
Les conditions des auditions d’orgue Ă Notre-Dame de Paris ne sont sans doute pas idĂ©ales pour apprĂ©cier un concert – contrairement aux conditions rencontrĂ©es il y a un an pour une vigile pascale sa mère : dans la vraie vie d’une audition, entre la mamie claudiquante de l’accueil qui fait chier le monde dans son rĂ´le de harpie inefficace et stupide, et les touristes qui parlent sans cesse et circulent Ă haute voix quand ce n’est pas l’inverse, il faut un rĂ©el effort de concentration pour apprĂ©cier les subtilitĂ©s de l’orgue. Contre une entrĂ©e gratuite (et une sortie payante, ce qui est scandaleux quand on sait que les artistes ne sont pas payĂ©s), on peut nĂ©anmoins y entendre, presque chaque samedi, de bons techniciens ou de très grands instrumentistes. Ce samedi 21 avril, le jeu en vaut les trente-six chandelles : HervĂ© DĂ©sarbre est Ă la console.
Pour la circonstance exceptionnelle, l’organiste du ministère des armĂ©es et titulaire du Val-de-GrĂ¢ce n’a pas changĂ© ses habitudes : il a prĂ©parĂ© un rĂ©cital sur mesure, en fonction tant du temps imparti (40’) que de la taille gigantesque de l’orgue, en maintenant son goĂ»t pour les musiques rares. Autobiographique, la set-list s’articule en trois pĂ´les entrelacĂ©s – les racines gĂ©ographiques et musicales du musicien (Jean Henry et Aloys Claussmann) ; ses maĂ®tres (AndrĂ© Fleury et Guy Morançon) ; et ses amis, vivants ou feus (Jean-Dominique Pasquet, Jean-Pierre-Leguay, François Vercken et Jean-Jacques Werner).

Le concert s’ouvre sur le prenant Scherzo en si mineur d’Aloys Claussmann (1850-1926), un choix tonal audacieux car, en dĂ©pit de la difficultĂ© technique, la pièce ne fricote guère avec le spectaculaire. En clair, on est loin du pouĂ«t-pouĂ«t souvent utilisĂ© par les rganiss pour signaler que, ça y est, le concert a commencĂ©. HervĂ© DĂ©sarbre place d’emblĂ©e la musicalitĂ© au premier chef dans son rĂ©cital. Il faut bien cela pour Ă©noncer trois brefs PrĂ©ludes de Jean-Pierre Leguay (nĂ© en 1939). Chez ce compositeur, marquĂ© par ses annĂ©es Ă Notre-Dame et rĂ©cemment boutĂ© hors de sa tribune pour cause de date de pĂ©remption trĂ©passĂ©e, nulle tentative de sĂ©duction affriolante. Le prĂ©lude VII offre une exploration posĂ©e de motifs Ă©purĂ©s ; le Xb, plus riche, additionne des petites fusĂ©es, des guirlandes et des trilles qui se rĂ©pandent ; et le XV fomente des images sonores par des Ă -plats travaillant sur la rĂ©sonance et les harmoniques, au fur et Ă mesure que le discours, appuyĂ© sur des structures reconnaissables mais transposĂ©es, grignote vers l’aigu. On est sĂ©duit, sinon par un langage musical qui nous scepticise toujours, mĂªme si ça ne veut rien dire, du moins par la complĂ©mentaritĂ© des pièces ainsi que par l’art de l’organiste, fin concepteur de programme, pour jouer avec le silence et la respiration, talent d’habituĂ© indispensable dans ce grand vaisseau, sans dĂ©liter le propos.
Le Scherzetto sur un thème breton de Jean-Dominique Pasquet (nĂ© en 1951), est une aimable concession au plaisir de l’ouĂ¯e et des anches, après le ton abrupt des trois prĂ©ludes. Il rappelle ce que la science de l’Ă©criture et le renforcement du lien entre musique populaire et orgue peuvent s’apporter mutuellement. Alors que les chapelles fracturent l’Église, notamment en matière de musique mais pas que, c’est frĂ©tillant. Apaisant, l’Andantino sans titre officiel d’AndrĂ© Fleury (1903-1995) sonne d’abord comme une gymnopĂ©die dĂ©licate, avant qu’une seconde section dĂ©veloppe l’idĂ©e en faisant se rĂ©pondre soprano et pĂ©dale. Derechef, on goĂ»te une pièce oĂ¹ la subtilitĂ© des harmonies et la dĂ©licatesse de la registration adressent un dĂ©licat mĂ©dius prĂ©alablement humectĂ© puis tendu bien haut Ă la supposĂ©e nĂ©cessitĂ© de spectaculariser, si si, l’intĂ©gralitĂ© de tout concert classique « pour que les gens » (moi, donc) « ils s’ennuient pas trop ». Pour autant, il ne s’agit pas de perdre ses auditeurs dans un programme entièrement concentrĂ© sur fonds et mid-tempi ! HervĂ© DĂ©sarbre le sait bien ; et, comme son titre le laissait pressentir, la pièce suivante, Le Dragon Ă sept tĂªtes et dix cornes de Guy Morançon (nĂ© en 1927) dĂ©poussière les tuyaux, nettement dĂ©saccordĂ©s en ce soir de grande chaleur, et ondule les vitraux. La pièce s’accorde parfaitement avec le potentiel de l’orgue. Elle prĂ©cipite un dĂ©luge de gros clusters puissants et des notes qui en ruissellent, privilĂ©giant le climat sur la continuitĂ© agogique. (Oui, j’avais envie de glisser « agogique », j’hĂ©sitais entre le nom et pit-Ăªtre l’épithète, j’ai tranchĂ©. Comme ça, c’est fait, on n’y pense plus. En tout cas, moi, je n’y pense plus. Mais c’est vrai que je suis pas souvent un modèle. Bref.) Une juste registration donne Ă cette composition l’occasion de produire ce que, au dix-neuvième siècle, les comptes-rendus de discours appelaient « beaucoup d’effet ».

