C’était un beau moment voire une belle histoire, et pourtant, je n’allais pas « dans » le Midi (le Midi). Le rĂ©alisateur Guillaume Vatan (il affirme Ăªtre dĂ©sormais ingĂ©nieur-rĂ©alisateur, ou l’inverse, c’est classe dans les deux sens – il en manque plus que trois ou quatre) m’a invitĂ© Ă Rouen pour applaudir Hans Zimmer, compositeur de musique de blockbusters hollywoodiens, en pleine tournĂ©e des ZĂ©nith français. On n’était pas quatre sur la banquette arrière, allĂ©luia, mais les trajets voituristiques entre gens de bonne compagnie, c’est souvent sympa, surtout pour un Parisien d’adoption donc encroĂ»tĂ© dans son petit Transilien mĂ©troĂ¯stique. Sans compter qu’un concert exceptionnel (place entre ca. 75 et 150 €, tudieu !) restait Ă venir…
Le concert : Hans Zimmer structure sa prestation en deux parties. Soi-disant pour que l’on puisse aller se saouler, alors qu’impossible d’accĂ©der Ă la buvette Ă la mi-temps, trop peu de personnel derrière le comptoir (a-t-on jamais vu plus benĂªt ?). Sans doute pour que les gogos puissent profiter de son merchandising, feat. un T-shirt Ă 30 €, quand mĂªme.
La première partie s’articule autour de tubes plutĂ´t brefs, variĂ©s, allant de la musique d’ambiance Ă la comĂ©die musicale en passant par la chanson africanisante – intervient « la vraie voix » du Roi Lion, qui ne nous semble pas toujours chanter très juste, en dĂ©pit de sa rĂ©elle prĂ©sence scĂ©nique. La diversitĂ© des ambiances fait souvent oublier la lourdeur des interludes parlĂ©s, trop longs et trop sirupeux pour nous sĂ©duire (et c’est un mec qui aime bien parler entre ses chansons qui le dit). On s’étonne de l’absence de vidĂ©os pour habiller le concert, articulĂ© entre cinq sphères : Hans Zimmer, GO, claviĂ©riste et guitariste ; solistes « pour une chanson » ; musiciens solistes ; musiciens d’orchestre (peu audibles) ; choristes (encore moins audibles). On se dit aussi : dommage qu’une version rĂ©duite n’ait pas Ă©tĂ© prĂ©vue pour des salles de concert type Philharmonie – mĂªme si les harmonies sont simples, on en aurait mieux profitĂ©.
Comme souvent, on a tort sur notre Ă©tonnement : la seconde partie va nous faire regretter notre souhait de vidĂ©os. Sans atteindre le ridicule du dernier concert parisien de notre pourtant tant aimĂ©e Diane Dufresne, l’essentiel des vidĂ©os dont la seconde partie nous fait don est surtout constituĂ©e de fractales (chuis pas sĂ»r du terme, mais je tente) dont la mĂ©diocritĂ©, la banalitĂ©, la nullitĂ©, la vulgaritĂ©, impactent la rĂ©ception des musiques autant que la crĂ©ation de piètres lumières, rĂ©agissant aux sons mais sĂ©duisant peu, qui moins est quand elles se font la joie d’Ă©blouir le public avant le rappel, pratique quand mĂªme complètement conne, faut bien le dire. Pourtant, cette heure et demie de concert a de quoi sĂ©duire. D’abord, elle est exigeante par sa rĂ©pĂ©titivitĂ© et ses introductions entre 3′ et plus de 5’ ; ensuite, elle propose une musique certes itĂ©rative, mais qui signe ici la marque Hans Zimmer comme si, nous suggère Guillaume Vatan, le compositeur avait mis « ce qui fait zizir » au dĂ©but et ce qui lui fait zizir pour boucler ; enfin, elle montre les talents peut-Ăªtre pas Ă©patants mais patents du zozo : une Ă©vidente assurance (platitude d’intros Ă©tirĂ©es sur de longues minutes), une science certaine du crescendo (mĂªme s’il admet avec honnĂªtetĂ© ne pas Ăªtre l’auteur de tous les arrangements), une envie de mĂªler orchestre classique et sons rock (guitare Ă©lectrique, superbe basse saturĂ©e) voire Ă©lectro, et une bonne connaissance de quelques astuces façon minimalistes amĂ©ricains (Ă l’évidence, Hans a plus qu’écoutĂ© Philip Glass).
