
Someone walked on water. Organists often walk on light. Not so bad, I mean.

« Il n’y a point d’Art qui n’ait ses principes », annonce dom François Bedos de Celles en ouverture de la première partie de son monument. « Il n’est point d’Artiste qui ne doive connaĂ®tre [les principes] de sa compĂ©tence. (…) Il est essentiel au Facteur d’Orgues d’en Ăªtre instruit, pour ne pas risquer de travailler au hasard Ă la construction d’un instrument de si grande consĂ©quence, et dont la dĂ©pense est toujours fort considĂ©rable. » 252 ans plus tard, une constante demeure – le coĂ»t, Ă la hauteur du monument. En revanche, le risque de travailler « au hasard » est fort rĂ©duit par la multiplicitĂ© des intervenants.
TĂ©moin, le disque Augure ici chroniquĂ©, portant mĂ©moire de l’inauguration des grandes orgues de la cathĂ©drale de LeĂ³n par el señor Juan GuiyĂº. Il constitue le troisième volet de notre saga « Jean Guillou chez Augure » et illustre la collectivisation du job de grrrand facteur en soulignant que le prĂ©sent monstre Ă tuyaux est portĂ© par des concepteurs multiples : outre les institutionnels et l’organiste – chanoine – maĂ®tre de chapelle local, sont crĂ©ditĂ©s…

Pour le concepteur, l’objectif de cet instrument est rien moins que d’« inspirer une nouvelle esthĂ©tique dans le vingt et unième siècle ». Du coup, le buffet s’Ă©clate. SĂ©parĂ© des deux cĂ´tĂ©s du chÅ“ur, il articule en rĂ©alitĂ© huit façades de tuyaux dont la disposition et la composition reflètent les « dernières idĂ©es et les derniers concepts organistiques » de Jean Guillou, qui conclut : « Voici le rĂ©sultat de toute mon expĂ©rience et mes recherches dans le domaine de la crĂ©ation musicale. » On sent que ça rigole pas : c’est technique, profond et personnel. Dans le monde de gros sous, de technicoss, de technocrates et d’artisans virtuoses qu’est celui, très fermĂ©, des crĂ©ations de grandes orgues, c’est plutĂ´t allègre de constater que la subjectivitĂ© reste un critère structurant.
Pour le prouver, Jean Guillou inaugure lui-mĂªme son monstre en proposant un programme allant de Joan ou Juan, selon les sources, Cabanilles (1644-1712) à … Jean Guillou, tant il est vrai que, sur un grand instrument, « les problèmes d’esthĂ©tique n’existent plus, ce sont de faux problèmes » rĂ©servĂ©s à « ceux qui regardent en arrière ». Cela fait Ă©cho Ă sa profession de foi fougueuse, martelĂ©e derechef dans la quatrième Ă©dition de L’Orgue, souvenir et avenir (SymĂ©trie, 2010, p. 165) : « Une Å“uvre de Bach jouĂ©e sur un CavaillĂ©-Coll demeure un Ă©vĂ©nement musical, de mĂªme qu’une Å“uvre de CĂ©sar Franck, jouĂ©e sur un orgue classique ou nĂ©oclassique sera parfaitement acceptable. » (En clair, pour les non-spĂ©cialisss, jouer une pièce du dix-septième siècle sur un orgue postĂ©rieur de deux siècles, et vice et versa, c’est pas choquant, mĂªme si les purisss jugeront que ça s’fait pas.)
Par-delà les déclarations d’intention, il restait, le 21 septembre 2013, à valider ce credo par la musique.

Le concert s’ouvre sur un « Tiento » du sixième ton de Joan Cabanilles. Les passionnĂ©s de prĂ©cision s’offusqueront d’un titre vague (Cabanilles a dĂ» Ă©crire des palanquĂ©es de tiento du sixième ton, c’est un peu comme si on Ă©crivait « Pièce en ré » de Johann Sebastian Bach), sans effacer le double intĂ©rĂªt de ce choix : hommage aux autochtones – c’est bien, mĂªme quand on est une vedette, de respecter les locaux – et, Ă travers les dĂ©veloppements (la pièce pèse plus de 9′), explorer diffĂ©rents registres sans concentration de l’attention de l’auditeur – ils Ă©taient plusieurs milliers ce soir-lĂ – sur la virtuosité… en dĂ©pit de variantes en trio pour lesquelles l’interprète doit tricoter de la saucisse et du neurone.
Cette introduction parfaitement jouĂ©e permute vers le Nord avec le PrĂ©lude et fugue BWV 532 de Johann Sebastian Bach. On y apprĂ©cie un souci de quasi rĂ©gularitĂ© qui n’a pas toujours Ă©tĂ© caractĂ©ristique de Jean Guillou, mais qui est indispensable pour faire chanter l’orgue dans un idiomatisme spĂ©cifique. Dans ce cadre respectueux du texte, on goĂ»te mieux les petits tags graffitĂ©s par le maĂ®tre de Saint-Eustache de l’Ă©poque : le choix du dĂ©tachĂ© (fin du prĂ©lude avant la sĂ©quence Ă double pĂ©dale) et l’ivresse de la vitesse qui s’ensuit dans la fugue consĂ©cutive, oĂ¹ les moyens digitaux du musicien octogĂ©naire doivent faire envie Ă plus d’un. Comme il est malin, il profite des parties Ă deux claviers pour faire entendre deux registrations proches mais distinctes, soulignant ainsi la pertinence de son choix de composition [pour les non-spĂ©cialisss, la composition dĂ©signe non la pièce que l’on joue mais la sĂ©lection des sons qui existent sur un orgue]. Les amateurs de musique Ă©lĂ©gante zapperont cette troisième plage. De facto, l’interprète ne musarde pas en chemin, et la prise de son si riche de Pablo Vega Otero, assistĂ© de Victor Fuertes, n’empĂªche pas la bombarde de pĂ©dale de saturer le finale. En revanche, ceux qui pensent qu’une fugue ne doit pas Ăªtre gnangnan mais permettre Ă l’artiste de virevolter avec gourmandise, bienvenue – le risque du live, ici supĂ©rieurement oubliĂ©, apportant un p’tit plusss que les passionnĂ©s de frisson apprĂ©cieront.
D’autant que cette piste est un tournant. Après ça, focusss sur le triple Guillou, en susss de l’organier et de l’interprète, rien que ça : le compositeur, le transcripteur et l’improvisateur.

Ça re-commence par le Jean Guillou compositeur. OpportunĂ©ment, Säya (9’) est l’œuvre la plus reprĂ©sentative du personnage : elle est le prĂ©cipitĂ© d’Ă©lĂ©ments proximaux mais distincts. De mĂªme que Jean Guillou se revendique comme, simultanĂ©ment, concepteur d’orgue, interprète et musicien protĂ©iforme, de mĂªme Säya (jadis sous-titrĂ©e « ou l’oiseau bleu ») se prĂ©sente comme la « paraphrase d’une improvisation » propulsĂ©e en CorĂ©e. C’est ce dont tĂ©moignait l’artiste en 1997, quand il batifolait sous l’ère Philips avec, dĂ©jĂ , son Ă©quipe des fidèles d’aujourd’hui, au premier rang desquels Jean-Claude BĂ©nĂ©zech Ă la prise de son et le grantorganiss Vincent Crosnier et le caninophile Antoine Pietrini en co-assistants foufous du maĂ®tre.
Selon une logique ABA [pour les non-jargonisants : on commence par un truc dĂ©signĂ© comme A, on dĂ©veloppe – ce que l’on appelle « B », on finit sur un truc qui ressemble au dĂ©but A, d’oĂ¹ ABA], la pièce revendique sa filiation avec une mĂ©lodie folklorique de quatre notes dont « l’épure et la nuditĂ© incantatoire », je cite, ont incitĂ© – ha-ha (si je, cite, incite, bref) – le compositeur Ă la transformer puis Ă la libĂ©rer du poids tant des tuyaux grondants que de l’Ă©criture savante afin de l’offrir, en Ă©cho, Ă la rĂ©sonance des voĂ»tes. SubsĂ©quemment, ce qui n’est pas rien, des festons de possibles semblent jauger les dĂ©veloppements envisageables. Des Ă -plats sonores tentent de s’élever vers les aigus, tandis que, en contrepoint, des percussions qui ne font Ă©cho au thème liminaire que par des sĂ©ries de quatre hauteurs parfois enchaĂ®nĂ©es.
Soyons stipulatoire : mĂªme si nous pĂ©tillons quand nous sont offerts – ben oui, privilège, on ne le nie pas – des disques aussi intĂ©ressants, pas question pour nous de prĂ©tendre que, en soi, Säya, dont nous avions pourtant acquis une version prĂ©cĂ©dente, est une musique qui nous passionne, ni d’affirmer que les prouts de pĂ©dale (4’45 Ă 4’54 – pardon pour le lèse-majestĂ©, mais la comparaison, avec la mĂªme Å“uvre interprĂ©tĂ©e Ă Saint-Eustache en 1997, pourtant – ou parce que – dans une prise de son très Ă©thĂ©rĂ©e, n’est pas flatteuse pour l’instrument nouveau) nous stimule particulièrement : c’est joyeux de dĂ©couvrir ce document et d’avoir la confiance d’Augure, mais le lèche-bottisme mensonger n’est pas notre came. Donc, non, malgrĂ© notre rĂªve de quarante et un ans de devenir fan, un jour, de n’importe qui vu que, soyons clairs, ça doit Ăªtre aussi coĂ»teux que cool, disons coolteux, nous n’arrivons pas encore Ă nous laisser fasciner par le Jean Guillou compositeur. Reste que le choix de cette pièce est fort pertinent dans le cadre d’une dĂ©couverte d’un nouvel orgue. De fait, comment mieux apprĂ©cier les contrastes proposĂ©s, le spectre sonore parcouru et la spĂ©cificitĂ© des registrations sinon quand l’interprète joue sur l’orgue que l’organier a fomentĂ© selon les goĂ»ts du compositeur (la saine trinitĂ© Guillou, en somme ) ?
S’ensuit le gros morceau mettant en valeur le Jean Guillou transcripteur et interprète. Les Tableaux d’une exposition de Modeste Mussorgski ont souvent inspirĂ© les artistes, notre ami feu Yannick Daguerre compris. Jean Guillou s’astreint Ă en proposer une transcription afin d’orchestrer Ă l’orgue, sans complexe, cette pièce pour piano. On a sans doute beaucoup glosĂ© sur cette trahison gourmande : reprises, transpositions octaviĂ©es, recolorisations (anches explosant sur deux temps accentuĂ©s), réécriture, inventions… La libertĂ© du remixeur sĂ©duit – sinon, on Ă©coute l’original pour piano, et la question qui ne se pose pas a sa rĂ©ponse. Comme de coutume, prĂ©tentieux et incapables de nous sous-maĂ®tre au diktat du mètre, ou l’inverse, nous ne sommes pas emballĂ© par chacun des changements de tempi, subits et subis lors de la rĂ©exposition du thème, par certains dĂ©tachĂ©s (dĂ©but plage 9) ou par les accents curieux (voir par ex. la piste 7) ; et, comme de coutume, ambivalent, nous nous rĂ©jouissons d’entendre les diffĂ©rents jeux (cromorne dans « Il vecchio Castello » aka « Le troubadour ») ou atmosphères (lourdeur rĂ©ussie de « Bydlo »). L’œuvre, qui dĂ©cline un mĂªme thème de façon contrastĂ©e, au fil des « promenades » qui aèrent et filrougent la suite (du verbe « je filrouge, tu filrouges, il ou elle filrouge, que je filrougeasse, etc.), paraĂ®t idĂ©ale pour passer en revue les quasi infinies combinaisons envisageables sur un gros instrument.
Vus sous cet angle, le plus important, le choix de l’œuvre et son « organisation » sont idĂ©aux pour l’inauguration de ce type d’instruments, mĂªme si, contrairement Ă ce qu’affirmait l’interprète dans le livret de son disque Philips de 1999, les passages pianistiques comme « Le marché », avec un p’tit jeu de 2’, passent parfaitement avec des doigts dĂ©liĂ©s, sans nĂ©cessitĂ© de fantaisie spĂ©ciale – et le transcripteur le sent bien, qui ne joue pas au plus malin, sachant que Jean Guillou adore ces passages agitĂ©s. Moins convaincantes sont les « Catacombes », oĂ¹ la pĂ©dale faussement sautillante et le tremblant qui va bien font cependant le job. La « Baba yaga » (plage 19), très transcrite (« il fallait enrichir le contrepoint », revendique l’adaptateur qui ajoute une pĂ©dale furieuse solennisant l’entrĂ©e de Kiev), est un plaisir ensorcelant. La pĂ©dale expressive, jusque-lĂ peu utilisĂ©e comme pĂ©dale ouah-ouah, renforce les contrastes et Ă©claire de nouveaux aspects de l’orgue. Triomphe mĂ©ritĂ©, plus encore pour l’interprète que pour le transcripteur, non seulement pour les difficultĂ©s techniques surmontĂ©es (ce qui n’est dĂ©jĂ pas rien) mais surtout pour son souci de donner Ă entendre un large spectre justifiant l’investissement local fait dans l’instrument.
Le concert se conclut sur une improvisation virevoltant autour d’un thème très moche de CristobĂ¡l Halffter. CommencĂ©e sur une marche solennelle imposant un prĂ©cieux contraste entre le rythme lourd de la pĂ©dale et le dĂ©sĂ©quilibre du thème, l’improvisation spatialise sa quĂªte en ayant l’honnĂªtetĂ© de revenir rĂ©gulièrement aux quatre notes liminaires, structurant l’écoute alors que l’improvisateur pourrait Ă©lucubrer dans son p’tit coin. Anches et jeux de dĂ©tail aigus se mettent tour Ă tour en Ă©vidence avant que les tutti variĂ©s tentent de rĂ©duire ce babillage au silence. Las, après l’orage, les pĂ©piements dĂ©bordent la colère des Ă©lĂ©ments et s’envolent avant qu’une interrogation plus furieuse ne revienne menacer l’édifice. Ce dialogue entre piapiapias virtuoses et ires solennelles finit par accorder la victoire Ă un climat calme et Ă cette question finale qu’apprĂ©cie particulièrement l’improvisateur pour conclure, sec, la tension créée par la mise en musique de son talent.
MĂªme si, dans le livret, on regrette l’absence d’une vue d’ensemble de l’instrument, il convient de saluer un disque plus que solide sur cinq plans :
HonnĂªtement, George, what else?

