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Le blog de Bertrand Ferrier, page 270

En attendant ValĂ©rie Capliez…

Laura Sarubbi et Salvatore PronestĂ­. Magnifique photo : Rozenn Douerin.

Komm Bach prĂ©tend Ăªtre le plus petit festival international du monde, et il le prouve. Après la venue de la suprĂªme soprano si amĂ©ricaine Jennifer Young et du merveilleux virtuose so british Peter Bannister (ouais, le mĂªme jour, mais ça swagait alors ça passe), ce samedi 27 janvier permettait d’applaudir nos invitĂ©s italiens.

Laura Sarubbi et Sakvatore PronestĂ­ vus du public. Photo : BF.

Des fous. Disons-le d’emblĂ©e. Trois jours in situ de registration, rĂ©pĂ©tition et… accord des anches, Salvatore PronestĂ­ Ă©tant Ă  la fois organiste et facteur d’orgue. Et toujours le mĂªme sourire, la mĂªme motivation, la mĂªme exigence professionnelle couplĂ©e Ă  la mĂªme attention aux autres.

Accueillir des artistes de passage aussi motivĂ©s, c’est recueillir des confidences, dont certaines restent Ă  la tribune, d’autres pouvant souplement circuler – comme cette Ă©motion de Laura Sarubbi avouant que « son vrai amour, c’est l’orgue ». C’est partager des moments avant les rĂ©pĂ©titions, après, avant le concert, pendant, after. Et constater la constance de ces personnalitĂ©s passionnĂ©es de musique, peu troublĂ©es par la hhhaine que tel ou tel confrère peut professer Ă  leur encontre. Et, surtout, goĂ»ter un concert formidable.

Salvatore PronestĂ­ entre ses deux drĂ´les de fans. Photo moche : BF.

Le 27 janvier, entraient trois ingrĂ©dients dans le clafoutis de ce rĂ©cital Ă  quatre et huit pattes. Des pièces pour virtuose (Bach, la sixième de Mendelssohn et les « Litanies » de Jehan Alain, donc, sans que je n’y sois pour rien, including deux des compositions que je kiffe et qui exigent des doigts et du talent), des pièces pour crĂ©atif (improvisations, dont une sur Verdi, dont on regrettait l’anniversaire de la mort) et des marches symphoniques pour processions italiennes transcrites Ă  vue (sinon, c’Ă©tait trop simple).

Comme ça ne suffisait pas, les deux fous ont demandĂ© de pouvoir jouer un bis. En effet, le 27 janvier Ă©tant la journĂ©e de la mĂ©moire, ils ont proposĂ© de jouer le thème principal de La Vie est belle. Émotion et enthousiasme. Grand moment. Merci aux prĂ©sents. Ă€ eux et aux absents, rendez-vous le 10 fĂ©vrier pour le prochain rĂ©cital d’une Ă©nergumène, ValĂ©rie Capliez, dĂ©licieuse organiste, figure de l’instrument et personnalitĂ© atypique. C’est assez pour que l’on soit triste si vous ne vous faufilez pas par ici en tanzĂ© aneur pour la plodir.

Daniel Kientzy (2/3) joue Cornel Ţăranu, Nova-musica


Depuis 1986, Daniel Kientzy travaille rĂ©gulièrement avec des ensembles roumains, ce dont tĂ©moignent plusieurs disques, aux pochettes parfois quasi identiques, comme pour souligner la continuitĂ© du boulot entrepris. En 2017, en sus du projet « Hammond » chroniquĂ© tantĂ´t, est ainsi parue sur son label une monographie constituĂ©e par quatre compositions de Cornel Ţăranu. (ConstituĂ©e de ? ConstituĂ©e par ? Oh, pis mĂ¢rde.) En voici quelques aperçus.

Diferencias pour sax baryton et orchestre (15’)

Concerto ou batalla ? La composition qui ouvre le disque raconte une histoire sanglante oĂ¹ les diffĂ©rences feutrĂ©es s’effacent derrière des dialogues rĂ©solument virils. Sur un motif rythmique sans cesse dupliquĂ©, la musique se dĂ©ploie, se cherche, s’emballe, s’éteint puis ressurgit dans des barrissements de sax baryton (des baryssements ?). L’instrument se risque petit Ă  petit dans des galopades mourant dans un tapis de cordes. Surnage alors une clarinette basse qui ouvre la voie Ă  une citation fuguĂ©e de Antonio de CabezĂ³n, dont les diferencias sont fameuses. Le saxophone proteste contre cette intrusion. Alors, par grappes, l’orchestre commente les interventions du soliste. Aux deux-tiers du concerto, CabezĂ³n est de nouveau convoquĂ©, mais sa citation est ponctuĂ©e par des explosions que prolongent des gĂ©missements saxophoniques. Le tempo en vient Ă  se dĂ©liter, et le sax profite du retour au calme pour insuffler un dĂ©but de tempĂªte, nuance piano. Le souffle agite l’orchestre, avant que le motif liminaire zèbre cette harmonie jusqu’à transformer le baryton en didgeridoo grinçant. Plus personne ne rĂ©torque. L’orchestre reprend par Ă -coups, et le baryton va chercher dans les aigus une rĂ©ponse Ă  cette quĂªte initiale – celle qui prend fin mais ne se rĂ©sout pas.

Hommage Ă  BartĂ³k pour sax sopranino
et quintette à cordes (9’30)

Sur une cellule Ă©voquant, selon le compositeur, « l’anagramme de BELA », le deuxième morceau, pourtant de quinze ans antĂ©rieur au premier, travaille une rhĂ©torique proche de Diferencias : ressassement d’un motif reconnaissable, soli ponctuĂ©s par l’orchestre, rhapsodie de moments distincts, usage rare mais caractĂ©ristique du saxophone comme percussion, utilisation sporadique du silence pour couturer la trame. Ici, cependant, sous la direction du compositeur, le quintette, plus sobre et souvent Ă  l’unisson pour ponctuer l’élĂ©gie du soliste, aime Ă  jouer les extrĂªmes, dans l’aigu ou dans la nuance douce. Les amateurs de mĂ©lodie passeront leur chemin, mais les auditeurs qui aiment qu’un morceau leur raconte une histoire afin de rĂ©compenser leur attention goĂ»teront ce rĂ©cit drrramatique aux accents modaux ouvertement transylvaniens.

