, 2013, avec le premier concerto), MichaÅ‚ Dworzyήski (Hyperion, 2014, avec celui de JĂ³zef Wieniawski) et l’excellent Davide Cabassi (Naxos, 2016, avec l’autre concerto et des tempi plus allants) l’ont rĂ©cemment enregistrĂ©. En revanche, aucun n’a couplĂ© le Second concerto de Hermann Gustav le Prussien Suisse (1840-1876) avec le Premier de Johannes le Barbu fleuri (1833-1897). Cette association est la substance du projet, explique la soliste-productrice dans un joli trailer que seuls les anglophones parlant aussi hongrois comprendront en entier (voir infra). Aussi, une fois n’est pas coutume, associerons-nous les notules des deux disques dans une seule p’tite chronique. Enfin, p’tite chronique un peu longue, ma
is p’tite quoi qu’il en soit.

Les dernières notes du piano dans le Second concerto de Hermann Gustav Goetz

Le Deuxième concerto pour piano de Hermann Goetz

Le premier mouvement du concerto (42’ au total) alterne dialogue entre cors et piano, Ă©chos entre piano et orchestre, accompagnements inversĂ©s entre soliste et ensemble, solo de piano, modulation en mineur au mitan, retour Ă  la tonalitĂ© liminaire, et c’est r’parti. L’autoritĂ© de la vedette Ă©vite de sombrer dans le sirupeux kitsch, mĂªme si l’usage des arpèges inversĂ©s, le ressassement d’un thème et d’un motif centraux ainsi que le recours prĂ©gnant au suraigu pianistique traduisent le refus sensĂ© du compositeur de jouer les hurluberlus. Le deuxième mouvement, enchaĂ®nĂ©, bascule en Mi bĂ©mol et en 9/8. Le thème premier oscille notamment entre clarinettes et piano. Puis l’orchestre reprend ses droits, les cors s’imposant au deuxième tiers comme interlocuteurs privilĂ©giĂ©s au cĂ´tĂ© des cordes, tissant tour Ă  tour un tapis harmonique et une trame rythmique. LĂ  encore, le ressassement obstinĂ© quoique de bon aloi tient lieu de dĂ©veloppement – un brin statique, mais joliment troussĂ©.
On attend donc avec curiositĂ© le troisième mouvement, annoncĂ© plus rhapsodique puisque en cinq parties, entre « lent » et « animé ». La chose part paisiblement sur des bases de 4/4 en RĂ© bĂ©mol. Ouf, l’affaire se dĂ©grade et bascule officiellement en 12/8 avant de s’animer en 6/8 et en Si bĂ©mol, avec un piano que l’orchestre ne fait qu’accompagner dans une sorte de valse. Tout cela est d’abord emportĂ© par l’orchestre avant qu’un dialogue entre le peuple et la people ne s’engage. Une belle pause funèbre tente sa chance mais vacille car le piano zèbre les ensembles d’injonctions impatientes et de deux soli. Une nouvelle modulation, et l’affaire s’emballe sur un swing viennois – le comble pour un compositeur ayant surtout vĂ©cu en Suisse. Un hautbois et ses collègues tamisent un temps l’énergie de la pianiste. Une marche harmonique prolonge le thème très provisoirement ramenĂ© Ă  un 2/4. Un dernier passage mĂ©lancolique met encore l’anche double aiguĂ« Ă  l’honneur avant le grand padapadam final. Au total, mĂªme si l’autoproclamĂ©e fine bouche pincera ses lèvres en prĂ©textant telle tendance Ă  l’Ă©tirement d’un mĂªme motif sans  surprise ou exacerbation euphorisante, eh oui, voilĂ  un concerto mignon tout plein et rarement chploufi-chploufa.
L’orchestre hongrois, peu valorisĂ© par la prise de son, fait correctement son travail, au prix de rares dĂ©calages sur tels pizzicati du premier mouvement. Les cordes ont de jolis crescendi, mĂªme si l’on trouvera çà les tenues des violons 1 un brin acides – de mĂªme que, lĂ  – par ex. Ă  17’03 piste 1 –, les flĂ»tes semblent Ă  la limite de la justesse sur leur forte (d’ailleurs indiquĂ© piano sur la partition dont nous disposons). Sans doute un signe que la phalange veut jouer les utilitĂ©s with a feeling, bien que le rĂ©sultat soit, par endroits, Ă©valuable selon les inclinations de chaque auditeur. L’enregistrement, signĂ© Sebastian Riederer von Paar et non dĂ©nuĂ© de quelques scories lĂ©gères (ainsi du bruit parasite, piste 2, 10’32, ou du bĂ©nin mais Ă©trange fade-out trop tardif Ă  la fin du 3, laissant entendre un craquement qui « fait vrai » mais ne grandit pas le disque !), met nettement en avant le piano, noyant derrière lui l’orchestre (ainsi, tĂ¢chez de distinguer les clarinettes, bassons et cors accompagnant en quintette massif le piano piste 3, de 5’ env. Ă  5’23, c’est rarement chose aisĂ©e !) : lĂ  encore, le rĂ©sultat sera jugĂ© selon les goĂ»ts de chacun – un concerto pour piano doit-il associer l’orchestre consubstantiellement au son du soliste, ou privilĂ©gier l’instrument pour lequel la pièce est composĂ©e ? Vous avez quatre siècles pour griffonner d’or votre dissertation.