En somme, malgrĂ© la gĂ©nĂ©rositĂ© du cadeau qui nous est fait d’assister Ă ce show, on a du mal Ă se laisser totalement sĂ©duire pour, en gros, trois raisons. D’abord cet ex-Allemand naturalisĂ© Ă©tats-unien abuse de codes hollywoodiens : humour de connivence façon entertainer, parfois sĂ©duisant (« j’ai ajoutĂ© ce morceau dans la set-list uniquement pour jouer des big drums : c’est vrai, qui ne rĂªverait d’en jouer ? »), souvent niveau kermesse de chef lieu de canton (« je pense que le public Ă©tait meilleur Ă Genève, vous Ăªtes sĂ»rs que vous ne pouvez pas crier plus fort ? ») ; hommage sirupeux et dĂ©testable car rentabilisant aux victimes des attentats d’Aurora (et de Paris, et de Bruxelles, tournĂ©e oblige) ; storytelling pas toujours convaincant (guitariste mariĂ© avec la jolie violoniste pour introduire un truc vaguement country ; pesante prĂ©sentation des Å“uvres avec des anecdotes souvent pendouillantes – peut-Ăªtre par sincĂ©ritĂ©, peut-Ăªtre par maladresse ou manque d’exigence) ; rĂ©currence lassante de « tous les musiciens sur scène ce soir sont mes meilleurs amis de toute la vie pour toujours » ; souci louable mais lourdaud pour le spectateur de mettre trop de solistes en valeur, etc. Ensuite, parce que la rĂ©pĂ©tition des mĂªmes structures en seconde partie (dĂ©but soft, Ă©ventuellement break, tutti, entrĂ©e de la guitare Ă©lectrique et de la basse sur fond de percus qui s’excitent) peut lasser les moins fans des spectateurs. Enfin, parce que, bien que l’on ne puisse Ăªtre accusĂ© de militer pour cette connerie de mixitĂ© Ă©rigĂ©e en sommet du consensus socialo-merdique, l’on n’est pas convaincu qu’une construction moins sĂ©grĂ©gationniste (les morceaux d’un quart d’heure Ă la fin, les morceaux plus courts au dĂ©but) n’aurait pas mieux convenu. MalgrĂ© l’audace de finir sur un dernier morceau plutĂ´t en decrescendo, le concert peine assurĂ©ment Ă emporter l’enthousiasme absolu des curieux : l’hĂ©morragie de spectateurs en seconde partie pourrait, entre autres, en tĂ©moigner.
En conclusion, trois choses frappent, aĂ¯e : un, c’est chouette d’avoir des amis qui vous propulsent dans des invitations inattendues et saugrenues en compagnie de relations tout aussi saugrenues et inattendues ; deux, Hans Zimmer a, faut quand mĂªme pas dĂ©conner, un sacrĂ© putain de mĂ©tier ; trois, mĂªme avec un instrumentarium superlatif, c’est difficile de produire une musique exceptionnelle quand votre mĂ©tier, prĂ©cisĂ©ment, vous impose une logique restrictive dont, mĂªme quand vous venez exploiter les admirateurs europĂ©ens, vous ne souhaitez pas ou vous ne savez pas vous dĂ©faire. Bref, une soirĂ©e intĂ©ressante, originale, mais qui ne persuade pas tout Ă fait que la rĂ©putation de Hans Zimmer n’est pas un chouĂ¯a surfaite.















