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Le blog de Bertrand Ferrier, page 226

Dans le miroir, une dernière fois


Fin de la Nouvelle tĂ©tralogie ce mardi. Parfois, la fin, c’est joyeux, surtout quand y a des gens sympa pour vivre ça. Ce coup-ci, je vais me mirer dans le miroir pour, comme un escargot et Vincent Baguian, vĂ©rifier si j’y ai laissĂ© une trace. Au moins un invitĂ© de luxe viendra nous soutenir, vous et moi, sur ce chemin de joie : Pierre-Marie Bonafos, virtuose et jazzman, sera lĂ  pour souquer ferme dans ce monde de chansons, swinguer les conventions et pulser l’attendu.
Peut-Ăªtre Pierre-Marie ne sera–t-il pas le seul invitĂ©. Sauront ceux qui seront lĂ  Ă  19 h 30 ! On compte sur vous, surtout si ça vous fait kiffer de partager de la chanson avec du texte et de la musique dedans – sinon, mon Dieu, vivez heureux sans, ce sera aussi mieux. Promis. Dans le cas contraire, merci, simplement, d’Ăªtre bientĂ´t lĂ .


RĂ©server pour le concert, c’est ici.
Soutenir le projet de disque, c’est bien utile et c’est lĂ .

Vasarely, « Le Partage des formes », Centre Pompidou, 5 mai 2019

Vasarely vu par la photographe Rozenn Douerin

L’art, ce n’est pas ce que tu crĂ©es mais ce que tu fais de ce que tu crĂ©es : telle semble Ăªtre la morale que porte l’exposition Vasarely, la première depuis un demi-siècle, en voie de dislocation au Centre Pompidou. En effet, de son travail originel de publicitaire, le peintre retiendra de nombreux Ă©lĂ©ments qu’il recontextualisera dans une problĂ©matique artistique. Ă€ l’inverse, de ses perspectives artistiques, il fera un outil de communication au service des entreprises Ă©tatiques fortunĂ©es – automobiles et Banque centrale.
La contextualisation et la dĂ©contextualisation comme substantifiques moelles de l’art (qu’est-ce que l’art ? quand ? pourquoi ? quelles limites ?) paraissent ainsi Ăªtre le fil conducteur de la dĂ©ambulation selon trois optiques :

  • l’intĂ©gration dans l’art de dĂ©rivĂ©s publicitaires (attractivitĂ©, techniques graphiques, souci de diffusion…) ;
  • rĂ©investissement dĂ©calĂ© de la science (microscope parcellaire, gĂ©omĂ©trie dĂ©formĂ©e…),
  • divagation de l’art hors des musĂ©es et galeries (amĂ©nagement intĂ©rieur, urbanisme, reproductivitĂ© artisanale donc plus « populaire »…).

Aussi la question du franchissement, de la mutation et de l’identitĂ© artistique guidera-t-elle ce compte-rendu.

« Étude de mouvement (Ping-pong) » (1938). Photo : Rozenn Douerin.

Les premières productions connues de Victor Vasarely (1906-1997) ressortissent de son mĂ©tier de graphiste. Pour autant, la tentation de l’art musĂ©al se manifeste nettement dans cette exposition, avant mĂªme que le principe du damier, repĂ©rĂ© alors, devienne sa signature cosmique. Le Centre Pompidou souligne l’intĂ©gration des rĂ©fĂ©rences artistiques alors en vigueur dans des travaux comme ce « Ping-pong » oĂ¹ se cĂ´toient des Ă©motions surrĂ©alistes et, en un sens gĂ©omĂ©trique, cubistes.
Ce qui saute aux yeux, presque au sens propre, est sans doute une facilitĂ© tĂ©lĂ©ologique dont le visiteur a du mal Ă  se dĂ©partir : d’emblĂ©e, prĂ©domine le travail sur le mouvement. Les tableaux prĂ©sentĂ©s se refusent Ă  l’immobilitĂ©, comme si cette fixation de la matière, figurative ou non, tentait de se dĂ©prendre de sa matĂ©rialitĂ©. Les cĂ©lèbres « Deux zèbres » suggèrent cette tension entre la reprĂ©sentation plane, la suggestivitĂ© figurative et l’Ă©nergie qui floute les limites du rendu – ce sur quoi insiste le clichĂ© infra par son cadrage en biais.

« Deux zèbres » (1936). Photo : Rozenn Douerin.

