
Concert de reprise après la pause estivale pour l’auditeur qui griffonne ces lignes, à l’occasion du deuxième récital proposé pour le festival des « Solistes à l’Orangerie d’Auteuil ». A priori, un récital provoquant (deux solistes qui finissent par jouer ensemble restent-ils des solistes ?) mais bien ordonné dans cette grande salle des fêtes plantée dans un décor chic du seizième arrondissement parisien, entre le Molitor et le parc des Princes :
- 20′ de solo pour Anne Queffélec,
- 20′ de solo de Gaspard Dehaene,
- 20′ de quatre mains pour les deux zozos, à commencer par le mouvement très rare et très percussif de Jean-Pierre Leguay intitulé « Bien sonore, décidé ».
La réalité s’est révélée moins rigoureuse que prévue. C’est parfois le charme du live, mais pas toujours. En témoigne cette première partie de 20′ ajoutée au programme, oscillant entre retards, annonces insistantes et discours miteux, indigne d’un événement organisé par Ars mobilis qui se présente comme spécialiste de l’organisation de concert et de management.
Mais il y a les organisateurs et les organisés ! Quoique bien placé à l’origine, nous décidons de fuir les bracelets cliquetant des rombières de l’arrondissement et nous réfugions au dernier rang des chaises. Naïveté fatale : devant nous, des dames à bracelet tintinnabulant et à portable très souvent allumé ; derrière nous, une rangée de chaises est ajoutée, et nous nous trouvons affublé d’une vieillasse à bracelet bringuebalant assortie d’un vieux sourd avec qui elle échange comme s’ils étaient seuls – nous y reviendrons. Erreur fatale, en sus de la naïveté : avec ou sans micro, les discours (précisant bien « toutes et tous », au cas où une féministe débile, ce n’est pas toujours un pléonasme, se serait glissée dans la salle) sont peu audibles, ce qui permet aux vieux de se défouler en criant : « On n’entend rien », de sorte que, effectivement, cette fois, on n’entend rien, alors que s’ils avaient bien fermé leurs mouilles, on aurait deviné quelques bribes.
Ces détails sont le signe d’une organisation
- à l’accueil peu aimable (comme aurait chanté naguère Allain Leprest, en fric, en frac, en froc, en peau de bébé phoque, combien ça coûte, un sourire, un « bienvenue », un « par ici messieursdames » gracieux ?),
- à la pingrerie regrettable (vendre des programmes cinq euros, aucune dignité !), et
- aux attitudes pour le moins malhabiles – nombre de personnes âgées fières d’arborer un badge sont surtout préoccupées par l’idée de fournir des questionnaires de sondage alla Élie Semoun aux spectateurs non invités par la mairie d’arrondissement qui a acheté le concert pour ses administrés – et
- au sens de l’économie assez foufou pour avoir apparemment omis de faire appel à des techniciens de métier (scène curieusement sous-éclairée, sonorisation éhontément sous-dimensionnée).
Dans un tel cadre, et même si les cafouillages amateuristes peuvent avoir un côté exotique, c’est entre regrettable et attristant. Et, oui, il faut l’écrire même si nous préférons louer que rafaler, car avant le concert, c’est déjà le concert. Au lieu de la tranquillité d’esprit qui nous permet de nous préparer à
- kiffer,
- admirer et
- nous envoler,
surtout nous envoler, nous voilà bousculé, malmené, malaisé (et hop, mais sans « b » dans le néologisme, merci) par un méli-mélo aussi déconcentrant qu’irritant.
Quand Anne Queffélec est enfin autorisée à accéder à la scène, on découvre avec consternation – presque horreur – qu’elle aussi cède à la mode des notices et modes d’emploi que de plus en plus de pianistes (dont certains pour qui nous avons respect et affection) se croient obligés d’infliger aux spectateurs. Il y a du mépris, dans cette attitude, et une absence de confiance dans le potentiel de séduction de ce qu’ils vont jouer. De grâce, amis interprètes, si vous pensez que vous avez des lumières à apporter aux auditeurs, éditez un programme pour que lise celui qui veut ; et laissez-nous vibre à la musique sans subir un minicours de musicologie appliquée. Même si ce cours est intéressant et pas trop long, c’est un cours. Je viens au concert pour vibrer, jarnicoton, pas pour que l’on m’explique
- quand,
- pourquoi et
- comment je dois vibrer.
J’ai pu me renseigner avant sur les œuvres si je préfère une aide à l’écoute, j’ai même pu les écouter si je souhaite préparer mon oreille, maintenant, je suis assis, place à la musique. Au fond, croyez-vous à la beauté de ce que vous allez jouer, ou pensez-vous, façon art conceptuel, qu’il faut un narratif pour se goberger des notes qui arrivent ? Dans le second cas, ne jouez pas cette pièce, optez pour une autre.
Personne ne vient au concert pour comprendre ce qu’il y a de beau dans un morceau, ou pourquoi ce qu’il y a de moche est beau. Si on kiffe, on kiffe, et c’est aussi fort que de kiffer parce que l’on nous a dit ce que nous devions kiffer. Non, c’est plus fort. Ça veut dire que la musique s’est passée de mots. De science. D’historicité. Les clefs d’écoute, donnez-les dans un programme ou faites une miniconférence avant le show, comme en proposaient jadis le Théâtre des Champs-Élysées ou Pleyel, avant que l’État n’y interdise la musique des méchants bourgeois blancs ; mais, le concert venu, laissez-nous face à la musique, nous nous dépatouillerons.
D’autant que, ce jour, du discours de la pianiste, on n’entend que des bribes donc des banalités du type « c’est tout Beethoven en vingt minutes » ou « il a marqué qu’il avait achevé l’œuvre à Noël », autant de révélations dont, à ce moment précis où j’attends que débute la trente-et-unième sonate (et non la trentième comme l’annonçait, fautif, le site du festival), je me tampiponne le bibobéchon d’une force presque surnaturelle voire obscène.
