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Le blog de Bertrand Ferrier, page 270

Rare image d’un organiste s’apprĂªtant Ă  raffronter des sols enneigĂ©s

En attendant Bruno Beaufils de Guérigny

Dernier calage de registration Ă  la table, H-1. Photo : Bertrand Ferrier.

Chaque concert Komm, Bach! est une joie pour l’organisateur quand il constate l’investissement des artistes et de leurs assistants dans le projet complètement con qui consiste Ă  donner, pour peanuts, des rĂ©citals d’orgue. Tellement ringard et Ă©litiste. Tellement pas rentable et tellement anti-macroniste. Tellement archaĂ¯que et chiant. Rock’n’roll, en somme.

Valérie Capliez (détail). Photo : Rozenn Douerin.

Or, le terme correspond bien Ă  ValĂ©rie Capliez, organiste virtuose comme il sied, artiste comme il est bon et musicienne comme il convient aux dames de qualitĂ©. Son programme du 10 fĂ©vrier s’articulait autour de deux pĂ´les : musique allemande qui envoie (Bach, Böhm, Buxtehude, Mendelssohn), et musique française qui zouke en festonnant autour de sa mĂ©lodie  (Corrette, LefĂ©bure-WĂ©ly).

Valérie Capliez live and recorded. Photo : Rozenn Douerin.

Alors, en attendant la venue de Bruno Beaufils de GuĂ©rigny, le samedi 10 mars Ă  20 h, dans un programme « orgue mystique » tout sauf ennuyeux (Bach, Satie, Françaix et le plus beau tube de CĂ©sar Franck), les curieux et mĂ©lomanes du « trente-neuvième concert depuis l’inauguration de l’orgue » ont pu profiter du sens de l’interprĂ©tation et de la registration de cette fofolle de ValĂ©rie, malgrĂ© (ou grĂ¢ce Ă  ?) une set-list hĂ©rissĂ©e de difficultĂ©s ici transformĂ©es en Ă©motions, en partie grĂ¢ce Ă  Aude, la courageuse assistante en service Ă  la console. Ă€ cette connaisseuse et passionnĂ©e de courses hippiques qu’est maĂ®tresse Capliez, adressons nos remerciements et hommages en un mot : chapeau !

Lettre ouverte Ă  certaines gens qui prennent les autres pour de la merde (et leur envoient quand mĂªme leurs amitiĂ©s)

