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Le blog de Bertrand Ferrier, page 226

In memoriam Notre-Dame de Paris (3/3)

Il y a neuf mois, Jean-Luc Thellin donnait un concert Ă  Notre-Dame.
De la prĂ©paration Ă  l’exĂ©cution, nous Ă©tions Ă  ses cĂ´tĂ©s. Reportage et souvenances.


Premier épisode
La registration

Le Monstre. Photo : Bertrand Ferrier.

Avec un programme qui rendra fou de joie tant les amateurs de musique forte et spectaculaire que les spĂ©cialiss de Jean Guillou, Jean-Luc Thellin – qui a tout juste enregistrĂ© le premier disque de son intĂ©grale Bach… sur un orgue du pays basque – revient jouer le plus grand orgue de France, en la cathĂ©drale Notre-Dame de Paris, oĂ¹ nous nous faufilĂ¢mes jadis. Concert ce samedi 16 juin Ă  20 h pĂ©tantes. DurĂ©e : 45′. EntrĂ©e libre. Programme : Prometheus de Franz Liszt (transcr. : Jean Guillou) et Sonate « Psaume 94 » de Julius Reubke. Pour prĂ©parer ce rĂ©cital, nous vous proposons un making of exceptionnel, au moins, rĂ©vĂ©lant les dernières heures avant le concert, dans les coulisses de Notre-Dame, cĂ´tĂ© orgue.

Un aperçu de ce que les rganiss aiment appeler leur « bureau du soir ». Photo : Bertrand Ferrier.

Premier Ă©pisode, aujourd’hui, avec la première rĂ©pĂ©tition in situ. En effet, les organistes admis Ă  donner une « audition du samedi soir », comme HervĂ© DĂ©sarbre tantĂ´t, ont droit Ă  deux crĂ©neaux de rĂ©pĂ©tition : trois heures l’avant-veille, deux heures la veille. La première sĂ©ance est consacrĂ©e – le terme n’est presque pas trop fort car le projet est aussi enthousiasmant qu’aride – Ă  la registration. Autrement dit : quels jeux choisir, les jeux Ă©tant les sons que l’organiste utilisera pour interprĂ©ter tel moment de son concert ?

Y a puka choisir parmi deux fois ça. Photo : Bertrand Ferrier.

Le terrrrible problème, c’est que le grand orgue de Notre-Dame rassemble 8000 tuyaux. Partant, le choix est extrĂªmement vaste, rendant ultraprĂ©cieux les avis du facteur d’orgue rĂ©cemment recrutĂ© par Notre-Dame pour conseiller les artistes. Après la prise de contact avec l’instrument, l’enregistrement sur ordinateur des combinaisons de sons peut commencer, ce qui exige une concentration maximale pendant… quatre heures et demie.

Jean-Luc Thellin ne rigole plus. Photo : Bertrand Ferrier.

Pour effectuer les bons choix sans se perdre dans l’infini des combinaisons envisageables, l’artiste associe plusieurs critères, parmi lesquels : la tradition ; son expĂ©rience ; ses choix d’interprĂ©tation ; les particularitĂ©s de l’instrument ; son Ă©coute ; les avis et suggestions parfois faussement farfelues du facteur d’orgue qui connaĂ®t incroyablement le rendu possible de dizaines de milliers d’associations envisageables ; et l’anticipation du « rendu dans la nef » (ce que le musicien entend n’est pas ce que les auditeurs percevront). Dès qu’il a dĂ©nichĂ© la bonne combinaison, il l’enregistre, la vĂ©rifie, l’enchaĂ®ne avec les sons qui la prĂ©cèdent et la suivent… et passe Ă  la suivante. En moyenne, il faut compter 90 secondes par registration. Rapide ? Oui, mais imaginez quand il y en a 157 Ă  inventer !

Dès lors, cette première rĂ©pĂ©tition n’a rien Ă  voir avec une « rĂ©pĂ©tition » comme les musiciens la pratiquent rĂ©gulièrement – jouer un morceau et reprendre quand ça ripe un brin. On est entre la musicologie, la science pragmatique de l’orgue et… le sport, car il faut enchaĂ®ner les figures sans cesse : le temps est comptĂ©.

Tests son, c’est parti. Photo : Bertrand Ferrier.

Doit-on rappeler que les saucisses s’agitent autant en haut qu’en bas ? D’autant que Jean-Luc Thellin a choisi des pièces qui valorisent au mieux cet hĂ©naurme instrument. Pour cela, il faut un interprète capable de maĂ®triser autant les claviers « manuels » que les deux pĂ©dales d’expression (permettant d’enfermer les tuyaux ou de les ouvrir sur la cathĂ©drale afin de les laisser jouer plus ou moins fort)… et le clavier rĂ©servĂ© aux pieds.

Mon pédalier, ma bataille. Photo : Bertrand Ferrier.

Bref, Ă  part le mec censĂ© tourner les pages et appuyer sur un bouton pour changer les sons dès qu’ils ont Ă©tĂ© programmĂ©s, tout le monde (deux zozos, donc, mais quels zozos !) est dans une bulle pour dĂ©couvrir les sons les mieux adaptĂ©s Ă  l’interprĂ©tation des pièces choisies sur cet instrument particulier – chaque orgue Ă©tant trrrès particulier. Bref, le rĂ©citaliste (?) n’a pas le temps de poser pour une jolie photo. Il bosse, lui.

Toujours pas l’heure de rigoler pour Jean-Luc Thellin. Photo : Bertrand Ferrier.

MĂªme avec des mains un peu partout, le coquin.

Ă€ l’orgue, croiser les doigts, c’est fĂ¢cheux ; les mains, ça passe. Photo : Bertrand Ferrier.

Et c’est ainsi que, de fil en aiguille, la rĂ©pĂ©tition de trois heures, grĂ¢ce Ă  la bienveillance du facteur, admiratif du musicien tant pour sa dextĂ©ritĂ© que pour son art de la registration et son sens de l’Ă©coute, a fini après cinq heures et demie d’effort et d’Ă©motions. Plus qu’Ă  rĂ©cupĂ©rer vite, vite, pour revenir Ă  une autre vraie vie et prĂ©parer la rĂ©pĂ©tition de ce vendredi soir. Nouveaux scoupses Ă  venir, donc !


Deuxième épisode
La répétition


Suite de notre reportage en trois mouvements sur les coulisses du concert de Jean-Luc Thellin Ă  la cathĂ©drale Notre-Dame de Paris. Avec un premier arrĂªt pour s’Ă©clabousser des dernières gouttes de lumière du jour, dans le Quartier latin, avant de monter vers la BĂªte pour la seconde rĂ©pĂ©tition…


Près du Monstre, la lumière est toute autre.

Photo : Bertrand Ferrier

C’est la minute des derniers prĂ©paratifs. Le Belge dĂ©gingandĂ© se dĂ©fait de ses chaussures d’homme presque normal pour passer celles qui symbolisent sa mutation en rganiss virtuose – l’objectif pragmatique Ă©tant de ne pas souiller avec ses souliers, ha-ha, le pĂ©dalier sur lequel vont virevolter les semelles du maĂ®tre. Les partitions sont prĂªtes. On peut commencer l’ultime rĂ©pĂ©tition.

Photo : Bertrand Ferrier

Cette fois, la pression n’a rien Ă  boire avec la bière. Elle est cette Ă©motion qui sourd de la difficultĂ© des compositions Ă  interprĂ©ter, de l’importance de l’enjeu que constitue un rĂ©cital en ce lieu, et de la brièvetĂ© du temps de rĂ©pĂ©tition imparti. Partant, l’Ă©lĂ©gance exige d’esquisser un exquis sourire afin de masquer le juste stress. D’esquisser, oui. Mais un sourire quand mĂªme.

Photo : Bertrand Ferrier

C’est alors que « les chos’s aussi retiennent leur souffle, et puis le moment vient ». Vient, donc, le moment de remplir un triple objectif : exĂ©cuter sans faiblir l’enchaĂ®nement prĂ©cis des notes ; vĂ©rifier et ajuster la pertinence des registrations (choix des sons dans le catalogue infini dont dispose cet orgue) ; et parfaire la synchronisation entre l’interprète et l’assistant – celui-ci est chargĂ© de tourner les pages Ă  peu près au bon moment ainsi que de changer les registrations selon les annotations et les respirations du musicien.

Extrait de la « Sonate » de Reubke annotée. Photo : Bertrand Ferrier.

