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Le blog de Bertrand Ferrier, page 226

Les temps morts, etc.

L’orgue de Saint-Martin de Chevreuse (dĂ©tail). Photo : Bertrand Ferrier.

Tu connais ce moment, oh, tu connais ce moment oĂ¹, lors d’un convoi « spĂ©cial », remplaçant un collègue absent, tu constates que quelque prof d’orgue a Ă©tĂ© prĂ©venu de ton passage : le pire des mĂ©tronomes a Ă©tĂ© placĂ© près des claviers pour t’obliger Ă  jouer en mesure, ce qui n’a jamais Ă©tĂ© une de tes spĂ©cialitĂ©s – Ă  supposer que tu en aies, des spĂ©cialitĂ©s.
MalgrĂ© que tu en aies, il te le faut reconnaĂ®tre : cette visite – oĂ¹ tu fus accueilli avec amabilitĂ© et sourires, ce qui n’est pas si frĂ©quent en tant qu’organiste Ă©tranger – fut fort pĂ©dagogique. Ainsi, en tournant la tĂªte au dĂ©tour d’une inattention, tu appris ce qu’est un temps mort dans ce sport collectif qu’est une eucharistie. Sens de la chute oblige, les trois dernières lettres de cette antique notice sont, Dieu t’en soit tĂ©moin, les plus gouleyantes !

Photo : Bertrand Ferrier

Lady Macbeth de Mzensk, Opéra Bastille, 22 avril 2019

Le dĂ©cor de MaÅ‚garzota Sczęśniak. VoilĂ -voilĂ . Photo : Bertrand Ferrier.

Marianne Croux ? Florent Mbia ? Julien Joguet ? Cyrille Lovighi ? Soit. Le reste, id sunt quatorze solistes, dont tous les principaux et la plupart des secondaires, le chef d’orchestre, la dĂ©coratrice-costumière, le metteur en scène – tous dans l’optimisation fiscale, si chère Ă  la direction lissnĂ©rienne, ou a minima de nationalitĂ© Ă©trangère. En d’autres termes, pas un rĂ´le d’importance dĂ©volu Ă  un artiste français. Si, quand tu passes moins de temps Ă  rĂ©diger ta critique qu’Ă  trouver les bons accents sur les consonnes et voyelles pour ne pas trop Ă©corcher le nom des artistes, c’est que la Cour des comptes devrait, tranquillement, se pencher sur cette arnaque qu’est l’OpĂ©ra national, soumis Ă  une règle antinationale qui handicape le dĂ©veloppement des artistes hexagonaux en les empĂªchant de se produire sur la plus grande scène du pays. C’est absolument scandaleux, et nous n’aurons de cesse de dĂ©noncer ce gaspillage d’argent public et de talent autochtone.
(Du coup, ça suffira, comme introduction, je pense.)

L’histoire

Katerina (AuÅ¡rinÄ— StundytÄ—) est houspillĂ©e par son beau-père (Dmitry Ulyanov) car elle n’a pas encore Ă©tĂ© fĂ©condĂ©e. HĂ©las, ledit Ă©poux (John Daszak) doit s’absenter et laisse dans la place un nouvel ouvrier (Pavel ÄŒernoch), qui sĂ©duit le soir mĂªme la femme en manque de sexe (I). Le beau-père surprend les fouteurs ; il fait fouetter le coquin… et finit empoisonnĂ© par sa belle-fille. Celle-ci rĂ©cupère son amant, et en profite pour faire assassiner son Ă©poux (II). DĂ©sormais, Katerina peut Ă©pouser SergueĂ¯. Alors qu’ils sont Ă  l’Ă©glise, le Balourd miteux (Wolfgang Ablinger-Sperrhacke) dĂ©couvre le cadavre de feu le mari. Les policiers dĂ©barroulent et embarquent les assassins (III). Au bagne, SergueĂ¯ exploite son ex-chère et tendre en lui extorquant ses bas pour les offrir Ă  Sonietka (Oksana Volkova) et coucher avec elle. Katerina rĂ©ussit Ă  prĂ©cipiter cette autre garce dans l’Ă©tang et Ă  se noyer dans la foulĂ©e. L’homme-Ă -nanas repart avec les bagnards (IV).

Chostakovitch selon Warlikowski. Assez d’accord avec le regard de 99160. Photo : Bertrand Ferrier.

Le spectacle

Soyons ordonnĂ© et stipulons-le d’entrĂ©e : voilĂ  un opĂ©ra oĂ¹ jamais l’on ne s’ennuie, et pas que parce qu’il est le seul Ă  chanter les merveilles de la sauce provençale – mĂªme si ça joue. La variĂ©tĂ© de la musique, la diversitĂ© des atmosphères, l’expressivitĂ© de la composition assurent un intĂ©rĂªt constant en dĂ©pit d’un livret mĂ©diocre et mal fagotĂ© (que de phrases chantĂ©es se contentant de dĂ©crire la situation ou de redonder, et hop, les didascalies !). C’est supĂ©rieurement Ă©crit, accessible Ă  tous et sĂ©duisant en diable. La prĂ©cĂ©dente production Ă  Bastille, venue d’Amsterdam en 2009 et dont le seul survivant – mĂªme si le meunier est, curieusement, toujours tenu par un Asiatique – est Fernando Velazquez passĂ© de cocher Ă  invitĂ© ivre, s’ensuquait dans des Plexiglas banals, mais irradiait grĂ¢ce Ă  la prĂ©sence de la Westbroek, toute perdue qu’elle fĂ»t dans son placard Ă  chaussures transparent. Cette nouvelle production, mise en scène par Krzysztof Warlikowski, reproduit des stratĂ©gies similaires avec un dĂ©cor unique, genre grande piscine (en fait salle de dĂ©coupe d’une boucherie qui sert aussi d’Ă©glise), agrĂ©mentĂ© d’un praticable mobile et partiellement grillagĂ©, tantĂ´t appartement de Katerina, tantĂ´t camion de transport de bagnards. Comme tous ces dĂ©cors assez « neutres et modernes » surkiffĂ©s par les tenanciers de Bastille, le dispositif signĂ© MaÅ‚gorzata Szczesniak pourrait servir pour n’importe quel opĂ©ra : c’est pratique et donc vain comme des claquettes.
Deuxième travers fatigant : l’absence de direction d’acteurs qui se constate sur trois plans. Cela se voit premièrement pour les solistes. Afin, suppute-t-on, de leur occuper les mains, le metteur en scène les oblige tous Ă  fumer. Les plus importants, comme le rĂ´le-titre, sont aussi appelĂ©s Ă  caresser le dĂ©cor afin de symboliser leur Ă©motion. On est Ă©pouvantĂ© par une telle vacuitĂ©, d’autant qu’AuÅ¡rinÄ— StundytÄ—, remise de son accident du 9 avril (est-ce Ă  cause de lui qu’elle pĂ©rĂ©grine parfois en baskets fluo ?), souligne en entretien son goĂ»t pour l’association entre acting et singing. Cette direction dĂ©ficiente se voit aussi, deuxièmement, pour les solistes secondaires, sans doute pour des raisons techniques : l’accident d’Alexandr Tsimbalink, non prĂ©cisĂ© au public, conduit Krzysztof BÄ…czyk Ă  s’improviser pope, rĂ´le Ă  la fois menu mais consĂ©quent, et Sava Vernić Ă  dĂ©chiffrer sur scène sa partition de chef de la police. Si les artistes font ce qu’ils peuvent, il est indigne de l’OpĂ©ra de ne pas assumer publiquement ces alĂ©as. La faiblesse de la direction d’acteurs se voit, enfin, dans la gestion fine du chÅ“ur. Certes, les mouvements d’ensemble sont Ă  peu près cohĂ©rents ; mais la puissance scĂ©nique s’Ă©vapore promptement lorsque l’on croit voir les artistes chercher leurs places et lorsque l’on les voit louper des regards (tourner un regard complice vers sa voisine, c’est super… si la voisine sait ou sent qu’elle est regardĂ©e). Cela s’accompagne de ratĂ©s co(s)miques, comme ce « Faites place, vous autres », tandis que le chÅ“ur est loin de l’action. Alors que ces trois outils – les vedettes, les solistes secondaires et le groupe – ont chacun aussi grande importance dans cet opĂ©ra, un tel manque d’exigence dĂ©nonce la vanitĂ© du metteur en scène.

Aušrinė Stundytė. Photo : Bertrand Ferrier.

