
Et si la Suisse Ă©tait l’avenir de la musique du vingtième siècle ? C’est ce que laisse entendre ce disque captivant. Pourtant, tout en regrettant que la musique helvĂ©tique soit sous-Ă©valuĂ©e « par ceux qui ne la connaissent pas », Jacques Tchamkerten, auteur du livret, dĂ©crit Michel Hostettler comme « l’un des trois compositeurs auxquels on doit la partition de la FĂªte des Vignerons de 1999 ». Certes, des sources locales nous confirment l’importance de l’Ă©vĂ©nement, mais ce titre de gloire reste fort confinĂ© aux frontières de la ConfĂ©dĂ©ration. Étrange, car le projet du disque, faire « dĂ©couvrir des compositeurs suisses », n’est pas rĂ©servĂ© aux seuls neutres de l’Europe et Ă ceux qui suivent dĂ©jĂ le travail de Harmonia Helvetica, association Ă but non lucratif qui promeut les compositeurs garantis de chez eux. Leur intrigante nouvelle production, endossĂ©e par Gallo, reprend un concert donnĂ© le 2 dĂ©cembre 2017 (et peut-Ăªtre quelques prises alternatives), en associant harpe, mezzo et piano ; et elle remplit sa promesse – faite aux incultes – de dĂ©couvertes.
Le disque s’ouvre par deux petites pièces pour harpe de Michel Hostettler, « parrain » de la « manifestation » qui incluait le susdit concert. « Le lutin rĂªveur », Ă©crit en ABA, alterne entre le sautillement dĂ©gingandĂ© du personnage-titre et la libertĂ© que favorise la jolie rĂ©sonance de l’instrument de Marie-Luce Raposo-Challet, bien captĂ©e par le Studio ClamaSon. « La petite danseuse » arabesque, ploum, Ă souhait. Écriture programmatique, belles harmonies, bonne exploitation des spĂ©cificitĂ©s de la harpe : c’est charmant. Dommage que l’envie d’offrir un panorama large de compositeurs – aucune femme dans le lot, mais on sait combien les compositrices « du sexe » captivent les mĂªmes fomenteurs, en un mot, de disques, d’oĂ¹ l’ironie supposĂ©e de la remarque – rĂ©duise autant la part du septuagĂ©naire Ă ces prĂ©ludes anecdotiques. Cependant, on le retrouve pour un remix armĂ©nien du rĂ©pertoire de Komitas, permettant Ă la mezzo de se faufiler dans le concert via le « Chant de la perdrix », dit « Kakvi yerk », après la section pour harpe seule. Si c’est joli Ă souhait, avouons que l’on peine Ă comprendre l’intĂ©rĂªt de cet intermède dans un disque centrĂ© sur la production helvĂ©tique.
Julien-François Zbinden, jazzman nĂ© en 1917, voit incarnĂ©es trois Esquisses japonaises Ă la harpe. L’instrument est utilisĂ© tant en monodie qu’en arpèges brusques, octaves, accords, harmoniques. L’apparente instabilitĂ© rythmique renforce l’intĂ©rĂªt de l’Ă©coute suscitĂ© par la variĂ©tĂ© de climats et de sonoritĂ©s… malgrĂ© un petit bruit que l’on eĂ»t pu gommer en fin de bande (4’44 : c’est pour laisser croire que ce qui est critiquĂ© ici est toujours Ă©coutĂ© de bout en bout avec la plus rigoureuse attention). La Deuxième esquisse ravit par un balancement Ă©lĂ©gant qui ne manque pourtant pas de personnalitĂ© et de vie – dilatations et accĂ©lĂ©rations, crescendi et suspensions animent la partition. Les mĂªmes outils instrumentaux sont utilisĂ©s dans un dĂ©sordre organisĂ© qui n’oublie pas de rappeler le thème liminaire en fin de bal. Plus solennelle s’annonce la Troisième esquisse, avant que, Ă nouveau, un swing dĂ©gingandĂ© ne suggère un ternaire parfois contestĂ© par des gling-gling-glings, des passages librement mesurĂ©s, des respirations (3’30) ou des breaks (1’50) suspendant le tempo normal. Par l’intensitĂ© de son interprĂ©tation, la harpiste rend raison de la vitalitĂ© et de l’Ă©motivitĂ© de la pièce, dont tĂ©moigne la coda en suspens.
Gustave Doret (1866-1943) fut lui aussi adoubĂ© par la FĂªte des vignerons et « connu comme l’un des bardes de la Romandie » bien que, dans l’Hexagone, on le voie parfois comme le chef qui crĂ©a le PrĂ©lude Ă l’après-midi d’un faune de Claude Debussy. Sur un poème de Charles Baudelaire, « Recueillement » s’ouvre sur une note fort moche accompagnant la difficile synĂ©rèse « sois sage », sans doute signe d’un authentique enregistrement en direct, comme, par ex., piste 8 Ă 0’22 ou piste 26, 2’04 – oui ben voilĂ , on veut toujours laisser imaginer que l’on Ă©coute sottement quoique hyperprĂ©cisĂ©ment, ou l’inverse, pour ce que ça change. Le compositeur exploite les arpèges d’une harmonisation sĂ©rieuse qui habille joliment une mĂ©lodie invitant plus volontiers les aigus et mĂ©diums que les graves de la mezzo.
