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Le blog de Bertrand Ferrier, page 213

Berthe Morisot, Musée d’Orsay, 17 septembre 2019 : épisode 4, « Les intérieurs »

« La lecture » (1888). Photo : Rozenn Douerin.

Lors des Ă©pisodes prĂ©cĂ©dents, l’exploration de l’Å“uvre de Berthe Morisot nous a fait voyager dans des imaginaires variĂ©s. Nous avons notamment Ă©voquĂ© trois lieux subjectifs oĂ¹ semble se cristalliser la singularitĂ© de l’artiste :

Il a semblĂ© alors se dĂ©gager une constante, par-delĂ  la diversitĂ© des prismes adoptĂ©s. Pour ouvrir ce dernier compte-rendu de notre baguenaudage musĂ©al, et hop, on pourrait se risquer Ă  dĂ©finir ladite constante de la sorte : l’artiste se soucie moins de reprĂ©senter que de peindre, en ce sens que les objets ou les sujets reprĂ©sentĂ©s sont moins des finalitĂ©s que du minerai pictural permettant, d’une part, d’insĂ©rer de l’art dans la vie, et, d’autre part, d’interroger les manières de peindre, donc le regard que nous portons sur le monde. Pour Ăªtre sinon plus clair du moins plus concret, disons que, quand l’artiste figure avec prĂ©cision un personnage tout en esquissant Ă  peine l’autre, quand elle suggère plus qu’elle ne dĂ©limite un paysage, quand elle renonce Ă  peindre l’intĂ©gralitĂ© de la toile comme pour ramener le tableau Ă  l’essentiel, elle met en espace, de façon spĂ©culaire, notre observation, selon plusieurs astuces dont on peut citer trois exemples :

  • en guidant notre regard (quand un personnage est flou alors que le dĂ©cor est net),
  • en nous permettant de voir ce qui est d’ordinaire cachĂ© (quand le coin gauche d’un tableau est laissĂ© blanc), et
  • en interrogeant notre attente de perfection (quand le dĂ©cor est reprĂ©sentĂ© par des hachures grises sciemment grossières).

De la sorte, in fine, le peintre nous permet de prendre conscience de ce que c’est que regarder – serait-ce pas cela, aussi, l’un des propos de la peinture : non pas seulement, donner Ă  voir, mais aussi donner Ă  comprendre ce qu’est le voir ?
Sur ce plan, la reprĂ©sentation des intĂ©rieurs, thème majeur chez Berthe Morisot – comme chez Vilhelm Hammershøi, Ă©voquĂ© tantĂ´t – est un cadre idĂ©al pour saisir, dans une sorte de huis clos, ce travail sur la peinture comme art de sculpter le regard. En effet, dans l’ensemble des pièces rĂ©unies par le musĂ©e d’Orsay, on note une tendance nette Ă  reprĂ©senter des sujets fĂ©minins dont le regard nous Ă©chappe. Avec « La lecture », le regard s’Ă©chappe grĂ¢ce au livre, cette porte de sortie que nous Ă©voquions tantĂ´t Ă  propos de la rĂªverie, de la lecture chez les adultes, des fenĂªtres et des peintures mises en abyme. Les enfants mis en tableau nous tournent souvent le dos. Par consĂ©quent, leur regard est ailleurs, ce qui donne de la perspective Ă  la peinture – nous regardons l’enfant regarder, puis nous tĂ¢chons de regarder ce qu’il regarde, c’est-Ă -dire aussi bien l’arrière-plan que l’au-delĂ  de l’arrière-plan, id est ce qui n’est pas reprĂ©sentĂ© mais que l’enfant est en train d’observer. Ainsi, le dynamisme de « L’enfant au tablier rouge » paraĂ®t sourdre de quatre stratĂ©gies complĂ©mentaires :

  • Ă©nergie des coups de pinceau quasi gĂ©omĂ©triques,
  • effet de vitesse renforcĂ© par l’opposition entre ce qui est peint  et ce qui est esquissĂ© (voyez la jambe gauche du modèle),
  • jeu sur les contrastes de couleurs (bleus contre rouges qui se dissĂ©minent dans le reste du tableau), et
  • mise en scène du personnage regardant Ă  l’extĂ©rieur.

Les adultes aussi nous tournent volontiers le dos. Cette posture

  • renforce la sensation d’intimitĂ© (nous surprenons ces modèles sans qu’eux-mĂªmes nous voient – aussi contradictoire que cela semble, sur cette reprĂ©sentation, ils ne sont pas en reprĂ©sentation) ;
  • avive notre curiositĂ© indiscrète ;
  • bref, happe dans le tableau celui qui l’observe.

Nous voici bien Ă  notre aise pour observer ce qui se passe, c’est-Ă -dire :

  • pour nous promener dans le dĂ©cor,
  • pour observer la silhouette s’activer en dĂ©pit de son immobilitĂ©, et
  • pour imaginer, le cas Ă©chĂ©ant, ce que le peintre n’a pas reprĂ©sentĂ© mais nous suggère.

Dès lors, le travail sur les regards, ceux du regardant comme ceux du modèle, nimbe l’intimitĂ© des intĂ©rieurs avec un halo fantasmatique qui contribue au charme des tableaux, par-delĂ  la virtuositĂ© (cette manière de peindre le verre transparent ou de suggĂ©rer un espace par un jeu d’ombres !) Ă  peine celĂ©e, çà et lĂ , d’une apparence faussement dĂ©gingandĂ©e – dont on ne sait si elle est auto-ironie, stratĂ©gie pour recentrer l’intĂ©rĂªt sur l’essentiel ou part de libertĂ© d’une artiste capable de « faire comme il faut » mais incapable de se soumettre aux diktats picturaux en vigueur.
Ce nonobstant, cette Ă©vocation du regard dans la peinture de Berthe Morisot doit Ăªtre complĂ©tĂ©e par le second versant des intĂ©rieurs : prĂ©cisĂ©ment l’intĂ©rieur du regard, ce supposĂ© miroir de l’Ă¢me. En effet, si nombre de modèles tapies dans leurs intĂ©rieurs ne nous regardent pas, d’autres, au contraire, nous fixent. Partant, il n’est pas question de pointer le ressassement, euphĂ©misme de l’impression de rĂ©currence voire de rĂ©pĂ©tition, comme seule caractĂ©ristique des tableaux ici prĂ©sentĂ©s. Le balancement en est une autre, tout aussi importante, dans la mesure oĂ¹, cent quarante ans avant l’ignoble Pharaon Ier de la PensĂ©e complexe, Berthe Morisot pratiquait l’art du en mĂªme temps. Par exemple,

  • elle reprĂ©sente surtout des femmes et, en mĂªme temps, elle reprĂ©sente aussi des hommes ;
  • elle peint beaucoup d’enfants et, en mĂªme temps, les jeunes filles et les femmes tombent aussi sous ses pinceaux ;
  • elle saisit avec dĂ©lices les extĂ©rieurs (urbains, marins, vĂ©gĂ©taux) et, en mĂªme temps, elle croque avec gourmandise les intĂ©rieurs ;
  • et, donc, elle saisit des personnages au regard invisible tout en s’intĂ©ressant aux personnages face regardant.

On aurait Ă©videmment tort d’opposer regard regardant et regard invisible. Les deux s’inscrivent dans une Ă©conomie picturale dont les grandes lignes se ressemblent. En effet, dans tous les cas, c’est l’ensemble de la peinture qui donne sens. Ainsi, le regard du petit chien se rĂ©sume-t-il Ă  deux billes rondes partiellement masquĂ©es par des poils. NĂ©anmoins, il attire l’attention car, au-delĂ  de sa mignonnitĂ©, si si, il se situe au cÅ“ur du cyclone :

  • coups de pinceaux de la robe,
  • Ă©nergie de la partie gauche et
  • vide tourmentĂ© enveloppant l’animal.