Troisième travers navrant : la recherche de ce que nous pourrions appeler une provocation de pucelle. Ambiance provocation ? Les ouvriers bossent dans une boucherie, avec cadavres de porcs exposĂ©s Ă  jardin et caressĂ©s par la Katerina quand elle a des pensĂ©es cochonnes. Ambiance pucelle ? Dans cet opĂ©ra, on fait semblant de niquer, c’est de rigueur ; la vedette montre tout dans une vidĂ©o aquatique ; mais, sur scène, si SergueĂ¯ baisse son froc, les nĂ©nettes gardent leur soutien-gorge. Cette hypocrisie bien-pensante doit bien faire sourire Carole Wilson, Aksinya de la prĂ©cĂ©dente version, qui, raconte-t-on, aurait commencĂ© les rĂ©pĂ©titions en se foutant Ă  poil puisque, de toute façon, les mĂ¢les du chÅ“ur devaient finir par lui arracher complètement ses vĂªtements et la tripoter. C’est bien la p(e)ine de gĂ¢cher la musique avec des gĂ©missements façon doublage d’M6 dans les annĂ©es 1990, pour jouer les pudibonds pseudo-audacieux, bordel de bite !
Quatrième travers Ă©reintant : les vidĂ©os, envahissant signe d’une modernitĂ© moisie, noient l’Ă©nigmatique sous le mĂ©diocre. Oh, ces images de roseaux se balançant dans un lac quand baisent Katia et SergueĂ¯, oh ! Oh, ces captations de la vedette nageant nue Ă  la recherche d’une bulle d’air, oh ! Et ainsi de suite… Cette nullitĂ© pseudo technique est au niveau des billevesĂ©es dĂ©jĂ  proposĂ©es pour Don Carlos. Il est donc difficile de les re-reprocher Ă  cette Ă©quipe d’arnaqueurs : quand une entourloupe rapporte autant d’argent, pourquoi la changer ? Mais ne pas la dĂ©noncer serait reconnaĂ®tre que les techniciens mĂ©prisants ont, Ă  force, Ă©teint notre exigence critique ; et ça, ben, non.
Enfin, tout respire la mĂ©diocritĂ© du dĂ©jĂ -vu et du vain : les selfies d’Aksinia (quel dommage qu’ils ne soient pas retransmis en live vidĂ©o via IG !) ; l’utilisation Ă  l’Ă©glise d’une danseuse de houla-hop, d’une striptizeuze noire, façon sous-Freda Josephine McDonald pour frustrĂ©s en mĂ¢le d’uniforme, et d’un gogo gymnaste, tous trois pour le moins superfĂ©tatoires ; l’absence de traces de coups sur le corps dĂ©nudĂ© d’un SergueĂ¯ pourtant censĂ© avoir Ă©tĂ© passĂ© Ă  tabac juste avant ; l’insertion cacatique de la jarretière de la mariĂ©e, maladroitement mise en espace ; le si chic sous-Ă©clairage de Felice Ross, qui permet de ne pas bien voir les artistes sur scène, au cas oĂ¹, connement, on serait quand mĂªme venus pour les voir ; les images de la soprano topless alors qu’elle se noie en tenue de bagnarde ; l’insertion de vidĂ©os hors sujet pendant le rajout – guère utile – du premier mouvement du Huitième quatuor dans l’orchestration de BarshaĂ¯… Bref, l’ensemble associe l’irrespect de l’Å“uvre, la platitude des fantasmes du metteur en scène et l’absence de souffle qui embraserait visuellement l’enthousiasme inspirĂ© par la musique. DĂ©cevant en diable.

Ă€ l’entracte, une saisissante image mĂ©taphorique de l’Ă©lĂ©gance et de la pertinence de la mise en scène. Photo : Bertrand Ferrier.

La musique

Heureusement, ainsi que chantait VĂ©ronique Sanson avant de se souiller en donnant des spectacles torchĂ©e au dernier degrĂ© ou en s’associant Ă  des miauleurs ridicules pour garder un brin d’audience mĂ©diatique, « il nous restera la musique ». Et, sur ce plan, nous sommes, comme Jack, emballĂ©. Ingo Metzmacher dirige l’orchestre et conduit les chanteurs avec Ă©nergie et efficacitĂ©. Bien qu’incommodĂ© par des relents de peinture, l’orchestre dans son ensemble paraĂ®t percutant et sait autant contraster qu’envoyer. Les solistes sont magnifiques, des clarinettes aux cordes en passant par les percussionnistes Ă  dĂ©couvert. Les fanfares externalisĂ©es dans les loges font le boulot de mĂ©moire. Tout cela sonne fort bien.
Les choristes, très sollicitĂ©s, ne sont pas en reste ; et les solistes sont Ă  la hauteur – y compris les choristes promus solistes Ă  cette occasion. AuÅ¡rinÄ— StundytÄ— semble dĂ©marrer timidement ses aigus mais ne tarde pas Ă  dĂ©montrer une aisance que le clichĂ© voudrait insolente. Pavel ÄŒernoch peine Ă  vraiment passer pour un salopard, mais sa voix enjambe les difficultĂ©s avec puissance et efficacitĂ©. Dmitry Ulyanov ne manque point de graves ; et aucun soliste secondaire ne dĂ©pare mĂªme si, ce soir-lĂ , Marianne Croux, in medias res, paraĂ®t un peu courte.  Un rĂ©sultat dans l’ensemble bluffant, maĂ®trisĂ© et sĂ©duisant, ce qui est d’autant plus apprĂ©ciable que le spectacle, lui, consterne. On pourrait certes admettre que la satisfaction musicale est l’essentiel – assurĂ©ment, nous continuons d’aller Ă  Bastille car s’y faufilent des musiques incroyables jouĂ©es par des musiciens remarquables et, en gĂ©nĂ©ral, chantĂ©es par des artistes Ă©poustouflants. Il n’en reste pas moins choquant que des « rĂ©gisseurs » sans talent s’adonnent Ă  des saccages aussi mĂ©prisants – pour l’Å“uvre et le spectateur – que, hautement, mĂ©prisables.

Ce mardi, GGO


Oui, ce mardi, pour le deuxième Ă©pisode de la nouvelle tĂ©tralogie, j’ai gĂ©o.

De fait, l’on va fredonner des chansons gĂ©ographiques en mĂªlant (avec un « m », pas un « b ») les cartographies autochtones Ă  celles de Claudio Zaretti. Compter sur votre curiositĂ© voire, soyons flouflous, votre prĂ©sence, cela serait bigrement joyeux ; et cela se peut rĂ©server illico presto ici mĂªme. Hop.

Bernard Reichel, Å’uvres pour orgue, VDE-Gallo


Parmi les compositeurs suisses du vingtième siècle, le nom de Bernard Reichel fait partie des plus citĂ©s. Avant de nous intĂ©resser Ă  son Å“uvre orchestrale, cĂ©lĂ©brons le lundi de PĂ¢ques en furetant dans son Å“uvre pour orgue-et-pas-que (que c’est drĂ´le, au moins). Certes, le disque paraĂ®t plombĂ© par un graphisme associant une typo peu aguichante Ă  une illustration de livret entre radiateur, tricot, et peinture niveau première annĂ©e de maternelle. Pas de quoi nous dĂ©courager : c’est dommage, selon nous, mais ce qui compte, c’est que la musique fasse le mĂ©nage et soit bonne (et hop). Par exemple, moi, je suis pas un beau gosse, ben j’aime bien quand les gens font quand mĂªme l’effort d’Ă©couter ma musique voire de la soutenir, en concert ou au disque.
[Non, je sais, c’Ă©tait pas Ă©vident de placer une pub perso alors, tant qu’Ă  faire, j’en ai glissĂ© deux. En mĂªme temps, c’est mon site, ça aide, il convient de le reconnaĂ®tre.]
Le disque s’ouvre sur la Sonata da chiesa pour trompette et orgue (7′). Wikipedia, qui sait toujours tout mieux que tout le monde, au moins, nous rappelle que cette appellation a disparu depuis le dix-huitième siècle. En tant que forme, laissons les musicologues dĂ©battre ; en tant que projet de « sonate Ă  jouer Ă  l’Ă©glise mais pas forcĂ©ment pour le culte au contraire », y a pas de dĂ©bat, c’est un non nĂ©gatif pis c’est tout. Ainsi après deux contre-temps qui nous ont fait zapper la Sonata da chiesa pour orgue et clarinette (qui sera nĂ©anmoins enregistrĂ©e, grĂ¢ce Ă  nous d’après nous, et hop, par Organroxx) puis la Sonata da chiesa pour orgue et hautbois de Robert Maximilian Helmschrott, nous aurons ainsi le plaisir d’entendre, pour le festival Komm, Bach!, le 21 juin, Ă  21 h pĂ©taradantes, un florilège de ses Sonatas da chiesa pour orgue et violon, orgue et trompette, et orgue et alto, inch’Allalalalah en prĂ©sence du compositeur.