De prenantes demi-heures plus tard, il est plus que temps de quitter la cathĂ©drale. La prochaine fois que l’on y reviendra, ce sera pour le concert – l’instant magique et dangereux que documentera le dernier volet de notre reportage !


Troisième épisode
Le concert

Tu sais que tu es dans un endroit chic quand, mĂªme depuis les toilettes, tu disposes de ce genre de vue.

Dernières gouttes de lumière sur Notre-Dame. Ce samedi 16, c’est le soir de Jean-Luc Thellin : il revient aux grandes orgues de la cathĂ©drale pour un rĂ©cital de maboul, prĂ©parĂ© avec gourmandise. Si, dans la vie, les trompettes sont parfois mal embouchĂ©es, les cĂ©lĂ©brissimes chamades de la renommĂ©e, elles, sont prĂªtes Ă  pouĂ«t-pouĂ«ter lorsque viendra leur tour. Ça va sonner, pas d’inquiĂ©tude : en garde, mes mignonnes !

Quelques chamades. Photo : Rozenn Douerin.

Le temps que Philippe Lefebvre, l’un des trois titulaires, crache une puissante improvisation pour couronner la messe, et la concentration, tranquillement, se met en place. Les chanceux qui ont eu l’honneur d’Ăªtre invitĂ©s Ă  la tribune – expĂ©rience impĂ©rissable mĂªme si on entend hypermieux en bas – choisissent leur place. Les sept Ă  huit cents spectateurs (incluant l’important va-et-vient touristique qui pollue ces auditions gratuites) arrivent. Certains ont conscience de l’Ă©normitĂ© de ce qui les attend ; d’autres sont curieux et prĂªts Ă  s’enthousiasmer ; d’autres encore, qui ont Ă©tĂ© traĂ®nĂ©s ici par un tortionnaire du sexe opposĂ©, craignent de s’ennuyer ferme parce qu’un rĂ©cital d’orgue, c’est chiant, non ? (Parfois, si. Faut bien choisir, surtout si on est constipĂ©. Bref.)

Encore des chamades. Ça fait un peu redondant avec la photo d’avant, mais j’aime bien ce clichĂ© de Rozenn Douerin, alors bon.

De passage, des anges s’incrustent dans le buffet pour assister en connaisseurs Ă  ce qui les attend. On les entend murmurer sur l’air du « Tiens, c’est pas une guitare mal jouĂ©e et du djembĂ© massacrĂ© par un Versaillais blanc qui se prend pour un bel-re ? Il paraĂ®t que c’est la mode, Ă  Paris aussi », mais on fait mine de n’avoir rien ouĂ¯ – d’autant que l’on est d’accord avec eux, ça ne servirait de rien de se conforter en entonnant la symphonie contre l’Ă©pouvantable hĂ©gĂ©monie dans le rĂ©pertoire liturgique issu des nullitĂ©s charismatiques. En sus, c’est pas le sujet immĂ©diat. LĂ , on s’apprĂªte Ă  parler de musique, pas de fèces.

Sur le buffet de l’orgue, les enjeux sans nos campagnes. Photo : Rozenn Douerin.

L’artiste s’installe sur le banc. C’est Ă  la fois chaud comme les dernières minutes avant une exĂ©cution (sauf que lĂ , ce sont deux chefs-d’Å“uvre qui vont Ăªtre exĂ©cutĂ©s) et brĂ»lant comme le moment oĂ¹, dans une course de fond, tu accĂ©lères vers les deux tiers de la course et tu sens que tes adversaires ne peuvent pas suivre. Cela dit, j’ai toujours Ă©tĂ© nul en parabole, j’en suis conscient. En revanche, point ne suis assez obtus pour ne pas sentir que lĂ , y a plus de rigolade possible.

Juste avant. Photo : Rozenn Douerin.

Du coup, j’ai dĂ» proposer une analyse musicologique de dernière minute, du genre : « Imagine, Jean-Luc, y a un Ă©norme hippopotame qui rentre dans Notre-Dame et qui fait un gros, gros prout. » Enfin, quelque chose de dĂ©licat et de bon goĂ»t. Ou alors, je n’ai rien proposĂ© mais l’artiste y a pensĂ© en mĂªme temps que moi. Disons que, si ce n’est pas le cas, le rĂ©sultat est Ă  s’y mĂ©prendre – il est vrai que, Ă  dĂ©faut d’avoir un grand sens de la mode voire de la politesse, je suis bourrĂ© parfois d’humour…

Photo : Rozenn Douerin

… et, contrairement aux apparences, je sais quand bien fermer ma grande gueule parce que l’art est dans les tartines blocks. En tout cas, ça m’arrive de savoir. Et lĂ , en l’espèce, j’avais hĂ¢te de dĂ©couvrir ce qui allait suivre.

Jean-Luc Thellin Ă  l’orgue de Notre-Dame de Paris. Photo : Rozenn Douerin.

Paradoxale versatilitĂ© des humeurs : en tant qu’assistant, j’ai hhhĂ¢te que le rĂ©cital se termine bien ; et, dans le mĂªme mouvement du cÅ“ur, pas du tout. Ben oui, quoi après avoir tournĂ© les pages, appuyĂ© sur un bouton 162 fois, Ă©tĂ© impressionnĂ© par un mec qui sait maĂ®triser tant les plus redoutables traits de Liszt/Guillou et Reubke que les plus fines subtilitĂ©s et les grosses ficelles de l’orgue de Notre-Dame ? L’avantage, sur l’instant, c’est de ne pas penser. Trop Ă  faire, et pas question de bĂ©gayer dans la phrase du concert. Y a du boulot, pour que le zozo au nÅ“ud papillon blanc puisse, lui, boulotter quasi en paix, quoi que sans faute d’orthographe (soit dit pour les hippopotames qui nous lisent).

Jean-Luc Thellin et ses trois bras. Photo : Rozenn Douerin.

En vĂ©ritĂ©, je vous le dis, sur un grantorg, un rganiss n’a pas besoin de deux bras et deux jambes : un gros, gros cerveau de malade mental, deux jambes et quatre bras sont a minima requis. Vous me direz que, sur la photo supra, on n’en voit que trois, de bras thelliniens. Exact : le quatrième pressait des boutons, sans doute pour se dĂ©tendre… ou pour changer les registrations, c’est-Ă -dire les combinaisons de sons choisies par l’artiss lors des Ă©pisodes prĂ©cĂ©dents (d’oĂ¹ l’importance des Post-it jaunes fluo que vous apercevez sur les partitions, indiquant approximativement le moment oĂ¹ faut appuyer).

Les boutons secrets. Photo : Rozenn Douerin.

ObligĂ© d’Ăªtre assis sur le banc près du rganiss pour tourner les pages, le sistan ne doit pas pour autant empĂªcher le virtuose de se sentir Ă  l’aise, id est libre de vaguer de haut en bas et de droite Ă  gauche sur les cinq claviers Ă  sa disposition. Du coup, il peut lui arriver de se prendre pour NapolĂ©on, afin de ranger son inutile bras gauche et d’obliger le musicien Ă  chercher une esscuz en cas de fausse note, na – Ă´ le sens de la vengeance que dĂ©veloppe le toupti musicien, c’est choquant.

Quand l’assistant s’accroche Ă  lui-mĂªme. Photo : Rozenn Douerin.

Pas de quoi perturber l’artisss, tout entier consacrĂ© Ă  la musique spectaculaire qu’il interprète., entre pianissimi dĂ©licats mais audibles jusque dans la nef, nuances intermĂ©diaires tracĂ©es au cordeau entre ondulants, fonds nourris et associations inattendues, et fortissimi oĂ¹ le but reste de faire de la musique mĂªme quand tu joues HYPERFORT (« on met oĂ¹ la contrebombarde ? et si on supprime la chamade de 8′, c’est pas plus wow ? », etc.).

JLT en plein concert Ă  NDP. Photo : Rozenn Douerin.

Après sa prestation fabuleuse, parfaitement dans les temps (faut pas dĂ©passer 45′, prĂ©sentation par on-sait-pas-qui incluse), ne restait plus Ă  l’artiste qu’Ă  mettre un coup de boule Ă  la rambarde, et le tour Ă©tait jouĂ©… moins les SMS Ă©mus qui pleuvaient comme Ă  Gravelotte – mĂªme si, bon, en 1870, y avait peu de Texto – pour applaudir le surganiss, comme y a des surom. C’Ă©tait impressionnant, Ă©mouvant par le choix des pièces, abouti musicalement en dĂ©pit du temps si court laissĂ© pour apprivoiser l’orgue, Ă©blouissant techniquement… Bref, il est fort, ce coco. Hum, je sais, mais comment tu veux bien conclure dignement un moment aussi sekpsionnel que tu as essayĂ© de faire vivre Ă  tes lecteurs en tĂ©moins privilĂ©giĂ©s ?

