Les organistes passent. Les graffiti d’intrus restent. Pairs musiciens, osons, parfois, Ă ce titre, la modestie. Sans nous faire marcher sur les ripatons, mais bon.

En remerciement de ma minipremière partie du 12 dĂ©cembre, Jann Halexander m’a offert une place pour un concert-spectacle titulĂ© « Clair de Lune », prĂ©sentĂ© comme une « ode Ă la beautĂ© nous transportant au plus profond de nous-mĂªme », diable, et adressant la diaspora bĂ©nino-gabonaise sans exclusivitĂ©. Il s’agit d’un projet unique rĂ©unissant danse africaine, chanteur bĂ©ninois et chanteuse gabonaise. C’est un plaisir de pouvoir se faufiler dans le public de prestations auxquelles on n’aurait pensĂ© assister. C’est mĂªme un honneur, ce samedi-lĂ car, Ă mon arrivĂ©e (en retard, certes, alors que Jann devait ouvrir la soirĂ©e, mais missa dura, sed labor est), le CafĂ© de la danse est plus que plein, en grande partie par ceux que cette ordure de Manu la Tremblotte appelle « les blancoss », et la tension commence Ă monter Ă l’extĂ©rieur tant les retardataires souhaitent entrer.
(Oui, je sais, j’aurais dû revendre très cher ma place et expliquer que j’avais fait un malaise dans le métro, mais bon, j’étais curieux et les banquiers sont sûrement patients. Sûrement.)
AlphonseQuand je dĂ©baroule, la troupe de danseuses coachĂ©e par le chorĂ©graphe Alphonse Tierou – qui se prĂ©sente comme « la rĂ©fĂ©rence mondiale de l’enseignement de la danse africaine », mazette –, entame sa quĂªte symbolique du nom de l’enfant. Aux rythmes, toujours impressionnants, de deux percussionnistes-vocalistes, la dizaine de femmes plus ou moins jeunes, dont peu d’Africaines, euphĂ©misme, vont Ă©voluer pendant quarante minutes, avec un engagement sincère et une technique plus ou moins prĂ©cise. On apprĂ©cie l’énergie, l’inventivitĂ© des mouvements du haut du buste (on a mal au dos pour les plus motivĂ©es d’entre elles), le respect des mutations chorĂ©graphiques, mais on se demande si les trente-cinq minutes, au bas mot, de cette prestation de type « spectacle de fin d’annĂ©e » n’auraient pas gagnĂ© Ă Ăªtre resserrĂ©es pour parfaire la synchronisation et l’assurance des tableaux.

Après cette ouverture amatrice et l’entracte nĂ©cessaire Ă l’installation du plateau, Serge Ananou prend le lead. Comme il l’avoue d’emblĂ©e, ce BĂ©ninois vit « entre la ville et le village ». Il trouve que les tissus, spĂ©cialitĂ© et fiertĂ© nationales, sont moches, Ă la diffĂ©rence de la casquette dont il est insĂ©parable ; aussi ne porte-t-il un textile du BĂ©nin qu’en pagne (donc pas en ville, Ă´ humour), pour se souvenir, selon les mots de son père, « d’oĂ¹ il vient ». Sa musique porte trace de cette tension entre ville et village. Si elle reste africaine, notablement lors des deux dernières chansons, elle a intĂ©grĂ© avec brio les apports du funk, incluant unissons efficaces, rythmique prĂ©pondĂ©rante et breaks (tant rythmiques qu’harmoniques) virtuoses – on aurait pourtant applaudi, dans cette perspective « de ville », une guitare rythmique capable de s’adapter Ă ce style.

Le dĂ©but du set martèle trois titres dont on regrette la fin bĂ¢clĂ©e et le recours insistant, apparemment très africain, au solo de saxo qui, s’il est exĂ©cutĂ© avec mĂ©tier et enthousiasme par le quasi frère capillaire de Sylvestre Perrusson, ne porte pas au plus haut les couleurs de cette musique. Curieusement, la prestation finit plutĂ´t doucement, comme si l’artiste signifiait : j’ai prouvĂ© que je pouvais te faire groover, gars de la ville, mais je n’ai pas oubliĂ© non plus que je viens de la campagne. Partant, malgrĂ© des leçons consensuelles assĂ©nĂ©es avec une mĂ¢le distance (« si tu veux taper sur quelque chose, achète un djembĂ© et Ă©pargne ta femme »), l’ensemble donne envie de connaĂ®tre davantage le travail de ce guitariste-chanteur.

On retrouve le BĂ©ninois comme guitariste aux cĂ´tĂ©s de Tita Nzebi, figure de la musique gabonaise Ă Paris mais pas que (elle proposera un inĂ©dit créé Ă Calcutta). La formation qui accompagne la vedette du jour, avec plus d’une heure de concert, est quasi identique Ă la section prĂ©cĂ©dente : guitare, choristes, saxophone, basse-contrebasse, batterie. NĂ©anmoins, la musique, elle, est beaucoup moins « de la ville ». Un signe qui ne trompe pas : la chanteuse ne traduit pas ses chansons pour la partie, importante, du public seulement francophone – un seul hymne sera pour partie en français, puisqu’il s’agit de dĂ©noncer aux Hexagonaux ignorants la mascarade dĂ©mocratique gabonaise. Dès lors, tandis qu’une partie du public dĂ©clare forfait et qu’une autre partie s’enthousiasme, l’ignorant que je suis se rattache moins aux semi-mantras en dialogue soliste-chÅ“ur qu’aux sens des rythmes, merveilleusement exprimĂ©s par le batteur-percussionniste voire par son Ă©lève-remplaçant pourtant affublĂ© d’un ridicule T-shirt des Red Hot, mais aussi suivis avec aisance par le public africain (battement des mains sur le cinq temps dĂ©jĂ utilisĂ© par Serge Ananou : noire, noire, noire, deux croches, soupir).

