La scène avant la bataille. Y a un peu d’rangement Ă faire, mais bon.
N’est-il bon bec que de QuĂ©bec, comme s’en agaçait Anne Sylvestre en interpelant Pauline Julien ? Ce serait oublier qu’il en plut aussi d’Acadie, dont la reprĂ©sentante qui, ici, plut le plus (en partie grĂ¢ce Ă Marie-Paule Belle, ainsi qu’elle le rappelle), demeure Édith Butler. Ce 11 avril, elle Ă©tait rĂ©unie avec Robert Charlebois au thĂ©Ă¢tre de Poissy.
En prĂ©sence de complices de l’artiste comme Catherine Lara et Lise Aubut (pourtant annoncĂ©e enterrĂ©e au dĂ©tour d’un lapsus), le concert s’ouvre donc par une première partie d’une heure assurĂ©e par Édith Butler, plus connue pour son Ă©nergie dĂ©bordante, appuyĂ©e sur sa passion pour le folklore, que pour l’ensemble de son rĂ©pertoire chansonnier. Ce jour-lĂ , elle est annoncĂ©e en formation trio, avec Javier Asencio, un pianiste argentin, et la violoniste AndrĂ©e-Anne Tremblay dont le nom, contrairement Ă ceux de maints fouteboleurs français, ne nĂ©cessite pas de prĂ©cision quant Ă la provenance. Cette formule resserrĂ©e est hĂ©las trahie par une bande-son remplaçant la section rythmique. Reconnaissons-le, ici comme pour Michèle Bernard, jadis, au Forum Saint-Germain : quelque admirateur de la chanteuse que nous soyons, payer pour entendre de la musique partiellement en conserve nous hĂ©risse – autant comme musicien syndicaliste que comme spectateur. On nous dira : manque de moyens. Je rĂ©pondrai : avec un piano, un violon et une chanteuse pouvant guitariser, y avait de quoi rĂ©arranger quelques tunes, mĂªme sans beaucoup de thune, non ? D’autant que chaque utilisation de ce stratagème, rendant superflu et inaudible le piano, suscite ce soir-lĂ de tristes dĂ©calages entre le mp3 et le chant. Les trois tubes remixĂ©s par Catherine Lara, « Marie Caissie », « À la claire fontaine » et « Dans les prisons de Nantes » en souffriront ; le bis indispensable, « Paquetville », sera de justesse sauvĂ© par les indications orales d’AndrĂ©e-Anne Tremblay alors que l’on se dirigeait de nouveau vers la cata.
Édith Butler et Andrée-Anne Tremblay. Photo : Bertrand Ferrier.
Pour autant, fut-ce un mauvais concert ? Certes non, et pour trois raisons, en sus de notre fanitude.
Première raison, le rĂ©pertoire est choisi pour plaire puisque, hormis une chanson d’amour, le reste ressortit du folklore Ă©nergisĂ© qui fit le succès, mĂ©ritĂ©, de l’« ethnologue et interprète », ainsi qu’elle se dĂ©finissait sur Madame Butterfly (Kappa, 2003). Deuxième raison, la violoniste, rock mais prĂ©cise Ă souhait, apporte un geyser de pĂ©tillements qui colle parfaitement au concept de party, Ă la fois chĂ©ri et honni par la chanteuse pour avoir, parfois, Ă©touffĂ© ses autres facettes. Troisième raison, l’artiste continue d’irradier comme un voyageur immobile. VĂªtue avec soin, elle a du souffle, de la voix, du mĂ©tier, de l’aisance scĂ©nique (poupĂ©e comprise) et cette distance lĂ©gèrement ironique qui lui va comme une chapka.
Édith Butler. Photo : Bertrand Ferrier.
Ainsi, Ă soixante-seize ans, deux cancers au compteur et un tĂ©ton en moins, la squaw Édith Butler continue dâ€™Ăªtre une exceptionnelle passeuse de chansons antiques et une formidable distributrice d’énergie souriante, que l’on a hĂ¢te de rĂ©entendre… dĂ©barrassĂ©e de ces bĂ©quilles consternantes que sont des arrangements lourdauds et l’utilisation d’une bande-son. Pour preuve, si besoin Ă©tait, « Le grain de mil » en solo Ă©tait Ă tomber. Avouons-le, c’est cette simplicitĂ©, cette pulsation, cette profondeur qui nous Ă©meuvent encore et toujours, quand le talent, la singularitĂ© de la dĂ©marche et le savoir-faire s’extraient donc nous extraient de la contingence.
Photo : Bertrand Ferrier
Après demi-heure d’entracte, s’avançait Robert Charlebois, un jeunot au moins au regard de la légende précédente (soixante-quatorze ans, lui, mais quarante et un ans de mariage, ce qui ne se voit guère). Comme à chaque fois que nous l’avons vu, le Montréalais propose un récital de haute volée, appuyé sur une batterie, un contrebassiste-bassiste, un claviériste-pianiste et, curieusement, deux guitaristes – le musicien à jardin semble, pardon pour lui, superflu. L’ouverture, plate, sur « La complainte du phoque en Alaska » pourrait décevoir si l’artiste omettait de s’en expliquer, ce qui la rend formidable : à force que des dames bien mises regrettent qu’il ne chante pas cette chanson (celle qu’elles préfèrent, « et de très, très loin », parmi les trois cents qu’il a écrites), il a décidé de faire tomber de la ouate de phoque dans leurs oreilles… comme s’il avait écrit le tube de Michel Rivard. La suite sera de ce tonneau : qualité de l’interprétation, variété du répertoire, énergie du rockeur et, pour pimenter le tout, entre les chansons, minisketchs toujours percutants et bienvenus.