 

La nouvelle tétralogie en concert (1/4)

Bertrand Ferrier à la Comédie Dalayrac. Photo : Rozenn Douerin.

Le premier Ă©pisode Ă©tait bien, Ă©tait chouette. Y avait des gens, du bon esprit, des fredonneries. Juste, le problème de base, c’est qu’il n’y avait point de piano. Donc j’ai demandĂ© l’aide du public. VoilĂ  le rĂ©sultat.

DĂ©muni, j’ai arrĂªtĂ© de rĂªver, afin de me consacrer aux rĂªves des autres.  C’est hyperplus gĂ©nĂ©reux.

Et puis, on va pas s’mentir, ça permettrait de prĂ©server ses propres rĂªves, nom d’une pipe en bois.

Cette ouverture onirique n’exclut pas un certain pragmatisme. Normal : tant qu’Ă  ne pas Ăªtre friquĂ©, Ăªtre froquĂ© est un minimum.

Bref, il Ă©tait temps que la poĂ©sie liquide de Jean Dubois remĂ®t un peu d’essence dans le moteur de la soirĂ©e.

Quand l’artiste eut fini, le tĂ¢cheron dut se remettre au travail. Car, on va pas se mentir,

Était-ce une raison suffisante pour admettre l’Ă©normitĂ© de mon cerveau ? Ne sais pas, ne me prononce pas, passe le fromage Ă  mon voisin.

Tant d’incompĂ©tence déçoit, inquiète, chagrine – en somme, donne le cÅ“ur gros.

Il semblerait bien que ce spectacle, comme la vie souvent, ne fĂ»t qu’un ample gribouillage. Genre ça.

Photo : Rozenn Douerin

Ou genre ça.

Il était temps de se pousser sinon du col, du moins de la fleur des chants.

Ne le contestons pas : ce fut une bonne surprise.

En effet, jusqu’ici, l’un dans l’autre, bon an mal an, cahin caha, on s’approchait dangereusement de la journĂ©e de merde.

Une telle analyse appelait un diagnostic sans, précisément, appel : on veut à boire. Allez, bonne année et à mardi !


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In memoriam Notre-Dame de Paris (2/3)

Il y a un an…

Notre-Dame, extrait. Photo : Bertrand Ferrier.

« Les conditions des auditions d’orgue Ă  Notre-Dame de Paris ne sont sans doute pas idĂ©ales pour apprĂ©cier un concert – contrairement aux conditions rencontrĂ©es il y a un an pour une vigile pascale sa mère : dans la vraie vie d’une audition, entre la mamie claudiquante de l’accueil qui fait chier le monde dans son rĂ´le de harpie inefficace et stupide, et les touristes qui parlent sans cesse et circulent Ă  haute voix quand ce n’est pas l’inverse, il faut un rĂ©el effort de concentration pour apprĂ©cier les subtilitĂ©s de l’orgue. Contre une entrĂ©e gratuite (et une sortie payante, ce qui est scandaleux quand on sait que les artistes ne sont pas payĂ©s), on peut nĂ©anmoins y entendre, presque chaque samedi, de bons techniciens ou de très grands instrumentistes. Ce samedi 21 avril, le jeu en vaut les trente-six chandelles : HervĂ© DĂ©sarbre est Ă  la console.
Pour la circonstance exceptionnelle, l’organiste du ministère des armĂ©es et titulaire du Val-de-GrĂ¢ce n’a pas changĂ© ses habitudes : il a prĂ©parĂ© un rĂ©cital sur mesure, en fonction tant du temps imparti (40’) que de la taille gigantesque de l’orgue, en maintenant son goĂ»t pour les musiques rares. Autobiographique, la set-list s’articule en trois pĂ´les entrelacĂ©s – les racines gĂ©ographiques et musicales du musicien (Jean Henry et Aloys Claussmann) ; ses maĂ®tres (AndrĂ© Fleury et Guy Morançon) ; et ses amis, vivants ou feus (Jean-Dominique Pasquet, Jean-Pierre-Leguay, François Vercken et Jean-Jacques Werner).

L’orgue de Notre-Dame. Un best of. Photo : Bertrand Ferrier.

Le concert s’ouvre sur le prenant Scherzo en si mineur d’Aloys Claussmann (1850-1926), un choix tonal audacieux car, en dĂ©pit de la difficultĂ© technique, la pièce ne fricote guère avec le spectaculaire. En clair, on est loin du pouĂ«t-pouĂ«t souvent utilisĂ© par les rganiss pour signaler que, ça y est, le concert a commencĂ©. HervĂ© DĂ©sarbre place d’emblĂ©e la musicalitĂ© au premier chef dans son rĂ©cital. Il faut bien cela pour Ă©noncer trois brefs PrĂ©ludes de Jean-Pierre Leguay (nĂ© en 1939). Chez ce compositeur, marquĂ© par ses annĂ©es Ă  Notre-Dame et rĂ©cemment boutĂ© hors de sa tribune pour cause de date de pĂ©remption trĂ©passĂ©e, nulle tentative de sĂ©duction affriolante. Le prĂ©lude VII offre une exploration posĂ©e de motifs Ă©purĂ©s ; le Xb, plus riche, additionne des petites fusĂ©es, des guirlandes et des trilles qui se rĂ©pandent ; et le XV fomente des images sonores par des Ă -plats travaillant sur la rĂ©sonance et les harmoniques, au fur et Ă  mesure que le discours, appuyĂ© sur des structures reconnaissables mais transposĂ©es, grignote vers l’aigu. On est sĂ©duit, sinon par un langage musical qui nous scepticise toujours, mĂªme si ça ne veut rien dire, du moins par la complĂ©mentaritĂ© des pièces ainsi que par l’art de l’organiste, fin concepteur de programme, pour jouer avec le silence et la respiration, talent d’habituĂ© indispensable dans ce grand vaisseau, sans dĂ©liter le propos.
Le Scherzetto sur un thème breton de Jean-Dominique Pasquet (nĂ© en 1951), est une aimable concession au plaisir de l’ouĂ¯e et des anches, après le ton abrupt des trois prĂ©ludes. Il rappelle ce que la science de l’Ă©criture et le renforcement du lien entre musique populaire et orgue peuvent s’apporter mutuellement. Alors que les chapelles fracturent l’Église, notamment en matière de musique mais pas que, c’est frĂ©tillant. Apaisant, l’Andantino sans titre officiel d’AndrĂ© Fleury (1903-1995) sonne d’abord comme une gymnopĂ©die dĂ©licate, avant qu’une seconde section dĂ©veloppe l’idĂ©e en faisant se rĂ©pondre soprano et pĂ©dale. Derechef, on goĂ»te une pièce oĂ¹ la subtilitĂ© des harmonies et la dĂ©licatesse de la registration adressent un dĂ©licat mĂ©dius prĂ©alablement humectĂ© puis tendu bien haut Ă  la supposĂ©e nĂ©cessitĂ© de spectaculariser, si si, l’intĂ©gralitĂ© de tout concert classique « pour que les gens » (moi, donc) « ils s’ennuient pas trop ». Pour autant, il ne s’agit pas de perdre ses auditeurs dans un programme entièrement concentrĂ© sur fonds et mid-tempi ! HervĂ© DĂ©sarbre le sait bien ; et, comme son titre le laissait pressentir, la pièce suivante, Le Dragon Ă  sept tĂªtes et dix cornes de Guy Morançon (nĂ© en 1927) dĂ©poussière les tuyaux, nettement dĂ©saccordĂ©s en ce soir de grande chaleur, et ondule les vitraux. La pièce s’accorde parfaitement avec le potentiel de l’orgue. Elle prĂ©cipite un dĂ©luge de gros clusters puissants et des notes qui en ruissellent, privilĂ©giant le climat sur la continuitĂ© agogique. (Oui, j’avais envie de glisser « agogique », j’hĂ©sitais entre le nom et pit-Ăªtre l’épithète, j’ai tranchĂ©. Comme ça, c’est fait, on n’y pense plus. En tout cas, moi, je n’y pense plus. Mais c’est vrai que je suis pas souvent un modèle. Bref.) Une juste registration donne Ă  cette composition l’occasion de produire ce que, au dix-neuvième siècle, les comptes-rendus de discours appelaient « beaucoup d’effet ».