Il y avait quelques choses, dans l’air de Vitebsk (aujourd’hui en BiĂ©lorussie et toujours très Ă l’ouest de Moscou), quelques choses de bizarre. Souvenez-vous. On Ă©tait en 1918. La rĂ©volution communiste avait nommĂ© Chagall commissaire des beaux-arts dans sa ville natale, et il avait dĂ©cidĂ© d’y fonder une École populaire pour apprendre Ă qui-n’en-veut Ă faire de l’art, le cochon. L’Ă©cole advint, et elle fut active de 1919 Ă 1922. C’est son histoire que raconte l’exposition « Chagall, Lissitzky, MalĂ©vitch : l’avant-garde russe Ă Vitebsk, 1918-1922 », visible au Centre Pompidou, galerie 2, jusqu’au 16 juillet.
Le fil conducteur de ce rassemblement artistique associant 250 Å“uvres n’est pas vraiment chronologique – le laps de temps est trop court. NĂ©anmoins, il s’agit de parcourir une aventure Ă©phĂ©mère Ă travers les pièces créées par les principaux profs et certains Ă©lèves de cet « Institut pratique des Ă©tudes artistiques ». Un des trucs bizarres dans l’air de Vitebsk, c’est donc l’attelage inattendu des enseignants. Le premier d’entre eux, Herr commissaire Marc Chagall, assume son penchant pour l’onirisme figuratif. Formes et couleurs associent un certain rĂ©alisme Ă une fantaisie crĂ©ative, qu’influencent Ă©ventuellement la fonctionnalitĂ© (dĂ©cors urbains ou de thĂ©Ă¢tre), la frĂ©quentation de ses collègues (« Composition Ă la chèvre », 1920) puis, de plus en plus, les figures juives.

Les acolytes du commissaire prĂ©fèrent explorer une abstraction gĂ©omĂ©trique qui donne Ă la couleur une suprĂ©matie sur la fonction de reprĂ©sentation.  Ainsi Lazar « El » Lissitzky secoue sa toile en la zĂ©brant d’équilibres gĂ©omĂ©triques rigoureux. Il explore autant les possibles du noir-gris-blanc que les pouvoirs de la couleur explosive et contrastĂ©e, fricassant une peinture dont l’animation et la verticalitĂ© naissent, paradoxalement, de l’agencement dĂ©raisonnable de figures parlant surtout le langage orthogonal mais sachant le mettre en perspectives. Ainsi, le mouvement sourd de la certitude incomprĂ©hensible qui ancre et encre sur la toile des assemblages hĂ©tĂ©roclites de parallĂ©lĂ©pipèdes et de ronds, mĂ©tĂ©orites dont le sens n’est jamais Ă©clairĂ© par le titre : l’artiste se contente de numĂ©roter ses « Prouns », objets d’arts nouveaux, rejetant une explicitation superfĂ©tatoire ou une appellation passĂ©iste comme celle alors chĂ©rie de « Composition ». Point d’intitulĂ© surprenant, point de souci narratif sous-tendu : le peintre semble tout entier s’en tenir Ă son projet non pas d’art pour l’art, mais d’art pour la rĂ©novation de l’art, donc de la sociĂ©tĂ© soviĂ©tique.

Le second grand collabo du commissaire est Kazimir MalĂ©vitch. InvitĂ© par Lissitzky, il devient la vedette de l’école grĂ¢ce Ă son charisme, siphonnant la rĂ©serve d’élèves de Marc Chagall lui-mĂªme, au point de dĂ©carrer en 1922 pour fonder son propre « Institut de culture artistique ». Son souci de thĂ©oriser le « suprĂ©matisme » le conduit Ă explorer des formes assez radicales d’abstrait gĂ©omĂ©trique, oĂ¹ la couleur franche rĂ©pudie la complexitĂ© que l’on trouvait encore Ă ses dĂ©buts vitebskois, lorsqu’il esquissait des projets dĂ©coratifs avec Lissitzky. L’épure qu’arpente l’artiste au long de ses tableaux, articulant et dĂ©sarticulant des formes simples comme la croix chrĂ©tienne, offre une ariditĂ© radicale Ă ses compositions ici prĂ©sentĂ©es. Ainsi, MalĂ©vitch peut Ăªtre dĂ©crit, sommairement, comme l’autre bout d’un spectre partant de la peinture humaine jusqu’au rĂªve de Chagall et passant par l’abstraction quasi effervescente de Lissitzky dont il gardera le principe en lui retirant l’exubĂ©rance.

Face à ce triumvirat composite, il se passait aussi quelque chose de bizarre entre les étudiants. De bizarre et de fructueux : les nombreux travaux d’élèves et de relations secondaires convoqués pour cette exposition tirent profit de ces trois pôles irréductibles que sont Chagall, Lissitzky et Malévitch. Ils profitent à plein de la richesse et de la concurrence des enseignants – richesse toute symbolique, contrairement à la concurrence. Pour preuve, analysant la fin de l’école de Vitebsk, un rapporteur pointe que « les professeurs mouraient de faim » et n’avaient « pas d’espoir pour une amélioration des conditions de vie ». Donc, pas sots, ils ont dérapé.
Dans la belle galerie de pièces prĂ©sentĂ©es, la multitude des styles est de mise. Le gĂ©omĂ©trisme rĂ©aliste et colorĂ© de MikhaĂ¯l Kounine cĂ´toie l’abstraction embrumĂ©e d’un MikhaĂ¯l Veksler ; l’étrangetĂ© du demi-« Violon rouge » d’Ivan Pouni (1919) dialogue avec la rigueur surexposĂ©e de Robert Falk ; le gĂ©omĂ©trisme robotique de David Iakerson affronte les abstractions polymorphes d’un NikolaĂ¯ SouiĂ©tine, entre couleurs lissitzkyennes et monochrome noir ; le suprĂ©matisme bon teint d’Ilia Tchachnik ferraille avec le sens du volume « ouvriĂ©riste » de WÅ‚adysÅ‚aw Strzemiήski ; l’abstraction mystĂ©rieuse d’Evgenia Magaril affronte le sens de la couleur franche et de l’énergie gĂ©omĂ©trique d’Ivan Koudriachov… Ainsi, le regard baguenaude, s’attarde sur une nature morte de Guerman Fedorov ou d’Olga Rozanova, la chouchoute de Chagall, fait du tourisme sur une place moscovite dans sa transcription par Vassily Kandisky, s’étonne des diffĂ©rents styles de YĂ©houda « Iouri » Pen, et finit son parcours par une coda oĂ¹ sont prĂ©sentĂ©s des projets postĂ©rieurs Ă Vitebsk des trois piliers : les dĂ©cors pour le ThĂ©Ă¢tre juif de Chagall, des « Architectones » (sculptures d’immeubles en plĂ¢tre, parfois « reconstituĂ©es ») de MalĂ©vitch et une installation prounistique de Lissitzky.
En conclusion, mĂªme si l’unitĂ© de l’exposition reste parfois souplement dĂ©finie (Olga Rozanova n’a ainsi jamais sĂ©journĂ© Ă Vitebsk oĂ¹, en revanche, elle fut beaucoup exposĂ©e), et mĂªme si un Ă©clairage bĂ¢clĂ© gĂ¢che tout aussi parfois la fĂªte en tapant insolemment Ă la vitre des tableaux, on apprĂ©cie ce zoom sur ces choses qui palpitaient dans l’air de Vitebsk. La diversitĂ© des propositions, leurs interactions sporadiques, la singularitĂ© de ces projets « collectivistes » retiennent et attisent l’attention de bout en bout, suscitant tour Ă tour attrait, curiositĂ©, scepticisme et apprĂ©ciation admirative. Quelques vidĂ©os enrichissent le parcours avec une sobriĂ©tĂ© pertinente, achevant de faire de cette rĂ©union baroco-judĂ©o-soviĂ©tique une rĂ©ussite fort agrĂ©able.
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DĂ©but de la suite, si si, de notre saga « Jean Guillou chez Augure » : après une première visite chez le Jean Guillou – interprète et compositeur, avant d’approfondir les autres bĂ¢timents entrelacĂ©s du domaine (incluant celui du compositeur et de l’organier souvent sollicitĂ© pour inaugurer des orgues), focalisons-nous sur le penchant de l’organiste iconique pour la dive improvisation. Le disque « Les Charpentes de Saint-Eustache », originellement gravĂ© en 1975, est une occasion de le dĂ©couvrir dans une intimitĂ© grandiose.
En effet, cet enregistrement ainsi caractĂ©risĂ© par un p’tit oxymoron qui fait du bien par oĂ¹ il passe, et constituĂ© de huit improvisations d’environ cinq minutes chacune, cet enregistrement, donc, est intime Ă triple titre. Premièrement, il est issu des gravures rĂ©alisĂ©es par « le sculpteur FĂ©lix Schivo », ami du tricoteur de sons, après que le plasticien a Ă©tĂ© intronisĂ© visiteur dans les parties cachĂ©es, voire intimes, de Saint-Eustache, en l’espèce les charpentes. Deuxièmement, Ă l’origine, les improvisations tirĂ©es des huit gravures Ă©taient destinĂ©s Ă un projet intimiste, une « édition limitĂ©e, sans ambition d’une quelconque diffusion » stipule la notice. Troisièmement, Jean Guillou y joue « son » orgue, celui avec lequel il a nouĂ© une telle intimitĂ© que la sĂ©paration des deux associĂ©s fit trembler le tout-Paris de l’orgue… et continue de faire abondamment jaser. Dès lors, plutĂ´t que de commenter chaque improvisation de façon chronologique, tĂ¢chons d’en esquisser huit lignes de force qui, parcourant l’édifice qu’est ce disque, soutiennent le toit de notre vif plaisir Ă l’avoir Ă©coutĂ©.
Première caractĂ©ristique : Ă©noncĂ©e fortement dans l’incipit du « Labyrinthe Ligneux » et de « La Descente au Royaume des Ombres », cette ligne de force structurante est la suspension, en tant qu’espace de libertĂ© ou tension vers l’immatĂ©rialitĂ©. Quelques notes Ă©noncĂ©es avec une hĂ©sitation presque modeste, et la musique peut respirer. De mĂªme qu’une charpente est, par essence, l’espace de l’espace et, par excellence, la structure de l’interstice, Jean Guillou place ses improvisations sous le sceau du quasi fragile, du friable. Le thème, ou ce qui en tient lieu, est montrĂ© comme ne prĂ©existant pas Ă la musique. L’artiste donne Ă sentir le processus de traduction en musique des gravures, comme si l’instrument prenait le temps de soupeser l’œuvre matricielle avant de la traduire donc, Dieu soit louĂ©, de la trahir dans sa langue propre. L’ensemble du disque semble donc fortement architecturé : cette caractĂ©ristique liminaire s’efface Ă mesure que s’accumulent les improvisations, mais la dernière plage, « La Lanterne des Morts » n’est que suspension – l’orgue paraissant, sans faute d’orthographe, se prĂ©parer Ă revenir Ă son rĂ´le d’instrument de musique et non de dialogue entre les arts.