Dialogue de sourds entre les anges des cieux et le diable des enfers, de François Vercken (1928-2005), propose une Ă©criture plus complexe. La ligne mĂ©lodique semble prendre plaisir Ă se dĂ©sagrĂ©ger dans la voluptĂ© des dissonances dont HervĂ© DĂ©sarbre rend Ă la fois la souple irrĂ©gularitĂ© et la rage sourde – hĂ©-hĂ©, un chiasme, c’est cadeau. Des sĂ©quences contradictoires et rĂ©pĂ©titives se dĂ©forment jusqu’à ce que s’agrègent des Ă -plats sonores s’émiettant vers le silence. Les mĂ©chantes langues diront que, au moins Ă une première Ă©coute, le titre est sans doute plus Ă©vocateur que la musique, en dĂ©pit du soin portĂ© Ă la registration et Ă une rĂ©elle interprĂ©tation qui aille au-delĂ de l’énonciation de notes.
C’est sans doute pour nous, oups, pour leur rĂ©pondre que, rĂ©solument Å“cumĂ©nique, l’interprète propose aussitĂ´t les Variations sur O Filii de Jean Henry (1889-1959), rĂ©solument tonales mais assez subtiles pour proposer, après des festons autour du thème, une brisure thĂ©matique, comme si l’œuvre butait sur le premier segment de l’hymne. Les dĂ©formations, guidĂ©es par un thème toujours reconnaissable, dĂ»t-il Ăªtre Ă©noncĂ© par une pĂ©dale obstinĂ©e, s’achèvent sur une happy end joliment amenĂ©e, et ce n’est pas une insulte, d’autant que l’œuvre cède in fine Ă la joyeuse tentation du majeur (pas le doigt, cette fois, voyons). Comme ne disent pas les militaires : bien Ă©crit et bien ouèj. Pour finir de façon classique mais pas trop, HervĂ© DĂ©sarbre envoie l’artillerie lourde, en l’espèce reprĂ©sentĂ©e par la Toccata issue du « Triptyque » de Jean-Jacques Werner (1935-2017). L’œuvre, sciemment virtuose, respecte les canons de la toccata pour un finale, avec ses mains virevoltantes et sa solide base de pĂ©dale tĂªtue et puissante. Le musicien en profite pour rappeler, outre son art de l’exĂ©cution technique, sa maĂ®trise des diffĂ©rents plans sonores, transformant en musique ce qui aurait pu nâ€™Ăªtre que secouage de saucisses, et en Ă©motion ce qui aurait pu ne demeurer que performance. En somme, malgrĂ© ou grĂ¢ce aux clichĂ©s, ça groove et ça secoue. Respect.

C’est dire si on est fier d’accueillir tantôt Hervé Désarbre en personne à Saint-André de l’Europe, en compagnie de l’incroyable Julien Bret, titulaire de Saint-Ambroise et compositeur pétillant. Rendez-vous, donc, le 12 mai, pour vérifier si cette notule était un exercice de vile flatterie, de publicité galvaudant la notion de critique… ou un vrai avertissement prévenant les amateurs de belle musique qu’il faut assssolument save the date.