HervĂ© DĂ©sarbre Ă  Notre-Dame. Photo bien pĂ©rave mais photo quand mĂªme : Bertrand Ferrier.

Dialogue de sourds entre les anges des cieux et le diable des enfers, de François Vercken (1928-2005), propose une Ă©criture plus complexe. La ligne mĂ©lodique semble prendre plaisir Ă  se dĂ©sagrĂ©ger dans la voluptĂ© des dissonances dont HervĂ© DĂ©sarbre rend Ă  la fois la souple irrĂ©gularitĂ© et la rage sourde – hĂ©-hĂ©, un chiasme, c’est cadeau. Des sĂ©quences contradictoires et rĂ©pĂ©titives se dĂ©forment jusqu’à ce que s’agrègent des Ă -plats sonores s’émiettant vers le silence. Les mĂ©chantes langues diront que, au moins Ă  une première Ă©coute, le titre est sans doute plus Ă©vocateur que la musique, en dĂ©pit du soin portĂ© Ă  la registration et Ă  une rĂ©elle interprĂ©tation qui aille au-delĂ  de l’énonciation de notes.
C’est sans doute pour nous, oups, pour leur rĂ©pondre que, rĂ©solument Å“cumĂ©nique, l’interprète propose aussitĂ´t les Variations sur O Filii de Jean Henry (1889-1959), rĂ©solument tonales mais assez subtiles pour proposer, après des festons autour du thème, une brisure thĂ©matique, comme si l’œuvre butait sur le premier segment de l’hymne. Les dĂ©formations, guidĂ©es par un thème toujours reconnaissable, dĂ»t-il Ăªtre Ă©noncĂ© par une pĂ©dale obstinĂ©e, s’achèvent sur une happy end joliment amenĂ©e, et ce n’est pas une insulte, d’autant que l’œuvre cède in fine Ă  la joyeuse tentation du majeur (pas le doigt, cette fois, voyons). Comme ne disent pas les militaires : bien Ă©crit et bien ouèj. Pour finir de façon classique mais pas trop, HervĂ© DĂ©sarbre envoie l’artillerie lourde, en l’espèce reprĂ©sentĂ©e par la Toccata issue du « Triptyque » de Jean-Jacques Werner (1935-2017). L’œuvre, sciemment virtuose, respecte les canons de la toccata pour un finale, avec ses mains virevoltantes et sa solide base de pĂ©dale tĂªtue et puissante. Le musicien en profite pour rappeler, outre son art de l’exĂ©cution technique, sa maĂ®trise des diffĂ©rents plans sonores, transformant en musique ce qui aurait pu nâ€™Ăªtre que secouage de saucisses, et en Ă©motion ce qui aurait pu ne demeurer que performance. En somme, malgrĂ© ou grĂ¢ce aux clichĂ©s, ça groove et ça secoue. Respect. »

Après Notre-Dame, c’est encore Notre-Dame. Photo : Bertrand Ferrier.

Richard Wagner, tiens-toĂ© ben, j’arrive !


Début de la saga ce jour.
Je reviens sur scène Ă  Paris, juste Ă  cĂ´tĂ© de l’OpĂ©ra Garnier.
Dans un endroit improbable, central mais bien caché.
Avec l’incroyable Jean Dubois en invitĂ©. J’y tenais, il a acceptĂ©. Au moins, lĂ , je suis sĂ»r que vous aurez entendu un grand chanteur.
Et, aussi, c’est moi qui choisis la musique de fond pour quand vous entrez (ouverture des portes Ă  19 h 20). J’y tiens, et il paraĂ®t que j’ai le droit, alors bon. Au moins, lĂ , je serai sĂ»r que vous entendrez du bon son.
En fait, non, j’ai pas le droit. Il faut que ce soit uniquement instrumental. Du coup, j’en ai rien Ă  foutre, vous entendrez du bon son après.
Bref, y a plus qu’Ă . Avec vous serait un sus. Ă€ l’ancienne.


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In memoriam Notre-Dame de Paris (1/3)

Il y a deux ans, jour pour jour…


« InvitĂ© Ă  La KathĂ©drale pour y rencontrer Olivier Latry au Grantogre Ă  l’occasion de la vigile pascale oĂ¹ Saint-AndrĂ© de l’Europe Ă©tait la paroisse invitĂ©e d’honneur. Un peu Ă©tonnĂ© de ne pas jouer la vigile, pour la première fois depuis vingt-sept ans, mais la cause Ă©tait bonne.


Spectacle son et lumière garanti.


On peut mĂªme Ă©crire « son et lumières ».


Mais avouons que l’on Ă©tait surtout venu pour ça.


Et pour ça.


Donc pour ça.


Bref, quel bilan ?


Histoire de rester dans l’ombre de l’omniprĂ©sent Olivier Latry, on peut rĂ©vĂ©ler

  1. que, bien qu’il mange des bananes et boive de l’eau, il cache des biscuits chocolatĂ©s quelque part Ă  la tribune,
  2. qu’il s’est fait exĂ©cuter des lunettes alla Harry Potter,
  3. qu’il se souvient de feu l’Ă©tudiant venu au conservatoire avec son basset prĂªt Ă  ramper sur le pĂ©dalier pour Ă©chapper au prof, et
  4. qu’il a des rĂ©flexes de rganissse liturgique comme : se tenir prĂªt puis prendre Ă  tĂ©moin le visiteur de tribune quand le « Notre Père » indiquĂ© « proclamé » est chantĂ©.

Le reste reste, prĂ©cisĂ©ment, Ă  la tribune, dans le ventre de la BĂªte ou sur les quasi quais de Seine, mais c’Ă©tait chouette. »

Michel Tirabosco, Flûte de Pan et orchestre, VDE-Gallo


Ceux qui nous suivent le savent, et non l’inverse : VDE-Gallo dĂ©fend les minoritĂ©s invisibles. Compositeurs inconnus, musiciens suisses, instruments ou ensembles zarbidoĂ¯des comme les flĂ»tes de Pan du jour : l’obstination du fondateur Olivier Buttex ne craint ni persiflage ni Ă©chec. En tĂ©moigne le disque que Michel Tirabosco a enregistrĂ© en Russie en 2007, et qui n’est pas une incongruitĂ© puisqu’il s’inscrit dans une longue lignĂ©e d’enregistrements flĂ»tedepanistiques ayant, eux-mĂªmes, suscitĂ© des florilèges publiĂ©s chez VDE-Gallo. Or, mĂªme sur le prĂ©sent site, la flĂ»te de Pan est une minoritĂ©. Il ne nous souvient que de deux occurrences – le disque de Jean Guillou et Ulrich Herkenhoff, et pour le concert de Philippe Emmanuel Haas (tiens, un Suisse) accompagnĂ© de Dominique Aubert. Bon, y a eu une exception, mais rien Ă  voir ou presque.
Ces Å’uvres pour flĂ»te de Pan et orchestre, curieusement siglĂ©es en anglais, jouent cependant la sĂ©curitĂ© en s’ouvrant sur une scie tubesque de SergueĂ¯ Rachmaninov ce qui, ironise le livret, est curieux pour dĂ©capsuler un disque intitulĂ© « Swiss Symphonic Composers vol. 3 » mĂªme si « Rachmaninov a effectuĂ© de longs sĂ©jours en Suisse ». Pourquoi ne pas assumer que c’est, juste, pour le plaisir d’inclure un tube – Ă  la fois bankable et flĂ»tedepanisĂ© – dans la set-list ? D’autant que l’Orchestre philharmonique de Volgograd suit the « Vocalise » avec une docilitĂ© non dĂ©nue de tonus lorsque l’exige Emmanuel Siffert. D’autant aussi que le souffle ne fait certes pas dĂ©faut Ă  Michel Tirabosco. On apprĂ©cie le souci du legato manifestĂ© par la vedette ; le vibrato, lui, sera jaugĂ© par l’auditeur Ă  l’aune de ce que chacun apprĂ©ciera, tout comme les effets de bavure (par ex. 3’17) ; mais l’ensemble, chaleureux et virtuose, ne manque pas de secouer ce vieux coucou vocalisant pour le confronter Ă  une nouvelle sonoritĂ©.