Plus que sur les rares imperfections du direct (synchronisation sporadiquement imparfaite, accord du piano sonnant Ă©trange çà et lĂ ), on retient la dĂ©couverte d’un mĂ©lodiste dont la « Chanson du petit homme » donne un aspect plus guilleret alors mĂªme que le texte de RenĂ© Morax stipule : « Le pauvre petit homme, il faudrait qu’on lui donne une miette de pain. » En tant qu’inculte, on pense Ă feu Calvin Russell et au « little man » qui cherchait « an eating place in town »… sauf que lĂ , « you don’t get bread with a one meat ball ». Absolument, citer Calvin ici Ă©tait improbable, mais bref, bref, bref. Le troisième et dernier lied, sur un texte de Pierre Quillard, permet Ă Catherine Pillonel Bacchetta, enseignante au conservatoire de Lausanne, de signaler qu’elle n’est pas « un mendiant de l’amour ». La solennitĂ© sobre de l’accompagnement, sa capacitĂ© Ă mimer simplement la mer et l’effort d’intensitĂ© de la mezzo soulèvent l’intĂ©rĂªt, mĂªme si l’on ne peut prĂ©tendre avoir tout compris (piste 9, 2’08). De la jolie musique, assurĂ©ment.

Émile Jacques-Dalcroze (1865-1950) se glisse dans la set-list grĂ¢ce Ă ses six Skizzen op. 10 pour piano. La virtuositĂ© lĂ©gère d’Adalberto Mario Riva est parfaite pour faire sautiller « Kobolde ». « Träumerei » laisse rĂªvasser le piano en suspendant l’Ă©motion après l’avoir esquissĂ©e. « Schmetterlinge » fait danser les papillons avec la lĂ©gèretĂ© et la quasi irrĂ©gularitĂ© qui va bien. La « SĂ©rĂ©nade » voit son motif liminaire circuler de la main gauche Ă la main droite et vampiriser la pièce avec un sens du dĂ©veloppement concis qui sĂ©duit. Le « Canon » associe un motif descendant Ă un segment plus Ă©lĂ©giaque qui peine Ă ne pas dĂ©gringoler tristement Ă son tour… avant d’Ăªtre sauvĂ© par un accord majeur Ă la toute fin. Le « Capriccio » ne manque certes pas d’allant, avec ce souci du compositeur de ne certes pas cantonner la main gauche au rĂ´le de ploum-ploumeuse. C’est fort intĂ©ressant et tout aussi bien enlevĂ© par un interprète Ă son affaire.
Les trois lieder d’Othmar Schoeck (1886-1957) pĂ¢tiront, pour les non-germanophones, de l’absence de texte – alors que, en rĂ©duisant telle biographie d’artiste aisĂ©ment trouvable sur le Net, l’on eĂ»t mieux contribuĂ© Ă une Ă©coute un peu plus informĂ©e. Belles Ă©critures, nĂ©anmoins, et choix pertinemment contrastĂ©s, tant dans l’esprit que dans les registres (graves, pas aisĂ©s Ă dĂ©gainer, d’« Abendwolken »), effets sciemment inesthĂ©tiques (vibratos lyriques, quasi Sprechgesang et graves Ă effet du riche « Die drei Zigeuner », 1’46). Tel raclement (piste 8, 0’15) rappelle la fragilitĂ© des voix, mĂªme maĂ®trisĂ©es… quand elles ne sont pas protĂ©gĂ©es par de multiples sĂ©ances studio ! Il y aurait quelque sottise Ă voir dans ces scories sporadiques un dĂ©faut rĂ©dhibitoire tant ce catalogue ne manque ni de variĂ©tĂ©, ni de charmes, ni d’engagement, ni d’intĂ©rĂªt gĂ©nĂ©ral – mais il y aurait aussi quelque malhonnĂªtetĂ© Ă ne point mentionner aux lecteurs la possibilitĂ© de sursauts.
