
Lors des Ă©pisodes prĂ©cĂ©dents, l’exploration de l’Å“uvre de Berthe Morisot nous a fait voyager dans des imaginaires variĂ©s. Nous avons notamment Ă©voquĂ© trois lieux subjectifs oĂ¹ semble se cristalliser la singularitĂ© de l’artiste :
- les femmes,
- les vĂªtements et
- les cadres saptio-temporels dans lesquels s’inscrivent les sujets.
Il a semblĂ© alors se dĂ©gager une constante, par-delĂ la diversitĂ© des prismes adoptĂ©s. Pour ouvrir ce dernier compte-rendu de notre baguenaudage musĂ©al, et hop, on pourrait se risquer Ă dĂ©finir ladite constante de la sorte : l’artiste se soucie moins de reprĂ©senter que de peindre, en ce sens que les objets ou les sujets reprĂ©sentĂ©s sont moins des finalitĂ©s que du minerai pictural permettant, d’une part, d’insĂ©rer de l’art dans la vie, et, d’autre part, d’interroger les manières de peindre, donc le regard que nous portons sur le monde. Pour Ăªtre sinon plus clair du moins plus concret, disons que, quand l’artiste figure avec prĂ©cision un personnage tout en esquissant Ă peine l’autre, quand elle suggère plus qu’elle ne dĂ©limite un paysage, quand elle renonce Ă peindre l’intĂ©gralitĂ© de la toile comme pour ramener le tableau Ă l’essentiel, elle met en espace, de façon spĂ©culaire, notre observation, selon plusieurs astuces dont on peut citer trois exemples :
- en guidant notre regard (quand un personnage est flou alors que le décor est net),
- en nous permettant de voir ce qui est d’ordinaire cachĂ© (quand le coin gauche d’un tableau est laissĂ© blanc), et
- en interrogeant notre attente de perfection (quand le décor est représenté par des hachures grises sciemment grossières).
De la sorte, in fine, le peintre nous permet de prendre conscience de ce que c’est que regarder – serait-ce pas cela, aussi, l’un des propos de la peinture : non pas seulement, donner Ă voir, mais aussi donner Ă comprendre ce qu’est le voir ?
Sur ce plan, la reprĂ©sentation des intĂ©rieurs, thème majeur chez Berthe Morisot – comme chez Vilhelm Hammershøi, Ă©voquĂ© tantĂ´t – est un cadre idĂ©al pour saisir, dans une sorte de huis clos, ce travail sur la peinture comme art de sculpter le regard. En effet, dans l’ensemble des pièces rĂ©unies par le musĂ©e d’Orsay, on note une tendance nette Ă reprĂ©senter des sujets fĂ©minins dont le regard nous Ă©chappe. Avec « La lecture », le regard s’Ă©chappe grĂ¢ce au livre, cette porte de sortie que nous Ă©voquions tantĂ´t Ă propos de la rĂªverie, de la lecture chez les adultes, des fenĂªtres et des peintures mises en abyme. Les enfants mis en tableau nous tournent souvent le dos. Par consĂ©quent, leur regard est ailleurs, ce qui donne de la perspective Ă la peinture – nous regardons l’enfant regarder, puis nous tĂ¢chons de regarder ce qu’il regarde, c’est-Ă -dire aussi bien l’arrière-plan que l’au-delĂ de l’arrière-plan, id est ce qui n’est pas reprĂ©sentĂ© mais que l’enfant est en train d’observer. Ainsi, le dynamisme de « L’enfant au tablier rouge » paraĂ®t sourdre de quatre stratĂ©gies complĂ©mentaires :
- énergie des coups de pinceau quasi géométriques,
- effet de vitesse renforcĂ© par l’opposition entre ce qui est peint et ce qui est esquissĂ© (voyez la jambe gauche du modèle),
- jeu sur les contrastes de couleurs (bleus contre rouges qui se disséminent dans le reste du tableau), et
- mise en scène du personnage regardant Ă l’extĂ©rieur.
Les adultes aussi nous tournent volontiers le dos. Cette posture
- renforce la sensation d’intimitĂ© (nous surprenons ces modèles sans qu’eux-mĂªmes nous voient – aussi contradictoire que cela semble, sur cette reprĂ©sentation, ils ne sont pas en reprĂ©sentation) ;
- avive notre curiosité indiscrète ;
- bref, happe dans le tableau celui qui l’observe.
Nous voici bien Ă notre aise pour observer ce qui se passe, c’est-Ă -dire :
- pour nous promener dans le décor,
- pour observer la silhouette s’activer en dĂ©pit de son immobilitĂ©, et
- pour imaginer, le cas Ă©chĂ©ant, ce que le peintre n’a pas reprĂ©sentĂ© mais nous suggère.
Dès lors, le travail sur les regards, ceux du regardant comme ceux du modèle, nimbe l’intimitĂ© des intĂ©rieurs avec un halo fantasmatique qui contribue au charme des tableaux, par-delĂ la virtuositĂ© (cette manière de peindre le verre transparent ou de suggĂ©rer un espace par un jeu d’ombres !) Ă peine celĂ©e, çà et lĂ , d’une apparence faussement dĂ©gingandĂ©e – dont on ne sait si elle est auto-ironie, stratĂ©gie pour recentrer l’intĂ©rĂªt sur l’essentiel ou part de libertĂ© d’une artiste capable de « faire comme il faut » mais incapable de se soumettre aux diktats picturaux en vigueur.
Ce nonobstant, cette Ă©vocation du regard dans la peinture de Berthe Morisot doit Ăªtre complĂ©tĂ©e par le second versant des intĂ©rieurs : prĂ©cisĂ©ment l’intĂ©rieur du regard, ce supposĂ© miroir de l’Ă¢me. En effet, si nombre de modèles tapies dans leurs intĂ©rieurs ne nous regardent pas, d’autres, au contraire, nous fixent. Partant, il n’est pas question de pointer le ressassement, euphĂ©misme de l’impression de rĂ©currence voire de rĂ©pĂ©tition, comme seule caractĂ©ristique des tableaux ici prĂ©sentĂ©s. Le balancement en est une autre, tout aussi importante, dans la mesure oĂ¹, cent quarante ans avant l’ignoble Pharaon Ier de la PensĂ©e complexe, Berthe Morisot pratiquait l’art du en mĂªme temps. Par exemple,
- elle reprĂ©sente surtout des femmes et, en mĂªme temps, elle reprĂ©sente aussi des hommes ;
- elle peint beaucoup d’enfants et, en mĂªme temps, les jeunes filles et les femmes tombent aussi sous ses pinceaux ;
- elle saisit avec dĂ©lices les extĂ©rieurs (urbains, marins, vĂ©gĂ©taux) et, en mĂªme temps, elle croque avec gourmandise les intĂ©rieurs ;
- et, donc, elle saisit des personnages au regard invisible tout en s’intĂ©ressant aux personnages face regardant.
On aurait Ă©videmment tort d’opposer regard regardant et regard invisible. Les deux s’inscrivent dans une Ă©conomie picturale dont les grandes lignes se ressemblent. En effet, dans tous les cas, c’est l’ensemble de la peinture qui donne sens. Ainsi, le regard du petit chien se rĂ©sume-t-il Ă deux billes rondes partiellement masquĂ©es par des poils. NĂ©anmoins, il attire l’attention car, au-delĂ de sa mignonnitĂ©, si si, il se situe au cÅ“ur du cyclone :
- coups de pinceaux de la robe,
- énergie de la partie gauche et
- vide tourmentĂ© enveloppant l’animal.
Pour charger le regard d’une signification hypothĂ©tique, celui qui observe le tableau doit donc prendre en compte l’ensemble de la peinture et sa dynamique propre. On remarque que, dans « Jeune fille au lĂ©vrier », la logique des regards est inversĂ©e : c’est la jeune fille, dans une robe similaire Ă sa collègue, qui regarde le public tandis que le chien dĂ©tourne le regard.
Preuve de la complexitĂ© de l’exercice, mĂªme face Ă nous, le regard peut rester indĂ©chiffrable. Ainsi, si la « Jeune femme assise sur un sofa » semble mollement amusĂ©e grĂ¢ce Ă la forme de ses lèvres, si Julie Manet est peinte dans sa tristesse du moment (elle a perdu tantĂ´t son papa… et sa mère mourra quelques mois après avoir achevĂ© ce tableau), la profusion des fleurs, le travail sur la robe quasi translucide, l’abondance des dĂ©tails semblent annihiler toute tentative de mise en perspective, le plaisir naissant de cette multiplicitĂ© d’Ă©lĂ©ments et non de l’attribution d’une expression Ă un personnage. De mĂªme, la « Jeune fille dans un parc », aux effets Ă©tonnants – ne dirait-on pas des crayons de couleur plus que de l’huile ? –, fascine d’autant plus que son regard Ă©chappe Ă toute interprĂ©tation, happĂ© par les mouvements de la vĂ©gĂ©tation, des cheveux et du chemisier. L’indĂ©chiffrable frappe aussi la « Jeune fille en blanc » Ă la moue vaguement boudeuse, le tableau fonctionnant comme une explosion de lignes et de touches qui taquinent l’abstraction.

