Le principe
Sept saxophones, un piano Fender-Rhodes, une guitare électrique Stratocaster, une guitare basse Precision-bass, les neuf (hors Fender) étant, au moins partiellement, joués par Daniel Kientzy. Sept créations sans concession, commandées et réalisées dans un disque Nova-musica par le multisoliste.
Le contenu
Est-ce pour « ne pas faire peuple », ainsi que Daniel Kientzy le revendique dans le petit livret de son disque Fender contre sax, Ă©ditĂ© en 2016 chez Nova-Musica (avec une traduction anglaise de Drake Mabry, Ă©galement compositeur) ? Toujours est-il que, dès le titre d’ouverture, « Fender contre sax » de Jean-Yves Bosseur, l’artiste envoie son instrument fracasser les rĂ©cifs des clichĂ©s sur cet instrument vampirisĂ© par la pop. Comme le savent les lecteurs qui nous font la fiertĂ© de frĂ©quenter parfois ce site, cet hurluberlu ne libère pas le sax Ă travers l’usage des classiques et du jazz avec grand orgue, façon Pierre-Marie Bonafos, mais grĂ¢ce Ă l’interprĂ©tation de crĂ©ations contemporaines. Partant, la première crĂ©ation prĂ©sentĂ©e, « Fender contre sax », choisie pour titre de l’album, est radicale. Elle impose un discours dĂ©chiquetĂ©, trouĂ© de silences et libĂ©rĂ© de toute obsession de continuitĂ© discursive. Une Stratocaster, un Fender-Rhodes et une Precision-bass discrète semblent affronter le saxophone basse, façon fauves se tournant autour avant de lancer l’assaut, entre mĂ©fiance et intimidation. D’assaut, il n’y aura point, car Jean-Yves Bosseur a l’élĂ©gance de ne pas conclure sa pièce avec la ridicule coda attendu. Il prĂ©fère laisser ce round d’observation in-fini, comme pour mimer la lutte perpĂ©tuelle, menaçante, qui gronde entre les hommes et qui, en somme, construit la petite musique de notre Histoire ou, plus largement, le ronronnement insatisfait des interactions sociales.
Avec le mĂªme effectif d’accompagnement, imposĂ© pour les sept pièces du disque, voici « Obsolescences programmĂ©es » de Marc Tallet. C’est assurĂ©ment la pièce la plus accessible des sept – ce qui n’est, Dieu soit louĂ© pour ça, pas une critique. Elle offre l’occasion au saxophone soprano de s’installer sur de faux rythmes qui surgissent et font pulser la pièce Ă l’aide de sons inattendus ou spĂ©cifiques. LĂ encore, peu de continuitĂ© du discours : la cohĂ©rence naĂ®t de la juxtaposition de structures reconnaissables par leurs six composantes (groove, circulation du rythme dans le quatuor, arrivĂ©e du sax, rupture, reprise, dĂ©litement). Des citations, des Ă©vocations (train qui passe, camion qui recule, tĂ©lĂ©phone qui sonne ou propose de renouveler notre appel), des formules rĂ©currentes apparaissent puis se dĂ©sagrègent, obsolètes, avant qu’un nouveau swing se propose selon une balance propre. Le saxophone s’impose Ă chaque fois mais, moins soliste qu’acteur de l’éclatement, finit toujours par basculer dans le vide ; et une autre rythmique, façon King Crimson annĂ©es 2000, s’organise en boucles de hauteurs reconnaissables qui cascadent entre musiciens, se dĂ©font et reprennent. L’alto semble ici nâ€™Ăªtre qu’un pion dans un jeu plus inquiet qu’humoristique, mĂªme si tout s’achève sur une explosion glissĂ©e de Stratocaster, traduction supposĂ©e de notre vaine course aux objets forcĂ©ment Ă©phĂ©mères, et surtout de notre dĂ©sir de vivre alors mĂªme que nous sommes informĂ©s de notre obsolescence programmĂ©e.