Le Concerto (28′) de David Chappuis (nĂ© en 1966), intitulĂ© « Une enfance exceptionnelle », a Ă©tĂ© composĂ© spĂ©cialement pour l’occasion… et dĂ©couvert sur place par l’orchestre. La Première partie s’ouvre sur des sons de flĂ»te qui s’Ă©vanouissent. Leur rĂ©pondent des cordes planantes et dissonantes, bientĂ´t engluĂ©es dans l’ultragrave. L’attendue rĂ©surrection de la flĂ»te se faufile en loucedĂ© dans le brouillard de cette atmosphère aussi jolie qu’ensuquante. Un long crescendo, très bien rendu, conduit Ă  l’exposĂ© de notes simples soufflĂ©s par le panistologue.
Un interlude de cordes prĂ©pare la Deuxième partie, autour d’un thème Ă©noncĂ© par la flĂ»te que, bientĂ´t, rejoint la harpe. Ce segment, paisible et nostalgique, privilĂ©gie le son sur la dĂ©monstration technique. De la sorte, il associe sobriĂ©tĂ© et science harmonique. L’atmosphère planante se soucie peu de surprises ou de secousses, leur prĂ©fĂ©rant un dĂ©veloppement linĂ©aire. Les cordes poursuivent cette direction dans la Seconde transition, Ă  laquelle les cuivres apportent une tension supplĂ©mentaire. La brève Troisième partie, « Volgograd », s’ouvre sur une cascade de cordes ravies de lancer le groove qu’arbitreront cuivres et timbales.



S’ensuit une suspension, Ă  peine gĂ¢chĂ©e par un couic parasite (piste 6, 1’47 : quand on pseudocritique, il est toujours important de laisser croire Ă  une attention irrĂ©prochable), qui bascule dans la RĂ©capitulation grave, en forme de lamento Ă  crescendo, façon marche vers l’Ă©chafaud que fragmente par deux fois l’intervention en dĂ©gueulando de la flĂ»te, selon la formule croisĂ©e en dĂ©but de concerto. Graves et quartes descendantes agrĂ©mentent la transition vers la cadence. LĂ , sur une pĂ©dale grave que pimpe le premier violon, Michel Tirabosco s’amuse des diffĂ©rentes formes d’attaque et s’enivre de trilles imitĂ©es par le konzertmeister. Puis l’ambiance s’anime Ă  nouveau, façon danse populaire fofolle, prolongeant le dialogue sous le regard de la harpe.
Cordes et timbales rĂ©pondent Ă  cet appel festif. Le grand orchestre se joint au dialogue avant que les cuivres n’inquiètent, portĂ©s par un ouragan de cordes. Ă€ leur tour, les bois houlent, et toc, du vague verbe « je houle, tu houles, il ou elle houle, que nous houlassions, houlez ! ». Ainsi prĂ©parent-ils une sardane hirsute. Le trio flĂ»te de Pan – premier violon – harpe réémerge. La fĂªte reprend jusqu’Ă  un finale fort amusant. En bref, cette Å“uvre pĂ©tillante, remarquablement Ă©crite, est accessible Ă  toutes oreilles et palpitante de bout en bout. Aux ignorants de notre trempe, elle fait connaĂ®tre avec pertinence le savoir-faire de David Chappuis et l’amplitude de sons de Michel Tirabosco.

Le compositeur suivant est Allardyce Mallon. Plus Écossais que Suisse, il est nĂ©anmoins adoubĂ© par la ConfĂ©dĂ©ration musicale grĂ¢ce Ă  ses diplĂ´mes genevois, ses engagements au Grand thĂ©Ă¢tre de Genève et sa participation Ă  la mythique « FĂªte des Vignerons 1999 » Ă©voquĂ©e tantĂ´t, autour de Julien-François Zbinden qui signe un article dans ce livret. Alba Song fait Ă©merger la flĂ»te d’un brouillard orchestral autour d’une quasi pĂ©dale de Fa qui saturera quasi les 6’41 de l’Å“uvre. En dĂ©pit de la maĂ®trise de l’Ă©criture orchestrale, nous devons admettre que la pauvretĂ© harmonique revendiquĂ©e peine Ă  nous captiver pleinement sur l’ensemble de la plage. Ă” snobisme, quand tu nous tiens !
Une pièce pour flĂ»te seule intitulĂ©e Solo, Ă©crite par Michel Tirabosco pour Michel Tirabosco, enregistrĂ©e Ă  Genève un peu plus tard, conclut ce rĂ©cital. La prise de son très proche, non signĂ©e, contrairement aux prĂ©cĂ©dentes frappĂ©es du coin d’Olivier Buttex, ne nous fait rien rater des respirations de l’artiste, comme pour mieux renvoyer Ă  l’idĂ©e de ce qu’est la rĂ©alitĂ© de la solitude : la respiration. L’Ă©noncĂ© liminaire du thème ondule jusqu’Ă  l’excitation qui s’empare de la flĂ»te Ă  2’34. VoilĂ  que l’antique instrument se prend Ă  sautiller, Ă  rebondir, Ă  glisser et Ă  oser le trois pour deux dans un tempo souple. La percussion de l’attaque (3’54) s’associe au souffle long (4’40) et Ă  l’articulation d’un large spectre, du mĂ©dium Ă  l’aigu. Puis le swing secoue Ă  nouveau la composition (5’30) et lutte contre la tentation du son suspendu, entre suraigu et mĂ©dium, invitant Ă  une exploration stimulante des possibles d’un instrument modernisĂ©.


En conclusion, ce disque ne manquera pas de captiver les curieux que la musique tonale n’effraie pas. L’Ă©criture sans snobisme de David Chappuis fascine notamment par la science des couleurs orchestrales que dĂ©ploie le compositeur ; et l’on sait grĂ© Ă  Michel Tirabosco d’ouvrir le propos de ce rĂ©cital ambitieux. Il dĂ©passe le cadre annoncĂ© en ne se cantonnant ni aux compositeurs suisses, ni Ă  la musique orchestrale ? Bigre, admettons que l’on a connu des gugusses qui renversaient les tables de manière bien moins appĂ©tissante pour les esgourdes.


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Debussy de la Lorette en Cornouailles par Brigitte Mercadier (aperçu)

Pas encore un dentier, déjà 42 ans. Tic-tac, tic-tac, by.bm.