Le Premier concerto pour piano de Johannes Brahms

Dans cette masterpiece, plus chic que chef-d’Å“uvre, l’orchestre semble plus Ă©nergique dès l’ouverture du Maestoso (mouvement qui dure presque autant que les deux autres rĂ©unis, pour un total de 50’), quitte Ă  trĂ©bucher un brin sur la première entrĂ©e des vents (0’25), pas carrĂ©e-carrĂ©e. Qu’importe : on apprĂ©cie l’énergie, les contrastes et les accents qui dynamisent le propos quand il s’entĂ©nèbre. De son cĂ´tĂ©, Andrea Kauten joue son premier solo – et nombre de traits suivants – très rubato, comme pour rendre les diastoles et systoles de la partition hĂ©sitant entre tensions et apaisement apparent, mĂªme quand elle duette avec un cor wagnĂ©rien. On regrette d’autant plus que, Ă  ce que nous entendons, la prise de son peine Ă  restituer le dĂ©tail des tutti Ă©nergiques (piste 1, 10’32) ou les traits ascendants du piano quand l’orchestre rythme la sĂ©quence (14’40). Reste un mouvement dont ombres et lumières inspirent l’orchestre au point d’accrocher l’oreille de bout en bout, malgrĂ© un montage aux trucages parfois trop audibles (19’58).
L’Adagio en RĂ© et/ou si mineur s’engage Ă  pas de sĂ©nateur, et pas qu’à cause de son 6/4, que ralentit encore l’entrĂ©e du piano. C’est majestueusement majestueux, selon une certaine tradition, privilĂ©giant l’efficience du son sur la circulation de la musique – aux impatients paraĂ®tra dès lors modĂ©rĂ©ment fluide l’alternance entre dialogue cordes, d’une part, d’autre part piano et solo. Cette exĂ©cution digne signe une interprĂ©tation personnelle, encore un Ă©lĂ©ment qui ne peut Ăªtre apprĂ©ciĂ© que subjectivement ! Ici, l’on prend le temps de goĂ»ter les harmonies brahmsiennes. Peut-Ăªtre la prise de son, pourtant capable de capter le dĂ©tail (bruit parasite 11’39 – oui, bon, les habituĂ©s de ce site savent que, selon Lui, il est toujours important pour le pseudocritique de prouver qu’il Ă©coute en vrai), ne valorise-t-elle pas au mieux le travail : entendre les cors et les cordes graves entrer mesure 74 (9’33) exige plusieurs Ă©coutes (il s’agit d’une entrĂ©e certes en crescendo mais d’emblĂ©e mezzo forte) ; cependant peut-Ăªtre notre lecteur de disque n’est-il pas ad hoc, nous acceptons volontiers de laisser l’hypothèse en suspens. En somme, par son choix de poser le tempo pour mieux valoriser le dialogue entre orchestre et soliste, Andrea Kauten propose une exĂ©cution retenue du mouvement non pas lent mais intĂ©rieur, vouĂ© Ă  contraster avec son frangin final.
L’Allegro non troppo s’ouvre effectivement sans trop, mais « marqué » par une volontĂ© d’en dĂ©coudre qui augure du meilleur aux esgourdes du phobique de la mollesse – celui-lĂ  mĂªme qui graffitise ces lignes. Peut-Ăªtre regrette-t-on que l’artiste n’accentue pas les nuances (le « diminuendo e dolce » lors des contretemps liminaires est balayĂ©, probablement en s’appuyant sur une Ă©tude musicologique non citĂ©e). Il n’empĂªche : l’autoritĂ© d’Andrea Kauten reprend le dessus, et cette autoritĂ© est tout sauf non-musicale. Elle est pulsation, elle est Ă©nergie, elle est dynamique, elle est force-qui-va. Accompagnant cette force   de nouveau mobilisĂ©e, le retour en Si bĂ©mol prĂ©pare une minifugue, vite interrompue par les cors mais pourvoyeuse de popopopopopo – terme technique s’il en est – dans une partition qui ne faiblit pas. La courte « cadenza quasi fantasia » sied Ă  la pianiste sans que les effets d’écho avec l’orchestre de la dernière partie ne lui messiĂ©ent pour autant. Bref, une jolie performance dans un monstre du rĂ©pertoire, abordĂ© avec des moyens pianistiques Ă  l’Ă©vidence supĂ©rieurs aux moyens prĂ©sidant Ă  l’enregistrement.


