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Le blog de Bertrand Ferrier, page 262

2 ou 3 personnes, selon la police


J’y Ă©tais, je peux tĂ©moigner : il n’y avait personne, Ă  la manif, comme en tĂ©moigne cette photo du cortège en train de se former, une heure et demie avant le dĂ©part effectif. En revanche, c’est vrai et pardon, il y a eu des heurts (des coups de Soleil, au moins). L’ambiance Ă©tait dĂ©lĂ©tère, et tout le monde disait : « Au fond, le Pharaon Ier de la PensĂ©e Complexe a raison, oh oui, tellement raison. »
Pour inciter les autres Ă  reconnaĂ®tre la dĂ©faite des Français devant la puissance du Banquier SuprĂªme, le Snam-Cgt a jouĂ© des airs tristes qui ont incitĂ© les gens Ă  pleurer et Ă  se frapper entre manifestants, parce que nous n’avions rien Ă  foutre dans la rue, mĂªme si nous Ă©tions un ou deux, Ă  la rigueur, selon le « cabinet d’experts financĂ© par Le Figaro », journal dont l’objectivitĂ© de lèche-cul est l’honneur de la presse française. Ainsi que le stipule
le Barnabooth du richissime Valéry Larbaud,

« Ah ! il faut que ces bruits et que ce mouvement
Entrent dans mes poèmes et disent
Pour moi ma vie indicible, ma vie
D’enfant qui ne veut rien savoir, sinon
Espérer éternellement des choses vagues. »


C’est donc tout Ă  fait par hasard si j’ai croisĂ© tel ou tel avec mon T-shirt customisĂ©. Voyons. Par hasard, on vous dit. Fi.

Jean Muller, « Les variations Goldberg », le disque, Hänssler


Après avoir ouĂ¯ les Variations Goldberg en concert sous les doigts enthousiasmants de Jean Muller, après avoir reçu confirmation par StĂ©phane Blet des admirables qualitĂ©s de l’interprète dans tous les rĂ©pertoires pianistiques (y compris dans les Å“uvres pas piquĂ©es des hannetons dudit StĂ©phane Blet !), est-il raisonnable d’écouter le disque sur lequel l’artiste a prĂ©alablement gravĂ© les trente-deux pièces entendues en live ? On connaĂ®t les deux risques majeurs : dĂ©ception pour l’auditeur, rĂ©pĂ©tition pour le critique. Par chance, dès les premières notes, fin du suspense pour le risque numĂ©ro un : pas de dĂ©ception en vue. Fin dĂ©cembre 2015, lors des trois jours d’enregistrement sous les micros de Marco Battistella, la patte Muller Ă©tait dĂ©jĂ  lĂ .
En effet, d’emblĂ©e, avec cette aria ultralente, le pianiste laisse chacun s’imprĂ©gner du thème qui, de façon plus ou moins reconnaissable, va irriguer ces cinquante minutes de musique. Les variations suivantes et l’aria finale, au tempo tout aussi modĂ©rĂ©, confirmeront, en revanche, le risque de rĂ©pĂ©tition pour le critique. C’est un risque paradoxal puisque l’artiste, au contraire, choisit avec pertinence d’allĂ©ger la partition des reprises les plus fastidieuses – la basse ressassĂ©e Ă©tant un Ă©lĂ©ment lui-mĂªme assez rĂ©pĂ©titif ; mais c’est un risque dont il faut bien assumer les consĂ©quences.


HĂ©las, donc, nous nous rĂ©pĂ©terons. Ă€ cause d’un enregistrement sĂ©duisant Ă  tout point d’audition, nous voilĂ  derechef contraint de pointer la clartĂ© du discours qui anime cet « art de la variation » – par complĂ©ment Ă  l’« art de la fugue », ce que Gilles Cantagrel appelle « les arts du variĂ© et du variable », dans J.-S. (sic) Bach : l’œuvre instrumentale (Buchet-Chastel, 2017, p. 249… et non 155 comme l’annonce l’index). Nous sommes obligĂ© de rĂ©itĂ©rer notre rengaine admirative sur, entre autres,

