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Le blog de Bertrand Ferrier, page 262

Mikołaj Zieleήski, « Rosarium Virginis Mariae », La Tempesta, Divox

C’est l’un des stéréotypes les moins faux du monde : les Polonais adorent Marie. En témoigne la publication, chez Divox, d’un disque explorant le répertoire marial (ou assimilé) d’un compositeur polonais peu connu, ayant vécu dans la seconde moitié du seizième siècle.
Bien sĂ»r, ce disque publiĂ© en 2018 mais enregistrĂ© en 2014, Rosarium Virginis Mariæ par La Tempesta dirigĂ©e par Jakub Burzyήski, est un fake. Osons mĂªme le qualifier, vu le contexte, de pieux mensonge. En effet, MikoÅ‚aj ZielĂ©nski n’a jamais Ă©crit un rosaire pour la Vierge Marie. Jamais. Dans une notice assez dĂ©taillĂ©e, Jakub Burzyήski, le maĂ®tre d’œuvre fier d’Ăªtre stylĂ© comme un Cameron Carpenter, dĂ©voile avec un aplomb intĂ©ressant les mille et une astuces environ qu’il a dĂ©ployĂ©es pour former ce programme d’une heure, articulĂ© selon trois des quatre mystères (joyeux, douloureux et glorieux). Parmi ces stratĂ©gies, citons-en treize – oui, treize. Pourquoi ne se laisserait-on fasciner que par les chiffres ronds, bon sang ?

  • Le choix d’une vingtaine de pièces parmi les 123 contenues dans les deux recueils parus Ă  Venise en 1611 ;
  • la juxtaposition de pièces en fonction des similitudes de tonalité ;
  • la transposition Ă  la quinte ou Ă  la quarte juste ;
  • l’association, en fonction des textes, de pièces en rĂ©alitĂ© dispersĂ©es, afin d’imaginer un oratorio avant mĂªme l’apparition du genre ;
  • le tri par l’instrumentation visant Ă  donner une cohĂ©rence Ă  chaque section (par ex., pour les mystères douloureux, choix d’œuvres privilĂ©giant les voix, les cornets et les saqueboutes) ;
  • la retitulation Ă©vocatrice (la superbe « fantaisie en 2 », plage 8, est ainsi liĂ©e, assez arbitrairement semble-t-il, au couronnement d’épines) ;
  • la réécriture de sections pour coller Ă  logique liturgique (dans l’hymne finale, ajout de deux versets sur la mĂªme mĂ©lodie que le premier, seul rĂ©ellement Ă©crit par le compositeur, en modifiant notamment l’instrumentarium mais-pas-que) ;
  • l’ajout de ritournelles entre certains versets ;
  • les choix d’instrumentarium, faute d’indications prĂ©cises (cornets, violons, gambes, saqueboutes, dulcianes et distribution de la basse continue) ;
  • les options de chanteurs (falsettistes et tĂ©nors aigus pour les parties supĂ©rieures, baryton pour la partie dite « tĂ©nor ») ;
  • l’alternance des modules (par ex. a capella puis chÅ“ur avec soliste vocal et instruments) afin de rĂ©aliser une « partition [globale] plus logique et transparente, ce qui enrichit le son et la couleur de cette musique » ;
  • la diversification des rĂ©partitions pour les motets Ă  quatre et cinq voix (solo / luth et orgue de chÅ“ur, soliste et instruments, tutti et instruments) ;
  • la « dĂ©construction » de la composition d’un verset pour ne laisser que deux chanteurs, orgue et luth, pour « recrĂ©er une pratique du compositeur » qui, au sein d’un groupe de monodies choisissait d’embellir telle ou telle.


