Deux flûtes de Pan face-à -face : l’orgue et la (vraie) flûte de Pan sont au programme de ce dixième et, au moins provisoirement, dernier épisode de notre saga guilloutique, puisque dernier des dix disques qui nous furent confiés ! Il s’agit d’un volume enregistré en 2014 et clairement non-indiqué, évitons les chocs auditifs, aux amateurs d’El Condor pasa ou autres boulets pour noyer Titanic.
Le Neuvième colloque (2008, 15’), Ă©crit sur mesure pour Ulrich Herkenhoff, dĂ©voile des jeux de fonds qu’un cromorne vient secouer. La flĂ»te de Pan s’éveille et lui rĂ©pond en imitation, sans hĂ©siter Ă tester de multiples sortes d’attaque et de tenue. Ă€ cet effet miroir succède une autonomisation des discours au cours de laquelle chaque instrument tĂ¢che de prendre sinon l’ascendant, du moins l’initiative. L’orgue en petit plenum, rythmĂ© par des attaques pointues si guilloutiques, ne parvient pas Ă contrĂ´ler son interlocuteur, dont les effets en fondu (4’45), loin de paresser, paraissent, pfff, associer ironie, prĂ©cision et volubilitĂ© lors de pĂ©roraisons suraiguĂ«s (5’26). Cette insolence a le don d’enflammer l’orgue, dont les grognements n’impressionnent pas le flĂ»tiste, remarquablement captĂ© par Paolo Guerini pour Classica dal Vivo. Les frustrations s’époumonent au mitan de l’œuvre : martèlement de l’orgue, gammes ascendantes et glissendi descendants de la flĂ»te soulignent la tension qu’avivent les suraigus de la flĂ»te et les questions posĂ©s par des microsilences gorgĂ©s de rĂ©sonance. L’orgue a beau envahir l’église en solo (10’45), Ă peine s’est-il tu, rev’lĂ la souris-flĂ»te qui profite de la rĂ©verbĂ©ration pour danser. Le retour du chat-orgue voit les rĂ´les s’inverser – c’est dĂ©sormais l’orgue qui court après la flĂ»te. Celle-ci signe son triomphe dans une cadence virtuose et virevoltante oĂ¹ l’orgue peut seulement constater les dĂ©gĂ¢ts dans ce que l’on appellera, pour les spĂ©cialistes qui nous lisent – que les autres nous pardonnent –, un gros POUĂ‹T de fin d’discussion.
La Seconde fantaisie de Wolfgang Amadeus Mozart (10’) est l’une des quelques pièces Ă©crites par Mozart pour un petit orgue – elle est donc jouĂ©e sans flĂ»te de Pan. Elle s’ouvre sur un Allegro parfois pris Maestoso et, ici, dynamitĂ© par un organiste survoltĂ© soucieux d’époumoner son instrument en ouverture. La fugue rĂ©duit le volume sonore de la registration, mais ni la vitesse ni la variĂ©tĂ© des timbres dont les rĂ©ponses en coucou. C’est l’occasion de profiter de l’ampleur et de la spatialisation chère au musicien-facteur – on regrette par principe que le dĂ©tail de cet instrument Bonato-Klais de 4 claviers ne soit pas inclus. L’instrument est-il trop riche pour l’église, ou la captation n’était-elle pas assez prĂ©cise ? Il est souvent difficile de discerner le dĂ©tail de la polyphonie, estompĂ©e dans un brouhaha qui ne rend pas justice des exigences de la pièce (tempo allant, rĂ©ponses Ă quatre voix, trilles Ă foison – voir par ex. autour d’1’42…). Ă€ en croire mon système audio, les jeux graves utilisĂ©s pour l’Andante ne sont pas beaucoup plus lisibles ; d’autant que Jean Guillou privilĂ©gie l’énergie Ă la joliesse, ne laissant donc pas le temps au son de s’estomper dans une acoustique apparemment trop gĂ©nĂ©reuse pour la pièce. Souci du dĂ©tail aidant, deux anches, avec ou sans tremblant, ne se partagent pas moins les soli. On apprĂ©cie sinon la beautĂ© des sonoritĂ©s, du moins le soin apportĂ© Ă la registration ainsi que la prĂ©cision des attaques et liaisons. Le retour du mouvement liminaire et du plenum sied mieux Ă l’instrument, car l’éclat des aigus et la pulsation de la pĂ©dale aident un peu Ă dissiper le brouillard dĂ» Ă la rĂ©sonance. En bref, une performance impressionnante mais dont le souffle Ă©bouriffant est quelque peu gĂ¢chĂ© – autant que nous en puissions juger – par une restitution mĂ©diocre.