La conclusion

Sans doute le Steinway convoquĂ© – dont le prĂ©parateur n’est pas citĂ© – manque-t-il, toujours selon notre système de restitution et selon notre goĂ»t, de basses (ainsi du la grave, si lĂ©ger, au second temps de la mesure 140 du dernier mouvement, 3’24 de la piste 3 dans Brahms). Sans doute les contrastes entre le piano et l’orchestre auraient-ils pu, selon notre SĂ©rĂ©nissime SubjectivitĂ©, Ăªtre plus prononcĂ©s ou mixĂ©s pour des auditeurs non pourvus de lecteurs ultrafins (les cors des mesures 162 et sqq de l’Allegro nous parviennent assez peu distincts, dans le Rondo brahmsologique). Mais le vrai scandale est qu’une artiste de la trempe d’Andrea Kauten soit obligĂ©e de produire elle-mĂªme son disque. On n’imagine pas que ce soit pour en tirer plus de bĂ©nĂ©fices. On imagine plutĂ´t que son nom est moins a priori bankable que celui de, eh bien, d’autres.
Dommage.
Oui, dommage, car, si l’on n’est convaincu ni par la prise de son ni par le piano, on salue la dĂ©marche d’une virtuose qui tĂ¢che de tracer son chemin, Ă  ses risques financiers et pĂ©rils artistiques, dans un monde oĂ¹ la musique classique prĂ©fère le storytelling aux envies motivĂ©es et argumentĂ©es de musiciens talentueux. Quoi que la prĂ©sente Ă©dition oublie volontiers le public francophone, il est certain qu’acheter ce disque, c’est aussi tendre bien haut un mĂ©dius prĂ©alablement humectĂ© aux DĂ©cideurs qui pensent museler la musique selon leurs projections fondĂ©es sur la starification ou l’érotisme supposĂ©, Ă  dĂ©faut le magnĂ©tisme, de tel ou telle virtuose. La proposition – peut-Ăªtre imparfaite autant que nous en puissions juger, mais assurĂ©ment solide et charpentĂ©e – d’Andrea Kauten, loin des cartouches jaune et noir ou des tenues affriolantes qui font le zouk-zouk-zouk dans le rayon classique des hypermarchĂ©s, mĂ©rite nos applaudissements et nos plus vifs encouragements.

Vous ne pourrez plus dire : « Je ne savais pas »

 Rendez-vous ici. Vite semble le mieux or somethin’.