  • le sens du swing (variation 7) ;
  • la rigueur de cette force qui va sans barguigner (8, 10) ;
  • la lĂ©gèretĂ© (9) de ces doigts qui coulent (11) avec dĂ©licatesse (13) ;
  • l’art convaincant de retenir l’énoncĂ© du thème (mettant par ex. en valeur la bizarre sĂ©quence enchaĂ®nant D7/F# sur Fm dans 25) ;
  • la particularitĂ© d’avoir des balles de ping-pong montĂ©es sur ressort Ă  la place des saucisses terminant les mains des hommes ordinaires (17) ;
  • le souci de moduler l’Ă©nergie quand reprise il y a (attĂ©nuation dans 12) ;
  • la capacitĂ© Ă  dessiner la polyphonie mĂªme dans le brouhaha des notes virtuoses (14) ;
  • la manière de faire chanter les moments d’apaisement (15) ;
  • le sens du toucher (jeu sur les liaisons et les dĂ©tachĂ©s dans 19) ;
  • le plaisir de la virtuositĂ© rigoureuse (20, 27 par ex.), de l’ironie et des contrastes, grĂ¢ce Ă  un judicieux temps d’enchaĂ®nements des pistes audio, et… Bon, ça ira pour cette fois.

Des critiques par-delĂ  les brava ? Et pourquoi pas ? MĂªme si on aimerait dĂ©noncer, effarouchĂ© comme une Vierge voyant ses reproductions dans une rue de Lourdes, l’absence lĂ©gère d’ornement sur la mesure 20 de la première aria, car ce serait sans doute hyperclasse, on prĂ©fère admettre que, parfois, mĂªme si l’on a conscience du renoncement Ă  la facilitĂ© que constitueraient de plus nets contrastes d’intensitĂ©, on frĂ©tillerait si davantage de nuances coloraient des monolithes (22, 27), quelque solides et bien amenĂ©s fussent-ils. Autre exemple : n’aurait-on pu envisager un complĂ©ment de programme, la version Muller pesant 49’20, ce qui laissait la place pour quelque autre gourmandise susceptible d’agrĂ©menter le disque…
Toutefois, en l’état, cette version pour piano, concise et maîtrisée, nous paraît mériter les applaudissements les plus sonores et pour l’artiste, et pour cette réalisation pensée sur le fond (choix des reprises jouées), sur la forme (choix du piano) et sur le rendu (choix des techniques de prise de son). Une belle ouvrage.

L’Ă¢ge du capitaine


Tu sais que t’es vieux si, Ă  l’Ă©poque oĂ¹ on t’a offert ta clarinette, c’Ă©tait pas bizarre d’avoir un tĂ©lĂ©phone Ă  sept chiffres.

On dirait que ça r’semble au bonheur


On dirait, hein.

Le maître de Vincennes


Le bottin s’Ă©loigne, mais le beau temps approche. Presque. En tout cas, l’Ăªtre prĂ©fĂ©rĂ© de tout Vincennes recommence ses rondes. Youpi.

Craquons une allumette

Photo : d’après Damien Ferrier.

– Photographier, c’est empaqueter une scène dans la bouteille vide d’un appareil, et craquer une allumette pour la remplir de lumière.
– Docteur ? Oui, c’est ça, bonjour, ça va, bon dimanche, tout ça, on s’en fout. Je crois que l’on vous a dĂ©nichĂ© un bon client.

En route vers Chartres

Quand tu tournes les pages (deux) d’une jeune rganiss que son prof a convaincu d’enregistrer une dĂ©mo pour Chartres et que, connaissant ta rĂ©putation de pire assistant du monde Ă  la console, l’insolente gamine commence son brief par : « Alors, vous allez voir, c’est pas compliquĂ©. » Bien.

En attendant Julien Bret et HervĂ© DĂ©sarbre…

Fix Grandjean par Rozenn Douerin (photo et vidéo live).

… c’est François-Xavier dit « Fix » Grandjean qui Ă©tait aux manettes, ce 8 avril. Le titulaire de la plus importante paroisse de Wallonie, Sainte-Julienne de Namur, fracassait sa grande carcasse contre les rĂ©cifs parisiens de Saint-AndrĂ© de l’Europe, Ă  l’occasion d’un rĂ©cital vespĂ©ral associant notamment BĂ©dard Ă  Franck et Decerf Ă  Bach en passant par exemple par les variations de Dandrieu sur le thème pascal.

