
Alors que l’on s’apprĂªte Ă inaugurer l’exposition Leonardo da Vinci et que les gens bien sont dĂ©jĂ tous allĂ©s admirer les Degas d’Orsay, il peut paraĂ®tre cheap de rendre compte d’une petite exposition du Louvre – en l’espèce, celle joliment nommĂ©e Figure d’artiste. D’une part, paraĂ®tre cheap ou mĂªme tchip-tchip nous en frĂ´le une sans faire frissonner l’autre ; d’autre part, certain snobisme n’a guère cours sur ce site. Donc, spĂ©cifions-le d’emblĂ©e :
- non, Figure d’artiste n’est pas l’exposition majeure qui va rĂ©volutionner votre vision de l’art ou vous traumatiser de bouleversements nerveux jusqu’Ă la fin de vos longues annĂ©es ;
- oui, c’est une expo pour l’Éducation nationale, avec vision transversale subsumant l’enseignement par matière grĂ¢ce Ă une prof « agrĂ©gĂ©e de Lettres classiques » en chef de file ;
- oui, nous y avons Ă©tĂ© conviĂ© en avant-première, avons bĂ©nĂ©ficiĂ© d’un « brunch » sympathique – quoique servi par des employĂ©s globalement peu motivĂ©s et mal embouchĂ©s : c’est la moindre des honnĂªtetĂ©s que de reconnaĂ®tre que, le brunch aidant, notre compte-rendu est positivement biaisĂ©.
Toutefois, voici quelques raisons pour profiter d’une visite au temple du Beau parisien – sauf pour ceux qui prĂ©fèrent les douches installĂ©es sur les Champs-ÉlysĂ©es par cette dĂ©magogue de mairesse qui dĂ©grade la capitale, bien sĂ»r – pour faire fricoter ses neurones Ă l’occasion d’une heure de visite Ă©phĂ©mère.
Raison 1 : la problĂ©matique est stimulante. MĂªme si les pièces prĂ©sentĂ©es sont peu nombreuses, elles tĂ¢chent d’Ă©valuer l’Ă©mergence de la figure de l’artiste, longtemps rĂ©duit au statut d’artisan anonyme, dans l’art. Or, cette mise en scène du crĂ©ateur peut se faire de multiple façons – signature Ă©ventuellement dissimulĂ©e dans l’Å“uvre, autoportrait, portrait d’un collègue Ă charge de revanche ou parce que c’est obligĂ© pour devenir AcadĂ©micien, etc.
Raison 2 : avec un guide appropriĂ©, la visite prendra sens en dĂ©cryptant les facĂ©ties d’Antoine Coseyvox (qui signe en grec du nom d’un mythique sculpteur antique avant d’y ajouter son tampon) ou l’insolence de maĂ®tre Alpais, orfèvre limougeaud osant signer un ciboire de sa main Ă une Ă©poque oĂ¹ les maĂ®tres de son acabit Ă©taient considĂ©rĂ©s comme des moins que rien par l’Église, leur commanditaire. Nombre de sculpteurs vont jouer avec le presque-invisible pour laisser leur petit graffiti sur leur masterpiece – ainsi de Jean Bologne qui tague « le bandeau ornant la tĂªte du centaure » ou d’Alpais qui, dans un ciboire destinĂ© par dĂ©finition Ă recevoir les hosties transsubstantiĂ©es, inscrit son nom. En d’autres termes, la première partie de l’exposition propose une première acception de la « figure de l’artiste », une acception latiniste : celle de la surface extĂ©rieure d’un corps. En clair, l’artiste s’imprime sur l’Å“uvre parce que le crĂ©ateur prend conscience que la surface extĂ©rieure du beau est liĂ©e Ă la conception intĂ©rieure de son actualisation dans un objet.
Raison 3 : la diversitĂ© des pièces prĂ©sentĂ©es, toutes magnifiques, stupĂ©fie. De mĂªme que leur raretĂ© peut rebuter alors qu’elle les valorise, de mĂªme leur variĂ©tĂ© de matière et d’Ă©poque signale un souci profond d’interroger la figure de l’artiste sans s’arrĂªter aux problĂ©matiques de chapelle. La sculpture n’est pas la peinture, l’orfèvrerie sacrĂ©e n’est pas le portrait de convenance, mais l’ensemble dialogue. Certes, sans explication appropriĂ©e, l’ajout de textes en rapport multiple avec les Å“uvres peut parfois sonner creux ou esbroufiste, et hop ; mais il n’enlève rien Ă l’intĂ©rĂªt de la visite, au contraire, puisqu’il stimule la rĂ©flexion du badaud que nous sommes.