La sonate d’Ă©glise de Bernard Reichel s’articule en quatre mouvements, comme il sied. Le Maestoso ose la solennitĂ©, avec Ă©noncĂ© du thème Ă  la trompette (Jean-François Michel) puis reprise Ă  l’orgue seul (AndrĂ© Luy). Un passage plus doux ouvre la voie vers un crescendo rĂ©introduisant le thème liminaire. L’Adagio exploite manière de cornet Ă  l’orgue pour fomenter avec le cuivre, l’accompagnement Ă©tant assurĂ© par les fonds. La lisibilitĂ© de l’Å“uvre s’Ă©claire de sautes harmoniques aguichantes. Le vibrionnant Allegro lance le thème Ă  l’orgue avant que la trompette ne lui fasse Ă©cho. Le Moderato final pose des enchaĂ®nements harmoniques Ă  l’orgue colorĂ©s par la ligne de la trompette. La prise de son d’Olivier Buttex paraĂ®t remarquablement Ă©quilibrĂ©e et permet de goĂ»ter aux charmes simples de cette introduction fort rĂ©ussie.
Première des trois pièces ouvertement protestantes, les Variations sur le psaume 23 (18’30) pour orgue seul proposent une forme plus dĂ©veloppĂ©e, construite autour d’un thème richement harmonisĂ© et de sept dĂ©veloppements. La première variation envoie le cromorne rappeler le thème sur une double guirlande flĂ»tĂ©e qu’une tenue de pĂ©dale consolide chemin faisant. La deuxième prĂ©sente un vif duo bientĂ´t enrichi, qui met en valeur fonds et deux pieds. La troisième projette ponctuellement le thème Ă  la pĂ©dale tandis qu’un petit mais tonique plein jeu occupe l’espace sonore, associant Ă  la profusion une structure certaine. Le nasillement de l’anche soliste surplombe le trio constituĂ© par la quatrième variation. La cinquième variation, en trio, fonctionne sur un duo d’accompagnement, le thème Ă©tant rĂ©servĂ© Ă  l’anche soliste. La sixième variation renoue avec les pleins jeux, le thème revenant derechef au pĂ©dalier dans un premier temps. FlĂ»tes et soubasse prennent en charge la dernière variation, dans une sorte d’ultime mĂ©ditation, entre sobriĂ©tĂ© sereine et trilles nostalgiques (mĂªme si le cromorne se faufile par gourmandise Ă  1’10 – toujours donner l’impression que l’on Ă©coute avec prĂ©cision, principe Ă´ combien prĂ©tentieux s’il en est de ce site), pour conduire vers une rĂ©solution en majeur. En bref, une Å“uvre sĂ©rieuse, sciemment non-spectaculaire quoique exigeante pour l’interprète. Sa spĂ©cificitĂ© harmonique capte l’oreille par-delĂ  l’austĂ©ritĂ© et du propos et de la forme choisie, laquelle semble nĂ©anmoins la destiner de façon privilĂ©giĂ©e Ă  l’usage des croyants.

Deuxième des trois pièces de musique sacrĂ©e, l’Hymne en trois versets sur le choral « Der du Bist drei in Einigkeit » (6′), en français : o lux beata Trinitas, s’ouvre sur un Moderato maestoso tirant les grands jeux. Le propos est segmentĂ© en petites sections, Ă©noncĂ©es d’abord simplement puis chargĂ©es d’une harmonie abondante. Le Lento suivant, en trio, associe sans fioriture anche, manière de flĂ»te et soubasse. Les pleins jeux rĂ©sonnent pour le Con moto final oĂ¹ le thème rĂ©sonne Ă  la pĂ©dale tandis que les deux mains baguenaudent Ă  pleins poumons au-dessus. Un postlude gĂ©nĂ©reux n’empĂªche pas le pĂ©dalier de finir d’Ă©noncer ce qu’il a Ă  stipuler. La rĂ©fĂ©rence au choral et la relative ariditĂ© d’une harmonie riche autant que dĂ©nuĂ©e de souci de plaire sĂ©duiront certains connaisseurs sans chercher Ă  titiller les mĂ©lomanes peu frottĂ©s de chorals luthĂ©riens.
Dernière des pièces ressortissant de la musique sacrĂ©e, le Choral « Le Sauveur va naĂ®tre » (« Gottes Sohn ist kommen », 4′) est l’une des dernières Å“uvres de Bernard Reichel, composĂ©e deux noĂ«ls avant sa mort. Sur un accompagnement sobre, le thème s’Ă©lève du Moderato. Le mouvement Assez large commente cette base en sollicitant une fermetĂ© technique de l’organiste suffisante pour donner Ă  entendre avec la prĂ©cision nĂ©cessaire l’Ă©tonnante harmonie reichelienne. Ă€ l’exubĂ©rance et aux frisous-frisous (pardon pour notre idiolecte musicologique), le compositeur oppose une droiture qui, certes, destine davantage ce travail au culte qu’au concert, mais tĂ©moigne d’une intĂ©gritĂ©, d’une dignitĂ© et d’une nĂ©cessitĂ© personnelles qui, mĂªme chez le mĂ©lomane mĂ©crĂ©ant, mĂ©rite de susciter la curiositĂ©.



Le livret nous apprend que la Sonate brève pour alto et orgue (9′) fait Ă©cho aux saintes improvisations auxquelles Bernard s’adonnait avec son fils Daniel. Elle prend appui sur « Gib Fried zu unser Zeit, O Herr » (Donne la paix Ă  notre temps, Seigneur) et s’articule en trois mouvements. Le Moderato liminaire

  • souffre d’un orgue trop prĂ©sent par rapport Ă  l’alto,
  • rĂ©vèle malgrĂ© cela un son d’alto fort sĂ©duisant,
  • garde de la notion d’improvisation, une structure duale immuable : propos de l’orgue auquel rĂ©pondent les quatre cordes… rythmĂ©s par les chants d’oiseaux que ne perturbe pas cette musique !

L’Allegro non troppo entrelace davantage les deux instruments : l’alto est certes accompagnĂ© par l’orgue, mais une anche Ă©nonçant le choral Ă  sa façon se tresse aux frĂ©missements du gros violon. Le Lento final, qui ne paraĂ®t guère plus modĂ©rĂ© que le mouvement prĂ©cĂ©dent, renoue avec le principe du dialogue et de l’Ă©cho. Une fois de plus, l’engagement des interprètes et l’originalitĂ© des harmonies contribuent Ă  l’intĂ©rĂªt d’une sonate qui se prĂ©sente plus comme une proposition que comme une quĂªteuse de brava.
Le PrĂ©lude en mi (3′) pour orgue propose l’Ă©noncĂ© du thème en forte puis en mezzo forte – mĂªme propos pour les dĂ©clinaisons qui suivent jusqu’Ă  ce qu’un tremblant crĂ©e une brève diversion. Ainsi se dĂ©roule cette piĂ©cette, entre statisme et hiĂ©ratisme, heureusement agrĂ©mentĂ©e par cette harmonisation reichĂ©lienne qui tĂ¢che d’extirper le propos d’une retranscription d’improvisation dispensable au disque.

 
Ledit disque – rien Ă  voir avec la princesse du pont de l’Alma – se conclut avec une Suite en cinq parties (18′) pour orgue. Le cornet prend le pouvoir dans le premier mouvement. Le deuxième mouvement semble alterner 5/4 et 4/4 bien que le livret Ă©voque un mouvement Ă  cinq temps : cette arythmie donne presque du swing – ce qui paraĂ®t ici un gros mot – au propos, souvent traitĂ© sur deux plans, fort et moins fort, avec tremblant Ă  l’occasion. L’Aria du troisième mouvement (2′, non 3’27 comme l’indique le livret par contamination du deuxième mouvement – ha-ha, toujours paraĂ®tre attentif au dĂ©tail pour faire genre, autre morale du notuliste) prolonge le thème de façon plus rectiligne. Ă€ son tour, le Moderato qui suit approfondit l’exploitation du mĂªme motif en proposant une exploration rigoureuse en quatuor (aigu – accompagnement – premier plan – pĂ©dale). Nulle fantaisie dans le pressage de la matière thĂ©matique, comme pour lui en extraire sans additif facĂ©tieux sa substantifique moelle musicale. Le cinquième mouvement, le plus consĂ©quent, prĂ©sente un thème solidement accompagnĂ©, qui va se dĂ©cliner diversement au long de la composition, jusqu’Ă  la rĂ©exposition fragmentaire de cette sorte de choral Ă  la pĂ©dale, lors du tutti final. On apprĂ©ciera ici plus la rigueur que l’originalitĂ© du traitement – lĂ  n’Ă©tait certes pas le propos du compositeur.
En conclusion, dans ce disque destinĂ© aux non-fanatiques d’orgue (en tĂ©moigne l’absence de photographie et de composition de l’instrument de Lutry), les pièces nĂ©anmoins pour orgue ici prĂ©sentĂ©es intriguent par leur richesse harmonique, on l’aura compris, mais peinent Ă  enthousiasmer tant elles semblent, au disque, ou fonctionnelles ou anecdotiques. Cela renforce notre hĂ¢te d’Ă©couter les pièces orchestrales du compositeur. Nul doute qu’il y sera sans doute dĂ©barrassĂ© de la rĂ©vĂ©rence ou de la rĂ©fĂ©rence religieuse qui semble ensuquer son Ă©criture dans un propos sĂ©dimentĂ©, certainement loin d’Ăªtre Ă  la hauteur de son Ă©criture.