Deuxième caractĂ©ristique : les moteurs des improvisations ne sont ni des thèmes identifiables, ni des clusters trahissant d’emblĂ©e une atmosphère. Ils se prĂ©sentent sous forme de rythmes reconnaissables, de sĂ©quences de hauteurs, de dynamiques narratives, parfois associĂ©s Ă une seule et mĂªme registration caractĂ©ristique. La mĂ©lodie est ainsi remplacĂ©e par un Ă©noncĂ©  étique de quelques notes, que l’auditeur et peut-Ăªtre l’organiste dĂ©couvrent Ă mesure qu’il apparaĂ®t, tournoie, revient et s’auto-dĂ©nonce, en quelque sorte, comme Å“il du cyclone paisible ou furibond qui va surgir. L’hĂ©sitation de « L’Étoile au fond du puit[s, faute ortho sur la quatrième, c’est pour montrer que je l’ai lue] » irrigue l’ensemble de la pièce de façon obsessionnelle. Comme une Ă©toile au fond d’un puits, le motif aigu des anches attire tant le regard de l’auditeur et les doigts du musicien qu’elle rend vaine toute tentative de submersion. L’orgue peut gronder, la soubasse tonner : le matou aux allures de hautbois revient Ă tous les coups et conclut la pièce.

Troisième caractĂ©ristique : plusieurs improvisations sont marquĂ©es par une marque très guillouistique (bref). L’orgue n’est pas qu’un instrument capable de distinguer des plans sonores grĂ¢ce Ă ses multiples claviers ; il est aussi le seul outil musical Ă pouvoir crĂ©er une atmosphère. Non, monsieur, la flĂ»te Ă bec ou la hhharpe en sont incapables. En dĂ©pit de formats resserrĂ©s, liĂ©s au projet de 33 T, Jean Guillou prend souvent le temps de poser une sonoritĂ©, des harmonies, qui crĂ©ent une ambiance spĂ©cifique. Ensuite, il jouit de dĂ©voyer cette situation, soit par infiltration (de nouveaux sons agressent et grignotent peu Ă peu le mood Ă peine créé), soit par dĂ©flagration de dĂ©cibels. Cette lutte entre une pĂ©rennitĂ© et une tension est particulièrement aboutie quand le musicien s’amuse Ă subsumer les contrastes dans un effet de fade out qui aspire l’écoute… et pousse Ă la réécoute pour essayer de comprendre comment il fait, ce maudit (« La Passerelle vers la Lumière Étroite »).

Quatrième caractĂ©ristique : la dĂ©licatesse dans la gestion du monstre de Saint-Eustache est confondante. En clair, sortir un pouĂ«t-pouĂ«t qui fasse de l’effet, sur une console Ă cinq claviers dans un tel Ă©difice, c’est fastoche. En revanche, profiter de l’amplitude de sonoritĂ©s douces ou assourdissantes, fines ou tamisĂ©es, pour musiquer des gravures de façon variĂ©e (faut pas qu’on s’ennuie) et unie (c’est le mĂªme musicien qui saucisse), lĂ , ça demande un tout p’tit brin de talent. On goĂ»te donc particulièrement tant l’exploration du spectre saint-eustachien (hips) que la capacitĂ© de l’inspirĂ© Ă insĂ©rer de la dĂ©licatesse Ă l’intĂ©rieur du rageur tonitruant (« Les Poutres tissent Ombres et Lumières »). L’improvisation sur-mesure permet vraiment de nous plonger dans le charme de l’improvisation aussi rouĂ©e que spontanĂ©e et sensible aux « accidents » et à « l’inspiration ».

Cinquième caractĂ©ristique : Jean Guillou dĂ©ploie une patente inclination pour le bancal, la syncope claudiquante, le sursaut qui crĂ©e le mouvement. On imagine y voir une allusion Ă la charpente, jamais droite aux yeux d’un terrien et pourtant aussi orthogonale que solide. En effet, cette note qui feint de trĂ©bucher est souvent rattrapĂ©e par le temps ou le confort de structures rĂ©pĂ©titives orientant l’auditeur. Le musicien ne cherche pas Ă perdre l’auditeur dans les profondeurs telluriques de son supposĂ© gĂ©nie ; il le prĂ©cipite dans le vertige des cimes et la noirceur des abĂ®mes, l’orgue associant mystère des amours divines et dĂ©lices des enfers imaginĂ©s. La chute, donc, est Ă©vitĂ©e, mais l’intranquillitĂ© de nombreux motifs donne de l’énergie et de la force dramatique Ă une musique qui, sans cela, risquerait dâ€™Ăªtre entortillĂ©e entre dĂ©flagrations des tutti et festons des petits dĂ©tails. Le bancal assure de la lĂ©gèretĂ©, du mystère, suscite l’hypothèse et revitalise l’attention au long des huit improvisations.

Sixième caractĂ©ristique : l’artiste prend soin de moduler l’architecture de ses improvisations pour Ă©viter tant la lassitude de l’auditeur que la sĂ©dimentation d’un « truc » chez le musicien. Les deux structures privilĂ©giĂ©es, actualisĂ©es par des variantes multiples, peuvent ainsi Ăªtre dĂ©signĂ©es ou comme « la logique de l’essor » (Ă©merge un motif reconnaissable qui se dĂ©veloppe et se rĂ©sout dans une coda) ou « la logique du mouvement ». Par exemple, « L’Échelle de Jacob » suit une forme ABA oĂ¹ le deuxième mouvement Ă trĂ©molo surgit Ă 2’52… et se rĂ©vèle n’Ăªtre qu’un simple intermède bientĂ´t contraint de cĂ©der Ă la fureur qu’il a interrompue – l’improvisateur la reprend oĂ¹ il l’a laissĂ©e et la paroxyse, tadaaam : effet garanti !

Septième caractĂ©ristique : le musicien veille Ă explorer le spectre de couleurs Ă sa disposition. Il joue donc tant sur la puissance de l’instrument que sur ses diffĂ©rents modes : fonds ronronnants, jeux de dĂ©tail parfois inattendus (cromornes surgissant dans le grave), tremblements, rĂ©pĂ©titions formant système (« Jambes de Force »), leitmotivs Ă©noncĂ©s sur plusieurs intensitĂ©s, crescendos multiples que seul un intime de la BĂªte peut rĂ©aliser avec assez de finesse pour que cet « effet » ne soit pas facilitĂ© mais musique, unissons qui se dĂ©gradent pour former de nouvelles images sonores, etc. C’est cette inventivitĂ© qui, par-delĂ une critique risquant de paraĂ®tre technique ou bouffie de prĂ©tention, sĂ©duit dans la rencontre ici proposĂ©e entre visuel et son.

Huitième caractĂ©ristique : c’est une Ă©vidence, mais ne pas la pointer serait une sottise alors bon, tant pis, voici la banalitĂ© de cette notule. On apprĂ©cie dans ce disque bref Ă l’aune moderne du disque laser (43’), la touch Jean Guillou prĂ©sentĂ©e en concentrĂ©. Ă€ son meilleur, l’improvisateur a une capacitĂ© fort personnelle Ă transformer la technique en musique et l’impromptu en profondeur. Rien d’impalpable, d’insaisissable, de diffus. Peut-Ăªtre s’agit-il de la caractĂ©ristique la plus objectivable du lot C’est, çà , un trait de virtuositĂ© qui frissonne les claviers (je sais, mais j’aime bien) ; lĂ , un motif obstinĂ© qui ne bouge pas, buté ; plus loin, des ondulations au pĂ©dalier qui Ă©clairent les graves d’un rai rĂ©(ha-ha)jouissant. Partant, ce disque est bien constituĂ© d’une sĂ©rie d’improvisations de Jean Guillou et non de simples improvisations brillantes mais impersonnelles comme il arrive Ă l’industrie discographique d’en commercialiser.
En dĂ©pit des qualitĂ©s de ce produit, impossible de ne pas mentionner quelques regrets. Par exemple, quelque soin qui ait Ă©tĂ© apportĂ© au repiquage, on se demande s’il a Ă©tĂ© fait sur les bandes les plus originales. D’autant que la prise de son proche du soufflet garantit un effet « vrai » qui assure l’authenticitĂ© du tĂ©moignage mais exige une rĂ©elle empathie de l’auditeur. On aimerait qu’une nouvelle Ă©dition rognĂ¢t encore quelques bruits parasites ! Surtout, on regrette l’absence de la composition de l’orgue, captĂ© juste avant sa longue restauration ; c’est Ă©videmment inutile pour apprĂ©cier l’œuvre, mais l’organophile est toujours gourmand de ces dĂ©tails qu’il n’est pas obligĂ© de connaĂ®tre par cÅ“ur !