Ces stratĂ©gies rĂ©pondent Ă  un triple dĂ©sir : reconstitution d’une Å“uvre sur laquelle toutes les prĂ©cisions ne sont pas apportĂ©es ; lisibilitĂ© de ladite reconstitution (cohĂ©rence du projet, variĂ©tĂ© des formes) ; respect d’une certaine tradition musicologique. Nous laisserons les spĂ©cialistes s’offusquer de ces manipulations, courantes mais rarement justifiĂ©es avec un tel soin, ou de l’utilisation d’un tableau du dix-neuvième siècle en couverture – la relative pauvretĂ© iconographique, incluant la reprise de mĂªmes photos dans le livret et sur sa dernière page montrant clairement que le projet est plus pensĂ© musicalement que picturalement ! L’idĂ©e d’un florilège organisĂ©, complĂ©mentaire du dĂ©sir documentaire d’intĂ©grale portĂ©e chez Dux par StanisÅ‚aw GaÅ‚oήski il y a quelques annĂ©es, paraĂ®t tout Ă  fait pertinente pour diffuser une musique qui, toute envoĂ»tante qu’elle fĂ»t, avait d’abord une portĂ©e fonctionnelle et n’était pas Ă©crite pour une Ă©coute continue.
Aussi les Ă©ventuelles critiques d’experts nous paraissent-elles, ici, aussi peu impactantes que les pseudo contrĂ´les antidopage visant les cyclistes professionnels (du dopage), dans la mesure oĂ¹ le rĂ©sultat, dĂ»ment motivĂ© par le chef, est doublement convaincant. D’une part, la musique de MikoÅ‚aj Zieleήski tĂ©moigne d’une sĂ»retĂ© d’écriture qui dĂ©passe le mĂ©tier mĂ©dian des compositeurs de la Renaissance, Ă  travers un spectre de musiques très large (instrumentale, vocale ou les deux ; en petit ou gros effectif) que met en lumière l’unicitĂ© thĂ©matique. D’autre part, parce que l’interprĂ©tation de La Tempesta et des solistes donne Ă  entendre un engagement sĂ©duisant tant des instrumentistes que des chanteurs, ingrĂ©dient indispensable pour rendre l’énergie de certaines pièces… d’autant que, malgrĂ© les efforts de Joanna Popowicz et Antoni GrzymaÅ‚a, l’acoustique de l’église rĂ©formĂ©e de Varsovie, trop gĂ©nĂ©reuse en rĂ©verbĂ©ration Ă  notre goĂ»t, rend souvent indistincte la profusion des tutti.
En conclusion, la beautĂ© de cette musique et l’interprĂ©tation attentive (magnifique « Assumpta es Maria » Ă  huit, plage 15, par ex.) valident le travail de La Tempesta et mĂ©ritent de dissiper le mythe qui associe la musique du seizième siècle Ă  l’ennui. Contrairement au topos citĂ© en ouverture de cette notule, ce stĂ©rĂ©otype n’est pas toujours injustifiĂ© mais, souvent, si ; et cette musique polonaise du seizième siècle, reconstituĂ©e avec soin et respect pour nos petites esgourdes contemporaines, le prouve avec force.

2 ou 3 personnes, selon la police


J’y Ă©tais, je peux tĂ©moigner : il n’y avait personne, Ă  la manif, comme en tĂ©moigne cette photo du cortège en train de se former, une heure et demie avant le dĂ©part effectif. En revanche, c’est vrai et pardon, il y a eu des heurts (des coups de Soleil, au moins). L’ambiance Ă©tait dĂ©lĂ©tère, et tout le monde disait : « Au fond, le Pharaon Ier de la PensĂ©e Complexe a raison, oh oui, tellement raison. »
Pour inciter les autres Ă  reconnaĂ®tre la dĂ©faite des Français devant la puissance du Banquier SuprĂªme, le Snam-Cgt a jouĂ© des airs tristes qui ont incitĂ© les gens Ă  pleurer et Ă  se frapper entre manifestants, parce que nous n’avions rien Ă  foutre dans la rue, mĂªme si nous Ă©tions un ou deux, Ă  la rigueur, selon le « cabinet d’experts financĂ© par Le Figaro », journal dont l’objectivitĂ© de lèche-cul est l’honneur de la presse française. Ainsi que le stipule
le Barnabooth du richissime Valéry Larbaud,

« Ah ! il faut que ces bruits et que ce mouvement
Entrent dans mes poèmes et disent
Pour moi ma vie indicible, ma vie
D’enfant qui ne veut rien savoir, sinon
Espérer éternellement des choses vagues. »


C’est donc tout Ă  fait par hasard si j’ai croisĂ© tel ou tel avec mon T-shirt customisĂ©. Voyons. Par hasard, on vous dit. Fi.