Pour écouter le disque en intégralité, cliquer ici.
Pour l’acquĂ©rir (j’avais Ă©crit « lĂ¢cheté », mais c’est moche), cliquer lĂ .

La messe que mĂªme pas tu la laisses jamais jouer Ă  un collègue…

Vigile pascale Ă  Saint-AndrĂ© de l’Europe. Photo : Bertrand Ferrier.

… sauf si tu es mort, peut-Ăªtre, et encore, pas ressuscitĂ©.

Urs Joseph Flury, « Passion », VDE-Gallo


Parfaite rencontre entre la vocation religieuse de « Voix dans l’Église (VDE) » et de la perspective classique portĂ©e par la marque Gallo, voici une Passion imaginĂ©e par feu Beat Jäggi en vingt mouvements, un seul air, un seul passage instrumental et quelques moments scandĂ©s sur fond musical (« quand ça chante trop,  on finit par s’ennuyer », expliquait feu le librettiste) – Ă  charge pour Urs Joseph Flury de s’en dĂ©brouiller. Cet enregistrement en concert rĂ©vèle une magnifique musique tonale, expressive Ă  souhait, magistralement orchestrĂ©e et interprĂ©tĂ©e  avec soin, sous la direction du compositeur.
Après un prologue inquiĂ©tant, l’entrĂ©e dans JĂ©rusalem parvient Ă  dĂ©passer la simple fanfare par le truchement des bois, le dialogue entre voix graves et aiguĂ«s, l’ajout de nuances appropriĂ©es. Le dernier repas dĂ©crit un Christ troublĂ© qui intervient pour cĂ©lĂ©brer, grave, la première eucharistie. Un rythme ternaire Ă©voque le jardin de GethsĂ©mani. Le librettiste insiste sur la notion de fatalitĂ© tragique, de prĂ©destination, d’inĂ©luctabilitĂ©. Ainsi, « Judas isch scho zeichnet / Sys Wärch muess är hĂ¼t tue » (Judas est dĂ©jĂ  marquĂ©, il doit remplir sa mission aujourd’hui) ; de mĂªme, « Der Heiland muess eileini / Sy Todesangscht usstoh » (C’est seul que le Sauveur doit supporter / son agonie mortelle), etc. Pour nous, qui connaissons le scĂ©nario, c’est banal ; mais, afin de nous donner Ă  imaginer ce que pouvait ressentir celui qui, seul, connaissait l’issue, le compositeur traduit la force du destin-qui-va par de nombreuses astuces telles que :

  • le balancement inĂ©luctable du ternaire,
  • les deux en deux du chÅ“ur,
  • et la neuvième finale.

La sĂ©quence de la trahison fait dialoguer des bois cĂ©lestes, des chÅ“urs, cordes et timbales telluriques, ainsi que des cuivres entre solennels et inquiĂ©tants.



Sans barguigner, le librettiste met doublement sa patte sur la Passion qu’il propose : d’une part, il mĂªle les Évangiles Ă  sa guise ; d’autre part, il assortit le rĂ©cit de commentaires personnels, inscrivant sa foi et ses convictions dans le texte du chÅ“ur. Nul reproche, ici, au contraire – le rĂ©cit gagne en spĂ©cificitĂ© et en intensitĂ© ce qu’il perd en authenticitĂ©, comme une histoire « bien racontĂ©e » est souvent celle oĂ¹ le conteur s’investit dans la verbalisation du dĂ©roulement. Ainsi, quand JĂ©sus guĂ©rit l’oreille de Malchus, « D Hänker luege chuum rächt zue » (tous ne savaient trop oĂ¹ regarder), ce qui marque trois particularitĂ©s :

  • le choix ponctuel de la version de Luc qui, ultraminoritaire, annonce la guĂ©rison de CaĂ¯phe ;
  • l’ajout d’une didascalie qui n’est certes pas dans Luc, XXII, 51 ; et, amusant pour honorer un librettiste prompt Ă  la paraphrase,
  • l’insertion dans la traduction anglaise – non signĂ©e – du terme « executioners » (bourreaux), connotation hypertrophiĂ©e pour dĂ©signer les prĂªtres et soldats venus arrĂªter le dangereux bandit.

Ce n’est qu’une illustration de la personnalisation de la Bible par Beat Jäggi, qui se prolonge par maintes astuces, parmi lesquelles :

  • la reformulation que ponctue par ex. l’ajout d’épithètes dramatiques (telles les « Feischrti Macht », id sunt les forces obscures) ;
  • le sĂ©quençage ;
  • la sĂ©lection, dilatation, contraction ou suppression de sĂ©quences, etc.

Comme en Ă©cho, la musique d’Urs Joseph Flury est loin dâ€™Ăªtre simplement – pour ainsi dire – belle, riche et illustrative. L’illustre le reniement de Pierre, occasion d’associer deux formes narratives :

  • les chÅ“urs et grand orchestre ouvrent et ferment le bal pour poser le cadre ;
  • un ensemble plus lĂ©ger suit les quasi rĂ©citatifs accompagnant les accusations et la lĂ¢chetĂ© de Pierre (Christof Breitenmoser, très convaincant).

Colorant cette structure essentielle pour assurer la lisibilité et l’intelligibilité du texte, captivent notamment l’oreille :

  • les variations d’instrumentarium,
  • l’insertion de virgules musicales et
  • les inflexions harmoniques.

La longue sĂ©quence « devant Pilate » (Yves BrĂ¼hwiler) illustre la capacitĂ© du compositeur Ă  renouveler ses stratĂ©gies : motif des cordes ou ascension rĂ©pĂ©tĂ©e des vents, unissons, crescendo, contrastes, reprises de gimmicks parfois transformĂ©s ; et, Ă  la demande du librettiste : chÅ“urs rythmiques ou chantĂ©s, dialogue entre solistes, foule et orchestre, etc. Le tout se pimente de trouvailles, incluant la harpe-signature quand JĂ©sus commence Ă  rĂ©pondre au lĂ¢che et affirme, beaucoup plus ferme que chez nous : « I bis, jo, du seich es sälber, / Chasch dy Glouben a mi ha » (Je suis [le roi des Juifs], tu le dis toi-mĂªme, tu peux croire ce que je te dis). Une danse joyeuse mais grinçante sert de dĂ©cor aux gausseries de la foule, avant que hautbois et flĂ»te ne relativise cette joie financĂ©e par les juifs : grĂ¢ce Ă  la corruption de la foule, Barabbas est libre, et le mauvais juif va payer !



C’est alors que le chemin de croix montre sans doute les limites du livret. En effet, le chÅ“ur qui vient d’incarner la foule houspilleuse redevient narrateur empathique. Ainsi relate-t-il avec Ă©motion l’horreur de ce pauvre gars, des Ă©pines dans la boĂ®te crĂ¢nienne, contraint de tirer deux Ă©normes bouts de bois en forme de plus (« RhĂ©sus positif ? », soufflent les persifleurs) sur lequel on le va torturer jusqu’à ce que mort s’ensuive. Si l’on tĂ¢che de suivre le propos, cette facilitĂ© est assez incomprĂ©hensible et, pour tout dire, plutĂ´t maladroite.
Heureusement, la musique permet de presque-ignorer l’incohĂ©rence en exprimant le drame du moment avec force et l’once de subtilitĂ© qui va bien. Le chÅ“ur de femmes rĂ©itère, Ă  la première personne du pluriel, la description que l’on vient d’entendre. LancĂ© par la harpe, JĂ©sus les recadre comme il convient, avant de partir Ă  sa crucifixion sur un groove de claves que dissipe in fine un claquement de cymbales. De la sorte, la scène des larrons est Ă©voquĂ©e avec une belle variĂ©tĂ©. Les couleurs musicales changent sans cesse. Ainsi, le premier voleur (Marcel Fässler) bĂ©nĂ©ficie presque d’une microchanson Ă  la Monty Python, qui rappelle l’importance des moqueries dans la Passion : moqueries

  • de la foule,
  • des soldats,
  • des grands prĂªtres et, donc,
  • du bandit honnĂªte.