En bref, passĂ©es les rĂ©serves d’usage pour rappeler que la prĂ©sente critique est bien une critique, pas un publi-communiquĂ© de convenance, ce disque est un voyage passionnant dans les possibles de l’orgue, surtout quand le gros instrument mis en vibrations est manipulĂ© par un habituĂ©, euphĂ©misme, stimulĂ© par un projet qu’il a Ă cÅ“ur de sublimer. L’enregistrement est associĂ© Ă un livret riche des images ayant permis Ă Jean Guillou de dĂ©ployer ses ailes synesthĂ©siques, augmentĂ© des textes ajoutĂ©s a posteriori par FĂ©lix Schivo, et ornĂ© d’une brève notice introductive ainsi que d’un « souvenir » signĂ© par l’interprète. De la sorte, Augure signait en 2012 derechef une rĂ©alisation qui mĂ©rite, aujourd’hui encore, grande attention… voire acquisition ici.

Pour son dernier concert de la saison Ă Saint-AndrĂ©-de-l’Europe, Yann Liorzou a choisi de mixer Bach et post-romantisme. Programme pimpant, puissant et vibratoire, si ça veut dire quelque chose (heureusement, pas sĂ»r). Bonne dĂ©couverte du menu aux curieux (cliquer sur les images infra afin de les agrandir), et rendez-vous ce samedi 26 mai Ă 20 h pĂ©taradantes, pour un grrrand rĂ©cital d’orgue Ă deux petits pas de la place de Clichy parisienne, avec entrĂ©e libre et grantĂ©crangĂ©ant. Ă€ vos marques. PrĂªts ? Venez !

Formidable association proposĂ©e par l’OpĂ©ra de Paris entre Maurice Ravel et Giacomo Puccini ! Ben oui, parfois, on va Ă Bastille pour assister Ă de grandes Å“uvres magnifiques et sublimes. Parfois, on y va pour entendre des compositions dĂ©licieuses et pĂ©tillantes. Ça ne doit pas Ăªtre l’esprit opĂ©ratique mĂ©dian : l’opĂ©ra n’est pas plein. IncomprĂ©hensible car, ce soir, on va se goberger. En première partie, une femme veut dĂ©sespĂ©rĂ©ment profiter de l’absence hebdomadaire de son mari pour se faire niquer ; en seconde partie, un intrus va niquer tout le monde. Franchement, quel meilleur pitch proposer ?
L’heure espagnole
Dans une Espagne dix-huitiĂ©miste de pacotille (Franc-Nohain est l’auteur du livret, on se doute que l’on n’est guère dans la reconstitution historique, youpi), ConcepciĂ³n (ClĂ©mentine Margaine) se rĂ©jouit du dĂ©part de son Ă©poux Torquemada (Philippe Talbot). Elle va pouvoir niquer Gonzalve (Stanislas de Barbeyrac). Las, celui-ci lui dĂ©clame d’incessants poèmes. Elle espère se rattraper avec Gomez (Nicolas Courjal), mais il est coincĂ© dans sa cachette. Finalement, elle aurait dĂ» choisir le brave muletier (Jean-Luc Ballestra), si fort donc, n’en doutons pas, si sexe.
Gianni Schicchi
Dans une Florence du treizième siècle, aussi vraisemblable que l’Espagne précédente (livret de Giovacchino Forzano), Buoso Donati vient de crever. Comme son testament offre tout aux moines, la famille accepte que Gianni Schicchi (Artur Ruciήski) prenne sa place pour dicter, devant notaire, un nouveau testament. Chacun se retrouvera Gros-Jean comme devant, sauf les deux namoureux, Lauretta (Elsa Dreisig) et Rinuccio (Frédéric Antoun pour cette seule représentation).

Sur une base fouillis signĂ©e Laurent Pelly, dans l’esprit Deschamps de l’ancien OpĂ©ra comique, oĂ¹ certains Ă©lĂ©ments font le lien entre les deux mi-temps, les opĂ©ras ne font pas les malins. Foin des bergers allemands et des soldats nazis rappelant les plus sombres heures de l’histoire de la mise en scène ; en l’espèce, on est lĂ pour servir l’opĂ©ra, donc pour faire rire Ă©ventuellement avec intelligence. L’équipe technique (Florence Évrard, Caroline Ginet que nous ouhouhtĂ¢mes jadis, JoĂ«l Adam, Agathe MĂ©linand) propose un duo de mise en scène qui va jouer d’abord sur la verticalitĂ© (ConcepciĂ³n demande que lui soient montĂ©es une puis deux horloges) puis sur l’horizontalitĂ© (la scĂ©nographie de Gianni Schicchi joue sur la profondeur, entre ce qui est hors-champ et dans le champ, et ce qui est reprĂ©sentĂ© – la salle de deuil – et ce qu’elle reprĂ©sente – Florence et au-delĂ ). C’est simple, charmant, pertinent.

Le dĂ©fi proposĂ© aux chanteurs, dont la puissance vocale n’est pas la première caractĂ©ristique, reste de taille. Soyons prĂ©cis : il s’agit de jouer deux farces… mais aussi de chanter du Ravel et du Puccini pendant deux fois une heure. Aucun des trois dĂ©fis ne vaut dix minutes dans un Wagner, en termes de notoriĂ©tĂ© hyperclasse ; pour autant, aucun ne saurait Ăªtre mĂ©prisĂ©. Ne finassons pas : tous les artistes se soucient d’associer prĂ©sence vocale et incarnation scĂ©nique. On apprĂ©cie le retour Ă Paris de la Carmen new yorkaise qu’est ClĂ©mentine Margaine ; Stanislas de Barbeyrac s’amuse et amuse en hippie impuissant ; et Jean-Luc Ballestra, sans charisme exacerbĂ©, chante comme il faut son fier-Ă -bras.

Dans la seconde partie, l’on retrouve les valeureux Philippe Talbot, dont nous applaudĂ®mes jadis le Zizi avant de ouh-ouhter sans vergogne l’engagement moderniste, c’est dire notre peu de fiabilitĂ©, et Nicolas Courjal, jadis applaudi en Sultan, mais aussi de nombreux chanteurs Ă©trangers (comme y a une grosse distribution, les agents doivent imposer leurs chouchous moins coĂ»teux). Qu’importe, mĂªme si l’orchestre happe parfois – et pas forcĂ©ment Ă tort – l’attention, le rĂ©gal n’est pas moindre. Tous semblent soucieux de donner aux spectateurs leur content de rigolade. Artur Ruciήski (vu en Enrico et, toujours stachu, en Marcelo) maĂ®trise parfaitement les deux voix qui lui sont demandĂ©es (le pseudo mourant et le Gianni) ; les amoureux sont touchants Ă souhait : Elsa Dreisig propulse son grand air sans souci, et FrĂ©dĂ©ric Antoun, remplaçant de luxe qui lui sert de soupirant, est aussi crĂ©dible qu’elle. Tout cela est joyeux, et maĂ®trisĂ© avec une fausse simplicitĂ© par le jeune Maxime Pascal. Mazette, quel plaisir !

Si, selon vous, l’opĂ©ra doit Ăªtre ennuyeux, prĂ©tentieux et parler du nazisme quel que soit son sujet, promptement fuyez et vice et versa. Si vous lisez ce site donc que vous pensez le contraire, autant que nous puissions inciter qui que ce soit Ă quoi que ce soit, filez profiter de ces 2 h 22 de jubilation, incluant 30’ d’entracte (oui, on peut aller Ă l’opĂ©ra avec son sandegouiche et sa bouteille pour profiter de la pause sans payer, c’est tout Ă fait torisĂ©, et les places les moins chères encore dispo sont optimales pour profiter du spectacle) : grande musique, bel investissement des artistes lyriques et des musiciens, aucune trahison dĂ©gueulasse de l’esprit farcesque dans la mise en scène, c’est pas si frĂ©quent, Ă Bastille, peuchère, belleuh production !

Voici un double album concept proposant la bande-son des batailles napolĂ©oniennes quasiment en direct ! Double est l’intĂ©rĂªt de cet enregistrement de 2012 que je viens de recevoir – ben quoi ? Ne devrait-on applaudir que les disques encore tout chauds comme une baguette, fussent-ils souillĂ©s par une double faute orthotypo dès la première ligne (manque de cap et dĂ©faut d’accent) ? Pas notre genre, surtout pour des disques oubliĂ©s, voyons. Donc, double intĂ©rĂªt. Prouvons-le, ou presque.
D’une part, l’exercice de la partition militaire est caractĂ©ristique d’un pan important de l’art musical, tant populaire (chansons de circonstance) que savant (pour l’orchestre comme pour le piano). Ainsi, les musicologues savent combien, au tournant du dix-neuvième siècle, la musique s’associait volontiers Ă la politique et, spĂ©cifiquement, Ă la glorification de l’art martial – en 2015, par exemple, Joann Elart l’illustrait en se focalisant sur trois exemples autour des annĂ©es post-rĂ©volutionnaires. Olivier Feignier, instigateur du projet, propose ici de se concentrer sur le piano martial autour de 1800, entre genre convenu ou rĂ©investi, originalitĂ©s, opportunisme lèche-bottes (c’est le cas de le dire) et exploration d’un pianoforte virtuose, ici bien Ă©nergisĂ© par un piano moderne.
D’autre part, le projet est confiĂ© aux doigts du Germano-suĂ©dois Daniel Propper, français sinon d’adoption du moins de rĂ©sidence, dont le profil europĂ©en rĂ©sonne avec les pièces proposĂ©es ici. Surtout, ce musicien excelle dans ces rĂ©pertoires peu frĂ©quentĂ©s voire carrĂ©ment oubliĂ©s : il a, plusieurs fois, enregistrĂ© des raretĂ©s pour la mĂªme maison de disques. Aujourd’hui encore, entre un rĂ©cital de musique contemporaine et un autre plus classique (comme ces suites de Grieg jouĂ©es Ă l’église suĂ©doise de Paris, le vendredi 25 mai Ă 20 h), il enregistre volontiers des compositeurs mĂ©connus, d’Yvon Bourrel Ă Antonio Santana en passant par Ignaz Friedmann, Ferrucio Busoni ou Gunnar de Frumerie. Il Ă©tait, donc, l’homme de la situation.
Un double disque de cette trempe est l’occasion de dĂ©couvrir des terres inconnues – sinon pour les connaisseurs, du moins pour les clampins curieux comme le prĂ©sent scribouillard. Tout commence par Daniel Steibelt (1765-1823), vedette de l’époque, dont la « Grande Sonate pour le Piano forte » serait sans doute hors sujet, dans ce contexte de batailles, n’eĂ»t-elle Ă©tĂ© dĂ©diĂ©e Ă madame Bonaparte. Olivier Feignier feint d’y voir « un portrait musical du Premier consul » : fantaisie. Le Premier consul ne s’y trompa point puisque, lassĂ© par une reprise de trop, au bout d’un tiers de la partition, il dĂ©carra lorsque l’artiste Ă©tait en train de jouer le deuxième mouvement, obligeant sa femme (qui n’attendait peut-Ăªtre que ça) Ă le suivre. Ă€ la dĂ©charge du petit homme, cette Å“uvre est plus jolie que bouleversante, et plus longue (30’) que dĂ©veloppĂ©e. Daniel Propper tĂ¢che d’en rendre les contours avec une certaine dĂ©licatesse ; et il nous fait goĂ»ter, autant que possible, les charmes de cette Ă©criture propre, associant bariolages, accords rĂ©pĂ©tĂ©s et mĂ©lodie surplombante. Pas de quoi nous submerger d’émotion, mais une pierre dans un rĂ©pertoire si rarement entendu aujourd’hui.
Louis Emmanuel Jadin (1768-1853) est alors appelé sur la piste suivante pour « La Grande Bataille d’Austerlitz », un « Fait historique Arrangé pour le Piano Forte », qui existe aussi en version orchestrale. Ce quart d’heure de musique à programme est tout à fait pimpant et amusant, avec d’astucieux breaks (par ex. entre « le boute selle de la cavallerie française » et le « À cheval »), une grande diversité d’atmosphères et une évidente gourmandise dans la description des différents caractères. Kitsch ? Ah, certes, mais pas plus que Pascal Dusapin est le kitsch du jour, et surtout gouleyant, efficace, et interprété avec un réel souci de délicatesse dès que possible (valses finales) !
Au tour de Jean-FrĂ©dĂ©ric Auguste Le Mière de Corvey (1771-1832) et de sa « Bataille d’IĂ©na », une « Grande pièce de musique composĂ©e pour le Piano-Forte ». Comme l’annonce le titre, il s’agit d’une musique Ă programme, derechef, avec une quinzaine de tableaux pour chacun des quatre mouvements de 5’. Daniel Propper s’efforce de l’exĂ©cuter avec prĂ©cision mais sans faire le malin. Un petit Ă©largissement çà , sans vrai ritendo ; un petit contraste de toucher ou d’intensité ; une pointe de douceur quand « l’Empereur bivouaque sur le plateau au milieu de sa garde »… L’interprète a la juste idĂ©e de ne pas privilĂ©gier la sensibilitĂ© prĂ©-romantique sur la fonction cinĂ©matographique (et, disons-le, flagorneuse) du rĂ©pertoire. En clair, il n’en fait pas des caisses pour coller Ă notre propension Ă l’effet. Une fanfare doit rester une fanfare ; une poursuite vivace doit courir avec vivacitĂ©. On apprĂ©cie donc, Ă dĂ©faut d’excès de nuances et de respirations spectaculaires, les doigts dĂ©liĂ©s du musicien et sa capacitĂ© Ă faire chanter les mĂ©lodies sans les laisser s’envaser dans les accords… et sans pour autant renier la nĂ©cessaire Ă©nergie des nombreuses fanfares – les curieux pourront filer d’emblĂ©e Ă la piste 10 du premier disque, riche en contrastes. La fin en fade out de cette composition couronne l’écoute avec un sourire amusĂ© et donne envie de se lancer dans la dĂ©couverte du second disque.

