
Pendant trois jours, le Ballet de Lorraine donne au ThĂ©Ă¢tre de Chaillot (Paris 16) un spectacle composĂ© de trois chorĂ©graphies rĂ©unies sous un titre pas très justifiĂ©, Paris – New York – Paris.
En première partie, toujours scandaleux, RelĂ¢che est une reconstitution d’un « ballet instantanĂ©iste en deux actes, un entracte cinĂ©matographique et la queue du chien ». ChapeautĂ© par Francis Picabia en 1924, ce tunnel de 41’ encadre un film de RenĂ© Clair par deux saynètes de thĂ©Ă¢tre plus ou moins dansĂ©. Eros et Thanatos dominent la situation. En effet, autant la partie live tourne autour du dĂ©sir d’une femme incarnĂ©e par Élisa Ribes, autant le long film tourne autour de la mort (canon, corbillard poursuivi, disparition magique du cortège, symbolisation – grand huit de la vie, secousses et disruptions, etc.). La danse elle-mĂªme ne s’embarrasse pas de grands effets, l’objectif Ă©tant de dĂ©noncer les conventions et de les subvertir par une feinte dĂ©contraction de type cabaret. Quelques ensembles, un rĂ´le jouĂ© (le soldat qui verse len-te-ment de l’eau d’un seau dans l’autre, et rĂ©ciproquement), des mouvements stĂ©rĂ©otypĂ©s et presque aussi rĂ©pĂ©titifs que la musique : le propos n’est pas de faire joli, spectaculaire, mais de se moquer, d’ironiser et de nouer complicitĂ©, ha ha, avec le spectateur en le provoquant. Sur ce plan, l’efficacitĂ© du dispositif est remarquable. En effet, une partie de la vaste salle archicomble siffle, rigole gras, applaudit pour protester, pousse des « ha » de soulagement quand le tableau Ă©volue, un peu comme si un spectateur venant voir le Soulier de satin se rĂ©jouissait que l’on ne donne pas la paire car « une seule chaussure, c’est dĂ©jĂ long » (ben t’étais au courant, non ?). Le projet « historique » animant cette pique contre les spectacles tout smooth et destinĂ©s Ă plaire platement mĂ©rite pourtant que l’on s’y attarde ; et il est joyeux de constater que la capacitĂ© d’irritation, 91 ans plus tard, de ce pseudo-ballet ne s’est pas dissipĂ©e.
Toutefois, il faut attendre la seconde partie pour trouver un projet artistique moins rĂ©servĂ© aux archĂ©ologues. Elle s’ouvre avec Corps de ballet, un projet de 26’ créé en 2014 par NoĂ© Soulier – tiens, on en parlait. HĂ©las, il dĂ©bute par une longue sĂ©quence sans doute autant symbolique que ridicule, et très symbolique. Un danseur Ă©claire un Ă un des Ă©lĂ©ments de dĂ©cor, devant puis derrière. Après que l’on a apprĂ©ciĂ© un vitrail, une statue, un banc, etc., tout est retirĂ© et la scène redevient nue, suscitant des rigolades et des huĂ©es parmi certains spectateurs, certes lucides mais, dĂ©duira-t-on, plutĂ´t partants pour un concert de Patrick Bruel que pour un spectacle de danse contemporaine. NĂ©anmoins, cet inicipit plus clichĂ© que clichĂ© donne le ton du spectacle de façon moins sotte que l’on pourrait craindre, quoique plus dĂ©jĂ -vu que provocatrice. En effet, Ă la mise en scène du dĂ©pouillement rĂ©pondent les remix musicaux qui vont accompagner, sur bande son, les Ă©bats chorĂ©graphiĂ©s. Après le silence liminaire, retentiront des bouts du dernier mouvement de la Quatrième symphonie de Schubert ainsi que du Finale de Rigoletto, dĂ©barrassĂ©s des parties mĂ©lodiques pour l’un et chantĂ©es pour l’autre, comme s’il s’agissait de dĂ©pouiller la notion mĂªme de spectacle et, pour cela, d’en garder l’architecture (l’accompagnement) sans les ornements (la mĂ©lodie ou les aria).