« Ombres emportĂ©es » de Matthias Leboucher (5’), complice habituel de Daniel Kientzy et claviĂ©riste du disque, se laisse porter par le plaisir du sax contrebasse envoyĂ© dans les trĂ©fonds. Dans un premier temps, les rĂ©ponses monodiques du Fender et des grattes semblent dessiner une aura d’harmoniques Ă©tincelantes et sales autour des interventions du soliste. Un deuxième temps martèle une manière de marche funèbre (moment oĂ¹ les vivants emportent l’ombre de ce que l’on fut, sans que nous ne soyons toujours reconnaissables dans l’ombre de notre cercueil portĂ©). Le troisième temps est suscitĂ© par la rĂ©volte du saxophone, refusant de se laisser Ă©touffer. Cependant, la basse insiste et finit par Ă©touffer notre vellĂ©itĂ© de survie. Ainsi, la pièce, dont on apprĂ©cie la narrativitĂ©, fĂ»t-elle fantasmĂ©e (et alors ? le titre imagĂ© n’est-il pas lĂ aussi pour donner impulsion Ă la capacitĂ© onirique que fournit la musique ?), meurt dans un dernier souffle.
MalgrĂ© son nom, « Estompe » de Jean-Marc Chouvel (6’) part avec envie, nous prĂ©cipitant au milieu d’une conversation entre les quatre protagonistes, feat. cette fois le saxophone baryton. Comme souvent entre gens de moyenne compagnie, les dĂ©bats prennent diverses directions jusqu’à ce qu’une formule ternaire imposĂ©e par le Fender recentre les Ă©changes et remette un peu d’ordre. Le paysage musical devient alors lunaire : longues tenues du sax dans les aigus, aboiements du clavier, Ă©noncĂ©s ternaires de la guitare, claquements de la basse. Les rudes envolĂ©es liminaires semblent renoncer Ă ressurgir de leurs silences ; un floutage maĂ®trisĂ© s’installe ; le quatuor se brouille peu Ă peu avant de s’estomper dans un bruit de rotor partagĂ© par les quatre complices, comme si le sable de nos dĂ©serts, transformĂ© en tourbillon par notre agitation, effaçait la musique et rĂ©pondait au titre de l’œuvre, qui prĂ©figure son propre effacement.
La miniature « naKht » de Jean-Baptiste Devilliers (2’) propose de confronter le quatuor, en ensemble ou par de brèves interventions solistes qu’unifient les Ă©nigmatiques lamentations nocturnes du saxophone tĂ©nor. Lui rĂ©pond la « Fantaisie » de Maria Kova (12’). La pièce la plus longue du disque dĂ©marre sur un faux rythme d’habanera, moteur d’un dialogue lisible entre, d’un cĂ´tĂ©, les saxophones soprano, alto et baryton, et, de l’autre, leurs accompagnateurs. Les motifs varient et se risquent parfois Ă frisotter une gaietĂ© qui, au milieu du guĂ©, agite par contamination guitare et Fender. L’hĂ©sitation sur l’humeur Ă garder s’exprime Ă travers un motif persistant de trois notes qui conduit Ă un martèlement de Precision-bass Ă peine allĂ©gĂ© par les accords, entre mĂ©dium et aigu, du Fender. Une dernière hĂ©sitation, oĂ¹ Rhodes et Stratocaster se rĂ©pondent, conduit Ă un mouvement langoureux. La tristesse qui le parcourt est, heureusement, secouĂ©e par des apartĂ©s entre sax et basse qui bouclent le morceau en reprenant le motif liminaire.