Le Concerto pour flĂ»te d’après Johann Sebastian Bach (13’) est un remix de remix de remix. Étape 1, Bach Ă©crit un Concerto pour flĂ»te en Do. Étape 2, il en fait une Sonate pour flĂ»te en La (la BWV 1032, incomplète). Étape 3, en 1972, Wilhelm Mohr retransforme cette version en Concerto pour flĂ»te en Do. Le Vivace liminaire dĂ©ploie une ligne mĂ©lodieuse oĂ¹ la flĂ»te dialogue Ă©lĂ©gamment avec l’orgue. Le tempo allant n’empĂªche pas les musiciens de veiller Ă la nettetĂ© des attaques – seul un snob pointera çà et lĂ quelques confusions et prĂ©cipitations, comme autour de 3’29, piste 3, oĂ¹ la flĂ»te manque de trĂ©bucher tant il y a de notes Ă jouer. MalgrĂ© de nombreux dĂ©calages (deux ex. parmi d’autres : premier temps des deux premières mesures, et passage autour de 1’26, piste 4…) le Largo e dolce, devenu Cantabile, se dĂ©ploie avec la solennitĂ© requise ; selon son goĂ»t, on louera ou dĂ©plorera alors l’usage immodĂ©rĂ© du vibrato par le soliste. Un Allegro très allègre et joyeusement ternaire lance les deux compères dans une farandole si folle que mĂªme ses irrĂ©gularitĂ©s (1’51, piste 5, par ex.) ou les « duretez » tonifiantes (3’43) renforcent l’impression d’une danse oĂ¹ le guilleret et l’enfantin chahutent innocemment… surtout quand on n’est pas les interprètes vigoureux dont la mission est de feindre de ne jamais s’essouffler !
Scènes d’enfant (1974, 20’), grande Å“uvre en treize mouvements enchaĂ®nĂ©s pour orgue seul, se distingue d’Enfantines (2012) par sa volontĂ© de dĂ©peindre l’enfance comme creuset des « vertus positives et nĂ©gatives » de l’homme en devenir. L’enfance ici convoquĂ©e est Ă la fois « angĂ©lique et diabolique » – non pas tour Ă tour mais dans la simultanĂ©itĂ© des possibles. (Non, c’est pas très clair, mais l’enfance est-elle très claire elle-mĂªme ? Alors ça va, quoi.) Des pointillĂ©s flĂ»tĂ©s dessinent un premier chemin que sillonne une anche balisĂ©e par une cellule rythmique persistante. Des accords nasaux distillent un sentiment d’inquiĂ©tude sur un beat entĂªtant. La registration s’amplifie, ondulant entre brefs pleins jeux et contrastes aigus/graves. Un coucou passe la tĂªte dans un monde qui semble Ă la fois pĂ©tillant et dĂ©glinguĂ©. Grondements graves, crescendi inaboutis et brefs rĂ©cits d’anches se succèdent par fragments, pulsĂ©s par des notes, des accords ou des motifs rĂ©pĂ©tĂ©s, parfois prompts Ă se perdre dans les profondeurs de l’orgue avant de ressurgir, survoltĂ©s. La succession d’évĂ©nements ne dissout jamais la pulsation que matĂ©rialisent les battements par paquets de six apparaissant Ă la pĂ©dale ou les accords manuels, par deux ou sur chaque temps. Bref, ça gronde, ça grouille, disons : ça grouillonde. Le cromorne grave mugit dans sa boĂ®te ; la tierce mineure du coucou refait surface ; une tranquillitĂ© intranquille (j’essaye) Ă©merge du silence, façon sous-bois bruissant après la pluie. Des quintes justes frissonnent dans le mĂ©dium du cromorne tremblant, sur une pĂ©dale d’accompagnement en Ă©volution lente et discrète. Des explosions