Semper idem pour sax soprano et alto,
avec orchestre (17’)

L’œuvre la plus rĂ©cente (2015), prĂ©sentĂ©e comme une forme sonate, chère au compositeur, s’inscrit dans la continuitĂ© des Ă©lĂ©ments de langage exploitĂ©s et explorĂ©s jusqu’alors. Au soliste, armĂ© de deux saxophones et de sa voix, c’est pas rien, rĂ©pond un orchestre hĂ©sitant entre des accents rĂ©pĂ©tĂ©s, un tapis de cordes, des Ă©chos de cuivre, des reprises du leader, le tout s’impatientant dans un labyrinthe semblant semper idem. Cristian BrĂ¢ncuÅŸi est Ă  la baguette pour guider les tensions oppressantes promises par la partition. L’inquiĂ©tude et les brisures du discours, auxquelles font Ă©cho des battements de timbales, plongent l’auditeur attentif dans l’exploration d’un monde sans issue, toujours pareil, que la forme ABA surligne. La voix du saxophoniste (12’20) tente bien de s’extirper de son instrument lors de la cadence, l’orchestre reprend son martèlement et lui impose silence.


Laudae pour sax soprano,
quatuor à cordes et piano (8’30)

Dans le livret, Cornel Ţăranu indique les trois singularitĂ©s de cette composition parmi les quatre Å“uvres au programme : pĂ©dales de sons aux cordes typiques de la musique populaire roumaine (le thème en moins) ; Ă©criture non mesurĂ©e ; structure partiellement alĂ©atoire ; et bithĂ©matisme. La pièce permet Ă  Daniel Kientzy de faire briller sa virtuositĂ© puisque ce n’est que par la tenue de son timbre, sur toute la tessiture, que tient le discours, Ă  la fois translucide (un mĂªme motif similaire guide quasiment toute la pièce) et dĂ©structurĂ© (Ă  force dâ€™Ăªtre rabĂ¢chĂ©, le motif hache le propos et lui Ă´te toute linĂ©aritĂ©). Laudae gagne donc Ă  Ăªtre Ă©coutĂ©e Ă  la fin de cette monographie, comme y incite le disque, car elle propose une synthèse de l’art du compositeur, libĂ©rĂ©e du pathos narratif qui faisait vibrer les prĂ©cĂ©dentes compositions. Moins concertante que les autres pièces, elle propose un duel entre, d’un cĂ´tĂ©, un saxophone, de l’autre, un quatuor Ă  cordes et un piano. Le rĂ©sultat ne manque ni d’énergie, ni de virulence, grĂ¢ce Ă  la baguette de Carmen CĂ¢rneci, d’autant que la relative brièvetĂ© de la pièce et le triple  contraste entre accents, nappes de cordes et envolĂ©es solistes, nourrissent l’intĂ©rĂªt de ces curieuses louanges.

Conclusion

N’en dĂ©plaise aux chastes oreilles, ce disque rĂ©jouit derechef notre curiositĂ©. Non, les crĂ©ations pour saxophone ne se rĂ©sument pas Ă  des cris de porcs que l’on Ă©gorge, comme on a pu lire çà ou lĂ . Il faut reconnaĂ®tre la spĂ©cificitĂ© de cette musique ainsi que la force d’un musicien aussi passionnĂ© de renouveler et de secouer son rĂ©pertoire que Daniel Kientzy. Sur chacune des pièces, convoquant quatre sax diffĂ©rents, on apprĂ©cie les techniques de l’instrumentiste, son souffle qui semble parfois infini, sa prĂ©cision rageuse et sa justesse anti-vulgaritĂ©s dans l’ensemble des registres. Ces qualitĂ©s sont soulignĂ©es par des ensembles toujours compacts malgrĂ© de nombreux breaks, et le tout bĂ©nĂ©ficie d’un son prĂ©cis sans Ăªtre sec. Encore une belle dĂ©couverte pour mĂ©lomanes curieux.

The famous this-is-no-more-your-bed look

Enfin un concert qui vous botte !

Pour le concert Komm, Bach!² du jour, on a importĂ© deux zozos (pas de pluriel, merci) depuis l’Italie.
Une jeune virtuose, de la race des pianistes-clavecinistes reconverties, donc capables de jouer n’importe quelle pièce extravagante pour orgue et qui te dĂ©clarent, des larmes dans les yeux, « mon vrai amour, c’est l’orgue ».
Et un facteur d’orgue, ben oui, aussi artisan qu’artiste et rĂ©ciproquement, invitĂ© dans de nombreux festivals internationaux (dont Komm, Bach!, par le fait mĂªme, ne fĂ»t-il pas le plus prestigieux), rĂ©putĂ© pour sa musicalitĂ© et ses improvisations, n’en dĂ©plaise Ă  ses ennemis.
Avec un programme en deux temps et demi : musique magnifique et sĂ©rieuse, improvisations qui font la saveur de l’orgue, et quatre marches symphoniques italiennes Ă  huit pattes
. Un rĂ©gal Ă  dĂ©couvrir sur la page Facebook du festival et en direct ce 27 janvier grĂ¢ce Ă  une entrĂ©e libre et un Ă©cran gĂ©ant. Le programme intĂ©gral est dispo ci-dessous.

Sophie Koch et Joan Martín Royo, Éléphant Paname, 25 janvier 2018

Sophie Koch. Photo exclusive aimablement prĂªtĂ©e par Rozenn Douerin.

