
Tant pis pour notre rĂ©putation de poète Ă©lĂ©gant aux termes feutrĂ©s sentant la douceur du pilou-pilou, au langage aussi doux que vanillĂ©, Ă l’idiolecte ciselĂ©, aux sentences douces comme un souriceau, Ă©levĂ©es comme un aigle Ă peine pervers en train de mater une lapine qui batifole, et puissantes comme un Cornas finement dĂ©cantĂ©. Ce compte-rendu tardif de la dernière performance de Valery Gergiev Ă Paris s’ouvrira platement sur ces petits rien qui font des petits tout et signalent, en l’espèce, le pitoyable amĂ©nagement de cette presque nouvelle salle qu’est encore la Philharmonie de Paris. Des exemples, outre ce bruit de chasse d’eau choisi pour signaler que le concert va tantĂ´t commencer ? Soit.
- L’Ă©troitesse des rampes d’accès,
- la piètre comédie de la « fouille » des sacs,
- le manque de clarté des signalétiques,
- le nombre ridiculement réduit de toilettes et
- le coup de gĂ©nie de ces portes donnant sur la salle sans mĂ©canisme de blocage pour l’avant-concert, ainsi que, inversement, une bonne dissimulation Ă l’intĂ©rieur – si bien que les gens souhaitant s’Ă©jecter en cours de show saoulent bien tout le monde en cherchant un passage le temps qu’une placeuse accepte de faire son boulot.
DĂ©tails ? Voyons, votre chemise a des boutons, M. Nouvel. C’est un dĂ©tail, mais reconnaissez que c’est quand mĂªme un p’tit peu plus pratique pour la fermer. Quand on propose aux gens de profiter d’un spectacle mesurant, entractes et retard de vingt minutes compris, plus de 5 h 30, cet accueil très perfectible n’est pas Ă la hauteur.
En entrant dans la salle, on ne tardera pas Ă trouver d’autres motifs d’escagassement. Donnons-en deux exemples.
- Premier exemple : pour optimiser le chiffre d’affaires, le chÅ“ur est placĂ© sur la scène, entraĂ®nant une disposition très contrainte, peu propice tant Ă l’Ă©panouissement des voix qu’Ă l’Ă©quilibre du son.
- Second exemple, qui bat des records dans la catĂ©gorie « aucune vergogne », les cloches seront jouĂ©es sur un Roland XP10. Les deux exemples sont- ils liĂ©s – pas de place pour les cloches vu le peu de place affectĂ©e aux grands effectifs ? Dans tous les cas, mettre du synthĂ© Ă la place de la percu vedette, dans un opĂ©ra de Wagner avec le Mariinsky et son boss en personne, c’est tout pourri et très dĂ©gueulasse, M. Gergiev.
Et maintenant, venons-en Ă la musique – mais l’on aura compris que, tant par l’Ă©coute que par les conditions offertes aux musiciens, ces remarques pragmatiques voire bassement matĂ©rielles ne sont certes pas hors sujet au moment de rendre compte de ce que nous avons ouĂ¯, non.

L’histoire
Le Graal est conservĂ© par des chevaliers dans un haut chĂ¢teau salvateur oĂ¹ vient se perdre Parsifal (MikhaĂ¯l Vekua), jeune chevalier qui ignore tout de ses origines. Bien qu’il se comporte de façon inappropriĂ©e (il tue un cygne, c’est pas correct), il est invitĂ© Ă la cĂ©rĂ©monie d’hommage Ă la Coupe. Une fois de plus, il n’a pas l’air dans le coup. Gurnemanz (Yuri Vorobiev), le doyen des chĂ¢trĂ©s, l’invite Ă passer sa route (acte I). Le hĂ©ros errant se retrouve chez Klingsor (Evgeny Nikitin), magicien malĂ©fique qui tient en son pouvoir l’Ă©ternelle Kundry (Yulia Matochkina). Ă€ charge pour elle et ses compagnes filles-fleurs de convertir Parsifal aux plaisirs du sexe. RatĂ© de justesse. Klingsor passe Ă l’action mais, s’emparant de la Sainte lance, Parsifal lui nique sa race (acte II). Il revient pile poil chez les chevaliers le jour oĂ¹ leur roi Amfortas (AlexeĂ¯ Markov) cĂ©lèbre pour la dernière fois la cĂ©rĂ©monie du Graal. Parsifal prend sa succession. ArmĂ© de la lance christique, il guĂ©rit son prĂ©dĂ©cesseur et accorde enfin le repos Ă©ternel Ă Kundry – oui, c’est ça, il tue l’immortelle (acte III).
La représentation
DonnĂ© en concert le lendemain de Iolanta par la mĂªme fine Ă©quipe, Parsifal dĂ©bute sur des bases un brin bancales. Le PrĂ©lude dĂ©ploie un son riche et sĂ©duisant mais, Ă notre goĂ»t, ça manque de tensions – et les dĂ©fauts de synchronisation entre pupitres empĂªchent d’applaudir sans rĂ©serve Ă l’entrĂ©e en matière. Les solistes s’affirment d’emblĂ©e dans une ambivalence similaire : les voix et les attitudes sont parfaites, mais en quelle langue s’expriment les chevaliers ? Curieux comme cet allemand sonne russe… Ainsi, Yuri Vorobiev, AlexeĂ¯ Markov et leurs potos captent-ils plus techniquement que dramatiquement. MikhaĂ¯l Vekua, petit gabarit mais mine dĂ©cidĂ©e, ne rate pas son retour sur les planches de la Philharmonie. Tant pis si les soprani se sont refroidies et souffrent dans les aigus, la troupe fait ce que doit, avec quelques efforts de mise en scène sonore (Gleb Peryazev, Titurel, chante depuis les coulisses).
