Cyprien Katsaris serait le Tom Cruise de la musique si Tom Cruise avait du talent. Techniquement et musicalement, ce pianiste est au niveau d’une vedette comme Arcadi Volodos ; sectologiquement, il est un reprĂ©sentant chĂ©ri de la scientologie, se produisant lors de concerts de recrutement d’adeptes et allant jusqu’à tenter de convertir ses interlocuteurs professionnels – dans la vidĂ©o ci-dessous, on le voit d’ailleurs vers 3′ vanter son « ami » Chick Corea, formidable pianiste reconverti en scientologue acharnĂ©, du genre qui est capable de distribuer des tracts (Seigneur, pourquoi pas des pin’s ?) en faveur de sa secte au mitan d’un concert. En dĂ©pit de la polĂ©mique que suscite lĂ©gitimement cet engagement loin d’Ăªtre anodin, c’est avec plaisir que nous retrouvons l’artiste hors norme qu’il est, dans l’envoi presse rĂ©cent que nous avons reçu. Au programme, deux disques que propulsa son label Piano 21 en 2017, l’un auscultant une de ses Å“uvres les plus ambitieuses, l’autre examinant les transcriptions de Karol A. Penson.
Manuscrit de la « Grande fantaisie sur Zorba ». (extrait, ben oui) Document aimablement fourni par Françoise Calteux.
Le premier disque se concentre d’entrĂ©e sur la « Grande fantaisie sur Zorba », en fait une « rhapsodie grecque » cousant sans feinte des thèmes locaux, retraitĂ©s par Mikis T., les uns sur (ou après) les autres. D’emblĂ©e, on est saisi par la puissance des basses obstinĂ©es « à la Liszt ». Le motorisme des graves structure le dĂ©but. L’arrivĂ©e des aigus n’y peut mais : le martèlement façon marche (3’) rĂ©sonne puis se meurt pour laisser place Ă une ballade faurĂ©enne (6’) dans une avalanche d’arpèges parcourant le clavier. Émerge alors un nouveau thème (9’), qui finit par s’imposer et se dĂ©velopper de façon virtuose avant de s’évanouir en cherchant son souffle, comme si l’écho dĂ©formĂ© se rĂ©sorbait peu Ă peu. D’autres thèmes populaires prennent place (14’), selon un mĂªme système associant l’énoncĂ© du motif Ă sa reprise dĂ©veloppĂ©e. Alors qu’un prĂ©lude faussement hĂ©sitant brise le thème avec des arpèges mĂ©ditatifs, la pĂ©dale de sustain donne rĂ©sonance Ă cette attente (c’est prĂ©tentieux, comme formulation, « donne rĂ©sonance », peut-Ăªtre pour ça j’aime bien), comme si l’œuvre s’apprĂªtait Ă prendre un tournant nouveau (19’). Las, il n’en est rien. Un thème populaire s’articule autour d’arpèges, de notes rĂ©pĂ©tĂ©es puis d’un dĂ©veloppement utilisant l’ensemble du clavier dans un dĂ©ferlement digital maĂ®trisĂ©. MĂªme procĂ©dĂ© cinq minutes plus tard. C’est aĂ©rien et virevoltant, avec quelques trouvailles savoureuses comme cette descente dĂ©bouchant sur le silence ; toutefois, le caractère itĂ©ratif du collage peine Ă soutenir l’intĂ©rĂªt en dĂ©pit du brio fascinant.
On se rĂ©jouit qu’une tension agite enfin cette sage composition (30’) : pendant sept minutes, percussion, rĂ©pĂ©titions et contrastes avivent l’attention sans pour autant que ne disparaisse la virtuositĂ© exacerbĂ©e dont l’interprète-compositeur ne semble pouvoir se passer. Une fausse coda couronne bientĂ´t un nouveau thème saturĂ© de notes. Les basses, façon bolĂ©ro, permettent ainsi Ă un air populaire dâ€™Ăªtre entonnĂ© avec solennitĂ© (39’). Le calme redescend (42’), et le cycle thème  – dĂ©veloppement virtuose introduit le thème grec le plus cĂ©lèbre (44’), habilement poussĂ© dans ses retranchements avec une dĂ©bauche de moyens qui n’exclut ni les breaks ni les accents jazzy (48’). Une nouvelle pause arpĂ©gĂ©e permet de glisser un ultime thème avant que le « tube » ne revienne dans les aigus, sur un tapis d’accords qui s’éteint en decrescendo… prĂ©cĂ©dant un silence de vingt secondes placĂ© Ă la fin des 53’.
Cyprien Katsaris et Mikis Theodorakis en 2006. Archive aimablement communiquée par Françoise Calteux.
Comme un brouillon de ce qu’aurait pu Ăªtre la « Grande fantaisie », la piste suivante accueille une « improvisation spontanĂ©e ». Cette pièce aligne, façon re-rhapsodie, des chansons de Mikis Theodorakis. On y goĂ»te le plaisir de l’improvisation (incluant intelligemment quelques microdĂ©calages dans les rafales d’accords pour rappeler le caractère spontanĂ© de l’exercice), rarement valorisĂ©e au disque par les virtuoses ; on y retrouve le sens du toucher et de l’harmonisation heureuse de l’interprète ; mais l’on regrette que son inventivitĂ© musicale reste aussi timide. Sans doute apprĂ©cie-t-on d’autant mieux, dès lors, l’introduction du troisième thème sur des basses grondantes (6’35) comme l’harmonie finale (14’52), qui tranchent avec les brillantes astuces d’accompagnement trop gĂ©nĂ©reusement utilisĂ©es jusque-lĂ .