secouent le rĂ©cit, trop brèves pour dissoudre la logique qui apparaĂ®t, alternant dans le dĂ©sordre soliste de la main droite, les passages rythmiques et la tentation de la dĂ©flagration. Au quart d’heure de musique, une tension Ă©merge avec solennitĂ©, commentĂ©e Ă plusieurs reprises par une anche Ă tremblants quasi risible. Cette atmosphère prĂ©pare le surgissement du Presto giocoso final. Une marche rageuse et trouĂ©e permet de synthĂ©tiser les diffĂ©rentes trajectoires sonores jusqu’au tadadam – encore un terme technique, j’en suis marri – qui dissout l’enfance du titre dans l’écho mystĂ©rieux de son devenir, en l’espèce la rĂ©sonance de ce que fut le jeune Ă¢ge… et la composition, tout Ă fait palpitante pour qui apprĂ©cie la musique narrative, id est celle qui, par ses mutations d’atmosphère et son titre, permet Ă l’auditeur de se construire un rĂ©cit.

(Non, la faute d’orthographe sur la piste 9 et la « durĂ©e torale », ainsi que les erreurs orthotypo plus que nombreuses, y suis pour rien.)
L’Andante K 315 de Mozart (5’), parfois prĂ©sentĂ© comme une réécriture plus facile Ă jouer de l’Adagio du Concerto K 313, ressortit du presque-tube et sĂ©duira ceux qui prĂ©fèrent la musique mĂ©lodique Ă la fantaisie de Jean Guillou, assurĂ©ment moins harmonieuse. C’est charmant Ă souhait : le flĂ»tiste ornemente avec grĂ¢ce, l’organiste ploum-ploume avec ce qu’il faut de pĂ©dale pour guider l’oreille en dĂ©pit d’une prise de son qui noie dĂ©cidĂ©ment les fonds dans une masse gloubiboulguesque. Pas très important, pour cette fois, l’accompagnateur veillant Ă sortir les jeux prestants qui vont bien lorsqu’il convient de rĂ©pondre Ă son compagnon de balade.
Le disque se conclut sur deux p’tites primes. Au miroir des flĂ»tes (1984, 2’), extrait des Jeux d’orgue (1978) est le premier bis du rĂ©cital. C’est la rĂ©ponse de l’organiste, qui joue seul, au flĂ»tiste, puisque « toutes les flĂ»tes et tous les bourdons de huit pieds, avec trĂ©molos » sont convoquĂ©s. En dĂ©pit d’une mĂ©canique bruyante, la pièce explore paisiblement, sur diffĂ©rentes hauteurs, des sons et des intervalles Ă la fois proches et distincts. La fille aux cheveux de lin de Claude Debussy (3’), transcrit par Wolfgang Kiechle… en Sol (et non en Sol bĂ©mol), termine le rĂ©cital sur un bis pour orgue et flĂ»te de Pan tĂ©nor. On ne saurait bouder la dĂ©licieuse incongruitĂ© de ce mĂ©gahit, malgrĂ© d’apparents dĂ©calages entre les musiciens et un goĂ»t pour le ritendo anticipĂ© lors du retour du thème « au mouvement » : cette petite douceur est tout Ă fait savoureuse, et la fin en fade-out est fascinante.
En conclusion, un disque au programme stimulant, qui souffre peut-Ăªtre d’un enregistrement trop bref (deux jours pour 1 h 10 de musique avec des mastodontes Ă jouer et deux musiciens Ă caler : c’est dense !) et pas parfaitement paramĂ©trĂ© ; mais un document aussi original qu’estimable – si l’on pouvait en dire autant de tous les disques avec orgue !
En hommage posthume Ă l’artiste
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