Comme souvent, cette critique est biaisĂ©e. Parfois, on biaise quand on nous a mandĂ© un disque ou invitĂ© Ă  un spectacle. Ou alors on biaise parce que l’on a payĂ© et que l’on a Ă©tĂ© fort marri. Bref, quoi que l’on fasse, que ce soit contre rĂ©tribution ou gratuitement, on est biaiseur. Et cette fois, on biaise soir et matin parce que Sophie Koch est notre chouchoute. Une de nos chouchoutes, mais quand mĂªme. VoilĂ , c’est dit.

Le ciel de Paname. Photo : Rozenn Douerin.

Le concept

Dans le cadre des « Instants lyriques » de l’Éléphant Paname, nouvel endroit jouxtant l’Opéra et l’Olympia pour proposer des cours de danse, des trucs bizarres, un restaurant et des récitals (on synthétise, comme disait Bontempi), la direction programme Sophie Koch et Joan Martín Royo pour un récital avec Pierre Réach au piano. Les bénéfices de la soirée (8500 €, oubliés dans le piano, hors vente de disques), forcément à guichets fermés, sont reversés à un refuge cambodgien dans lequel la cantatrice est très investie.

Bertrand Ferrier répétant le concert de Sophie Koch & friends. Photo : Rozenn Douerin.

L’endroit

La salle de spectacle dite « de notre DĂ´me » de Paris aurait des allures de salle des fĂªtes, sièges compris, Ă  deux exceptions près : pour l’occasion, les spectateurs sont accueillis par un cocktail avec champagne Volner fin Ă  l’étage ; et un dĂ´me enguirlandĂ© surplombe l’endroit. Cette association entre un endroit cheap et des efforts chic font le prix de la soirĂ©e (35 €, raisonnable vu le niveau de la programmation), sans tout Ă  fait compenser sa principale faiblesse (acoustique sèche, sans rĂ©verbĂ©ration et peu flatteuse pour les voix).

L’ÉlĂ©phant Paname. Photo exclusive : Rozenn Douerin.

Le récital

Le concert s’articule en trois tiers-temps.
Le premier oscille entre mĂ©lodie française (« Pastorale » de Saint-SaĂ«ns en duo, « Chanson triste » et « Le manoir de Rosemonde » par le baryton, alors que Sophie chantait « Le manoir » lors de son rĂ©cital Ă  Garnier, en octobre) et lieder. On y apprĂ©cie notamment le souci très pertinent de prononciation de Joan MartĂ­n Royo, qui n’est pas juste une performance technique, puisqu’elle valorise le texte et donne ainsi du sens aux airs. Les Zigeunerlieder, ces chants censĂ©ment gitans mis en forme par Johannes Brahms, dont Sophie Koch s’attache Ă  caractĂ©riser les diffĂ©rentes atmosphères, mĂªme si l’acoustique ne laisse pas beaucoup d’espace de rĂ©sonance au chant. Joan MartĂ­n Royo installe ses Schubert dans une interprĂ©tation feutrĂ©e, qui Ă©vite la dĂ©monstration de coffre au profit d’une dĂ©licatesse appropriĂ©e (« Der Lindenbaum », le tilleul du Voyage d’hiver et le mĂ©gatube Standchen, la sĂ©rĂ©nade du chant du cygne, flattent son goĂ»t pour le ciselĂ©).
Le second tiers est hispanophone. Il permet d’entendre tant le boléro du « Desdichado » de Saint-Saëns que deux duos de Ruperto Chapí ainsi que le solo « Mi tío se figura », un des premiers airs solistes de Sophie Koch en espagnol. Manuel Penella et sa habanera de Don Gil de Alcala est aussi au programme, tout comme « Díle que me ha deslumbrado », interprété avec la sensibilité ad hoc par Joan Martín Royo.
Le troisième tiers hommage le musical (comme d’hab’, ça veut rien dire, le verbe « hommager », mais je trouve que ça pulse, alors bon), valorisant la part tĂ©nĂ©breuse du crooner Royo (« Stars » de Claude-Michel Schönberg et « The impossible dream » de Mitch Leigh), les aigus faciles de la mezzo Koch, les amusements du duo (« Edelweiss », risquĂ© donc presque touchant) et le plaisir de la spĂ©cialiste de l’opĂ©ra inchantable ravie de se rouler dans le plaid confortable d’une musique plus apprĂ©ciĂ©e au ChĂ¢telet qu’à Garnier (« Climb every mountain » de Richard Rodgers).

Le résultat

De mĂªme que l’organisation associe cheap (incluant un nombre impressionnant de fautes orthotypo sur le programme papier, qui ne prĂ©sente pourtant ni les textes ni, a minima, la traduction des titres) et chic, de mĂªme le rĂ©cital joue-t-il la carte tant du brillant (voix ou prĂ©sence superlative des chanteurs ; exceptionnel toucher et attention aux vedettes de la part de Pierre RĂ©ach) que du homemade (programme chantĂ© distinct du programme distribuĂ©, blancs inattendus). Cette association entre brio et convivialitĂ©, grand rĂ©cital et soirĂ©e caritative, sans que jamais la seconde ne vampirise le premier, ouf, est une rĂ©ussite qui suscite et rĂ©-suscite l’enthousiasme justifiĂ© du public. Concert original, cadre atypique, prise de risque artistique de Sophie Koch, talent des acolytes = une très belle soirĂ©e. La meilleure formation d’une ouvreuse jouant couardement les agentes de sĂ©curitĂ© en fonction du physique des spectateurs sera un plus ; mais reconnaissons que, comme critique d’organisation, il y a pire.