Michel Hostettler & more, « D’Alpes Ă  lac », Harmonia Helvetica


Et si la Suisse Ă©tait l’avenir de la musique du vingtième siècle ? C’est ce que laisse entendre ce disque captivant. Pourtant, tout en regrettant que la musique helvĂ©tique soit sous-Ă©valuĂ©e « par ceux qui ne la connaissent pas », Jacques Tchamkerten, auteur du livret, dĂ©crit Michel Hostettler comme « l’un des trois compositeurs auxquels on doit la partition de la FĂªte des Vignerons de 1999 ». Certes, des sources locales nous confirment l’importance de l’Ă©vĂ©nement, mais ce titre de gloire reste fort confinĂ© aux frontières de la ConfĂ©dĂ©ration. Étrange, car le projet du disque, faire « dĂ©couvrir des compositeurs suisses », n’est pas rĂ©servĂ© aux seuls neutres de l’Europe et Ă  ceux qui suivent dĂ©jĂ  le travail de Harmonia Helvetica, association Ă  but non lucratif qui promeut les compositeurs garantis de chez eux. Leur intrigante nouvelle production, endossĂ©e par Gallo, reprend un concert donnĂ© le 2 dĂ©cembre 2017 (et peut-Ăªtre quelques prises alternatives), en associant harpe, mezzo et piano ; et elle remplit sa promesse – faite aux incultes – de dĂ©couvertes.
Le disque s’ouvre par deux petites pièces pour harpe de Michel Hostettler, « parrain » de la « manifestation » qui incluait le susdit concert. « Le lutin rĂªveur », Ă©crit en ABA, alterne entre le sautillement dĂ©gingandĂ© du personnage-titre et la libertĂ© que favorise la jolie rĂ©sonance de l’instrument de Marie-Luce Raposo-Challet, bien captĂ©e par le Studio ClamaSon. « La petite danseuse » arabesque, ploum, Ă  souhait. Écriture programmatique, belles harmonies, bonne exploitation des spĂ©cificitĂ©s de la harpe : c’est charmant. Dommage que l’envie d’offrir un panorama large de compositeurs – aucune femme dans le lot, mais on sait combien les compositrices « du sexe » captivent les mĂªmes fomenteurs, en un mot, de disques, d’oĂ¹ l’ironie supposĂ©e de la remarque – rĂ©duise autant la part du septuagĂ©naire Ă  ces prĂ©ludes anecdotiques. Cependant, on le retrouve pour un remix armĂ©nien du rĂ©pertoire de Komitas, permettant Ă  la mezzo de se faufiler dans le concert via le « Chant de la perdrix », dit « Kakvi yerk », après la section pour harpe seule. Si c’est joli Ă  souhait, avouons que l’on peine Ă  comprendre l’intĂ©rĂªt de cet intermède dans un disque centrĂ© sur la production helvĂ©tique.
Julien-François Zbinden, jazzman nĂ© en 1917, voit incarnĂ©es trois Esquisses japonaises Ă  la harpe. L’instrument est utilisĂ© tant en monodie qu’en arpèges brusques, octaves, accords, harmoniques. L’apparente instabilitĂ© rythmique renforce l’intĂ©rĂªt de l’Ă©coute suscitĂ© par la variĂ©tĂ© de climats et de sonoritĂ©s… malgrĂ© un petit bruit que l’on eĂ»t pu gommer en fin de bande (4’44 : c’est pour laisser croire que ce qui est critiquĂ© ici est toujours Ă©coutĂ© de bout en bout avec la plus rigoureuse attention). La Deuxième esquisse ravit par un balancement Ă©lĂ©gant qui ne manque pourtant pas de personnalitĂ© et de vie – dilatations et accĂ©lĂ©rations, crescendi et suspensions animent la partition. Les mĂªmes outils instrumentaux sont utilisĂ©s dans un dĂ©sordre organisĂ© qui n’oublie pas de rappeler le thème liminaire en fin de bal. Plus solennelle s’annonce la Troisième esquisse, avant que, Ă  nouveau, un swing dĂ©gingandĂ© ne suggère un ternaire parfois contestĂ© par des gling-gling-glings, des passages librement mesurĂ©s, des respirations (3’30) ou des breaks (1’50) suspendant le tempo normal. Par l’intensitĂ© de son interprĂ©tation, la harpiste rend raison de la vitalitĂ© et de l’Ă©motivitĂ© de la pièce, dont tĂ©moigne la coda en suspens.
Gustave Doret (1866-1943) fut lui aussi adoubĂ© par la FĂªte des vignerons et « connu comme l’un des bardes de la Romandie » bien que, dans l’Hexagone, on le voie parfois comme le chef qui crĂ©a le PrĂ©lude Ă  l’après-midi d’un faune de Claude Debussy. Sur un poème de Charles Baudelaire, « Recueillement » s’ouvre sur une note fort moche accompagnant la difficile synĂ©rèse « sois sage », sans doute signe d’un authentique enregistrement en direct, comme, par ex., piste 8 Ă  0’22 ou piste 26, 2’04 – oui ben voilĂ , on veut toujours laisser imaginer que l’on Ă©coute sottement quoique hyperprĂ©cisĂ©ment, ou l’inverse, pour ce que ça change. Le compositeur exploite les arpèges d’une harmonisation sĂ©rieuse qui habille joliment une mĂ©lodie invitant plus volontiers les aigus et mĂ©diums que les graves de la mezzo.
Plus que sur les rares imperfections du direct (synchronisation sporadiquement imparfaite, accord du piano sonnant Ă©trange çà et lĂ ), on retient la dĂ©couverte d’un mĂ©lodiste dont la « Chanson du petit homme » donne un aspect plus guilleret alors mĂªme que le texte de RenĂ© Morax stipule : « Le pauvre petit homme, il faudrait qu’on lui donne une miette de pain. » En tant qu’inculte, on pense Ă  feu Calvin Russell et au « little man » qui cherchait « an eating place in town »… sauf que lĂ , « you don’t get bread with a one meat ball ». Absolument, citer Calvin ici Ă©tait improbable, mais bref, bref, bref. Le troisième et dernier lied, sur un texte de Pierre Quillard, permet Ă  Catherine Pillonel Bacchetta, enseignante au conservatoire de Lausanne, de signaler qu’elle n’est pas « un mendiant de l’amour ». La solennitĂ© sobre de l’accompagnement, sa capacitĂ© Ă  mimer simplement la mer et l’effort d’intensitĂ© de la mezzo soulèvent l’intĂ©rĂªt, mĂªme si l’on ne peut prĂ©tendre avoir tout compris (piste 9, 2’08). De la jolie musique, assurĂ©ment.


Émile Jacques-Dalcroze
(1865-1950) se glisse dans la set-list grĂ¢ce Ă  ses six Skizzen op. 10 pour piano. La virtuositĂ© lĂ©gère d’Adalberto Mario Riva est parfaite pour faire sautiller « Kobolde ». « Träumerei » laisse rĂªvasser le piano en suspendant l’Ă©motion après l’avoir esquissĂ©e. « Schmetterlinge » fait danser les papillons avec la lĂ©gèretĂ© et la quasi irrĂ©gularitĂ© qui va bien. La « SĂ©rĂ©nade » voit son motif liminaire circuler de la main gauche Ă  la main droite et vampiriser la pièce avec un sens du dĂ©veloppement concis qui sĂ©duit. Le « Canon » associe un motif descendant Ă  un segment plus Ă©lĂ©giaque qui peine Ă  ne pas dĂ©gringoler tristement Ă  son tour… avant d’Ăªtre sauvĂ© par un accord majeur Ă  la toute fin. Le « Capriccio » ne manque certes pas d’allant, avec ce souci du compositeur de ne certes pas cantonner la main gauche au rĂ´le de ploum-ploumeuse. C’est fort intĂ©ressant et tout aussi bien enlevĂ© par un interprète Ă  son affaire.
Les trois lieder d’Othmar Schoeck (1886-1957) pĂ¢tiront, pour les non-germanophones, de l’absence de texte – alors que, en rĂ©duisant telle biographie d’artiste aisĂ©ment trouvable sur le Net, l’on eĂ»t mieux contribuĂ© Ă  une Ă©coute un peu plus informĂ©e. Belles Ă©critures, nĂ©anmoins, et choix pertinemment contrastĂ©s, tant dans l’esprit que dans les registres (graves, pas aisĂ©s Ă  dĂ©gainer, d’« Abendwolken »), effets sciemment inesthĂ©tiques (vibratos lyriques, quasi Sprechgesang et graves Ă  effet du riche « Die drei Zigeuner », 1’46). Tel raclement (piste 8, 0’15) rappelle la fragilitĂ© des voix, mĂªme maĂ®trisĂ©es… quand elles ne sont pas protĂ©gĂ©es par de multiples sĂ©ances studio ! Il y aurait quelque sottise Ă  voir dans ces scories sporadiques un dĂ©faut rĂ©dhibitoire tant ce catalogue ne manque ni de variĂ©tĂ©, ni de charmes, ni d’engagement, ni d’intĂ©rĂªt gĂ©nĂ©ral – mais il y aurait aussi quelque malhonnĂªtetĂ© Ă  ne point mentionner aux lecteurs la possibilitĂ© de sursauts.
Prenant la suite de cette belle sĂ©lection, les feuillets d’album (Albumblätter, op. 34, 1878) de Hans Huber (1852-1921) bĂ©nĂ©ficient du jeu sensible d’Adalberto Maria Riva en dĂ©pit d’un piano qui, Ă  en croire notre système de restitution, peine Ă  rendre toutes les nuances de toucher de l’instrumentiste. L’Andante est ravissant, ce qui est tout sauf une insulte. L’Assai lento, connotĂ© marche funèbre et plus longue pièce du lot, de loin, oscille entre un thème macabre et une main droite qui tente rĂ©gulièrement de s’Ă©chapper de la noire fatalitĂ© portĂ©e par la senestre. L’Allegro impetuoso est moins impĂ©tueux que tiraillĂ© entre une capacitĂ© d’emportement et un savoir-vivre contenant l’Ă©motion dans les limites du raisonnable. Le Moderato, joue sur le contraste entre aigus et graves que la main gauche arbitre dans les mĂ©diums, entre deux grondements profonds. Le Presto, qui nous donne l’occasion de prĂ©ciser notre critique contre le piano (le si bĂ©mol qui ouvre la pièce et la martèle : voilĂ  un exemple de note qui, dans notre casque, sonne de façon vilaine), termine ce parcours moins sur la virtuositĂ© extravertie subodorĂ©e par le tempo que sur la capacitĂ© de l’artiste Ă  saisir, en une minute, l’Ă©motion soudaine ici exprimĂ©e. VoilĂ  donc une musique fort bien Ă©crite pour l’instrument, savamment maĂ®trisĂ©e et parfaitement introduite ici pour donner envie d’en connaĂ®tre davantage sur les compositions de ce Suisse.


