
Parmi les compositeurs suisses du vingtième siècle, le nom de Bernard Reichel fait partie des plus citĂ©s. Avant de nous intĂ©resser Ă son Å“uvre orchestrale, cĂ©lĂ©brons le lundi de PĂ¢ques en furetant dans son Å“uvre pour orgue-et-pas-que (que c’est drĂ´le, au moins). Certes, le disque paraĂ®t plombĂ© par un graphisme associant une typo peu aguichante Ă une illustration de livret entre radiateur, tricot, et peinture niveau première annĂ©e de maternelle. Pas de quoi nous dĂ©courager : c’est dommage, selon nous, mais ce qui compte, c’est que la musique fasse le mĂ©nage et soit bonne (et hop). Par exemple, moi, je suis pas un beau gosse, ben j’aime bien quand les gens font quand mĂªme l’effort d’Ă©couter ma musique voire de la soutenir, en concert ou au disque.
[Non, je sais, c’Ă©tait pas Ă©vident de placer une pub perso alors, tant qu’Ă faire, j’en ai glissĂ© deux. En mĂªme temps, c’est mon site, ça aide, il convient de le reconnaĂ®tre.]
Le disque s’ouvre sur la Sonata da chiesa pour trompette et orgue (7′). Wikipedia, qui sait toujours tout mieux que tout le monde, au moins, nous rappelle que cette appellation a disparu depuis le dix-huitième siècle. En tant que forme, laissons les musicologues dĂ©battre ; en tant que projet de « sonate Ă jouer Ă l’Ă©glise mais pas forcĂ©ment pour le culte au contraire », y a pas de dĂ©bat, c’est un non nĂ©gatif pis c’est tout. Ainsi après deux contre-temps qui nous ont fait zapper la Sonata da chiesa pour orgue et clarinette (qui sera nĂ©anmoins enregistrĂ©e, grĂ¢ce Ă nous d’après nous, et hop, par Organroxx) puis la Sonata da chiesa pour orgue et hautbois de Robert Maximilian Helmschrott, nous aurons ainsi le plaisir d’entendre, pour le festival Komm, Bach!, le 21 juin, Ă 21 h pĂ©taradantes, un florilège de ses Sonatas da chiesa pour orgue et violon, orgue et trompette, et orgue et alto, inch’Allalalalah en prĂ©sence du compositeur.
La sonate d’Ă©glise de Bernard Reichel s’articule en quatre mouvements, comme il sied. Le Maestoso ose la solennitĂ©, avec Ă©noncĂ© du thème Ă la trompette (Jean-François Michel) puis reprise Ă l’orgue seul (AndrĂ© Luy). Un passage plus doux ouvre la voie vers un crescendo rĂ©introduisant le thème liminaire. L’Adagio exploite manière de cornet Ă l’orgue pour fomenter avec le cuivre, l’accompagnement Ă©tant assurĂ© par les fonds. La lisibilitĂ© de l’Å“uvre s’Ă©claire de sautes harmoniques aguichantes. Le vibrionnant Allegro lance le thème Ă l’orgue avant que la trompette ne lui fasse Ă©cho. Le Moderato final pose des enchaĂ®nements harmoniques Ă l’orgue colorĂ©s par la ligne de la trompette. La prise de son d’Olivier Buttex paraĂ®t remarquablement Ă©quilibrĂ©e et permet de goĂ»ter aux charmes simples de cette introduction fort rĂ©ussie.