Cyprien Katsaris (1/2) joue Katsaris et Theodorakis, Piano 21

Cyprien Katsaris serait le Tom Cruise de la musique si Tom Cruise avait du talent. Techniquement et musicalement, ce pianiste est au niveau d’une vedette comme Arcadi Volodos ; sectologiquement, il est un reprĂ©sentant chĂ©ri de la scientologie, se produisant lors de concerts de recrutement d’adeptes et allant jusqu’à tenter de convertir ses interlocuteurs professionnels – dans la vidĂ©o ci-dessous, on le voit d’ailleurs vers 3′ vanter son « ami » Chick Corea, formidable pianiste reconverti en scientologue acharnĂ©, du genre qui est capable de distribuer des tracts (Seigneur, pourquoi pas des pin’s ?) en faveur de sa secte au mitan d’un concert. En dĂ©pit de la polĂ©mique que suscite lĂ©gitimement cet engagement loin d’Ăªtre anodin, c’est avec plaisir que nous retrouvons l’artiste hors norme qu’il est, dans l’envoi presse rĂ©cent que nous avons reçu. Au programme, deux disques que propulsa son label Piano 21 en 2017, l’un auscultant une de ses Å“uvres les plus ambitieuses, l’autre examinant les transcriptions de Karol A. Penson.

Manuscrit de la « Grande fantaisie sur Zorba ». (extrait, ben oui) Document aimablement fourni par Françoise Calteux.

Le premier disque se concentre d’entrĂ©e sur la « Grande fantaisie sur Zorba », en fait une « rhapsodie grecque » cousant sans feinte des thèmes locaux, retraitĂ©s par Mikis T., les uns sur (ou après) les autres. D’emblĂ©e, on est saisi par la puissance des basses obstinĂ©es « à la Liszt ». Le motorisme des graves structure le dĂ©but. L’arrivĂ©e des aigus n’y peut mais : le martèlement façon marche (3’) rĂ©sonne puis se meurt pour laisser place Ă  une ballade faurĂ©enne (6’) dans une avalanche d’arpèges parcourant le clavier. Émerge alors un nouveau thème (9’), qui finit par s’imposer et se dĂ©velopper de façon virtuose avant de s’évanouir en cherchant son souffle, comme si l’écho dĂ©formĂ© se rĂ©sorbait peu Ă  peu. D’autres thèmes populaires prennent place (14’), selon un mĂªme système associant l’énoncĂ© du motif Ă  sa reprise dĂ©veloppĂ©e. Alors qu’un prĂ©lude faussement hĂ©sitant brise le thème avec des arpèges mĂ©ditatifs, la pĂ©dale de sustain donne rĂ©sonance Ă  cette attente (c’est prĂ©tentieux, comme formulation, « donne rĂ©sonance », peut-Ăªtre pour ça j’aime bien), comme si l’œuvre s’apprĂªtait Ă  prendre un tournant nouveau (19’). Las, il n’en est rien. Un thème populaire s’articule autour d’arpèges, de notes rĂ©pĂ©tĂ©es puis d’un dĂ©veloppement utilisant l’ensemble du clavier dans un dĂ©ferlement digital maĂ®trisĂ©. MĂªme procĂ©dĂ© cinq minutes plus tard. C’est aĂ©rien et virevoltant, avec quelques trouvailles savoureuses comme cette descente dĂ©bouchant sur le silence ; toutefois, le caractère itĂ©ratif du collage peine Ă  soutenir l’intĂ©rĂªt en dĂ©pit du brio fascinant.

On se rĂ©jouit qu’une tension agite enfin cette sage composition (30’) : pendant sept minutes, percussion, rĂ©pĂ©titions et contrastes avivent l’attention sans pour autant que ne disparaisse la virtuositĂ© exacerbĂ©e dont l’interprète-compositeur ne semble pouvoir se passer. Une fausse coda couronne bientĂ´t un nouveau thème saturĂ© de notes. Les basses, façon bolĂ©ro, permettent ainsi Ă  un air populaire dâ€™Ăªtre entonnĂ© avec solennitĂ© (39’). Le calme redescend (42’), et le cycle thème  – dĂ©veloppement virtuose introduit le thème grec le plus cĂ©lèbre (44’), habilement poussĂ© dans ses retranchements avec une dĂ©bauche de moyens qui n’exclut ni les breaks ni les accents jazzy (48’). Une nouvelle pause arpĂ©gĂ©e permet de glisser un ultime thème avant que le « tube » ne revienne dans les aigus, sur un tapis d’accords qui s’éteint en decrescendo… prĂ©cĂ©dant un silence de vingt secondes placĂ© Ă  la fin des 53’.

Cyprien Katsaris et Mikis Theodorakis en 2006. Archive aimablement communiquée par Françoise Calteux.

Comme un brouillon de ce qu’aurait pu Ăªtre la « Grande fantaisie », la piste suivante accueille une « improvisation spontanĂ©e ». Cette pièce aligne, façon re-rhapsodie, des chansons de Mikis Theodorakis. On y goĂ»te le plaisir de l’improvisation (incluant intelligemment quelques microdĂ©calages dans les rafales d’accords pour rappeler le caractère spontanĂ© de l’exercice), rarement valorisĂ©e au disque par les virtuoses ; on y retrouve le sens du toucher et de l’harmonisation heureuse de l’interprète ; mais l’on regrette que son inventivitĂ© musicale reste aussi timide. Sans doute apprĂ©cie-t-on d’autant mieux, dès lors, l’introduction du troisième thème sur des basses grondantes (6’35) comme l’harmonie finale (14’52), qui tranchent avec les brillantes astuces d’accompagnement trop gĂ©nĂ©reusement utilisĂ©es jusque-lĂ .
Le disque et l’hommage à Mikis Theodorakis s’achèvent par l’interprétation de six petites pièces. Le septième prélude est ravissant et riche dans sa fausse simplicité. Il trouve en Cyrpien Katsaris un orfèvre idéal pour ciseler les moindres inflexions d’humeur inscrites dans la partition. Le cinquième « Melos », lui, s’apparente plus à un charmant exercice d’école, évoquant Satie parfois malgré des sautes harmoniques spécifiques. Scolaires quoique agréables sont les reprises et la mélodie aiguë qu’il convient de faire entendre mélodieusement sans réduire l’accompagnement à un bruit de fond. Une Petite suite pour piano conclut l’affaire avec quatre mouvements d’environ une minute pièce. Le « Poco allegro », aux sonorités sporadiquement proches de Jacques Ibert, s’efface devant un « Lento » enchaîné qui hésite entre percussion et ligne mélodique avant de céder sa place à un « Allegro molto marcato » déchaîné, tout en accents sous une mélodie atténuant la brutalité. L’« Andante mosso » final ne contraste guère avec les mouvements précédents, préférant la continuité des notes répétées associées au balancement du médium. Aussi fringant, brillant et bien mené qu’anecdotique.

