
3 juillet 2026, 21 h 45. Avec Charlotte Grenat, alias mademoiselle Maya (ou l’inverse), et sa camériste Inma, nous venons de finir la mise en place de la régie pour le spectacle que nous jouons à partir du lendemain soir jusqu’au vendredi suivant. Le festival off d’Avignon est entré en ébullition, autrement dit les bars débordent. Tout commence vraiment demain. Nulle fatigue, pour le moment.
- Une envie,
- une urgence,
- une émulation.
L’effroi devant la concurrence (plus de 1600 spectacles sont officiellement recensés), aussi. Pas vraiment conscientisé. Un effroi tranquille. Presque.
Nous rentrons tranquillement dîner à notre camp de base quand Charlotte se fait alpaguer par un gars de la FACTORY (ha, ces scènes qui pensent qu’elles sont plus importantes parce qu’elles sont CAPITALES), en passant devant l’une des adresses de cette scène conventionnée : une générale va commencer, ma colonelle ! En l’espèce, celle de Soleil déréglé, une création ambitieuse de la compagnie Navaquesera. Comme le veut la tradition, l’aventure est gratuite.
Nous ne nous consultons pas longtemps. La verveine-menthe que nous envisagions de suçoter avant de partir sur le traîneau du tram ? Qu’à cela ne tienne, nous nous rattraperons. La salade en kit qui nous attend au frigogidaire ? Elle patientera bien 1 h 30 de plus. Puis, comment mieux commencer un festival que par une invitation impromptue ?
Le pitch
Casimir (Frédéric Jessua), chômeur ayant un goût appuyé pour la dive bouteille dans sa diversité, se fait remonter les bretelles par son épouse. Secoué, il s’accorde une prune sans besoin de flicaille et voit apparaître Gilles Bouleau en son humble logis (Charles Van de Vyver). Rien de très étonnant en soi, le gars ayant l’habitude de jouer son rôle dans des fictions cinématographiques ou télévisuelles, entre Tuche et pancolades. Mais Casimir n’y est pas habitué et se retrouve tout ébaubi devant le présentateur de TF1. Lequel, assisté par Étienne Petit (Grégoire Isvarine), astrophysicien imbu de lui-même et de son mépris des autres, apprend à Casimir qu’un tout nouveau programme informatique vient de décider qu’il devait être le nouveau président de la Répubique. Est-ce
- le fruit de l’alcool ou la victoire d’une « réalité objective » définie et subvertie par la science ?
- un délire de dépressif bon pour l’HP ou une opportunité séduisante à ne pas louper ?
- un rêve éthérique ou un cauchemar tellurique ?
90′ doivent aider Casimir et nous-mêmes à le déterminer.
Le spectacle
Parmi ses nombreuses tendances, le off d’Avignon travaille
- le féminisme le plus épouvantablement consternant dans sa course au consensualisme,
- les comédies beauf les plus effarantes,
- les arnaques de compagnies sans honneur prétendant porter sur scène des pièces rapiécées par leurs soins sans en avertir préalablement le spectateur
- (Huis clos avec trois personnages,
- Un fil à la patte en 1 h 15,
- Ubu Roi réécrit pour dénoncer Trump et Poutine, quelle audace !),
- les tendances alternatives les plus porteuses que sont les stand-up et
- l’arrivée massive de chansonneries, pain bénit pour les propriétaires de théâtre.
Certaines créations collectives subventionnées tentent de secouer le cocotier en osant l’abondance, fût-elle tempérée par des gnangnanteries puputes à se taper la tête contre les murs (« ce spectacle est conçu dans une démarche écologique avec décors et costumes recyclés », on y reviendra).
Alors que, contrairement au in, féru de durées plantureuses faisant arty, la plupart des spectacles du off ne dépassent guère l’heure un quart afin de permettre aux théâtres d’encaisser un max, Navaquesera ose l’heure et demie autour de deux types d’acteurs : Casimir, comédien unique, et les autres, aux multiples rôles dégenrés à l’occasion – les deux principes de performance étant, en soi, remarquables. Dès la générale, le travail de troupe saute aux agates :
- les stichomythies groovent,
- les ensembles sont réglés avec sérieux,
- la sérénité des artistes permet de gérer les imprévus à base de tranquillade (panne du vidéoprojecteur).
Pourtant, en dépit de ces deux qualités principales (générosité et travail patent), nous allons sortir de cette invitation avec un sentiment frisouillant la déception. En essayant de comprendre pourquoi la foufouitude du projet ne nous a pas tout à fait envolés, nous avons cru déceler quatre freins limitant notre enthousiasme.
Les dissonances
Le premier frein est lié au casting des personnages. Le plaisir de l’archétype – chaque acteur étant appelé à incarner des topoï – s’enlise rapidement dans la facilité de la caricature. Ainsi
- de la prof de fac féministe à l’idiolecte boursouflé,
- des ninjas niveau Dorothée et
- du savant vulgarisateur vomissant son public (Étienne Klein, arnaqueur d’État, reviens-nous, immonde farceur !).
