
La première réussite éditoriale d’Arnaud Locquet ouvre la serrure qui porte bien des questions [j’ai résisté autant que j’ai pu mais, vacance oblige, un jour, Ferrier a craqué devant le lacanisme le plus dévoyé]. Notamment une :
- entendre baiser ou s’engueuler (for that matters) ses voisins,
- tenter de se mettre à la place de quelqu’un que l’on n’aime pas (Donald Trump, forcément Donald Trump) ou
- pointer son doigt sur son visage,
cela aide-t-il à moins mal vivre une rupture amoureuse et une difficile quête de débouchés en BD dès lors que l’on se met à méditer grâce à une « app conseillée par [un certain] Gui », un certain Gui nous ayant offert cet ouvrage ? Arnaud Locquet tente de nous emmener dans son intrigante enquête en racontant son expérience de méditateur d’abord sur courant alternatif puis intimement convaincu voire prosélyte auprès de ses téléamis. Tel est le sujet de La Méditation était presque parfaite (Quadrants [Soleil], « La médecine autrement », 96 p., 17,5 €). Entre expérience personnelle et doubles pages informatives, l’auteur-illustrateur essaye de sérier les
- questions,
- stéréotypes et
- confusions.
Selon lui,
- non, il n’est pas nécessaire d’être irey pour ressentir les bienfaits de la méditation ;
- non, le renfort d’une religion, d’un « mouvement spirituel » ou d’un gourou entre Mathieu Ricard et Christophe André n’est pas obligatoire ;
- non, « se faire frapper sur un point de shiatsu » par le « maître » d’un « ordre », pour intrigant que ce soit, n’est pas indispensable.
En revanche,
- oui, le méditant demeure susceptible de s’escagasser pour des motifs futiles (mais clairement escagassants) même s’il médite et médite encore ;
- oui, il peut rester curieux de se faire traiter de « petit scarabée » par un vieux qui t’incite à être présent à l’instant présent ;
- oui, le pratiquant sera volontiers défié par des sceptiques ou des passionnés d’autres pensées alternatives comme le quantique.
Alors,
- peut-être, Lego après l’ego, la méditation aidera-t-elle ses convaincus à sortir de leur Truman Show intérieur et des fractures familiales devenues des fractures intimes ;
- peut-être, pour certains profils heureux, le confinement forcé ou choisi construira-t-il un retour sur soi qui deviendra ouverture sur les autres ;
- peut-être dix minutes par jour de méditation ne sauveront-elles pas l’humanité mais aideront-elles quelques humains ce qui, reconnaissons-le, n’est pas si pire.
Le dessin est à la hauteur de l’auteur – même moi, j’ai saigné des yeux en relisant ça, mais bon, on n’a qu’à dire que c’est une licence pas poétique. Après tout, pourquoi n’y aurait-il que des licences IV ou poétiques ?
- La modernité mangaïque du trait,
- le multicadrage américain et
- la liberté créative
- (couleurs,
- traits,
- espace de la p. 80)
réjouissent le lecteur. Sans conteste, le livre s’adresse davantage aux adeptes de la méditation, fussent-ils non-pratiquants réguliers, qu’aux curieux ou aux indifférents, ce qui le destine à une belle audience ; mais il touche par l’interstice
- du doute,
- du ressenti et
- de la conviction construite par l’expérience
qu’il dévoile. Entre certitude et remise en cause sporadique, le livre raconte certes le triomphe heureux de celui qui médite et qui met en scène les conséquences positives de sa nouvelle app
- (BD publiée,
- famille recomposée qui se réunit,
- bien-être structurel),
qui sonne comme une promesse de nirvana à peine euphémisée. Cette linéarité scénaristique risquerait de paraître plus prosélyte que stimulante, mais le ton adopté est celui d’une conversion lucide à ce qui se vit comme une thérapie perpétuelle dont on peut regretter qu’Arnaud Locquet balaye en une case la dimension religieuse, visiblement jugée comme infamante. Si l’on comprend que le néophyte évite de s’attarder sur les débordements que « pleine conscience » et méditation peuvent entraîner en termes d’emprise et de manipulation psychique ou pécuniaire, qui plus est sur des personnes assumant leurs fragilités récentes ou anciennes, la proximité entre
- religion et spiritualité,
- croyance et habitude,
- disjonction du monde et inscription dans une réalité
aurait peut-être été captivante à évoquer et à interroger. En effet, la posture du reborn est intéressante mais dramatiquement un rien lisse à notre goût. Trois expériences alimentent ce regret que l’auteur ait dû esquiver la spécificité de sa joie.
- Jadis, j’ai écrit un livre excellent (au moins) qui interrogeait la médecine allopathique et les médecines « alternatives » en dialogue avec la patronne du seul centre hospitalier homéopathique de Paris, moi qui ne suis soigné quasi que par allopathie – les médecins du comité de lecture du Grand Éditeur ont in extremis interdit la publication annoncée de l’ouvrage. Nous y confrontions les convictions des uns et des autres, lesquelles ressortissaient autant de la science que de la religion ou de la mystique, c’était fort stimulant.
- En dépit d’une pression juridique entre comique et espantante, j’ai aidé une ex-Témoin de Jéhovah à écrire un livre racontant le fondement de ses convictions de croyante et les dévoiements qu’elle a voulu dénoncer (ouvrage disponible ici).
- J’ai aussi eu de longues discussions privées mais pas que avec un grand pianiste bouddhiste (çà) et un célèbre musicien scientologue (là).
En conséquence, pour continuer à nourrir ma réflexion, j’aurais aimé qu’Arnaud Locquet approfondît sa posture. L’ex-loser largué au fond du seau qui réussit sa vie et son œuvre grâce à la méditation, ç’aurait par exemple mérité une planche de confrontation spéculaire où Arnaud aurait fait face à Locquet. Telle quelle, la bande dessinée ne se limite pas à une promesse de bonheur pour quiconque médite, mais elle évite à dessein d’interroger ce qui ne correspondrait pas au propos, faisant parfois sonner certains passages comme un article de La Tour de garde de la méditation. Reste qu’un livre ne peut se soumettre aux
- désirs,
- exigences et
- sommations
de chaque lecteur. La confrontation entre conviction réalisante et scepticisme ensuquant n’est pas le propos de ce volume sincère et animé par l’ébaubissement d’une découverte : la méditation à l’occidentale, en solo ou en groupe. Alors, oui, le fait que le livre soit intégré à une collection intitulée « La médecine autrement » peut rendre malaisante ou dissonante l’appréhension du propos qui ne se situe pas dans une problématique médicale à ce que nous avons perçu ; mais les trouvailles artistiques de l’auteur pour exprimer son ressenti, donc l’outrepasser en l’interrogeant et en cherchant à le partager moins par la raison que par l’intuition, valent de balayer une prévention à la fois légitime et hautement secondaire.








