Prenant la suite de cette belle sĂ©lection, les feuillets d’album (Albumblätter, op. 34, 1878) de Hans Huber (1852-1921) bĂ©nĂ©ficient du jeu sensible d’Adalberto Maria Riva en dĂ©pit d’un piano qui, Ă en croire notre système de restitution, peine Ă rendre toutes les nuances de toucher de l’instrumentiste. L’Andante est ravissant, ce qui est tout sauf une insulte. L’Assai lento, connotĂ© marche funèbre et plus longue pièce du lot, de loin, oscille entre un thème macabre et une main droite qui tente rĂ©gulièrement de s’Ă©chapper de la noire fatalitĂ© portĂ©e par la senestre. L’Allegro impetuoso est moins impĂ©tueux que tiraillĂ© entre une capacitĂ© d’emportement et un savoir-vivre contenant l’Ă©motion dans les limites du raisonnable. Le Moderato, joue sur le contraste entre aigus et graves que la main gauche arbitre dans les mĂ©diums, entre deux grondements profonds. Le Presto, qui nous donne l’occasion de prĂ©ciser notre critique contre le piano (le si bĂ©mol qui ouvre la pièce et la martèle : voilĂ un exemple de note qui, dans notre casque, sonne de façon vilaine), termine ce parcours moins sur la virtuositĂ© extravertie subodorĂ©e par le tempo que sur la capacitĂ© de l’artiste Ă saisir, en une minute, l’Ă©motion soudaine ici exprimĂ©e. VoilĂ donc une musique fort bien Ă©crite pour l’instrument, savamment maĂ®trisĂ©e et parfaitement introduite ici pour donner envie d’en connaĂ®tre davantage sur les compositions de ce Suisse.

Afin de finir sur un duo piano – voix, le disque enchaĂ®ne avec deux pièces de Rudolf Ganz (1877-1972, comme chacun sait), ses KlavierstĂ¼cke opus 14 pour piano. Les « Jeux de vagues » (bah, faute de VF, j’ai dĂ©cidĂ© de m’inventer ma traduction) ouvrent cette danse. C’est quasi chopinien en plus moderne : un ravissement, rendu avec Ă©lĂ©gance et justesse par le pianiste. Le menuet, virtuose et facĂ©tieux, s’articule en plusieurs temps. Après un premier tiers insouciant, une partie mineure rassemble quelques nuages sur un continuum d’accords menaçants. Le retour de l’insouciance majeure ponctuĂ©e de virulence et de fusĂ©es rejette cette tentation de la noirceur sans pour autant sombrer dans la joie extravertie. Encore une très belle dĂ©couverte jouĂ©e avec facilitĂ© technique et sensibilitĂ© musicale.
L’affaire se termine avec le retour de Julien-François Zbinden, associĂ© aux textes de Henri Naef. Cette suite intitulĂ©e DĂ©tresse en Paradis (1946) Ă©tait, Ă l’origine, destinĂ©e au tĂ©nor du mythique Hugues CuĂ©nod, qui crĂ©a la pièce avec le compositeur au piano. « Eden » traduit, par la virulence de l’accompagnement et le spectre large de la mezzo, entre furie et narratrice, ce moment oĂ¹ « JĂ©hovah prescrivait l’ignorance ». PrĂ©cisons, malgrĂ© notre gourmandise et nos applaudissements initiaux, que la prise de son, comme pour les prĂ©cĂ©dentes interventions de Catherine Pillonel Bacchetta, peine
- Ă restituer le texte,
- à créer une unité entre voix et piano, et
- Ă ne pas donner une impression de saturation lors des fortissimi vocaux.
« Notre-Dame des Sept Douleurs » rĂ©serve le texte aux amateurs de sirupositĂ©, et hop, du genre : « La Vierge est lĂ , contre le mur, tandis que meurent entre ses mains les colchiques mĂ©lancoliques. » C’est ni bien, ni mal, mais c’est comme la harissa : faut aimer. Reste une très, très belle musique, riche et valorisĂ©e par l’accompagnement sensible d’Adalberto Maria Riva. La supplication inquiète de « Sire… » rĂªve de la « paix profonde » qui est censĂ©e nous habiter Ă l’heure de la mort. Cette longue plainte quasi faurĂ©enne hĂ©site entre la prière et la barcarolle – le compositeur mĂ©rite dĂ©cidĂ©ment tous les Ă©loges. Le « Sourire » exprime l’espoir du suppliant d’Ăªtre accueilli, lui-mĂªme, auprès du Seigneur, « les bras chargĂ©s de ceux que j’aime ». Avec son style et sa technique, Catherine Pillonel Bacchetta met beaucoup de sensibilitĂ© dans cette supplique ante mortem.
En conclusion, voilĂ un disque captivant tant il rĂ©vèle, par-delĂ les supposĂ©es scories propres Ă un projet plus volontariste que largement financĂ©, des compositeurs mĂ©connus dont les pièces choisies laissent entendre une musique vingtièmiste plus que digne d’intĂ©rĂªt et d’enthousiasme. En dĂ©pit d’un titre destinĂ© aux initiĂ©s, on note de l’ambition, des pièces palpitantes et une Ă©vident richesse musicale : un catalogue qui appelle des approfondissements et, d’ores et dĂ©jĂ , moult auditeurs curieux.