Jean Muller, « Les variations Goldberg », le disque, Hänssler


Après avoir ouĂ¯ les Variations Goldberg en concert sous les doigts enthousiasmants de Jean Muller, après avoir reçu confirmation par StĂ©phane Blet des admirables qualitĂ©s de l’interprète dans tous les rĂ©pertoires pianistiques (y compris dans les Å“uvres pas piquĂ©es des hannetons dudit StĂ©phane Blet !), est-il raisonnable d’écouter le disque sur lequel l’artiste a prĂ©alablement gravĂ© les trente-deux pièces entendues en live ? On connaĂ®t les deux risques majeurs : dĂ©ception pour l’auditeur, rĂ©pĂ©tition pour le critique. Par chance, dès les premières notes, fin du suspense pour le risque numĂ©ro un : pas de dĂ©ception en vue. Fin dĂ©cembre 2015, lors des trois jours d’enregistrement sous les micros de Marco Battistella, la patte Muller Ă©tait dĂ©jĂ  lĂ .
En effet, d’emblĂ©e, avec cette aria ultralente, le pianiste laisse chacun s’imprĂ©gner du thème qui, de façon plus ou moins reconnaissable, va irriguer ces cinquante minutes de musique. Les variations suivantes et l’aria finale, au tempo tout aussi modĂ©rĂ©, confirmeront, en revanche, le risque de rĂ©pĂ©tition pour le critique. C’est un risque paradoxal puisque l’artiste, au contraire, choisit avec pertinence d’allĂ©ger la partition des reprises les plus fastidieuses – la basse ressassĂ©e Ă©tant un Ă©lĂ©ment lui-mĂªme assez rĂ©pĂ©titif ; mais c’est un risque dont il faut bien assumer les consĂ©quences.


HĂ©las, donc, nous nous rĂ©pĂ©terons. Ă€ cause d’un enregistrement sĂ©duisant Ă  tout point d’audition, nous voilĂ  derechef contraint de pointer la clartĂ© du discours qui anime cet « art de la variation » – par complĂ©ment Ă  l’« art de la fugue », ce que Gilles Cantagrel appelle « les arts du variĂ© et du variable », dans J.-S. (sic) Bach : l’œuvre instrumentale (Buchet-Chastel, 2017, p. 249… et non 155 comme l’annonce l’index). Nous sommes obligĂ© de rĂ©itĂ©rer notre rengaine admirative sur, entre autres,

  • le sens du swing (variation 7) ;
  • la rigueur de cette force qui va sans barguigner (8, 10) ;
  • la lĂ©gèretĂ© (9) de ces doigts qui coulent (11) avec dĂ©licatesse (13) ;
  • l’art convaincant de retenir l’énoncĂ© du thème (mettant par ex. en valeur la bizarre sĂ©quence enchaĂ®nant D7/F# sur Fm dans 25) ;
  • la particularitĂ© d’avoir des balles de ping-pong montĂ©es sur ressort Ă  la place des saucisses terminant les mains des hommes ordinaires (17) ;
  • le souci de moduler l’Ă©nergie quand reprise il y a (attĂ©nuation dans 12) ;
  • la capacitĂ© Ă  dessiner la polyphonie mĂªme dans le brouhaha des notes virtuoses (14) ;
  • la manière de faire chanter les moments d’apaisement (15) ;
  • le sens du toucher (jeu sur les liaisons et les dĂ©tachĂ©s dans 19) ;
  • le plaisir de la virtuositĂ© rigoureuse (20, 27 par ex.), de l’ironie et des contrastes, grĂ¢ce Ă  un judicieux temps d’enchaĂ®nements des pistes audio, et… Bon, ça ira pour cette fois.

Des critiques par-delĂ  les brava ? Et pourquoi pas ? MĂªme si on aimerait dĂ©noncer, effarouchĂ© comme une Vierge voyant ses reproductions dans une rue de Lourdes, l’absence lĂ©gère d’ornement sur la mesure 20 de la première aria, car ce serait sans doute hyperclasse, on prĂ©fère admettre que, parfois, mĂªme si l’on a conscience du renoncement Ă  la facilitĂ© que constitueraient de plus nets contrastes d’intensitĂ©, on frĂ©tillerait si davantage de nuances coloraient des monolithes (22, 27), quelque solides et bien amenĂ©s fussent-ils. Autre exemple : n’aurait-on pu envisager un complĂ©ment de programme, la version Muller pesant 49’20, ce qui laissait la place pour quelque autre gourmandise susceptible d’agrĂ©menter le disque…
Toutefois, en l’état, cette version pour piano, concise et maîtrisée, nous paraît mériter les applaudissements les plus sonores et pour l’artiste, et pour cette réalisation pensée sur le fond (choix des reprises jouées), sur la forme (choix du piano) et sur le rendu (choix des techniques de prise de son). Une belle ouvrage.

