« Il n’y a point d’Art qui n’ait ses principes », annonce dom François Bedos de Celles en ouverture de la première partie de son monument. « Il n’est point d’Artiste qui ne doive connaĂ®tre [les principes] de sa compĂ©tence. (…) Il est essentiel au Facteur d’Orgues d’en Ăªtre instruit, pour ne pas risquer de travailler au hasard Ă la construction d’un instrument de si grande consĂ©quence, et dont la dĂ©pense est toujours fort considĂ©rable. » 252 ans plus tard, une constante demeure – le coĂ»t, Ă la hauteur du monument. En revanche, le risque de travailler « au hasard » est fort rĂ©duit par la multiplicitĂ© des intervenants.
TĂ©moin, le disque Augure ici chroniquĂ©, portant mĂ©moire de l’inauguration des grandes orgues de la cathĂ©drale de LeĂ³n par el señor Juan GuiyĂº . Il constitue le troisième volet de notre saga « Jean Guillou chez Augure  » et illustre la collectivisation du job de grrrand facteur en soulignant que le prĂ©sent monstre Ă tuyaux est portĂ© par des concepteurs multiples : outre les institutionnels et l’organiste – chanoine – maĂ®tre de chapelle local, sont crĂ©ditĂ©s…
le fabricant (Philipp C.A. Klais )Â ;
ses assistants à la conception technique (Stefan Hilgendorf), à l’installation (Norbert Wisnewski) et à l’harmonisation (Andreas Saage) ;
Paco Chamorro pour « la configuration architecturale de l’instrument » ;
et Jean Guillou himself pour « la conception gĂ©nĂ©rale et la composition » de la BĂªte qui sont, tient Ă stipuler le fabricant, « exclusivement celles de Jean Guillou ».
L’incroyable plan de captation (dĂ©tail) de Pablo Vega Otero enfin rĂ©vĂ©lĂ© en exclusivitĂ© pour www.bertrandferrier.fr
Le projet
Pour le concepteur, l’objectif de cet instrument est rien moins que d’« inspirer une nouvelle esthĂ©tique dans le vingt et unième siècle ». Du coup, le buffet s’Ă©clate. SĂ©parĂ© des deux cĂ´tĂ©s du chÅ“ur, il articule en rĂ©alitĂ© huit façades de tuyaux dont la disposition et la composition reflètent les « dernières idĂ©es et les derniers concepts organistiques » de Jean Guillou, qui conclut : « Voici le rĂ©sultat de toute mon expĂ©rience et mes recherches dans le domaine de la crĂ©ation musicale. » On sent que ça rigole pas : c’est technique, profond et personnel. Dans le monde de gros sous, de technicoss, de technocrates et d’artisans virtuoses qu’est celui, très fermĂ©, des crĂ©ations de grandes orgues, c’est plutĂ´t allègre de constater que la subjectivitĂ© reste un critère structurant .
Pour le prouver, Jean Guillou inaugure lui-mĂªme son monstre en proposant un programme allant de Joan ou Juan, selon les sources, Cabanilles (1644-1712) à … Jean Guillou, tant il est vrai que, sur un grand instrument, « les problèmes d’esthĂ©tique n’existent plus, ce sont de faux problèmes » rĂ©servĂ©s à « ceux qui regardent en arrière ». Cela fait Ă©cho Ă sa profession de foi fougueuse, martelĂ©e derechef dans la quatrième Ă©dition de L’Orgue, souvenir et avenir (SymĂ©trie, 2010, p. 165) : « Une Å“uvre de Bach jouĂ©e sur un CavaillĂ©-Coll demeure un Ă©vĂ©nement musical, de mĂªme qu’une Å“uvre de CĂ©sar Franck, jouĂ©e sur un orgue classique ou nĂ©oclassique sera parfaitement acceptable. » (En clair, pour les non-spĂ©cialisss, jouer une pièce du dix-septième siècle sur un orgue postĂ©rieur de deux siècles, et vice et versa, c’est pas choquant, mĂªme si les purisss jugeront que ça s’fait pas.)
Par-delà les déclarations d’intention, il restait, le 21 septembre 2013, à valider ce credo par la musique .