Pour charger le regard d’une signification hypothĂ©tique, celui qui observe le tableau doit donc prendre en compte l’ensemble de la peinture et sa dynamique propre. On remarque que, dans « Jeune fille au lĂ©vrier », la logique des regards est inversĂ©e : c’est la jeune fille, dans une robe similaire Ă  sa collègue, qui regarde le public tandis que le chien dĂ©tourne le regard.
Preuve de la complexitĂ© de l’exercice, mĂªme face Ă  nous, le regard peut rester indĂ©chiffrable. Ainsi, si  la « Jeune femme assise sur un sofa » semble mollement amusĂ©e grĂ¢ce Ă  la forme de ses lèvres, si Julie Manet est peinte dans sa tristesse du moment (elle a perdu tantĂ´t son papa… et sa mère mourra quelques mois après avoir achevĂ© ce tableau), la profusion des fleurs, le travail sur la robe quasi translucide, l’abondance des dĂ©tails semblent annihiler toute tentative de mise en perspective, le plaisir naissant de cette multiplicitĂ© d’Ă©lĂ©ments et non de l’attribution d’une expression Ă  un personnage. De mĂªme, la « Jeune fille dans un parc », aux effets Ă©tonnants – ne dirait-on pas des crayons de couleur plus que de l’huile ? –, fascine d’autant plus que son regard Ă©chappe Ă  toute interprĂ©tation, happĂ© par les mouvements de la vĂ©gĂ©tation, des cheveux et du chemisier. L’indĂ©chiffrable frappe aussi la « Jeune fille en blanc » Ă  la moue vaguement boudeuse, le tableau fonctionnant comme une explosion de lignes et de touches qui taquinent l’abstraction.

Foule des grands jours Ă  Orsay devant les tableaux, pour les derniers instants de l’exposition Berthe Morisot. Photo : Rozenn Douerin.

En consĂ©quence, que le regard soit visible ou ressortisse de l’imaginaire propre Ă  celui qui observe le tableau, il s’inclut dans un geste artistique qui revendique la primautĂ© de l’art – disons le mot : sa gratuitĂ© – en tant que pratique sur sa signification. Au fond, pour reprendre notre problĂ©matique liminaire, en reprĂ©sentant des femmes, Berthe Morisot se soumet-elle aux canons cantonnant les artistes du sexe Ă  reprĂ©senter leurs semblables ? Qu’importe. En reprĂ©sentant des individus engoncĂ©s dans leur rĂ´le social, Berthe Morisot dĂ©nonce-t-elle Ă  petites touches les limitations sexistes de son Ă©poque ou se contente-t-elle de les enregistrer ? Peu nous chaut. En reprĂ©sentant des regards ou en les excluant du portrait, interroge-t-elle rĂ©ellement le regard du visiteur d’exposition ou raconte-t-elle une Ă©motion connaissable par elle seule ? Brisons lĂ .
Une chose semble sĂ»re : le peintre travaille, sur un petit nombre de scènes-types, les diffĂ©rentes possibilitĂ©s de reprĂ©sentation (figurative ou Ă©vocatrice, par ex.), de dĂ©cors et de mise en scène. Par ce jeu de variations, elle pose la libertĂ© de l’artiste au centre de son travail. Nul doute que la musique, du piano de bonne famille Ă  la mandoline, qui anime ses toiles, participe, par la mise en abyme, de cette interrogation de l’art Ă  travers trois aspects complĂ©mentaires :

  • asservissement aux codes sociaux et aux conventions esthĂ©tiques,
  • Ă©panouissement de l’Ăªtre intĂ©rieur de l’artiste comme de celui qui jouit de son expression, et
  • lieu de renversement discret des tables de nos lois.
La postĂ©ritĂ© mesurĂ©e Ă  l’aune du merchandising. Photo : Rozenn Douerin

Le succès inattendu de cette exposition aussi pauvre par sa scĂ©nographie que riche par son contenu (c’est moins fĂ¢cheux que l’inverse) a permis Ă  des cohortes de curieux de goĂ»ter Ă  cette dissidence artistique, discrète, plaisante et (ou car) Ă©nigmatique. Chic – donc Ă  bientĂ´t, Pompon !

François Pompon, « L’Ours blanc » (1928). Photo : Rozenn Douerin.

 

On va swinguer, non mais !

Guy Angelloz Ă  Saint-AndrĂ©. DĂ©tail d’une photo de Bertrand Ferrier.

Jacques Boucher Ă©tant tombĂ© gravement malade, le concert « orgue et sax from QuĂ©bec » qui nous avait tant mobilisĂ© s’est transformĂ© en « orgue et flĂ»tes from Paname », ce qui zouke aussi. On s’inquiète pour l’artiste de MontrĂ©al et on regrette le projet qui nous tient en haleine depuis plusieurs annĂ©es grĂ¢ce aussi Ă  la tĂ©nacitĂ© de Sophie de Courval, but show still goes on (quand on a des nouvelles du malade, on partage). Ce samedi, on perd en exotisme et en dĂ©couverte, mais pas en dynamisme et en souci du public puisque Guy Angelloz s’associe Ă  Gilles Ranticelli, un organiste virtuose et nĂ©anmoins stĂ©phanois, devenu percussionniste de l’Orchestre national de France, afin d’Ă©blouir son public inattendu.

Le programme va pĂ©tiller, entre tubes, changement d’instrument et tricotage de saucisses. En butinant un menu concoctĂ© in extremis, curieux et nĂ©ophytes devraient avoir plaisir Ă  dĂ©guster ce qui suit. Si vous Ăªtes tentĂ©s, rendez-vous ce samedi, 20 h 30, Ă©glise Saint-AndrĂ© de l’Europe, 24 bis rue de Saint-PĂ©tersbourg Paris 8, tout près place de Clichy, pas loin gare Saint-Lazare. Et hop !

« Vivaldi pour la paix », ThĂ©Ă¢tre des Champs-ÉlysĂ©es, 1er octobre 2019

Photo : Bertrand Ferrier

Voici douze ans que l’association Échos de la CorĂ©e organise un concert Ă  Paris afin de « promouvoir la paix dans le monde ». Après la version symbolique, l’an dernier, au siège parisien de l’Unesco, sous la baguette de Philippe Entremont, Mia Lee Dervout entraĂ®ne les siens au thĂ©Ă¢tre des Champs-ÉlysĂ©es. Moins politique, sans doute, mais tellement plus propice Ă  la musique que l’on se rĂ©jouit de ce programme pour ambassadeurs, associant des concerti de Vivaldi en première partie et, en seconde partie, une transcription « pour flĂ»te et orchestre » du rĂ©pondeur prĂ©fĂ©rĂ© par toute administration qui se respecte : les redoutĂ©es « Quatre saisons ». Ă€ la tĂªte du projet, François-Marie Drieux, le violon solo de l’orchestre Les Siècles, qui entraĂ®ne moult collègues de bureau dans cette pige – c’est tout sauf une critique : du moins cet Ă©phĂ©mère Ensemble pour la paix a-t-il d’emblĂ©e une base cohĂ©rente.
Cette annĂ©e, les invitĂ©s Ă©chappent aux publicitĂ©s sur calicots et grands Ă©crans qui souillaient la prestation de novembre 2018 ; mais pas moyen d’esquiver les discours lamentables, du plus sirupeux au plus consternant. Celui de la quasi « ministre des ArmĂ©es » française, si l’on exclut le faquin capable de diriger la Bretagne et d’Ăªtre ministre d’État pendant de longs mois,  bat tous les records – rien d’Ă©tonnant pour une gourdasse bombardĂ©e Ă  son poste par un banquier sans scrupule et son piètre faquin de service. En tĂ©moignent trois indices.