Cette fois, on ne cherche pas Ă sĂ©duire les Ă©trangers comme moi, mais Ă propulser, en France, une musique engagĂ©e, dont les enjeux chantĂ©s Ă©chapperont aux autochtones sans pour autant les empĂªcher de jouir de cette fĂªte du contretemps et de l’itĂ©ratif. Le musicien qui mĂ©dit parfois en nous s’étonnera peut-Ăªtre, notamment au dĂ©but, de la tendance de Tita Ă chanter trop grave ce qui contraint son Ă©mission donc sa prĂ©sence vocale ; mais, petit Ă petit, l’artiste monte en pulsations et se libère des contraintes de la ligne « thĂ©orique » pour donner libre cours Ă sa sensibilitĂ© de soliste et sa joie dâ€™Ăªtre sur scène… invitant les danseuses Ă revenir autour d’elle, et le public Ă la retrouver on stage ou backstage « pour ceux qui ne se couchent pas trop tĂ´t ».

Une belle soirée, avec trois épisodes très différents, et un souci patent de donner zizir à tous : aux copines et aux parents venus voir les danseuses ; aux blancoss curieux d’une réunion allègre et originale (pour partie inclus dans la première catégorie) ; aux Béninois et aux Gabonais, tous venus en nombre faire un triomphe à cette production Bibaka. Merci, Jann, et bravo à Purple Shadow Agency pour la réussite de la date !
Le principeSept saxophones, un piano Fender-Rhodes, une guitare électrique Stratocaster, une guitare basse Precision-bass, les neuf (hors Fender) étant, au moins partiellement, joués par Daniel Kientzy. Sept créations sans concession, commandées et réalisées dans un disque Nova-musica par le multisoliste.
Est-ce pour « ne pas faire peuple », ainsi que Daniel Kientzy le revendique dans le petit livret de son disque Fender contre sax, Ă©ditĂ© en 2016 chez Nova-Musica (avec une traduction anglaise de Drake Mabry, Ă©galement compositeur) ? Toujours est-il que, dès le titre d’ouverture, « Fender contre sax » de Jean-Yves Bosseur, l’artiste envoie son instrument fracasser les rĂ©cifs des clichĂ©s sur cet instrument vampirisĂ© par la pop. Comme le savent les lecteurs qui nous font la fiertĂ© de frĂ©quenter parfois ce site, cet hurluberlu ne libère pas le sax Ă travers l’usage des classiques et du jazz avec grand orgue, façon Pierre-Marie Bonafos, mais grĂ¢ce Ă l’interprĂ©tation de crĂ©ations contemporaines. Partant, la première crĂ©ation prĂ©sentĂ©e, « Fender contre sax », choisie pour titre de l’album, est radicale. Elle impose un discours dĂ©chiquetĂ©, trouĂ© de silences et libĂ©rĂ© de toute obsession de continuitĂ© discursive. Une Stratocaster, un Fender-Rhodes et une Precision-bass discrète semblent affronter le saxophone basse, façon fauves se tournant autour avant de lancer l’assaut, entre mĂ©fiance et intimidation. D’assaut, il n’y aura point, car Jean-Yves Bosseur a l’élĂ©gance de ne pas conclure sa pièce avec la ridicule coda attendu. Il prĂ©fère laisser ce round d’observation in-fini, comme pour mimer la lutte perpĂ©tuelle, menaçante, qui gronde entre les hommes et qui, en somme, construit la petite musique de notre Histoire ou, plus largement, le ronronnement insatisfait des interactions sociales.
Avec le mĂªme effectif d’accompagnement, imposĂ© pour les sept pièces du disque, voici « Obsolescences programmĂ©es » de Marc Tallet. C’est assurĂ©ment la pièce la plus accessible des sept – ce qui n’est, Dieu soit louĂ© pour ça, pas une critique. Elle offre l’occasion au saxophone soprano de s’installer sur de faux rythmes qui surgissent et font pulser la pièce Ă l’aide de sons inattendus ou spĂ©cifiques. LĂ encore, peu de continuitĂ© du discours : la cohĂ©rence naĂ®t de la juxtaposition de structures reconnaissables par leurs six composantes (groove, circulation du rythme dans le quatuor, arrivĂ©e du sax, rupture, reprise, dĂ©litement). Des citations, des Ă©vocations (train qui passe, camion qui recule, tĂ©lĂ©phone qui sonne ou propose de renouveler notre appel), des formules rĂ©currentes apparaissent puis se dĂ©sagrègent, obsolètes, avant qu’un nouveau swing se propose selon une balance propre. Le saxophone s’impose Ă chaque fois mais, moins soliste qu’acteur de l’éclatement, finit toujours par basculer dans le vide ; et une autre rythmique, façon King Crimson annĂ©es 2000, s’organise en boucles de hauteurs reconnaissables qui cascadent entre musiciens, se dĂ©font et reprennent. L’alto semble ici nâ€™Ăªtre qu’un pion dans un jeu plus inquiet qu’humoristique, mĂªme si tout s’achève sur une explosion glissĂ©e de Stratocaster, traduction supposĂ©e de notre vaine course aux objets forcĂ©ment Ă©phĂ©mères, et surtout de notre dĂ©sir de vivre alors mĂªme que nous sommes informĂ©s de notre obsolescence programmĂ©e.