Prolongeant la pièce prĂ©cĂ©dente, « RĂªves interrompus » de Mihail VĂ®rtosu (9’30) repart sur la mĂªme cellule de trois notes qui concluait la « Fantaisie ». Ce minirefrain passe de la basse au sax sopranino, qui tient la vedette, essentiellement en solitaire. Naviguant dans l’ensemble de la tessiture, entre sons dĂ©timbrĂ©s, souffle roulĂ© et glissando, l’instrument attend le retour de ses complices – lesquels reviennent en effet en accords qui s’accĂ©lèrent puis s’évanouissent dans une pĂ©dale de Fender. Un son de flĂ»te Ă©tonnant (4’) tente de se glisser dans ces Ă©changes aux contours Ă©thĂ©rĂ©s. L’artiste nous confirme qu’« il n’y a pas de flĂ»te. Il s’agit du saxophone sopranino jouĂ© en mode Saxnay. Cela fait partie des modes de jeux que j’ai inventĂ©s et/ou rationalisĂ©s dans Saxologie. » MĂªme rationalisĂ©, le souffle brut Ă©touffe rĂ©gulièrement ces espoirs de mĂ©lopĂ©e, parfois colorĂ©s par des nappes montantes ou descendantes. Le son du sax reprend donc place, tandis que le motif entonnĂ© par la fausse flĂ»te descend chez les accompagnateurs. La pièce alterne ainsi moments de surprise, de tension, de suspension, oĂ¹ le sax tĂ©nor se fraye un chemin final pour gribouiller quelques traits vains : quelque temps, basse et Stratocaster Ă©vitent de justesse le silence ; Ă son tour, le Fender risque une dernière apparition ; mais l’œuvre finit par se rĂ©sorber, peut-Ăªtre comme nos rĂªves.
En conclusion
Fender contre sax, qui clĂ´t notre triple dĂ©couverte de Daniel Kientzy, souligne l’intĂ©rĂªt du travail de ce drĂ´le de zozo. Certes, les musiques qu’il suscite ne sont ni rigolotes, ni FMisables ; mais, par le souci d’explorer les possibles (toujours plus chic que « les possibilitĂ©s », j’aime bien glisser un brin de snobisme pour ceux qui ont diagonalisĂ© jusque-lĂ ) des sept saxophones, par le dĂ©sir de proposer des pièces d’esthĂ©tique souvent proche mais jamais superposable, par la capacitĂ© Ă faire aboutir des projets qui dissonent aussi allègrement dans la mĂ©diocritĂ© abrutissante qu’imposent, par inculture, paresse et bĂªtise, les mĂ©dias de masse et qui, souvent, nous tente itou (et non nous tente igloo, ça ne voudrait rien dire), Daniel Kientzy souligne qu’une autre voie est possible – une voie oĂ¹ la musique, mĂªme hors des institutions spĂ©cialisĂ©es, ose l’expĂ©rimentation et l’exigence. Comme l’opĂ©ra n’est pas, ontologiquement, un truc rĂ©servĂ© aux riches ou aux blancoss, cette perspective n’a rien ni de ringard (« on avait dĂ©jĂ ce genre de bruit qui se prend au sĂ©rieux dans les annĂ©es 1960-1970 ») ni d’élitiste (« t’imagines le degrĂ© de confort qu’il faut pour apprĂ©cier des trucs oĂ¹ que mĂªme pas y a de la mĂ©lodie ? »). Sans doute aucun, une fine connaissance des enjeux, de l’histoire de la composition et des instruments permettrait-elle une apprĂ©ciation plus dĂ©licate, plus pertinente, ou, Ă tout le moins, plus docte voire diffĂ©renciante des Å“uvres prĂ©sentĂ©es. Nous ne rendons compte, hic, hips et nunc, que de ce que nous nous rendons compte ; et nous ne racontons que ce que nous pĂ»mes, crĂ»mes, sĂ»mes humer ou aimer, rien de plus, hĂ©las.
(Enfin, non, pas hélas, plutôt tant mieux : ça donne déjà prétexte à de belles tartines. Pas la peine de rallonger la sauce, boudiu.)
Toutefois, en contrevenant au penchant qui nous fait souvent tomber exclusivement dans la musique de fond, en brouillant nos repères, en cassant nos habitudes d’écoute, en se risquant Ă nous surprendre, Ă nous disconvenir, Ă nous titiller tout en faisant preuve d’une maĂ®trise palpitante de ses p’tits copains cuivrĂ©s, la dĂ©marche crĂ©atrice et crĂ©ative d’un Daniel Kientzy mĂ©ritait, autant que nous en puissions juger, un triple p’tit coup de Klaxon dans ce monde policĂ© de violes de gambe. Donc, c’est fait : pouĂ«t, pouĂ«t et repouĂ«t.


















