Blog
Redouanne Harjane, « Je me souviens du futur », ThĂ©Ă¢tre de la GaitĂ© Rive gauche, 20 octobre 2026 – 2/2
Spectacles (thĂ©Ă¢tre, danse...) 27 octobre 2026
Redouanne Harjane, « Je me souviens du futur », ThĂ©Ă¢tre de la GaitĂ© Rive gauche, 20 octobre 2026 – 1/2
Spectacles (thĂ©Ă¢tre, danse...) 23 octobre 2026
« Le Crépuscule des dieux », Opéra Bastille (Paris 12), 8 octobre 2026 – 5/5
La musique des autres 22 octobre 2026
AndreĂ¯ Zviaguintsev, « Minotaure », Le CinĂ©ma des cinĂ©astes, 16 octobre 2026
Cinéma 20 octobre 2026
« Le Crépuscule des dieux », Opéra Bastille (Paris 12), 8 octobre 2026 – 4/5
La musique des autres 19 octobre 2026
Thomas Fersen, « Comme on quitte son imperméable », La Scala (Paris 10), 14 octobre 2026 – 2/2
Chanson, La musique des autres 18 octobre 2026
Thomas Fersen, « Comme on quitte son impermĂ©able », La Scala (Paris 10), 14 octobre 2026 – 1/2
Chanson, La musique des autres 17 octobre 2026
« Le Crépuscule des dieux », Opéra Bastille (Paris 12), 8 octobre 2026 – 3/5
La musique des autres 16 octobre 2026
Gustave Fayet, « Collectionneur-crĂ©ateur », Fondation Louis Vuitton (Paris 16), 9 octobre 2026 – 1
Musée et expositions 15 octobre 2026
Gabriel Morantin, « Tant que nous n’aurons de visages », Galerie Michael Lonsdale (Paris 7), 12 octobre 2026
Musée et expositions 14 octobre 2026
« Le Crépuscule des dieux », Opéra Bastille (Paris 12), 8 octobre 2026 – 2/5
La musique des autres 13 octobre 2026
Ester Pineda, « Évocations ibĂ©riques » (Gallo) – L’intĂ©grale
La musique des autres 11 octobre 2026
« Le CrĂ©puscule des dieux », OpĂ©ra Bastille (Paris 12), 8 octobre 2026 – 1/5
La musique des autres 10 octobre 2026
« Hamlet », Opéra Bastille (Paris 12), 18 septembre 2026 – 3/3
La musique des autres 30 septembre 2026
« Hamlet », Opéra Bastille (Paris 12), 18 septembre 2026 – 2/3
La musique des autres 28 septembre 2026
« Hamlet », OpĂ©ra Bastille (Paris 12), 18 septembre 2026 – 1/3
La musique des autres 26 septembre 2026
Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – L’intĂ©grale
La musique des autres, Les grands entretiens 25 septembre 2026
Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 16/16
La musique des autres, Les grands entretiens 23 septembre 2026
Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 15/16
La musique des autres, Les grands entretiens 21 septembre 2026
Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 13/16
La musique des autres, Les grands entretiens 17 septembre 2026
Pascal Guerout et al., « La Société de longue paume de Paris »
Les livres des autres 16 septembre 2026
« Le CrĂ©puscule des dieux », thĂ©Ă¢tre des Champs-ÉlysĂ©es (Paris 8), 13 septembre 2026
La musique des autres 15 septembre 2026
David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil), l’intĂ©grale
Les livres des autres 14 septembre 2026
Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 12/16
La musique des autres, Les grands entretiens 11 septembre 2026
David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 11/11
Les livres des autres 10 septembre 2026
Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 11/16
La musique des autres, Les grands entretiens 8 septembre 2026
David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 10/11
Les livres des autres 7 septembre 2026
Anne Queffélec et Gaspard Dehaene jouent à l’Orangerie d’Auteuil, 4 septembre 2026 – 2/2
La musique des autres 6 septembre 2026
Anne QueffĂ©lec et Gaspard Dehaene jouent Ă l’Orangerie d’Auteuil, 4 septembre 2026 – 1/2
La musique des autres 5 septembre 2026
Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 10/16
La musique des autres, Les grands entretiens 4 septembre 2026
David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 9/11
Les livres des autres 3 septembre 2026
Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 9/16
La musique des autres, Les grands entretiens 1 septembre 2026
David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 8/11
Les livres des autres 31 août 2026
Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 8/16
La musique des autres, Les grands entretiens 28 août 2026
David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 7/11
Les livres des autres 27 août 2026
Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 7/16
La musique des autres, Les grands entretiens 25 août 2026
Dire et Ă©crire : c’est tout ce qu’il nous reste
Les livres de moi, Les livres des autres 24 août 2026
David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 6/11
Les livres des autres 23 août 2026
Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 6/16
La musique des autres, Les grands entretiens 22 août 2026
Monique Jeudy-Ballini, « Peintres de l’ombre » (MimĂ©sis) – L’intĂ©grale
Les livres des autres 21 août 2026
Pierre RĂ©ach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – L’intĂ©grale
La musique des autres 20 août 2026
Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 5/16
La musique des autres, Les grands entretiens 19 août 2026
Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 12/12
La musique des autres 18 août 2026
David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 5/11
Les livres des autres 17 août 2026
Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 11/12
La musique des autres 16 août 2026
Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 10/12
La musique des autres 14 août 2026
David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 4/11
Les livres des autres 13 août 2026
Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 9/12
La musique des autres 12 août 2026
Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 8/12
La musique des autres 10 août 2026
David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 3/11
Les livres des autres 9 août 2026
Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 7/12
La musique des autres 8 août 2026
David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 2/11
Les livres des autres 7 août 2026
Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 6/12
La musique des autres 6 août 2026
David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 1/11
Les livres des autres 5 août 2026
Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 5/12
La musique des autres 4 août 2026
Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 4/12
La musique des autres 2 août 2026
Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 3/12
La musique des autres 31 juillet 2026
Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 2/12
La musique des autres 29 juillet 2026
Pierre RĂ©ach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 1/12
La musique des autres 24 juillet 2026
Monique Jeudy-Ballini, « Peintres de l’ombre » (Mimésis) – 6/6
Les livres des autres 22 juillet 2026Le blog de Bertrand Ferrier, page 270
Vu du train qui passe
Le concert qui va faire fondre Paris