Photo : Bertrand Ferrier
Bien sĂ»r, comme pour Édith Butler, on a mauvaise conscience d’aller Ă la fois applaudir un chanteur et rendre visite Ă un monument, fĂ»t-il fort bien conservĂ©. Vient-on saluer un excellent compositeur-interprète, vivant et potentiellement crĂ©atif, ou, comme ces consternants gogos payant des centaines d’euros pour s’ennuyer devant la momie aznavourienne, profiter de ses chansons tant-qu’il-est-vivant ? Oui, nous venons entendre l’artiste en espĂ©rant dĂ©couvrir de nouvelles idĂ©es stimulantes ; mais pourquoi le nier, niais ? Il y a, assurĂ©ment, un fort relent musĂ©al devant l’alignement d’autant de tubes formidables : les Ă©mouvants « Ordinaire » et « J’veux d’l’amour », l’obligĂ© « Je reviendrai Ă MontrĂ©al », son pendant Ă huit temps « QuĂ©bec », l’ironique « Conception »,  le psychĂ©dĂ©lique « Lindberg » qui Ă©choĂ¯se, et pourquoi pĂ´, l’higelinien « Paris – New York », le basiquement hyperpĂªchu « J’t’aime comme un fou » repris avec une fougue communicative hier soir, etc. Dès lors, dans une set-list hyper efficace, rares sont les raretĂ©s. Pour autant, elles existent ! Citons « Les ondes », extrait de Doux sauvage (2003, La Tribu / Universal), le joyeusement archaĂ¯sant « Les talons hauts », l’inattendue mise en musique de la scie dite de saint Augustin « le Berbère » (« Je ne suis pas loin, juste passĂ© de l’autre cĂ´té », pfff) et l’inĂ©dit « Des livres et moi », collant des titres de romans pour en faire de la musique (« évidemment, pour ceux qui ne savent pas lire, ça va paraĂ®tre long », stipule astucieusement le cultivĂ© cultivateur).
Robert le rockeur. Photo : Bertrand Ferrier.
SĂ»r de son fait, portĂ© par un rĂ©pertoire en bĂ©ton rose fort soyeux, et poussĂ© par une Ă©nergie Ă dĂ©corner Anne Sinclair, cĂ©lèbre reine des cocus, l’entertainer fait la job (oui, la job car, « chez nous, pour les anglicismes, le fĂ©minin l’emporte sur le masculin ; de toute façon, l’égalitĂ© des sexes marchera jamais, y en a pas deux de la mĂªme longueur »). MalgrĂ© des soli un brin systĂ©matiques du guitariste au chapeau, on apprĂ©cie le savoir-faire du Robert Ă l’abondante chevelure frisottĂ©e, sa vitalitĂ©, la qualitĂ© de son contrebassiste, la variĂ©tĂ© du spectacle et la subtilitĂ© des sorties de scène inversĂ©es (d’abord accompagnateurs puis vedette, et inverse après le bis : c’est du dĂ©tail, et c’est d’autant plus efficace). Bref, une fois de plus, mĂªme si l’artiste avoue tourner pour le pognon « depuis quinze ans » (sortie de son dernier disque d’inĂ©dits), fans et nombreux vieux spectateurs venus pour la première fois le plodir sortent bluffĂ©s par une performance Ă©bouriffante. Quant Ă nous, en prime, nous ajoutons, snob, un conseil pour nos lecteurs : ne pas aller voir de concerts de chansons rock dans le thĂ©Ă¢tre de Poissy. En effet, du milieu du balcon, on subit une sonorisation gravement inadaptĂ©e, donnant l’impression Ă la fois que ça envoie du gros son mais que les baffles sont immensĂ©ment loin – regret technique qui n’altère qu’à la marge le plaisir procurĂ© par cette soirĂ©e inattendue et joliment troussĂ©e. C’est dire si les artistes furent bons !
Après le show. Toujours du rangement en perspective, mais bref. Photo : Bertrand Ferrier.
La rĂ©ponse d’Édith Butler
Cher Bertrand !
Un gros merci pour les commentaires sur le spectacle d’hier, très constructifs et instructifs. J’en prends grandes notes, car je suis d’accord(s) avec tout! Il me manquait 3 musiciens (question de budget ), pas subventionnĂ©e. Je le serais si j’Ă©tais parmi les ÉMERGENTS! HĂ©las il y a longtemps que j’ai passĂ© par lĂ ! Merci d’avoir pris le temps de venir nous Ă©couter avec autant d’attention. J’apprĂ©cie.
Toute mon amitié,
Édith.