Guy Bovet, Le Vitrail de RomainmĂ´tier et Don Quixote, VDE-Gallo


Après d’impressionnantes transcriptions russes, Guy Bovet chausse sa coiffe de compositeur pour ce disque sorti en mĂªme temps que le Stravinsky – Moussorgsky chroniquĂ© tantĂ´t… et lui non plus pas encore rĂ©fĂ©rencĂ© sur le site de l’Ă©diteur. Une fois de plus, il s’agit de pièces pour deux organistes ; une fois de plus, deux suites agrĂ©mentent l’Ă©coute. La première est prĂ©sentĂ©e par le compositeur comme une « naĂ¯ve musique de film » inspirĂ©e par un vitrail de Casimir Reymond. Le Vitrail de RomainmĂ´tier, enregistrĂ© in situ, propose 13 Ă©pisodes en 35’.
« Nativité » fonctionne sur le contraste entre, d’une part, un motif pointĂ©, façon sicilienne, articulĂ© sur les jeux de dĂ©tail comme la dulciane horizontale, et des sĂ©quences plus massives qui s’effacent pour des reprises du motif liminaire semĂ© de bribes des « Anges dans nos campagnes » (1’25). « Avec les docteurs de la Loi » martèle Ă  la pĂ©dale, puissante, l’importance des commandements alors que des guirlandes hĂ©braĂ¯santes festonnent dans un brouhaha que la prise de son rend encore plus confus. Le message christique peine Ă  se faufiler dans les silences mĂ©nagĂ©s par les sachants ; pourtant, c’est Ă  la flĂ»te l’énonçant avec simplicitĂ© que force restera. « La rĂ©surrection de Lazare » s’ouvre elle aussi sur le grave de l’orgue du cĂ´tĂ© sourd de la force, dont l’enregistrement peine – sciemment ? – Ă  gommer la saturation. Un motif quelque peu hĂ©braĂ¯sant tente, sans se presser, de tirer les oreilles de la mort en la guidant vers la mĂ©lodie versus l’engourdissement des abysses. L’intervention d’une flĂ»te, puis un prompt crescendo type prestant vers plein jeu illustre la victoire de la foi sur la fatalitĂ© humaine.

« JĂ©sus et la Samaritaine » s’ouvre sur une sĂ©quence entre choral Ă©purĂ© et cantique basique joliment harmonisĂ©. Un cromorne – le Christ, explique le compositeur – enrichit le propos qui se dĂ©veloppe autour d’un système d’échos traduisant sans doute, d’une part, la connaissance christique de nos Ă¢mes, dont nulle inflexion ne lui est Ă©trangère, et, d’autre part, sa capacitĂ© Ă  parler Ă  chacun selon son intelligence et son cÅ“ur. « GethsĂ©mani » propulse des secousses dĂ©sordonnĂ©es de notes, trouĂ©es de silence. La monodie supĂ©rieure, brève quoique rĂ©currente, suggère la prière, mais elle ne rĂ©siste pas Ă  l’arrivĂ©e, Ă  la pĂ©dale, des doctes docteurs croisĂ©s au deuxième chapitre, qui dĂ©sagrègent le discours et le laissent en suspens.
« Arrestation et procès » reprend la séquence des docteurs qui grondent. Partant de nouveau du grave et du sourd, Guy Bovet fait émerger une tension montant vers le médium. Des accords sur les anches et des traits descendants augmentent le volume jusqu’à une longue tenue qui conduit à un passage tremblant, montrant un agnus Dei « de la messe en si » dégingandé (piste 6, 2’20). La réponse de la soubasse à ce remix inquiétant ne laisse aucun doute sur l’issue de l’affaire.