Raison 4 : la question de la figure de l’artiste travaille fortement la question de la femme, consensus lĂ©nifiant oblige, via une surreprĂ©sentation un brin pataude des peintresses. L’artiste femelle peut-elle Ăªtre admise parmi les artistes-Ă -testicouilles ? Ă€ quelles conditions ? Et jusqu’Ă quel point ? Les visiteurices sensibles Ă cette probĂ©matique Ă la mode pourront se goberger d’une place majeure offerte aux femmes. Les zozos que la question bouleverse moins n’en seront pas pour leurs frais, en deux mots, car les gens du sexe savaient diablement peindre, morbleu, et il est heureux que nous en puissions profiter nowadays. Ainsi Anne Vallayer-Coster signe-t-elle son Å“uvre « pour revendiquer son art et son autonomie » alors que la plus sage Élisabeth Louise VigĂ©e Le Brun se reprĂ©sente, soit, mais avec sa fistonne ; en dĂ©pit d’un Ă©clairage contemporain donc pitoyable, Marie-Guillemine Benoist ose reprĂ©senter pire qu’une femme – une Noire ; Élisabeth-Sophie ChĂ©ron tente de passer pour audacieuse parce qu’elle se reprĂ©sente avec un dessin Ă la main « alors mĂªme que l’Ă©tude du modèle vivant est interdite aux femmes ». Ă€ dĂ©faut, la femme artiste peut Ăªtre reprĂ©sentĂ©e par un homme – ainsi de FĂ©licie de Fauveau, sculptrice croquĂ©e de façon très mĂ¢le par Ary Scheffer en 1829. En ce sens, cette minime insertion de la femme parmi les artistes a valeur de symbole. Sur cette thĂ©matique lĂ©nifiante, digne de la dĂ©testable et consternante mouvance schiappique, on pourrait craindre de perdre la question de la « figure de l’artiste » si l’on oubliait l’Ă©tymologie latine qui pouvait aussi Ă©voquer la « manière dont quelque chose se reprĂ©sente ».
Les gens sensĂ©s ne l’oubliant pas, l’on continue l’exploration avec curiositĂ©, ne serait-ce que pour laisser imaginer que l’on Ă©marge dans cette catĂ©gorie de zozos.
Raison 5 : les amateurs de name dropping ne seront par déçus puisque, mĂªme rattrapĂ©s par la manche, Tintoret, Rembrandt, DĂ¼rer, Michel-Ange et Delacroix sont prĂ©sents soit par leur Å“uvre, soit par un portrait d’eux.
Raison 6 : la figure d’artiste renvoie aussi Ă la question des artistes. Celle-ci est reprĂ©sentĂ©e par le grand manitou d’une Ă©poque, Charles Le Brun flattĂ© par l’opportuniste Nicolas de Largillière – Le Brun Ă©tait le patron de l’AcadĂ©mie oĂ¹ le candidat espĂ©rait entrer. Cette mise en communautĂ© de l’art solitaire est clairement mise en avant par deux tableaux. L’un est prĂ©sentĂ© comme comique et exagĂ©rĂ©, et montre une abondance de visiteurs foutus Ă la porte du Louvre alors qu’ils eussent tant aimĂ© continuĂ© Ă examiner les peintures disponibles (en nombre extrĂªmement excessif). Celui qui a Ă©tĂ© boutĂ© fors des expositions plus abondantes que prĂ©vu rigolera diffĂ©remment des autres mais saluera l’expressivitĂ© des personnages de François Biard. L’autre est moins drĂ´le mais plus risible, signalant la distribution, par Charles X, de rĂ©compenses aux artistes gentiment soumis. La figure de l’artiste, indĂ©pendant et autocentrĂ©, retrouve le troisième sens Ă©tymologique d’agencement des Ă©lĂ©ments dans une phrase ou de « manière dont les choses se prĂ©sentent ». En d’autres termes, t’as beau savoir y faire, Ă un moment, mec, faut bien vivre pour que tu croĂ»tes ou que t’y croies.
Cette petite exposition a les avantages de la modestie : elle complètera avec profit et intĂ©rĂªt la visite des collections permanentes. Sur le fond, nĂ©anmoins,
- l’on s’Ă©tonne par exemple qu’elle accorde autant de place aux artistes du sexe, renonçant donc Ă un Ă©quilibre intellectuellement juste tant les artistes majeurs d’antan Ă©taient peu fĂ©minins ;
- l’on ne s’Ă©tonne pas des relations aux textes, mais l’intĂ©rĂªt de leur convocation reste obscur au baguenaudeur du dimanche, sans doute pas très malin quoi qu’il fasse ce qu’il peut, tant on a l’impression que le projet est juste de dire « Oh, y a machin du tableau qu’on en parle dans le livre » ;
- en revanche, l’on se rĂ©-Ă©tonne que, en dĂ©pit du titre gĂ©nĂ©rique de l’exposition, la figure d’artiste ici Ă©voquĂ©e exclue toute Ă©vocation de l’artiste rĂ©cent, comme si l’artiste mourait avec la peinture biensĂ©ante et l’art rĂ©glementĂ© – alors que l’on sait combien les arts moderne et contemporain ont pris plaisir et intĂ©rĂªt Ă discuter – euphĂ©misme – cette « figure ».
Rançons de l’Ă©conomie – Ă travers une exposition, l’on peut bien dire sans tout dire, mais alors, on ne dit pas tout. Heureusement, car cela signifie que d’autres expositions restent Ă voir. Degas, peut-Ăªtre ? Ou da Vinci ?

