« Ombres emportĂ©es » de Matthias Leboucher (5’), complice habituel de Daniel Kientzy et claviĂ©riste du disque, se laisse porter par le plaisir du sax contrebasse envoyĂ© dans les trĂ©fonds. Dans un premier temps, les rĂ©ponses monodiques du Fender et des grattes semblent dessiner une aura d’harmoniques Ă©tincelantes et sales autour des interventions du soliste. Un deuxième temps martèle une manière de marche funèbre (moment oĂ¹ les vivants emportent l’ombre de ce que l’on fut, sans que nous ne soyons toujours reconnaissables dans l’ombre de notre cercueil portĂ©). Le troisième temps est suscitĂ© par la rĂ©volte du saxophone, refusant de se laisser Ă©touffer. Cependant, la basse insiste et finit par Ă©touffer notre vellĂ©itĂ© de survie. Ainsi, la pièce, dont on apprĂ©cie la narrativitĂ©, fĂ»t-elle fantasmĂ©e (et alors ? le titre imagĂ© n’est-il pas lĂ aussi pour donner impulsion Ă la capacitĂ© onirique que fournit la musique ?), meurt dans un dernier souffle.
MalgrĂ© son nom, « Estompe » de Jean-Marc Chouvel (6’) part avec envie, nous prĂ©cipitant au milieu d’une conversation entre les quatre protagonistes, feat. cette fois le saxophone baryton. Comme souvent entre gens de moyenne compagnie, les dĂ©bats prennent diverses directions jusqu’à ce qu’une formule ternaire imposĂ©e par le Fender recentre les Ă©changes et remette un peu d’ordre. Le paysage musical devient alors lunaire : longues tenues du sax dans les aigus, aboiements du clavier, Ă©noncĂ©s ternaires de la guitare, claquements de la basse. Les rudes envolĂ©es liminaires semblent renoncer Ă ressurgir de leurs silences ; un floutage maĂ®trisĂ© s’installe ; le quatuor se brouille peu Ă peu avant de s’estomper dans un bruit de rotor partagĂ© par les quatre complices, comme si le sable de nos dĂ©serts, transformĂ© en tourbillon par notre agitation, effaçait la musique et rĂ©pondait au titre de l’œuvre, qui prĂ©figure son propre effacement.
La miniature « naKht » de Jean-Baptiste Devilliers (2’) propose de confronter le quatuor, en ensemble ou par de brèves interventions solistes qu’unifient les Ă©nigmatiques lamentations nocturnes du saxophone tĂ©nor. Lui rĂ©pond la « Fantaisie » de Maria Kova (12’). La pièce la plus longue du disque dĂ©marre sur un faux rythme d’habanera, moteur d’un dialogue lisible entre, d’un cĂ´tĂ©, les saxophones soprano, alto et baryton, et, de l’autre, leurs accompagnateurs. Les motifs varient et se risquent parfois Ă frisotter une gaietĂ© qui, au milieu du guĂ©, agite par contamination guitare et Fender. L’hĂ©sitation sur l’humeur Ă garder s’exprime Ă travers un motif persistant de trois notes qui conduit Ă un martèlement de Precision-bass Ă peine allĂ©gĂ© par les accords, entre mĂ©dium et aigu, du Fender. Une dernière hĂ©sitation, oĂ¹ Rhodes et Stratocaster se rĂ©pondent, conduit Ă un mouvement langoureux. La tristesse qui le parcourt est, heureusement, secouĂ©e par des apartĂ©s entre sax et basse qui bouclent le morceau en reprenant le motif liminaire.