Version intermĂ©diaire de l’article

Cher, pour ainsi dire, Raoul,
Ă€ votre Ă©chelle, bien sĂ»r, ce n’est rien. Ou alors, une paille, un copeau, une plume de moineau, Ă  la rigueur. Pourtant, Ă  mon aune, ça mĂ©rite, pour une fois de plus, que je fasse des vagues sylvestres.
Vous m’avez contacté après avoir lu ma notule sur le concert d’Anne Sylvestre au Treizième art. Vous m’avez proposé que cet aperçu soit intégré (gracieusement) au journal que vous dirigez, Je chante. La proposition était flatteuse et joyeuse. Dans cette perspective, nous y avons travaillé en bonne intelligence, et je m’en réjouis.
M’en rĂ©jouissais jusqu’Ă  ce samedi, en fait.
Car vous m’avez aussi demandĂ© l’autorisation de reproduire (gracieusement) une photographie spĂ©cialement prise par une, ben oui, photographe pour l’article internet. C’Ă©tait pas un package, hein, vous pouviez prendre l’article sans la photo, mais vous avez aussi demandĂ© la photo. Alors, naĂ¯vement confiant (chuicon, hein ?), j’ai sollicitĂ© l’artiste, qui vous a naĂ¯vement accordĂ© son autorisation (ellĂ©con, hein ?), et c’est avec son clichĂ© que le bon Ă  tirer me fut envoyĂ©. En consĂ©quence, quand vous vous Ăªtes enquis de mon adresse pour me mander votre nouvelle rĂ©alisation Ă  laquelle nous avions contribuĂ©, je vous ai demandĂ©, dans la mesure du possible, deux exemplaires gratuits, afin que le rĂ©dacteur comme la photographe puissent disposer chacun d’un exemplaire.
En ouvrant l’exemplaire unique que vous m’envoyez, je dĂ©couvre que la photographie sollicitĂ©e a Ă©tĂ© remplacĂ©e par une autre, dĂ©jĂ  connue, d’un autre photographe. Ceci est le centre du motif de mon ire : vous n’avez pris la peine de m’avertir de votre girouettisme, alors que vous aviez mon adresse, mon courriel et mon tĂ©lĂ©phone, heureux fripon (taisez-vous, coquines, cette rĂ©vĂ©lation est professionnelle). C’est ballot, Raoul, c’est mĂªme sale, parce que ça aurait permis que les choses se passent souplement. Par exemple, cela aurait permis que moi d’abord, puis la photographe, ne dĂ©couvrions pas en direct que cette artiste a Ă©tĂ© sollicitĂ©e pour rien – alors que, eussiez-vous Ă©tĂ© correct, vous eussiez pu profiter de ma demande de double exemplaire pour m’annoncer, dira-t-on : m’avouer ? votre choix Ă©ditorial.
Cette substitution n’est pas qu’un dĂ©tail de l’histoire qui me met en mauvaise posture vis-Ă -vis de la photographe, mĂªme si cela est dĂ©jĂ  cossu. Ce n’est pas non plus qu’un fait incident susceptible de me donner, pauvre petite Ă¢me sensible que je suis, l’impression d’une petite mais vilaine trahison. Soyons clair : vous Ăªtes maĂ®tre en votre journal, ce n’est donc pas, en soi, votre libre choix que je dĂ©plore, mĂªme si je garderai par devers moi ce que j’en pense. En revanche, me déçoit, dĂ©route, dĂ©goĂ»te votre attitude, grossière envers la photographe et Ă©trangement pleutre Ă  mon encontre.
J’ai conscience d’Ăªtre un brin surannĂ© voire moralo-chiant – las, je m’en balèc. De fait, lorsque l’on sollicite la collaboration d’autrui, mĂªme sans contrepartie pĂ©cuniaire ou surtout sans contrepartie, il me semble que, a minima, un tout p’tit peu de correction et d’honnĂªtetĂ© devrait rĂ©gir les relations entre les interlocuteurs. Votre couardise en a dĂ©cidĂ© autrement. Nos Ă©changes prĂ©alables, courtois et professionnels, me laissent supputer que vous pouvez Ăªtre une personne fiable, un interlocuteur sĂ©rieux, un professionnel respectable – et non ad vitam æternam ce faquin que vous vous abaissez Ă  Ăªtre parfois. Toutefois, ce dernier Ă©pisode prouve aussi, au mieux, votre mĂ©pris des collaborateurs, quantitĂ©s nĂ©gligeables, au pis et sans exclusivitĂ©, votre lĂ¢chetĂ©.
Au moment oĂ¹ je dois informer la photographe que son travail, pourtant sollicitĂ© et intĂ©grĂ© dans la mise en page a, visiblement, Ă©tĂ© considĂ©rĂ© in fine comme merdique, permettez que je dĂ©plore ici votre attitude avec une colère froide et déçue, et ce, publiquement. Ben quoi ? C’est logique pour un goujat qui n’ose pas assumer ses dĂ©cisions et laisse ses aides-de-camp ponctuels dans un malaise frisottant le dĂ©sarroi.
Je reste relativement Ă  votre disposition si vous souhaitez m’expliquer face Ă  face les raisons de votre mĂ©saction et ce, tranquillement, soit, mais certes pas cordialement comme c’est plutĂ´t la coutume ici.

Vu du train qui passe

Le concert qui va faire fondre Paris


Trente-neuf concerts après la rĂ©inauguration de l’orgue, la Grosse BĂªte s’apprĂªte Ă  pĂ©tiller sous les vingt doigts de ValĂ©rie Capliez, genre trois mĂ©dailles d’or de CNR et un p’tit prix de perfectionnement pour ceriser le gĂ¢teau. La dame s’apprĂªte Ă  nous jeter en pĂ¢ture un succulent menu, prĂ©parĂ© spĂ©cialement pour les curieux prĂ©sents ce soir. Musique allemande de haute voltige (Bach, Böhm, Buxtehude) et musique française (Corrette, BoĂ«llmann, LefĂ©bure-WĂ©ly) mĂ©lodique en diable.
Église un brin chauffĂ©e, entrĂ©e libre, Ă©cran gĂ©ant, programme papier offert aux cinquante premiers spectateurs : pour le moment, on ne change pas une Ă©quipe qui, du mieux qu’elle peut, tĂ¢che d’inviter les passionnĂ©s, les curieux et les autres Ă  passer 1 h 10 de musique variĂ©e et belle juste Ă  cĂ´tĂ© de la place de Clichy. Ça ne rĂ©duira pas la souffrance de ceux qui dorment dehors ni ne ressuscitera les suicidĂ©s, mais ça sèmera quelques jolis moments dans nos petites ou grandes vies ; et je crois que c’est dĂ©jĂ  pas si mal, comme projet Ă  partager. D’oĂ¹ le programme d’ores et dĂ©jĂ  dispo ci-d’sous !

