Cette notule critique devait Ăªtre la deuxième livraison d’une trilogie sur la transcription aujourd’hui. Ce sera la première, l’artiste sĂ©vissant dans l’autre disque nous ayant demandĂ© de ne rien publier avant le 2 mars, jour de sortie. Tant mieux pour le suspense, supputera-t-on (laveur).
La transcription, les transcriptions
Le disque des transcriptions de Karol A. Penson jouĂ©es par Cyprien Katsaris sera l’occasion d’interroger le cadre de cet exercice critique : que jauge-t-on quand on entend une transcription ? La fidĂ©litĂ© Ă l’œuvre liminaire ? La crĂ©ativitĂ© du transcripteur ? La virtuositĂ© qu’elle exige de l’interprète ? La musicalitĂ© du rendu final ? La variĂ©tĂ© des sources transcrites ? Sans doute avons-nous un penchant pour les trois dernières hypothèses ; et c’est plutĂ´t opportun, puisque les goĂ»ts Ă©clectiques de Karol A. Penson le poussent Ă malaxer des pièces parfois tubesques (« Recuerdos de la Alhambra » de Francisco TĂ¡rrega, parfait pour tester la rĂ©activitĂ© des marteaux d’un clavier !) ou presque (« Zueignung » de Richard Strauss, oĂ¹ l’on remercie une fille parce que « l’amour rend le cÅ“ur malade », c’est devant des fleurettes de ce style que l’on se dit que l’on a mal vieilli, bref) mais, souvent, plutĂ´t obscures pour le mĂ©lomane inculte que nous sommes (Yuri A. Shaporin, Witold Friemann, Zygmunt Noskowski, ça ne me sonnait guère de cloches…). Dans un entretien entre l’interprète – lui-mĂªme transcripteur, comme on peut le voir ici – et le transcripteur, Karol Penson en rend raison selon trois axes : l’envie de jouer, donc la nĂ©cessitĂ© de transcrire, des pièces qui lui trottent dans la tĂªte ; les goĂ»ts personnels (pianiste, il aime le rĂ©pertoire pour guitare) et le hasard qui l’amène Ă dĂ©couvrir des partitions rarement ouĂ¯es ; et le souhait de prolonger la tradition romantique de la transcription pour piano, sans la rĂ©duire Ă la « transcription salonnarde » jouable par n’importe quel amateur.
L’histoire, les histoires
L’entretien que contient le livret est aussi l’occasion pour Piano 21 de poser un joli storytelling liĂ© aux « grands amateurs », ces musiciens de niveau exceptionnel qui ont choisi un autre mĂ©tier que musicien. En effet, Karol Penson, dit la petite histoire, est « professeur de physique thĂ©orique Ă l’universitĂ© Paris-VI et laurĂ©at du Prix franco-allemand Alexander von Humboldt ». Cerise sur l’anecdote, il n’a Ă©crit ses premières notes qu’à cinquante et un ans ! Dans l’entretien, l’homme rappelle par modestie que maths et physiques de haut vol ont toujours fait bon mĂ©nage avec grande musique. On pourrait se demander s’il ne s’agit pas plutĂ´t d’un compagnonnage, liĂ© Ă la reproduction sociologique pointeraient les adorateurs de Pierre Bourdieu, entre Ă©lites universitaires et grande Ă©ducation, laquelle incluait classiquement la pratique poussĂ©e de la musique. Ne raconte-t-on pas encore l’histoire de ce vieux prof de droit moquĂ© par ses Ă©tudiants le jour oĂ¹, devant faire cours dans un amphi de Paris-II dans lequel traĂ®nait un piano en vue d’un concert proche, il se fit accueillir par des : « Une chanson ! Une chanson ! » Grommelant, il se mit au piano en surjouant la mauvaise grĂ¢ce… et fit taire les freluquets de bonne famille en donnant un rĂ©cital aussi impromptu qu’Ă©chevelĂ©. Ainsi cette tĂªte chenue signa-t-elle son entrĂ©e dans la lĂ©gende, c’est-Ă -dire des histoires qui mĂ©ritent dâ€™Ăªtre lues, par opposition aux camelotes et Ă leurs camelots.