Jan Ladislav Dussek (1760-1812) est sur le pont avec son « ÉlĂ©gie harmonique sur la Mort de SAR le Prince Louis-Ferdinand de Prusse ». Le premier mouvement sĂ©duit par son refus de s’en tenir Ă un ton compassĂ©. D’agrĂ©ables et souvent inattendues modulations y accompagnent des changements de couleurs, captant l’attention. Le second mouvement prĂ©cipite les deux mains dans une poursuite haletante liĂ©e Ă un mini-dĂ©calage perpĂ©tuel : effet garanti sur l’auditeur attentif !
Le disque redonne alors sa chance Ă Daniel Steibelt pour « La Destruction de Moscou ». En effet, après avoir Ă©chouĂ© par deux fois Ă sĂ©duire NapolĂ©on le petit, le compositeur change de tambouille : le voici Ă la cour de Russie. Profitant de la dĂ©route napolĂ©onienne, il offre un nouveau programme de plus de 25’. Ă€ la tonalitĂ© martiale, cette girouette ajoute des variations autour de golden hits (« Marlbrough s’en va-t-en guerre », « God save the King » convoquĂ© dans l’émotion du tremblement, la Marseillaise minorĂ©e). Daniel Propper ne dĂ©mĂ©rite pas, prenant garde Ă toujours privilĂ©gier la lisibilitĂ© sur un brio qui serait sans doute plus attractif mais moins appropriĂ© dans le contexte documentaire de ce double album ; et la lĂ©gèretĂ© de son toucher fait merveille dans la danse russe (et ses variations) qui clĂ´t sur 8’, c’est pas rien, les festivitĂ©s.
Ă€ la suite de cette « grande fantaisie » vient « The Great Battle of Waterloo », « a Historic Fact » de Christian Friedrich Ruppe (1753-1826). Les codes du genre sont respectĂ©s : moments de prĂ©paration militaire, visite des chefs, bataille, plainte des mourants, fuite des vaincus, triomphe des survivants. Daniel Propper s’attache Ă caractĂ©riser avec soin les diffĂ©rents climats, bien aidĂ© par un compositeur qui contraste nettement chaque point du programme. On mentirait en prĂ©tendant que ces vingt minutes de belle musique typĂ©e nous ont paru de bout en bout d’un intĂ©rĂªt incomparable ; nĂ©anmoins, la diversitĂ© des Ă©tapes narratives et l’attention portĂ©e Ă la rĂ©alisation pianistique soutiennent l’écoute avec une Ă©lĂ©gance qui estompe grandement l’aspect convenu d’un tel projet musical.
Ignace Moscheles (1794-1870) conclut ce parcours avec ses « Grand Variations on the Fall of Paris ». En dĂ©pit de son titre (un des titres de l’œuvre, en fait), l’œuvre ne ressortit pas pleinement du mĂªme genre que les autres gravĂ©es sur ce double disque. Il s’agit de variations brillantes, oĂ¹ la grĂ¢ce de l’interprète importe plus qu’un texte musical certes joliment troussĂ© mais visant d’abord Ă mettre en valeur les moyens digitaux du musicien. Daniel Propper n’y est pas mal Ă l’aise, malgrĂ© quelques scories discrètes qui sont la rançon de l’extrĂªme clartĂ© de son son (ha-ha), empĂªchant de masquer d’éventuelles minuscules imprĂ©cisions (0’12 dans la première variation, par ex.) ; mais la quatrième variation, la plus cĂ©lèbre avec ses inversions de mains, est enlevĂ©e comme Ă la parade, dans une sorte de virtuositĂ© tranquille qui n’a rien Ă envier Ă un Arcadi Volodos (3’18) ; la cinquième pointe les croches surplombantes avec une lĂ©gèretĂ© confondante tout en festonnant des doubles en spirales pĂ©tillantes. Une pause en mineur repose auditeur et artiste, mĂªme si des palanquĂ©es de quadruples croches, parfois en septolets, protègent le duo de tout endormissement ; et un quasi rag-time cĂ©lèbre le retour du majeur et d’un tempo Ă secouer les saucisses. Le pianiste rend parfaitement l’allĂ©gresse finale, et son brio Ă´te tout ennui Ă ces dernières pages empĂ©guĂ©es dans un fa majeur quasi esssclusif.
VoilĂ un double disque « concept », comme on aimait en ouĂ¯r jadis, fort instructif. Explorant un rĂ©pertoire rare, il frotte entre elles des Å“uvres souvent taillĂ©es sur un principe similaire, ce qui permet d’aiguiser l’apprĂ©ciation de l’auditeur en lui donnant des Ă©lĂ©ments de comparaison. Surtout, mĂªme les pièces qui sĂ©duisent moins (les goĂ»ts changent…) attirent l’oreille grĂ¢ce Ă une prise de son plutĂ´t spatiale d’Alain Deguernel, associĂ©e au toucher dĂ©licat et prĂ©cis de Daniel Propper, accompagnĂ© d’une pĂ©dale gĂ©nĂ©reuse pour donner de l’ampleur mais assez fine pour Ă©viter d’Ă©craser les dĂ©tails.
Dès lors, les regrets sont tĂ©nus. EĂ»t-on apprĂ©ciĂ© davantage de nuances, de respiration, de brio çà ou lĂ Â ? Sans doute, mais c’eĂ»t pu Ăªtre contre-productif dans un projet qui cherche Ă faire dĂ©couvrir des Å“uvres aujourd’hui quasi inouĂ¯es. EĂ»t-on aimĂ© que le livret, prĂ©cis, expliquĂ¢t le choix d’un Steinway B plutĂ´t qu’un pianoforte, quitte Ă allĂ©ger l’appareil critique ou les biographies des compositeurs ? Probablement, mais on apprĂ©cie aussi l’exigence qui anime le projet et se dĂ©ploie dans la notice d’Olivier Feignier. En dĂ©finitive, ce double disque, soutenu par le Palazetto Bru Zane, relève le rideau sur une scène pianistique prĂ©romantique aussi exotique que rĂ©vĂ©latrice d’une Ă©poque. Amateurs du « piano oublié », filez chez les Rennais de Forgotten Records !