Le lèche-cul dit « bon larron » (Chasper-CurĂ² Mani) n’a pas cette chance : plus sage, il est baryton et non tĂ©nor – telle est la musique d’Urs Joseph Flury, Ă  la fois subtile et ne nĂ©gligeant pas les archĂ©types afin de se mettre au service du projet narratif.



La lamentation de Marie (Lilian Schneider Rohrer, dont le timbre brut et le vibrato large et abondant seront affaire de goĂ»t) est le seul air de l’oratorio.  Il oscille entre la tristesse humaine et la dĂ©sespĂ©rance transcendantale, ce qu’illustre l’utilisation de la harpe, entre arpèges Ă©lĂ©giaques et brusques envolĂ©es. S’ensuit une Ă©lĂ©gie pour hautbois et orchestre en accompagnateur de luxe. Le compositeur a Ă©crit cette pièce « à la mĂ©moire de M.M. ». Renato Bizzotto affronte une partition qui lui attribue autant de larmes que d’énergie rĂ©voltĂ©e, refusant de confondre Ă©motion et mollesse consensuelle.
Certes, cette sĂ©quence peut paraĂ®tre et superfĂ©tatoire, et moins passionnante – presque sans jeu de mots – que d’autres, dans la mesure oĂ¹ l’orchestre ne sert que de ploum-ploumeur de luxe ; or, paradoxalement, sa singularitĂ© (seul moment instrumental), sa sobriĂ©tĂ© (le soliste n’est jamais dĂ©fiĂ© par ses compères) et son ambiguĂ¯tĂ© (prĂ©textant faire rĂ©sonner le chagrin de Marie, il Ă©voque un chagrin personnel, comme tout croyant est censĂ© faire sienne la souffrance du Christ lors du triduum pascal) lui donnent une rĂ©sonance particulière.



L’anaphore « Es isch vollbracht » (C’est fini) annonce « la mort, la mort », sans s’y attarder outre mesure : la fin biologique est comme un non-événement dans la triple logique fervente qui anime la Passion :

  • soumission du Fils au Père,
  • inconscience des hommes pour accomplir les Écritures, et
  • rĂ©surrection.

La sĂ©quence « Après la mort » joue le dramatique pour faire gronder le tonnerre et tomber la nuit avec un solo de violoncelle, des roulements de cymbales et timbales, des souvenirs de harpe qui s’élèvent. L’antĂ©piphorique « Ô Croix ! Ă” Croix » s’articule autour d’un chÅ“ur a capella pour porter un propos davantage descriptif et priant que narratif, offrant une respiration bienvenue pour accompagner… l’expiration. La mise au tombeau ne surjoue pas la dramatisation : dans la foi chrĂ©tienne, il s’agit plus d’un moment solennel que d’une scène dĂ©chirante.
Cependant, grĂ¢ce Ă  cet Ă©pisode, le librettiste prĂ©pare le contraste entre la rĂ©surrection, triomphale et cosmique, et « e leide Zug, erbärmlig chly » (le maigre cortège, si Ă©tique) que commentent bois et cordes. Factuelle, la musique sonne martiale pour dĂ©crire les soldats qui gardent le tombeau. Toutefois, sous le rythme stupide – le seul accessible aux militaires –, la harpe christique zone, soutenue par bois et cordes. La PĂ¢ques part sur des bases quasi haydniques. Le compositeur paye nĂ©anmoins sa presque-minifugue avec les cloches qui vont bien avant de finir, Ă©tonnamment, en mineur, comme pour souligner que, mĂªme si l’aiguillon de la mort est – officiellement – relativisĂ©, mĂªme si le monde est extrait du temps vers l’éternitĂ©, ben, n’empĂªche, dans la vraie vie des ploucs, c’est pas si simple.


La prise de son de Cäsar Spiegel ne rend pas toujours raison de cette partition riche (chÅ“urs liminaires pas très distincts, autant que nous le puissions entendre) ? Les cordes semblent parfois fricoter avec la limite de la justesse ? Quelques rares dĂ©parts paraissent juste justes ? Tout cela se comprend pour un disque ambitieux enregistrĂ© officiellement en une seule fois. Voici ce qui compte : ignorant du travail d’Urs Joseph Flury, je suis ravi de l’avoir pu dĂ©couvrir et de, grĂ¢ce Ă  lui, pouvoir souhaiter aux lecteurs – en tout cas ceux capables de goĂ»ter sans ricaner autre chose que des bruitismes dĂ©structurĂ©s amplifiĂ©s par une programmation Ă©lectroacousmatique post-nĂ©o-spectrale – une puissante musique pascale Ă  tous.


Pour acheter le disque, c’est ici.
Pour Ă©couter l’Å“uvre en intĂ©gralitĂ©, c’est lĂ .

In memoriam Notre-Dame de Paris (3/3)

Il y a neuf mois, Jean-Luc Thellin donnait un concert Ă  Notre-Dame.
De la prĂ©paration Ă  l’exĂ©cution, nous Ă©tions Ă  ses cĂ´tĂ©s. Reportage et souvenances.


Premier épisode
La registration

Le Monstre. Photo : Bertrand Ferrier.

Avec un programme qui rendra fou de joie tant les amateurs de musique forte et spectaculaire que les spĂ©cialiss de Jean Guillou, Jean-Luc Thellin – qui a tout juste enregistrĂ© le premier disque de son intĂ©grale Bach… sur un orgue du pays basque – revient jouer le plus grand orgue de France, en la cathĂ©drale Notre-Dame de Paris, oĂ¹ nous nous faufilĂ¢mes jadis. Concert ce samedi 16 juin Ă  20 h pĂ©tantes. DurĂ©e : 45′. EntrĂ©e libre. Programme : Prometheus de Franz Liszt (transcr. : Jean Guillou) et Sonate « Psaume 94 » de Julius Reubke. Pour prĂ©parer ce rĂ©cital, nous vous proposons un making of exceptionnel, au moins, rĂ©vĂ©lant les dernières heures avant le concert, dans les coulisses de Notre-Dame, cĂ´tĂ© orgue.

Un aperçu de ce que les rganiss aiment appeler leur « bureau du soir ». Photo : Bertrand Ferrier.

Premier Ă©pisode, aujourd’hui, avec la première rĂ©pĂ©tition in situ. En effet, les organistes admis Ă  donner une « audition du samedi soir », comme HervĂ© DĂ©sarbre tantĂ´t, ont droit Ă  deux crĂ©neaux de rĂ©pĂ©tition : trois heures l’avant-veille, deux heures la veille. La première sĂ©ance est consacrĂ©e – le terme n’est presque pas trop fort car le projet est aussi enthousiasmant qu’aride – Ă  la registration. Autrement dit : quels jeux choisir, les jeux Ă©tant les sons que l’organiste utilisera pour interprĂ©ter tel moment de son concert ?

Y a puka choisir parmi deux fois ça. Photo : Bertrand Ferrier.

Le terrrrible problème, c’est que le grand orgue de Notre-Dame rassemble 8000 tuyaux. Partant, le choix est extrĂªmement vaste, rendant ultraprĂ©cieux les avis du facteur d’orgue rĂ©cemment recrutĂ© par Notre-Dame pour conseiller les artistes. Après la prise de contact avec l’instrument, l’enregistrement sur ordinateur des combinaisons de sons peut commencer, ce qui exige une concentration maximale pendant… quatre heures et demie.

Jean-Luc Thellin ne rigole plus. Photo : Bertrand Ferrier.

Pour effectuer les bons choix sans se perdre dans l’infini des combinaisons envisageables, l’artiste associe plusieurs critères, parmi lesquels : la tradition ; son expĂ©rience ; ses choix d’interprĂ©tation ; les particularitĂ©s de l’instrument ; son Ă©coute ; les avis et suggestions parfois faussement farfelues du facteur d’orgue qui connaĂ®t incroyablement le rendu possible de dizaines de milliers d’associations envisageables ; et l’anticipation du « rendu dans la nef » (ce que le musicien entend n’est pas ce que les auditeurs percevront). Dès qu’il a dĂ©nichĂ© la bonne combinaison, il l’enregistre, la vĂ©rifie, l’enchaĂ®ne avec les sons qui la prĂ©cèdent et la suivent… et passe Ă  la suivante. En moyenne, il faut compter 90 secondes par registration. Rapide ? Oui, mais imaginez quand il y en a 157 Ă  inventer !