  • Un, l’inutile incompĂ©tente n’est pas lĂ , c’est d’un chic digne de Pharaon Ier de la PensĂ©e complexe ou je ne m’y connais guère ;
  • deux, elle dĂ©lègue une clampine, fonctionnaire presque aussi parasite que l’autre, dont on mesure l’utilitĂ© ce jour puisqu’elle doit lire – et elle le lira fort mal – le discours de sa cheftaine… que chacun a sous les yeux ;
  • trois, Geneviève Darrieussecq, car la secrĂ©taire Ă©tatique a un nom, on se demande bien pourquoi, signe des phrases d’une puissance aussi espantante que « l’art est un langage universel », ce qui est quand mĂªme un beau symptĂ´me de cancer de la connerie, dernier dan disponible, ou « ce concert pour la paix est ainsi un remarquable rendez-vous au service de l’apaisement », ce qui signifie que le stagiaire responsable de cette merde s’est bien gaussĂ© de ta fiole, mĂ©mĂ©, et pourtant ça passe, c’est dire le niveau de La CrĂ©tinerie En Marche.

N’aborde-t-on pas ce concert en tout paisibilisme ? On n’en est point tout Ă  fait responsable, semble-t-il. RĂ©pugnants, pour le moins, sont

  • la sottise des pseudo-Ă©lites, ces arrivistes sans scrupule,
  • l’inutilitĂ© stupĂ©fiante des tĂªtes creuses qui nous gouvernent moins qu’elles nous mĂ©prisent, et
  • l’honneur rendu « au nom de la paix » Ă  ceux qui dirigent des tueurs.

Heureusement, il nous reste la musique.  Ji Yoon Park s’attaque – avec partition – Ă  trois concerti pour violon du so-called prĂªtre roux. Le RV 253, dit « La tempesta di mare », ne craint ni les piani dans le premier mouvement, ni les nuances variĂ©es dans le mouvement lent, ni la vivacitĂ© dans un mouvement conclusif plus mignon que tempĂ©tueux, Ă  l’aune d’une partition sans gĂ©nie quoique animĂ©e de quelques modulations qui font du bien.

Ji-Yoon Park. Photo : Bertrand Ferrier.

Le RV 180, dit « Il piacere », a des accents du « Printemps » que l’on entendra plus tard. Amaryllis Matylda Jarczyk et Baptiste Guttet s’activent avec soin au continuo. L’orchestre sonne avec un bel ensemble sur les accents et les contrastes. Des variations en mineur, ornĂ©es de marches harmoniques, secouent le deuxième mouvement oĂ¹ l’on apprĂ©cie l’unitĂ© de l’orchestre, dont tĂ©moignent les fins de phrase. Le troisième mouvement laisse penser que Ji Yoon Park n’a pas fait Vivaldi en LV1, mais on apprĂ©cie son dĂ©sir d’embarquer ses collègues du soir dans son Ă©nergie du moment.
Le premier mouvement du RV 362, dit « La caccia », travaille sur le rebond et les notes rĂ©pĂ©tĂ©es – on est plus sur l’hiver que le printemps, cette fois. Les gammes ascendantes rĂ©vèlent une belle synchronisation entre soliste et tuttistes. Le deuxième mouvement est rĂ©servĂ© Ă  la soliste et au continuo, ce qui permet Ă  la vedette de travailler le son sur un large spectre, du plus fin au plus puissant. La basse continue tente au dĂ©but du troisième mouvement de canaliser la vivacitĂ© de la soliste, seul moyen de capter l’attention du spectateur tant le propos semble manquer de mĂ©lodie. Ensemble, les musiciens n’en tentent pas moins de rendre les diffĂ©rents caractères d’une partition dont la substance semble aussi peu consistante que gouleyante. Il y a de la bonne volontĂ© et, avec des musiciens de haut niveau, un tel dĂ©vouement reste apprĂ©ciable.
Le quatrième concerto, RV 533, associe flĂ»te, violon et orchestre. Le premier mouvement, en ABA, s’ouvre sur l’hĂ©sitation entre majeur et mineur qui se rĂ©sout vite en Ut. La teinture blonde fraĂ®chement avivĂ©e d’Andrea Griminelli luit sous les projecteurs, mais l’important est que le duo avec sa partenaire fonctionne. Le deuxième mouvement voit la flĂ»te puis le violon puis le duo de solistes dialoguer avec le continuo. Conscient du peu de puissance de la pièce, le chef prend un air pĂ©nĂ©trĂ©. Peine perdue : cette musique n’a guère d’intĂ©rĂªt – et ce ne sont guère que quelques Ă©carts de justesse qui nous rattraperont par le col. Le troisième mouvement, plus vif comme convenu et attirĂ© par le Sol, excite un peu plus les esgourdes pour conclure la première partie avec la pĂ©tillance requise.

Andrea Griminelli. Photo : Bertrand Ferrier.

Le flĂ»tiste Andrea Griminelli revient en vedette pour la seconde partie et un arrangement des Quatre saisons qui n’est ni signĂ©, ni justifiĂ© – sur Radio classique, ce serait normal mais, avec de tels musiciens sur scène, est-ce digne ? D’autant que l’intĂ©rĂªt de l’amĂ©nagement, hors pratique, Ă©chappe. D’emblĂ©e, on perd en Ă©nergie et en synergie ce que l’on gagne en diversitĂ©, notamment dans les trilles. Les dĂ©tachĂ©s dissonent, les ornementations paraissent curieuses. Dans le deuxième mouvement du Printemps, on apprĂ©cie les piani de l’orchestre et la pulsation des alti. On n’en regrette que davantage – ce qui ne veut rien dire, mais bon, peut-Ăªtre dĂ©cèle-t-on l’idĂ©e sous la maladresse de formulation, sinon, tant pis, rendez-vous au paragraphe suivant – la prĂ©sente version oĂ¹ la douceur de la flĂ»te tend Ă  aseptiser une composition dĂ©jĂ  passablement insipide. L’Allegro louant « le son festif de la musette » a beau sonner Ă  nos esgourdes comme le complĂ©ment indispensable de « Ne quittez pas, une hĂ´tesse va vous rĂ©pondre,nous vous rappelons que, après, le bip, votre appel sera facturĂ© trois euros les trente secondes, bip, oups, nous sommes dĂ©solĂ©s, devant le trop grand nombre d’appels reçus, nous vous remercions de bien vouloir renouveler votre appel ultĂ©rieurement », les musiciens prennent leur mission au sĂ©rieux. Andrea Griminelli essaye d’attaquer avec une envie que son corps traduit peut-Ăªtre plus que son instrument. Nulle ironie : tout cela est fluide, ce qui n’est pas rien, Ă  dĂ©faut d’Ăªtre puissant voire overwhelming. Sera-ce cela, la paix ? Encore une chance que la brève coda ne nous annonce pas que, pour notre appel renouvelĂ©, notre temps d’attente est estimĂ© Ă  trente-cinq minutes.
L’ÉtĂ©, dure saison oĂ¹ homme et troupeau se languissent sous les satanĂ©s rais solaires, selon le texte officiel, voit la flĂ»te plus Ă  propos pour dynamiser ce moment. On goĂ»te de beaux effets de crescendi – decrescendi, des contrastes d’effectifs, des variations d’atmosphères, notamment entre basse continue et soliste. Le dialogue entre flĂ»te et orchestre passe moins bien, tant la spĂ©cificitĂ© et la vitalitĂ© de l’Ă©change entre violons ont coutume de dynamiser cette partition par frottements interposĂ©s. Aucun dĂ©tachĂ©, aussi vigoureux soit-il, ne peut rivaliser avec l’Ă©nergie du crin percutant le boyau quand l’orage du Presto fulmine. Le rĂ©sultat est donc mignon mais frustrant.
Après que le flĂ»tiste est sorti puis revenu, l’Automne s’installe et permet, dit le texte, au paysan de vendanger puis de sombrer dans le sommeil de la cuite. Alors que les artistes de l’orchestre paraissent s’Ă©changer les soli, le flĂ»tiste peine Ă  Ăªtre dans l’Ă©nergie. Le battement dĂ©sespĂ©rĂ© de son pied coĂ¯ncide avec ces moments oĂ¹ on le sent plus portĂ© par l’orchestre qu’Ă  l’initiative de la dynamique. TransparaĂ®t nĂ©anmoins une alliance de rigueur et de libertĂ© qui permet de donner un brin de vie Ă  une partition pas toujours hyperpassionnante – pardon de parler avec des termes musicologiques trop sa mère pointus.