Prolongeant la pièce prĂ©cĂ©dente, « RĂªves interrompus » de Mihail VĂ®rtosu (9’30) repart sur la mĂªme cellule de trois notes qui concluait la « Fantaisie ». Ce minirefrain passe de la basse au sax sopranino, qui tient la vedette, essentiellement en solitaire. Naviguant dans l’ensemble de la tessiture, entre sons dĂ©timbrĂ©s, souffle roulĂ© et glissando, l’instrument attend le retour de ses complices – lesquels reviennent en effet en accords qui s’accĂ©lèrent puis s’évanouissent dans une pĂ©dale de Fender. Un son de flĂ»te Ă©tonnant (4’) tente de se glisser dans ces Ă©changes aux contours Ă©thĂ©rĂ©s. L’artiste nous confirme qu’« il n’y a pas de flĂ»te. Il s’agit du saxophone sopranino jouĂ© en mode Saxnay. Cela fait partie des modes de jeux que j’ai inventĂ©s et/ou rationalisĂ©s dans Saxologie. » MĂªme rationalisĂ©, le souffle brut Ă©touffe rĂ©gulièrement ces espoirs de mĂ©lopĂ©e, parfois colorĂ©s par des nappes montantes ou descendantes. Le son du sax reprend donc place, tandis que le motif entonnĂ© par la fausse flĂ»te descend chez les accompagnateurs. La pièce alterne ainsi moments de surprise, de tension, de suspension, oĂ¹ le sax tĂ©nor se fraye un chemin final pour gribouiller quelques traits vains : quelque temps, basse et Stratocaster Ă©vitent de justesse le silence ; Ă son tour, le Fender risque une dernière apparition ; mais l’œuvre finit par se rĂ©sorber, peut-Ăªtre comme nos rĂªves.
Fender contre sax, qui clĂ´t notre triple dĂ©couverte de Daniel Kientzy, souligne l’intĂ©rĂªt du travail de ce drĂ´le de zozo. Certes, les musiques qu’il suscite ne sont ni rigolotes, ni FMisables ; mais, par le souci d’explorer les possibles (toujours plus chic que « les possibilitĂ©s », j’aime bien glisser un brin de snobisme pour ceux qui ont diagonalisĂ© jusque-lĂ ) des sept saxophones, par le dĂ©sir de proposer des pièces d’esthĂ©tique souvent proche mais jamais superposable, par la capacitĂ© Ă faire aboutir des projets qui dissonent aussi allègrement dans la mĂ©diocritĂ© abrutissante qu’imposent, par inculture, paresse et bĂªtise, les mĂ©dias de masse et qui, souvent, nous tente itou (et non nous tente igloo, ça ne voudrait rien dire), Daniel Kientzy souligne qu’une autre voie est possible – une voie oĂ¹ la musique, mĂªme hors des institutions spĂ©cialisĂ©es, ose l’expĂ©rimentation et l’exigence. Comme l’opĂ©ra n’est pas, ontologiquement, un truc rĂ©servĂ© aux riches ou aux blancoss, cette perspective n’a rien ni de ringard (« on avait dĂ©jĂ ce genre de bruit qui se prend au sĂ©rieux dans les annĂ©es 1960-1970 ») ni d’élitiste (« t’imagines le degrĂ© de confort qu’il faut pour apprĂ©cier des trucs oĂ¹ que mĂªme pas y a de la mĂ©lodie ? »). Sans doute aucun, une fine connaissance des enjeux, de l’histoire de la composition et des instruments permettrait-elle une apprĂ©ciation plus dĂ©licate, plus pertinente, ou, Ă tout le moins, plus docte voire diffĂ©renciante des Å“uvres prĂ©sentĂ©es. Nous ne rendons compte, hic, hips et nunc, que de ce que nous nous rendons compte ; et nous ne racontons que ce que nous pĂ»mes, crĂ»mes, sĂ»mes humer ou aimer, rien de plus, hĂ©las.
(Enfin, non, pas hélas, plutôt tant mieux : ça donne déjà prétexte à de belles tartines. Pas la peine de rallonger la sauce, boudiu.)
Toutefois, en contrevenant au penchant qui nous fait souvent tomber exclusivement dans la musique de fond, en brouillant nos repères, en cassant nos habitudes d’écoute, en se risquant Ă nous surprendre, Ă nous disconvenir, Ă nous titiller tout en faisant preuve d’une maĂ®trise palpitante de ses p’tits copains cuivrĂ©s, la dĂ©marche crĂ©atrice et crĂ©ative d’un Daniel Kientzy mĂ©ritait, autant que nous en puissions juger, un triple p’tit coup de Klaxon dans ce monde policĂ© de violes de gambe. Donc, c’est fait : pouĂ«t, pouĂ«t et repouĂ«t.
Cette notule critique devait Ăªtre la deuxième livraison d’une trilogie sur la transcription aujourd’hui. Ce sera la première, l’artiste sĂ©vissant dans l’autre disque nous ayant demandĂ© de ne rien publier avant le 2 mars, jour de sortie. Tant mieux pour le suspense, supputera-t-on (laveur).
Le disque des transcriptions de Karol A. Penson jouĂ©es par Cyprien Katsaris sera l’occasion d’interroger le cadre de cet exercice critique : que jauge-t-on quand on entend une transcription ? La fidĂ©litĂ© Ă l’œuvre liminaire ? La crĂ©ativitĂ© du transcripteur ? La virtuositĂ© qu’elle exige de l’interprète ? La musicalitĂ© du rendu final ? La variĂ©tĂ© des sources transcrites ? Sans doute avons-nous un penchant pour les trois dernières hypothèses ; et c’est plutĂ´t opportun, puisque les goĂ»ts Ă©clectiques de Karol A. Penson le poussent Ă malaxer des pièces parfois tubesques (« Recuerdos de la Alhambra » de Francisco TĂ¡rrega, parfait pour tester la rĂ©activitĂ© des marteaux d’un clavier !) ou presque (« Zueignung » de Richard Strauss, oĂ¹ l’on remercie une fille parce que « l’amour rend le cÅ“ur malade », c’est devant des fleurettes de ce style que l’on se dit que l’on a mal vieilli, bref) mais, souvent, plutĂ´t obscures pour le mĂ©lomane inculte que nous sommes (Yuri A. Shaporin, Witold Friemann, Zygmunt Noskowski, ça ne me sonnait guère de cloches…). Dans un entretien entre l’interprète – lui-mĂªme transcripteur, comme on peut le voir ici – et le transcripteur, Karol Penson en rend raison selon trois axes : l’envie de jouer, donc la nĂ©cessitĂ© de transcrire, des pièces qui lui trottent dans la tĂªte ; les goĂ»ts personnels (pianiste, il aime le rĂ©pertoire pour guitare) et le hasard qui l’amène Ă dĂ©couvrir des partitions rarement ouĂ¯es ; et le souhait de prolonger la tradition romantique de la transcription pour piano, sans la rĂ©duire Ă la « transcription salonnarde » jouable par n’importe quel amateur.
L’entretien que contient le livret est aussi l’occasion pour Piano 21 de poser un joli storytelling liĂ© aux « grands amateurs », ces musiciens de niveau exceptionnel qui ont choisi un autre mĂ©tier que musicien. En effet, Karol Penson, dit la petite histoire, est « professeur de physique thĂ©orique Ă l’universitĂ© Paris-VI et laurĂ©at du Prix franco-allemand Alexander von Humboldt ». Cerise sur l’anecdote, il n’a Ă©crit ses premières notes qu’à cinquante et un ans ! Dans l’entretien, l’homme rappelle par modestie que maths et physiques de haut vol ont toujours fait bon mĂ©nage avec grande musique. On pourrait se demander s’il ne s’agit pas plutĂ´t d’un compagnonnage, liĂ© Ă la reproduction sociologique pointeraient les adorateurs de Pierre Bourdieu, entre Ă©lites universitaires et grande Ă©ducation, laquelle incluait classiquement la pratique poussĂ©e de la musique. Ne raconte-t-on pas encore l’histoire de ce vieux prof de droit moquĂ© par ses Ă©tudiants le jour oĂ¹, devant faire cours dans un amphi de Paris-II dans lequel traĂ®nait un piano en vue d’un concert proche, il se fit accueillir par des : « Une chanson ! Une chanson ! » Grommelant, il se mit au piano en surjouant la mauvaise grĂ¢ce… et fit taire les freluquets de bonne famille en donnant un rĂ©cital aussi impromptu qu’Ă©chevelĂ©. Ainsi cette tĂªte chenue signa-t-elle son entrĂ©e dans la lĂ©gende, c’est-Ă -dire des histoires qui mĂ©ritent dâ€™Ăªtre lues, par opposition aux camelotes et Ă leurs camelots.