Trente-neuf concerts après la rĂ©inauguration de l’orgue, la Grosse BĂªte s’apprĂªte Ă pĂ©tiller sous les vingt doigts de ValĂ©rie Capliez, genre trois mĂ©dailles d’or de CNR et un p’tit prix de perfectionnement pour ceriser le gĂ¢teau. La dame s’apprĂªte Ă nous jeter en pĂ¢ture un succulent menu, prĂ©parĂ© spĂ©cialement pour les curieux prĂ©sents ce soir. Musique allemande de haute voltige (Bach, Böhm, Buxtehude) et musique française (Corrette, BoĂ«llmann, LefĂ©bure-WĂ©ly) mĂ©lodique en diable.
Église un brin chauffĂ©e, entrĂ©e libre, Ă©cran gĂ©ant, programme papier offert aux cinquante premiers spectateurs : pour le moment, on ne change pas une Ă©quipe qui, du mieux qu’elle peut, tĂ¢che d’inviter les passionnĂ©s, les curieux et les autres Ă passer 1 h 10 de musique variĂ©e et belle juste Ă cĂ´tĂ© de la place de Clichy. Ça ne rĂ©duira pas la souffrance de ceux qui dorment dehors ni ne ressuscitera les suicidĂ©s, mais ça sèmera quelques jolis moments dans nos petites ou grandes vies ; et je crois que c’est dĂ©jĂ pas si mal, comme projet Ă partager. D’oĂ¹ le programme d’ores et dĂ©jĂ dispo ci-d’sous !
Ne comptez pas sur moi pour vous montrer la voix

InvitĂ© Ă sĂ©vir comme chantre Ă un convoi, je suis finalement promu organiste, faute de concurrent au poste. Sous le regard du sosie Photomaton de François-Xavier Demaison, j’y Ă©tais accompagnateur au quatrième degrĂ©, remplaçant (1) le substitut (2) envoyĂ© par l’adjoint habituel (3) du prestigieux titulaire (4).

Ben, mĂªme si j’ai regrettĂ© de n’avoir point pris quelque appareil photo un peu digne, c’Ă©tait une chouette surprise, comme aurait dit l’Ă©crivain Audrey Raveglia, peut-Ăªtre la seule femme de moins de cent ans Ă utiliser encore l’Ă©pithète ornithologique. (Et je prĂ©cise que le pĂ©rimètre de ma mission fut rééquilibrĂ© avant mĂªme que je commençasse Ă chanter. MĂ©disants.)
Ouh, ça va swinguer !
Gérard Morel, « Affûtiaux cafouilleux », Café de la danse, 5 février 2018
L’affiche est allĂ©chante, car elle rassemble deux artistes, produits par Vocal 26 (l’ex-producteur de Romain Didier et le toujours producteur de Michèle Bernard), dont nous sommes client enthousiaste dès que l’occasion s’en prĂ©sente. Pour preuve, nous rĂ©servĂ¢mes notre place de fĂ©vrier dès le 28 octobre 2017. Foufou, donc.
En première partie sĂ©vit Luc Charreyron, grand maĂ®tre de la pifologie, autrement dit la science du pifomètre. L’expert en confĂ©rences pas si absurdes, aux accents sporadiquement françois-rolliniens et souvent poĂ©tiques, propose un florilège de son spectacle en « Surchauffe ». Le best of est constituĂ© de trois extraits ouvertement scotchĂ©s ensemble pour l’occasion. Le texte part sur des bases comiques proposant une physique, quantique (avec un « qu ») ou non, du Père NoĂ«l, façon Alexandre Astier dressant un « bilan mitigé » Ă coups de PowerPoint ce soir partiellement interactifs. Puis il s’enrichit par la crĂ©ation du personnage de savant expulsĂ© mais pas dupe, et s’achève sur une note poĂ©tique (et quantique) autour d’une petite fille que l’on aide Ă vĂ©locipĂ©der seule, dans la veine onirico-logique d’un Gauthier Fourcade. Hurluberlu avenant, Luc Charreyron impose très vite son personnage, y compris devant une salle venue entendre de la chanson. Sans doute cette rhapsodie de moments choisis semble-t-elle ajourĂ©e ou rapiĂ©cĂ©e çà ou lĂ , par souci de ravauder des bribes qui ne matchent pas toujours au poil de fesse. L’exercice, ingrat, l’exige ; mais la singularitĂ© de l’artiste sĂ©duit une salle largement novice en charreyronades, et laisse prĂ©sager d’heureuses dĂ©couvertes, tant quant(ique) au spectacle intĂ©grale que pour la seconde et grande partie.