Cyprien Katsaris et Mikis Theodorakis en 2006. Archive aimablement fournie par Françoise Catleux.

Au final, ce disque impressionne par la technique pianistique et la science musicale dĂ©ployĂ©es. On y goĂ»te aussi, pour les deux premières pistes, la prise de son de Nikolaos Samaltanos et l’acoustique rĂ©putĂ©e de l’église Ă©vangĂ©lique Saint-Marcel (en revanche, les dernières pistes sont gĂ¢chĂ©es : quelque chose heurte sans cesse le clavier, en sus des doigts s’entend). On pourrait interroger voire dĂ©plorer quelques dĂ©tails – quatre, par exemple. Un, le siège mal rĂ©glĂ© grince sur la piste 3 : Ă©tait-ce pas Ă©vitable ? Deux, l’esthĂ©tique de la pochette et du livret est, euphĂ©misme, cheap : pour pas cher, on pourrait trouver d’excellents graphistes qui font infiniment mieux ! Trois, pourquoi ne pas donner la liste des thèmes grecs utilisĂ©s ? Quatre, pourquoi tant de silence (20 secondes après plage 1, 10 secondes plage 4…) ? Notre avis est donc une moyenne : wow pour le pianiste-interprète, aussi phĂ©nomĂ©nal que capable de mettre ses moyens hors du commun au service d’un projet musical ; bravo au folkloriste, sans que cela soit pĂ©joratif, qui sait recueillir des thèmes et les « classiciser » ; en revanche, un p’tit regret que le compositeur n’ose pas faire autant montre de son originalitĂ© que Cyprien Katsaris, façon StĂ©phane Blet (accusĂ©, comme Mikis Theodorakis, d’antisĂ©mitisme, pire excommunication du monde moderne), n’assume sa dissonance.
Cela dit, le début de la chronique évoquait deux disques. Quid du second ? Voyons, voyons, un peu de suspension…

La rĂ©ponse de l’artiste

« Monsieur,
Je ne lis quasiment jamais les articles concernant mon travail et ce, depuis belle lurette. Chacun est libre de s’exprimer comme bon lui semble et tant pis si, trop souvent, ce genre de commentaires frise le ridicule. Il est de notoriĂ©tĂ© publique que le critique sait TOUT et connaĂ®t mieux la question musicale que les musiciens professionnels eux-mĂªmes.
Vous avez pris le temps d’analyser à votre façon ce disque et cela relève de votre droit le plus absolu. Cependant je me dois de vous informer que votre affirmation selon laquelle Mr. Theodorakis aurait emprunté des thèmes populaires grecs est entièrement fausse : il en est le seul créateur.
Quant à vos insinuations sur le prétendu manque de talent de Tom Cruise, elles démontrent de manière flagrante une prise de position tendancieuse due au fait que cet acteur immense et reconnu comme tel mondialement, « serait dépourvu de talent » tout simplement parce qu’il est scientologue ! Exactement comme si moi je prétendais que Nicole Kidman n’avait pas de talent parce qu’elle n’était PAS scientologue.
Votre opinion sur la Scientologie a Ă©tĂ© façonnĂ©e par les medias, rumeurs et autres fake news sans que vous ayez pris la peine de recevoir des informations depuis la source mĂªme, Ă  savoir les Ă©crits, dvd, confĂ©rences etc. qui s’y rapportent.
À ce sujet, je me tiens à votre disposition pour une éventuelle rencontre d’information. »

[Une proposition d’entretien exclusif a donc Ă©tĂ© faite Ă  Cyprien Katsaris pour qu’il puisse exposer sa vision de la scientologie et l’influence de cette doctrine sur son art.]

Daniel Kientzy (1/3), 6 pièces pour saxophone-total, Nova-musica

Daniel Kientzy, saxophoniste voire biphoniste. Photo officielle.

Le concept

Daniel Kientzy est un hurluberlu. Jadis bassiste de groupes de variĂ©t’, il est devenu le plus inventif des saxophonistes français. Le plus total aussi, puisqu’il se revendique comme « le seul saxophoniste au monde Ă  jouer des sept saxophones », du sopranino au contrebasse (pas la contrebasse, mĂªme s’il maĂ®trise aussi cet instrument). Par chance, Daniel Kientzy n’est pas qu’un hurluberlu au look soignĂ© et Ă  la personnalitĂ© avenante pouvant le rapprocher de Gilles Gabriel Sr. C’est d’abord un musicien au parcours impressionnant, autodidacte mais pas-que – il affiche au compteur deux premiers prix du CNSMDP, et une flopĂ©e de distinctions tout aussi acadĂ©miques. Bref, c’est un mec qui sait grouver le grouve, qui taquine la musique avec queue-de-pie et poudroiement, qui arpente les venelles vĂ©nĂ©neuses de l’acousmatique, qui pratique les facĂ©ties improvisĂ©es et qui se pourlèche de recherche sonore, ce qui ne veut RIEN dire, mais bon. Or, voilĂ  que, en 2017, après ca. cent disques, il offre Ă  ses admirateurs deux nouvelles galettes, dont l’une est constituĂ©e de six crĂ©ations variĂ©es pour sax et orgue Hammond (associĂ© Ă  un Leslie 122RV), ce dernier tenu par Matthias Leboucher.