Fix Grandjean : florilège avec alliance (extrait). Photo : Rozenn Douerin.

Bien sĂ»r, les fans du bĂ»cheron des Ardennes prĂ©fèrent la photo ci-dessous. Et nous, mĂªme si on est plus intĂ©ressĂ© par son talent que par son collier poilu de mec qui fricote avec les sangliers, on est fier d’apprendre aux admirateurs de tout sexe que l’homme sera derechef des nĂ´tres en octobre pour un programme fièrement propulsĂ© sous le titre « Florilège des plus grands succès de l’orgue » ou environ. Vues la dextĂ©ritĂ© et la musicalitĂ© du zozo, vivement que et youpi.

Fix Grandjean par Rozenn Douerin

 

Édith Butler et Robert Charlebois, ThĂ©Ă¢tre de Poissy, 11 avril 2018

La scène avant la bataille. Y a un peu d’rangement Ă  faire, mais bon.

N’est-il bon bec que de QuĂ©bec, comme s’en agaçait Anne Sylvestre en interpelant Pauline Julien ? Ce serait oublier qu’il en plut aussi d’Acadie, dont la reprĂ©sentante qui, ici, plut le plus (en partie grĂ¢ce Ă  Marie-Paule Belle, ainsi qu’elle le rappelle), demeure Édith Butler. Ce 11 avril, elle Ă©tait rĂ©unie avec Robert Charlebois au thĂ©Ă¢tre de  Poissy.
En prĂ©sence de complices de l’artiste comme Catherine Lara et Lise Aubut (pourtant annoncĂ©e enterrĂ©e au dĂ©tour d’un lapsus), le concert s’ouvre donc par une première partie d’une heure assurĂ©e par Édith Butler, plus connue pour son Ă©nergie dĂ©bordante, appuyĂ©e sur sa passion pour le folklore, que pour l’ensemble de son rĂ©pertoire chansonnier. Ce jour-lĂ , elle est annoncĂ©e en formation trio, avec Javier Asencio, un pianiste argentin, et la violoniste AndrĂ©e-Anne Tremblay dont le nom, contrairement Ă  ceux de maints fouteboleurs français, ne nĂ©cessite pas de prĂ©cision quant Ă  la provenance. Cette formule resserrĂ©e est hĂ©las trahie par une bande-son remplaçant la section rythmique. Reconnaissons-le, ici comme pour Michèle Bernard, jadis, au Forum Saint-Germain : quelque admirateur de la chanteuse que nous soyons, payer pour entendre de la musique partiellement en conserve nous hĂ©risse – autant comme musicien syndicaliste que comme spectateur. On nous dira : manque de moyens. Je rĂ©pondrai : avec un piano, un violon et une chanteuse pouvant guitariser, y avait de quoi rĂ©arranger quelques tunes, mĂªme sans beaucoup de thune, non ? D’autant que chaque utilisation de ce stratagème, rendant superflu et inaudible le piano, suscite ce soir-lĂ  de tristes dĂ©calages entre le mp3 et le chant. Les trois tubes remixĂ©s par Catherine Lara, « Marie Caissie », « À la claire fontaine » et « Dans les prisons de Nantes » en souffriront ; le bis indispensable, « Paquetville », sera de justesse sauvĂ© par les indications orales d’AndrĂ©e-Anne Tremblay alors que l’on se dirigeait de nouveau vers la cata.

Édith Butler et Andrée-Anne Tremblay. Photo : Bertrand Ferrier.

Pour autant, fut-ce un mauvais concert ? Certes non, et pour trois raisons, en sus de notre fanitude.
Première raison, le rĂ©pertoire est choisi pour plaire puisque, hormis une chanson d’amour, le reste ressortit du folklore Ă©nergisĂ© qui fit le succès, mĂ©ritĂ©, de l’« ethnologue et interprète », ainsi qu’elle se dĂ©finissait sur Madame Butterfly (Kappa, 2003). Deuxième raison, la violoniste, rock mais prĂ©cise Ă  souhait, apporte un geyser de pĂ©tillements qui colle parfaitement au concept de party, Ă  la fois chĂ©ri et honni par la chanteuse pour avoir, parfois, Ă©touffĂ© ses autres facettes. Troisième raison, l’artiste continue d’irradier comme un voyageur immobile. VĂªtue avec soin, elle a du souffle, de la voix, du mĂ©tier, de l’aisance scĂ©nique (poupĂ©e comprise) et cette distance lĂ©gèrement ironique qui lui va comme une chapka.

