Photo : Rozenn Douerin
Une exposition se peut-elle goĂ»ter sans sous-titre appropriĂ© Ă l’inculture du visiteur ? Royaumes oubliĂ©s : de l’empire hittite aux AramĂ©ens, la nouvelle rĂ©alisation du dĂ©partement des AntiquitĂ©s orientales du Louvre – la première depuis douze ans – pose la question en dĂ©veloppant un concept liminaire prĂ©sentĂ© par le Pergamonmuseum de Berlin. L’invitation tisse trois fils rouges très attractifs :
- les vestiges d’une civilisation rivale de la grandeur Ă©gyptienne, celle des Hittites ;
- le topos des explorateurs et dĂ©couvreurs « à l’ancienne », autour de la figure de Max von Oppenheim mais pas seulement ; et
- le travail de restauration « de plus de 20 000 fragments », tantôt recollés, reconstitués, esquissés, etc.
Ainsi, outre la curiositĂ© que lĂ©gitime toute proposition d’un musĂ©e aussi phĂ©nomĂ©nal, deux axes peuvent motiver la visite :
- d’une part, la dĂ©couverte d’un pan de l’Histoire peu connue – parfois mĂªme par ceux qui la connaissent bien ;
- d’autre part, la comprĂ©hension des coulisses du passĂ©, comment on le fabrique, le dĂ©crit en pointillĂ©s, le laisse en suspens tout en avançant des hypothèses parfois controversĂ©es par ceux-lĂ mĂªme qui les ont avancĂ©es.
En gros, si l’on a bien saisi le pitch, au dĂ©but, soit en 1200 avant JĂ©sus Christ, Ă©tait l’empire hittite, concurrent des Égyptiens. Puis il s’est effritĂ©. Des royaumes nĂ©o-hittites – parfois des villes – se sont constituĂ©s. Ces civilisations ont tĂ¢chĂ© de commercer et/ou d’imposer leurs caractĂ©ristiques aux autres. La guerre, le business, la religion – donc, dans ces trois cas, l’artisanat et l’art – sont devenus des instruments de domination et d’identification. Peu Ă peu, en dĂ©plaçant des populations entières, les AramĂ©ens ont rĂ©ussi Ă faire leur trou dans la mosaĂ¯que assyrienne, en gros entre 900 et 700 avant JĂ©sus Christ. Dès lors, dans ce maelström dont les historiens n’ont pas recomposĂ© le rĂ©cit intĂ©gral en dĂ©pit d’efforts faits pour prĂ©server un patrimoine meurtri par les guerres mondiales et syriennes, les objets portent trace des diffĂ©rentes civilisations, de leurs oppositions et de leur mĂ©tissage.
Sphinx inachevé (Syrie du Nord, vers 1300 avant Jésus Christ). Photo : Rozenn Douerin.
L’exposition associe miniatures et mastodontes. De nombreux gardiens minĂ©raux rythment la progression du visiteur. La pièce prĂ©sentĂ©e supra est typique de cette dĂ©ambulation : elle reprĂ©sente un sphinx, crĂ©ature Ă la signification mutante – au dĂ©part reprĂ©sentation du pharaon, ensuite animal fĂ©minin divinisĂ© ; et elle est inachevĂ©e, laissant une large part Ă l’imagination des chercheurs. VoilĂ le premier point d’intĂ©rĂªt, pour l’ignorant : l’Ă©quilibre sensible entre science et fantasmatique, certitude et suppositions souvent hasardeuses. Deuxième point d’intĂ©rĂªt : le mĂ©lange de pièces « documentaires » (coupelle banale « dĂ©banalifiĂ©e » par les siècles et par les godrons qui l’ornemente) et d’art fonctionnel, tel ce vase prĂªtĂ© par le Metropolitan Museum de New York.
Rhyton (Turquie, vers 1300 avant Jésus Christ). Photo : Rozenn Douerin.
Les objets prĂ©sentĂ©s ici mĂªlent ces deux atouts. Ainsi de cette stèle de Bakhtan, qui rend hommage au pouvoir thaumaturge de Ramsès II grĂ¢ce Ă un miracle rĂ©alisĂ© par l’intermĂ©diaire d’une statue envoyĂ©e en pays hittite. Or, en rĂ©alitĂ©, cette stèle viserait Ă rĂ©inventer – disons : inventer – une Histoire des Hittites pour que le peuple se glorifie, mĂªme si l’anecdote n’a jamais Ă©tĂ© attestĂ©e au moment des faits. Ainsi cette fabrique de l’Histoire – partant, de l’identitĂ© par l’Histoire – rĂ©sonne-t-elle, mutatis mutandis, Ă travers les siècles, en interrogeant nos propres pratiques de reconstruction historique. De la sorte, elle constitue un troisième point d’intĂ©rĂªt pour l’ignorant qui se risquerait dans ces lieux.