Car les gens, surtout des vieux (on aperçoit mĂªme une chanteuse Ă rouge crinière, mais quel Ă¢ge ça lui fait donc ?), se sont dĂ©placĂ©s en masse pour applaudir GĂ©rard Morel, un chanteur qui renouvelle son rĂ©pertoire en presque intĂ©gralitĂ© Ă chaque nouveau spectacle – ce coup-ci, surnageront quelques rares antiquitĂ©s plĂ©biscitĂ©es par le public, comme le très annesylvestrique « Claire et ClĂ©ment » ou le navire amiral du capitaine Morel, « Les goĂ»ts d’Olga ». LĂ encore, la peinture semble un peu fraĂ®che : « On rode notre spectacle Ă Paris avant de le tourner en province », affirme l’artiste, mĂªme si le spectacle a dĂ©jĂ tournĂ© en province fin 2017. De fait, on note le travail effectué : travail de mĂ©moire car GĂ©rard Morel Ă©crit de longs textes souvent parophoniques et peu narratifs, sans doute peu aisĂ©s Ă retenir et pourtant bien embouchĂ©s dans l’ensemble ; travail de problĂ©matisation car un fil rouge (« l’amour, hĂ©tĂ©ro ou lesbien, le seul engagement qui vaille une chanson »), qui rappelle le Ricet Barrier du double live quĂ©bĂ©cois Tel quel chantant « le couple », chapeaute d’autres sujets tout aussi essentiels et tout aussi consubstantiels au zozo, venant se faufiler sans qu’ils ne tournent dos, au premier chef la gastronomie ; travail d’originalitĂ©, puisque, cette fois, GĂ©rard Morel s’entoure de quatre mains qui l’accompagnent, en l’espèce Françoise Chaffois Ă l’accordĂ©on et StĂ©phane MĂ©jean aux saxophones, au « vase » percussif, Ă la flĂ»te typique, aux castagnettes et Ă la cornemuse ardĂ©choise. Devant tant de labeur, accompagnĂ© d’un dĂ©cor de cabaret et de nouvelles chansons qualitatives, comment expliquer que nous ne nous laissions prendre que difficilement au jeu de cet Achille Talon musicien ?

La première raison est Ă©vidente : la sonorisation est une honte. Le micro du chanteur fait cracher certaines consonnes assourdissantes tout au long du rĂ©cital, et ce n’est pas la faute de la salle (nous y avions apprĂ©ciĂ© des chanteurs deux jours plus tĂ´t, avec des voix supĂ©rieurement retransmises) ; et la guitare de GĂ©rard Morel ne sera jamais amplifiĂ©e, mais les techniciens placĂ©s Ă la rĂ©gie feront bien chier les rangs avoisinants en devisant Ă très haute voix – de leur incompĂ©tence, suppute-t-on. Devant la plĂ©thore d’excellents rĂ©gisseurs sons, on dĂ©plore bien sĂ»r l’inefficacitĂ©, la mauvaise oreille et la grossièretĂ© de l’équipe du soir.
La seconde raison est pour partie subjective : sans que l’on le souhaite, au contraire, quasi tous les choix esthĂ©tiques relevant de StĂ©phane MĂ©jean, compositeur et arrangeur bien implantĂ© localement et qui, sur scène, inspire la sympathie, nous hĂ©rissent. Pas tant le cĂ´tĂ© « on est fiers du terroir d’oĂ¹ c’est qu’on vient » (mĂªme quand on n’aime pas souvent les imbĂ©ciles heureux qui sont logĂ©s quelque part, cette veine souriante est un classique du genre : Wally, dans un genre pas très Ă©loignĂ© mais un physique dĂ©sormais si, le revendique aussi – soulignant la stupiditĂ© de ces conventions qui trouvent le nationalisme rĂ©pugnant, par opposition au rĂ©gionalisme, tellement trognon). PlutĂ´t le cĂ´tĂ© kitsch de l’habillage gĂ©nĂ©ral, matĂ©rialisĂ© par les costumes (mĂªme pas c’est une blague), dont la stĂ©rilitĂ© artistique est patente. Et aussi l’usage clichĂ© de cet accordĂ©on que l’on abhorre dès lors qu’il se cantonne Ă accompagner plus ou moins façon guinguette – oui, mĂªme quand il est, comme ce soir, bien manipulĂ©. Et aussi le recours Ă des genres musicaux sciemment et systĂ©matiquement hors de nos goĂ»ts, entre java des familles et faux latino, et avec citations coupant les chansons, trop Ă©videntes et stĂ©rĂ©otypĂ©es pour Ăªtre mieux que fat. Et aussi, enfin, la copie du personnage « cucul » de Nathalie Miravette, attribuĂ© Ă Françoise Chaffois qui le maĂ®trise beaucoup moins bien : pourquoi diable ?

Ces incompatibilitĂ©s artistiques, personnelles mais pas que, nous feraient presque oublier, sottement, le souci de mise en espace, qui pourrait certes Ăªtre approfondi mais n’est pas si souvent aussi poussĂ© dans les spectacles de chansons. Elles nous feraient presque oublier aussi une fin de spectacle en crescendo, très rĂ©ussie. Et une palanquĂ©e de textes Ă la dĂ©gaine parfois similaire, mais toujours fouillĂ©s avec gourmandise (et avec, un peu pesant Ă la longue, un dictionnaire de rimes). Et elles nous feraient presque oublier, comble de leur malsĂ©ance, GĂ©rard Morel, un personnage de la chanson française truculente, variĂ©e, qui en a dans l’genou – un zozo que l’on se rĂ©jouirait de rĂ©entendre Ă Paris seul avec sa guitare qui l’accompagne.
Comme l’aurait proposé Ricet Barrier : tel quel.
Mots d’Est
« Clair de lune », 3 février 2018, Café de la danse