Édith Butler. Photo : Bertrand Ferrier.

Ainsi, Ă  soixante-seize ans, deux cancers au compteur et un tĂ©ton en moins, la squaw Édith Butler continue dâ€™Ăªtre une exceptionnelle passeuse de chansons antiques et une formidable distributrice d’énergie souriante, que l’on a hĂ¢te de rĂ©entendre… dĂ©barrassĂ©e de ces bĂ©quilles consternantes que sont des arrangements lourdauds et l’utilisation d’une bande-son. Pour preuve, si besoin Ă©tait, « Le grain de mil » en solo Ă©tait Ă  tomber. Avouons-le, c’est cette simplicitĂ©, cette pulsation, cette profondeur qui nous Ă©meuvent encore et toujours, quand le talent, la singularitĂ© de la dĂ©marche et le savoir-faire s’extraient donc nous extraient de la contingence.

Photo : Bertrand Ferrier

Après demi-heure d’entracte, s’avançait Robert Charlebois, un jeunot au moins au regard de la légende précédente (soixante-quatorze ans, lui, mais quarante et un ans de mariage, ce qui ne se voit guère). Comme à chaque fois que nous l’avons vu, le Montréalais propose un récital de haute volée, appuyé sur une batterie, un contrebassiste-bassiste, un claviériste-pianiste et, curieusement, deux guitaristes – le musicien à jardin semble, pardon pour lui, superflu. L’ouverture, plate, sur « La complainte du phoque en Alaska » pourrait décevoir si l’artiste omettait de s’en expliquer, ce qui la rend formidable : à force que des dames bien mises regrettent qu’il ne chante pas cette chanson (celle qu’elles préfèrent, « et de très, très loin », parmi les trois cents qu’il a écrites), il a décidé de faire tomber de la ouate de phoque dans leurs oreilles… comme s’il avait écrit le tube de Michel Rivard. La suite sera de ce tonneau : qualité de l’interprétation, variété du répertoire, énergie du rockeur et, pour pimenter le tout, entre les chansons, minisketchs toujours percutants et bienvenus.

Photo : Bertrand Ferrier

Bien sĂ»r, comme pour Édith Butler, on a mauvaise conscience d’aller Ă  la fois applaudir un chanteur et rendre visite Ă  un monument, fĂ»t-il fort bien conservĂ©. Vient-on saluer un excellent compositeur-interprète, vivant et potentiellement crĂ©atif, ou, comme ces consternants gogos payant des centaines d’euros pour s’ennuyer devant la momie aznavourienne, profiter de ses chansons tant-qu’il-est-vivant ? Oui, nous venons entendre l’artiste en espĂ©rant dĂ©couvrir de nouvelles idĂ©es stimulantes ; mais pourquoi le nier, niais ? Il y a, assurĂ©ment, un fort relent musĂ©al devant l’alignement d’autant de tubes formidables : les Ă©mouvants « Ordinaire » et « J’veux d’l’amour », l’obligĂ© « Je reviendrai Ă  MontrĂ©al », son pendant Ă  huit temps « QuĂ©bec », l’ironique « Conception »,  le psychĂ©dĂ©lique « Lindberg » qui Ă©choĂ¯se, et pourquoi pĂ´, l’higelinien « Paris – New York », le basiquement hyperpĂªchu « J’t’aime comme un fou » repris avec une fougue communicative hier soir, etc. Dès lors, dans une set-list hyper efficace, rares sont les raretĂ©s. Pour autant, elles existent ! Citons « Les ondes », extrait de Doux sauvage (2003, La Tribu / Universal), le joyeusement archaĂ¯sant « Les talons hauts », l’inattendue mise en musique de la scie dite de saint Augustin « le Berbère » (« Je ne suis pas loin, juste passĂ© de l’autre cĂ´té », pfff) et l’inĂ©dit « Des livres et moi », collant des titres de romans pour en faire de la musique (« évidemment, pour ceux qui ne savent pas lire, ça va paraĂ®tre long », stipule astucieusement le cultivĂ© cultivateur).