Le contenu

Pas « faciles » Ă  la première Ă©coute, ces Six pièces pour saxophone-total et orgue Hammond ? Bon signe. Car, vu le pedigree du gaillard, on se doute que cette absence de « facilité » n’est ni une absence de fond, ni un souci d’Ă©sotĂ©risme, ni le fait d’un esprit trop altier pour se soucier des petits ploucs que nous sommes. Et, en effet, en prĂªtant l’oreille avec attention, on dĂ©couvre un menu particulièrement sapide d’une quarantaine de minutes. Matthias Leboucher ouvre le bal avec Just any nothing, qui pivote sans manière autour d’une cellule rythmique Ă©noncĂ©e d’emblĂ©e. La composition, dĂ©chiquetĂ©e par le silence comme l’anglais du titre est dĂ©chiquetĂ© par le barbarisme, tĂ¢che de recoller des morceaux Ă  la fois disparates par leur Ă©vanescence et cohĂ©rents par leur similitude de structure. C’est d’autant plus stimulant que L’illusion de Ludmila Samodayeva enchaĂ®ne sur une piste dissonante. Elle suggère l’Ă©vidence de logiques qui se dĂ©robent. S’offrent d’abord des structures descendantes qui, quand elles paraissent installĂ©es et prĂ©visibles, s’inversent – partant, deviennent ascendantes, ben oui. La composition se brouille avec art afin de  dĂ©boucher sur une synthèse subsumant le duel entre cuivre et clavier par l’intervention de la voix.

Le B3 du disque. Photo officielle.

Fonoharta de Laura Manzat contraste Ă  son tour. La pièce s’articule autour d’une broderie ornant un motif orientaliste que ressasse le sax sopranino et qu’enrichit le B3 façon arabisante. Itzam Zapata propulse ensuite Wombalicious B, le « tube » du disque, en ce sens qu’il s’agit du morceau le plus immĂ©diatement groovy de la galette. La partition s’amorce par un rythme syncopĂ© qu’Ă©grène le saxophone Ă  coups de notes rĂ©pĂ©tĂ©es. En Ă©cho, l’orgue Hammond swingue Ă  son tour, nourrissant cinq minutes motoriques et finaudes. PrĂ©lude sombre au plus long morceau, le Nocturne de Drake Mabry est la pièce la plus courte de la set-list. Sur une pĂ©dale d’orgue, le saxophone tĂ©nor tente de percer par Ă -coups ou en risquant une proposition mĂ©lodique. Le combat s’Ă©vanuit dans la nouit, ou rĂ©ciproquement, via un mystĂ©rieux et pudique fade out. Les dix minutes finales dĂ©roulent le duo opus 70 de Lucio Garau. Des clusters dignes d’un nĂ©orock progressif intelligent, type Spock’s Beard des dĂ©buts, intentent un rythme auquel font Ă©cho des tenues, des silences ou des reprises modulantes, esquissant sur la durĂ©e l’ombre prolifĂ©rante d’un monstre qui s’Ă©tire en claudiquant.

Les sept sax. Et non, ce n’est pas une contrepèterie mais une photo officielle.

La conclusion

Un disque stimulant que l’on conseille avec enthousiasme aux zzzauditeurs zzzattentifs, et qui incite Ă  dĂ©couvrir rapidement l’autre nouveautĂ© 2017 qui voit Daniel Kientzy jouer Cornel Ţăranu. (« Et ça donne quoi, cette proposition avec orchestre, quintette Ă  cordes et piano ? / – Minute, papillon. C’est ça aussi, la suspension. »)

Un bal masqué, Opéra Bastille, 22 janvier 2018

Nina Minasyan (Oscar), Piero Pretti (Riccardo), Sondra Radvanovsky (Amelia) et Simone Piazzola (Renato). Photo : BF.

L’histoire

Le comte Riccardo (Piero Pretti), après avoir fait des misères Ă  de nombreux sujets, est menacĂ© par un complot. Cependant, sa vraie prĂ©occupation est de conclure avec Amelia (Sondra Radvanovsky), hĂ©las femme de Renato (Simone Piazzola), son meilleur alliĂ© [acte I, 1 h]. Sur les conseils d’Ulrica (Varduhi Abrahamyan), une sorcière entourĂ©e de nĂ©gresses – si, dans le contexte, le terme est pertinent pour Ă©voquer des figurantes Ă  peau sombre traitĂ©es comme des esclaves et parfois pas très vĂªtues du haut –, la nĂ©nette part chercher une plante pour ne plus penser au comte qu’elle aimerait s’envoyer en dĂ©pit du contrat conjugal. Le comte la rejoint. Renato dĂ©baroule pour lui signaler que des mĂ©chants arrivent. Il dĂ©couvre le pot-aux-roses et tout le monde se gausse du cocu putatif [acte II, 30′ puis entracte]. Renato fulmine, tu m’Ă©tonnes. Pour se venger, il pense buter sa femme puis dĂ©cide de rejoindre les mĂ©chants pour Ă©liminer le comte – en l’espèce Tom (Thomas Dear) et Samuel (Marko Mimica). Lors du bal masquĂ© organisĂ© le soir mĂªme, le mari jaloux repère le comte sous son dĂ©guisement grĂ¢ce Ă  Oscar (Nina Minasyan, ancienne Lucia) et le poignarde. Avant de pĂ©rir longuement, Monsieur le comte lui pardonne, ouf [acte III, 1 h].