« Chemin de croix » fait derechef la part belle au grave, entre motifs trĂ©buchants et triple chute. La pĂ©nible montĂ©e vers les aigus se troue d’échecs et s’effiloche dans une tenue funèbre. « Crucifixion », cloue crĂ»ment Christ sur les bouts de bois en forme de +. Des fragments de discours cherchent alors un espoir Ă©vanescent dans des notes instables prolongĂ©es, comme hors du temps, qu’accompagnent, dĂ©faits au point dâ€™Ăªtre mĂ©connaissables,  les premiers segments de « O Haupt voll Blut und Wunden », le tube de la Saint-Matthieu (« Ô tĂªte couverte de sang et de plaies / De douleurs et d’insultes ») avant que la soubasse ne propose une pulsation instable.
« RĂ©surrection », Ă©pisode absent du vitrail mais que le compositeur a tenu Ă  Ă©chafauder, se prĂ©sente comme un bref prĂ©lude façon toccata sur les pleins jeux. « Marie-Madeleine » oppose avec simplicitĂ© une mĂ©lopĂ©e sur deux registrations Ă  des accords graves. « Ascension » ne joue pas au plus fin : le mouvement se fonde sur les graves (aux sens anglophone et francophone du terme) d’oĂ¹ montent des gammes jusqu’aux suraigus, non sans quelque surprise (piste 10, 1’11, Ă©trange coupure de l’accompagnement). Sur la fin du morceau, les accords vers le sommet, puis disparaissent, comme aspirĂ©s par le Sifflet de l’écho expressif progressivement emboĂ®tĂ©.

« Le don de l’Esprit » remĂ¢che l’incipit du Veni Creator avant de lĂ¢cher la bride au hit grĂ©gorien Ă©noncĂ© au cromorne, avec des harmonisations discrètes, façon Ă©cho, dĂ©veloppant de la sorte le procĂ©dĂ© dĂ©veloppĂ© dans « JĂ©sus et la Samaritaine ». « Il nous attend dans sa gloire » attaque par des fanfares d’anches qui ruissellent sur des pleins jeux hĂ©sitant entre ascension (le Christ nous attire Ă  lui) et dĂ©sescalade (Dieu nous aime) avant que le tutti n’embrase l’orgue et l’église (le Saint Esprit souffle).
En rĂ©sumĂ©, une pièce narrative oĂ¹ l’orgue privilĂ©gie la transmission d’un discours de foi sur l’hybris d’un langage qui placerait au centre l’ego ou les fantasmes d’un compositeur. Ce souci quasi didactique n’empĂªche certes pas Guy Bovet, grĂ¢ce au recours Ă  deux interprètes et Ă  un instrument consĂ©quent, d’exploiter au mieux la richesse de l’orgue. VoilĂ  aussi une manière de rappeler Ă  l’Église pourquoi l’orgue est un instrument sacré : va-t’en donc exprimer dogmes et puissance de la saga christique avec guitares et djembĂ©s mal jouĂ©s par Sixte-Chantal, Fulgence-FĂ©licien et un ex-quadra qui espère choper la flĂ»tiste qui joue si mal, excellente raison pour un repas tirĂ© du sac et quelques conseils musicaux, bref.

Douze épisodes, répartis sur 26’, sont ensuite proposés pour former manière de florilège de Don Quixote, le récit picaresque. Curieux projet que celui-ci – moins par cette idée de s’inspirer d’un livre aussi touffu que complexe, que par l’idée de transcrire pour grand orgue à quatre mains une suite initialement conçue pour « un orgue d’un clavier datant de la fin du quinzième siècle ». Sur ces différents points, le compositeur est droit dans ses notes :

  • un, la partition n’a pas connu deux versions, mais trois – la troisième ajoutant de l’impro pour convenir Ă  l’illustration d’un film ;
  • deux, la suite ne vise pas Ă  rendre « la profondeur et la complexitĂ© du texte » car, il faut l’assumer, c’est une pièce d’orgue, et puis voilà ;
  • trois, elle ne se substitue pas au rĂ©cit, pas plus qu’elle ne cherche Ă  l’équivaloir, puisque, lorsqu’elle est jouĂ©e en concert, elle s’accompagne de lectures des textes ayant inspirĂ© les diffĂ©rents passages – saluons l’insertion par VDE-Gallo desdits textes dans le livret trilingue (on s’amuserait presque, pour l’orgasme du pinailleur ou ici, Ă  pointer telle faute orthotypo comme ce « É » sans accent p. 12, milieu, ou ce manque d’espace après « danger. », p. 13, histoire de montrer que l’on a lu le livret).