Afin de finir sur un duo piano – voix, le disque enchaĂ®ne avec deux pièces de Rudolf Ganz (1877-1972, comme chacun sait), ses KlavierstĂ¼cke opus 14 pour piano. Les « Jeux de vagues » (bah, faute de VF, j’ai dĂ©cidĂ© de m’inventer ma traduction) ouvrent cette danse. C’est quasi chopinien en plus moderne : un ravissement, rendu avec Ă©lĂ©gance et justesse par le pianiste. Le menuet, virtuose et facĂ©tieux, s’articule en plusieurs temps. Après un premier tiers insouciant, une partie mineure rassemble quelques nuages sur un continuum d’accords menaçants. Le retour de l’insouciance majeure ponctuĂ©e de virulence et de fusĂ©es rejette cette tentation de la noirceur sans pour autant sombrer dans la joie extravertie. Encore une très belle dĂ©couverte jouĂ©e avec facilitĂ© technique et sensibilitĂ© musicale.
L’affaire se termine avec le retour de Julien-François Zbinden, associĂ© aux textes de Henri Naef. Cette suite intitulĂ©e DĂ©tresse en Paradis (1946) Ă©tait, Ă  l’origine, destinĂ©e au tĂ©nor du mythique Hugues CuĂ©nod, qui crĂ©a la pièce avec le compositeur au piano. « Eden » traduit, par la virulence de l’accompagnement et le spectre large de la mezzo, entre furie et narratrice, ce moment oĂ¹ « JĂ©hovah prescrivait l’ignorance ». PrĂ©cisons, malgrĂ© notre gourmandise et nos applaudissements initiaux, que la prise de son, comme pour les prĂ©cĂ©dentes interventions de Catherine Pillonel Bacchetta, peine

  • Ă  restituer le texte,
  • Ă  crĂ©er une unitĂ© entre voix et piano, et
  • Ă  ne pas donner une impression de saturation lors des fortissimi vocaux.

« Notre-Dame des Sept Douleurs » rĂ©serve le texte aux amateurs de sirupositĂ©, et hop, du genre : « La Vierge est lĂ , contre le mur, tandis que meurent entre ses mains les colchiques mĂ©lancoliques. » C’est ni bien, ni mal, mais c’est comme la harissa : faut aimer. Reste une très, très belle musique, riche et valorisĂ©e par l’accompagnement sensible d’Adalberto Maria Riva.  La supplication inquiète de « Sire… » rĂªve de la « paix profonde » qui est censĂ©e nous habiter Ă  l’heure de la mort. Cette longue plainte quasi faurĂ©enne hĂ©site entre la prière et la barcarolle – le compositeur mĂ©rite dĂ©cidĂ©ment tous les Ă©loges. Le « Sourire » exprime l’espoir du suppliant d’Ăªtre accueilli, lui-mĂªme, auprès du Seigneur, « les bras chargĂ©s de ceux que j’aime ». Avec son style et sa technique, Catherine Pillonel Bacchetta met beaucoup de sensibilitĂ© dans cette supplique ante mortem.
En conclusion, voilĂ  un disque captivant tant il rĂ©vèle, par-delĂ  les supposĂ©es scories propres Ă  un projet plus volontariste que largement financĂ©, des compositeurs mĂ©connus dont les pièces choisies laissent entendre une musique vingtièmiste plus que digne d’intĂ©rĂªt et d’enthousiasme. En dĂ©pit d’un titre destinĂ© aux initiĂ©s, on note de l’ambition, des pièces palpitantes et une Ă©vident richesse musicale : un catalogue qui appelle des approfondissements et, d’ores et dĂ©jĂ , moult auditeurs curieux.

Lucien Durosoir, « Dejanira » et plus, Cascavelle


Il a Ă©tĂ© violoniste Ă  la fois virtuose et incapable de se plier aux fourches caudines du CNSM ; il a adorĂ© sa mère, fondĂ© un ensemble de cordes dans les tranchĂ©es de la Grande guerre, et composĂ© bon nombre de pièces que sa famille s’escrime Ă  faire jouer depuis sa mort Ă  77 ans pile poil, en 1955 : Lucien Durosoir continue d’Ăªtre ce compositeur inconnu qu’il est intrigant de dĂ©couvrir. Cascavelle propose une compilation de quatre opus enregistrĂ©s en 2017 et 2018. En voici quelques aspects.



1.
Dejanira

ViolĂ©e par un centaure, assassine de son cheum, suicidĂ©e par pendaison : la vie cauchemardesque de DĂ©janire ne respire pas la petite pĂ¢querette qui frĂ©mit dans le sous-bois printanier. C’est pourtant autour de ce personnage des Trachiniennes de Sophocle que Lucien Durosoir va broder, en 1923, l’Ă©tude symphonique placĂ©e en ouverture de ce florilège.
Dès le lamento originel, l’orchestre est d’abord traitĂ© en bloc dont çà et lĂ  Ă©mergent quelques vents. L’Ă©criture, touffue, est soutenue par des percussions sporadiques… et orientĂ©e par une prise de son compacte, signĂ©e Sergey Sokolov. DĂ©fiant la torpeur apparente de cet espace en rĂ©alitĂ© grouillant, une fanfare secoue par moments le corps des cordes. Le Taurida International Orchestra, placĂ© sous la direction de Mikhail Golikov, tĂ¢che alors de de remplir une triple mission :

  • donner cohĂ©rence au propos paradoxalement solide et dĂ©cousu,
  • rendre la profusion des notes sans la dissoudre dans le brouhaha des Ă©bats instrumentaux, et
  • dessiner les lignes de perspective nĂ©cessaires pour guider l’auditeur, Ă  l’aide de certains pupitres ou de crescendi bien rĂ©alisĂ©s, dans ce brouillard dense.

Dejanira ne s’entend pas, elle s’Ă©coute, ce qui est plus intĂ©ressant. Comme pour contribuer Ă  une narration hypothĂ©tique, quelques ruptures zèbrent la partition, vite cautĂ©risĂ©es par le collectif orchestral en dĂ©pit de vaines tentatives de leadership. Le dialogue entre les pupitres est abrasĂ© par quelques rĂ©plications de motifs promptes Ă  s’Ă©vanouir. Le compositeur paraĂ®t avoir souhaitĂ© traiter l’orchestre comme un organisme clos sur lui-mĂªme, presque enfermĂ©. Aussi ses soubresauts grognons ressemblent-ils autant Ă  une forme de vie, avec ses diastoles et systoles, qu’Ă  une anticipation des tragĂ©dies – celle de DĂ©janire comme celle de notre finitude, dont les accents et la rigueur sombre de l’orchestre aideront sceptiques et optimistes Ă  Ă©prouver l’imminence. Avivant l’intĂ©rĂªt, le dernier tiers de l’Å“uvre ne nĂ©glige pas les charmes de l’accĂ©lĂ©ration du tempo ni ceux de la variation de timbres (clarinette, cordes, flĂ»tes, cuivres, hautbois, cor anglais), comme si la course vers l’abĂ®me Ă©tait plus savoureuse – breaks relançant le discours – ou plus apaisante – tapis de cordes colorĂ©s par le cor aigu au finale – que la certitude rĂ©signĂ©e de notre mort.



2.

Adagio pour cordes

La deuxième pièce, gravĂ©e par les Solistes de chambre de Salzbourg sous la direction de Lavard Skou-Larsen et les micros de Moritz Bergfeld, ne siĂ©ra point davantage aux amateurs de youplaboum. La gravitĂ© de la contrebasse ouvre un cortège aux relents funèbres. Le mĂªme pupitre est bientĂ´t renvoyĂ© Ă  ses pizzicati et Ă  ses tenues puissants, glas tristes habillant la mĂ©lopĂ©e du violoncelle commentĂ©e par les cordes plus aiguĂ«s. Violons et altos s’emparent du deuxième tiers avant d’Ăªtre rejoints par leurs collègue graves. Des lignes brisĂ©es se font Ă©cho sans vraiment se rĂ©pondre.
Le discours est si ensuquĂ© dans sa mĂ©lancolie qu’il ne saurait Ăªtre question de mĂ©lodie. La dĂ©ploration guide les notes qui frottent volontiers, Ă©voquant avec une nonchalance lasse une harmonie parfois susceptible d’Ă©voquer Chostakovitch. Ici, ni les suraigus, ni l’ultragrave n’offrent de point de fuite au compositeur. Le bref Allegretto « non troppo » se dissout vite dans la gravitĂ© alanguie du propos, poursuivie jusqu’Ă  la mort. En somme, cette musique exigeante refuse la sĂ©duction immĂ©diate, prĂ©fĂ©rant imprĂ©gner l’auditeur par un ressassement triste dont le creusement orchestral ne manque pas de profondeur.