Première des trois pièces ouvertement protestantes, les Variations sur le psaume 23 (18’30) pour orgue seul proposent une forme plus dĂ©veloppĂ©e, construite autour d’un thème richement harmonisĂ© et de sept dĂ©veloppements. La première variation envoie le cromorne rappeler le thème sur une double guirlande flĂ»tĂ©e qu’une tenue de pĂ©dale consolide chemin faisant. La deuxième prĂ©sente un vif duo bientĂ´t enrichi, qui met en valeur fonds et deux pieds. La troisième projette ponctuellement le thème Ă la pĂ©dale tandis qu’un petit mais tonique plein jeu occupe l’espace sonore, associant Ă la profusion une structure certaine. Le nasillement de l’anche soliste surplombe le trio constituĂ© par la quatrième variation. La cinquième variation, en trio, fonctionne sur un duo d’accompagnement, le thème Ă©tant rĂ©servĂ© Ă l’anche soliste. La sixième variation renoue avec les pleins jeux, le thème revenant derechef au pĂ©dalier dans un premier temps. FlĂ»tes et soubasse prennent en charge la dernière variation, dans une sorte d’ultime mĂ©ditation, entre sobriĂ©tĂ© sereine et trilles nostalgiques (mĂªme si le cromorne se faufile par gourmandise Ă 1’10 – toujours donner l’impression que l’on Ă©coute avec prĂ©cision, principe Ă´ combien prĂ©tentieux s’il en est de ce site), pour conduire vers une rĂ©solution en majeur. En bref, une Å“uvre sĂ©rieuse, sciemment non-spectaculaire quoique exigeante pour l’interprète. Sa spĂ©cificitĂ© harmonique capte l’oreille par-delĂ l’austĂ©ritĂ© et du propos et de la forme choisie, laquelle semble nĂ©anmoins la destiner de façon privilĂ©giĂ©e Ă l’usage des croyants.
Deuxième des trois pièces de musique sacrĂ©e, l’Hymne en trois versets sur le choral « Der du Bist drei in Einigkeit » (6′), en français : o lux beata Trinitas, s’ouvre sur un Moderato maestoso tirant les grands jeux. Le propos est segmentĂ© en petites sections, Ă©noncĂ©es d’abord simplement puis chargĂ©es d’une harmonie abondante. Le Lento suivant, en trio, associe sans fioriture anche, manière de flĂ»te et soubasse. Les pleins jeux rĂ©sonnent pour le Con moto final oĂ¹ le thème rĂ©sonne Ă la pĂ©dale tandis que les deux mains baguenaudent Ă pleins poumons au-dessus. Un postlude gĂ©nĂ©reux n’empĂªche pas le pĂ©dalier de finir d’Ă©noncer ce qu’il a Ă stipuler. La rĂ©fĂ©rence au choral et la relative ariditĂ© d’une harmonie riche autant que dĂ©nuĂ©e de souci de plaire sĂ©duiront certains connaisseurs sans chercher Ă titiller les mĂ©lomanes peu frottĂ©s de chorals luthĂ©riens.
Dernière des pièces ressortissant de la musique sacrĂ©e, le Choral « Le Sauveur va naĂ®tre » (« Gottes Sohn ist kommen », 4′) est l’une des dernières Å“uvres de Bernard Reichel, composĂ©e deux noĂ«ls avant sa mort. Sur un accompagnement sobre, le thème s’Ă©lève du Moderato. Le mouvement Assez large commente cette base en sollicitant une fermetĂ© technique de l’organiste suffisante pour donner Ă entendre avec la prĂ©cision nĂ©cessaire l’Ă©tonnante harmonie reichelienne. Ă€ l’exubĂ©rance et aux frisous-frisous (pardon pour notre idiolecte musicologique), le compositeur oppose une droiture qui, certes, destine davantage ce travail au culte qu’au concert, mais tĂ©moigne d’une intĂ©gritĂ©, d’une dignitĂ© et d’une nĂ©cessitĂ© personnelles qui, mĂªme chez le mĂ©lomane mĂ©crĂ©ant, mĂ©rite de susciter la curiositĂ©.
Le livret nous apprend que la Sonate brève pour alto et orgue (9′) fait Ă©cho aux saintes improvisations auxquelles Bernard s’adonnait avec son fils Daniel. Elle prend appui sur « Gib Fried zu unser Zeit, O Herr » (Donne la paix Ă notre temps, Seigneur) et s’articule en trois mouvements. Le Moderato liminaire
- souffre d’un orgue trop prĂ©sent par rapport Ă l’alto,
- rĂ©vèle malgrĂ© cela un son d’alto fort sĂ©duisant,
- garde de la notion d’improvisation, une structure duale immuable : propos de l’orgue auquel rĂ©pondent les quatre cordes… rythmĂ©s par les chants d’oiseaux que ne perturbe pas cette musique !
