
Guérir, disent-ils. Les Européens qui se rendent à Takiwasi pour boire l’ayahuasca veulent guérir. Ils croient ou espèrent que la décoction va accomplir ce dont
- ni les distractions mondaines,
- ni la médecine occidentale,
- ni la psychologie et ses grilles d’analyse
n’ont réussi à les débarrasser. Mais « comment caractériser l’efficacité visionnaire » qu’ils postulent, se demande David Dupuis dans L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychédélique (Le Seuil, « La couleur des idées », 2026) ?
Le premier postulat qui préside à la démarche consistant à se rendre dans un lieu comme Takiwasi est l’idée qu’existent « des présences perçues comme guérisseuses ». Loin de n’être que des « images », elles sont « des figures dotées d’intention ». Grâce à leur capacité à agir, désignée avec insistance par l’anthropologue comme leur « agentivité », elles sont susceptibles d’aider les expérimentateurs à « réordonner leur histoire et leur identité » de manière à juguler d’éventuelles « conduites récurrentes vécues comme incontrôlables », par exemple liées à une addiction à l’alcool, aux stupéfiants, à la consommation pornographique, à l’abus de nourriture, etc.
Le sous-jacent de cette demande est construit autour d’une « grammaire collective du mal culturellement structurée » qui inscrit « le trouble » du patient « dans une économie morale ». Le trio associant
- péché,
- examen de conscience et
- repentir
n’est jamais loin de cette dynamique. Dans ce contexte, guérir exige de reconfigurer son moi et son rapport au monde. La drogue permet une expérience de « diffraction de soi » (division de son identité en plusieurs parties) entraînant une « reconfiguration narrative » car « les symptômes sont progressivement dissociés du moi et attribués à des entités relationnelles ». Ce n’est pas moi qui me comporte de telle et telle façon : quand je me détourne du droit chemin, je suis agi par une entité. Dans cette perspective, mon « agentivité » est « redistribuée entre plusieurs instances ».
Afin de guérir, c’est-à-dire de me libérer, je dois « entrer dans un dialogue actif, parfois conflictuel mais reconnu comme nécessaire » avec ces entités. Dès lors, l’ayahuasca a vocation à modifier la perception et la compréhension que j’ai de mon comportement, mais aussi à me permettre, grâce à cette nouvelle perception, de passer du statut de « sujet envahi » ou « infesté » à celui de « sujet en lutte ». Notons que ça n’est pas simple comme bonjour ! En effet, durant « l’expérience visionnaire », les siroteurs de tisane trash doivent apprendre à « affronter les entités malveillantes ». Or, ce combat se poursuit après que les effets de la drogue ont cessé. La démarche doit s’accompagner d’un « engagement éthique quotidien » qui contribuera à « limiter l’emprise des entités malveillantes ». En d’autres termes, pour lutter contre mes penchants mauvais, je dois passer par un « renversement de dynamique relationnelle » avec ces entités, transformant « une intrusion subie » en un « dialogue partiellement maîtrisé ».
Celui qui veut atteindre ce Graal peut se servir de la prière, perçue comme une « technologie rituelle de médiation » pour se connecter avec l’invisible grâce à un verbe codifié. Plus polymorphe que la Vierge Marie, très présente à Takiwasi, l’ayahuasca peut aussi m’aider en étant tour à tour
- une « mère protectrice »,
- une « enseignante sévère » et
- une « figure mutine ».
David Dupuis souligne que la multiplicité des rôles attribués à la plante n’est pas incohérence mais « signe d’une agentivité souple » qui s’adapte aux besoins spécifiques de celui qui l’ingère. Elle contribue à reconfigurer le rapport du sujet
- à soi,
- aux autres et
- au monde,
jouant avec les notions de filiation et d’alliance associant les humains entre eux, ainsi que les humains aux non-humains. En ce sens, « guérir, c’est apprendre à vivre avec d’autres, y compris avec ceux qu’on ne voit pas », le monde étant considéré comme « peuplé d’exigences relationnelles », soit « un tissu
- d’êtres,
- de signes et
- de forces ».