Le concert (1) : variations et frissons
Le concert s’ouvre sur un « Tiento » du sixième ton de Joan Cabanilles . Les passionnĂ©s de prĂ©cision s’offusqueront d’un titre vague (Cabanilles a dĂ» Ă©crire des palanquĂ©es de tiento du sixième ton, c’est un peu comme si on Ă©crivait « Pièce en ré » de Johann Sebastian Bach), sans effacer le double intĂ©rĂªt de ce choix : hommage aux autochtones – c’est bien, mĂªme quand on est une vedette, de respecter les locaux – et, Ă travers les dĂ©veloppements (la pièce pèse plus de 9′), explorer diffĂ©rents registres sans concentration de l’attention de l’auditeur – ils Ă©taient plusieurs milliers ce soir-lĂ – sur la virtuosité… en dĂ©pit de variantes en trio pour lesquelles l’interprète doit tricoter de la saucisse et du neurone.
Cette introduction parfaitement jouĂ©e permute vers le Nord avec le PrĂ©lude et fugue BWV 532 de Johann Sebastian Bach . On y apprĂ©cie un souci de quasi rĂ©gularitĂ© qui n’a pas toujours Ă©tĂ© caractĂ©ristique de Jean Guillou, mais qui est indispensable pour faire chanter l’orgue dans un idiomatisme spĂ©cifique. Dans ce cadre respectueux du texte, on goĂ»te mieux les petits tags graffitĂ©s par le maĂ®tre de Saint-Eustache de l’Ă©poque : le choix du dĂ©tachĂ© (fin du prĂ©lude avant la sĂ©quence Ă double pĂ©dale) et l’ivresse de la vitesse qui s’ensuit dans la fugue consĂ©cutive, oĂ¹ les moyens digitaux du musicien octogĂ©naire doivent faire envie Ă plus d’un. Comme il est malin, il profite des parties Ă deux claviers pour faire entendre deux registrations proches mais distinctes, soulignant ainsi la pertinence de son choix de composition [pour les non-spĂ©cialisss, la composition dĂ©signe non la pièce que l’on joue mais la sĂ©lection des sons qui existent sur un orgue]. Les amateurs de musique Ă©lĂ©gante zapperont cette troisième plage. De facto , l’interprète ne musarde pas en chemin, et la prise de son si riche de Pablo Vega Otero, assistĂ© de Victor Fuertes, n’empĂªche pas la bombarde de pĂ©dale de saturer le finale. En revanche, ceux qui pensent qu’une fugue ne doit pas Ăªtre gnangnan mais permettre Ă l’artiste de virevolter avec gourmandise, bienvenue – le risque du live , ici supĂ©rieurement oubliĂ©, apportant un p’tit plusss que les passionnĂ©s de frisson apprĂ©cieront.
D’autant que cette piste est un tournant. Après ça, focusss sur le triple Guillou, en susss de l’organier et de l’interprète, rien que ça : le compositeur, le transcripteur et l’improvisateur.
Jean Guillou Ă LeĂ³n. Photo : Augure.
Le concert (2) : la trinité Jean Guillou
le compositeur – le transcripteur – l’improvisateur
Ça re-commence par le Jean Guillou compositeur . OpportunĂ©ment, Säya (9’) est l’œuvre la plus reprĂ©sentative du personnage : elle est le prĂ©cipitĂ© d’Ă©lĂ©ments proximaux mais distincts. De mĂªme que Jean Guillou se revendique comme, simultanĂ©ment, concepteur d’orgue, interprète et musicien protĂ©iforme, de mĂªme Säya (jadis sous-titrĂ©e « ou l’oiseau bleu » ) se prĂ©sente comme la « paraphrase d’une improvisation » propulsĂ©e en CorĂ©e. C’est ce dont tĂ©moignait l’artiste en 1997, quand il batifolait sous l’ère Philips avec, dĂ©jĂ , son Ă©quipe des fidèles d’aujourd’hui, au premier rang desquels Jean-Claude BĂ©nĂ©zech Ă la prise de son et le grantorganiss Vincent Crosnier et le caninophile Antoine Pietrini en co-assistants foufous du maĂ®tre.