Le disque et l’hommage à Mikis Theodorakis s’achèvent par l’interprétation de six petites pièces. Le septième prélude est ravissant et riche dans sa fausse simplicité. Il trouve en Cyrpien Katsaris un orfèvre idéal pour ciseler les moindres inflexions d’humeur inscrites dans la partition. Le cinquième « Melos », lui, s’apparente plus à un charmant exercice d’école, évoquant Satie parfois malgré des sautes harmoniques spécifiques. Scolaires quoique agréables sont les reprises et la mélodie aiguë qu’il convient de faire entendre mélodieusement sans réduire l’accompagnement à un bruit de fond. Une Petite suite pour piano conclut l’affaire avec quatre mouvements d’environ une minute pièce. Le « Poco allegro », aux sonorités sporadiquement proches de Jacques Ibert, s’efface devant un « Lento » enchaîné qui hésite entre percussion et ligne mélodique avant de céder sa place à un « Allegro molto marcato » déchaîné, tout en accents sous une mélodie atténuant la brutalité. L’« Andante mosso » final ne contraste guère avec les mouvements précédents, préférant la continuité des notes répétées associées au balancement du médium. Aussi fringant, brillant et bien mené qu’anecdotique.
Cyprien Katsaris et Mikis Theodorakis en 2006. Archive aimablement fournie par Françoise Catleux.
Au final, ce disque impressionne par la technique pianistique et la science musicale dĂ©ployĂ©es. On y goĂ»te aussi, pour les deux premières pistes, la prise de son de Nikolaos Samaltanos et l’acoustique rĂ©putĂ©e de l’église Ă©vangĂ©lique Saint-Marcel (en revanche, les dernières pistes sont gĂ¢chĂ©es : quelque chose heurte sans cesse le clavier, en sus des doigts s’entend). On pourrait interroger voire dĂ©plorer quelques dĂ©tails – quatre, par exemple. Un, le siège mal rĂ©glĂ© grince sur la piste 3 : Ă©tait-ce pas Ă©vitable ? Deux, l’esthĂ©tique de la pochette et du livret est, euphĂ©misme, cheap : pour pas cher, on pourrait trouver d’excellents graphistes qui font infiniment mieux ! Trois, pourquoi ne pas donner la liste des thèmes grecs utilisĂ©s ? Quatre, pourquoi tant de silence (20 secondes après plage 1, 10 secondes plage 4…) ? Notre avis est donc une moyenne : wow pour le pianiste-interprète, aussi phĂ©nomĂ©nal que capable de mettre ses moyens hors du commun au service d’un projet musical ; bravo au folkloriste, sans que cela soit pĂ©joratif, qui sait recueillir des thèmes et les « classiciser » ; en revanche, un p’tit regret que le compositeur n’ose pas faire autant montre de son originalitĂ© que Cyprien Katsaris, façon StĂ©phane Blet (accusĂ©, comme Mikis Theodorakis, d’antisĂ©mitisme, pire excommunication du monde moderne), n’assume sa dissonance.
Cela dit, le début de la chronique évoquait deux disques. Quid du second ? Voyons, voyons, un peu de suspension…
La rĂ©ponse de l’artiste
« Monsieur,
Je ne lis quasiment jamais les articles concernant mon travail et ce, depuis belle lurette. Chacun est libre de s’exprimer comme bon lui semble et tant pis si, trop souvent, ce genre de commentaires frise le ridicule. Il est de notoriĂ©tĂ© publique que le critique sait TOUT et connaĂ®t mieux la question musicale que les musiciens professionnels eux-mĂªmes.
Vous avez pris le temps d’analyser à votre façon ce disque et cela relève de votre droit le plus absolu. Cependant je me dois de vous informer que votre affirmation selon laquelle Mr. Theodorakis aurait emprunté des thèmes populaires grecs est entièrement fausse : il en est le seul créateur.
Quant à vos insinuations sur le prétendu manque de talent de Tom Cruise, elles démontrent de manière flagrante une prise de position tendancieuse due au fait que cet acteur immense et reconnu comme tel mondialement, « serait dépourvu de talent » tout simplement parce qu’il est scientologue ! Exactement comme si moi je prétendais que Nicole Kidman n’avait pas de talent parce qu’elle n’était PAS scientologue.
Votre opinion sur la Scientologie a Ă©tĂ© façonnĂ©e par les medias, rumeurs et autres fake news sans que vous ayez pris la peine de recevoir des informations depuis la source mĂªme, Ă savoir les Ă©crits, dvd, confĂ©rences etc. qui s’y rapportent.
À ce sujet, je me tiens à votre disposition pour une éventuelle rencontre d’information. »
[Une proposition d’entretien exclusif a donc Ă©tĂ© faite Ă Cyprien Katsaris pour qu’il puisse exposer sa vision de la scientologie et l’influence de cette doctrine sur son art.]