
Le pitch (Intro 1)
Enfin une critique difficile à rédiger, pour la deuxième partie de notre série sur les transcriptions, rouverte autour du disque de Cyprien Katsaris après quelques épisodes au piano (Yves Henry) et à l’orgue (Vincent Genvrin) !
La problématisation (Intro 2)
Critique difficile d’abord parce que le projet est passionnant (Bach au piano, transcrit de l’orgue de surcroît, et augmenté d’un César Franck laissant résonner autrement l’art de l’olibrius) ; donc les attentes sont hautes. Difficile ensuite parce que nous sommes invité, ce soir-là , et qu’il est toujours délicat de garder son franc-parler dans ces joyeuses conditions (poli, on pourrait s’enthousiasmer a priori pour remercier, ou du moins ne rien critiquer par respect pour l’artiste et reconnaissance envers la production). Difficile enfin parce que… ben parce que, tautologie, il n’est tout simplement pas simple de rendre raison, à leur aune, et des qualités (vu le programme ou très virtuose, ou très délicat, feat. trois chorals redoutablement transcrits par Ferrucio Busoni, un grand triptyque de Franck et le BWV 543 remixé par Franz Liszt en sus du tube « Bist du bei mir » dans la version inédite d’Éliane Richepin, on se doute que Corinne Kloska a des doigts à revendre), et des difficultés, patentes, rencontrées par l’artiste ce 13 février.
Le plan (Intro 3)
Cela Ă©tant posĂ©, tant mieux. Ben oui, c’est un p’tit peu plus stimulant Ă rĂ©diger, une critique difficile. Et puis, avec quelques heures de vol, on apprend Ă dĂ©velopper des stratĂ©gies pour pallier cette complexitĂ© – trois stratĂ©gies, forcĂ©ment ; en Lettres, quand on Ă©tait jeune, c’était la norme, alors bon, restons jeunes afin d’essayer, posĂ©ment, d’écrire du rĂ©cital ce qui nous semble juste sinon bon.
Le développement en trois mouvements
Première option : nous pourrions, simplement, aborder le concert par une feinte objectivité. Dès lors, nous admettrions avec un désarroi certain que nous avons entendu beaucoup de pains et que nous avons vu, à plusieurs reprises, l’artiste perdue car sa main gauche sonnait faux et refusait de se rattraper. Cependant, cette objectivité reste relative : devant la quantité de notes exigée, les différences de types de musique présentés, les prises de risque et la spécificité du live par opposition au disque studio qu’il accompagne, doit-on préférer un jeu lisse et sans accrochage à un jeu engagé avec son lot de scories, il est vrai plus dangereusement en évidence dans la musique de Bach que dans une sonate de Pierre Boulez ou une mazurka de Jambon Frèz ?
Deuxième option : nous pourrions avouer notre dĂ©ception devant le choix de l’artiste d’abuser de la pĂ©dale de sustain, soit pour crĂ©er une rĂ©sonnance d’église assez caricaturale, soit pour essayer, en vain, d’estomper les errements citĂ©s supra. Cependant, ce constat, quasi objectif lui aussi, tendrait Ă gommer la particularitĂ© et de la salle, Ă l’acoustique sèche, et du BlĂ¼thner de l’institut Goethe, dont la sonoritĂ© parfois dure et inĂ©gale exige des trĂ©sors de finesse, de la part des artistes, afin d’assurer la continuitĂ© des lignes mĂ©lodiques et de donner Ă goĂ»ter les beautĂ©s harmoniques. Gageons que ce flou, au rendu pas toujours artistique, naĂ®t d’une volontĂ© vaine quoique gĂ©nĂ©reuse – celle de recrĂ©er une rĂ©sonance dans une salle de concert qui n’en a guère. Cela n’ôte pas toute notre dĂ©ception, mais contraste avec les extraits du disque que nous avions pu entendre en avant-première, extraits oĂ¹ la clartĂ© et la prĂ©cision digitale nous avaient davantage sĂ©duit que ce soir.