Dès lors, cette première rĂ©pĂ©tition n’a rien Ă  voir avec une « rĂ©pĂ©tition » comme les musiciens la pratiquent rĂ©gulièrement – jouer un morceau et reprendre quand ça ripe un brin. On est entre la musicologie, la science pragmatique de l’orgue et… le sport, car il faut enchaĂ®ner les figures sans cesse : le temps est comptĂ©.

Tests son, c’est parti. Photo : Bertrand Ferrier.

Doit-on rappeler que les saucisses s’agitent autant en haut qu’en bas ? D’autant que Jean-Luc Thellin a choisi des pièces qui valorisent au mieux cet hĂ©naurme instrument. Pour cela, il faut un interprète capable de maĂ®triser autant les claviers « manuels » que les deux pĂ©dales d’expression (permettant d’enfermer les tuyaux ou de les ouvrir sur la cathĂ©drale afin de les laisser jouer plus ou moins fort)… et le clavier rĂ©servĂ© aux pieds.

Mon pédalier, ma bataille. Photo : Bertrand Ferrier.

Bref, Ă  part le mec censĂ© tourner les pages et appuyer sur un bouton pour changer les sons dès qu’ils ont Ă©tĂ© programmĂ©s, tout le monde (deux zozos, donc, mais quels zozos !) est dans une bulle pour dĂ©couvrir les sons les mieux adaptĂ©s Ă  l’interprĂ©tation des pièces choisies sur cet instrument particulier – chaque orgue Ă©tant trrrès particulier. Bref, le rĂ©citaliste (?) n’a pas le temps de poser pour une jolie photo. Il bosse, lui.

Toujours pas l’heure de rigoler pour Jean-Luc Thellin. Photo : Bertrand Ferrier.

MĂªme avec des mains un peu partout, le coquin.

Ă€ l’orgue, croiser les doigts, c’est fĂ¢cheux ; les mains, ça passe. Photo : Bertrand Ferrier.

Et c’est ainsi que, de fil en aiguille, la rĂ©pĂ©tition de trois heures, grĂ¢ce Ă  la bienveillance du facteur, admiratif du musicien tant pour sa dextĂ©ritĂ© que pour son art de la registration et son sens de l’Ă©coute, a fini après cinq heures et demie d’effort et d’Ă©motions. Plus qu’Ă  rĂ©cupĂ©rer vite, vite, pour revenir Ă  une autre vraie vie et prĂ©parer la rĂ©pĂ©tition de ce vendredi soir. Nouveaux scoupses Ă  venir, donc !


Deuxième épisode
La répétition


Suite de notre reportage en trois mouvements sur les coulisses du concert de Jean-Luc Thellin Ă  la cathĂ©drale Notre-Dame de Paris. Avec un premier arrĂªt pour s’Ă©clabousser des dernières gouttes de lumière du jour, dans le Quartier latin, avant de monter vers la BĂªte pour la seconde rĂ©pĂ©tition…


Près du Monstre, la lumière est toute autre.

Photo : Bertrand Ferrier

C’est la minute des derniers prĂ©paratifs. Le Belge dĂ©gingandĂ© se dĂ©fait de ses chaussures d’homme presque normal pour passer celles qui symbolisent sa mutation en rganiss virtuose – l’objectif pragmatique Ă©tant de ne pas souiller avec ses souliers, ha-ha, le pĂ©dalier sur lequel vont virevolter les semelles du maĂ®tre. Les partitions sont prĂªtes. On peut commencer l’ultime rĂ©pĂ©tition.

Photo : Bertrand Ferrier

Cette fois, la pression n’a rien Ă  boire avec la bière. Elle est cette Ă©motion qui sourd de la difficultĂ© des compositions Ă  interprĂ©ter, de l’importance de l’enjeu que constitue un rĂ©cital en ce lieu, et de la brièvetĂ© du temps de rĂ©pĂ©tition imparti. Partant, l’Ă©lĂ©gance exige d’esquisser un exquis sourire afin de masquer le juste stress. D’esquisser, oui. Mais un sourire quand mĂªme.

Photo : Bertrand Ferrier

C’est alors que « les chos’s aussi retiennent leur souffle, et puis le moment vient ». Vient, donc, le moment de remplir un triple objectif : exĂ©cuter sans faiblir l’enchaĂ®nement prĂ©cis des notes ; vĂ©rifier et ajuster la pertinence des registrations (choix des sons dans le catalogue infini dont dispose cet orgue) ; et parfaire la synchronisation entre l’interprète et l’assistant – celui-ci est chargĂ© de tourner les pages Ă  peu près au bon moment ainsi que de changer les registrations selon les annotations et les respirations du musicien.

Extrait de la « Sonate » de Reubke annotée. Photo : Bertrand Ferrier.

De prenantes demi-heures plus tard, il est plus que temps de quitter la cathĂ©drale. La prochaine fois que l’on y reviendra, ce sera pour le concert – l’instant magique et dangereux que documentera le dernier volet de notre reportage !


Troisième épisode
Le concert

Tu sais que tu es dans un endroit chic quand, mĂªme depuis les toilettes, tu disposes de ce genre de vue.

Dernières gouttes de lumière sur Notre-Dame. Ce samedi 16, c’est le soir de Jean-Luc Thellin : il revient aux grandes orgues de la cathĂ©drale pour un rĂ©cital de maboul, prĂ©parĂ© avec gourmandise. Si, dans la vie, les trompettes sont parfois mal embouchĂ©es, les cĂ©lĂ©brissimes chamades de la renommĂ©e, elles, sont prĂªtes Ă  pouĂ«t-pouĂ«ter lorsque viendra leur tour. Ça va sonner, pas d’inquiĂ©tude : en garde, mes mignonnes !

Quelques chamades. Photo : Rozenn Douerin.

Le temps que Philippe Lefebvre, l’un des trois titulaires, crache une puissante improvisation pour couronner la messe, et la concentration, tranquillement, se met en place. Les chanceux qui ont eu l’honneur d’Ăªtre invitĂ©s Ă  la tribune – expĂ©rience impĂ©rissable mĂªme si on entend hypermieux en bas – choisissent leur place. Les sept Ă  huit cents spectateurs (incluant l’important va-et-vient touristique qui pollue ces auditions gratuites) arrivent. Certains ont conscience de l’Ă©normitĂ© de ce qui les attend ; d’autres sont curieux et prĂªts Ă  s’enthousiasmer ; d’autres encore, qui ont Ă©tĂ© traĂ®nĂ©s ici par un tortionnaire du sexe opposĂ©, craignent de s’ennuyer ferme parce qu’un rĂ©cital d’orgue, c’est chiant, non ? (Parfois, si. Faut bien choisir, surtout si on est constipĂ©. Bref.)

Encore des chamades. Ça fait un peu redondant avec la photo d’avant, mais j’aime bien ce clichĂ© de Rozenn Douerin, alors bon.

De passage, des anges s’incrustent dans le buffet pour assister en connaisseurs Ă  ce qui les attend. On les entend murmurer sur l’air du « Tiens, c’est pas une guitare mal jouĂ©e et du djembĂ© massacrĂ© par un Versaillais blanc qui se prend pour un bel-re ? Il paraĂ®t que c’est la mode, Ă  Paris aussi », mais on fait mine de n’avoir rien ouĂ¯ – d’autant que l’on est d’accord avec eux, ça ne servirait de rien de se conforter en entonnant la symphonie contre l’Ă©pouvantable hĂ©gĂ©monie dans le rĂ©pertoire liturgique issu des nullitĂ©s charismatiques. En sus, c’est pas le sujet immĂ©diat. LĂ , on s’apprĂªte Ă  parler de musique, pas de fèces.

Sur le buffet de l’orgue, les enjeux sans nos campagnes. Photo : Rozenn Douerin.

L’artiste s’installe sur le banc. C’est Ă  la fois chaud comme les dernières minutes avant une exĂ©cution (sauf que lĂ , ce sont deux chefs-d’Å“uvre qui vont Ăªtre exĂ©cutĂ©s) et brĂ»lant comme le moment oĂ¹, dans une course de fond, tu accĂ©lères vers les deux tiers de la course et tu sens que tes adversaires ne peuvent pas suivre. Cela dit, j’ai toujours Ă©tĂ© nul en parabole, j’en suis conscient. En revanche, point ne suis assez obtus pour ne pas sentir que lĂ , y a plus de rigolade possible.

Juste avant. Photo : Rozenn Douerin.

