
Il se trouvera sans doute des ironistes pour juger que Tristan Pfaff « sombre dans la facilité » en dégainant l’injouable « Carmenfantasie nach Bizet’s Oper » de Josef Weiss… sous prétexte que le voltigeur en a fait sa spéciale, transformant cette paraphrase volontairement inaccessible aux pianistes humains en un kick magique avec lequel il aime mettre KO ses spectateurs au lieu de les endormir, à l’instar de certains de ses confrères, avec un loukoum dégoulinant de miel, type quatrième prélude de Chopin noyé de rubato, de jets de tête en arrière et de grimaces autant tharaudiques que pamartiennes. Au reste, cette familiarité de l’œuvre monstrueuse est à double tranchant : autant ce vieux compagnonnage qui matche à tous les coups peut, pour une part, rassurer l’interprète et lui permettre d’approfondir son exécution à chaque sortie, autant il peut, pour une autre part, s’accompagner de quelques aménagements (par exemple pour rehausser encore l’extrême difficulté) s’ancrant peu à peu dans la partition live alors qu’ils sont incompatibles avec une exécution rigoureuse en studio.
Après la folie virtuose concentrée dans la trentaine de pages à venir, voilà une seconde raison pour laquelle les auditeurs moins ironiques gagneront à se préparer pour l’expérience, entre excitation effrayée d’avant départ du grand huit et effroi excité du moment où l’on assiste au concours de fin d’études d’un copain au conservatoire. Oh, certes, l’incipit à trois temps de cette grande cavalcade s’annonce dans un tempo fort modéré : c’est un andante MAIS un andante appassionato. D’autant que, pour compenser la tranquillité de la battue, Josef Weiss a couvert la partition de triples croches, en glissant parfois 9 pour 8 voire 6 pour 4. Quand on aime, on ne compte pas… pareil ! Pourquoi une telle générosité ? Pour l’instabilité qui donne du groove en accélérant le débit sans hâter la mesure ? C’est envisageable. Surtout parce que, sinon, les doigts du pianiste auraient risqué de s’endormir entre deux volées de notes ? C’est probable. En somme, un piège ? C’est possible. Un complot ? Nous verrons.
Étrangement, le résultat ressortit de la grande musique et non du grand n’importe quoi pour mimines anabolisées.
- Fureur du bariolage,
- fusées éclatant dans l’aigu, et
- thème s’enfonçant peu à peu dans le grave
guident l’écoute dans une sorte de dolby surround pianistique instantané. Au long du premier mouvement,
- modulations,
- chromatismes rugissants,
- bousculades « con moto » et « con passione » d’accords et d’arpèges post-lisztiens
pétaradent, entre tourbillon d’escarbilles et explosions à la chaîne. L’allegro qui suit ressemble fort à l’esprit de l’andante : si le compositeur l’exige « moderato », il ajoute aussi sec « ma con passione ». Un p’tit oxymoron ne fait jamais de mal quand il s’agit de pousser mémé dans les orties – ben c’est peut-être méchant si mémé est gentille, mais il se trouve que, pour résumer ces treize minutes de furie, une IA ayant le sens de la métaphore aurait raison de dire : c’est une œuvre qui vise à pousser mémé dans les orties.
- Les octaves répétées en 12/8,
- le retour du thème dans les graves,
- les breaks et les suspensions précédant le rush,
- les changements de tonalité,
- les mouvements contraires (la main droite se rue vers la gauche, et réciproquement) ainsi que
- le doublement du débit (de 4X3 croches à 8X3 doubles par mesure)
sont autant d’astuces – parmi d’autres – pour pimper le beat. Nouvelle modulation, nouvelle mesure (à 3/8), et voilà que surgit un allegro moderato sans passion, cette fois, qui tanque les deux mimines entre médium et aigu.
- Suspensions,
- concaténation thématique,
- cliquetis des tierces et
- arpèges « capricieux »
préparent le surgissement de la séguedille, à la fois gracieuse et secouée de spasmes dignes d’une crise d’épilepsie musicale. Tandis que Josef Weiss jongle entre virtuosité et reconnaissabilité (et hop) du lead, Tristan Pfaff démontre que, par-delà la complexité technique qui émoustille l’oreille,
- la multiplicité des touchers,
- l’art de la nuance et
- le sens de la phrase
- (articulation,
- respiration,
- jeu avec la régularité donc avec la respiration)
participent d’une prestation en apesanteur qui met la technique au service de la musique. L’habile confrontation entre
- tonicité,
- vivacité et
- rythmicité
- (changements de de débit, incluant des quintuples – oui, quintuples – croches,
- association du ternaire et du binaire,
- agogique suggérée par les indications du compositeur ou intuitionnée – pôpôpô – par l’interprète)
renouvelle sans cesse l’attention. Le piano de Stephen Paulello prend vie sous les doigts du démiurge qui façonne son golem et le métamorphose continuellement. L’instrument est
- grand orchestre ici,
- harmonie là,
- « quasi Flauto und Fagott » voire « quasi guitarri » un peu plus loin, quand il ne se prend pas pour une harpe ou quelque autre avatar.
Un grand caprice, d’abord dans le médium et les aigus, conduit à un allegretto en 3/4 puis à un andantino bondissant, puis à un presto martellato d’abord, « con fuoco » ensuite. Ça piaffe, sous les doigts de Tristan Pfaff – ça, c’est fait. Comme c’est venu spontanément, je laisse, tout en reconnaissant que c’est à la fois indélicat et stupide. Ô paradoxes de l’âme, quand vous nous torturez !
- Puissance,
- urgence et même
- « férocité »
sont requis pour préparer la mise à feu du finale, un allegro giocoso.
- Grondement grave,
- ouverture aux aigus,
- accords répétés et
- fusée de triples croches
envoient sur orbite un moment « molto giocoso a la « burlesqua ». Par la fenêtre de notre vaisseau spatial, nous voyons
- scintiller une comète « brillante » associant 12/16 et 4/8, donc binaire et ternaire,
- déflagrer des accords enragés,
- le ciel changer de couleurs et
- le cosmos partir dans l’extase de l’allegro con fuoco, synthèse modulante qui finit par éclater dans un Mi majeur d’apocalypse.
C’est
- joliment troussé car très habile,
- astucieusement pensé donc jamais uniquement circassien, et
- extraordinairement réalisé partant toujours sapide, l’épice pyrotechnique improbablement relevée s’intégrant en souplesse au plat proposé.
Pourtant, le disque ne s’arrête pas là. Rendez-vous dans une prochaine notule pour du Debussy et du Rossini relu par Grigory Ginzburg !
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