
Si les « Enhanced Games » ne prévoient pas d’inclure une catégorie « piano » dans leur cirque, c’est sans doute parce que le dopage n’apporterait pas grand-chose
- aux survoltés de la virtuosité,
- aux fanatiques de la triple croche, ni
- aux chérisseurs du bpm le plus rapide du monde.
C’est peut-être aussi parce que, par-delà le côté sportif voire circassien consubstantiel à l’art de jouer plein de notes super vite, se nichent des enjeux musicaux qui dépassent de beaucoup les capacités cérébrales des Musclor surannés shootés aux stéroïdes. Pour le prouver, derrière une première de couverture inattendue et claquante, Tristan Pfaff dégaine d’emblée la transcription pour piano seul des « prélude et allegro dans le style [du violoniste et compositeur Gaetano] Pugnani » de Fritz Kreisler par Nicolaï Vaneyev, musicien dont cette adaptation semble le seul travail à connaître aujourd’hui encore quelque résonance.
L’allegro en Sol commence en trompettant sur l’ensemble du clavier, ce qui sied à l’opus 102, piano hors norme de Stephen Paulello capté par Jean-Yves Labat de Rossi avec une simplicité apparente et une netteté soigneuse. L’interprète parvient à décliner de nombreuses nuances allant du forte au fortissimo, avant de revenir à des intensités plus feutrées dans l’andante ternaire qui surgit. On y goûte
- un legato onctueux,
- un goût très sûr pour la suspension et
- une science notoire de la pédalisation, cet art d’enrober la phrase dans une réverbation généreuse sans l’y ensuquer.
Le premier motif réapparaît sotto voce sans perdre de son allant ni de son ambition d’embrasser l’ensemble des registres du clavier… obligeant la partition à s’étaler sur trois portées, les deux habituelles ne suffisant plus pour supporter toutes les notes ! À cette poétique verticale, constituée d’accords et d’arpèges souvent boostés par des appogiatures simples ou doubles, succède un allegro molto moderato ternaire d’apparence plus horizontal (en clair, y a moins d’accords, a minima au début).
L’affaire se lance comme un fugato en mi mineur que Tristan Pfaff n’hésite pas à faire rutiler tout en ciselant l’énonciation, c’est-à-dire
- les attaques,
- les phrasés et
- l’étagement des voix par l’usage habile d’une large palette de nuances.
Le résultat
- jaillit ici,
- respire çà,
- gronde là.
La virtuosité s’inscrit moins dans l’explosivité soudaine que
- dans l’inscription du brio dans la durée,
- dans la régularité obstinée de la narration qu’hésite presque à assouplir parfois l’agogique, et
- dans la capacité à mêler, par un subtil équilibre digital, la mélodie à son harmonisation fluctuante.
C’est en cela qu’elle devient musicale, dans la mesure où elle travaille le corps du son pour le rendre à la fois
- intelligible même quand il est profus,
- palpitant même quand il s’inscrit dans un débit apparemment très métrique, et
- mutant grâce à la capacité de l’interprète à faire fi des difficultés techniques
afin de propulser l’auditeur dans une course en avant plaisante avec
- énergie roborative,
- embardées allègres et
- solennité triomphale de la coda (avec tierce picarde obligée !).
Deuxième visage de la virtuosité au programme, la « Valse Méphisto » de Sergueï Prokofiev. L’œuvre est tirée de la Suite de valses opus 110, où l’on retrouve des remix de
- son opéra Guerre et paix, encore inouï à l’époque,
- son ballet Cendrillon et
- la BO écrite pour un film sur Lermontov, dont est tiré la « Valse Méphisto ».
L’allegro precipitato en ré mineur est impulsé par une anacrouse dynamisante qui, après quelques mesures d’échauffement, lance d’un côté une main gauche bondissante et métronomique, de l’autre, cinq petites saucisses qui se démènent sur la partie droite du clavier. Cette vitalité semble provoquer l’instabilité
- tonale (importance des changements et retournements sans transition modulante),
- rythmique (importance des contre-temps) et
- narrative (importance des ruptures et mutations de tempo).
Un moderato profite d’un ritenuto diablement bien amené pour privilégier l’expressivité sur la digitalité. Un lyrisme intranquille s’empare du piano de Tristan Pfaff. Très vite,
- quintolets,
- sextolets et
- septolets
de doubles viennent secouer cette fragile élégie que l’harmonie prend plaisir à faire joliment claudiquer. Une accélération renvoie l’auditeur au premier motif.
- La puissance des accents,
- l’aisance technique et
- la vista musicale de l’interprète
rendent raison du talent et du swing du compositeur. De quoi euphoriser l’auditeur avant d’esgourder l’un des chevaux de bataille du maître-cavalier Tristan Pfaff : la « Carmen fantaisie » de Josef Weiss d’après Georges Bizet, laquelle fera l’objet d’une prochaine notule.
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