Le premier mouvement, « moderato cantabile molto espressivo » s’élance enfin à 20 h 20 (nos voisins usant du cellulaire, l’heure nous est moins connue qu’imposée). Soudain, un vent de fraîcheur électrise la salle.
- Simplicité,
- légèreté et
- retenue
dialoguent avec
- dextérité,
- tension et
- puissance narrative d’une agogique supérieurement maîtrisée.
Derrière nous, les commentaires de spécialistes niveau Tryphon fusent dès les premières mesures :
– Tu as éteint ton téléphone ?
– J’entends pas ce que tu me dis !
– Tu as éteint ton téléphone ?
– Non, c’est pas le mien !
– Mais écoute-moi, je te demande si TU AS ÉTEINT TON TÉLÉPHONE !
– Ben ça m’étonnerait que ce soit mon téléphone, je crois que je l’ai éteint.
Nous essayons de nous focaliser sur la musique, mais l’acoustique de la salle est catastrophique. Au fond le son paraît
- étriqué,
- étouffé et
- chichiteux
laissant supposer, vu le pedigree de l’artiste, que le lieu n’est pas adapté pour accueillir autant de public pour un récital de piano. Parallèlement aux problèmes techniques et aux ennuis de voisinage, nous croyons percevoir le précieux refus de la pianiste de dramatiser (elle défend un Beethoven résolument positif malgré les épreuves de la vie) grâce à
- un toucher aérien,
- une pédalisation sobre et
- un sens de la respiration judicieux.
Cette volonté de surligner la force de vie d’un compositeur sur le couchant peut parfois faire regretter une certaine tendance à la monochromie. Sans doute vaut-il mieux y voir un choix stylistique qui – pardon, la conversation des ancêtres placés derrière nous a repris.
– Je crois que j’ai pas éteint mon téléphone.
– Mais c’est ce que je t’ai demandé tout à l’heure !
– Non, il n’a pas sonné mais je crois que je l’ai pas éteint.
– Alors éteins-le !
– Je sais pas où je l’ai mis…
– Tiens, le voilà.
– Ah… Ben non, je l’avais pas éteint. Heureusement, personne ne m’a appelé.
Mamie secoue ses bracelets. Mamie aussi. Mamie les imite. Pierre Henry aurait adoré ce concert, mais il est trop tard. En silence, les enfants qui ne dorment pas jouent avec leur cellulaire. Un spectateur fait tomber sa béquille pour la seconde fois.
Néanmoins, Anne Queffélec est habilitée à attaquer le deuxième mouvement, le microscopique allegro molto (2′ sur une vingtaine). Elle donne une sensation
- de vivacité grâce à sa tonicité plus qu’à une vitesse exagérée,
- d’énergie grâce aux phrasés, et
- d’amplitude grâce à une palette de nuances volontiers tournée vers les différents piani.
C’est
- plus soigné qu’ébouriffant,
- plus léché que bousculant, et
- plus élégant que pétulant.
Aussi, si l’on aime à ouïr un Beethoven intenable racontant
- ses furies,
- ses passions et
- ses joies (obtenues ou considérées comme à jamais inaccessibles),
est-on libre de regretter cette maîtrise impressionnante mais que l’on jugera froide, ou frissonner d’entendre en direct une patte aussi affirmée et une version aussi propre d’un Beethoven délesté des excès dont d’autres interprètes l’affublent parfois. Les deux sentiments ne nous semblent d’ailleurs pas si incompatibles.
Le troisième mouvement alterne à deux reprises un « adagio ma non troppo » et une « fuga ». Anne Queffélec façonne un prélude incroyablement recueilli, comme en quête de l’étincelle qui lancera le bal, et elle le fait avec
- une main gauche habilement précise,
- une main droite délicieusement nette pour éviter le pathos susceptible d’ensuquer la mélodie quand elle émerge, et
- un équilibre remarquable entre accompagnement et lead.
La première fugue brille par
- sa régularité (consubstantielle au défi),
- la clarté de sa polyphonie et
- le souci de nuancer l’exercice – qu’est toujours la fugue, contrairement au raisin, prompt à se faire vain – pour en tirer de la musique.
En dépit du respect dû aux monstres quasi sacrés de la dimension d’Anne Queffélec, nous reconnaissons que nous restons à la porte de cette proposition que nous trouvons
- trop joliment troussée,
- peut-être trop polie,
- certainement trop sage à notre goût.
Cette légère distance ne doit pas masquer notre ravissement devant des adagios si bien touchés qu’ils sont profondément émouvants. La seconde fugue confirme une lecture de la même eau :
- très construite,
- très cohérente,
- très intelligemment pensée,
à même
- d’impressionner (celui qui ne serait pas impressionné devrait sans doute consulter un ORL ou solliciter un scanner cérébral),
- de séduire par sa respectabilité, ou
- de laisser de marbre devant ce qui serait alors perçu comme un manque d’incarnation et d’ambiguïté.
Ce soir, nous devons l’écrire, nous étions plus marmoréens qu’émoustillés. L’honnêteté nous oblige aussi à reconnaître que, derrière nous, les anciens au portable – dont l’un vit pour partie la surdité d’un Beethoven finissant – sont emballés et, dès la dernière note, avant même le silence qui suit et précède les applauses, annoncent leur verdict :
– C’est beau !
– Oh oui, ça, c’est de la musique.
– Heureusement que j’ai éteint mon portable ! Je te le reproche pas, mais tu aurais pu m’y faire penser.
À suivre.