Robert le rockeur. Photo : Bertrand Ferrier.

SĂ»r de son fait, portĂ© par un rĂ©pertoire en bĂ©ton rose fort soyeux, et poussĂ© par une Ă©nergie Ă  dĂ©corner Anne Sinclair, cĂ©lèbre reine des cocus, l’entertainer fait la job (oui, la job car, « chez nous, pour les anglicismes, le fĂ©minin l’emporte sur le masculin ; de toute façon, l’égalitĂ© des sexes marchera jamais, y en a pas deux de la mĂªme longueur »). MalgrĂ© des soli un brin systĂ©matiques du guitariste au chapeau, on apprĂ©cie le savoir-faire du Robert Ă  l’abondante chevelure frisottĂ©e, sa vitalitĂ©, la qualitĂ© de son contrebassiste, la variĂ©tĂ© du spectacle et la subtilitĂ© des sorties de scène inversĂ©es (d’abord accompagnateurs puis vedette, et inverse après le bis : c’est du dĂ©tail, et c’est d’autant plus efficace). Bref, une fois de plus, mĂªme si l’artiste avoue tourner pour le pognon « depuis quinze ans » (sortie de son dernier disque d’inĂ©dits), fans et nombreux vieux spectateurs venus pour la première fois le plodir sortent bluffĂ©s par une performance Ă©bouriffante. Quant Ă  nous, en prime, nous ajoutons, snob, un conseil pour nos lecteurs : ne pas aller voir de concerts de chansons rock dans le thĂ©Ă¢tre de Poissy. En effet, du milieu du balcon, on subit une sonorisation gravement inadaptĂ©e, donnant l’impression Ă  la fois que ça envoie du gros son mais que les baffles sont immensĂ©ment loin – regret technique qui n’altère qu’à la marge le plaisir procurĂ© par cette soirĂ©e inattendue et joliment troussĂ©e. C’est dire si les artistes furent bons !

Après le show. Toujours du rangement en perspective, mais bref. Photo : Bertrand Ferrier.

La rĂ©ponse d’Édith Butler

Cher Bertrand !
Un gros merci pour les commentaires sur le spectacle d’hier, très constructifs et instructifs. J’en prends grandes notes, car je suis d’accord(s) avec tout! Il me manquait 3 musiciens (question de budget ), pas subventionnĂ©e. Je le serais si j’Ă©tais parmi les ÉMERGENTS! HĂ©las il y a longtemps que j’ai passĂ© par lĂ ! Merci d’avoir pris le temps de venir nous Ă©couter avec autant d’attention. J’apprĂ©cie.
Toute mon amitié,
Édith.

Jean Muller, « Les variations Goldberg », Institut Goethe, 10 avril 2018

Jean Muller. Photo moche, mais photo quand mĂªme : Bertrand Ferrier.