Selon une logique ABA [pour les non-jargonisants : on commence par un truc dĂ©signĂ© comme A, on dĂ©veloppe – ce que l’on appelle « B », on finit sur un truc qui ressemble au dĂ©but A, d’oĂ¹ ABA], la pièce revendique sa filiation avec une mĂ©lodie folklorique de quatre notes dont « l’épure et la nuditĂ© incantatoire », je cite, ont incitĂ© – ha-ha (si je, cite, incite, bref) – le compositeur Ă la transformer puis Ă la libĂ©rer du poids tant des tuyaux grondants que de l’Ă©criture savante afin de l’offrir, en Ă©cho, Ă la rĂ©sonance des voĂ»tes. SubsĂ©quemment, ce qui n’est pas rien, des festons de possibles semblent jauger les dĂ©veloppements envisageables. Des Ă -plats sonores tentent de s’élever vers les aigus, tandis que, en contrepoint, des percussions qui ne font Ă©cho au thème liminaire que par des sĂ©ries de quatre hauteurs parfois enchaĂ®nĂ©es.
Soyons stipulatoire : mĂªme si nous pĂ©tillons quand nous sont offerts – ben oui, privilège, on ne le nie pas – des disques aussi intĂ©ressants, pas question pour nous de prĂ©tendre que, en soi, Säya , dont nous avions pourtant acquis une version prĂ©cĂ©dente, est une musique qui nous passionne, ni d’affirmer que les prouts de pĂ©dale (4’45 Ă 4’54 – pardon pour le lèse-majestĂ©, mais la comparaison, avec la mĂªme Å“uvre interprĂ©tĂ©e Ă Saint-Eustache en 1997, pourtant – ou parce que – dans une prise de son très Ă©thĂ©rĂ©e, n’est pas flatteuse pour l’instrument nouveau) nous stimule particulièrement : c’est joyeux de dĂ©couvrir ce document et d’avoir la confiance d’Augure, mais le lèche-bottisme mensonger n’est pas notre came. Donc, non, malgrĂ© notre rĂªve de quarante et un ans de devenir fan , un jour, de n’importe qui vu que, soyons clairs, ça doit Ăªtre aussi coĂ»teux que cool , disons cool teux, nous n’arrivons pas encore Ă nous laisser fasciner par le Jean Guillou compositeur. Reste que le choix de cette pièce est fort pertinent dans le cadre d’une dĂ©couverte d’un nouvel orgue. De fait, comment mieux apprĂ©cier les contrastes proposĂ©s, le spectre sonore parcouru et la spĂ©cificitĂ© des registrations sinon quand l’interprète joue sur l’orgue que l’organier a fomentĂ© selon les goĂ»ts du compositeur (la saine trinitĂ© Guillou, en somme ) ?
VIDEO
S’ensuit le gros morceau mettant en valeur le Jean Guillou transcripteur et interprète. Les Tableaux d’une exposition de Modeste Mussorgski ont souvent inspirĂ© les artistes, notre ami feu Yannick Daguerre compris. Jean Guillou s’astreint Ă en proposer une transcription afin d’orchestrer Ă l’orgue, sans complexe, cette pièce pour piano. On a sans doute beaucoup glosĂ© sur cette trahison gourmande : reprises, transpositions octaviĂ©es, recolorisations (anches explosant sur deux temps accentuĂ©s), réécriture, inventions… La libertĂ© du remixeur sĂ©duit – sinon, on Ă©coute l’original pour piano, et la question qui ne se pose pas a sa rĂ©ponse. Comme de coutume, prĂ©tentieux et incapables de nous sous-maĂ®tre au diktat du mètre, ou l’inverse, nous ne sommes pas emballĂ© par chacun des changements de tempi , subits et subis lors de la rĂ©exposition du thème, par certains dĂ©tachĂ©s (dĂ©but plage 9) ou par les accents curieux (voir par ex. la piste 7) ; et, comme de coutume, ambivalent, nous nous rĂ©jouissons d’entendre les diffĂ©rents jeux (cromorne dans « Il vecchio Castello » aka « Le troubadour ») ou atmosphères (lourdeur rĂ©ussie de « Bydlo »). L’œuvre, qui dĂ©cline un mĂªme thème de façon contrastĂ©e, au fil des « promenades » qui aèrent et filrougent la suite (du verbe « je filrouge, tu filrouges, il ou elle filrouge, que je filrougeasse, etc.), paraĂ®t idĂ©ale pour passer en revue les quasi infinies combinaisons envisageables sur un gros instrument.