François-Marie Drieux et Laetitia Ringeval. Photo : Bertrand Ferrier.

L’Hiver s’ouvre presque sur un beau crescendo de l’orchestre. HĂ©las, ce concerto volontiers fondĂ© sur les notes rĂ©pĂ©tĂ©es souligne vite la limite de l’arrangement pour flĂ»te. Ne s’entend ni vibrato solaire, ni capacitĂ© de rendre la pulsation qu’entraĂ®ne d’ordinaire cette techno pour archets. Le Largo, qui invite Ă  « passer auprès du feu des jours calmes et contents » sonne curieusement disco au grĂ© des pizz, semblant nous poser une question du style : « Avez-vous pensĂ© Ă  vous connecter Ă  votre application ? Votre banque est, chaque jour, plus proche de vous. » Et l’Allegro ultime ne semble pas exempt de cafouillages, quoi qu’il veille Ă  rendre correctement les ambiances contrastĂ©es. Un bis Ă  deux solistes reprenant la fin de la première partie s’ensuit, concluant une soirĂ©e qualitative, sympathique et grand public sinon toujours aussi convaincante que le laissait espĂ©rer le pedigree des musiciens, virtuoses assermentĂ©s Ă  dĂ©faut d’Ăªtre des vivaldiens patentĂ©s.

Fabian MĂ¼ller, « Tea for two cellos », Solo Musica


Et la question du jour est : peut-on faire du thĂ© avec deux violoncelles ? DĂ©jĂ , HervĂ© DĂ©sarbre avait sollicitĂ© Pierre Troisgros afin de lui soutirer le nom de dix plats reprĂ©sentatifs de notre cuisine. Ensuite, il avait soumis la liste Ă  des compositeurs pour qu’ils fassent de la bonne boustifaille avec de beaux tuyaux. Pierre Cholley avait ainsi mijotĂ© du bÅ“uf – on en a goĂ»tĂ© une assiette tantĂ´t. Dans cette tradition associant arts de bouche et musique savante, Fabian MĂ¼ller s’inscrit avec un sĂ©rieux respectueux qui dĂ©passe la gastronomie bien d’chez nous, bÅ“uf bourguignon en tĂªte. Logique !

  • D’abord, l’art du thĂ©, glorifiĂ© par Achille Talon en personne, c’est pas un truc pour Bozo le clown. On est aussi loin du thĂ© Richard sirotĂ© sur un coin de zinc « parce que c’est trop tĂ´t pour une bière » (genre) « et si je prends un expresso après neuf heures du matin, je ne dormirai pas cette nuit » que du ridicule des bobos transformĂ©s en experts du fromage, du cafĂ© ou du vin parce que leur commerçant local, bio, Ă©quitable et travaillant exclusivement avec des producteurs responsables, leur a offert deux-trois anecdotes en leur refourgant le produit basique qui leur permet de marger de ouf. Non, ici, on parle de l’art du thĂ© ancestral et tout et tout.
  • Ensuite, le projet de « faire » du thĂ© est portĂ© par Fabian MĂ¼ller, violoncelliste et compositeur suisse (mĂªme s’il affirme se taĂ¯waniser grĂ¢ce Ă  son Ă©pouse) – et tous ceux qui, comme moi, pratiquent un peu le clichĂ© raciste en amateur, savent qu’un Suisse, c’est sĂ©rieux.
  • Enfin, les deux violoncelles qui sont ici rĂ©unis sont totalement investis dans le projet : c’est Fabian MĂ¼ller qui prĂ©pare le thĂ©, lui-mĂªme et Pi-Chin Chien qui le servent, et eux deux qui ont fabriquĂ© la tasse – en clair, Fabian MĂ¼ller a Ă©crit la musique, il co-interprète l’album et le produit avec sa complice.

Comme le laisse subodorer le jeu de mots du titre, on est donc en prĂ©sence d’un double dĂ©sir :

  • dĂ©sir de synthèse (entre Suisse et TaĂ¯wan, composition et interprĂ©tation), et
  • dĂ©sir de synesthĂ©sie entre goĂ»t et audition, que le livret approfondit – en allemand, anglais et chinois. En effet, chacune des dix pièces, oscillant entre 3’30 et 7’30, est accompagnĂ©e d’une prĂ©sentation du thĂ© par Menglin Chou et d’une prĂ©sentation de l’Å“uvre par le compositeur.

La transsubstantiation du thé propulse cette boisson au-delà du prétexte évocateur : elle devient vision, souvenir, histoire, expérience et incertitude.

  • Vision, car le compositeur explicite les liens entre les paysages oĂ¹ pousse le thĂ© et sa musique.
  • Souvenir, car Fabian MĂ¼ller narre des anecdotes le liant personnellement Ă  telle dĂ©couverte ou Ă  telle sensation qu’il tĂ¢che d’Ă©voquer.
  • Histoire, car les thĂ©s prĂ©sentĂ©s, souvent appuyĂ©s sur un storytelling très marketĂ©, sont aussi des occasions pour Ă©voquer des parties de l’Histoire Ă  travers les peuples qui la font ou l’Ă©vitent.
  • ExpĂ©rience, car l’auditeur est appelĂ© Ă  ne pas Ăªtre seulement auditeur : il devient spectateur, il imagine les odeurs, les couleurs, les goĂ»ts mais aussi la texture des feuilles de thĂ©.
  • Incertitude, car rien ne garantit que la synesthĂ©sie – telle que reconstituĂ©e par l’auditeur Ă  partir des textes et de la musique – Ă  laquelle chacun parvient est superposable Ă  celle du compositeur qui, lui, connaĂ®t les thĂ©s et les endroits mis en musique.

 

 

Cette quintuple extension du domaine du thĂ© dĂ©samorce pour partie le risque de se cantonner dans une musique strictement descriptive. Certes, l’Ă©criture de Fabian MĂ¼ller se sinise volontiers ici – Ă©couter son concerto pour violoncelle en un mouvement permet de dĂ©couvrir d’autres irisations de son Ă©criture – et ne nĂ©glige pas les astuces de l’imitation d’Ă©lĂ©ments reconnaissables ; pour autant, elle ne se contente pas de ces apprĂ©ciables mains tendues Ă  l’auditeur. Elle associe :

  • savoir-faire de l’artisan,
  • libertĂ© fantasmatique de l’artiste et
  • engagement des interprètes, essentiel pour faire vibrer ces pièces audibles par tous.