En remerciement de ma minipremière partie du 12 dĂ©cembre, Jann Halexander m’a offert une place pour un concert-spectacle titulĂ© « Clair de Lune », prĂ©sentĂ© comme une « ode Ă la beautĂ© nous transportant au plus profond de nous-mĂªme », diable, et adressant la diaspora bĂ©nino-gabonaise sans exclusivitĂ©. Il s’agit d’un projet unique rĂ©unissant danse africaine, chanteur bĂ©ninois et chanteuse gabonaise. C’est un plaisir de pouvoir se faufiler dans le public de prestations auxquelles on n’aurait pensĂ© assister. C’est mĂªme un honneur, ce samedi-lĂ car, Ă mon arrivĂ©e (en retard, certes, alors que Jann devait ouvrir la soirĂ©e, mais missa dura, sed labor est), le CafĂ© de la danse est plus que plein, en grande partie par ceux que cette ordure de Manu la Tremblotte appelle « les blancoss », et la tension commence Ă monter Ă l’extĂ©rieur tant les retardataires souhaitent entrer.
(Oui, je sais, j’aurais dû revendre très cher ma place et expliquer que j’avais fait un malaise dans le métro, mais bon, j’étais curieux et les banquiers sont sûrement patients. Sûrement.)
Alphonse
Quand je dĂ©baroule, la troupe de danseuses coachĂ©e par le chorĂ©graphe Alphonse Tierou – qui se prĂ©sente comme « la rĂ©fĂ©rence mondiale de l’enseignement de la danse africaine », mazette –, entame sa quĂªte symbolique du nom de l’enfant. Aux rythmes, toujours impressionnants, de deux percussionnistes-vocalistes, la dizaine de femmes plus ou moins jeunes, dont peu d’Africaines, euphĂ©misme, vont Ă©voluer pendant quarante minutes, avec un engagement sincère et une technique plus ou moins prĂ©cise. On apprĂ©cie l’énergie, l’inventivitĂ© des mouvements du haut du buste (on a mal au dos pour les plus motivĂ©es d’entre elles), le respect des mutations chorĂ©graphiques, mais on se demande si les trente-cinq minutes, au bas mot, de cette prestation de type « spectacle de fin d’annĂ©e » n’auraient pas gagnĂ© Ă Ăªtre resserrĂ©es pour parfaire la synchronisation et l’assurance des tableaux.

Serge
Après cette ouverture amatrice et l’entracte nĂ©cessaire Ă l’installation du plateau, Serge Ananou prend le lead. Comme il l’avoue d’emblĂ©e, ce BĂ©ninois vit « entre la ville et le village ». Il trouve que les tissus, spĂ©cialitĂ© et fiertĂ© nationales, sont moches, Ă la diffĂ©rence de la casquette dont il est insĂ©parable ; aussi ne porte-t-il un textile du BĂ©nin qu’en pagne (donc pas en ville, Ă´ humour), pour se souvenir, selon les mots de son père, « d’oĂ¹ il vient ». Sa musique porte trace de cette tension entre ville et village. Si elle reste africaine, notablement lors des deux dernières chansons, elle a intĂ©grĂ© avec brio les apports du funk, incluant unissons efficaces, rythmique prĂ©pondĂ©rante et breaks (tant rythmiques qu’harmoniques) virtuoses – on aurait pourtant applaudi, dans cette perspective « de ville », une guitare rythmique capable de s’adapter Ă ce style.

Le dĂ©but du set martèle trois titres dont on regrette la fin bĂ¢clĂ©e et le recours insistant, apparemment très africain, au solo de saxo qui, s’il est exĂ©cutĂ© avec mĂ©tier et enthousiasme par le quasi frère capillaire de Sylvestre Perrusson, ne porte pas au plus haut les couleurs de cette musique. Curieusement, la prestation finit plutĂ´t doucement, comme si l’artiste signifiait : j’ai prouvĂ© que je pouvais te faire groover, gars de la ville, mais je n’ai pas oubliĂ© non plus que je viens de la campagne. Partant, malgrĂ© des leçons consensuelles assĂ©nĂ©es avec une mĂ¢le distance (« si tu veux taper sur quelque chose, achète un djembĂ© et Ă©pargne ta femme »), l’ensemble donne envie de connaĂ®tre davantage le travail de ce guitariste-chanteur.

Tita
On retrouve le BĂ©ninois comme guitariste aux cĂ´tĂ©s de Tita Nzebi, figure de la musique gabonaise Ă Paris mais pas que (elle proposera un inĂ©dit créé Ă Calcutta). La formation qui accompagne la vedette du jour, avec plus d’une heure de concert, est quasi identique Ă la section prĂ©cĂ©dente : guitare, choristes, saxophone, basse-contrebasse, batterie. NĂ©anmoins, la musique, elle, est beaucoup moins « de la ville ». Un signe qui ne trompe pas : la chanteuse ne traduit pas ses chansons pour la partie, importante, du public seulement francophone – un seul hymne sera pour partie en français, puisqu’il s’agit de dĂ©noncer aux Hexagonaux ignorants la mascarade dĂ©mocratique gabonaise. Dès lors, tandis qu’une partie du public dĂ©clare forfait et qu’une autre partie s’enthousiasme, l’ignorant que je suis se rattache moins aux semi-mantras en dialogue soliste-chÅ“ur qu’aux sens des rythmes, merveilleusement exprimĂ©s par le batteur-percussionniste voire par son Ă©lève-remplaçant pourtant affublĂ© d’un ridicule T-shirt des Red Hot, mais aussi suivis avec aisance par le public africain (battement des mains sur le cinq temps dĂ©jĂ utilisĂ© par Serge Ananou : noire, noire, noire, deux croches, soupir).