Confortant le croustillant et prestigieux pedigree de l’arrangeur, le disque, qui s’appuie sur une base de transcriptions prĂ©alablement Ă©ditĂ©es sous le titre de « Piano Rarities », se promène dans la diversitĂ© des transcriptions produites par Karol A. Person, grĂ¢ce Ă l’aisance digitale que l’on reconnaĂ®t Ă Cyprien Katsaris. Le propos est essentiellement tournĂ© vers la musique romantique et post-romantique, avec quelques exceptions allant d’un bout de choral tel que rhabillĂ© par Bach (« Ruht wohl, ihr heiligen Gebeine », d’après la Passion selon saint Jean… et une première transcription d’Arthur Willner) jusqu’au « ChĂ´ro da saudade » d’AgustĂn Barrios MangorĂ©. Les inclinations du transcripteur ne sont cependant pas monochromes.  On laissera les pointilleux vĂ©rifier si « Nell » de Gabriel FaurĂ© paraĂ®t, au disque, aussi difficile Ă jouer qu’elle l’est, Ă en lire son interprète, pourtant pas Ă une difficultĂ© près. Quant Ă nous, nous nous sommes pourlĂ©chĂ© les esgourdes, entre autres, grĂ¢ce au jazz triste de « Dla zasmuconej » (MieczysÅ‚aw KarÅ‚owicz), Ă Â l’interrogation inachevĂ©e que chante le « Nightingale » de CĂ©sar A. Cui, Ă l’exotisme tempĂ©rĂ© des « Adieux de l’hĂ´tesse arabe » (WD 72) de Georges Bizet qu’il faut des trĂ©sors de doigtĂ© pour laisser chanter, Ă l’envoĂ»tement harmonieux de « Damunt de tu nomès les flors » de Federico Mompou, Ă la lĂ©gèretĂ© virevoltante de l’Allegretto tranquillo issu de la Sonate op. 13 n° 2 d’Edvard Grieg, Ă la libertĂ© apparente qui enveloppe la « saudade » selon Barrios MangorĂ©, et Ă la soliditĂ© granitique du choral dĂ©clamant : « Reposez en paix, ossements que je ne continue pas Ă pleurer » – clairement, on n’est pas Ă la fĂªte Ă Neuneu, avec cet oxymoron protestant tendant l’arc entre l’affliction devant la fatalitĂ© macabre et l’espoir, ressassĂ© Ă outrance, comme pour croire, par l’effet hypnotique du mantra, au si improbable paradis.
« Karol A. Penson, Transcriptions », disponible dès le 9 fĂ©vrier, est un disque qui s’entend, s’écoute et se réécoute avec intĂ©rĂªt et plaisir, association pas si frĂ©quente. Certes, pour les enregistrements les plus rĂ©cents, on retrouve par endroits les parasites signalĂ©s dans l’enregistrement prĂ©cĂ©demment recensĂ©, ce qui est logique puisque les pistes concernĂ©es ont Ă©tĂ© captĂ©es lors de la mĂªme sĂ©ance Ă Saint-Marcel (7, cliquetis sur le clavier, voir par ex. 0’14 Ă 0’16, ou 19, 1’13, etc. ; 14, grincements du siège, voir par ex. 2’47). Mais ces signes de vie, assez rares pour Ăªtre bĂ©nins, n’enlèvent guère Ă la performance du pianiste, Ă l’ambition du transcripteur et Ă l’originalitĂ© d’un label qui ose commercialiser une monographie, certes inĂ©dite pour partie seulement, de transcriptions signĂ©es par un musicien peu connu. En somme, une curiositĂ© qui surpasse l’idĂ©e de curiositĂ© et se conseille sans ciller.

Il faut toujours se mĂ©fier des adieux, leurs « jamais » vibrent souvent d’un « peut-Ăªtre » comme le stipule parfois JoaquĂn Sabina en introduction de « Nos sobrĂ¡n los motivos ». Un exemple ? Après un « dernier concert parisien », suivi de quelques autres, Jann Halexander revient Ă Paris pour prĂ©parer, dans l’intimitĂ© d’un concert privĂ©, un nouveau projet autour de la figure de Pauline Julien.
Rappelons-le, Jann Halexander est un mulĂ¢tre. De peau, d’art, de cÅ“ur. C’est donc par « Le mulĂ¢tre » qu’il aborde son tour de chant oĂ¹, aux couplets et refrains qu’interprĂ©ta « la Pauline », rĂ©pondent ses propres fredonneries. Ce mĂ©lange construit la problĂ©matique et donne sa perspective Ă la performance. Et la question est : qui, ici, est l’Ă©tranger ? Le Franco-gabonais qui vĂ©cut Ă Ottawa et chante une QuĂ©bĂ©coise, ou les pièces chantĂ©es jadis par Mme Julien, pĂ©pites crĂ©pitantes plongĂ©es dans la pĂ¢te musicale du « local de l’Ă©tape », Mr Jann Halexander ? Ainsi, entre « MulĂ¢tre » et « Étranger », le rĂ©cital pose-t-il d’emblĂ©e la question de l’étrangetĂ©, de son ontologie (l’étranger est-il Ă©tranger par sa nature, sa position ou son regard ?), de sa friabilitĂ© (est-on Ă©tranger Ă vie ou sait-on se dĂ©sĂ©trangĂ©iser, fĂ»t-ce malgrĂ© soi ?), de sa dĂ©sirabilitĂ© (l’étranger n’est pas que celui dont on a peur, c’est aussi celui qui nous grandit quand on l’accueille ou qui nous paraĂ®t formidable car diffĂ©rent, etc.) et de son indissolubilitĂ© (c’est quoi, le contraire d’un Ă©tranger ? un autochtone, vraiment ?). Le choix d’interprĂ©ter une interprète – Pauline Julien a beaucoup chantĂ© les chansons des autres – est, lui aussi, une Ă©trangeté : Jann Halexander ne chante pas un auteur-compositeur ; il restitue, partiellement, sans quĂªte d’exhaustivitĂ© ou de pĂ©dagogie (ouf), sans ton mielleux rentabilisant la gloire passĂ©e de l’ex-vedette quĂ©bĂ©coise, un univers protĂ©iforme oĂ¹, aux paroles de Pauline Julien, se substituent souvent les paroles d’autres artistes, toutes posĂ©es sans façon sur le pupitre du piano, Ă la façon d’un prompteur acoustique cher Ă Jann Halexander. Or, ces artistes Ă©trangers au duo Jann Julien nous sĂ©duisent aussi, nous dĂ©sĂ©quilibrant avec bonheur et nous renvoyant Ă nos propres errances, comme quand nous hĂ©sitons entre dĂ©mĂ©nager, quitte Ă devenir un Ă©tranger, ou rester lĂ , quitte Ă s’y sentir parfois si Ă©tranger (Ducharme/Charlebois).
Dans ces conditions, le doute joyeux de la musique partagĂ©e se distille dans l’esprit des spectateurs. Ce rĂ©cital fond dans une mĂªme bouche les mots chantĂ©s par Pauline Julien et ceux fomentĂ©s par Jann Halexander, mais il questionne de la sorte notre impression d’Ăªtre ou de voir des English men in New York. D’ailleurs, comment former une communautĂ© avec nos semblables, ces gens aussi rĂ©pugnants que nous, mĂªme si tous nos p’tits secrets n’ont « aucune importance, quoi qu’on en pense » ? Comment accepter de passer ensemble Ă table (ou d’aller ensemble au concert) quand on risque d’avoir un migrant dans son assiette (ou d’en croiser en sortant du rĂ©cital), ainsi que dĂ©nonce dans une autre pièce le chanteur ? Les rĂ©ponses se dĂ©robent, malgrĂ© l’engagement d’hymnes seventies. Ainsi, doit-on encore rĂªver, sur une musique de Jacques Perron, d’un monde oĂ¹ il n’y aurait plus d’étranger ? Faut-il se rĂ©jouir que « les gens de couleur » soient des gens dĂ©nuĂ©s d’extraordinaire – nous serions donc tous Ă©trangers les uns aux autres et semblablement mĂ©diocres ?
La tension est assumĂ©e et parcourt le choix effectué dans les vastes rĂ©pertoires de Pauline Julien et de son interprète, que l’on sent Ă l’aise, seul au piano, dans sa set-list bien pensĂ©e. Pas Ă©tonnant que l’artiste renonce Ă expliciter son amour du public en omettant son traditionnel bis en forme de dĂ©claration d’amour – verbaliser l’effusion, ici, serait peut-Ăªtre dissonant. Car, oui, amateur de sirop parfum barbe Ă papa, abandonne ici tout espoir : ici, on chantera l’amour universel, pourquoi pas, mais en revendiquant une Ă©trangetĂ© choisie, en l’espèce celle de l’indĂ©pendance nationaliste que « Le temps des vivants » de Gilbert Langevin exige contre « la prudence des troupeaux ». De mĂªme, le penchant Ă©tonnĂ© d’une Â«Â Ă¢me Ă la tendresse » est admissible mais il s’accompagne de la crainte de n’avoir plus rien Ă se dire, hormis la drĂ´le de colère façon Anne Sylvestre, tonnant contre la connerie mĂ©diatique (« Dis-moi Pauline ») des journaleux prompts Ă se laisser fasciner par l’Ă©tranger qu’est ben fun vec ses hivers pis son accent exotique (pourtant pas la spĂ©cialitĂ© de Pauline Julien…), au dĂ©triment des locaux qui sont, pourtant, pas tous si pires quoi qu’ils viennent d’Alsace ou du quinzième, les tarĂ©s.