Avant l’acte deuxième, notre voisin signale Ă son Ă©pouse : « Il y a quatorze premiers violons, dix violons 2 et autant d’alti. » VoilĂ qui nous rassure quant Ă la qualitĂ© de son ophtalmo. Pas de problème de son Ă craindre, car MikhaĂ¯l Vekua est en voix. On regrette d’autant plus une Ă©tonnante instabilitĂ© scĂ©nique, poussant le rĂ´le-titre Ă se tourner vers les filles-fleurs puis vers son pupitre, enlevant toute cohĂ©rence Ă son propos. Pour le spectateur, mieux vaut s’en tenir au possible que s’embourber dans ce « on ferait comme si » indigne du niveau des artistes. En revanche, impossible de ne pas saluer l’engagement des filles-fleurs, la prestation de Evgeny Nikitin dans un bref rĂ´le de mĂ©chant qui lui sied, et les beaux graves de Yulia Matochkina dans le duo entre Kundry et Parsifal. Rien, ici, ne sonne germanique, mais les voix vibrent si bien, avec un soutien incroyable et un souffle sans limite, que l’on les croirait volontiers amplifiĂ©es. CĂ´tĂ© livret, nĂ©anmoins, ce sous-Siegfried boursouflĂ© de redites manque d’Ă©nergie et de minerai – scĂ©naristique ou onirique – pour que l’attention ait assez Ă moudre.
On attaque nĂ©anmoins l’acte troisième avec curiositĂ©. Au prĂ©alable, notre voisine de derrière explique Ă la cantonade qu’elle a achetĂ© des billets pour cinquante concerts Ă la Philharmonie, cette annĂ©e. « Je ne veux plus venir qu’ici », clame-t-elle, avant d’avouer : « En plus, plus je viens, moins je garde mes petits-enfants, alors, pensez ! » Le PrĂ©lude convient au chef car les deux quintes liminaires, l’une ascendante, l’autre ascendante, sonnent aujourd’hui très chostakovichiennes – une autre spĂ©cialitĂ© du secoueur de cure-dents. HĂ©las, ce soir, les cordes manquent une fois de plus de synchronisation. Tandis que, dans le chÅ“ur, une soniarykiel trompe son ennui en suivant la partition intĂ©grale et en blaguant avec ses voisines, les artistes dĂ©livrent. Yuri Vorobiev tente de faire preuve de dĂ©licatesse par-delĂ la puissance de son organe ; Parsifal s’accroche, mĂªme si les aigus deviennent problĂ©matiques (douloureuses « fleurs ensorcelantes »), les cordes sachant Ă l’occasion sortir de superbes couleurs dans les nuances les plus douces. La fatigue est patente :
- lors du duo entre Gurnemanz et Parsifal, les gars s’asseoient dès que l’autre a un petit tunnel en solo, c’est pas Joe la classe ;
- la justesse du pourtant solide Yuri Vorobiev est fragilisĂ©e (« Toute la CrĂ©ation… », « Ne pouvant le voir la Croix… », aĂ¯e) ;
- une soprano s’enfuit, sans doute malade, avant l’intervention de ses collègues masculins ;
- les alti se mettent Ă relire leur partition.
Ă€ leur tour, les voix mĂ¢les peinent Ă sĂ©duire non parce qu’elles manquent de charme mais parce que les artistes sont censĂ©s incarner deux factions diffĂ©rentes ; or, ils ne sont pas sĂ©parĂ©s gĂ©ographiquement. Ça jure. De mĂªme, quand Amfortas revient dans une ambiance pourrie oĂ¹ tout le monde s’accuse de causer le malheur voire la mort des autres (Amfortas culpabilise pour son papounet, Parsifal pour sa mamounette et pour Titurel, etc.), il n’a rien perdu de sa superbe vocale… mais il incarne plutĂ´t le brave qui gueule que le hĂ©ros blessĂ© et dĂ©sespĂ©rĂ© – ce personnage qu’il est censĂ© jouer. C’est brillant, spectaculaire, mais peu en adĂ©quation avec l’opĂ©ra que l’on est censĂ© suivre.
La conclusion
En résumé, la prestation du Mariinsky nous a globalement déçu
- par l’arnaque orchestrale du synthĂ©,
- par un évident manque de coaching vocal,
- par plusieurs cafouillages orchestraux, qui montrent moins la fragilitĂ© de tout concert qu’un manque patent de prĂ©paration propre Ă cette tournĂ©e, et
- par une préparation scénique inappropriée.
La qualitĂ© vocale, impressionnante, des solistes lyriques – tous Russes, tous blancoss comme l’orchestre et le chÅ“ur : on rigole pas au pays de Putin – n’est pas en cause, mĂªme si nous sommes toujours surpris de constater Ă quel point la maĂ®trise technique d’une partition n’est pas forcĂ©ment connectĂ©e Ă un charisme appropriĂ©. Ce que nous osons supputer ? Simplement que la compagnie de Valery Gergiev a choisi de se reposer sur le mĂ©tier et l’expĂ©rience, Ă©vitant ainsi de s’investir pleinement dans la rĂ©pĂ©tition spĂ©cifique et appropriĂ©e de cet opĂ©ra. On se demandait comment il serait possible d’exĂ©cuter un rare opĂ©ra de TchaĂ¯kovsky la veille et un opĂ©ra de Wagner – qui plus est pas le plus tendu ou prenant – le lendemain. Autant que concernĂ©s nous sommes, il semble que la rĂ©ponse soit : c’est pas possible de le faire dignement, mĂªme quand on est le Mariinsky.





