De quoi aiguiser l’appĂ©tit avant d’entrer dans cet univers très diffĂ©rent… nĂ©anmoins jouĂ© sur le mĂªme orgue de RomainmĂ´tier que la suite prĂ©cĂ©dente.

« De l’état et des chevaleresques exercices du très fameux don Quichotte de la Mancha » raconte le dĂ©part du hĂ©ros, son Ă©lection de Rossinante et d’Aldonsa Lorentzin, dite DulcinĂ©e de Toboso. Donc, fanfares pour saluer l’entrĂ©e en piste ; fonds graves pour rappeler la rĂ©alité ; ajout d’un deux pieds pour mimer l’espĂ©rance loufoque qui anime le nĂ©o-chevalier ; et retour des fanfares qu’accompagnent les fonds. « OĂ¹ Don Quichotte persuade Sancho Panza de le suivre » (traduction incomplète de la version espagnole lue en ouverture, comme pour moult Ă©pisodes suivants), habillĂ© par le cormorne moqueur, est une marche aussi grotesque que le projet – abandonner sa famille pour devenir gouverneur d’une Ă®le hypothĂ©tique Ă  conquĂ©rir.
L’épisode des « moulins Ă  vent » lance le chevalier dans le grave Ă  l’assaut des « gĂ©ants ». La fanfare des anches puis du tutti en accĂ©lĂ©rant augure du meilleur ; mais au mitan de l’aventure, tout s’arrĂªte : il faut se ramasser après avoir volĂ©, et poursuivre, dans les aigus, sa quĂªte et sa voie. L’épisode oĂ¹ le fanfaron « passe la nuit Ă  Ă©crire une lettre Ă  DulcinĂ©e » associe un accompagnement grave Ă  une flĂ»te douce toute tremblante. L’apparition de « Micomicona d’Éthiopie » redĂ©gaine le cromorne, dans les graves Ă  prĂ©sent, et dĂ©ploie un système d’écho oĂ¹ anches et aigus dĂ©monstratifs crĂ©ent un cortège engageant les deux hurluberlus Ă  dĂ©fendre cette monarquette contre un puissant gĂ©ant. L’action se poursuit dans la bataille contre « les outres de vino tinto ». Fanfares et anches tremblantes dialoguent avec un accompagnement puissant. AccĂ©lĂ©rations, fortissimi, silences rĂ©sonants et piteuse fin descendante sur le cormorne saluent l’exploit.