Rougui Hongcha Ă©voque un thĂ© noir, rare et floral, que Fabian MĂ¼ller promet d’honorer par deux thèmes : l’un pentatonique pour Ă©voquer le jardin, l’autre plus rythmique pour rendre hommage aux Bununs, des gens « spĂ©cialement allègres ». Des pizz en accompagnement lancent la machine. Une mĂ©lodie jouĂ©e avec un mĂ©lange de souplesse glissĂ©e et d’Ă©lĂ©gance plante aussitĂ´t le dĂ©cor taĂ¯wanais. Un jeu de quasi canon, ou plutĂ´t d’Ă©change du motif initial prĂ©pare l’arrivĂ©e du second thème rĂ©solument folklorique qui, une fois exposĂ©, entreprend de lutter avec son prĂ©dĂ©cesseur. Pas de vainqueur, sinon la musique, immĂ©diatement plaisante – on comprend que le compositeur ait Ă©tĂ© primĂ© aux États-Unis – et hop, encore un clichĂ©.
Zheng Dongding Oolong Ă©voque un thĂ© Ă  la fois rĂ©pandu et chic « qui prĂ©sente un caractère affirmé ». Le compositeur compte lui rendre hommage en cĂ©lĂ©brant la « Lebensfreude » (joie de vivre) et en y glissant un nouveau clin d’Å“il aux Bununs, qui vivent dans l’aire des plantations. De fait, une danse sautillante jaillit d’un violoncelle sur un accompagnement rythmique coll’arco. Les rĂ´les s’Ă©changent. Une partie centrale, partiellement en doubles doubles cordes, apaise l’atmosphère. Une pĂ©dale grave permet Ă  l’instrument soliste de dĂ©ployer sa cantilène. La partie A revient d’abord mezza voce avant d’Ă©clater Ă  nouveau selon les mĂªmes modalitĂ©s qu’initialement. Un pizz tonique comme un gin conclut cette pièce de danse dense – que c’est drĂ´le – mais pas que puisque Fabian MĂ¼ller veille, mĂªme en 3’30, Ă  varier les climats sans perdre en lisibilitĂ©.

 


Lao Man E Gushu Pu Er se rĂ©fère Ă  un thĂ© chinois qui met du temps Ă  rĂ©vĂ©ler ses « notes de forĂªt, de tourbe et de prairie », jusqu’Ă  apporter calme et luciditĂ© Ă  son siroteur. Le compositeur promet de jouer sur la distinction entre l’aciditĂ© liminaire et la sĂ©rĂ©nitĂ© conclusive de la dĂ©gustation, tout en peignant « la beautĂ© unique des montagnes du Yunnan ». Un lamento serein, ponctuĂ© de pizz, ouvre la pièce et se dĂ©ploie, parfois rejoint par l’archet du complice sporadiquement en doubles cordes. La sĂ»retĂ© de ce dialogue doit exprimer la sĂ©rĂ©nitĂ© ; et le rythme du second violoncelle peut Ă©voquer la quĂªte de stabilitĂ© dont les accords finaux signalent la rĂ©ussite. Cette musique planante sĂ©duit grĂ¢ce Ă  une interprĂ©tation sensible jusque dans ses fragilitĂ©s voulues (0’16).
Oriental Beauty est censĂ© Ăªtre le meilleur oolong, avec notes de miel, de fleurs et de fruits pour rĂ©sultat d’un traitement spĂ©cifique. La musique compte Ă©voquer les cigales qui chantent dans les cyprès gĂ©ants de la jungle de TaĂ¯wan. Sans aller jusqu’Ă  lorgner vers l’Insektarium d’Andreas Willscher, Ă©voquĂ© lui aussi tantĂ´t, cette astuce se rĂ©fère au storytelling qui accompagne l’invention d’un thĂ© dont le naming ne nĂ©glige point d’aguicher. Le frottement des cordes lance donc le bal. Un motif Ă©nergique s’impose, entraĂ®nant l’accompagnateur dans la danse. BientĂ´t, des pizz pulsent derrière l’archet et les quelques doubles cordes du lead. Un bref solo glissĂ©, travaillant la matière mĂªme du son, marque le mitan de la pièce. Une modulation agrĂ©mente le retour du dĂ©bat entre les compères, puis les pizz se risquent jusque dans les harmoniques pour mieux accompagner la beautĂ© orientale dont les voilures disparaissent Ă  travers une coda bien troussĂ©e.

 

 

Bi Luo Chun est un thĂ© vert lĂ©ger que le compositeur a choisi de sertir dans une gamme pentatonique centrĂ©e sur la tonalitĂ© de Si bĂ©mol qui, pour lui, Ă©voque le vert clair, et pourquoi pas ? Une fausse chanson folklorique sonne d’emblĂ©e, accompagnĂ©e de doubles cordes souvent graves. Les harmonies revendiquent une simplicitĂ© qui n’exige pas moins une interprĂ©tation prĂ©cise et complice. Au milieu du morceau, une pulsation nouvelle dynamise provisoirement le discours tentĂ© par la modulation. Les rĂ©pĂ©titions incomplètes (il manque un bout du thème Ă  la seconde Ă©vocation, ou l’accompagnement passe du pizz Ă  l’archet, de la rĂ©ponse directe Ă  la simple pĂ©dale grave, etc.) guident l’auditeur puis retiennent son attention jusqu’Ă  l’harmonique qui dissout, cristalline, cette Ă©vocation.
Buddha’s hand Alishan est un thĂ© aux reflets dorĂ©s et aux effluves agrumĂ©s, et hop. Le compositeur souhaite Ă©voquer dans la pièce ainsi intitulĂ©e le lever du soleil sur le mont Alishan – d’autant que, « si l’on s’en tient Ă  leurs splendides paysages de montagne, TaĂ¯wan et la Suisse se ressemblent beaucoup » jusque dans leurs chansons pose, amusĂ©, Fabian MĂ¼ller. Un solo Ă©nigmatique, semblant enregistrĂ© de très près, est bientĂ´t enrichi par une double pĂ©dale grave et repris partiellement en pizz. Les pizz du second violoncelle libèrent un nouveau thème. Une danse explose alors, le premier violoncelle y renonçant bientĂ´t : ainsi s’associent l’Ă©nergie de l’accompagnateur et la langueur du lead. Le retour des pizz au second violoncelle rĂ©introduisent Ă  mi-course le pattern entendu tantĂ´t. La danse, version brève, accompagne cette reprise. Un solo grave, qui se plaĂ®t Ă  sculpter le son, interrompt la cavalcade et se laisse envahir par la rĂ©ponse du second violoncelle puis par son retour Ă  la double pĂ©dale. Le jeu sur les glissendi, les sons dĂ©timbrĂ©s, l’hypnotisme contemplatif et la rĂ©sorption prompte de toute tentative de sautillement dessinent les contours d’un morceau Ă©lĂ©gant que l’on ne manquera pas de dĂ©conseiller aux amateurs de hard rock – ou alors d’un Metallica en manque d’inspiration, peut-Ăªtre.