En s’appuyant sur un livre publiĂ© entre compte d’auteur et d’éditeur, Fabien Le MouĂ«l et François Rimbau co-mettent en scène une pièce titulĂ©e Fragments de femme, au thĂ©Ă¢tre de la Contrescarpe, lieu prestigieux quoique mĂ©chamment ouvert Ă la pluie, tous les lundis Ă 21 h 30 (compter 21 h 45) jusqu’au 25 juin. Le rĂ©alisateur et metteur en scène Guillaume Vatan m’y convia : en dĂ©pit de l’orage, je m’y rendis donc avec gourmandise.
Y en a pas, d’histoire. Ou plutĂ´t, y en a moult. Ă€ « la pièce de thĂ©Ă¢tre », les auteurs prĂ©fèrent les pièces. Sont juxtaposĂ©s vingt-cinq rĂ©cits de femmes (Ă©crits par un homme, faut pas dĂ©conner), victimes ou coupables d’histoires d’amour ou de sexe plus ou moins putrĂ©fiĂ©es. Le but de la vie n’est-il pas de sexer, d’avoir les dents blanches et d’Ăªtre chirurgiquĂ©e pour monter en grade sur le marchĂ© du couple ? Certaines femmes, cyclopes homĂ©riques, ont perdu leur prĂ©nom dans l’indiffĂ©rence ambiante. D’autres, narratrices atteintes de prĂ©ciositĂ©, racontent leurs malheurs en mĂ©nageant le suspense (s’adressent-elles Ă leurs mères ? leurs mains qui caressaient un corps ont-elles fini par Ăªtre moins longues Ă la dĂ©tente ?). D’autres, encore, essayent d’assumer la mĂ©diocritĂ© de leur, donc de notre vie. Manipulant des cubes comme seuls Ă©lĂ©ments de dĂ©cors, elles disposent, après chaque tĂ©moignage, des souliers en avant-scène, comme pour se dĂ©livrer des conventions sociales qui les enserrent et les Ă©touffent mĂªme quand elles les font pĂ©ter, bordel de merde (je synthĂ©tise, hein).
Avouons-le, nous sommes peu sensible au principe du collage. Aucune tension narrative n’en sourd et, si l’on croit deviner l’objet d’une telle structure (Ă©noncer, et non dĂ©noncer, une oppression), on mentirait en prĂ©tendant que, Ă 22 h 30, après une rude journĂ©e – une journĂ©e, quoi – et au bout de quarante-cinq minutes de rĂ©cits juxtaposĂ©s, on reste Ă fond palpitĂ©s Ă l’idĂ©e qu’il en reste encore peut-Ăªtre autant (ou plus : comment savoir puisqu’il n’y a pas d’arc, en deux mots, narratif ?). Pourtant, cette prĂ©sentation est rĂ©ductrice et ne rend pas raison, en dĂ©pit d’une affiche bĂªtement aguicheuse, de la qualitĂ© du spectacle, pour au moins trois raisons.
D’abord, le texte loin de tout #metoo, semble faire écho au questionnement de Louis Calaferte (« Londoniennes » [1985], in : Rag-time, Gallimard, « Poésie » [1996], 1999, p. 128) :
« Serpentins à mon cou les soyeuses écharpes
de tes bras chauds appareillaient
OĂ¹ sont nos anges et leurs harpes »
Fabien Le MouĂ«l dĂ©crit Ă plusieurs prismes le dĂ©sarroi d’humains perdus dans l’envie ou la nĂ©cessitĂ© sociale, bref, l’impossibilitĂ© d’aimer voire dâ€™Ăªtre aimĂ©s. Celles qui espèrent se sauver en se contentant de niquer sans sentiment semblent aussi marries que les mariĂ©es au kif. Cette hypothèse auctoriale s’exprime sur scène par des moments choraux, plus ou moins parfaits (mais le dĂ©calage peut aussi faire sens), entre stichomythies et unissons. Si l’on demeure sceptique devant le projet d’une heure trente de rĂ©cit sans dynamique narrative, on apprĂ©cie aussi cette diversitĂ© que l’absence de perspective  tend Ă valoriser.
Ensuite, la mise en scène s’appuie Ă l’évidence sur un solide travail en amont. ArticulĂ©e autour d’une logique ternaire, elle dĂ©ploie Ă la fois trois cubes luminescents et trois actrices. On mentirait en prĂ©tendant avoir saisi la signification des dĂ©placements un brin envahissants des Ă©lĂ©ments de dĂ©cor servant de siège, de canapĂ© ou de pupitre, mais on salue l’effort de variation dans le positionnement et l’entrĂ©e des actrices, dans la mise en espace de la parole et dans la recherche entre statique et dynamique, ensembles ou soli, etc. Une Ă©nergie certaine sourd de cette volontĂ© de thĂ©Ă¢traliser ce qui n’était que texte ; et l’appropriation sporadique des mots par les actrices renforce cet effet de dramatisation.
Enfin, le jeu d’actrices est plus qu’à la hauteur du projet, chacune avec sa personnalitĂ© – la tĂ©nĂ©breuse et nouvelle, si l’on en croit le trailer officiel, Alice Schmidt, la pĂ©tulante Solène Gentric et la directe CĂ©cile ThĂ©odore. Si l’on s’étonne, sans doute avec machisme – mais l’affiche ne l’était-elle pas dĂ©jĂ un chouĂ¯a ? –, qu’elles soient si près vĂªtues pour une pièce d’homme donc fĂ©ministe, on applaudit aussi leur volontĂ© d’essayer d’entrer dans chacun de leurs rĂ´les avec un mĂ©lange entre leur identitĂ© et la spĂ©cificitĂ© du texte qu’elles doivent honorer. Un regret ? Que pas plus de place au silence. Pour danser ou pour, juste, Ăªtre en scène. Trop de texte semble parfois empĂªcher le jeu, donc le thĂ©Ă¢tre. Cela n’enlève rien Ă la performance des trois dames ; mais cela laisse peut-Ăªtre une marge pour que leur talent rĂ©sonne davantage.

C’est semble-t-il le rĂ´le du critique, fat s’il en est, ou, plus largement, du spectateur : on peut, certes, Ă©mettre des rĂ©serves en sus de celles exprimĂ©es prĂ©alablement. Par exemple ? La synecdoque femmes / chaussures (ne parlons pas du shopping) est un topos Ă©pouvantablement rĂ©ducteur, consternant et scĂ©niquement perfectible – la salle Ă©tant de plain pied, ha-ha, on devine Ă peine les chaussures laissĂ©es par les actrices, l’effet d’accumulation est donc tamisĂ©. Un autre exemple pour la route ? Citons la musique d’accompagnement, avec laquelle les actrices ont pourtant remarquablement travaillĂ©, est, comme souvent, Ă©pouvantable (trop fort Chopin au dĂ©but ; « Amazing Grace » incomprĂ©hensible pour ouvrir le spectacle… d’autant que la chanson suivante chantĂ©e live ne marque pas la fin de la pièce ; consternants duos piano – cordes synthĂ©tiques, en dĂ©pit d’un joyeux prĂ©lude sur Happy Birthday dont l’utilitĂ© dramatique paraĂ®t tĂ©nue… En rĂ©sumĂ©, soit, l’accumulation d’anecdotes n’a, Ă notre sens, jamais fait un drame susceptible de nous capter pendant toute une reprĂ©sentation ; nĂ©anmoins la qualitĂ© de l’interprĂ©tation et de la mise en scène offrant la parole Ă des Ăªtres tenus, maintenus, tĂ©nus, dĂ©tenus, retenus voire extĂ©nuĂ©s, sont patentes. Avis aux gourmands !

Certains veulent s’en souvenir : d’autres, comme Jean Fautrier, préféraient se libérer des belles choses. Les trois mots comptent :
Voici, semble-t-il, le propos qui sourdait de la troisième rĂ©trospective au musĂ©e d’Art moderne de Paris organisĂ©e en quelque cinquante ans, depuis que Jean Fautrier a lĂ©guĂ© une grande partie de son fonds Ă l’institution. (Pour dĂ©couvrir ce qu’en dit le teaser, c’est ici ; pour lire la prĂ©sentation presse, filez çà ; et pour disposer de plus de « visuels », cliquez lĂ .) Le parcours de l’exposition qui vient de s’achever Ă©tait globalement chronologique. Il suivait les Ă©volutions d’un mutant des arts graphiques, associant peinture, gravure et sculpture dans un geste cohĂ©rent mais non sĂ©dimentĂ© dans un projet artistique figĂ©.

Entre 1922 et 1930, Jean Fautrier pimente un classicisme de genre (nus, portraits, natures mortes, paysages…) avec ses touches personnelles : un certain goĂ»t pour la noirceur (tant dans les sujets d’écorchĂ©s que dans les teintes dignes d’un Flamand dĂ©pressif), une propension Ă l’érotisme dont AndrĂ©e Pierson touche les premiers fruits… et qui ne se dĂ©mentira pas au long du temps, et un refus de considĂ©rer la rĂ©alitĂ© comme un fait. Les couleurs tressautent : les vieilles dames, conchierches ou non, deviennent vertes ; la couleur fait figure (verdeur des poires) ; la non-couleur aspire la lumière autant qu’elle la suscite (fascination pour le noir). Quoi qu’il soit rĂ©putĂ© excellent dessinateur, Jean Fautrier semble, rĂ©trospectivement, se dĂ©battre d’emblĂ©e avec ce talent. Sous ses pinceaux, la forme se rebelle de plusieurs manières : dystrophie de certaines parties ; juxtaposition au sein d’un mĂªme tableau de diffĂ©rents degrĂ©s de rĂ©alisme (prĂ©cisions, approximations, Ă©vocations, estompes…) ; souci de voir dans le corps ouvert au couteau plutĂ´t que de voir ce corps… et invention de ce qui est masquĂ© Ă notre vue (intestin fantaisiste renvoyant l’humanitĂ© Ă sa tuyauterie intĂ©rieure [voir « L’homme ouvert » dans la galerie en fin de notule], qui est ce qu’il restera de nous quand nous aurons, comme Gabriel, pĂ©ri).

Entre 1930 et 1940, Jean Fautrier encaisse un coup du sort important : la crise de 1929 dĂ©monĂ©tise la valeur de son travail. Personne n’achète plus ses toiles. Il devient moniteur de ski et hĂ´telier. Cela ne l’empĂªche pas de dessiner, notamment pour illustrer Dante et Bataille. Cette fois, la rĂ©volte contre toute forme de rĂ©alisme s’est cristallisĂ©e. La peinture, elle, bataille encore avec la notion de reprĂ©sentation. Les motifs peuvent Ăªtre reconnaissables mais Ă peine suggĂ©rĂ©s ; les fonds, quoi que posĂ©s grossièrement, structurent encore le tableau ; les compositions prolongent des thĂ©matiques ou des genres rĂ©currents : natures mortes, paysages et corps de femme sont plus rĂ©investis par l’artiste qu’ils ne visent Ă re-prĂ©senter des formes re-connaissables.

Entre 1940 et 1955, l’artiste passe un cap tant pictural que technique. Alors que, en sculpture, il dĂ©cline des bronzes fĂ©minins oĂ¹ le dĂ©tail l’emporte sur l’ensemble (« Jeune fille au grand front », 1940), on nous apprend que, en peinture, il renouvelle son artisanat. DĂ©sormais, il commence par apposer de l’enduit blanc Ă mĂªme la toile, fixĂ©e Ă plat sur une table. Ensuite, il jette des pigments sur cette base. Pour autant, il ne renonce pas Ă un certain degrĂ© de rĂ©alisme : les titres revendiquent toujours un lien traditionnel Ă la reprĂ©sentation (paysages, vĂ©gĂ©taux, nus, natures mortes – refrain connu) ; et les « otages » qu’il peint en rafales sont connotĂ©s tant par le titre que par une vague forme qui figure le visage. Il s’agit moins d’une peinture abstraite que d’une peinture qui cherche Ă s’abstraire et de la peinture et d’un certain rĂ©el.
Rien de rĂ©volutionnaire, pour l’artiste : la « TĂªte de femme » de 1928 Ă©tait, elle aussi, moins esquissĂ©e que schĂ©matisĂ©e et floutĂ©e dans un fond hypnotisant. Toutefois, dorĂ©navant, le titre des Å“uvres est le dernier lien qui rattache les tableaux d’une Ă©vocation dĂ©tachĂ©e du rĂ©el : ainsi, une composition comme « ForĂªt (les Marronniers) », peinte en 1943, tĂ©moigne, par son souci d’intitulation spĂ©cifique, du dĂ©sir de l’artiste de confronter le rĂ©el Ă l’art. Le tableau, en lui-mĂªme, est constituĂ© d’un quadrilatère blanc et bleu, entourĂ© d’un fond vert turquoise ; Ă l’intĂ©rieur du quadrilatère, quelques courbes marron bouillonnantes d’énergie. Sans le titre, aurait-on vu le fond comme un hypothĂ©tique sous-bois profus, et les gribouillis zĂ©brant le bleutĂ© comme des marronniers ? Tout se passe comme si, après sâ€™Ăªtre petit Ă petit libĂ©rĂ© du dessin strict, l’artiste revenait au rĂ©el non par le tableau mais par le titre, demandant au visiteur : « Qu’est-ce qui provoque l’illusion du rĂ©el ? Qu’est-ce qui fait que, Ă un moment, on croit reconnaĂ®tre ? Et en quoi cette reconnaissance est-elle valeur… ou preuve que le rĂ©el n’est, prĂ©cisĂ©ment, qu’illusion ? »