L’Ă¢ge du capitaine


Tu sais que t’es vieux si, Ă  l’Ă©poque oĂ¹ on t’a offert ta clarinette, c’Ă©tait pas bizarre d’avoir un tĂ©lĂ©phone Ă  sept chiffres.

On dirait que ça r’semble au bonheur


On dirait, hein.

Le maître de Vincennes


Le bottin s’Ă©loigne, mais le beau temps approche. Presque. En tout cas, l’Ăªtre prĂ©fĂ©rĂ© de tout Vincennes recommence ses rondes. Youpi.

Craquons une allumette

Photo : d’après Damien Ferrier.

– Photographier, c’est empaqueter une scène dans la bouteille vide d’un appareil, et craquer une allumette pour la remplir de lumière.
– Docteur ? Oui, c’est ça, bonjour, ça va, bon dimanche, tout ça, on s’en fout. Je crois que l’on vous a dĂ©nichĂ© un bon client.

En route vers Chartres

Quand tu tournes les pages (deux) d’une jeune rganiss que son prof a convaincu d’enregistrer une dĂ©mo pour Chartres et que, connaissant ta rĂ©putation de pire assistant du monde Ă  la console, l’insolente gamine commence son brief par : « Alors, vous allez voir, c’est pas compliquĂ©. » Bien.

En attendant Julien Bret et HervĂ© DĂ©sarbre…

Fix Grandjean par Rozenn Douerin (photo et vidéo live).

… c’est François-Xavier dit « Fix » Grandjean qui Ă©tait aux manettes, ce 8 avril. Le titulaire de la plus importante paroisse de Wallonie, Sainte-Julienne de Namur, fracassait sa grande carcasse contre les rĂ©cifs parisiens de Saint-AndrĂ© de l’Europe, Ă  l’occasion d’un rĂ©cital vespĂ©ral associant notamment BĂ©dard Ă  Franck et Decerf Ă  Bach en passant par exemple par les variations de Dandrieu sur le thème pascal.

Fix Grandjean : florilège avec alliance (extrait). Photo : Rozenn Douerin.

Bien sĂ»r, les fans du bĂ»cheron des Ardennes prĂ©fèrent la photo ci-dessous. Et nous, mĂªme si on est plus intĂ©ressĂ© par son talent que par son collier poilu de mec qui fricote avec les sangliers, on est fier d’apprendre aux admirateurs de tout sexe que l’homme sera derechef des nĂ´tres en octobre pour un programme fièrement propulsĂ© sous le titre « Florilège des plus grands succès de l’orgue » ou environ. Vues la dextĂ©ritĂ© et la musicalitĂ© du zozo, vivement que et youpi.

Fix Grandjean par Rozenn Douerin

 

Édith Butler et Robert Charlebois, ThĂ©Ă¢tre de Poissy, 11 avril 2018

La scène avant la bataille. Y a un peu d’rangement Ă  faire, mais bon.

N’est-il bon bec que de QuĂ©bec, comme s’en agaçait Anne Sylvestre en interpelant Pauline Julien ? Ce serait oublier qu’il en plut aussi d’Acadie, dont la reprĂ©sentante qui, ici, plut le plus (en partie grĂ¢ce Ă  Marie-Paule Belle, ainsi qu’elle le rappelle), demeure Édith Butler. Ce 11 avril, elle Ă©tait rĂ©unie avec Robert Charlebois au thĂ©Ă¢tre de  Poissy.
En prĂ©sence de complices de l’artiste comme Catherine Lara et Lise Aubut (pourtant annoncĂ©e enterrĂ©e au dĂ©tour d’un lapsus), le concert s’ouvre donc par une première partie d’une heure assurĂ©e par Édith Butler, plus connue pour son Ă©nergie dĂ©bordante, appuyĂ©e sur sa passion pour le folklore, que pour l’ensemble de son rĂ©pertoire chansonnier. Ce jour-lĂ , elle est annoncĂ©e en formation trio, avec Javier Asencio, un pianiste argentin, et la violoniste AndrĂ©e-Anne Tremblay dont le nom, contrairement Ă  ceux de maints fouteboleurs français, ne nĂ©cessite pas de prĂ©cision quant Ă  la provenance. Cette formule resserrĂ©e est hĂ©las trahie par une bande-son remplaçant la section rythmique. Reconnaissons-le, ici comme pour Michèle Bernard, jadis, au Forum Saint-Germain : quelque admirateur de la chanteuse que nous soyons, payer pour entendre de la musique partiellement en conserve nous hĂ©risse – autant comme musicien syndicaliste que comme spectateur. On nous dira : manque de moyens. Je rĂ©pondrai : avec un piano, un violon et une chanteuse pouvant guitariser, y avait de quoi rĂ©arranger quelques tunes, mĂªme sans beaucoup de thune, non ? D’autant que chaque utilisation de ce stratagème, rendant superflu et inaudible le piano, suscite ce soir-lĂ  de tristes dĂ©calages entre le mp3 et le chant. Les trois tubes remixĂ©s par Catherine Lara, « Marie Caissie », « À la claire fontaine » et « Dans les prisons de Nantes » en souffriront ; le bis indispensable, « Paquetville », sera de justesse sauvĂ© par les indications orales d’AndrĂ©e-Anne Tremblay alors que l’on se dirigeait de nouveau vers la cata.