Cette fois, on ne cherche pas Ă sĂ©duire les Ă©trangers comme moi, mais Ă propulser, en France, une musique engagĂ©e, dont les enjeux chantĂ©s Ă©chapperont aux autochtones sans pour autant les empĂªcher de jouir de cette fĂªte du contretemps et de l’itĂ©ratif. Le musicien qui mĂ©dit parfois en nous s’étonnera peut-Ăªtre, notamment au dĂ©but, de la tendance de Tita Ă chanter trop grave ce qui contraint son Ă©mission donc sa prĂ©sence vocale ; mais, petit Ă petit, l’artiste monte en pulsations et se libère des contraintes de la ligne « thĂ©orique » pour donner libre cours Ă sa sensibilitĂ© de soliste et sa joie dâ€™Ăªtre sur scène… invitant les danseuses Ă revenir autour d’elle, et le public Ă la retrouver on stage ou backstage « pour ceux qui ne se couchent pas trop tĂ´t ».

En conclusion
Une belle soirée, avec trois épisodes très différents, et un souci patent de donner zizir à tous : aux copines et aux parents venus voir les danseuses ; aux blancoss curieux d’une réunion allègre et originale (pour partie inclus dans la première catégorie) ; aux Béninois et aux Gabonais, tous venus en nombre faire un triomphe à cette production Bibaka. Merci, Jann, et bravo à Purple Shadow Agency pour la réussite de la date !
Daniel Kientzy (3/3), « Fender contre sax », Nova-musica
Le principe
Sept saxophones, un piano Fender-Rhodes, une guitare électrique Stratocaster, une guitare basse Precision-bass, les neuf (hors Fender) étant, au moins partiellement, joués par Daniel Kientzy. Sept créations sans concession, commandées et réalisées dans un disque Nova-musica par le multisoliste.
Le contenu
Est-ce pour « ne pas faire peuple », ainsi que Daniel Kientzy le revendique dans le petit livret de son disque Fender contre sax, Ă©ditĂ© en 2016 chez Nova-Musica (avec une traduction anglaise de Drake Mabry, Ă©galement compositeur) ? Toujours est-il que, dès le titre d’ouverture, « Fender contre sax » de Jean-Yves Bosseur, l’artiste envoie son instrument fracasser les rĂ©cifs des clichĂ©s sur cet instrument vampirisĂ© par la pop. Comme le savent les lecteurs qui nous font la fiertĂ© de frĂ©quenter parfois ce site, cet hurluberlu ne libère pas le sax Ă travers l’usage des classiques et du jazz avec grand orgue, façon Pierre-Marie Bonafos, mais grĂ¢ce Ă l’interprĂ©tation de crĂ©ations contemporaines. Partant, la première crĂ©ation prĂ©sentĂ©e, « Fender contre sax », choisie pour titre de l’album, est radicale. Elle impose un discours dĂ©chiquetĂ©, trouĂ© de silences et libĂ©rĂ© de toute obsession de continuitĂ© discursive. Une Stratocaster, un Fender-Rhodes et une Precision-bass discrète semblent affronter le saxophone basse, façon fauves se tournant autour avant de lancer l’assaut, entre mĂ©fiance et intimidation. D’assaut, il n’y aura point, car Jean-Yves Bosseur a l’élĂ©gance de ne pas conclure sa pièce avec la ridicule coda attendu. Il prĂ©fère laisser ce round d’observation in-fini, comme pour mimer la lutte perpĂ©tuelle, menaçante, qui gronde entre les hommes et qui, en somme, construit la petite musique de notre Histoire ou, plus largement, le ronronnement insatisfait des interactions sociales.
Avec le mĂªme effectif d’accompagnement, imposĂ© pour les sept pièces du disque, voici « Obsolescences programmĂ©es » de Marc Tallet. C’est assurĂ©ment la pièce la plus accessible des sept – ce qui n’est, Dieu soit louĂ© pour ça, pas une critique. Elle offre l’occasion au saxophone soprano de s’installer sur de faux rythmes qui surgissent et font pulser la pièce Ă l’aide de sons inattendus ou spĂ©cifiques. LĂ encore, peu de continuitĂ© du discours : la cohĂ©rence naĂ®t de la juxtaposition de structures reconnaissables par leurs six composantes (groove, circulation du rythme dans le quatuor, arrivĂ©e du sax, rupture, reprise, dĂ©litement). Des citations, des Ă©vocations (train qui passe, camion qui recule, tĂ©lĂ©phone qui sonne ou propose de renouveler notre appel), des formules rĂ©currentes apparaissent puis se dĂ©sagrègent, obsolètes, avant qu’un nouveau swing se propose selon une balance propre. Le saxophone s’impose Ă chaque fois mais, moins soliste qu’acteur de l’éclatement, finit toujours par basculer dans le vide ; et une autre rythmique, façon King Crimson annĂ©es 2000, s’organise en boucles de hauteurs reconnaissables qui cascadent entre musiciens, se dĂ©font et reprennent. L’alto semble ici nâ€™Ăªtre qu’un pion dans un jeu plus inquiet qu’humoristique, mĂªme si tout s’achève sur une explosion glissĂ©e de Stratocaster, traduction supposĂ©e de notre vaine course aux objets forcĂ©ment Ă©phĂ©mères, et surtout de notre dĂ©sir de vivre alors mĂªme que nous sommes informĂ©s de notre obsolescence programmĂ©e.