À la longue et, parfois, à la courte, cela désamorce tout intérêt du spectateur.
- La pantalonnade s’enlise dans un prévisible stabyloté,
- le comique de situation s’envase dans une itération pataude, et
- la volonté pédagogique d’équivalence entre les grotesques s’ensuque dans un copié-collé dont l’intérêt narratif et dramatique finit par nous fausser compagnie donc nous échapper.
Le deuxième frein est lié à la faiblesse du nœud diégétique. En clair ou presque, le texte se concentre trop souvent sur l’alternative, digne d’une vieille rédac de collège, entre « is this just real life? is his just fantasy? ». Franchement, en tant que spectateur, on aimerait s’en taper le coquillard.
Dès lors, on décolle presque quand Camille nous embarque dans sa foi dans le multivers, moins quand il rabat le réel sur la dichotomie opposant rêve et réalité. On aurait préféré l’ambiguïté tentatrice ou l’invraisemblable psychédélique au cocooning rassurant du « l’un ou l’autre », tant aller au théâtre pour s’entendre expliquer que le délire n’est in fine qu’une mauvaise passe psy et pas une ouverture sur d’autres possibles chausse l’esprit de semelles de plomb. Tout se passe comme si la compagnie avait frissonné à l’idée d’aller plus loin dans le dérèglement du soleil rationnel, alors qu’elle avait à l’évidence de quoi creuser pour nous offrir une réalité de l’irréel alla Arrabal.
Le troisième frein est lié à la construction du propos. Bouffie par un name-dropping plus fffatigant que moderniste ou post-Bret Easton Ellis, la pièce se présente comme une suite de saynètes assez nombreuses pour que, peu finement, l’on demande à Casimir de les récapituler sporadiquement afin d’aider les spectateurs à se repérer dans l’accumulation (l’apparition, l’HP, les drogues…).
- Le manque d’interactivité entre les épisodes,
- l’absence de diachronie et
- l’impression de feuilleter un catalogue plus qu’une existence
contribuent à limiter la palpitation du spectateur.
Le quatrième frein est lié à l’absence d’auctorialité. Seule, sans doute, une patte auctoriale aurait pu impulser une ambition dans le délire – au sens étymologique du terme – pour oser
- l’invraisemblable,
- le franchissement voire
- le crissement.
À défaut, les successions
- d’impossibles,
- d’analepses et
- d’itérations convenues n’aboutissant pas au postulat d’un autre monde en train d’émerger
ahanent en nourrissant un certain manque de rythme marqué par l’absence
- de contretemps,
- d’accents surprenants,
- de précipitations ou
- de trépidances
susceptibles de singulariser tel passage et de permettre à tel autre de s’étaler avec astuce.
Au fil des scènes, la dynamique se perd. L’exploration de plusieurs « réalités objectives » n’impacte en rien Casimir, et la mise en avant de postures ou d’idiolectes – science, sociologie, trafic, psychiatrie et plus – ressemble à une liste de courses plus qu’à une pièce de théâtre. L’explicit étouffant, avec Père Noël, semble assez dire le manque de perspective du récit, quitte à morfondre le spectateur dans une consternation grandissante, qui contraste avec l’envie des comédiens de les amuser pour leur donner à penser.
La conclusion
Devant tant d’énergie, allant
- de salle à scène,
- de cour à jardin, et
- du texte (trop) abondant à l’acting,
on aimerait être submergé par une pulsion roborative, fût-elle perturbée par la malaisance liée au traitement réservé au texte de Nadhir El Arabi, puant de racisme. Hélas, on pense avant tout à la punchline du philosophe Jean-Jaques G. dans « Une autre histoire » : « Moi, le premier acteur, je rêve d’un auteur. » On sent que Casimir en aurait eu besoin. Spectacle apparemment collectif, revendiquant son côté écolo parce qu’il réemploie des chaises et une table (wow), Soleil déréglé ose mais souffre d’une absence
- d’écriture,
- de choix et
- de radicalité.
De densité aussi, peut-être. En se souciant de laisser à chaque acteur un moment vedette donc un moment pas vedette, le tableau Excel de la pièce se dissout en compromissions sans intérêt pour le spectateur. Des acteurs valeureux,
- le souffle,
- l’envie d’en découdre et
- la capacité de questionnement
(mais aussi le talent imperturbable de Frédéric Jessua, aussi hénaurme que son rôle l’exige) nous auraient plus donné envie de les voir dans des pièces d’une vraie férocité, type Les Maxibulles de Marcel Aymé – même si, dans ce cas, ils n’eussent point été programmés à La Factory. À croire qu’il convient de ce se réjouir que le soleil de nos fantasmes soit définitivement déréglé !
Jusqu’au 25 juillet à la FACTORY d’Avignon.