Les disques, le disque
Confortant le croustillant et prestigieux pedigree de l’arrangeur, le disque, qui s’appuie sur une base de transcriptions prĂ©alablement Ă©ditĂ©es sous le titre de « Piano Rarities », se promène dans la diversitĂ© des transcriptions produites par Karol A. Person, grĂ¢ce Ă l’aisance digitale que l’on reconnaĂ®t Ă Cyprien Katsaris. Le propos est essentiellement tournĂ© vers la musique romantique et post-romantique, avec quelques exceptions allant d’un bout de choral tel que rhabillĂ© par Bach (« Ruht wohl, ihr heiligen Gebeine », d’après la Passion selon saint Jean… et une première transcription d’Arthur Willner) jusqu’au « ChĂ´ro da saudade » d’AgustĂn Barrios MangorĂ©. Les inclinations du transcripteur ne sont cependant pas monochromes.  On laissera les pointilleux vĂ©rifier si « Nell » de Gabriel FaurĂ© paraĂ®t, au disque, aussi difficile Ă jouer qu’elle l’est, Ă en lire son interprète, pourtant pas Ă une difficultĂ© près. Quant Ă nous, nous nous sommes pourlĂ©chĂ© les esgourdes, entre autres, grĂ¢ce au jazz triste de « Dla zasmuconej » (MieczysÅ‚aw KarÅ‚owicz), Ă Â l’interrogation inachevĂ©e que chante le « Nightingale » de CĂ©sar A. Cui, Ă l’exotisme tempĂ©rĂ© des « Adieux de l’hĂ´tesse arabe » (WD 72) de Georges Bizet qu’il faut des trĂ©sors de doigtĂ© pour laisser chanter, Ă l’envoĂ»tement harmonieux de « Damunt de tu nomès les flors » de Federico Mompou, Ă la lĂ©gèretĂ© virevoltante de l’Allegretto tranquillo issu de la Sonate op. 13 n° 2 d’Edvard Grieg, Ă la libertĂ© apparente qui enveloppe la « saudade » selon Barrios MangorĂ©, et Ă la soliditĂ© granitique du choral dĂ©clamant : « Reposez en paix, ossements que je ne continue pas Ă pleurer » – clairement, on n’est pas Ă la fĂªte Ă Neuneu, avec cet oxymoron protestant tendant l’arc entre l’affliction devant la fatalitĂ© macabre et l’espoir, ressassĂ© Ă outrance, comme pour croire, par l’effet hypnotique du mantra, au si improbable paradis.
Le bilan
« Karol A. Penson, Transcriptions », disponible dès le 9 fĂ©vrier, est un disque qui s’entend, s’écoute et se réécoute avec intĂ©rĂªt et plaisir, association pas si frĂ©quente. Certes, pour les enregistrements les plus rĂ©cents, on retrouve par endroits les parasites signalĂ©s dans l’enregistrement prĂ©cĂ©demment recensĂ©, ce qui est logique puisque les pistes concernĂ©es ont Ă©tĂ© captĂ©es lors de la mĂªme sĂ©ance Ă Saint-Marcel (7, cliquetis sur le clavier, voir par ex. 0’14 Ă 0’16, ou 19, 1’13, etc. ; 14, grincements du siège, voir par ex. 2’47). Mais ces signes de vie, assez rares pour Ăªtre bĂ©nins, n’enlèvent guère Ă la performance du pianiste, Ă l’ambition du transcripteur et Ă l’originalitĂ© d’un label qui ose commercialiser une monographie, certes inĂ©dite pour partie seulement, de transcriptions signĂ©es par un musicien peu connu. En somme, une curiositĂ© qui surpasse l’idĂ©e de curiositĂ© et se conseille sans ciller.




