 

 

Mao Er Duo Gushu est un thĂ© Pu Er dont les feuilles Ă©voquent des oreilles de chat… et « un voyage scolaire dans les montagnes » oĂ¹ « des Ă©coliers innocents et insouciants seraient assis dans une prairie fleurie, au creux d’un vallon abrité ». Après, voilĂ , chacun ses visions ectoplasmiques. La musique veut Ă©voquer la vie et la joie afin que, en l’entendant comme en ingurgitant le breuvage, « notre esprit devienne plus lĂ©ger ». En effet, ça sautille, sur un zoum-zoum simplissime que les deux partenaires Ă©changent parfois. Une reprise signe l’aspect populaire de ce thème, après quoi le calme semble revenir dans des harmonies plus complexes. Des effets d’Ă©cho entre les acolytes font osciller doucement cette partie mĂ©diane avant que la gigue initiale ne revienne, au second puis au premier violoncelles, selon la forme ABA privilĂ©giĂ©e dans ces Ă©vocations. La belle synchronisation, les formes de dialogue employĂ©s – solo versus accompagnement, dialogue par effets d’Ă©cho ou par parallĂ©lisme, renversement du lead – et le travail du son Ă  l’approche de la coda, pour offrir une autre couleur au Ă©nième retour du thème, contribuent au charme de cette piste (de danse) enlevĂ©e.
Zhencong Muzha Tie Guanyin produit une infusion intense qui Ă©voque Ă  Menglin Chou le moment oĂ¹ son grand-père sirotait cette dĂ©coction dans son rocking chair. Le compositeur se concentre sur deux points l’aspect nostalgique (des danses brèves apparaissent et s’Ă©vanouissent comme autant de souvenirs de festivitĂ©s rĂ©volues) et la dimension mĂ©taphysique, Guanyin dĂ©signant une dĂ©esse « d’une beautĂ© surnaturelle ». C’est le mouvement le plus dĂ©veloppĂ© parmi les dix proposĂ©s dans ce petit catalogue de thĂ©s. Le dĂ©but solennel se dĂ©cante peu Ă  peu pour s’ouvrir Ă  l’association traditionnelle pizz + lead Ă©lĂ©giaque. Ensuite, les deux violoncelles se font Ă©cho coll’arco. Une danse accompagnĂ©e en doubles cordes graves s’Ă©vanouit dans le retour de la formule liminaire (pizz + lead puis danse). Comme aime le faire Fabian MĂ¼ller, le thème ressassĂ© est alors repris en pizz par le premier violoncelle, accompagnĂ© par le tremblement de son complice. De jolies oscillations tonales et des trouvailles de sonoritĂ©s harmoniques sinon harmonieuses (autour de 6′) Ă©clairent le propos que couronnent la formule liminaire abrĂ©gĂ©e et sa minicoda. Ainsi, la suite semble se caractĂ©riser ici par une double tension :

  • macrotension structurelle entre clartĂ© de la forme et embardĂ©es du discours qu’entraĂ®nent l’insertion d’Ă©pisodes intermĂ©diaires et la rĂ©utilisation tronquĂ©e ou mĂ©lodiquement modifiĂ©e d’un motif ;
  • microtension ontologique de la musique elle-mĂªme, fondĂ©e sur des Ă©lĂ©ments d’apparence très simples dont le compositeur va rĂ©vĂ©ler le potentiel grĂ¢ce Ă , par ex., des (per)mutations, des changements d’accompagnement, et des modifications d’atmosphère ou de tempo.

 

 

Mengku Yesheng Hong Cha est un thĂ© issu d’arbres vivant en quasi autarcie Ă  2000 mètres au-dessus du niveau de la mer donnant. Le rĂ©sultat hĂ©site entre dattes et effluves mĂ©diterranĂ©ens. Le compositeur annonce une pièce ouverte et fermĂ©e sur une mĂ©ditation archaĂ¯sante, avec une partie centrale cĂ©lĂ©brant en dansant la proche venue du printemps – Ă©poque de la rĂ©colte pour ce thĂ©. En effet, les deux violoncelles semblent chercher la voie idĂ©ale dans un prologue interprĂ©tĂ© avec soin – Ă©coutez le decrescendo parfait Ă  0’35 et 3’19 ! La danse, très rythmĂ©e, suscite un dialogue animĂ© entre les musiciens. Le retour de la mĂ©ditation dans l’aigu interrompt l’incartade puis l’efface dans une jolie tenue finale.
Bai Mao Hou est issu d’un arbre couronnĂ© de cheveux blancs – d’oĂ¹ son nom qui signifie « singe Ă  poils blancs ». Ce thĂ© aux touches florales a inspirĂ© au compositeur une pièce d’oĂ¹ il souhaite Ă©liminer toute amertume ou pointe d’aciditĂ©. Pour cela, une introduction mĂ©ditative prĂ©lude, nous annonce-t-on, Ă  une danse taĂ¯wanaise dont la notice stipule que passe, mĂªme si nous serions incapable de la remarquer, l’ombre du compositeur Teng Yu-Hsien. Le prologue, d’une grande richesse, fait plutĂ´t ressortir des bribes du dĂ©but de la Suite en sol de Bach (0’56 Ă  0’58 ou 4’20 Ă  4’22, par ex.). La danse pĂ©tille avec un lead lyrique et un accompagnateur bondissant – toujours ce souci de lisibilitĂ© du propos. Un intermède reprend le langage initial. Un nouveau motif, avec thème au premier violoncelle sur pizz rĂ©sonnants, prĂ©cède une danse confiĂ©e au second violoncelle sur un bariolage intense du frangin Ă  quatre cordes. La troisième Ă©nonciation du motif mĂ©ditatif annonce l’approche de la coda et l’arrivĂ©e du Mi majeur.

 

 

Dix secondes de silence résorbent ces cinquante minutes de musique au cours desquelles on aura apprécié, notamment :

  • la science du compositeur,
  • la qualitĂ© de l’interprĂ©tation,
  • l’originalitĂ© du projet,
  • le souci de finition.

Certes, Fabian MĂ¼ller privilĂ©gie la cohĂ©rence du projet et l’unitĂ© de cette Å“uvre en dix Ă©pisodes au dĂ©triment des cahots, de la foucade et de l’inattendu. EĂ»t-on espĂ©rĂ© çà et lĂ  des structures moins similaires ? EĂ»t-on mĂªme espĂ©rĂ© Ăªtre davantage bousculĂ©, inquiĂ©tĂ©, perdu parfois dans la jungle musicale des thĂ©s d’exception convoquĂ©s sur la platine ? Sans doute nous contenter eĂ»t-il dĂ©truit la soliditĂ© de ce dĂ©fi original et musicalement abouti. Au lieu de chercher Ă  sĂ©duire en optant pour une diversitĂ© plus aguicheuse en cas d’Ă©coute continue, Fabian MĂ¼ller et Pi-Chin Chien prĂ©fèrent laisser parler leurs fantasmes de thĂ© musical, leur art d’interprète et la puissance kalĂ©idoscopique de leurs instruments. Il faudrait bien de la mauvaise foi pour affirmer que ce disque singulier ne mĂ©rite pas l’attention des mĂ©lomanes assez curieux pour dĂ©guster dix thĂ©s aux notes aussi sapides.


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Komm, Bach!, épisode 68

François-Xavier Grandjean, le 5 octobre 2019. Photo : Rozenn Douerin.

Dans le dĂ©sordre de la vie, voici de bonnes nouvelles du soixante-septième concert organisĂ© autour de l’orgue de Saint-AndrĂ© de l’Europe depuis octobre 2016. Soixante-septième fĂªte, donc, depuis la rĂ©inauguration de la BĂªte par Daniel Roth, après restauration par la manufacture Yves Fossaert. Et troisième occasion d’entendre en l’Ă©glise Saint-AndrĂ© de l’Europe le sieur François-Xavier Grandjean, titulaire des grandes orgues de Sainte-Julienne de Namur et professeur dans de multiples acadĂ©mies. Ce 5 octobre, il illuminait la Nuit blanche avec le deuxième Ă©pisode de son florilège intitulĂ© « Les plus grands tubes pour tuyaux ». Sur le pupitre, des partitions mĂ©tissĂ©es, oĂ¹ les piliers du rĂ©pertoire (Bach et Franck en tĂªte) taillaient une bavette avec des compositeurs moins connus, tel le religieux et nĂ©anmoins brillant ploum-ploumiste Jean-Marie Plum (1899-1944).