En somme, « À nos tendresses », judicieusement ramassĂ©, est une invitation Ă , encore une fois, faire des vagues en s’Ă©mouvant devant des chansons que le temps patine ou happe dans sa danse lĂ©gèrement vertigineuse. De la sorte, avec Gilles Vigneault, mĂªme si chacun se lève avec son Ă©toile, nous veillerons Ă ne pas trop nous Ă©loigner les uns des autres, tout en nous Ă©loignant un peu quand mĂªme. Oui, nous « essayerons d’apprendre Ă revenir mais pas trop tard » ; cependant, il est juste et bon, parfois inspirant, de rester ce que Mama BĂ©a Tekielski prĂ©sente comme « d’Ă©tranges frères Ă©trangers » dans le sublime « Visages ». Ce 31 janvier, pour peaufiner son spectacle dont la première est prĂ©vue le 9 mars Ă l’Atelier du Verbe, l’artiste avait rĂ©uni des Ă©trangers qui entendaient de concert la voix de Pauline Halexander avant de retourner à « leur solitude encore » (Langevin / Cousineau). Ce n’était plus que du Julien, c’était plutĂ´t du Halexander, et, vingt ans après un suicide dĂ©sespĂ©rĂ©, ce prolongement est, Ă©trangement, joyeux.

Jadis, « Les annĂ©es Nohant, 1839-1846 » fut un livre-disque. DĂ©sormais libĂ©rĂ© de sa gangue textuelle, le travail d’Yves Henry, reconstituant six Ă©tĂ©s de compositions chopiniennes, revient sous forme d’un coffret de quatre disques disponible dès 29 € sur fnac.com et dès 25 € sur la marketplace d’amazon.com, par ex. L’occasion de faire revivre une sĂ©rie de grands enregistrements, rĂ©alisĂ©s entre 2004 et 2008, Ă travers le disque, donc, mais aussi Ă travers des concerts (comme Ă VillabĂ© fin 2017) et des Ă©missions de radio (comme avec le pĂ©nible sucrĂ© de service, aka Olivier Bellamy, le 12 janvier 2018, oĂ¹ Yves Henry le pĂ©dagogue bienveillant que nous applaudĂ®mes tantĂ´t, insiste, entre deux bĂªlements du mielleux, sur trois points : les genèses biographiques des Å“uvres, le rĂ´le des pianos et l’importance de la transcription).
Soyons clairs : ce quadruple disque, portĂ© par un Fazioli de folie et une remarquable prise de son de JoĂ«l Perrot, patron de Soupir Ă©ditions, soutenue aux trois quarts par la cĂ©lèbre acoustique de l’Ă©glise Ă©vangĂ©lique Saint-Marcel louangĂ©e (sans surprise) ici, est formidable pour trois raisons. Un, Yves Henry est un interprète aux moyens techniques hors normes ; deux, c’est un connaisseur superlatif de Chopin en gĂ©nĂ©ral et de Nohant en particulier ; et trois, il sait transformer sa connaissance et sa jouissance pĂ©dagogique en musique. Ainsi admire-t-on le musicien pour… pour quoi, d’abord ?
Pour sa capacitĂ© Ă faire chanter la mĂ©lodie mĂªme quand pullulent les notes, fussent-elles contradictoires (« Nocturne » n°2 op. 36).
Pour sa conduite cohérente du flux diégétique (« Marche funèbre » de la Sonate n° 2 op. 35 en ABA).
Pour sa facilité à dérouler les pièces avec doigts (« Scherzo » n°4 op. 54), toujours dans la légèreté mais sans rechigner parfois à l’ivresse de la résonance (« Ballade » n°4, op. 52).
Pour sa triple marque de fabrique : clartĂ© du discours (« PrĂ©lude » op. 45), autoritĂ© face au clavier (« Fantaisie » op. 49), et sensibilitĂ© sans affèterie mĂªme dans les tubes (« Polonaise » n°6 op. 53, « Valse » n°2 op. 64 pour conclure le coffret).