En consĂ©quence, que le regard soit visible ou ressortisse de l’imaginaire propre Ă celui qui observe le tableau, il s’inclut dans un geste artistique qui revendique la primautĂ© de l’art – disons le mot : sa gratuitĂ© – en tant que pratique sur sa signification. Au fond, pour reprendre notre problĂ©matique liminaire, en reprĂ©sentant des femmes, Berthe Morisot se soumet-elle aux canons cantonnant les artistes du sexe Ă reprĂ©senter leurs semblables ? Qu’importe. En reprĂ©sentant des individus engoncĂ©s dans leur rĂ´le social, Berthe Morisot dĂ©nonce-t-elle Ă petites touches les limitations sexistes de son Ă©poque ou se contente-t-elle de les enregistrer ? Peu nous chaut. En reprĂ©sentant des regards ou en les excluant du portrait, interroge-t-elle rĂ©ellement le regard du visiteur d’exposition ou raconte-t-elle une Ă©motion connaissable par elle seule ? Brisons lĂ .
Une chose semble sĂ»re : le peintre travaille, sur un petit nombre de scènes-types, les diffĂ©rentes possibilitĂ©s de reprĂ©sentation (figurative ou Ă©vocatrice, par ex.), de dĂ©cors et de mise en scène. Par ce jeu de variations, elle pose la libertĂ© de l’artiste au centre de son travail. Nul doute que la musique, du piano de bonne famille Ă la mandoline, qui anime ses toiles, participe, par la mise en abyme, de cette interrogation de l’art Ă travers trois aspects complĂ©mentaires :
- asservissement aux codes sociaux et aux conventions esthétiques,
- Ă©panouissement de l’Ăªtre intĂ©rieur de l’artiste comme de celui qui jouit de son expression, et
- lieu de renversement discret des tables de nos lois.

Le succès inattendu de cette exposition aussi pauvre par sa scĂ©nographie que riche par son contenu (c’est moins fĂ¢cheux que l’inverse) a permis Ă des cohortes de curieux de goĂ»ter Ă cette dissidence artistique, discrète, plaisante et (ou car) Ă©nigmatique. Chic – donc Ă bientĂ´t, Pompon !

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