« Ombres emportĂ©es » de Matthias Leboucher (5’), complice habituel de Daniel Kientzy et claviĂ©riste du disque, se laisse porter par le plaisir du sax contrebasse envoyĂ© dans les trĂ©fonds. Dans un premier temps, les rĂ©ponses monodiques du Fender et des grattes semblent dessiner une aura d’harmoniques Ă©tincelantes et sales autour des interventions du soliste. Un deuxième temps martèle une manière de marche funèbre (moment oĂ¹ les vivants emportent l’ombre de ce que l’on fut, sans que nous ne soyons toujours reconnaissables dans l’ombre de notre cercueil portĂ©). Le troisième temps est suscitĂ© par la rĂ©volte du saxophone, refusant de se laisser Ă©touffer. Cependant, la basse insiste et finit par Ă©touffer notre vellĂ©itĂ© de survie. Ainsi, la pièce, dont on apprĂ©cie la narrativitĂ©, fĂ»t-elle fantasmĂ©e (et alors ? le titre imagĂ© n’est-il pas lĂ aussi pour donner impulsion Ă la capacitĂ© onirique que fournit la musique ?), meurt dans un dernier souffle.
MalgrĂ© son nom, « Estompe » de Jean-Marc Chouvel (6’) part avec envie, nous prĂ©cipitant au milieu d’une conversation entre les quatre protagonistes, feat. cette fois le saxophone baryton. Comme souvent entre gens de moyenne compagnie, les dĂ©bats prennent diverses directions jusqu’à ce qu’une formule ternaire imposĂ©e par le Fender recentre les Ă©changes et remette un peu d’ordre. Le paysage musical devient alors lunaire : longues tenues du sax dans les aigus, aboiements du clavier, Ă©noncĂ©s ternaires de la guitare, claquements de la basse. Les rudes envolĂ©es liminaires semblent renoncer Ă ressurgir de leurs silences ; un floutage maĂ®trisĂ© s’installe ; le quatuor se brouille peu Ă peu avant de s’estomper dans un bruit de rotor partagĂ© par les quatre complices, comme si le sable de nos dĂ©serts, transformĂ© en tourbillon par notre agitation, effaçait la musique et rĂ©pondait au titre de l’œuvre, qui prĂ©figure son propre effacement.
La miniature « naKht » de Jean-Baptiste Devilliers (2’) propose de confronter le quatuor, en ensemble ou par de brèves interventions solistes qu’unifient les Ă©nigmatiques lamentations nocturnes du saxophone tĂ©nor. Lui rĂ©pond la « Fantaisie » de Maria Kova (12’). La pièce la plus longue du disque dĂ©marre sur un faux rythme d’habanera, moteur d’un dialogue lisible entre, d’un cĂ´tĂ©, les saxophones soprano, alto et baryton, et, de l’autre, leurs accompagnateurs. Les motifs varient et se risquent parfois Ă frisotter une gaietĂ© qui, au milieu du guĂ©, agite par contamination guitare et Fender. L’hĂ©sitation sur l’humeur Ă garder s’exprime Ă travers un motif persistant de trois notes qui conduit Ă un martèlement de Precision-bass Ă peine allĂ©gĂ© par les accords, entre mĂ©dium et aigu, du Fender. Une dernière hĂ©sitation, oĂ¹ Rhodes et Stratocaster se rĂ©pondent, conduit Ă un mouvement langoureux. La tristesse qui le parcourt est, heureusement, secouĂ©e par des apartĂ©s entre sax et basse qui bouclent le morceau en reprenant le motif liminaire.