Entre 1955 et 1963, le peintre, tant pis pour l’Ă©ventuelle supputation tĂ©lĂ©ologique, semble synthĂ©tiser ses mutations. Il accentue son travail sur les sĂ©ries. Il semble que, en multipliant des Å“uvres similaires, ainsi qu’il l’avait fait pour les otages, il donne Ă voir les multiples possibles d’un tableau, d’ordinaire figĂ© dans une reprĂ©sentation unique. SimultanĂ©ment, il associe Ă ses thèmes fondamentaux (nus et paysages) une Ă©pure de plus en plus radicale. Sa peinture a dissous le sacro-saint rĂ©alisme d’antan dans (non, pas « d’entendant », fripons) l’acide d’une longue pratique picturale jamais satisfaite. Plus radical, l’artiste oppose l’urgence du geste et la profondeur de sa maturation, la prĂ©cision du titre et l’ambiguĂ¯tĂ© du tableau (ainsi des objets comme « L’encrier », 1948, Ă tĂªte d’appareil photo), le potentiel d’évocation d’un titre et l’imprĂ©cision libre du trait. De la sorte, Jean Fautrier paraĂ®t poser, enfin, au centre de son travail l’acte de peindre : non plus reprĂ©senter ou non le rĂ©el, mais interroger le rapport que le peintre, son art et celui qui voit le tableau entretiennent avec lui.
Avant de conclure, notons d’abord que le musĂ©e d’Art moderne est un bel endroit pour folĂ¢trer. Grand et lumineux, il accueille un fonds et des expositions souvent passionnants. Il autorise aussi les visiteurs de photographier les pièces exposĂ©es, ce qui permet de mieux reconstituer le parcours a posteriori, donc de mieux apprĂ©cier ce qui fut vu. Les visiteurs s’en rĂ©jouissent et, en retour, respectent les œuvres en n’utilisant pas de flashs – d’autant que, devant des murs blancs, ce serait inutile. Bien sĂ»r, ce genre de notation paraĂ®t encore plus triviale que pragmatique, mais il n’en est rien : de belles conditions d’accueil sont indispensables pour goĂ»ter au mieux une visite musĂ©ale ; quand elles sont rĂ©unies, il convient, for that matters, de les saluer.
En conclusion, il paraĂ®t difficile de s’enthousiasmer ou, pas si simplement que cela, dâ€™Ăªtre Ă©mu par l’ensemble des tableaux, surtout lorsque l’on prĂ©tend, en quelques heures, cerner quarante ans d’un travail protĂ©iforme. Ce nonobstant, on ne peut que s’intĂ©resser Ă la capacitĂ© de l’artiste Ă moduler son travail ainsi qu’à explorer d’autres façons d’apprĂ©hender tant le rapport au rĂ©el que l’acte mĂªme de peindre. Si certaines pièces sont susceptibles, disons, de dĂ©sarçonner des incultes de la trempe de moi-mĂªme-je, partant, de susciter un scepticisme ironique comme l’art contemporain sait en susciter, leur exposition valide aussi le choix d’une « grande rĂ©trospective » : c’est sans doute dans la globalitĂ© de l’œuvre que la singularitĂ© de la dĂ©marche de Jean Fautrier apparaĂ®t – et mĂ©rite, assurĂ©ment, Ă tout le moins un beau fragment d’après-midi Ă baguenauder entre ses glaciers curieux, ses paysages, ses corps nus, ses tableaux jazz et son plaisir Ă pigmenter, par-delĂ la mort, la vie.

À la base, ce disque était un cadeau. Ce sera le début d’une saga.
En effet, un ami m’a offert le tout rĂ©cent double album de « Jean Guillou Ă Saint-Matthias de Berlin, volume 2 », rassemblant des enregistrements de 1964 et 1983. La qualitĂ© du produit, tant sur le plan du contenu que sur la rĂ©alisation de l’objet-disque, m’a incitĂ© Ă me rapprocher d’Augure, l’association qui Ă©dite les archives les plus remarquables de l’organiste chassĂ© de Saint-Eustache ; voici pourquoi la prĂ©sente chronique n’est que la première d’une exploration libre de leur catalogue. Cette pièce inaugurale du puzzle augure, ha-ha, du meilleur grĂ¢ce, au premier chef, Ă l’instrument. L’intĂ©rĂªt de l’orgue de Saint-Matthias est d’avoir souvent mutĂ©… et d’avoir Ă©tĂ© enregistrĂ© Ă ses diffĂ©rentes pĂ©riodes par la radio allemande. Le prĂ©sent double disque propose deux versions de sa vie, celle de 1958 et celle de 1974, sous les doigts d’un artiste captĂ© par la RIAS « près de vingt fois », stipule la notice utilement troussĂ©e. Avec cette nouvelle production, Augure rend disponible, après remastering, un florilège se promenant de Bach Ă Guillou et se rĂ©vĂ©lant aussi variĂ© que passionnant, donc nullement rĂ©servĂ© aux fĂ©tichistes du plus capĂ© et travailleur des organistes quasi nonagĂ©naires.
La première pièce du lot est… la première pièce publiĂ©e de Jean Guillou, il y a 64 ans, soit sa Fantaisie. Le compositeur y revendique une Ă©criture « en stichomythie » (et non en p’tit comitĂ©, bien sĂ»r), autrement dit articulĂ©e autour de variations « de longueur plus ou moins Ă©gale ». Celles-ci batifolent autour d’un mĂªme thème ou, du moins d’une structure rĂ©currente, marquĂ©e par des longueurs, des rythmes ou des dynamiques reconnaissables (brisures, ligne descendante, accords rĂ©pĂ©tĂ©s par trois…). Cette promenade dans les Ă©chos qu’un motif peut susciter dans la tĂªte d’un compositeur s’achève, comme il se doit ou se fait, sur le classique tutti final, permettant d’apprĂ©cier les six secondes de rĂ©sonance du lieu, impressionnantes. MĂªme si apprĂ©cier cette musique – comme les autres, en rĂ©alitĂ© – est affaire de goĂ»t, l’inclination personnelle est un brin secondaire devant l’intĂ©rĂªt du tĂ©moignage. S’y Ă©panouit une conception de l’orgue comme volume sonore qu’il convient de sculpter par la registration, l’écoute de la rĂ©sonance et l’art du staccato qui ont clairement contaminĂ© certains de ses Ă©mules, Vincent Crosnier au premier chef ! Ainsi, ouvrir ces miscellanĂ©es mĂ©moriels sur une telle composition est ambitieux, joyeux et malin. Ambitieux, car l’œuvre n’est certes pas la plus « accessible » du coffret : d’autres passeraient plus aisĂ©ment sur NRJ, enfin presque. Joyeux car le double disque est produit par Augure, l’association des amis de Jean Guillou, donc il est honnĂªte et bon de commencer par ce qui fait vibrer ses instigateurs : le maĂ®tre par le maĂ®tre. Et malin car, d’emblĂ©e, s’imprime le sceau de l’interprète, dont la marque reconnaissable va contaminer les vingt et une plages suivantes.

Ă€ commencer par le cĂ©lèbre Concerto en RĂ© op. 3 n° 9 d’Antonio Vivaldi, dans la transcription de Jean Guillou himself. AssurĂ©ment, l’interprĂ©tation ici prĂ©sentĂ©e fera hurler les clients d’un prĂªtre roux bon teint – ce qui est loin dâ€™Ăªtre forcĂ©ment un dĂ©faut. Les huit minutes de cette version rappellent la spĂ©cificitĂ© de l’interprĂ©tation selon l’iconique organiste : les mouvements rapides revendiquent la syncope, la cavalcade, la brusquerie ; le mouvement lent navigue autour de jeux d’anche pas forcĂ©ment très ronds – soyons honnĂªtes : Ă notre aune, très dĂ©sagrĂ©ables – mais remarquablement spatialisĂ©s, ce qui mettent en valeur et la prise de son originale de la radio allemande, et le retravail rĂ©alisĂ© par Jean-Claude BĂ©nĂ©zech. N’ayons pas, pour autant, l’air de flatter outre-mesure : les amateurs de rĂ©gularitĂ© et les habituĂ©s de la restitution par Bach de la mĂªme Å“uvre passeront leur chemin car, s’ils n’apprĂ©cient pas dâ€™Ăªtre bousculĂ©s dans leurs habitudes, ils vont crise-cardiaquer Ă coup sĂ»r. Les curieux pourront commencer par le troisième mouvement, sauf s’ils tiennent Ă l’impeccabilitĂ© de leur brushing parce que, on aime ou on n’aime pas, mais ça dĂ©coiffe. Et chaque auditeur un brin honnĂªte pensera que, tant qu’Ă Ă©couter un florilège Guillou, autant ne pas y celer les particularitĂ©s, parussent-elles extravagantes, dont l’interprète ne se prive pas de tacheter ses exĂ©cutions.
S’ensuit une Pastorale de CĂ©sar Franck, enregistrĂ©e dix-neuf ans plus tĂ´t, dialogue entre une certaine libertĂ© et une approche plus textuelle de l’interprĂ©tation. Soyons clairs, le musicien n’est pas un sentimental. Sa Pastorale est aussi peu pastorale que la partition le sous-entend, mais cela capte l’attention : le doigtĂ© presque clinique de l’olibrius et son aisance quasi chirurgicale rendent Ă merveille les parties hispanisantes de l’œuvre. L’émotivitĂ© reste très intĂ©rieure, euphĂ©misme ; et hormis un usage gourmand du trĂ©molo, le docteur Jean s’épanouit davantage dans la partie mineure, plus percussive, que dans la partie majeure. Ces mouvements liminaire et final, il les dĂ©barrasse Ă sa guise du pathos envahissant parfois certaines exĂ©cutions. Peut-Ăªtre cette sĂ©cheresse dĂ©frisera-t-elle certains ; elle semble nĂ©anmoins consubstantielle d’un interprète plus prĂ©occupĂ© par ce qu’il a Ă dire d’une partition que par ce qui risque de faire pleurer les grands-mères chougneuses sommeillant chez tout auditeur de CĂ©sar Franck. Dès lors, nos grands-mères chougneuses peuvent regretter, on les comprend, une certaine absence d’abandon Ă la beautĂ© harmonique. Elles devront changer de crèmerie : au son ouatĂ©, le musicien oppose la prĂ©cision de la note efficace (la respiration Ă 6’28 l’illustre bien, surtout si l’on veut faire croire que l’on a vraiment Ă©coutĂ© le disque ou, Ă la rigueur, si l’on n’a cure de passer pour un pĂ©dant qui donne son avis sur le travail de l’ex-big boss de Saint-Eustache). D’autres interprètes – et d’autres orgues – seront plus en phase avec d’autres prĂ©fĂ©rences esthĂ©tiques. Ici, c’est de l’art de Jean Guillou qu’il s’agit, et l’on doit reconnaĂ®tre une certaine fascination devant cette capacitĂ© Ă jouer la partition tout en y apposant un tag, comme dans certaines tribunes d’orgue, du genre : « Ici, Jean Guillou est passĂ© le 6 janvier 1964. »