Le rapatriement sanitaire de don Quichotte fait l’objet du septième Ă©pisode. Partant de l’extrĂªme-grave sur lequel se greffe une mĂ©lodie inquiĂ©tante, façon marche arabe dans le dĂ©sert, il laisse un illustre intertexte pointer brièvement le bout de son museau (1’10) avant d’enfermer le malade dans la prison des graves sans issue. Changement d’ambiance pour « La noce de Camacho le Riche » oĂ¹ le noble bonhomme s’empifre. Partie sur de cĂ©lèbres bases hispaniques, la pièce fait une embardĂ©e sur le cromorne avant de chercher de l’aide du cĂ´tĂ© des cornets, rĂ©els ou composĂ©s. Les pleins jeux s’emballent, sur un rythme ternaire Ă©voquant l’incipit des Litanies de Jehan Alain. Une sorte de « Frère Jacques » s’interpose, repris ironiquement au cromorne. Mimant la folie festive, des sections frottent leurs rythmes contradictoires les uns aux autres, qui sur le balancement des cornets, qui dans la farandole du cromorne avec basse persistante, qui dans le silence tremblant de la rĂ©cupĂ©ration d’après-excès. « La caverne de Montesinos et la procession funèbre de femmes ensorcelĂ©es » mettent une fois de plus en valeur les anches solistes – quand on a un clavier de trompettes Ă  dispo, ce serait honteux de s’en priver ! – sur l’accompagnement aboyant des fonds graves. L’interruption de volutes de farfadets ne suffit pas Ă  prĂ©server de l’invasion terrifiante des anches grondant Ă  pleine gorge.
« Le grand règne de Sancho Panza » sur l’île de Barataria s’ouvre sur une fanfare timide vite avalĂ©e par l’ironie du pouĂ«t-pouĂ«t ainsi que du rythme et de l’harmonisation rag-timiques puis flonflonnesques, et vice et versa. Tout change Ă  1’32, car c’est le drame farcesque, bien relatĂ© par les farces tristes de la partition : on feint d’attaquer l’île, Sancho panique, on s’excuse, Sancho dĂ©missionne quand mĂªme – ah ! si ces lĂ¢ches qui nous gouvernent en pouvaient faire autant ! « Le combat de don Quichotte contre le chevalier de la Lune blanche » marque la dĂ©faite risible de don Quichotte pour une histoire de nanas. D’emblĂ©e, sur un son wurlitzĂ©rien que double bientĂ´t un thème tremblant, l’heure n’est pas Ă  la fĂªte. Pleins jeux et anches puissantes signalent le dĂ©fi et la prĂ©paration au combat. L’insertion d’un nouveau sample archiconnu (piste 24, 1’52) prĂ©cède sa dissolution Ă  hauts dĂ©cibels qui clĂ´t les aventures du zozo. En effet, « la mort de don Quichotte et son Ă©loge funèbre » conclut le cycle sur le mĂªme thème qui fleurissait et se fanait Ă  la fin de la onzième section. Tout se fond dans un grave persistant avant que l’épitaphe triomphale ne fanfaronne brièvement Ă  pleins tuyaux afin d’honorer celui qui « vĂ©cut dans la folie et mourut en sage » ce qui, peut-Ăªtre, vaut mieux que l’inverse.

En conclusion, on salue avec gourmandise cette musique narrative Ă  souhait. Quelques questions demeurent. Ainsi, avec un tel livret, Ă©tait-il utile d’insĂ©rer la lecture en espagnol des titres ? Peut-Ăªtre, oui, pour distinguer cette Å“uvre profane du projet sacrĂ© qui la prĂ©cĂ©dait ; mais cela rabat la musique sur sa seule fonction illustrative, ce qui nous semble un brin rĂ©ducteur au disque. Autre exemple : n’aurait-on pu rĂ©aliser un meilleur collage lors du montage entre les parties lues et les parties instrumentales ? Enfin, l’enregistrement n’aurait-il pas gagnĂ© Ă  chercher des solutions techniques susceptibles de mieux permettre de distinguer les graves, que nous entendons souvent fondus dans un brouhaha peu flatteur – peut-Ăªtre cependant un problème propre Ă  notre système de lecture ? Terminer sur ce genre de questions ne doit pas faire illusion : en dĂ©pit du snobisme du pseudocritique, il faut explicitement applaudir Ă  cette initiative pensĂ©e mais pas ratiocinante, musicale mais pas rĂ©servĂ©e aux experts, intertextuelle mais bigrement stimulante pour qui veut Ă©couter.


Pour proposer une synthèse gĂ©nĂ©rale, nous pontifierons en claquant que ce disque cisèle une pierre fort intĂ©ressante dans l’œuvre pour deux organistes de Guy Bovet. GravĂ©e grĂ¢ce Ă  une belle complicitĂ© avec Viviane Loriaut, elle complète utilement les transcriptions russes chroniquĂ©es tantĂ´t. Sa puissance d’évocation la destine au premier chef aux mĂ©lomanes curieux de musique narrative, variĂ©e, bien Ă©crite et capable de vous embarquer sans barguigner dans des pièces Ă  la fois courtes, cohĂ©rentes, plaisantes et fondĂ©es sur des mythes structurants. Les amateurs de propositions dĂ©structurĂ©es et convulsives, parfois les mĂªmes, trouveront ailleurs disque Ă  leurs oreilles.

Faites pĂ©nitence, la fin des temps est venue…


… et la preuve est Ă©r(i)gĂ©e au mĂ©tro des Agnettes !