Plus de 300 demandes pour environ 200 places : c’est peu de dire que le succès des concerts « Classique en suites » ne se dĂ©ment pas. D’autant que, ce mardi 10 avril, le programme, impressionnant, est Ă  la fois cohĂ©rent (quoi de plus classique que les Variations dites Goldberg de Johann Sebastian Bach ? selon des experts, l’artiste a publiĂ© le 582ème enregistrement de l’œuvre…) et oxymorique (l’intĂ©grale n’est pas si souvent donnĂ©e en concert, mĂªme si quelques tĂ©moignages discographiques comme celui  de Tatiana Nikolayeva, en 1986, Ă©ditĂ© en 2007, tĂ©moigne de l’intĂ©rĂªt de l’exercice). NĂ© en 1979, le semi-sosie du prince Albert en concert ce soir-lĂ  nous vient du Luxembourg, sosie fiscal de la principautĂ© dĂ©testable, oĂ¹ le pianiste sĂ©vit comme directeur artistique de l’Orchestre de chambre du grand-duchĂ©. Le monument bien tempĂ©rĂ© et la prĂ©sence de l’ambassadrice en France du haut-lieu bancaire sont-ils de nature Ă  faire trĂ©bucher le colosse ? Après un concert aussi prometteur que dĂ©cevant (c’est sans doute le danger de susciter une belle attente), peut-Ăªtre certains habituĂ©s ont-ils des craintes.
Ă€ tort.
DĂ©jĂ , un petit Steinway a remplacĂ© l’imposant mais redoutable piano Ă  queue local. La belle idĂ©e ! Car, pour cette heure de musique jouĂ©e avec partition, la dĂ©licatesse, l’énergie et la prĂ©cision exigĂ©es par Johann Sebastian Bach ne paraissaient pas compatibles avec l’instrument habituel. Le quart Steinway a sans doute moins de personnalitĂ©, mais il s’adapte parfaitement au propos de Jean Muller, dont, dĂ©tail qui n’a pas son importance, les photos officielles semblent dater d’avant son relooking radical. Pour ces trente-deux pièces (aria au dĂ©but et Ă  la fin, plus trente variations), l’artiste a dĂ©cidĂ© de privilĂ©gier la clartĂ© du discours, l’expressivitĂ© intĂ©rieure – s’exprimĂ¢t-elle par des gestes extĂ©rieurs qui vivent le son et le feeling – ainsi que la lisibilitĂ© des contrastes. Le rĂ©sultat est plus que sĂ©duisant.

FĂªte Ă  l’Institut. Enfin un organisateur qui a compris que l’on fait ou que l’on Ă©coute tous de la musique pour l’after ! C’est aussi pour ça que l’on va aux enterrements des autres. Pour le sien, c’est diffĂ©rent, mais, bon, c’est pas le sujet. Photo : Bertrand Ferrier.

Souvent, Jean Muller nous emporte dans le vertige de la polyphonie en rĂ©ussissant Ă  faire entendre, avec un art exceptionnel, les voix qui dialoguent, n’en dĂ©plaise aux tenants d’une musicologie chichiteuse qui considĂ©rerait qu’une pièce pour clavecin Ă  deux claviers doit Ăªtre jouĂ©e scluzivman sur un clavecin Ă  deux claviers (nous sommes heureux de les inviter le samedi 2 fĂ©vrier 2019 Ă  20 h en l’Ă©glise Saint-AndrĂ© de l’Europe oĂ¹ Pascal Vigneron interprètera la mĂªme intĂ©grale sur pire qu’un orgue : un orgue de concert). D’autres fois, Jean Muller nous prĂ©cipite dans le vertige du contraste entre apaisement soudain et virtuositĂ© Ă©bouriffante, fĂ»t-elle pimentĂ©e par quelques rares scories montrant que c’est du live, bordel. Tout est prĂ©cis, palpitant, simplissime, maĂ®trisĂ©, Ă©lĂ©gant sans jamais de chichis, perlĂ© sans cul-de-poule, Ă©nergique sans forcer, jusque dans le choix des rares reprises, rendant intelligible et accessible l’œuvre sans la trahir aucunement.
Que cette interprĂ©tation remarquable s’achève sur une « CathĂ©drale engloutie » de Debussy (« pour unir France et Allemagne, Paris et Goethe-Institut, Jean et Muller ») suggestive Ă  souhait enchante en dĂ©voilant un autre profil de ce musicien autant musicien qu’expressif – je sais, mais « cet expressif autant expressif que musicien », c’Ă©tait encore moins clair ; et l’initiative de l’Institut ajoute une coda fort bienvenue Ă  cette grande joie, en proposant aux spectateurs de partager un verre (et de goĂ»tus cornichons) Ă  la fin de la performance. Autant dire qu’il ne faut pas tarder Ă  rĂ©server au 01 44 43 92 30 pour le concert de Mitsuko Saruwatari le mardi 22 mai, Ă  20 h, Ă  guetter sur le calendrier de l’Institut. En vue, un rĂ©cital prĂ©sentant les sonates pour clavier de Wilhelm Berger (1861-1911, comme chacun sait), avec des places cotĂ©es 5 Ă  10 €. Le cadre (auditorium confortable), l’accueil avenant et les rĂ©citals passĂ©s mettent le cornichon Ă  la bouche. Autrement dit : les places seront vite rares ce qui, en un sens, est fort joyeux.