Dans ce contexte, on aurait tort de s’étonner de ne disposer ensuite « que » de l’Allegro vivace de la Cinquième symphonie de Charles-Marie-Widor. Ă€ l’évidence, c’est l’extrait de l’œuvre qui doit le mieux convenir au phĂ©nomène. Curieusement, un son parasite ouvre la plage alors que ce mouvement est le premier de la symphonie. Si une Ă©coute minutieuse, après avoir reconnu que « le texte, c’est pas toujours comme sur ma version » (ça, ça fait hyperclasse alors que c’est sĂ»rement la preuve que mon Ă©dition n’est pas la bonne), pointera les faiblesses d’Ă©quilibre de l’orgue (inaudibles jeux de pĂ©dale dans l’aigu), les passionnĂ©s applaudiront la lĂ©gèretĂ© du jeu pĂ©destre, qui rend Ă cette partie un authentique rĂ´le mĂ©lodique, et non un devoir de faire « braoum » Ă chaque noire. Surtout, dès que ça gigote de la saucisse, on sent l’euphorie de l’interprète, qui plonge l’auditeur attentif dans un vertige allègre et vivace car, notons-le, il ne s’agit pas d’esbroufe : c’est la rencontre entre un interprète en pleine possession de sa technique, assoiffĂ© d’énergie et de juste prĂ©cision (les respirations respectent avec pertinence l’acoustique, mĂªme lorsque le volume sonore est doux), et une partition qui se prĂªte Ă ses dĂ©sirs les plus foufous (Ă©coutez Ă partir de 4’, par ex., ou la furia de la Toccata concluant la partie en si bĂ©mol mineur, Ă partir de 8’24). L’organiste met littĂ©ralement le feu au dancefloor. Ce n’est pas seulement impressionnant, quoique, dĂ©jĂ , bon ; c’est wow, voilĂ .
On retrouve un sentiment d’urgence similaire – et idoine – dans les Deux esquisses de Marcel DuprĂ© qui, après la Fantaisie et la Pastorale (et avant le Honegger et le « PrĂ©lude et fugue » du second disque), rythmaient le concert du 6 janvier 1964. La première pièce jaillit et emporte tout sur son passage. La question n’est pas tant le tempo (on trouve sur YT des versions bien plus promptes, comme celle de Gunther Rost, 15 % plus rapide) que le groove. De mĂªme que l’ivresse n’est pas qu’une affaire de degrĂ©s mais aussi une histoire de feeling, la sensation n’est pas entièrement rĂ©ductible Ă une performance chiffrĂ©e. Or, Jean Guillou, par un souci prononcĂ© du temps fort, Ă©noncĂ© clair et haut, pose avec nettetĂ© le cadre dans lequel jubile son Ă©nergie : de la cĂ©lĂ©ritĂ©, oui, mais avec une rigueur qui offre Ă cette pièce un charme malicieux faisant le prix de cette interprĂ©tation. La seconde esquisse parvient Ă rendre quasi palpable l’envie de foncer et la brutalitĂ© cahotante des accords, jusqu’à ce que l’énergie finale impose silence Ă tout anti-Guillou dotĂ© d’un minimum d’objectivitĂ©.

Terminant le premier disque, les Trois psaumes de Max Baumann (avec l’interprète, dans le document supra) ont Ă©tĂ© composĂ©s sur mesure tant pour la virtuositĂ© extravertie de Jean Guillou en 1964 que pour les possibilitĂ©s spectaculaires de l’orgue de Saint-Matthias, mĂªme avant son agrandissement de 1972-1974. Très « lisible » pour l’auditeur grĂ¢ce au motif pointĂ© qui le parcourt comme un frisson, le premier psaume alterne des phases oĂ¹ jeux nasillards et flĂ»tĂ©s dialoguent, et d’autres oĂ¹ la tempĂªte de l’orgue souffle sur l’église, laissant le silence clarifier le discours entre deux tornades. Le deuxième psaume s’ouvre sur des tenues longues, posĂ©ment dissonantes. De beaux ondulants et un cornet enrichissent la texture, tandis que le motif pointĂ© rĂ©apparaĂ®t Ă la pĂ©dale. Un geste rageur et des guirlandes de notes très serrĂ©es ouvrent le troisième psaume, oĂ¹ l’apaisement inquiet festonne entre deux rugissements de l’orgue, reprenant et dilatant l’incipit. Un unisson rejoignant claviers et pĂ©dalier conduit vers l’éclatement final, qui rĂ©sorbe dans un dernier sursaut les irisations du motif liminaire, jetĂ© dans le lac profond de l’orgue – on pense Ă Yves Bonnefoy (« La nuit d’Ă©té », III, in : Ce qui fut sans lumière [1987] Gallimard, « PoĂ©sie » [1995], 2004, p. 95) :
« Qui parle lĂ , si près de nous bien qu’invisible ?
Qui marche lĂ , dans l’Ă©blouissement mais sans visage ?
Ainsi venaient les dieux, jadis, Ă des enfants
Qui jettent des cailloux sur l’eau, quand la nuit tombe. »
Le second disque s’ouvre sur le triptyque BWV 564. Est-ce une surprise ? La toccata est jouĂ©e avec foucade et libertĂ©, notamment le solo de pĂ©dale, marquĂ© par des effets d’attente et des stacatti sporadiques rarement ouĂ¯s. Comme pour le Vivaldi, cette hyperpersonnalisation du mouvement liminaire et l’harmonisation de l’orgue (les pleins jeux ici utilisĂ©s semblent francs, oui, mais douloureusement criards) pourront captiver ou irriter. Curieusement, l’adagio devrait rĂ©concilier les avis grĂ¢ce Ă l’usage d’un cornet honnĂªte, au relatif classicisme de l’exĂ©cution et au soin, indispensable mais certain, portĂ© Ă l’ornementation. Que l’on se rassure, le dĂ©bat reprendra dès la huitième note de la fugue finale. Ă€ titre personnel, j’ai du mal Ă comprendre l’intĂ©rĂªt de faire attendre la dernière note du premier segment ; et, si l’on ne peut balayer ce choix rien qu’en le disqualifiant sur l’air de la « coquetterie », on ne prĂ©tendra pas avoir Ă©tĂ© convaincu par l’intĂ©rĂªt esthĂ©tique, fĂ»t-ce pour rĂ©concilier « le ludique, l’architectural et le logique », comme l’explique l’artiste. DĂ©solidarisons-nous donc de ce tic non sans reconnaĂ®tre deux grandes qualitĂ©s Ă l’interprĂ©tation : sa constance (l’effet claudiquant est bel et bien gardĂ© au long du mouvement – si on aime, ça doit Ăªtre sympa) et sa soliditĂ©, surtout pour une interprĂ©tation live non patchĂ©e.

Les plages suivantes n’incitent pas Ă la rigolade : Jean Guillou joue les deux pièces pour orgue d’Arthur Honegger, le Choral et la Fugue (dans cet ordre). Avec sa musique touffue, compacte, très chromatisante (pas « traumatisante », voyons, en tout cas pour l’auditeur), le choral met en valeur tant les fonds que les jeux de dĂ©tail. Il donne l’occasion au florilège de s’ouvrir vers une face plus intĂ©riorisĂ©e de l’interprète. La fugue, prise sur un tempo lent prĂ©cieux pour mieux en deviner les ressorts, musarde autour d’une rigueur qui dĂ©bouche sur un apaisement et meurt en fade out. Ă€ cette occasion, on apprĂ©cie, dans des pièces pas si frĂ©quentĂ©es par les rĂ©citaliers, de savourer un musicien plus intimiste mais non moins intĂ©ressant. La pièce suivante Ă©clairera-t-elle derechef ce versant de l’artiste ?
La peste soit du suspense : ben non, dès le premier « mouvement » du Deuxième choral de CĂ©sar Franck, la personnalitĂ© dĂ©cidĂ©e de l’interprète prend le dessus (noires staccato sur le troisième temps). Dans cette pièce recueillie, sinon sombre, Jean Guillou refuse de laisser la mĂ©lancolie compassĂ©e poisser la musique. Une registration appropriĂ©e, associĂ©e Ă ce toucher qui lui est propre, rend toute sa clartĂ© aux triolets, en dĂ©pit d’une prise de son qui, cette fois, peine Ă ciseler le travail du musicien. La fugue en sol mineur, curieusement montĂ©e (7’56), est de nouveau l’occasion pour l’interprète de secouer la poussière sous laquelle certains abritent parfois ce chef-d’œuvre, en insistant sur les rebonds des notes rĂ©pĂ©tĂ©es. Le finale apaisĂ© en Si majeur est l’occasion de suspendre les tensions qui secouent l’ambitieuse pièce d’un quart d’heure, en les estompant dans de nouvelles sonoritĂ©s.
S’ensuit une curiosité : deux extraits de la cĂ©lèbre Deuxième symphonie de Louis Vierne, les mouvements 3 et 1 jouĂ©s dans cet ordre, le scherzo puis l’allegro. Le scherzo, feu follet s’il en est, est un rĂ©gal pour le Guillou virtuose de 1964. Ce mouvement revigorant, dont les difficultĂ©s deviennent insoupçonnables tant l’aisance technique libère et l’artiste et l’auditeur, est ici rendu avec un pimpant joyeux, tranquille et heureux : dĂ©fions quiconque de rester indiffĂ©rent ou de faire la moue devant cette adĂ©quation si finement travaillĂ©e entre un interprète dotĂ© de saucisses sur ressort et une partition qui exige cĂ©lĂ©ritĂ© et malice… et reconnaissons que le choix d’enchaĂ®ner ce brillant divertissement avec l’allegro solennel censĂ© ouvrir la symphonie est curieux. Les amateurs de sentiments et de grandiloquence exacerbĂ©e passeront leur chemin pour ce second Ă©pisode. Jean Guillou y embarque le grandiose sous l’aile de l’énergique. Les moyens techniques de l’interprète sont soufflants, et les tuyaux le sentent passer. Quelle fougue… et quel plaisir d’entendre une version Ă la fois hĂ©roĂ¯que et anti-hĂ©roĂ¯que de ce morceau de bravoure !

Les PrĂ©lude et fugue en Do majeur de Marcel DuprĂ© s’appuient sur une Ă©criture qui trahissent, souvent, une inspiration susceptible de passer pour laborieuse ou scolaire. Le prĂ©lude explore un bariolage exigeant oĂ¹ la pĂ©dale n’est pas toujours qu’un guide grave. Jean Guillou en rend avec exigence les contours nets et sciemment contenus. Sciemment, car la fugue, prĂªte Ă bondir, attend l’interprète et l’auditeur avec la gourmandise du python flairant sa proie d’une langue impatiente (c’est vrai, ça ne veut rien dire, mais quand mĂªme, on subodore l’idĂ©e, je suppute). Des notes rĂ©pĂ©tĂ©es, de la virtuositĂ©, de l’appĂ©tit qui va de l’avant : si la pièce n’émeut guère, l’interprĂ©tation tout feu tout flammes fait joyeusement headbanguer.
IdĂ©al pour prĂ©parer une Improvisation sur Veni Creator du maĂ®tre, qui choisit le bancal comme motif initial. Après quoi, l’organiste Ă©nonce clairement le thème tout en l’écartelant aux quatre coins de la mesure, voire de la dĂ©mesure. On apprĂ©cie ici toute la science gĂ©omĂ©trique de celui qui se revendique comme concepteur d’orgue autant que comme interprète ou compositeur. Sa capacitĂ© Ă offrir une registration panoramique s’appuie sur une technique Ă©poustouflante. Sa science des couleurs et sa joie de dĂ©vorer en ogre l’orgue de Saint-Matthias explosent Ă tout bout de doigt. Pour avoir sporadiquement admis notre perplexitĂ© devant certaines improvisations au long cours du zozo, il nous faut ici rabattre notre caquet : c’est Ă la fois clair, variĂ©, inventif et bluffant. Pendant sept minutes, les idĂ©es fusent, les doigts se multiplient, les pieds tricotent des guirlandes Ă©tincelantes… Excellent choix pour terminer ce disque non pas sur « encore une improvisation » mais sur une maĂ®tresse improvisation, dont la fin prend la forme d’une question sans doute spirituelle, donc sans rĂ©ponse du CrĂ©ateur.
Bref, ou presque, un double disque remarquable et passionnant, les deux ne vont pas toujours de concert, que l’on peut commander ici pour un prix quasi rigolo.
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