Le constat

Une fois de plus, deux artistes français seulement se glissent dans la distribution – le chef Bertrand de Billy et Vincent Morell dans le minirĂ´le de Giudice. Le reste est non pas armĂ©nien (signora Martina Biagini nous stipule qu’Ulrica a fait ses Ă©tudes Ă  Erevan mais est Française, dont acte), canadien, russe, anglais et corĂ©en, voire d’origine monĂ©gasque (Thomas Dear revendique sa nationalitĂ© française). En soi, ça n’aurait rien de scandaleux si l’État français ne subventionnait pas autant cette institution. Après tout, depuis le film de Jean-StĂ©phane Bron, la structure utilise sans cesse Mikhail Timoshenko : pourquoi ne pas faire profiter un Français de cet art de la formation ? Ne pas se servir de Bastille ou de Garnier, qui coĂ»te si cher aux contribuables, afin de permettre aux nationaux de s’aguerrir ou de briller est une gabegie culturelle que nous tenons Ă  dĂ©noncer, na.

Le spectacle

Loin des mises en scène extravagantes avec soldats nazis s’enculant pendant Aida, garçons en tutus ou cosmonautes souillant Puccini dans une mĂ©gaboĂ®te en carton (on synthĂ©tise Ă  peine), la rĂ©gie de Gilbert Deflo reprise cette saison fait le minimum. Les dĂ©cors de William Orlandi sont rĂ©duits Ă  un Ă©lĂ©ment symbolique (quatre, pour les quatre lieux diffĂ©rents) : un amphithĂ©Ă¢tre pour le palais, un hĂ©micycle pour la maison de Renato, un portique pour « le lieu de mort » oĂ¹ se trouve la plante magique, etc. Rien de rĂ©pulsif, mais ce niveau d’Ă©pure sent d’autant plus le travail bĂ¢clĂ© que, de mise en scène, point. Les personnages s’ennuient, ne savent que faire de leur corps et de leurs dĂ©placements. Pour mimer l’Ă©motion, ils s’appuient contre un Ă©lĂ©ment scĂ©nique et le caressent. Quand ils ne savent plus comment s’occuper parce que c’est pas eux qui chantent, ils s’endorment – ainsi de Renato pendant l’air dĂ©chirant oĂ¹ la mère rĂ©clame de voir son fils avant d’Ăªtre trucidĂ©e par son Ă©poux. C’est affligeant, d’autant que cette absence de densitĂ© dramatique impacte, inĂ©vitablement, la portĂ©e de l’Å“uvre.

Reflets de masque sur la scène de Bastille. Photo : BF.

La musique

Trois choses.
D’abord, Un ballo in maschera est l’un des opĂ©ras de Giuseppe Verdi les plus plaisants Ă  Ă©couter. Si la finesse d’accompagnement ne rend pas toujours raison du talent du compositeur, la multiplicitĂ© des scènes, la foule d’airs pyrotechniques, l’utilisation d’ensembles efficaces et variĂ©s, la structuration nette en cinq tableaux rĂ©guliers et lisibles, le sens du gimmick et de la mĂ©lodie gourmands, tout concourt au plaisir sans fard du spectateur.
Ensuite, entendre ce classique en direct, dans un opĂ©ra dotĂ© d’un orchestre et d’un chÅ“ur du niveau de Bastille, voilĂ  qui renforce le pĂ©tillement, mĂªme si, parfois, on aimerait, dans notre toute-puissance de spectateur fantasmant, que les contrastes et l’Ă©nergie fussent rendus avec plus de vivacitĂ© par la bande Ă  de Billy. La tonicitĂ© des hommes, la justesse de la phalange et la prĂ©cision des instrumentistes solistes (clarinette) ou seuls Ă  accompagner (harpe) sĂ©duisent.
Enfin, devant la difficultĂ© et la rĂ©pĂ©tition des airs proposĂ©s aux premiers rĂ´les, notamment aux II et III, Un bal masquĂ© exige une distribution sans faille. Piero Pretti, qui sait brillamment gĂ©rer une voix un peu fatiguĂ©e – on la comprend – sur la fin grĂ¢ce Ă  la volontĂ© et au mĂ©tier, et Sondra Radvanovsky, qui sera remplacĂ©e par Anja Harteros en fĂ©vrier (avec augmentation des prix), dĂ©montrent sans ambages qu’ils ont l’Ă©toffe, la voix, le souffle et la technique superlatifs indispensables. Dès lors, comment expliquer que ces chanteurs impressionnent, Ă  dĂ©faut d’Ă©blouir par la beautĂ© de leur voix, mais Ă©meuvent si peu ? AssurĂ©ment, la dĂ©mission de la mise en scène (pas longue Ă  apprendre donc pratique, c’est sĂ»r) et l’absence de travail d’acteur sont fautifs. Face au livret fonctionnel, ridiculement donc plaisamment transposĂ© Ă  Boston pour faire zizir Ă  la censure d’Ă©poque, jamais Gilbert Deflo ne commet l’effort de donner du sens Ă  ce mĂ©lodrame, par exemple en confrontant l’enthousiasme officiel du peuple et la rage des courtisans qui ont pris cher, sans faute d’orthographe, avec ce tyran vicieux que la pièce prĂ©sente comme un brave type. Ou en interrogeant cette notion de « pureté » et du rĂ©current « ciel », ou en besognant la notion d’AmĂ©rique (oĂ¹, aujourd’hui encore, on dĂ©place les critiques que l’on n’oserait point porter sur la France, par exemple pour dĂ©noncer Trump car l’on ne saurait Ă©gratigner notre Saint Cochon de Pharaon Ier de la PensĂ©e Complexe Contre les FĂ©kniouz), ou… Ici, rien. Donc grande performance vocale, et bĂ©ante dĂ©ficience d’Ă©motion : sans drame, reste le mĂ©lo. Dommage.

La conclusion

Un grand opĂ©ra suscitant du plaisir, une interprĂ©tation digne inspirant des brava, des chanteurs Ă  la hauteur justifiant les applauses de rigueur, mais pas de frissons. Disons que l’essentiel y Ă©tait, mais ce qui manquait n’Ă©tait pas superflu.