 

 

Ce dĂ©but festif, Ă©crit par un prĂªtre, illustrait avec brio la tension propre au rĂ©pertoire de l’orgue entre sacrĂ© et profane. Symbole du rĂ©pertoire sacrĂ©, l’un des trois grands prĂ©ludes de choral Ă©crits par Johann Sebastian Bach sur « Nun Komm der Heiden Heiland » semblait rĂ©pondre – avec la froufoutante solennitĂ© voulue – Ă  l’exubĂ©rance anglo-belge liminaire. ArmĂ© d’une technique solide, donc d’une pulsation tĂªtue, l’interprète optait pour un jeu direct, sans chichiterie, seul Ă  mĂªme de rendre la double tonalitĂ© de la pièce : Ă  la fois supplication visant au come-back du Sauveur, et renouvellement de l’acte de foi – quel plus beau credo que d’espĂ©rer le retour de son Dieu ?

 

 

Pour dĂ©couvrir une autre version de la pièce sur le mĂªme orgue, par un autre organiste belge bien connu des habituĂ©s du prĂ©sent site, c’est ci-d’sous.

 

 

Heureusement, il n’y a pas que Bach, dans la vie. Surtout pour un organiste belge, impossible de faire l’impasse sur CĂ©sar Franck. Après le Deuxième choral l’an passĂ©, François-Xavier Grandjean a Ă©lu le Troisième, l’une des rares pièces pour orgue durant près d’un quart d’heure Ă  ne pas lasser mĂªme les nĂ©ophytes : variĂ©tĂ© des climats, diffĂ©renciation des registres, rĂ©currence de motifs reconnaissables, harmonies singulières, inventivitĂ© nullement sĂ©raphique Ă©clairent le hiĂ©ratisme du titre de « choral », dont le caractère sacrĂ© reste, joyeusement, hypothĂ©tique.

 

 

Dans la touffeur de juin, Bruno Beaufils de GuĂ©rigny en avait proposĂ© une interprĂ©tation singulièrement diffĂ©rente, Ă  dĂ©couvrir ci-dessous. Outre le respect des dĂ©sirs des interprètes, c’est le plaisir de rĂ©entendre de multiples visions des piliers du rĂ©pertoire qui nous incite Ă  « reprogrammer » volontiers de telles splendeurs lorsque les virtuoses le suggèrent.

 

 

Autre pièce ambiguĂ« quant au rapport entre sacrĂ© et profane, le « Choral dorien » de Jehan Alain prolongeait astucieusement le climat mĂ©ditatif créé par le finale du choral de Franck… et prĂ©parait le surgissement du fil rouge de cette saison Komm, Bach! : la Pastorius toccata de feu Yannick Daguerre. Le compositeur avait jouĂ© cette pièce lors d’un rĂ©cital Ă  Saint-AndrĂ©. Le festival l’a Ă©ditĂ© cette annĂ©e. Elle sera jouĂ©e une dizaine de fois. Après HervĂ© DĂ©sarbre, c’est le tonique BĂ»cheron des Ardennes qui propulse sa version tout feu tout swing.

 

 

… et il en faut, du tonus, pour s’attaquer Ă  la mystĂ©rieuse Fantaisie BWV 572 de Johann Sebastian Bach. Sa structure Ă©trange, son origine nĂ©buleuse (aucun manuscrit autographe n’est disponible), ses multiples moutures repĂ©rĂ©es par les historiens, son rapprochement avec le mythique duel avortĂ© entre JSB et Louis Marchand, tout nimbe cette pièce brillante d’un halo excitant. La technique sĂ»re de Fix Grandjean permet aux auditeurs de profiter de cette Ă©nigme musicale qui ne manque pas de scintiller dans les cÅ“urs longtemps, longtemps, longtemps après que l’Ă©cho du dernier accord s’est rĂ©sorbĂ©.

 

 

Pour finir ce deuxième volume des tubes pour tuyaux, François-Xavier avait choisi d’envoyer du lourd. La cĂ©lèbre et somptueuse « Suite gothique » de LĂ©on BoĂ«llmann Ă©tait donc au programme, bouclant ce rĂ©cital comme pour synthĂ©tiser la tension entre sacrĂ© et profane que l’orgue magnifie (trois pièces de la suite ont des noms profanes, l’une des plus cĂ©lèbres est manière d’Ave Maria). Nos lecteurs coutumiers ont eu l’occasion d’en apprĂ©cier les deux premiers mouvements en rĂ©pĂ©tition…

 

 

Les auditeurs de 23 h ont Ă©tĂ© happĂ©s par une interprĂ©tation qui revendique Ă  la fois la fidĂ©litĂ© au texte et une place laissĂ©e Ă  la spĂ©cificitĂ© du moment : respirations, travail sur la rĂ©verbĂ©ration, prise en compte de la spĂ©cificitĂ© de l’instrument… Nous laisserons aux courageux du samedi soir la chance d’avoir entendu la spectaculaire Toccata qui conclut la tĂ©tralogie. En revanche, comme, hĂ©las, on n’est pas chien, on veut bien partager la Prière Ă  Notre-Dame qui, grĂ¢ce Ă  la belle registration choisie par l’artiste et par un jeu ne confondant pas « mĂ©ditatif » et « sirupeux », se pare de mille diaprures sur l’orgue de Saint-AndrĂ© de l’Europe.

 

 

Des regrets de n’avoir point assistĂ© Ă  ce moment ? Merci. Mais triple raison d’Ăªtre rassurĂ©s : premièrement, inch’Allalalalah, François-Xavier reviendra l’an prochain pour le troisième volume des tubes pour tuyaux ; deuxièmement, sa prĂ©cieuse assistante du jour, dans la vraie vie claviĂ©riste-compositrice-photographe-Ă©crivain virtuose, sera en forme et en concert le samedi 9 mai, Ă  20 h 30, dans cette mĂªme Ă©glise de Saint-AndrĂ© de l’Europe, pour un rĂ©cital dingodingue…

François-Xavier Grandjean et Esther Assuied. Photo : Rozenn Douerin.

… et, troisièmement, dès ce samedi 12 octobre, un concert formidable nous attend dans le cadre du festival Komm, Bach!. Orgue et flĂ»tes se rejoindront pour un rĂ©cital prestigieux, feat. la fine fleur des orchestres parisiens aux commandes. C’est gratuit, y a un Ă©cran gĂ©ant pour tout voir de ce qui se passe lĂ -haut, et le programme bluffera les mĂ©lomanes experts tout en emballant les curieux. Vous y croiser serait une joie, tu penses.

Bien accompagné 12

 

On l’aura supputĂ© en contemplant l’expert : il Ă©tait tĂ´t quand il a fallu se bouger les saucisses pour examiner un orgue ayant, jusqu’Ă  ce jour, Ă©chapper Ă  la virtuositĂ© spĂ©cialiste des grands inquisiteurs. Ce nonobstant, devant l’obligation de bosser, chacun doit s’incliner. MĂªme si, on l’aura supputĂ© en contemplant l’expert : ce jour-lĂ , il Ă©tait, dĂ©cidĂ©ment, très tĂ´t.

 

 

Trop tôt, ça, incontestablement.

 

 

Et le fin du fin, c’est que cette expertise matinale s’est prolongĂ©e avec une expertise après-midique. C’est pas que l’expert ne voulait pas la faire ; c’est surtout qu’il convenait de ne point se risquer Ă  susciter son ire (un seul « r »).

 

 

Il est possible qu’une profonde mĂ©ditation ait fini par saisir l’expert. Fort heureusement, l’expertise n’a fait aucune victime. Enfin, je crois. Mais c’Ă©tait moins une. Trop tĂ´t, donc. Toujours trop tĂ´t.