Du coup, j’ai dĂ» proposer une analyse musicologique de dernière minute, du genre : « Imagine, Jean-Luc, y a un Ă©norme hippopotame qui rentre dans Notre-Dame et qui fait un gros, gros prout. » Enfin, quelque chose de dĂ©licat et de bon goĂ»t. Ou alors, je n’ai rien proposĂ© mais l’artiste y a pensĂ© en mĂªme temps que moi. Disons que, si ce n’est pas le cas, le rĂ©sultat est Ă  s’y mĂ©prendre – il est vrai que, Ă  dĂ©faut d’avoir un grand sens de la mode voire de la politesse, je suis bourrĂ© parfois d’humour…

Photo : Rozenn Douerin

… et, contrairement aux apparences, je sais quand bien fermer ma grande gueule parce que l’art est dans les tartines blocks. En tout cas, ça m’arrive de savoir. Et lĂ , en l’espèce, j’avais hĂ¢te de dĂ©couvrir ce qui allait suivre.

Jean-Luc Thellin Ă  l’orgue de Notre-Dame de Paris. Photo : Rozenn Douerin.

Paradoxale versatilitĂ© des humeurs : en tant qu’assistant, j’ai hhhĂ¢te que le rĂ©cital se termine bien ; et, dans le mĂªme mouvement du cÅ“ur, pas du tout. Ben oui, quoi après avoir tournĂ© les pages, appuyĂ© sur un bouton 162 fois, Ă©tĂ© impressionnĂ© par un mec qui sait maĂ®triser tant les plus redoutables traits de Liszt/Guillou et Reubke que les plus fines subtilitĂ©s et les grosses ficelles de l’orgue de Notre-Dame ? L’avantage, sur l’instant, c’est de ne pas penser. Trop Ă  faire, et pas question de bĂ©gayer dans la phrase du concert. Y a du boulot, pour que le zozo au nÅ“ud papillon blanc puisse, lui, boulotter quasi en paix, quoi que sans faute d’orthographe (soit dit pour les hippopotames qui nous lisent).

Jean-Luc Thellin et ses trois bras. Photo : Rozenn Douerin.

En vĂ©ritĂ©, je vous le dis, sur un grantorg, un rganiss n’a pas besoin de deux bras et deux jambes : un gros, gros cerveau de malade mental, deux jambes et quatre bras sont a minima requis. Vous me direz que, sur la photo supra, on n’en voit que trois, de bras thelliniens. Exact : le quatrième pressait des boutons, sans doute pour se dĂ©tendre… ou pour changer les registrations, c’est-Ă -dire les combinaisons de sons choisies par l’artiss lors des Ă©pisodes prĂ©cĂ©dents (d’oĂ¹ l’importance des Post-it jaunes fluo que vous apercevez sur les partitions, indiquant approximativement le moment oĂ¹ faut appuyer).

Les boutons secrets. Photo : Rozenn Douerin.

ObligĂ© d’Ăªtre assis sur le banc près du rganiss pour tourner les pages, le sistan ne doit pas pour autant empĂªcher le virtuose de se sentir Ă  l’aise, id est libre de vaguer de haut en bas et de droite Ă  gauche sur les cinq claviers Ă  sa disposition. Du coup, il peut lui arriver de se prendre pour NapolĂ©on, afin de ranger son inutile bras gauche et d’obliger le musicien Ă  chercher une esscuz en cas de fausse note, na – Ă´ le sens de la vengeance que dĂ©veloppe le toupti musicien, c’est choquant.

Quand l’assistant s’accroche Ă  lui-mĂªme. Photo : Rozenn Douerin.

Pas de quoi perturber l’artisss, tout entier consacrĂ© Ă  la musique spectaculaire qu’il interprète., entre pianissimi dĂ©licats mais audibles jusque dans la nef, nuances intermĂ©diaires tracĂ©es au cordeau entre ondulants, fonds nourris et associations inattendues, et fortissimi oĂ¹ le but reste de faire de la musique mĂªme quand tu joues HYPERFORT (« on met oĂ¹ la contrebombarde ? et si on supprime la chamade de 8′, c’est pas plus wow ? », etc.).

JLT en plein concert Ă  NDP. Photo : Rozenn Douerin.

Après sa prestation fabuleuse, parfaitement dans les temps (faut pas dĂ©passer 45′, prĂ©sentation par on-sait-pas-qui incluse), ne restait plus Ă  l’artiste qu’Ă  mettre un coup de boule Ă  la rambarde, et le tour Ă©tait jouĂ©… moins les SMS Ă©mus qui pleuvaient comme Ă  Gravelotte – mĂªme si, bon, en 1870, y avait peu de Texto – pour applaudir le surganiss, comme y a des surom. C’Ă©tait impressionnant, Ă©mouvant par le choix des pièces, abouti musicalement en dĂ©pit du temps si court laissĂ© pour apprivoiser l’orgue, Ă©blouissant techniquement… Bref, il est fort, ce coco. Hum, je sais, mais comment tu veux bien conclure dignement un moment aussi sekpsionnel que tu as essayĂ© de faire vivre Ă  tes lecteurs en tĂ©moins privilĂ©giĂ©s ?

 

La nouvelle tétralogie en concert (1/4)

Bertrand Ferrier à la Comédie Dalayrac. Photo : Rozenn Douerin.

Le premier Ă©pisode Ă©tait bien, Ă©tait chouette. Y avait des gens, du bon esprit, des fredonneries. Juste, le problème de base, c’est qu’il n’y avait point de piano. Donc j’ai demandĂ© l’aide du public. VoilĂ  le rĂ©sultat.

DĂ©muni, j’ai arrĂªtĂ© de rĂªver, afin de me consacrer aux rĂªves des autres.  C’est hyperplus gĂ©nĂ©reux.

Et puis, on va pas s’mentir, ça permettrait de prĂ©server ses propres rĂªves, nom d’une pipe en bois.

Cette ouverture onirique n’exclut pas un certain pragmatisme. Normal : tant qu’Ă  ne pas Ăªtre friquĂ©, Ăªtre froquĂ© est un minimum.

Bref, il Ă©tait temps que la poĂ©sie liquide de Jean Dubois remĂ®t un peu d’essence dans le moteur de la soirĂ©e.

Quand l’artiste eut fini, le tĂ¢cheron dut se remettre au travail. Car, on va pas se mentir,

Était-ce une raison suffisante pour admettre l’Ă©normitĂ© de mon cerveau ? Ne sais pas, ne me prononce pas, passe le fromage Ă  mon voisin.

Tant d’incompĂ©tence déçoit, inquiète, chagrine – en somme, donne le cÅ“ur gros.

Il semblerait bien que ce spectacle, comme la vie souvent, ne fĂ»t qu’un ample gribouillage. Genre ça.

Photo : Rozenn Douerin

Ou genre ça.

Il était temps de se pousser sinon du col, du moins de la fleur des chants.

Ne le contestons pas : ce fut une bonne surprise.

En effet, jusqu’ici, l’un dans l’autre, bon an mal an, cahin caha, on s’approchait dangereusement de la journĂ©e de merde.

Une telle analyse appelait un diagnostic sans, précisément, appel : on veut à boire. Allez, bonne année et à mardi !


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In memoriam Notre-Dame de Paris (2/3)

Il y a un an…

Notre-Dame, extrait. Photo : Bertrand Ferrier.

« Les conditions des auditions d’orgue Ă  Notre-Dame de Paris ne sont sans doute pas idĂ©ales pour apprĂ©cier un concert – contrairement aux conditions rencontrĂ©es il y a un an pour une vigile pascale sa mère : dans la vraie vie d’une audition, entre la mamie claudiquante de l’accueil qui fait chier le monde dans son rĂ´le de harpie inefficace et stupide, et les touristes qui parlent sans cesse et circulent Ă  haute voix quand ce n’est pas l’inverse, il faut un rĂ©el effort de concentration pour apprĂ©cier les subtilitĂ©s de l’orgue. Contre une entrĂ©e gratuite (et une sortie payante, ce qui est scandaleux quand on sait que les artistes ne sont pas payĂ©s), on peut nĂ©anmoins y entendre, presque chaque samedi, de bons techniciens ou de très grands instrumentistes. Ce samedi 21 avril, le jeu en vaut les trente-six chandelles : HervĂ© DĂ©sarbre est Ă  la console.
Pour la circonstance exceptionnelle, l’organiste du ministère des armĂ©es et titulaire du Val-de-GrĂ¢ce n’a pas changĂ© ses habitudes : il a prĂ©parĂ© un rĂ©cital sur mesure, en fonction tant du temps imparti (40’) que de la taille gigantesque de l’orgue, en maintenant son goĂ»t pour les musiques rares. Autobiographique, la set-list s’articule en trois pĂ´les entrelacĂ©s – les racines gĂ©ographiques et musicales du musicien (Jean Henry et Aloys Claussmann) ; ses maĂ®tres (AndrĂ© Fleury et Guy Morançon) ; et ses amis, vivants ou feus (Jean-Dominique Pasquet, Jean-Pierre-Leguay, François Vercken et Jean-Jacques Werner).