Prolongeant la pièce prĂ©cĂ©dente, « RĂªves interrompus » de Mihail VĂ®rtosu (9’30) repart sur la mĂªme cellule de trois notes qui concluait la « Fantaisie ». Ce minirefrain passe de la basse au sax sopranino, qui tient la vedette, essentiellement en solitaire. Naviguant dans l’ensemble de la tessiture, entre sons dĂ©timbrĂ©s, souffle roulĂ© et glissando, l’instrument attend le retour de ses complices – lesquels reviennent en effet en accords qui s’accĂ©lèrent puis s’évanouissent dans une pĂ©dale de Fender. Un son de flĂ»te Ă©tonnant (4’) tente de se glisser dans ces Ă©changes aux contours Ă©thĂ©rĂ©s. L’artiste nous confirme qu’« il n’y a pas de flĂ»te. Il s’agit du saxophone sopranino jouĂ© en mode Saxnay. Cela fait partie des modes de jeux que j’ai inventĂ©s et/ou rationalisĂ©s dans Saxologie. » MĂªme rationalisĂ©, le souffle brut Ă©touffe rĂ©gulièrement ces espoirs de mĂ©lopĂ©e, parfois colorĂ©s par des nappes montantes ou descendantes. Le son du sax reprend donc place, tandis que le motif entonnĂ© par la fausse flĂ»te descend chez les accompagnateurs. La pièce alterne ainsi moments de surprise, de tension, de suspension, oĂ¹ le sax tĂ©nor se fraye un chemin final pour gribouiller quelques traits vains : quelque temps, basse et Stratocaster Ă©vitent de justesse le silence ; Ă son tour, le Fender risque une dernière apparition ; mais l’œuvre finit par se rĂ©sorber, peut-Ăªtre comme nos rĂªves.
En conclusion
Fender contre sax, qui clĂ´t notre triple dĂ©couverte de Daniel Kientzy, souligne l’intĂ©rĂªt du travail de ce drĂ´le de zozo. Certes, les musiques qu’il suscite ne sont ni rigolotes, ni FMisables ; mais, par le souci d’explorer les possibles (toujours plus chic que « les possibilitĂ©s », j’aime bien glisser un brin de snobisme pour ceux qui ont diagonalisĂ© jusque-lĂ ) des sept saxophones, par le dĂ©sir de proposer des pièces d’esthĂ©tique souvent proche mais jamais superposable, par la capacitĂ© Ă faire aboutir des projets qui dissonent aussi allègrement dans la mĂ©diocritĂ© abrutissante qu’imposent, par inculture, paresse et bĂªtise, les mĂ©dias de masse et qui, souvent, nous tente itou (et non nous tente igloo, ça ne voudrait rien dire), Daniel Kientzy souligne qu’une autre voie est possible – une voie oĂ¹ la musique, mĂªme hors des institutions spĂ©cialisĂ©es, ose l’expĂ©rimentation et l’exigence. Comme l’opĂ©ra n’est pas, ontologiquement, un truc rĂ©servĂ© aux riches ou aux blancoss, cette perspective n’a rien ni de ringard (« on avait dĂ©jĂ ce genre de bruit qui se prend au sĂ©rieux dans les annĂ©es 1960-1970 ») ni d’élitiste (« t’imagines le degrĂ© de confort qu’il faut pour apprĂ©cier des trucs oĂ¹ que mĂªme pas y a de la mĂ©lodie ? »). Sans doute aucun, une fine connaissance des enjeux, de l’histoire de la composition et des instruments permettrait-elle une apprĂ©ciation plus dĂ©licate, plus pertinente, ou, Ă tout le moins, plus docte voire diffĂ©renciante des Å“uvres prĂ©sentĂ©es. Nous ne rendons compte, hic, hips et nunc, que de ce que nous nous rendons compte ; et nous ne racontons que ce que nous pĂ»mes, crĂ»mes, sĂ»mes humer ou aimer, rien de plus, hĂ©las.
(Enfin, non, pas hélas, plutôt tant mieux : ça donne déjà prétexte à de belles tartines. Pas la peine de rallonger la sauce, boudiu.)
Toutefois, en contrevenant au penchant qui nous fait souvent tomber exclusivement dans la musique de fond, en brouillant nos repères, en cassant nos habitudes d’écoute, en se risquant Ă nous surprendre, Ă nous disconvenir, Ă nous titiller tout en faisant preuve d’une maĂ®trise palpitante de ses p’tits copains cuivrĂ©s, la dĂ©marche crĂ©atrice et crĂ©ative d’un Daniel Kientzy mĂ©ritait, autant que nous en puissions juger, un triple p’tit coup de Klaxon dans ce monde policĂ© de violes de gambe. Donc, c’est fait : pouĂ«t, pouĂ«t et repouĂ«t.
Cyprien Katsaris (2/2), « Transcriptions de Karol A. Penson », Piano 21
Cette notule critique devait Ăªtre la deuxième livraison d’une trilogie sur la transcription aujourd’hui. Ce sera la première, l’artiste sĂ©vissant dans l’autre disque nous ayant demandĂ© de ne rien publier avant le 2 mars, jour de sortie. Tant mieux pour le suspense, supputera-t-on (laveur).
La transcription, les transcriptions
Le disque des transcriptions de Karol A. Penson jouĂ©es par Cyprien Katsaris sera l’occasion d’interroger le cadre de cet exercice critique : que jauge-t-on quand on entend une transcription ? La fidĂ©litĂ© Ă l’œuvre liminaire ? La crĂ©ativitĂ© du transcripteur ? La virtuositĂ© qu’elle exige de l’interprète ? La musicalitĂ© du rendu final ? La variĂ©tĂ© des sources transcrites ? Sans doute avons-nous un penchant pour les trois dernières hypothèses ; et c’est plutĂ´t opportun, puisque les goĂ»ts Ă©clectiques de Karol A. Penson le poussent Ă malaxer des pièces parfois tubesques (« Recuerdos de la Alhambra » de Francisco TĂ¡rrega, parfait pour tester la rĂ©activitĂ© des marteaux d’un clavier !) ou presque (« Zueignung » de Richard Strauss, oĂ¹ l’on remercie une fille parce que « l’amour rend le cÅ“ur malade », c’est devant des fleurettes de ce style que l’on se dit que l’on a mal vieilli, bref) mais, souvent, plutĂ´t obscures pour le mĂ©lomane inculte que nous sommes (Yuri A. Shaporin, Witold Friemann, Zygmunt Noskowski, ça ne me sonnait guère de cloches…). Dans un entretien entre l’interprète – lui-mĂªme transcripteur, comme on peut le voir ici – et le transcripteur, Karol Penson en rend raison selon trois axes : l’envie de jouer, donc la nĂ©cessitĂ© de transcrire, des pièces qui lui trottent dans la tĂªte ; les goĂ»ts personnels (pianiste, il aime le rĂ©pertoire pour guitare) et le hasard qui l’amène Ă dĂ©couvrir des partitions rarement ouĂ¯es ; et le souhait de prolonger la tradition romantique de la transcription pour piano, sans la rĂ©duire Ă la « transcription salonnarde » jouable par n’importe quel amateur.
L’histoire, les histoires
L’entretien que contient le livret est aussi l’occasion pour Piano 21 de poser un joli storytelling liĂ© aux « grands amateurs », ces musiciens de niveau exceptionnel qui ont choisi un autre mĂ©tier que musicien. En effet, Karol Penson, dit la petite histoire, est « professeur de physique thĂ©orique Ă l’universitĂ© Paris-VI et laurĂ©at du Prix franco-allemand Alexander von Humboldt ». Cerise sur l’anecdote, il n’a Ă©crit ses premières notes qu’à cinquante et un ans ! Dans l’entretien, l’homme rappelle par modestie que maths et physiques de haut vol ont toujours fait bon mĂ©nage avec grande musique. On pourrait se demander s’il ne s’agit pas plutĂ´t d’un compagnonnage, liĂ© Ă la reproduction sociologique pointeraient les adorateurs de Pierre Bourdieu, entre Ă©lites universitaires et grande Ă©ducation, laquelle incluait classiquement la pratique poussĂ©e de la musique. Ne raconte-t-on pas encore l’histoire de ce vieux prof de droit moquĂ© par ses Ă©tudiants le jour oĂ¹, devant faire cours dans un amphi de Paris-II dans lequel traĂ®nait un piano en vue d’un concert proche, il se fit accueillir par des : « Une chanson ! Une chanson ! » Grommelant, il se mit au piano en surjouant la mauvaise grĂ¢ce… et fit taire les freluquets de bonne famille en donnant un rĂ©cital aussi impromptu qu’Ă©chevelĂ©. Ainsi cette tĂªte chenue signa-t-elle son entrĂ©e dans la lĂ©gende, c’est-Ă -dire des histoires qui mĂ©ritent dâ€™Ăªtre lues, par opposition aux camelotes et Ă leurs camelots.