Ne comptez pas sur moi pour vous montrer la voix


InvitĂ© Ă  sĂ©vir comme chantre Ă  un convoi, je suis finalement promu organiste, faute de concurrent au poste.  Sous le regard du sosie Photomaton de François-Xavier Demaison, j’y Ă©tais accompagnateur au quatrième degrĂ©, remplaçant (1) le substitut (2) envoyĂ© par l’adjoint habituel (3) du prestigieux titulaire (4).


Ben, mĂªme si j’ai regrettĂ© de n’avoir point pris quelque appareil photo un peu digne, c’Ă©tait une chouette surprise, comme aurait dit l’Ă©crivain Audrey Raveglia, peut-Ăªtre la seule femme de moins de cent ans Ă  utiliser encore l’Ă©pithète ornithologique. (Et je prĂ©cise que le pĂ©rimètre de ma mission fut rééquilibrĂ© avant mĂªme que je commençasse Ă  chanter. MĂ©disants.)

Ouh, ça va swinguer !

Elle est mimi tout plein, mĂªme quand elle ne met pas de chapeau : la grande organiste ValĂ©rie Capliez propose un programme riche, vivant, brillant et Ă©moustillant. Hey, guys and girls, what else?

Gérard Morel, « Affûtiaux cafouilleux », Café de la danse, 5 février 2018

L’affiche est allĂ©chante, car elle rassemble deux artistes, produits par Vocal 26 (l’ex-producteur de Romain Didier et le toujours producteur de Michèle Bernard), dont nous sommes client enthousiaste dès que l’occasion s’en prĂ©sente. Pour preuve, nous rĂ©servĂ¢mes notre place de fĂ©vrier dès le 28 octobre 2017. Foufou, donc.
En première partie sĂ©vit Luc Charreyron, grand maĂ®tre de la pifologie, autrement dit la science du pifomètre. L’expert en confĂ©rences pas si absurdes, aux accents sporadiquement françois-rolliniens et souvent poĂ©tiques, propose un florilège de son spectacle en « Surchauffe ». Le best of est constituĂ© de trois extraits ouvertement scotchĂ©s ensemble pour l’occasion. Le texte part sur des bases comiques proposant une physique, quantique (avec un « qu ») ou non, du Père NoĂ«l, façon Alexandre Astier dressant un « bilan mitigé » Ă  coups de PowerPoint ce soir partiellement interactifs. Puis il s’enrichit par la crĂ©ation du personnage de savant expulsĂ© mais pas dupe, et s’achève sur une note poĂ©tique (et quantique) autour d’une petite fille que l’on aide Ă  vĂ©locipĂ©der seule, dans la veine onirico-logique d’un Gauthier Fourcade. Hurluberlu avenant, Luc Charreyron impose très vite son personnage, y compris devant une salle venue entendre de la chanson. Sans doute cette rhapsodie de moments choisis semble-t-elle ajourĂ©e ou rapiĂ©cĂ©e çà ou lĂ , par souci de ravauder des bribes qui ne matchent pas toujours au poil de fesse. L’exercice, ingrat, l’exige ; mais la singularitĂ© de l’artiste sĂ©duit une salle largement novice en charreyronades, et laisse prĂ©sager d’heureuses dĂ©couvertes, tant quant(ique) au spectacle intĂ©grale que pour la seconde et grande partie.