De fait, Corps de ballet propose une mise Ă nu du spectacle, explicitĂ©e par des sorties d’artistes marchĂ©es, comme si le chorĂ©graphe voulait donner Ă voir, concrètement, le temps du spectacle et sa limite, en laissant sur scène ce qui est souvent mis off. Dans un premier temps, il dĂ©cline les pas de danse classique « par ordre alphabĂ©tique », apprend-on, en exigeant des interprètes des dĂ©calages dans le semblable (par groupe, les danseurs exĂ©cutent presque la mĂªme figure, mais pas tout Ă fait), comme si le chorĂ©graphe souhaitait dĂ©cliner l’éventail des possibles d’ordinaire corsetĂ©s par un choix unifiĂ©. Dans un deuxième temps, oĂ¹ s’invite derechef le silence, le ballet dĂ©cline les « pas de prĂ©paration », montrant des danseurs qui s’apprĂªtent Ă exĂ©cuter un mouvement… et les dĂ©tournant in extremis de cette figure, comme si le chorĂ©graphe, toujours dans sa perspective de dĂ©sossage des conventions spectaculaires, voulait suspendre la logique stĂ©rĂ©otypĂ©e guidant d’ordinaire la danse. Dans un troisième temps, une danseuse, seule en scène, enchaĂ®ne des « gestes de pantomime ». Cette fluiditĂ© continue casse la narrativitĂ© de ces figures centrĂ©es sur les bras et les mains. Les gestes ne signifient plus rien, comme si le chorĂ©graphe tĂ¢chait d’interroger le mouvement par-delĂ le sens qu’il est censĂ© porter. ModĂ©rons notre transport en signalant que, d’après la note de programme, cette sobriĂ©tĂ© antinarrative permet de se concentrer notamment sur « les expressions de visage ». C’est sans doute plus une provocation qu’une Ă¢nerie : dans une salle de 1250 places, Ă moins dâ€™Ăªtre sis dans les premiers rangs ou d’avoir emportĂ© ton tĂ©lescope, l’expression du visage, c’est comment dire ? un pizzicato d’alto dans un forte chez Wagner – prĂ©cieux, sans doute, mais, dans les faits, guère plus que conceptuel donc, si l’on en abuse et s’y intĂ©resse en exclusivitĂ©, un brin ennuyant. En dĂ©finitive, Corps de ballet n’est certes pas inintĂ©ressant ; mais l’on soupçonne que seule une connaissance poussĂ©e de la danse permet d’en apprĂ©cier tant la substantifique moelle que l’ironie.
La seconde partie se conclut par Sounddance, une pièce de 17’ créée en 1975 par Merce Cunningham sur une musique (un piètre bruitage linĂ©aire, type Livre de la jungle) de David Tudor, et c’est mĂªme pas un jeu de maux. Cette fois, Ă´ surprise, il y a un dĂ©cor – un grand rideau dorĂ© Ă franges positionnĂ© en fond de scène, d’oĂ¹ surgissent des danseurs tout bouillonnants. Le ballet s’organise autour de deux lignes de force : une sĂ©rie de figures iconiques qui secouent les danseurs Ă tour de rĂ´le (tĂªte rentrĂ©e, mouvements saccadĂ©s, immobilisations soudaines), formant une manière de fil rouge ; et un chaos multi-narratif, constituĂ© par des groupes de danseurs qui se font, se dĂ©font, s’agitent en parallèle, interagissent, s’échangent les danseuses, dĂ©mantèlent les corps, les portent en triomphe, les propulsent dans des figures fulgurantes ou en suspension, saturant la capacitĂ© de concentration du spectateur qui devient incapable de tout suivre. Le foisonnement d’évĂ©nements chorĂ©graphiques, l’énergie communicative et perpĂ©tuelle, la gestion quasi graphique de l’espace (investissement de l’ensemble de la scène puis rapprochement au fond du jardin, Ă©clatement des groupes puis brisures millimĂ©trĂ©es, profusion des Ă©vĂ©nements chorĂ©graphiques puis solo final, etc.) font de cette pièce la plus accessible de toutes celles au programme ce soir, en dĂ©pit d’une bande-son pĂ©nible.
En clĂ´turant la trilogie sur un hit roboratif et qui, cette fois, exige plus des danseurs que de l’assistance, Petter Jacobsson et Thomas Caley offrent un triomphe mĂ©ritĂ© Ă leurs marionnettes, laissant aux spectateurs, mĂªme incultes tant que curieux, le plaisir d’avoir passĂ© un moment Ă la fois agrĂ©able et stimulant.