Troisième option : nous pourrions regretter, surtout au vu d’un programme aussi variĂ©, ce que nous avons perçu comme une Ă©trange tendance Ă la monochromie, privilĂ©giant l’usage du mezzo forte voire du forte lors des accords en octave, au dĂ©triment d’une palette de nuances plus large. Cependant, cette voie critique, peut-Ăªtre liĂ©e Ă la spĂ©cificitĂ© de l’instrument, conduirait Ă gommer la capacitĂ© de l’artiste Ă jouer de façon très pĂ©dagogique, sans que le terme ait, pour une fois, une connotation pĂ©jorative : sur une mĂªme intonation, portĂ©e par des poignets d’une grande souplesse permettant un toucher et des legato diversifiĂ©s, Corinne Kloska parvient Ă faire entendre chaque voix et Ă crĂ©er des Ă©chos entre ces lignes plus subtilement que si elle s’astreignait Ă un contraste scolaire, façon coup de Stabylo, la voix entrante en forte et les voix prĂ©cĂ©dentes en pianissimo. Ă€ ce titre, l’entrĂ©e de la fugue du « PrĂ©lude, choral et fugue » de CĂ©sar Franck (que seul le titre relie au projet autour des transcriptions de Bach, mais le titre du disque est « Sous le signe de Bach »), est un modèle du genre ; et les brèves Å“uvres de Szymanowsky et Scriabine concluant, en bis, le concert, montrent que cette clartĂ© polyphonique n’est pas contradictoire avec une Ă©nergie de très bel aloi.

La conclusion
 Alors, plutôt que de s’attarder maintenant sur l’énormité incluse dans l’intéressante note de programme (« au dix-neuvième siècle, presque tous les foyers possédaient un piano, voire deux » : mazette, paysans, prolos et pauvres ne font donc pas partie de la société ou avaient des pianos cachés dans taudis ou masures ?), suspendons un temps notre estimation mais pas notre estime.
Certes, le concert a privilégié l’ambition à la sécurité, quitte à décontenancer parfois la pianiste et l’auditeur.
Certes, les incertitudes de doigts et la perplexitĂ© de la pianiste devant les frottements ont pu Ăªtre dĂ©rangeants tant, par compassion, le spectateur avait le rĂ©flexe de s’inquiĂ©ter par anticipation.
Certes, Ă plusieurs reprises, on a admirĂ© le professionnalisme de la dame pour deux motifs : d’une part, ce qu’elle sait faire de ses quatre ou cinq mains est inaccessible au bĂ©otien qui l’applaudit ; d’autre part, elle a su rester constante et sĂ©rieuse Ă tout moment, alors qu’un Ăªtre humain normalement constituĂ© aurait parfois claquĂ© le clavier en s’avouant vaincu.
En somme, les scories, propres au direct, humanisent l’exceptionnel et n’effacent pas la cohĂ©rence ni l’intĂ©rĂªt du projet ; elles ne gomment pas l’audace de cette heure un quart de musique Ă dĂ©couvert ; et elles ne voilent pas irrĂ©mĂ©diablement la musicalitĂ© indispensable pour faire miroiter Bach Ă l’aune de ses adaptateurs, quand tant de snobs droguĂ©s Ă la musicologie historiquement informĂ©e excluent le zozo du champ d’action des pianistes – le fait qu’il s’agisse, ici, de transcriptions, apaisera le vert courroux de ces idiots.
L’ouverture
Comme on a un peu d’chance (pas souvent, souvent, mais parfois, parfois, comme un notaire, faut l’avouer – mĂªme en relisant cette facĂ©tie, j’ai pas compris du premier coup et pourtant, a posteriori, c’est presque clerc, ha-ha), on aura le plaisir, prochainement, d’écouter le disque Ă l’origine de ce concert, publiĂ© chez Soupir Ă©ditions, et d’examiner de la sorte une autre version, par une mĂªme artiste, d’un mĂªme projet. Peut-Ăªtre commencera-t-on en chougnant que c’est une critique difficile Ă rĂ©diger vu que l’on a dĂ©jĂ parlĂ© du sujet, façon captatio benevolentiae quĂªtant l’empathie sous forme de piètre running gag. Ou alors, avec le ton mielleux d’un prĂ©sentateur de radio publique, nous citerons Jacques Roubaud en minaudant : « C’est un autre roman encore, peut-Ăªtre le mĂªme » puis en sourçant la citation, par honnĂªtetĂ© et fatuitĂ© (Quelque chose noir, III, « Roman, II », Gallimard [1986], rééd. « PoĂ©sie / Gallimard », 2001, p. 53) Qui sait ?
En attendant, dire que la curiositĂ© d’entendre la version studio nous titille sera, on l’aura pressenti, manière de litote.