DisposĂ©es dans un ordre chronologique qu’Ă©clairent des cartes utiles pour se repĂ©rer (un peu, ne nous haussons point trop du col), l’essentiel des pièces ressortit de quatre catĂ©gories :
- les monstres gardant les palais ;
- les expressions religieuses ;
- les vestiges de vie ; et
- les éléments funéraires.
Lion gardien (800 av. Jésus Christ). Photo : Rozenn Douerin.
L’amateur d’ambiguĂ¯tĂ© restera marquĂ© par les pièces indĂ©cidables. Ainsi de cet authentique vistemboir, selon la terminologie du chercheur Vincent Poursan et du connaisseur Achille Talon, qualifiĂ© de « support avec caryatide » et empruntĂ© au musĂ©e de Copenhague. De lui, on ne sait rien. Toutefois, si l’on imagine que la caryatide est une dĂ©esse (supputons), si l’on en infère qu’il pouvait servir dans le cadre d’un culte (pourquoi pas ?), ce truc devient un « support Ă encensoir ». De mĂªme, cette figurine fĂ©minine portĂ©e par deux petits lions : peut-Ăªtre s’agit-il d’une dĂ©esse, puisqu’elle marche sur des lions, mais, comme on ignore oĂ¹ fut vraiment produit cet objet, plusieurs hypothèses se prĂ©sentent pour dĂ©finir l’identitĂ© de ladite dĂ©esse. En ce sens, sĂ©duit l’association entre une volontĂ© de rigueur et une impossibilitĂ©, aussi rĂ©currente qu’assumĂ©e, Ă trancher.
La variĂ©tĂ© des sujets fixĂ©s par les objets figuratifs constitue un quatrième point d’intĂ©rĂªt pour l’ignorant. Les animaux, osons un jeu de mots formidablement drĂ´le, se taillent la part du lion : taureaux, lions, scorpions, crĂ©atures hybrides ou imaginaires peuplent les salles de l’exposition. Toutefois, l’on trouve aussi des humains, animaux spĂ©ciaux et parfois divinisĂ©s, ainsi que des musiciens. Par exemple, on croise un petit joueur de luth d’Alep, dont l’intĂ©rĂªt n’est pas la qualitĂ© mais la taille. En effet, de nombreuses sculptures Ă©voquaient des musiciens ; mais celui qui est prĂ©sentĂ© est de petite taille et en terre cuite, ce qui tĂ©moigne d’une « production de masse » rĂ©alisĂ©e grĂ¢ce Ă la maĂ®trise du moulage (vers 1200 avant JĂ©sus Christ). L’idĂ©e d’une industrialisation de l’art, toutes choses Ă©tant Ă©gales par ailleurs, donc de sa diffusion, pourra aussi intriguer le badaud par l’incongru attirĂ©.
Stèle funéraire (Turquie, 800 avant Jésus Christ) et un bout de clampin. Photo : Rozenn Douerin.
Cinquième point d’intĂ©rĂªt potentiel pour l’ignorant, la polymorphie de la reprĂ©sentation de la mort stupĂ©fie. Celle qui deviendra la Grande Faucheuse est omniprĂ©sente, car elle ne s’exprime pas que dans des Ă©lĂ©ments liĂ©s aux tombeaux. On peut, sans se trop torturer les mĂ©ninges, ce qui serait quelque peu benĂªt, la repĂ©rer dans trois autres domaines.
- D’abord, la mort – ou plutĂ´t la peur de la mort, ce qui n’est pas toujours très Ă©loigné – ruisselle sur les statues colossales d’animaux protecteurs, pour lesquelles l’imagination du visiteur est sollicitĂ©e : les yeux de certaines pièces « devaient Ăªtre incrustĂ©s », renforçant l’effet saisissant de leur rugissement de pierre.
- Ensuite, la mort frappe aussi Ă travers l’omniprĂ©sence des dieux, notamment le rĂ©current dieu de l’orage, signe d’une espĂ©rance dĂ©sespĂ©rĂ©e tant dans un sens de la vie que dans un après demandant confirmation.
- Enfin, la mort s’illustre aussi Ă travers la tentative d’immortalisation que manifestent les portraits de rois.
La capacitĂ© des Hittites et de leurs successeurs, pour ainsi dire, Ă exprimer la mort sur le monument, dans l’amĂ©nagement des espaces, dans l’expression des imaginaires donc des espĂ©rances, traduit Ă l’Ă©vidence une conception de la vie sur laquelle on repart frustrĂ© d’explications mais pĂ©tillant de questions. Parfois, c’est aussi mieux.