Édith Butler et Andrée-Anne Tremblay. Photo : Bertrand Ferrier.

Pour autant, fut-ce un mauvais concert ? Certes non, et pour trois raisons, en sus de notre fanitude.
Première raison, le rĂ©pertoire est choisi pour plaire puisque, hormis une chanson d’amour, le reste ressortit du folklore Ă©nergisĂ© qui fit le succès, mĂ©ritĂ©, de l’« ethnologue et interprète », ainsi qu’elle se dĂ©finissait sur Madame Butterfly (Kappa, 2003). Deuxième raison, la violoniste, rock mais prĂ©cise Ă  souhait, apporte un geyser de pĂ©tillements qui colle parfaitement au concept de party, Ă  la fois chĂ©ri et honni par la chanteuse pour avoir, parfois, Ă©touffĂ© ses autres facettes. Troisième raison, l’artiste continue d’irradier comme un voyageur immobile. VĂªtue avec soin, elle a du souffle, de la voix, du mĂ©tier, de l’aisance scĂ©nique (poupĂ©e comprise) et cette distance lĂ©gèrement ironique qui lui va comme une chapka.

Édith Butler. Photo : Bertrand Ferrier.

Ainsi, Ă  soixante-seize ans, deux cancers au compteur et un tĂ©ton en moins, la squaw Édith Butler continue dâ€™Ăªtre une exceptionnelle passeuse de chansons antiques et une formidable distributrice d’énergie souriante, que l’on a hĂ¢te de rĂ©entendre… dĂ©barrassĂ©e de ces bĂ©quilles consternantes que sont des arrangements lourdauds et l’utilisation d’une bande-son. Pour preuve, si besoin Ă©tait, « Le grain de mil » en solo Ă©tait Ă  tomber. Avouons-le, c’est cette simplicitĂ©, cette pulsation, cette profondeur qui nous Ă©meuvent encore et toujours, quand le talent, la singularitĂ© de la dĂ©marche et le savoir-faire s’extraient donc nous extraient de la contingence.

Photo : Bertrand Ferrier

Après demi-heure d’entracte, s’avançait Robert Charlebois, un jeunot au moins au regard de la légende précédente (soixante-quatorze ans, lui, mais quarante et un ans de mariage, ce qui ne se voit guère). Comme à chaque fois que nous l’avons vu, le Montréalais propose un récital de haute volée, appuyé sur une batterie, un contrebassiste-bassiste, un claviériste-pianiste et, curieusement, deux guitaristes – le musicien à jardin semble, pardon pour lui, superflu. L’ouverture, plate, sur « La complainte du phoque en Alaska » pourrait décevoir si l’artiste omettait de s’en expliquer, ce qui la rend formidable : à force que des dames bien mises regrettent qu’il ne chante pas cette chanson (celle qu’elles préfèrent, « et de très, très loin », parmi les trois cents qu’il a écrites), il a décidé de faire tomber de la ouate de phoque dans leurs oreilles… comme s’il avait écrit le tube de Michel Rivard. La suite sera de ce tonneau : qualité de l’interprétation, variété du répertoire, énergie du rockeur et, pour pimenter le tout, entre les chansons, minisketchs toujours percutants et bienvenus.