Photo : Bertrand Ferrier

Car les gens, surtout des vieux (on aperçoit mĂªme une chanteuse Ă  rouge crinière, mais quel Ă¢ge ça lui fait donc ?), se sont dĂ©placĂ©s en masse pour applaudir GĂ©rard Morel, un chanteur qui renouvelle son rĂ©pertoire en presque intĂ©gralitĂ© Ă  chaque nouveau spectacle – ce coup-ci, surnageront quelques rares antiquitĂ©s plĂ©biscitĂ©es par le public, comme le très annesylvestrique « Claire et ClĂ©ment » ou le navire amiral du capitaine Morel, « Les goĂ»ts d’Olga ». LĂ  encore, la peinture semble un peu fraĂ®che : « On rode notre spectacle Ă  Paris avant de le tourner en province », affirme l’artiste, mĂªme si le spectacle a dĂ©jĂ  tournĂ© en province fin 2017. De fait, on note le travail effectué : travail de mĂ©moire car GĂ©rard Morel Ă©crit de longs textes souvent parophoniques et peu narratifs, sans doute peu aisĂ©s Ă  retenir et pourtant bien embouchĂ©s dans l’ensemble ; travail de problĂ©matisation car un fil rouge (« l’amour, hĂ©tĂ©ro ou lesbien, le seul engagement qui vaille une chanson »), qui rappelle le Ricet Barrier du double live quĂ©bĂ©cois Tel quel chantant « le couple », chapeaute d’autres sujets tout aussi essentiels et tout aussi consubstantiels au zozo, venant se faufiler sans qu’ils ne tournent dos, au premier chef la gastronomie ; travail d’originalitĂ©, puisque, cette fois, GĂ©rard Morel s’entoure de quatre mains qui l’accompagnent, en l’espèce Françoise Chaffois Ă  l’accordĂ©on et StĂ©phane MĂ©jean aux saxophones, au « vase » percussif, Ă  la flĂ»te typique, aux castagnettes et Ă  la cornemuse ardĂ©choise. Devant tant de labeur, accompagnĂ© d’un dĂ©cor de cabaret et de nouvelles chansons qualitatives, comment expliquer que nous ne nous laissions prendre que difficilement au jeu de cet Achille Talon musicien ?

Stéphane Méjean, Françoise Chaffois et Gérard Morel. Photo : Bertrand Ferrier.

La première raison est Ă©vidente : la sonorisation est une honte. Le micro du chanteur fait cracher certaines consonnes assourdissantes tout au long du rĂ©cital, et ce n’est pas la faute de la salle (nous y avions apprĂ©ciĂ© des chanteurs deux jours plus tĂ´t, avec des voix supĂ©rieurement retransmises) ; et la guitare de GĂ©rard Morel ne sera jamais amplifiĂ©e, mais les techniciens placĂ©s Ă  la rĂ©gie feront bien chier les rangs avoisinants en devisant Ă  très haute voix – de leur incompĂ©tence, suppute-t-on. Devant la plĂ©thore d’excellents rĂ©gisseurs sons, on dĂ©plore bien sĂ»r l’inefficacitĂ©, la mauvaise oreille et la grossièretĂ© de l’équipe du soir.
La seconde raison est pour partie subjective : sans que l’on le souhaite, au contraire, quasi tous les choix esthĂ©tiques relevant de StĂ©phane MĂ©jean, compositeur et arrangeur bien implantĂ© localement et qui, sur scène, inspire la sympathie, nous hĂ©rissent. Pas tant le cĂ´tĂ© « on est fiers du terroir d’oĂ¹ c’est qu’on vient » (mĂªme quand on n’aime pas souvent les imbĂ©ciles heureux qui sont logĂ©s quelque part, cette veine souriante est un classique du genre : Wally, dans un genre pas très Ă©loignĂ© mais un physique dĂ©sormais si, le revendique aussi – soulignant la stupiditĂ© de ces conventions qui trouvent le nationalisme rĂ©pugnant, par opposition au rĂ©gionalisme, tellement trognon). PlutĂ´t le cĂ´tĂ© kitsch de l’habillage gĂ©nĂ©ral, matĂ©rialisĂ© par les costumes (mĂªme pas c’est une blague), dont la stĂ©rilitĂ© artistique est patente. Et aussi l’usage clichĂ© de cet accordĂ©on que l’on abhorre dès lors qu’il se cantonne Ă  accompagner plus ou moins façon guinguette – oui, mĂªme quand il est, comme ce soir, bien manipulĂ©. Et aussi le recours Ă  des genres musicaux sciemment et systĂ©matiquement hors de nos goĂ»ts, entre java des familles et faux latino, et avec citations coupant les chansons, trop Ă©videntes et stĂ©rĂ©otypĂ©es pour Ăªtre mieux que fat. Et aussi, enfin, la copie du personnage « cucul » de Nathalie Miravette, attribuĂ© Ă  Françoise Chaffois qui le maĂ®trise beaucoup moins bien : pourquoi diable ?