Sur un rĂ©pertoire joyeusement rebattu, ici prĂ©sentĂ© autour d’une problĂ©matique gĂ©ographique, Yves Henry dĂ©montre ou, plus chic, fait dĂ©monstration de son art interprĂ©tatif, qui va bien au-delĂ de son statut de patron du festival de Nohant. Pour s’assurer que je ne cire pas les pompes d’un produit il est vrai reçu en envoi presse, il faut, certes, entendre la dĂ©licatesse du premier « Nocturne » op. 55. Car le musicien peut autant Ă©blouir par ses envolĂ©es digitales (brève « Valse » n°1 op. 64 : comment fait-il pour obtenir ce son si discret et pourtant si nourri Ă gauche et cette dĂ©licatesse perlĂ©e Ă droite ?) que happer l’auditeur dans son piano fascinant sans virtuositĂ© extravertie (« Nocturne » n°2 op. 62). Surtout, il faut ouĂ¯r le souci de caractĂ©risation narrative dans les Å“uvres plus longues (sonates 2 et 3, laquelle devient presque intĂ©ressante de bout en bout, finale compris, tant Yves Henry met de cÅ“ur dans le rendu des nuances et des dynamiques) et la singularisation spĂ©cifique Ă chaque pièce livrĂ©e en trilogies (mazurkas et Ă©tudes).
Dès lors, devant un tel coffret rééditĂ© Ă petit prix, on ne peut guère critiquer le soin mĂ©diocre apportĂ© au dĂ©tail du package, comme souvent pas vraiment au niveau du contenu. On regrette par exemple un dos perfectible (dĂ©bord de la première de couv sur cette partie), la relecture imprĂ©cise (par ex. : guillemets de fermeture ouvrant la ligne 8 de la p. 2 ; ou itals, tirets et caps alĂ©atoires p. 9), de nombreuses fautes d’orthographe (comme « Festival qu’y si dĂ©roule chaque Ă©té », p. 3 ou « bien sur » p. 10), des enchaĂ®nements souillĂ©s dans le livret (pp. 8-9), et un texte d’Irena Poniatowska qui, après un dĂ©but instructif, dĂ©rape vers la distribution de bons points « gĂ©niaux » Ă l’intention d’un compositeur qui n’a pas besoin de ces flonflons lourdauds pour convaincre de son intĂ©rĂªt. Cependant, ces mĂ©chants dĂ©tails restent, prĂ©cisĂ©ment, des dĂ©tails, prouvant ainsi que leur nom leur tombe plutĂ´t bien aux entournures. En effet, les parts les plus importantes, id sunt la prestation artistique et la rĂ©alisation sonore, sont, elles, autant que nous les puissions jauger, Ă la hauteur d’un interprète exceptionnel au service d’une Å“uvre forte dissolvant dans l’exigence de son talent les caricatures stĂ©rĂ©otypĂ©es et les histoires de fesses auxquelles renvoie souvent le concept rĂ©ducteur de George Sand. Bluffant et chaudement recommandable.

Komm Bach prĂ©tend Ăªtre le plus petit festival international du monde, et il le prouve. Après la venue de la suprĂªme soprano si amĂ©ricaine Jennifer Young et du merveilleux virtuose so british Peter Bannister (ouais, le mĂªme jour, mais ça swagait alors ça passe), ce samedi 27 janvier permettait d’applaudir nos invitĂ©s italiens.

Des fous. Disons-le d’emblĂ©e. Trois jours in situ de registration, rĂ©pĂ©tition et… accord des anches, Salvatore PronestĂ Ă©tant Ă la fois organiste et facteur d’orgue. Et toujours le mĂªme sourire, la mĂªme motivation, la mĂªme exigence professionnelle couplĂ©e Ă la mĂªme attention aux autres.
Accueillir des artistes de passage aussi motivĂ©s, c’est recueillir des confidences, dont certaines restent Ă la tribune, d’autres pouvant souplement circuler – comme cette Ă©motion de Laura Sarubbi avouant que « son vrai amour, c’est l’orgue ». C’est partager des moments avant les rĂ©pĂ©titions, après, avant le concert, pendant, after. Et constater la constance de ces personnalitĂ©s passionnĂ©es de musique, peu troublĂ©es par la hhhaine que tel ou tel confrère peut professer Ă leur encontre. Et, surtout, goĂ»ter un concert formidable.

Le 27 janvier, entraient trois ingrĂ©dients dans le clafoutis de ce rĂ©cital Ă quatre et huit pattes. Des pièces pour virtuose (Bach, la sixième de Mendelssohn et les « Litanies » de Jehan Alain, donc, sans que je n’y sois pour rien, including deux des compositions que je kiffe et qui exigent des doigts et du talent), des pièces pour crĂ©atif (improvisations, dont une sur Verdi, dont on regrettait l’anniversaire de la mort) et des marches symphoniques pour processions italiennes transcrites Ă vue (sinon, c’Ă©tait trop simple).
Comme ça ne suffisait pas, les deux fous ont demandĂ© de pouvoir jouer un bis. En effet, le 27 janvier Ă©tant la journĂ©e de la mĂ©moire, ils ont proposĂ© de jouer le thème principal de La Vie est belle. Émotion et enthousiasme. Grand moment. Merci aux prĂ©sents. Ă€ eux et aux absents, rendez-vous le 10 fĂ©vrier pour le prochain rĂ©cital d’une Ă©nergumène, ValĂ©rie Capliez, dĂ©licieuse organiste, figure de l’instrument et personnalitĂ© atypique. C’est assez pour que l’on soit triste si vous ne vous faufilez pas par ici en tanzĂ© aneur pour la plodir.