En attendant Laura Sarubbi et Salvatore Pronesti…


Oui, c’est vrai. Organisateur dĂ©sorganisĂ©, j’avais oubliĂ© mon vrai appareil photo avant le concert de Pascal-Henri Polo. Alors, pour garder trace de ce concert spectaculaire, incluant les deux grandes toccata-et-fugue (la dorienne et le tube), le prĂ©lude 543 et la passacaille-et-fugue, rien xĂ´, on a pris des photos pourries mais hypertypĂ©es avec des smartphones qui firent ce qu’ils purent, avec un « r ». En commençant par la photo chronologique du concert-d’après-NoĂ«l, en continuant par l’image très symbolique sur l’artisss et sa p’tite chĂ©rie assignĂ©e au redoutable poste de tourneuse de page…


… et en terminant par la classique photo technique. Ça ne dit rien de la performance et du brio de ce nĂ©o-Caennais, mais ça signifie que, quand son crowdfunding Ulule sera lancĂ©, on en rereparlera. Na. D’ici lĂ , rendez-vous samedi pour la fin de la trilogie de janvier avec un couple d’Italiens virtuoses prĂªts pour jouer Alain, Widor, Bach et Mendelssohn. EntrĂ©e libre, grand gĂ©ant (pardon, cran gĂ©ant), musiciens zzzzinternationaux aux commandes, voulĂ»mes faire sus mais ne pĂ»mes. Le lot commun, en somme.

« Genesis », Classe de composition, CNSMDP, 19 janvier 2018

Laurent Petitgirard et l’orchestre du CNSMDP, avec Manon Galy en violon solo. Photo : Bertrand Ferrier.

On connaissait Genesis revisited, superbe album de Steve Hackett covérisant ses années de groupe. Cette fois, rien à voir avec le combo de rock progressif : Bruno Coulais, compositeur original, demande à ses élèves de la classe de « composition à l’image » du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, ouf, d’écrire, à six, une partition sur Genesis, film de Claude Nuridsany et Marie Pérennou.

La solitude d’Emma Blanc-Prieur juste avant le premier « pling ». Photo ratĂ©e : BF.

Le projet : sur un film célébrant la nature (la naissance fantasmée ou scientifique de la vie, mais aussi les origines mythiques du récit via le griot Sotigui Kouyate), six étudiants du CNSMDP proposent chacun leur musique pour un bout de 1 h 15’, dans une interprétation remarquable – après un début compliqué – de leurs condisciples dirigés par Laurent Petitgirard.

Sotigui Kouyate dans « Genesis ». Photo (c) Bac Films.

Le rĂ©sultat : bien qu’un peu souillĂ© par la marque du vidĂ©oprojecteur, suppute-t-on, gravĂ© sur l’image de bout en bout, le mĂ©tier des compositeurs paraĂ®t dĂ©jĂ  Ă©vident et remarquable. Certains ont bien pointĂ© la difficultĂ© d’écrire dans la presque-urgence (une enseignante du Conservatoire nous rapportait le cas d’une des six personnes Ă  qui elle demandait de raconter ses vacances de NoĂ«l et qui lui a rĂ©torqué : « Pas de vacances, je composais »), mais tous ont rendu un travail de grande qualitĂ©, alors que chacun n’était pas traitĂ© Ă  la mĂªme enseigne – c’est plus facile d’ouvrir ou de clore un film, faut reconnaĂ®tre. Au-delĂ  des spĂ©cificitĂ©s, on remarque un goĂ»t gĂ©nĂ©ral pour le cĂ©lesta et ses effets aussi faciles qu’efficaces, le piano en monodie et, misère, l’accordĂ©on. Les cordes sont plus souvent valorisĂ©es que les vents (un seul compositeur met en avant la clarinette basse) : la composition Ă  l’image doit supposer, conclut-on, une efficience, donc une consensualitĂ© assez cadrĂ©e.

Laurent Petitgirard, Julien Mazet, Nathan Rollez, Minwhee Lee, David Jorda-Manaut, Stanislav Makovskiy, Pierre David et Bruno Coulais sur la scène de la salle Rémy-Pflimlin du CNSMDP. Photo : BF.

Pour admettre nos prĂ©fĂ©rences, nous proposerons deux catĂ©gories. Hasard ou rĂ©alitĂ© scientifique, la première, qui concerne le mĂ©tier, reconnaĂ®t la clairvoyance du prof qui a attribuĂ© l’ouverture et la fermeture Ă  ses deux Ă©lèves les plus convenables, ce qui n’enlève rien Ă  leur savoir-faire mais le fait passer devant leur personnalitĂ© – peut-Ăªtre une qualitĂ© dans ce genre pour partie fonctionnel. Julien Mazet propose une ouverture assez sĂ»re d’elle pour associer des ensembles orchestraux de gĂ©omĂ©trie diffĂ©rente, alors que la plupart de ses pairs se servent souvent de l’entièretĂ© de l’extraordinaire outil qu’est ce grand orchestre. Pierre David signe une clĂ´ture remarquable dans la variation d’atmosphères. Dans la seconde catĂ©gorie, celle des personnalitĂ©s singulières, on accordera une mĂ©daille d’argent Ă  David Jorda-Manaut qui, sans renoncer Ă  quelques effets superfĂ©tatoires, parvient Ă  Ă©voquer des contrastes dĂ©passant la stricte description iconique (les excellents bruitages intĂ©grĂ©s au film suffisent Ă  cela). Dans notre toute naĂ¯vetĂ©, nous remettons nĂ©anmoins la mĂ©daille d’or Ă  Nathan Rollez, pour son sens des harmonies inattendues, qui remotive sans fard la musique de film en y apposant une patte personnelle laquelle, en stimulant l’écoute, stimule aussi le regard – loin des procĂ©dĂ©s systĂ©matiques permettant aux vedettes du genre d’apposer leur griffe sur un film.

Marie Pérennou, Claude Nuridsany et Bruno Coulais. Photo moche : BF.

En conclusion, une classe visiblement bien coachée, quelques personnalités de compositeur évidentes, un grand outil orchestral et un beau projet à entrée libre applaudi par une salle comble : bref, belle soirée.