Lorsque l’expérimentateur quitte le lieu où il a siroté de l’ayahuasca, il est initié… mais pas forcément mieux qu’avant. L’anthropologue cite le cas de Violaine la boulimique, plongée, à l’issue de son séjour, dans un état de vulnérabilité très inquiétant. C’est que les repères que le sujet avait dans le monde qu’il habite ont pu être bousculés sévèrement – parfois pour devenir plus rassurants, parfois pour confirmer le ressenti d’inadaptation à la vie sociale voire à la vie tout court. David Dupuis se demande comment caractériser le rapport au monde promu par Takiwasi. S’y mêlent en réalité plusieurs tendances qui semblent construire manière d’animisme, dont « l’intentionnalité végétale » de la nature en général et de l’ayahuasca en particulier ne représente qu’un aspect d’un « régime ontologique » plus large rassemblant dans une communauté
- « d’intentions,
- d’affects et
- de points de vue »,
qu’ils soient humains ou non-humains
- (animaux,
- plantes,
- esprits,
- lieux).
L’auteur conclut à une hybridité des modes de pensée. Cohabitent « les régimes
- naturaliste,
- animiste,
- analogiste et
- totémique »,
voués à s’hybrider dans une cosmogonie où le monde est « peuplé
- de forces agissantes,
- d’intentions perçues et
- de signes à interpréter ».
Des entités invisibles y habitent et y agissent. Elles peuvent nous être extérieures ou nous avoir infiltrés.
- « L’épreuve visionnaire »,
- le « cadre rituel » et
- la discursivité du maître de cérémonie
encadrent et « catalysent » cette conception. Vivre et guérir suppose de prendre en considération trois pôles voués à se métisser :
- un pôle naturaliste, admettant que notre état de santé a des causes physiologiques et psychologiques ;
- un pôle animiste, postulant « l’intentionnalité d’entités non-humaines » ; et
- un pôle analogiste, « fondé sur les jeux de correspondance et la lecture de signes ».
David Dupuis y voit une « ontologie chimérique » au sens où le résultat de cette conception amène à la « cohabitation d’éléments hétérogènes » (principe de la chimère) dans un même « corps ontologique ». Il insiste sur la complexité du phénomène oscillant, selon les individus et les moments, entre « adhésion et suspension ». Je peux ne pas croire aux démons et savoir qu’ils existent. Je peux ne pas croire en Dieu et prier « au cas où ». Il n’y a pas d’opposition, mais
- un entre-deux,
- une « plasticité »,
- une hésitation qui n’est pas défectueuse, au contraire !
Elle est susceptible de participer à ma capacité à habiter le monde de façon plus souple. Cela ne me guérira peut-être pas de tous mes maux sociaux ou de chacun de mes tourments intérieurs, normal : la dégustation de l’ayahuasca et les rituels qui l’entourent ne visent pas à « substituer un monde à un autre » ; ils espèrent « élargir les seuils du pensable et du praticable » pour l’expérimentateur. Dans un espace où, en dépit de l’étiquette de « pays riche » habité par des « privilégiés », nombre de nos concitoyens sont bousculés par
- la vie qu’il faut bien vivre,
- la pression sociale et
- des politiques étatiques délétères,
sans doute cela peut-il être considéré comme une sorte de guérison – instable, incomplète, peut-être même risquée, mais une sorte de guérison, pose l’auteur – ou, à défaut de réconciliation avec ce et ceux qui nous entourent, comme une réadaptation visant à rendre l’existence moins insupportable. Même si le chemin qui y mène a des chances de susciter une pointe (ou un peu plus) de scepticisme, il faut bien reconnaître que l’on a connu pire projet.
À suivre !
