Colliers (1100 avant Jésus Christ). Photo : Rozenn Douerin.
Sixième point d’intĂ©rĂªt, la profusion de matĂ©riaux traitĂ©s avive la curiositĂ© du zozo qui baguenaude. Certes, les majestueuses monstruositĂ©s de pierre fascinent. NĂ©anmoins, bien d’autres supports sont traitĂ©s – citons Ă titre d’exemple le fer, le bronze, la faĂ¯ence et la pĂ¢te de verre, dont on aperçoit des exemples sur le collier supra, qui n’est certes pas issu d’une ZĂ€D.
Cette association de matĂ©riaux traduit Ă la fois le savoir-faire et la finesse des civilisations que l’on effleure en vaguant de ci de lĂ – et peut-Ăªtre aussi leur capacitĂ© Ă inventer. En tĂ©moignent ces crĂ©atures qui ne mĂ©langent plus des matĂ©riaux mais des entitĂ©s : ainsi des spectaculaires hommes-oiseaux-scorpions qui gardaient un palais Ă Tell Halaf, en Syrie, 900 ans avant JĂ©sus Christ.
Griffon (900 avant Jésus Christ, Tell Halaf). Photo : Rozenn Douerin.
Septième point d’intĂ©rĂªt, les deux limites de la diachronie. En effet, certaines pièces ont peinĂ© Ă traverser le temps, parfois par usure, par vandalisme, par dĂ©robades ou par bombardement. Ainsi de cette statue de griffons dont le puzzle de 2600 pièces restera Ă jamais infini… et de loin. C’est la première limite de la diachronie : l’impossibilitĂ© et la vanitĂ© de tout refaire Ă l’identique. NĂ©o-amis de Notre-Dame, cadeau pour vous.
Seconde limite de la diachronie : si certains orthostates sont rigolos et lisibles (tel celui qu’orne « une autruche avec une perdrix sur son dos », datĂ© de 900 avant JĂ©sus Christ), d’autres, faute d’explication technique, relèvent de la foi. Ainsi de cette pierre dressĂ©e ornĂ©e « d’une taupe et d’une grenouille » pour laquelle, assurĂ©ment, je n’avais pas pris les lunettes ad hoc.
Orthostate ornĂ© d’une taupe et d’une grenouille (900 avant JĂ©sus Christ, Tell Halaf). Photo : Rozenn Douerin.
Pour l’ignorant, le charme de cette exposition tient Ă cette profusion d’intĂ©rĂªts – secondaires d’un point de vue scientifique, mais quoi ? Cette exposition serait-elle rĂ©servĂ©e aux spĂ©cialistes ? Ă€ l’Ă©vidence, une visite guidĂ©e paraĂ®t très conseillĂ©e pour profiter avec sapience de ce riche pan de l’Histoire que l’ignorant, seul, ne peut que survoler sans apprĂ©cier les implications politiques, anthropologiques, manufacturières et artistiques – notamment – propres Ă cette si vaste pĂ©riode et Ă sa rĂ©appropriation par l’Occident. Ce nonobstant, en candide, on peut aussi apprĂ©cier de dĂ©couvrir, parmi d’autres, les collections spĂ©cifiques du Louvre, que nous n’Ă©tions jamais allĂ© visiter, puis des pièces qui sĂ©duisent en tant que telles, sire. Ainsi de cet archer-Ă -la-bonne tĂªte…
Orthostate représentant un archer (900 avant Jésus Christ, Tell Halaf). Photo : Rozenn Douerin.
… ou cette statue de taureau, Ă contempler de face sur deux pattes…
Statue de taureau 1/2 (740 avant Jésus Christ, Arslan Tash). Photo : Rozenn Douerin.
… ou de cĂ´tĂ© sur quatre (donc cinq).
Statue de taureau 2/2 (740 avant Jésus Christ, Arslan Tash). Photo : Rozenn Douerin.
En conclusion, oui, une exposition peut se goĂ»ter sans sous-titre appropriĂ© Ă l’inculture du visiteur – Ă condition d’accepter de n’en retirer quasiment ce qui lui parle… et Ă condition de profiter d’une prĂ©sentation riche de pièces variĂ©es et de repères accessibles Ă tous. C’est le cas, avec cette variation autour des Hittites et des AramĂ©ens, joliment scĂ©nographiĂ©e et qui sera sans doute moins courue que l’exposition LĂ©onard de Vinci. Rappelons que, en achetant un billet pour cette exposition au prix redoutable de quinze euros, le visiteur gagne le droit de visiter l’ensemble des collections permanentes du musĂ©e, ce qui permet de rentabiliser la chertĂ© du package.
Pour rĂ©server et visiter l’exposition dès le 2 mai, c’est ici.