Nicolas Horvath joue Chopin, salle Cortot, 27 mars 2026 – 2/2

Retour dans l’univers de Nicolas Horvath, l’homme qui a conçu ce 27 mars un récital non-stop tuilant Chopin version tardive et musique contemporaine (sans la caricature qui nous plaît mais écrase parfois ce syntagme). Ainsi surgissent deux pièces de Denis Levaillant, compositeur avec lequel il entretient une profonde intimité je précise musicale. La première pièce expédie l’auditeur dans le monde du compositeur qui correspond si bien à l’interprète :

  • atmosphère contemplative,
  • tonalité oscillante,
  • variation de registres et
  • suspensions qui sont autant de suspense

sont au programme. De quoi préparer l’oreille avant la « Barque sur le Niger », dont le pianiste a annoncé avec humour qu’elle ne lui était pas dédiée mais qu’il la considérait comme une œuvre majeure d’un compositeur prolifique que nous avons grand plaisir à écouter (et c’est pas fini). Pas parce qu’on doit lécher des pommes, c’est pas le genre de la maison. Juste parce que, simplement, on trouve ça ben correc’, comme diraient nos cousins encore francophones, eux. Ici, l’on savoure l’amusant jeu entre musique programmatique (j’annonce ce que je vais évoquer) et liberté créative. Guidée par l’intitulé, l’oreille savoure

  • le balancement aquatique,
  • la souplesse d’une dextre qui croise volontiers avec la senestre autrement obstinée, et
  • les sautes thymiques virant au fil de l’eau vers des trilles presque guillerettes.

C’est

  • habile,
  • subtil et
  • diablement malin.

 

Hommage sérieux à Denis Levaillant, Nicolas Horvath tuile le trajet de la barque avec l’opus 37 n°1 du sieur Chopin qu’il emballe à sa façon :

  • densité du propos,
  • énergie puisée dans les ornements
    • (trilles,
    • appogiatures,
    • mordants),
  • volonté d’avancer qui différencie l’émotion de la mièvrerie.

L’homme qui a abandonné la veste à paillettes grâce à laquelle nous avions pris langue pour un sobre sous-pull noir (mais sa femme, qui avait promu la vêture disco, n’est pas là ce soir, cela peut jouer) claque une partie centrale d’un recueillement à couper le souffle, même pour ceux qui, comme l’auteur de ces lignes, ne sont pas hyper, hyper fans de la recueillade. Le nocturne post-chopinique suivant pétille.

  • Intervalles sautillants,
  • aisance technique qui donne du souffle,
  • respiration centrale qui ouvre l’espace du possible
    • musical,
    • imaginaire et
    • mental

dégagent Chopin de la poussière qui l’étouffe si souvent. Surgit la spéciale horvathique qui le lie à la musique dark et spécifiquement à Alcest, lien de sang musical scellé tantôt à Gaveau, l’Olympia des classicos avant qu’il ne soit repris par des financiers dont il se murmure pis que pendre. La première pièce, écrite pour piano par le chef du groupe, Stéphane Paut, propose sans forfanterie une mélodie à droite sur un balancement rythmique à gauche. C’est inodore comme de la musak de lobby d’hôtel 2,5 étoiles, flux inutile voire agaçant malgré les efforts

  • de nuance,
  • de phrasé et
  • d’agogique.

Aucun intérêt. La transcription de « Souvenirs d’un autre monde » par l’interprète est d’une autre eau. L’écriture devient vraiment pianistique. Elle

  • investit le clavier,
  • le laisse envahir par la fougue alla Glass quand Philip est inspiré,
  • le secoue de nuances polymorphes.

Autour de nous, deux réactions radicales. Un rang devant, le quinqua se met quasi à headbanguer et à inciter sa compagne à en faire autant. Notre voisin direct, arrivé avec un joint collé dans ses cheveux (authentique) et tout content qu’une autre spectatrice lui remette entre les pognes, n’est pas loin d’imiter cette excitation naissante. En revanche, au premier rang à jardin, un monsieur très chic en profite pour consulter ses messages et commencer d’y répondre. Que voulez-vous, même avec un beau costume, un gros con reste un gros con. En vrai,

  • les contretemps,
  • les breaks,
  • les changements de couleurs et
  • l’habileté technique de l’interprète-arrangeur

séduisent. D’autant que, juste après, le concertiste joue un Chopin (peut-être l’opus 48 n°2) plus pensif que mélancolique. Après l’inflammade, il y a de la demi-teinte et du clair-obscur. L’art mélodique et le souffle du récit en retrait, l’inspiration se cherche avec acuité.

  • Modulations,
  • brisures et
  • brièveté des motifs

reconstruisent une musique de l’attente où la tentation des fortissimi frictionne avec les sables noirs de la nuit ensuquante – et finissent par céder. Le dernier nocturne (l’opus 48 n°1 ?) semble promettre, dans sa version alternative, un brin d’extraversion. Erreur.

  • On entre dans l’intimité de la nuit.
  • On entend monter le silence.
  • On sent que le monde recule.

Les ombres virtuoses de la seconde partie n’y changent rien. Le silence gagne toujours. Vous vivez, vous mourrez. Un récital commence, il finit. À moins que Nicolas Horvath offre un bis. Oui, à moins que. Mais vous y croyez, vraiment, à la vie après la vie ? À suivre. Peut-être. Qui sait ?

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