Vus sous cet angle, le plus important, le choix de l’œuvre et son « organisation » sont idĂ©aux pour l’inauguration de ce type d’instruments, mĂªme si, contrairement Ă ce qu’affirmait l’interprète dans le livret de son disque Philips de 1999, les passages pianistiques comme « Le marché », avec un p’tit jeu de 2’, passent parfaitement avec des doigts dĂ©liĂ©s, sans nĂ©cessitĂ© de fantaisie spĂ©ciale – et le transcripteur le sent bien, qui ne joue pas au plus malin, sachant que Jean Guillou adore ces passages agitĂ©s . Moins convaincantes sont les « Catacombes », oĂ¹ la pĂ©dale faussement sautillante et le tremblant qui va bien font cependant le job . La « Baba yaga » (plage 19), très transcrite (« il fallait enrichir le contrepoint », revendique l’adaptateur qui ajoute une pĂ©dale furieuse solennisant l’entrĂ©e de Kiev), est un plaisir ensorcelant. La pĂ©dale expressive, jusque-lĂ peu utilisĂ©e comme pĂ©dale ouah-ouah, renforce les contrastes et Ă©claire de nouveaux aspects de l’orgue. Triomphe mĂ©ritĂ©, plus encore pour l’interprète que pour le transcripteur, non seulement pour les difficultĂ©s techniques surmontĂ©es (ce qui n’est dĂ©jĂ pas rien) mais surtout pour son souci de donner Ă entendre un large spectre justifiant l’investissement local fait dans l’instrument.
Le concert se conclut sur une improvisation virevoltant autour d’un thème très moche de CristobĂ¡l Halffter. CommencĂ©e sur une marche solennelle imposant un prĂ©cieux contraste entre le rythme lourd de la pĂ©dale et le dĂ©sĂ©quilibre du thème, l’improvisation spatialise sa quĂªte en ayant l’honnĂªtetĂ© de revenir rĂ©gulièrement aux quatre notes liminaires, structurant l’écoute alors que l’improvisateur pourrait Ă©lucubrer dans son p’tit coin. Anches et jeux de dĂ©tail aigus se mettent tour Ă tour en Ă©vidence avant que les tutti variĂ©s tentent de rĂ©duire ce babillage au silence. Las, après l’orage, les pĂ©piements dĂ©bordent la colère des Ă©lĂ©ments et s’envolent avant qu’une interrogation plus furieuse ne revienne menacer l’édifice. Ce dialogue entre piapiapias virtuoses et ires solennelles finit par accorder la victoire Ă un climat calme et Ă cette question finale qu’apprĂ©cie particulièrement l’improvisateur pour conclure, sec, la tension créée par la mise en musique de son talent.
La conclusion
MĂªme si, dans le livret, on regrette l’absence d’une vue d’ensemble de l’instrument, il convient de saluer un disque plus que solide sur cinq plans :
attention portĂ©e Ă l’objet (mĂªme si, en sus de sporadiques et inĂ©vitables coquilles, on s’Ă©tonne de la gestion des caps – notre cĂ´tĂ© Ă©diteur qui critique les autres et ça lui semble normal alors que, bref) ;
rendu sonore peut-Ăªtre pas très spatialisĂ© mais très propre en dĂ©pit de la complexitĂ© de la chose ;
découverte d’un nouvel orgue hénaurme ;
valorisation de l’instrument par un choix pertinent d’œuvres ;
interprète en grande forme signant un live , étonnamment présenté comme non patché, qui mérite diffusion voire acquisition en cliquant ici (prix : 10 €).
HonnĂªtement, George, what else ?