Photo : Bertrand Ferrier

Bien sĂ»r, comme pour Édith Butler, on a mauvaise conscience d’aller Ă  la fois applaudir un chanteur et rendre visite Ă  un monument, fĂ»t-il fort bien conservĂ©. Vient-on saluer un excellent compositeur-interprète, vivant et potentiellement crĂ©atif, ou, comme ces consternants gogos payant des centaines d’euros pour s’ennuyer devant la momie aznavourienne, profiter de ses chansons tant-qu’il-est-vivant ? Oui, nous venons entendre l’artiste en espĂ©rant dĂ©couvrir de nouvelles idĂ©es stimulantes ; mais pourquoi le nier, niais ? Il y a, assurĂ©ment, un fort relent musĂ©al devant l’alignement d’autant de tubes formidables : les Ă©mouvants « Ordinaire » et « J’veux d’l’amour », l’obligĂ© « Je reviendrai Ă  MontrĂ©al », son pendant Ă  huit temps « QuĂ©bec », l’ironique « Conception »,  le psychĂ©dĂ©lique « Lindberg » qui Ă©choĂ¯se, et pourquoi pĂ´, l’higelinien « Paris – New York », le basiquement hyperpĂªchu « J’t’aime comme un fou » repris avec une fougue communicative hier soir, etc. Dès lors, dans une set-list hyper efficace, rares sont les raretĂ©s. Pour autant, elles existent ! Citons « Les ondes », extrait de Doux sauvage (2003, La Tribu / Universal), le joyeusement archaĂ¯sant « Les talons hauts », l’inattendue mise en musique de la scie dite de saint Augustin « le Berbère » (« Je ne suis pas loin, juste passĂ© de l’autre cĂ´té », pfff) et l’inĂ©dit « Des livres et moi », collant des titres de romans pour en faire de la musique (« évidemment, pour ceux qui ne savent pas lire, ça va paraĂ®tre long », stipule astucieusement le cultivĂ© cultivateur).

Robert le rockeur. Photo : Bertrand Ferrier.

SĂ»r de son fait, portĂ© par un rĂ©pertoire en bĂ©ton rose fort soyeux, et poussĂ© par une Ă©nergie Ă  dĂ©corner Anne Sinclair, cĂ©lèbre reine des cocus, l’entertainer fait la job (oui, la job car, « chez nous, pour les anglicismes, le fĂ©minin l’emporte sur le masculin ; de toute façon, l’égalitĂ© des sexes marchera jamais, y en a pas deux de la mĂªme longueur »). MalgrĂ© des soli un brin systĂ©matiques du guitariste au chapeau, on apprĂ©cie le savoir-faire du Robert Ă  l’abondante chevelure frisottĂ©e, sa vitalitĂ©, la qualitĂ© de son contrebassiste, la variĂ©tĂ© du spectacle et la subtilitĂ© des sorties de scène inversĂ©es (d’abord accompagnateurs puis vedette, et inverse après le bis : c’est du dĂ©tail, et c’est d’autant plus efficace). Bref, une fois de plus, mĂªme si l’artiste avoue tourner pour le pognon « depuis quinze ans » (sortie de son dernier disque d’inĂ©dits), fans et nombreux vieux spectateurs venus pour la première fois le plodir sortent bluffĂ©s par une performance Ă©bouriffante. Quant Ă  nous, en prime, nous ajoutons, snob, un conseil pour nos lecteurs : ne pas aller voir de concerts de chansons rock dans le thĂ©Ă¢tre de Poissy. En effet, du milieu du balcon, on subit une sonorisation gravement inadaptĂ©e, donnant l’impression Ă  la fois que ça envoie du gros son mais que les baffles sont immensĂ©ment loin – regret technique qui n’altère qu’à la marge le plaisir procurĂ© par cette soirĂ©e inattendue et joliment troussĂ©e. C’est dire si les artistes furent bons !

Après le show. Toujours du rangement en perspective, mais bref. Photo : Bertrand Ferrier.

La rĂ©ponse d’Édith Butler

Cher Bertrand !
Un gros merci pour les commentaires sur le spectacle d’hier, très constructifs et instructifs. J’en prends grandes notes, car je suis d’accord(s) avec tout! Il me manquait 3 musiciens (question de budget ), pas subventionnĂ©e. Je le serais si j’Ă©tais parmi les ÉMERGENTS! HĂ©las il y a longtemps que j’ai passĂ© par lĂ ! Merci d’avoir pris le temps de venir nous Ă©couter avec autant d’attention. J’apprĂ©cie.
Toute mon amitié,
Édith.