Les disques, le disque
Confortant le croustillant et prestigieux pedigree de l’arrangeur, le disque, qui s’appuie sur une base de transcriptions prĂ©alablement Ă©ditĂ©es sous le titre de « Piano Rarities », se promène dans la diversitĂ© des transcriptions produites par Karol A. Person, grĂ¢ce Ă l’aisance digitale que l’on reconnaĂ®t Ă Cyprien Katsaris. Le propos est essentiellement tournĂ© vers la musique romantique et post-romantique, avec quelques exceptions allant d’un bout de choral tel que rhabillĂ© par Bach (« Ruht wohl, ihr heiligen Gebeine », d’après la Passion selon saint Jean… et une première transcription d’Arthur Willner) jusqu’au « ChĂ´ro da saudade » d’AgustĂn Barrios MangorĂ©. Les inclinations du transcripteur ne sont cependant pas monochromes.  On laissera les pointilleux vĂ©rifier si « Nell » de Gabriel FaurĂ© paraĂ®t, au disque, aussi difficile Ă jouer qu’elle l’est, Ă en lire son interprète, pourtant pas Ă une difficultĂ© près. Quant Ă nous, nous nous sommes pourlĂ©chĂ© les esgourdes, entre autres, grĂ¢ce au jazz triste de « Dla zasmuconej » (MieczysÅ‚aw KarÅ‚owicz), Ă Â l’interrogation inachevĂ©e que chante le « Nightingale » de CĂ©sar A. Cui, Ă l’exotisme tempĂ©rĂ© des « Adieux de l’hĂ´tesse arabe » (WD 72) de Georges Bizet qu’il faut des trĂ©sors de doigtĂ© pour laisser chanter, Ă l’envoĂ»tement harmonieux de « Damunt de tu nomès les flors » de Federico Mompou, Ă la lĂ©gèretĂ© virevoltante de l’Allegretto tranquillo issu de la Sonate op. 13 n° 2 d’Edvard Grieg, Ă la libertĂ© apparente qui enveloppe la « saudade » selon Barrios MangorĂ©, et Ă la soliditĂ© granitique du choral dĂ©clamant : « Reposez en paix, ossements que je ne continue pas Ă pleurer » – clairement, on n’est pas Ă la fĂªte Ă Neuneu, avec cet oxymoron protestant tendant l’arc entre l’affliction devant la fatalitĂ© macabre et l’espoir, ressassĂ© Ă outrance, comme pour croire, par l’effet hypnotique du mantra, au si improbable paradis.
Le bilan
« Karol A. Penson, Transcriptions », disponible dès le 9 fĂ©vrier, est un disque qui s’entend, s’écoute et se réécoute avec intĂ©rĂªt et plaisir, association pas si frĂ©quente. Certes, pour les enregistrements les plus rĂ©cents, on retrouve par endroits les parasites signalĂ©s dans l’enregistrement prĂ©cĂ©demment recensĂ©, ce qui est logique puisque les pistes concernĂ©es ont Ă©tĂ© captĂ©es lors de la mĂªme sĂ©ance Ă Saint-Marcel (7, cliquetis sur le clavier, voir par ex. 0’14 Ă 0’16, ou 19, 1’13, etc. ; 14, grincements du siège, voir par ex. 2’47). Mais ces signes de vie, assez rares pour Ăªtre bĂ©nins, n’enlèvent guère Ă la performance du pianiste, Ă l’ambition du transcripteur et Ă l’originalitĂ© d’un label qui ose commercialiser une monographie, certes inĂ©dite pour partie seulement, de transcriptions signĂ©es par un musicien peu connu. En somme, une curiositĂ© qui surpasse l’idĂ©e de curiositĂ© et se conseille sans ciller.