 

Komm, Bach! – Making of la Nuit blanche – épisode 2

 

Après l’arrivĂ©e du matĂ©riel et la mise en route des dernières rĂ©pĂ©titions Ă  l’orgue (Ă©pisode 1), vient le moment de la mise en route technique pour le projet lumineux.

LoĂ¯c Leruyet et ClĂ©ment Gulbierz. Photo moche : Bertrand Ferrier

13 h

Tu connais ce moment, oh, tu connais ce moment oĂ¹ ça devrait marcher. Ajouter quelque chose serait superfĂ©tatoire, voire carrĂ©ment relou.

Photo de la tribune d’orgue : Bertrand Ferrier

14 h

Je demande aux rĂ©gisseurs le 06 de leurs mamans. Je veux savoir comment elles s’y prennent pour les faire ranger leur chambre.

Photo : Bertrand Ferrier

15 h

Les jeunes rĂ©gisseurs admettent enfin que l’on ne peut pas dĂ©ambuler dans le monde du spectacle sans boire. Encore jeunes, ils ont optĂ© pour un alcool raisonnable mais secouĂ©.

LoĂ¯c Leruyet et ClĂ©ment Gulbierz au travail. Photo : Bertrand Ferrier.

16 h

LoĂ¯c et ClĂ©ment regardent vers la voĂ»te. Soi-disant pour vĂ©rifier si ça marche. Je les soupçonne surtout d’invoquer le Ciel parce que ça ne marche pas, mais bon.

17 h

Tu connais ce moment, tu connais ce moment oĂ¹ ça marche, mais ça marche trop. En clair, le projecteur fait ce qu’il veut ; et son goĂ»t pour le zouk dĂ©structurĂ© ne cadre pas avec les plans très prĂ©cis des rĂ©gisseurs. Du coup, ils filent s’en occuper. Bien sĂ»r, je pourrais me saisir de la console – non, pas pour la revendre sur eBay, voyons, plutĂ´t pour reprendre la main et mettre en pratique mon talent d’ignorant. Par bonheur, je prĂ©fère les laisser apprendre leur mĂ©tier par eux-mĂªmes et me contente de prendre une photo.

Photo : Bertrand Ferrier

18 h

L’heure de la messe approche. Le local de l’Ă©tape prĂ©pare donc un catering pour les artistes, rĂ©gisseurs, assistants et vidĂ©astes du soir. La drogue des ex-Ă©lèves du lycĂ©e Paul-Poiret est Ă©videmment sur la table. BientĂ´t, y aura plus qu’Ă .

Komm, Bach! – Making of la Nuit blanche – Ă©pisode 1


Pour la Nuit blanche de ce 5 octobre 2019, le festival Komm, Bach! avait mis les grands plats dans les très grands. Les trois concerts du soir Ă©taient programmĂ©s depuis lurette ; restait Ă  les concrĂ©tiser. Voici donc le dĂ©but du rĂ©cit d’une journĂ©e de foufou.

Photo : Bertrand Ferrier

8 h 55

ArrivĂ©e des flight cases pour le concert de 23 h 30. Les scoutesses acceptent de cĂ©der un peu d’espace afin que l’on puisse provisoirement stocker le matos. Certains chauds lapins le regrettent.

10 h

Après que l’intĂ©gralitĂ© du matos a Ă©tĂ© crapahutĂ© sur deux Ă©tages et demi, les experts commencent une installation Ă©lectrique, au sens polysĂ©mique – comme stipulerait Mme Romatif, la prof qui nous a permis de rencontrer les loustics au travail : on vĂ©rifie ce qu’il manque comme matos digne pour irriguer de jus les engins ; et, forcĂ©ment, comme tout ne colle pas pile poil, le stress commence.

11 h

François-Xavier Grandjean dĂ©barque pour sa seconde rĂ©pĂ©tition de quatre heures. Avec une grimace astucieuse, le BĂ»cheron des Ardennes fait savoir qu’il trouve que c’est tĂ´t. Heureusement, l’arrivĂ©e de sa registrante prĂ©fĂ©rĂ©e lui redonne le smile. En revanche, ClĂ©ment trouve que le mec fait quand mĂªme beaucoup de bruit. Courageusement, le programmateur refuse de jouer les mĂ©diateurs en prĂ©tendant qu’il n’y est pour rien : lui, il prend juste des photos comme Jean-Jacques Goldman – en passant.

Midi

Fix en a ras la courge des tuyaux qui sonnent faux. Il dĂ©cide de passer outre son vertige et d’aller accorder ce maudit clairon de grand orgue. Faute de rasette, il adopte un couteau qui se prend pour une rasette. De son cĂ´tĂ©, LoĂ¯c Leruyet propose de dĂ©tendre l’atmosphère en donnant des leçons de chorĂ©graphie Ă  ClĂ©ment Gulbierz, pourtant expert en dansologie – art qu’il pratique depuis treize ans. On va pas se mentir, elle est pas gagnĂ©e, la Nuit blanche qui s’annonce.

Nuit blanche et swings

Photo : Rozenn Douerin

Pour la deuxième annĂ©e consĂ©cutive, le festival Komm, Bach! vous invite Ă  une soirĂ©e pleine de wow, d’Ă©motions et de surprises (au moins), avec Ă©cran gĂ©ant, entrĂ©e libre, sortie aussi, mais concerts – d’env. 1 h – bien quand mĂªme.
Ă€ 20 h 30, Jean-Michel Alhaits (bombarde et basson) s’acoquine avec Jean-Pierre Rolland pour un rĂ©cital animĂ© par de vrais morceaux de Frescobaldi, Bach et BoĂ«ly – notamment. Amateurs de musique ennuyeuse, un conseil : restez loin du 24 bis, rue de Saint-PĂ©tersbourg pour cette victoire de la musique sur la mort – prĂ©vu l’an passĂ©, ce concert avait dĂ» Ăªtre repoussĂ© suite Ă  l’hospitalisation en urgence de l’un des artistes.

 

 

Ă€ 22 h pĂ©taradantes, François-Xavier Grandjean, herr titulaire des grandes orgues de Sainte-Julienne de Namur, dĂ©baroule de Belgique pour envahir Paris avec le deuxième volume du florilège de la musique d’orgue finement intitulĂ© « Les plus grands tubes pour tuyaux ». Au programme, quelques-unes des Å“uvres les plus sexy jamais Ă©crites pour l’instrument monstrueux, Ă©crites notamment par Jehan Alain, CĂ©sar Franck, Johann Sebastian Bach, Yannick Daguerre et… LĂ©on BoĂ«llmann.

 

 

Et, pour finir, Ă  23 h 30 tintinnabulantes, place Ă  la poĂ©sie et Ă  la magie. PoĂ©sie avec cette sĂ©rie de quinze improvisations sur le thème « Nuits et brouillards », rythmĂ©es par des fragments de textes et secouĂ©es par le souffle de l’orgue. Magie, car un gros dispositif lumineux sera pilotĂ© en direct par de jeunes diplĂ´mĂ©s en rĂ©gie lumière chargĂ©s d’interagir avec la musique… voire de l’influencer par leurs jeux. Un moment exceptionnel et une « expĂ©rience immersive » Ă  vivre et partager avec gourmandise et sensibilitĂ©. Fin des festivitĂ©s Ă  la minuit passĂ©e de trente minu(i)tes.

Chat de passage


Toujours joyeux de croiser des p’tites boules de poils quand tu as 1 h 40 de trajet pour aller au boulot. Mais pas toujours joyeux quand eux n’en ont rien – sa mère rien – Ă  carrer de ta fiole. Disons que ça distribue un peu d’honnĂªtetĂ© dans un monde volontiers faux-cul. VoilĂ , disons ça.