Photo : Bertrand Ferrier

Ces incompatibilitĂ©s artistiques, personnelles mais pas que, nous feraient presque oublier, sottement, le souci de mise en espace, qui pourrait certes Ăªtre approfondi mais n’est pas si souvent aussi poussĂ© dans les spectacles de chansons. Elles nous feraient presque oublier aussi une fin de spectacle en crescendo, très rĂ©ussie. Et une palanquĂ©e de textes Ă  la dĂ©gaine parfois similaire, mais toujours fouillĂ©s avec gourmandise (et avec, un peu pesant Ă  la longue, un dictionnaire de rimes). Et elles nous feraient presque oublier, comble de leur malsĂ©ance, GĂ©rard Morel, un personnage de la chanson française truculente, variĂ©e, qui en a dans l’genou – un zozo que l’on se rĂ©jouirait de rĂ©entendre Ă  Paris seul avec sa guitare qui l’accompagne.
Comme l’aurait proposé Ricet Barrier : tel quel.

Mots d’Est

Les organistes passent. Les graffiti d’intrus restent. Pairs musiciens, osons, parfois, Ă  ce titre, la modestie. Sans nous faire marcher sur les ripatons, mais bon.

« Clair de lune », 3 février 2018, Café de la danse


En remerciement de ma minipremière partie du 12 dĂ©cembre, Jann Halexander m’a offert une place pour un concert-spectacle titulĂ© « Clair de Lune », prĂ©sentĂ© comme une « ode Ă  la beautĂ© nous transportant au plus profond de nous-mĂªme », diable, et adressant la diaspora bĂ©nino-gabonaise sans exclusivitĂ©. Il s’agit d’un projet unique rĂ©unissant danse africaine, chanteur bĂ©ninois et chanteuse gabonaise. C’est un plaisir de pouvoir se faufiler dans le public de prestations auxquelles on n’aurait pensĂ© assister. C’est mĂªme un honneur, ce samedi-lĂ  car, Ă  mon arrivĂ©e (en retard, certes, alors que Jann devait ouvrir la soirĂ©e, mais missa dura, sed labor est), le CafĂ© de la danse est plus que plein, en grande partie par ceux que cette ordure de Manu la Tremblotte appelle « les blancoss », et la tension commence Ă  monter Ă  l’extĂ©rieur tant les retardataires souhaitent entrer.
(Oui, je sais, j’aurais dû revendre très cher ma place et expliquer que j’avais fait un malaise dans le métro, mais bon, j’étais curieux et les banquiers sont sûrement patients. Sûrement.)

Alphonse

Quand je dĂ©baroule, la troupe de danseuses coachĂ©e par le chorĂ©graphe Alphonse Tierou – qui se prĂ©sente comme « la rĂ©fĂ©rence mondiale de l’enseignement de la danse africaine », mazette –, entame sa quĂªte symbolique du nom de l’enfant. Aux rythmes, toujours impressionnants, de deux percussionnistes-vocalistes, la dizaine de femmes plus ou moins jeunes, dont peu d’Africaines, euphĂ©misme, vont Ă©voluer pendant quarante minutes, avec un engagement sincère et une technique plus ou moins prĂ©cise. On apprĂ©cie l’énergie, l’inventivitĂ© des mouvements du haut du buste (on a mal au dos pour les plus motivĂ©es d’entre elles), le respect des mutations chorĂ©graphiques, mais on se demande si les trente-cinq minutes, au bas mot, de cette prestation de type « spectacle de fin d’annĂ©e » n’auraient pas gagnĂ© Ă  Ăªtre resserrĂ©es pour parfaire la synchronisation et l’assurance des tableaux.

Serge Ananou et son kilt béninois. Photo : Bertrand Ferrier.

Serge

Après cette ouverture amatrice et l’entracte nĂ©cessaire Ă  l’installation du plateau, Serge Ananou prend le lead. Comme il l’avoue d’emblĂ©e, ce BĂ©ninois vit « entre la ville et le village ». Il trouve que les tissus, spĂ©cialitĂ© et fiertĂ© nationales, sont moches, Ă  la diffĂ©rence de la casquette dont il est insĂ©parable ; aussi ne porte-t-il un textile du BĂ©nin qu’en pagne (donc pas en ville, Ă´ humour), pour se souvenir, selon les mots de son père, « d’oĂ¹ il vient ». Sa musique porte trace de cette tension entre ville et village. Si elle reste africaine, notablement lors des deux dernières chansons, elle a intĂ©grĂ© avec brio les apports du funk, incluant unissons efficaces, rythmique prĂ©pondĂ©rante et breaks (tant rythmiques qu’harmoniques) virtuoses – on aurait pourtant applaudi, dans cette perspective « de ville », une guitare rythmique capable de s’adapter Ă  ce style.