Depuis 1986, Daniel Kientzy travaille rĂ©gulièrement avec des ensembles roumains, ce dont tĂ©moignent plusieurs disques, aux pochettes parfois quasi identiques, comme pour souligner la continuitĂ© du boulot entrepris. En 2017, en sus du projet « Hammond » chroniquĂ© tantĂ´t, est ainsi parue sur son label une monographie constituĂ©e par quatre compositions de Cornel Ţăranu. (ConstituĂ©e de ? ConstituĂ©e par ? Oh, pis mĂ¢rde.) En voici quelques aperçus.
Concerto ou batalla ? La composition qui ouvre le disque raconte une histoire sanglante oĂ¹ les diffĂ©rences feutrĂ©es s’effacent derrière des dialogues rĂ©solument virils. Sur un motif rythmique sans cesse dupliquĂ©, la musique se dĂ©ploie, se cherche, s’emballe, s’éteint puis ressurgit dans des barrissements de sax baryton (des baryssements ?). L’instrument se risque petit Ă petit dans des galopades mourant dans un tapis de cordes. Surnage alors une clarinette basse qui ouvre la voie Ă une citation fuguĂ©e de Antonio de CabezĂ³n, dont les diferencias sont fameuses. Le saxophone proteste contre cette intrusion. Alors, par grappes, l’orchestre commente les interventions du soliste. Aux deux-tiers du concerto, CabezĂ³n est de nouveau convoquĂ©, mais sa citation est ponctuĂ©e par des explosions que prolongent des gĂ©missements saxophoniques. Le tempo en vient Ă se dĂ©liter, et le sax profite du retour au calme pour insuffler un dĂ©but de tempĂªte, nuance piano. Le souffle agite l’orchestre, avant que le motif liminaire zèbre cette harmonie jusqu’à transformer le baryton en didgeridoo grinçant. Plus personne ne rĂ©torque. L’orchestre reprend par Ă -coups, et le baryton va chercher dans les aigus une rĂ©ponse Ă cette quĂªte initiale – celle qui prend fin mais ne se rĂ©sout pas.
Hommage Ă BartĂ³k pour sax sopraninoSur une cellule Ă©voquant, selon le compositeur, « l’anagramme de BELA », le deuxième morceau, pourtant de quinze ans antĂ©rieur au premier, travaille une rhĂ©torique proche de Diferencias : ressassement d’un motif reconnaissable, soli ponctuĂ©s par l’orchestre, rhapsodie de moments distincts, usage rare mais caractĂ©ristique du saxophone comme percussion, utilisation sporadique du silence pour couturer la trame. Ici, cependant, sous la direction du compositeur, le quintette, plus sobre et souvent Ă l’unisson pour ponctuer l’élĂ©gie du soliste, aime Ă jouer les extrĂªmes, dans l’aigu ou dans la nuance douce. Les amateurs de mĂ©lodie passeront leur chemin, mais les auditeurs qui aiment qu’un morceau leur raconte une histoire afin de rĂ©compenser leur attention goĂ»teront ce rĂ©cit drrramatique aux accents modaux ouvertement transylvaniens.
L’œuvre la plus rĂ©cente (2015), prĂ©sentĂ©e comme une forme sonate, chère au compositeur, s’inscrit dans la continuitĂ© des Ă©lĂ©ments de langage exploitĂ©s et explorĂ©s jusqu’alors. Au soliste, armĂ© de deux saxophones et de sa voix, c’est pas rien, rĂ©pond un orchestre hĂ©sitant entre des accents rĂ©pĂ©tĂ©s, un tapis de cordes, des Ă©chos de cuivre, des reprises du leader, le tout s’impatientant dans un labyrinthe semblant semper idem. Cristian BrĂ¢ncuÅŸi est Ă la baguette pour guider les tensions oppressantes promises par la partition. L’inquiĂ©tude et les brisures du discours, auxquelles font Ă©cho des battements de timbales, plongent l’auditeur attentif dans l’exploration d’un monde sans issue, toujours pareil, que la forme ABA surligne. La voix du saxophoniste (12’20) tente bien de s’extirper de son instrument lors de la cadence, l’orchestre reprend son martèlement et lui impose silence.

Dans le livret, Cornel Ţăranu indique les trois singularitĂ©s de cette composition parmi les quatre Å“uvres au programme : pĂ©dales de sons aux cordes typiques de la musique populaire roumaine (le thème en moins) ; Ă©criture non mesurĂ©e ; structure partiellement alĂ©atoire ; et bithĂ©matisme. La pièce permet Ă Daniel Kientzy de faire briller sa virtuositĂ© puisque ce n’est que par la tenue de son timbre, sur toute la tessiture, que tient le discours, Ă la fois translucide (un mĂªme motif similaire guide quasiment toute la pièce) et dĂ©structurĂ© (Ă force dâ€™Ăªtre rabĂ¢chĂ©, le motif hache le propos et lui Ă´te toute linĂ©aritĂ©). Laudae gagne donc Ă Ăªtre Ă©coutĂ©e Ă la fin de cette monographie, comme y incite le disque, car elle propose une synthèse de l’art du compositeur, libĂ©rĂ©e du pathos narratif qui faisait vibrer les prĂ©cĂ©dentes compositions. Moins concertante que les autres pièces, elle propose un duel entre, d’un cĂ´tĂ©, un saxophone, de l’autre, un quatuor Ă cordes et un piano. Le rĂ©sultat ne manque ni d’énergie, ni de virulence, grĂ¢ce Ă la baguette de Carmen CĂ¢rneci, d’autant que la relative brièvetĂ© de la pièce et le triple contraste entre accents, nappes de cordes et envolĂ©es solistes, nourrissent l’intĂ©rĂªt de ces curieuses louanges.
N’en dĂ©plaise aux chastes oreilles, ce disque rĂ©jouit derechef notre curiositĂ©. Non, les crĂ©ations pour saxophone ne se rĂ©sument pas Ă des cris de porcs que l’on Ă©gorge, comme on a pu lire çà ou lĂ . Il faut reconnaĂ®tre la spĂ©cificitĂ© de cette musique ainsi que la force d’un musicien aussi passionnĂ© de renouveler et de secouer son rĂ©pertoire que Daniel Kientzy. Sur chacune des pièces, convoquant quatre sax diffĂ©rents, on apprĂ©cie les techniques de l’instrumentiste, son souffle qui semble parfois infini, sa prĂ©cision rageuse et sa justesse anti-vulgaritĂ©s dans l’ensemble des registres. Ces qualitĂ©s sont soulignĂ©es par des ensembles toujours compacts malgrĂ© de nombreux breaks, et le tout bĂ©nĂ©ficie d’un son prĂ©cis sans Ăªtre sec. Encore une belle dĂ©couverte pour mĂ©lomanes curieux.
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