
J’ai conscience que ce qui suit n’est pas d’une grande, grande douceur, mais si quelqu’un avait eu
- l’obligeance,
- la lucidité ou
- le courage
d’énoncer préalablement cette évidence, je n’aurais pas le déplaisir de le stipuler.
Le problème d’un récital méga high level caritatif, en dépit de l’accueil très cordial réservé aux spectateurs et notamment aux spectatrices en ce jour de Saint-Valentin, c’est pas qu’il soit caritatif, c’est qu’il donne l’occasion aux chefs de bénévoles sans doute très dévoués de fouler une scène pour leur quart d’heure warolhien et qu’il leur permet, sous prétexte de sensibiliser un public forcément déjà acquis à la cause, de se pavaner avec un contentement contreproductif. Le fondateur de Coline en Ré, qui vient d’abandonner son titre de président, tient à rappeler cette vérité universelle à qui l’aurait refoulée, transformant la première demi-heure de la soirée en assemblée générale des membres seniors du comité des fêtes ou des amis du cassoulet aux épices de Trifouilly-sous-Lèz. Un moment de malaise absolu.
- Ramenant tout à lui,
- nous offrant des bruits de bouche insupportables comme s’il s’adonnait à l’ASMR version papy gâteux,
- multipliant maladresses oratoires et anecdotes tout aussi maladroites (ha ! l’enfant mort de faim que l’on contemple après un bon petit-déjeuner, ha !),
le personnage s’étale, flaque flasque de contentement sans digue, avant de passer la parole à on n’a pas très bien compris qui, d’une autre association, laquelle développe un discours beaucoup plus structuré – mais une conférence sur la malnutrition à l’heure d’un récital et avant un joyeux coquetèle est-elle bien à sa place ?
Invité, j’avais tenu à préciser que je payerais la seconde place que j’avais sollicitée, car je risquais de priver l’association d’une rentrée d’argent ; je m’y suis résolu au terme du concert mais, un temps, je l’admets, j’ai hésité à régler mon dû moral tant ce à quoi j’avais été contraint d’assister non seulement me paraissait peu appétissant mais, surtout, me semblait relever d’un manque de conscience de l’exigence de ce qui allait suivre. Mettre le niveau scénique au ras des pâquerettes pendant demi-heure alors qu’une pianiste superlative est attendue, c’est incroyable
- de prétention,
- de malaisance et, faut le dire,
- de stupidité.
Néanmoins, il a bien fallu passer par cette gave péniblissime et ses moments de grande gênance
- (bruits de bouche dégueulasses,
- remerciements personnels alors que le concert est open,
- salutation d’un ado qui a, le bienheureux, déserté la salle,
- confusion à la fin du blabla, etc.)
pour assister au récital maousse costaud que Diana Cooper a fomenté au profit de Coline en Ré. L’artiste a choisi d’ouvrir le bal avec la quarante-septième sonate en si mineur de Joseph Haydn. Un quart d’heure, trois mouvements, et un allegro moderato liminaire qui saisit dès les premières secondes. Sur un beau Fazioli et dans une salle sans réverbération, l’interprète pose de suite sa patte sur la musique. Grâce à elle,
- netteté de l’énoncé,
- efficacité des trilles,
- agilité des traits,
- variété des attaques et
- délicatesse des nuances
font paraître presque courts redites et ressassements qui ne manquent pas. Dans ce jeu assuré, il y a
- de l’élégance et du souffle,
- du joli et de la tension,
- du pérorant et de l’intime.
Alors qu’un bébé tousse puis proteste (les géniteurs l’exfiltreront gracieusement, stipulons-le), s’élancent le menuet et son trio.
- La clarté du dialogue,
- le net changement de registres entre menuet et trio ainsi que
- l’importance accordée aux respirations
permettent d’incarner la danse avec grâce. Le finale, presto, émoustille grâce
- au rebond des notes répétées,
- aux virevoltes entraînantes de la dextre, et
- aux plaisirs
- de la célérité maîtrisée,
- des breaks tendus et
- des discussions entre les dix doigts.
Nous voilà séduit, davantage par l’interprétation que par une partition saturée de formules à notre goût trop récurrentes.
Diana Cooper ose alors un grand écart habile pour stimuler l’écoute en sautillant de Haydn jusqu’à Maurice Ravel, dont elle propose deux extraits des Miroirs. Les « Oiseaux tristes » avaient été conseillés par le bavard satisfait du début (« fermez les yeux et vous verrez vraiment des oiseaux tristes », wow !). Or, l’artiste déjoue le danger du planplan, un planplan ravélien ne fût-il pas un pléonasme. Dotée d’un toucher exceptionnel, elle semble travailler moins le rendu programmatique que la friction entre traits surgissants et atmosphères harmoniques qui s’installent. Dès lors, on se laisse envoûter tant par les temps longs auréolés par une pédalisation parfaite, que par les jaillissements pianistiques
- (leitmotivs,
- aigus perçants,
- fortissimi).
« Alborada del gracioso » ne met nullement la musicienne en danger. Dans un même élan, elle en saisit
- la tonicité et la légèreté,
- l’exotisme et l’étrangeté,
- l’énergie des notes comme des accents répétés et la suspension des changements de tempi comme des effets d’attente.
Diana Cooper se pourlèche les mimines
- des variations rythmiques,
- des sursauts organisés et
- des mutations de couleurs.
Ébaubi, l’auditeur se goberge d’une sensation
- d’évidence,
- de fluidité et
- de densité
qui grésille joyeusement longtemps, longtemps après que les mains ont quitté le piano. D’autant que la dame a ajouté à la set-list initialement annoncée l’allegro de concierto d’Enrique Granados – mais ça, ce sera l’un des sujets d’une prochaine notule, faut bien créer un peu de suspense voire de teasing quelquefois…