3.
Poème pour violon, alto et orchestre

AdaptĂ© d’une version de chambre, ce Poème s’ouvre sur une ondulation gĂ©nĂ©rale, presque griegienne version ouverture de la Première suite de Peer Gynt. Incapables de dialoguer entre eux, les pupitres et les solistes vont se faire Ă©cho, formant une rumeur dĂ©cousue Ă  force d’Ăªtre dĂ©formĂ©e et ressassĂ©e. L’impression de confusion se juxtapose joliment avec l’Ă©lĂ©gante sĂ©rĂ©nitĂ© qui habille la partition. Pourtant, les trompettes, intervenant sur un tremblement de cordes, semblent proches de fracasser cette quiĂ©tude piapiatante. Les cordes remettent l’orchestre sur ses rails initiaux ; la confusion revient, en alternance avec des tentatives d’envolĂ©es lyriques vite diffractĂ©es. Le discours est alors charpentĂ© par :

  • des motifs rĂ©currents, circulant de pupitres en pupitres ;
  • des unissons aux cordes, tuttistes ou solistes ;
  • et les ondulations de la flĂ»te.

Il rĂ©ussit ainsi le tour de force qui consiste Ă  associer une profusion aux apparences indisciplinĂ©es et une certaine lisibilitĂ©, que le groove quasi perpĂ©tuel des contrebasses contribue Ă  rendre intrigant. Le dernier tiers, clairement marquĂ© par un break orchestral, libère l’alto d’Alexander Diaghilev qui semble sourdinĂ©, tadaaam, et se pare ainsi d’une sonoritĂ© Ă©tonnamment proche du saxophone (8’26). Le rejoint le violon d’Anton Starodubtsev, vibrant et Ă©motif Ă  dĂ©faut d’Ăªtre toujours d’une justesse immaculĂ©e (8’34). Des effets d’Ă©cho animent les commentaires orchestraux, ponctuĂ©s par les pizz des contrebasses et le grondement des timbales. La stabilitĂ© harmonique signale la coda oĂ¹ s’Ă©panouit la pĂ©roraison les deux solistes jusqu’Ă  l’accord qui clĂ´t la pièce la plus immĂ©diatement sĂ©duisante du disque… Ă  ce stade.

4.
Suite pour flûte et petit orchestre

Å’uvre testamentaire ? En tout cas, « dernière Å“uvre pour orchestre » stipule Georgie Durosoir. Le Prologue, d’abord guidĂ© par la clarinette basse, paraĂ®t s’Ă©veiller sous la battue du chef, jusqu’Ă  lentrĂ©e en scène de la soliste Varvara Vorobeva. L’indiffĂ©rence de l’orchestre Ă  son encontre crĂ©e de sĂ©duisants dĂ©calages, que nourrit une grande libertĂ© rythmique et que prolongent des Ă©chos entre vents. La flĂ»te mĂ¢chonne sans cesse son motif-phare, clairement dĂ©calquĂ© du Syrinx de Claude Debussy. Avec l’orchestre, la soliste tombe d’accord pour ne pas Ăªtre d’accord – un accord scelle cette communautĂ© de vue, ouvrant la voie au Divertissement.
Ce deuxième mouvement dĂ©tonne dans le prĂ©sent florilège car il sautille, virevolte et voit d’abord un orchestre accompagnant la soliste sans volontĂ© d’imposer son propre propos. Pour autant, le discours se trouble bientĂ´t : les trompettes cristallisent cette inquiĂ©tude sous-jacente. La flĂ»te reprend alors, plus paisible, ses Ă©bats trillĂ©s (sur le volet, bien sĂ»r). NĂ©anmoins, l’Ă©nergie contradictoire de l’orchestre cuivrĂ© refait surface. Les envolĂ©es et baguenaudages de la flĂ»te subvertissent ces Ă -coups via une coda Ă©chevelĂ©e jusqu’au sursuraigu.

Le Chant Ă©lĂ©giaque, plus long mouvement de cette petite suite, s’ouvre sur une trompette soliste dialoguant avec l’orchestre. Pas impressionnĂ©e, la flĂ»te lui rĂ©pond, tandis que des solistes s’en mĂªlent. Sans doute la prise de son manque-t-elle d’un soupçon d’Ă©quitĂ© pour rendre raison de l’Ă©criture orchestrale de Lucien Durosoir dans sa globalitĂ©, certains pupitres paraissant momentanĂ©ment survalorisĂ©s, ce qui nuit Ă  l’Ă©quilibre. Cette tentative de surligner les Ă©changes ne rend pas service Ă  un compositeur rouĂ©… qui est aussi, viscĂ©ralement, violoniste, ainsi que le trahit joyeusement son souci de jouer sur maintes sortes d’attaques coll’arco.
Une belle Ă©motion sourd de ces Ă©changes entre tuttistes et soliste, dĂ©baroulant sur le bref et curieux Épilogue, dont l’ouverture sollicite grandement les trompettes. Puis la flĂ»te reprend la barre sous le regard rythmĂ© des contrebasses. La rĂ©pĂ©tition du schĂ©ma signale l’arrivĂ©e de la coda brusquement apaisĂ©e… autant que cet oxymoron puisse prĂ©tendre avoir quelque sens.


En conclusion, un disque-dĂ©couverte qui exige de l’auditeur une attention attentive, seule susceptible d’exciter l’oreille Ă  percevoir l’ambition de cette proposition dont la richesse dĂ©passe la simple distraction. Sans doute le signe d’une Å“uvre qui vaut réécoute – on a connu pire projet.


Pour Ă©couter l’intĂ©gralitĂ© du disque, c’est ici.
Pour acheter les titres un par un, c’est lĂ .
Pour acheter le disque, pas de références sur Fnac, Amazon ou çà, alors je sais pas.

Le « Projet 44 » tend sa sébile

Modèles : Debussy de la Lorette en Cornouailles et Bertrand Ferrier. Photo : Kuhuru.com.

Le projet « 44 », c’est :

  • 8 ans de bourlingue de scènes en bistros, et rĂ©ciproquement ;
  • + de 100 concerts avec piano ou guitare Ă  fredonner des chansons maison avec du texte dedans (et de la musique aussi) ;
  • + de 200 chansons fredonnĂ©es en solo ou en trio, en « vedette » ou en partageant la scène avec Bernard Joyet, Francesca Solleville, Jean Dubois, Claudio Zaretti, BarthĂ©lĂ©my Saurel, Jann Halexander, Michel BĂ¼hler ;
  • 1 proposition du label Lalouline pour enregistrer 44 chansons avec du texte dedans (et de la musique).

Le projet « 44 » consiste à :

  • enregistrer 4 albums de 11 chansons en 5 jours dans un studio idoine, devant les micros d’un ingĂ© son spĂ©cialisĂ© dans la chanson ;
  • proposer ces albums en streaming par l’intermĂ©diaire du label Lalouline ;
  • rĂ©aliser un bel objet-disque avec livret de 24 p., rassemblant, sur deux CD, les 44 chansons ;
  • diffuser ces chansons et en profiter pour en chanter de nouvelles sur scène !

Le projet « 44 » réunira quatre albums en deux disques :

  • chansons Ă  l’ancienne ;
  • chansons gĂ©ographiques ;
  • chansons amoureuses ; et
  • chansons dans le miroir.

Le projet « 44 », c’est aussi des potins.

  • Les chansons seront enregistrĂ©es « dans les conditions du direct » en piano-voix, avec l’apport ponctuel du jazzman virtuose Pierre-Marie Bonafos.
  • Un premier tour de chauffe, en version guitare-voix, rassemble 44 chansons selon le mĂªme dĂ©coupage Ă  la ComĂ©die Dalayrac (Paris 2), du 16 avril au 7 mai 2019 (rens. ici).
  • Le dalmatien qui porte le disque avec ses 44 taches (env.) s’appelle Debussy de la Lorette en Cornouailles.
  • La photo de l’album a Ă©tĂ© capturĂ©e par l’Ă©quipe de Kuhuru.com. Les autres photos sont de Bertrand Ferrier, sauf celles qui ne sont pas de lui, ça va de soi.

Soutenir le projet 44 : c’est ici.