L’Allegro non troppo entrelace davantage les deux instruments : l’alto est certes accompagnĂ© par l’orgue, mais une anche Ă©nonçant le choral Ă sa façon se tresse aux frĂ©missements du gros violon. Le Lento final, qui ne paraĂ®t guère plus modĂ©rĂ© que le mouvement prĂ©cĂ©dent, renoue avec le principe du dialogue et de l’Ă©cho. Une fois de plus, l’engagement des interprètes et l’originalitĂ© des harmonies contribuent Ă l’intĂ©rĂªt d’une sonate qui se prĂ©sente plus comme une proposition que comme une quĂªteuse de brava.
Le PrĂ©lude en mi (3′) pour orgue propose l’Ă©noncĂ© du thème en forte puis en mezzo forte – mĂªme propos pour les dĂ©clinaisons qui suivent jusqu’Ă ce qu’un tremblant crĂ©e une brève diversion. Ainsi se dĂ©roule cette piĂ©cette, entre statisme et hiĂ©ratisme, heureusement agrĂ©mentĂ©e par cette harmonisation reichĂ©lienne qui tĂ¢che d’extirper le propos d’une retranscription d’improvisation dispensable au disque.
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Ledit disque – rien Ă voir avec la princesse du pont de l’Alma – se conclut avec une Suite en cinq parties (18′) pour orgue. Le cornet prend le pouvoir dans le premier mouvement. Le deuxième mouvement semble alterner 5/4 et 4/4 bien que le livret Ă©voque un mouvement Ă cinq temps : cette arythmie donne presque du swing – ce qui paraĂ®t ici un gros mot – au propos, souvent traitĂ© sur deux plans, fort et moins fort, avec tremblant Ă l’occasion. L’Aria du troisième mouvement (2′, non 3’27 comme l’indique le livret par contamination du deuxième mouvement – ha-ha, toujours paraĂ®tre attentif au dĂ©tail pour faire genre, autre morale du notuliste) prolonge le thème de façon plus rectiligne. Ă€ son tour, le Moderato qui suit approfondit l’exploitation du mĂªme motif en proposant une exploration rigoureuse en quatuor (aigu – accompagnement – premier plan – pĂ©dale). Nulle fantaisie dans le pressage de la matière thĂ©matique, comme pour lui en extraire sans additif facĂ©tieux sa substantifique moelle musicale. Le cinquième mouvement, le plus consĂ©quent, prĂ©sente un thème solidement accompagnĂ©, qui va se dĂ©cliner diversement au long de la composition, jusqu’Ă la rĂ©exposition fragmentaire de cette sorte de choral Ă la pĂ©dale, lors du tutti final. On apprĂ©ciera ici plus la rigueur que l’originalitĂ© du traitement – lĂ n’Ă©tait certes pas le propos du compositeur.
En conclusion, dans ce disque destinĂ© aux non-fanatiques d’orgue (en tĂ©moigne l’absence de photographie et de composition de l’instrument de Lutry), les pièces nĂ©anmoins pour orgue ici prĂ©sentĂ©es intriguent par leur richesse harmonique, on l’aura compris, mais peinent Ă enthousiasmer tant elles semblent, au disque, ou fonctionnelles ou anecdotiques. Cela renforce notre hĂ¢te d’Ă©couter les pièces orchestrales du compositeur. Nul doute qu’il y sera sans doute dĂ©barrassĂ© de la rĂ©vĂ©rence ou de la rĂ©fĂ©rence religieuse qui semble ensuquer son Ă©criture dans un propos sĂ©dimentĂ©, certainement loin d’Ăªtre Ă la hauteur de son Ă©criture.
Pour écouter le disque en intégralité, cliquer ici.
Pour l’acquĂ©rir (j’avais Ă©crit « lĂ¢cheté », mais c’est moche), cliquer lĂ .















































