
Il faut toujours se mĂ©fier des adieux, leurs « jamais » vibrent souvent d’un « peut-Ăªtre » comme le stipule parfois JoaquĂn Sabina en introduction de « Nos sobrĂ¡n los motivos ». Un exemple ? Après un « dernier concert parisien », suivi de quelques autres, Jann Halexander revient Ă Paris pour prĂ©parer, dans l’intimitĂ© d’un concert privĂ©, un nouveau projet autour de la figure de Pauline Julien.
Rappelons-le, Jann Halexander est un mulĂ¢tre. De peau, d’art, de cÅ“ur. C’est donc par « Le mulĂ¢tre » qu’il aborde son tour de chant oĂ¹, aux couplets et refrains qu’interprĂ©ta « la Pauline », rĂ©pondent ses propres fredonneries. Ce mĂ©lange construit la problĂ©matique et donne sa perspective Ă la performance. Et la question est : qui, ici, est l’Ă©tranger ? Le Franco-gabonais qui vĂ©cut Ă Ottawa et chante une QuĂ©bĂ©coise, ou les pièces chantĂ©es jadis par Mme Julien, pĂ©pites crĂ©pitantes plongĂ©es dans la pĂ¢te musicale du « local de l’Ă©tape », Mr Jann Halexander ? Ainsi, entre « MulĂ¢tre » et « Étranger », le rĂ©cital pose-t-il d’emblĂ©e la question de l’étrangetĂ©, de son ontologie (l’étranger est-il Ă©tranger par sa nature, sa position ou son regard ?), de sa friabilitĂ© (est-on Ă©tranger Ă vie ou sait-on se dĂ©sĂ©trangĂ©iser, fĂ»t-ce malgrĂ© soi ?), de sa dĂ©sirabilitĂ© (l’étranger n’est pas que celui dont on a peur, c’est aussi celui qui nous grandit quand on l’accueille ou qui nous paraĂ®t formidable car diffĂ©rent, etc.) et de son indissolubilitĂ© (c’est quoi, le contraire d’un Ă©tranger ? un autochtone, vraiment ?). Le choix d’interprĂ©ter une interprète – Pauline Julien a beaucoup chantĂ© les chansons des autres – est, lui aussi, une Ă©trangeté : Jann Halexander ne chante pas un auteur-compositeur ; il restitue, partiellement, sans quĂªte d’exhaustivitĂ© ou de pĂ©dagogie (ouf), sans ton mielleux rentabilisant la gloire passĂ©e de l’ex-vedette quĂ©bĂ©coise, un univers protĂ©iforme oĂ¹, aux paroles de Pauline Julien, se substituent souvent les paroles d’autres artistes, toutes posĂ©es sans façon sur le pupitre du piano, Ă la façon d’un prompteur acoustique cher Ă Jann Halexander. Or, ces artistes Ă©trangers au duo Jann Julien nous sĂ©duisent aussi, nous dĂ©sĂ©quilibrant avec bonheur et nous renvoyant Ă nos propres errances, comme quand nous hĂ©sitons entre dĂ©mĂ©nager, quitte Ă devenir un Ă©tranger, ou rester lĂ , quitte Ă s’y sentir parfois si Ă©tranger (Ducharme/Charlebois).
Dans ces conditions, le doute joyeux de la musique partagĂ©e se distille dans l’esprit des spectateurs. Ce rĂ©cital fond dans une mĂªme bouche les mots chantĂ©s par Pauline Julien et ceux fomentĂ©s par Jann Halexander, mais il questionne de la sorte notre impression d’Ăªtre ou de voir des English men in New York. D’ailleurs, comment former une communautĂ© avec nos semblables, ces gens aussi rĂ©pugnants que nous, mĂªme si tous nos p’tits secrets n’ont « aucune importance, quoi qu’on en pense » ? Comment accepter de passer ensemble Ă table (ou d’aller ensemble au concert) quand on risque d’avoir un migrant dans son assiette (ou d’en croiser en sortant du rĂ©cital), ainsi que dĂ©nonce dans une autre pièce le chanteur ? Les rĂ©ponses se dĂ©robent, malgrĂ© l’engagement d’hymnes seventies. Ainsi, doit-on encore rĂªver, sur une musique de Jacques Perron, d’un monde oĂ¹ il n’y aurait plus d’étranger ? Faut-il se rĂ©jouir que « les gens de couleur » soient des gens dĂ©nuĂ©s d’extraordinaire – nous serions donc tous Ă©trangers les uns aux autres et semblablement mĂ©diocres ?
La tension est assumĂ©e et parcourt le choix effectué dans les vastes rĂ©pertoires de Pauline Julien et de son interprète, que l’on sent Ă l’aise, seul au piano, dans sa set-list bien pensĂ©e. Pas Ă©tonnant que l’artiste renonce Ă expliciter son amour du public en omettant son traditionnel bis en forme de dĂ©claration d’amour – verbaliser l’effusion, ici, serait peut-Ăªtre dissonant. Car, oui, amateur de sirop parfum barbe Ă papa, abandonne ici tout espoir : ici, on chantera l’amour universel, pourquoi pas, mais en revendiquant une Ă©trangetĂ© choisie, en l’espèce celle de l’indĂ©pendance nationaliste que « Le temps des vivants » de Gilbert Langevin exige contre « la prudence des troupeaux ». De mĂªme, le penchant Ă©tonnĂ© d’une Â«Â Ă¢me Ă la tendresse » est admissible mais il s’accompagne de la crainte de n’avoir plus rien Ă se dire, hormis la drĂ´le de colère façon Anne Sylvestre, tonnant contre la connerie mĂ©diatique (« Dis-moi Pauline ») des journaleux prompts Ă se laisser fasciner par l’Ă©tranger qu’est ben fun vec ses hivers pis son accent exotique (pourtant pas la spĂ©cialitĂ© de Pauline Julien…), au dĂ©triment des locaux qui sont, pourtant, pas tous si pires quoi qu’ils viennent d’Alsace ou du quinzième, les tarĂ©s.

En somme, « À nos tendresses », judicieusement ramassĂ©, est une invitation Ă , encore une fois, faire des vagues en s’Ă©mouvant devant des chansons que le temps patine ou happe dans sa danse lĂ©gèrement vertigineuse. De la sorte, avec Gilles Vigneault, mĂªme si chacun se lève avec son Ă©toile, nous veillerons Ă ne pas trop nous Ă©loigner les uns des autres, tout en nous Ă©loignant un peu quand mĂªme. Oui, nous « essayerons d’apprendre Ă revenir mais pas trop tard » ; cependant, il est juste et bon, parfois inspirant, de rester ce que Mama BĂ©a Tekielski prĂ©sente comme « d’Ă©tranges frères Ă©trangers » dans le sublime « Visages ». Ce 31 janvier, pour peaufiner son spectacle dont la première est prĂ©vue le 9 mars Ă l’Atelier du Verbe, l’artiste avait rĂ©uni des Ă©trangers qui entendaient de concert la voix de Pauline Halexander avant de retourner à « leur solitude encore » (Langevin / Cousineau). Ce n’était plus que du Julien, c’était plutĂ´t du Halexander, et, vingt ans après un suicide dĂ©sespĂ©rĂ©, ce prolongement est, Ă©trangement, joyeux.






