Les musiciens de Serge Ananou s’Ă©clatent (sauf l’excellent batteur, qui a dĂ©structurĂ© son matos Ă  la fin, mais c’est bon signe). Photo : Bertrand Ferrier.

Le dĂ©but du set martèle trois titres dont on regrette la fin bĂ¢clĂ©e et le recours insistant, apparemment très africain, au solo de saxo qui, s’il est exĂ©cutĂ© avec mĂ©tier et enthousiasme par le quasi frère capillaire de Sylvestre Perrusson, ne porte pas au plus haut les couleurs de cette musique. Curieusement, la prestation finit plutĂ´t doucement, comme si l’artiste signifiait : j’ai prouvĂ© que je pouvais te faire groover, gars de la ville, mais je n’ai pas oubliĂ© non plus que je viens de la campagne. Partant, malgrĂ© des leçons consensuelles assĂ©nĂ©es avec une mĂ¢le distance (« si tu veux taper sur quelque chose, achète un djembĂ© et Ă©pargne ta femme »), l’ensemble donne envie de connaĂ®tre davantage le travail de ce guitariste-chanteur.

Tita Nzebi. Photo : Bertrand Ferrier.

Tita

On retrouve le BĂ©ninois comme guitariste aux cĂ´tĂ©s de Tita Nzebi, figure de la musique gabonaise Ă  Paris mais pas que (elle proposera un inĂ©dit créé Ă  Calcutta). La formation qui accompagne la vedette du jour, avec plus d’une heure de concert, est quasi identique Ă  la section prĂ©cĂ©dente : guitare, choristes, saxophone, basse-contrebasse, batterie. NĂ©anmoins, la musique, elle, est beaucoup moins « de la ville ». Un signe qui ne trompe pas : la chanteuse ne traduit pas ses chansons pour la partie, importante, du public seulement francophone – un seul hymne sera pour partie en français, puisqu’il s’agit de dĂ©noncer aux Hexagonaux ignorants la mascarade dĂ©mocratique gabonaise. Dès lors, tandis qu’une partie du public dĂ©clare forfait et qu’une autre partie s’enthousiasme, l’ignorant que je suis se rattache moins aux semi-mantras en dialogue soliste-chÅ“ur qu’aux sens des rythmes, merveilleusement exprimĂ©s par le batteur-percussionniste voire par son Ă©lève-remplaçant pourtant affublĂ© d’un ridicule T-shirt des Red Hot, mais aussi suivis avec aisance par le public africain (battement des mains sur le cinq temps dĂ©jĂ  utilisĂ© par Serge Ananou : noire, noire, noire, deux croches, soupir).

Se mĂªlant au public, les danseuses de la première partie se sont hissĂ©es Ă  la tribune pour danser sur les airs gabonais – en toute discrĂ©tion, cette fois.

Cette fois, on ne cherche pas Ă  sĂ©duire les Ă©trangers comme moi, mais Ă  propulser, en France, une musique engagĂ©e, dont les enjeux chantĂ©s Ă©chapperont aux autochtones sans pour autant les empĂªcher de jouir de cette fĂªte du contretemps et de l’itĂ©ratif. Le musicien qui mĂ©dit parfois en nous s’étonnera peut-Ăªtre, notamment au dĂ©but, de la tendance de Tita Ă  chanter trop grave ce qui contraint son Ă©mission donc sa prĂ©sence vocale ; mais, petit Ă  petit, l’artiste monte en pulsations et se libère des contraintes de la ligne « thĂ©orique » pour donner libre cours Ă  sa sensibilitĂ© de soliste et sa joie dâ€™Ăªtre sur scène… invitant les danseuses Ă  revenir autour d’elle, et le public Ă  la retrouver on stage ou backstage « pour ceux qui ne se couchent pas trop tĂ´t ».

Tita Nzebi, des gens, une abeille avec des micros Ă  la place des antennes et Jann Halexander. Photo : Bertrand Ferrier.

En conclusion

Une belle soirée, avec trois épisodes très différents, et un souci patent de donner zizir à tous : aux copines et aux parents venus voir les danseuses ; aux blancoss curieux d’une réunion allègre et originale (pour partie inclus dans la première catégorie) ; aux Béninois et aux Gabonais, tous venus en nombre faire un triomphe à cette production Bibaka. Merci, Jann, et bravo à Purple Shadow Agency pour la réussite de la date !