L’orgue de Notre-Dame. Un best of. Photo : Bertrand Ferrier.

Le concert s’ouvre sur le prenant Scherzo en si mineur d’Aloys Claussmann (1850-1926), un choix tonal audacieux car, en dĂ©pit de la difficultĂ© technique, la pièce ne fricote guère avec le spectaculaire. En clair, on est loin du pouĂ«t-pouĂ«t souvent utilisĂ© par les rganiss pour signaler que, ça y est, le concert a commencĂ©. HervĂ© DĂ©sarbre place d’emblĂ©e la musicalitĂ© au premier chef dans son rĂ©cital. Il faut bien cela pour Ă©noncer trois brefs PrĂ©ludes de Jean-Pierre Leguay (nĂ© en 1939). Chez ce compositeur, marquĂ© par ses annĂ©es Ă  Notre-Dame et rĂ©cemment boutĂ© hors de sa tribune pour cause de date de pĂ©remption trĂ©passĂ©e, nulle tentative de sĂ©duction affriolante. Le prĂ©lude VII offre une exploration posĂ©e de motifs Ă©purĂ©s ; le Xb, plus riche, additionne des petites fusĂ©es, des guirlandes et des trilles qui se rĂ©pandent ; et le XV fomente des images sonores par des Ă -plats travaillant sur la rĂ©sonance et les harmoniques, au fur et Ă  mesure que le discours, appuyĂ© sur des structures reconnaissables mais transposĂ©es, grignote vers l’aigu. On est sĂ©duit, sinon par un langage musical qui nous scepticise toujours, mĂªme si ça ne veut rien dire, du moins par la complĂ©mentaritĂ© des pièces ainsi que par l’art de l’organiste, fin concepteur de programme, pour jouer avec le silence et la respiration, talent d’habituĂ© indispensable dans ce grand vaisseau, sans dĂ©liter le propos.
Le Scherzetto sur un thème breton de Jean-Dominique Pasquet (nĂ© en 1951), est une aimable concession au plaisir de l’ouĂ¯e et des anches, après le ton abrupt des trois prĂ©ludes. Il rappelle ce que la science de l’Ă©criture et le renforcement du lien entre musique populaire et orgue peuvent s’apporter mutuellement. Alors que les chapelles fracturent l’Église, notamment en matière de musique mais pas que, c’est frĂ©tillant. Apaisant, l’Andantino sans titre officiel d’AndrĂ© Fleury (1903-1995) sonne d’abord comme une gymnopĂ©die dĂ©licate, avant qu’une seconde section dĂ©veloppe l’idĂ©e en faisant se rĂ©pondre soprano et pĂ©dale. Derechef, on goĂ»te une pièce oĂ¹ la subtilitĂ© des harmonies et la dĂ©licatesse de la registration adressent un dĂ©licat mĂ©dius prĂ©alablement humectĂ© puis tendu bien haut Ă  la supposĂ©e nĂ©cessitĂ© de spectaculariser, si si, l’intĂ©gralitĂ© de tout concert classique « pour que les gens » (moi, donc) « ils s’ennuient pas trop ». Pour autant, il ne s’agit pas de perdre ses auditeurs dans un programme entièrement concentrĂ© sur fonds et mid-tempi ! HervĂ© DĂ©sarbre le sait bien ; et, comme son titre le laissait pressentir, la pièce suivante, Le Dragon Ă  sept tĂªtes et dix cornes de Guy Morançon (nĂ© en 1927) dĂ©poussière les tuyaux, nettement dĂ©saccordĂ©s en ce soir de grande chaleur, et ondule les vitraux. La pièce s’accorde parfaitement avec le potentiel de l’orgue. Elle prĂ©cipite un dĂ©luge de gros clusters puissants et des notes qui en ruissellent, privilĂ©giant le climat sur la continuitĂ© agogique. (Oui, j’avais envie de glisser « agogique », j’hĂ©sitais entre le nom et pit-Ăªtre l’épithète, j’ai tranchĂ©. Comme ça, c’est fait, on n’y pense plus. En tout cas, moi, je n’y pense plus. Mais c’est vrai que je suis pas souvent un modèle. Bref.) Une juste registration donne Ă  cette composition l’occasion de produire ce que, au dix-neuvième siècle, les comptes-rendus de discours appelaient « beaucoup d’effet ».

HervĂ© DĂ©sarbre Ă  Notre-Dame. Photo bien pĂ©rave mais photo quand mĂªme : Bertrand Ferrier.

Dialogue de sourds entre les anges des cieux et le diable des enfers, de François Vercken (1928-2005), propose une Ă©criture plus complexe. La ligne mĂ©lodique semble prendre plaisir Ă  se dĂ©sagrĂ©ger dans la voluptĂ© des dissonances dont HervĂ© DĂ©sarbre rend Ă  la fois la souple irrĂ©gularitĂ© et la rage sourde – hĂ©-hĂ©, un chiasme, c’est cadeau. Des sĂ©quences contradictoires et rĂ©pĂ©titives se dĂ©forment jusqu’à ce que s’agrègent des Ă -plats sonores s’émiettant vers le silence. Les mĂ©chantes langues diront que, au moins Ă  une première Ă©coute, le titre est sans doute plus Ă©vocateur que la musique, en dĂ©pit du soin portĂ© Ă  la registration et Ă  une rĂ©elle interprĂ©tation qui aille au-delĂ  de l’énonciation de notes.
C’est sans doute pour nous, oups, pour leur rĂ©pondre que, rĂ©solument Å“cumĂ©nique, l’interprète propose aussitĂ´t les Variations sur O Filii de Jean Henry (1889-1959), rĂ©solument tonales mais assez subtiles pour proposer, après des festons autour du thème, une brisure thĂ©matique, comme si l’œuvre butait sur le premier segment de l’hymne. Les dĂ©formations, guidĂ©es par un thème toujours reconnaissable, dĂ»t-il Ăªtre Ă©noncĂ© par une pĂ©dale obstinĂ©e, s’achèvent sur une happy end joliment amenĂ©e, et ce n’est pas une insulte, d’autant que l’œuvre cède in fine Ă  la joyeuse tentation du majeur (pas le doigt, cette fois, voyons). Comme ne disent pas les militaires : bien Ă©crit et bien ouèj. Pour finir de façon classique mais pas trop, HervĂ© DĂ©sarbre envoie l’artillerie lourde, en l’espèce reprĂ©sentĂ©e par la Toccata issue du « Triptyque » de Jean-Jacques Werner (1935-2017). L’œuvre, sciemment virtuose, respecte les canons de la toccata pour un finale, avec ses mains virevoltantes et sa solide base de pĂ©dale tĂªtue et puissante. Le musicien en profite pour rappeler, outre son art de l’exĂ©cution technique, sa maĂ®trise des diffĂ©rents plans sonores, transformant en musique ce qui aurait pu nâ€™Ăªtre que secouage de saucisses, et en Ă©motion ce qui aurait pu ne demeurer que performance. En somme, malgrĂ© ou grĂ¢ce aux clichĂ©s, ça groove et ça secoue. Respect. »

Après Notre-Dame, c’est encore Notre-Dame. Photo : Bertrand Ferrier.

Richard Wagner, tiens-toĂ© ben, j’arrive !


Début de la saga ce jour.
Je reviens sur scène Ă  Paris, juste Ă  cĂ´tĂ© de l’OpĂ©ra Garnier.
Dans un endroit improbable, central mais bien caché.
Avec l’incroyable Jean Dubois en invitĂ©. J’y tenais, il a acceptĂ©. Au moins, lĂ , je suis sĂ»r que vous aurez entendu un grand chanteur.
Et, aussi, c’est moi qui choisis la musique de fond pour quand vous entrez (ouverture des portes Ă  19 h 20). J’y tiens, et il paraĂ®t que j’ai le droit, alors bon. Au moins, lĂ , je serai sĂ»r que vous entendrez du bon son.
En fait, non, j’ai pas le droit. Il faut que ce soit uniquement instrumental. Du coup, j’en ai rien Ă  foutre, vous entendrez du bon son après.
Bref, y a plus qu’Ă . Avec vous serait un sus. Ă€ l’ancienne.


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