Ă€ cette dynamique semblent s’opposer deux recherches d’après-guerre, quand Victor Vasarely le graphiste artiste devient Vasarely l’artiste. Un axe le conduit Ă  travailler la matière elle-mĂªme. Ainsi de son intĂ©gration de galets oĂ¹ l’organisation, l’imprĂ©gnation, les couleurs font art. C’est souligner l’Ă©vidence que d’affirmer que cet axe, contant fleurette Ă  l’art brut, rejoint les prĂ©occupations Ă©voquĂ©es sur trois points communs :

  • le refus d’un plan fixe ou d’une toile plane et immobile – ici, il s’agit d’une pièce en plusieurs dimensions ;
  • le questionnement des limites de l’art – ici, l’intĂ©gration et le travail sur des matĂ©riaux bruts transforme la nature en proposition artistique ; et
  • le dĂ©ploiement des possibles dans un traitement pictural que de nombreuses toiles vont ensuite scruter, malaxer, dĂ©cliner, affiner, dĂ©tĂ©riorer, modifier, etc., jusqu’Ă  effacer la nature minĂ©rale, objective, du galet submergĂ© par l’art comme il fut poli par la mer.
« Belle-Isle » (1946). Photo : Rozenn Douerin.

C’est ce mouvement que paraĂ®t symboliser le galet. Au polissage immaĂ®trisĂ©, soumis Ă  des forces planĂ©taires, succède l’art. Celui-ci devient le polisseur du rĂ©el, autrement dit le rĂ©vĂ©lateur d’une identitĂ© jusque-lĂ  celĂ©e par la dĂ©finition apparemment fixe de l’objet (un galet, c’est un galet). Ainsi rejoint-on notre problĂ©matique liminaire. De fait, l’art n’est rien d’autre que la capacitĂ© Ă  dĂ©placer donc dĂ©passer triplement l’Ă©vidence monolithique selon trois axes.

  • La toile apparemment plane apparaĂ®t en plusieurs dimensions ;
  • la peinture fixe s’anime par le jeu de l’illusion optique ;
  • le geste et la geste esthĂ©tiques remotivent l’objet in-signifiant en Å“uvre d’art.
« Goulphar » (1947). Photo : Rozenn Douerin.

En sus du travail sur la matière, une seconde recherche appuie cette exploration : non plus le travail sur la matière, mais le travail dans la matière. En effet, Vasarely travaille des photos prises au microscope, qu’il dĂ©coupe et colle. Dans les deux cas, il s’agit de dĂ©tourner un objet (minĂ©ral ou scientifique) pour en rĂ©vĂ©ler le potentiel artistique – et, en retour, souligner la dimension tellurique de l’art, cette discipline qui rĂ©vèle le cosmique dans le trivial.
D’un point de vue diachronique, l’Å“uvre de Vasarely souligne qu’il n’y a – presque – nulle opposition entre le trivial, le minuscule et le cosmique : c’est le mĂªme mouvement de l’art qui nous propose de « rĂ©sister efficacement Ă  la soudaine dĂ©rĂ©alisation d’un monde oĂ¹ tout est vue [au sens d’effet de la vision], dĂ©jĂ  vu et instantanĂ©ment oublié », selon l’expression de Paul Virilio (L’Art Ă  perte de vue, GalilĂ©e, 2005, p. 108). En quelque sorte, Vasarely nous indique un biais pour nous rĂ©approprier le rĂ©el. Dès lors, son art ne nous permet pas de nous Ă©vader mais bien de nous re-familiariser avec le rĂ©el et d’en dĂ©couvrir des possibles insoupçonnĂ©s.

« Yellan II » (1949-1960) et un bout de clampin. Photo : Rozenn Douerin.

Si l’on admet ces prĂ©misses, il paraĂ®t logique – oui, avec la mauvaise foi de celui qui connaĂ®t la fin de l’histoire mais avec une certaine logique aussi, malgrĂ© tout – que la suite de l’aventure Vasarely passe par une remise en cause Ă  la fois des formes et des couleurs. En effet, formes et couleurs encadrent notre vision ; c’est en les malaxant que le peintre peut parvenir Ă  saisir le regard Ă  le surprendre, Ă  l’interroger selon de multiples stratĂ©gies, parmi lesquelles :

  • la concatĂ©nation de figures et de contrastes chromatiques,
  • la sĂ©duction du visiteur par l’utilisation de formats importants oĂ¹ le regard se perd,
  • la dĂ©rĂ©alisation des images pour extraire le regard de sa pulsion de reconnaissance, etc.

La sĂ©rie « Gordes » et la sĂ©rie « Denfert » propulsent le curieux dans un monde Ă  la fois linĂ©aire et fragmentĂ©. Cette gĂ©moĂ©trisation de la peinture, qui n’exclut pas le travail sur le volume et l’effet de matière, est doublement fascinante : elle crĂ©e un paysage irrĂ©el et irrĂ©aliste ; et elle assouplit la gĂ©omĂ©trie en la soumettant Ă  la conception fluante du peintre. De la sorte, ce qui devrait Ăªtre cadrĂ© (le paysage) ou cadrant (la gĂ©omĂ©trie) est comme dissous par l’acte pictural.

« Silur » (1952-1958). Photo : Rozenn Douerin.

L’abstraction formelle s’associe alors avec une progressive extinction de la couleur, mais non de la lumière. Tout se passe comme si l’artiste travaillait Ă  Ă©purer la peinture, Ă  la dĂ©barrasser de sa capacitĂ© Ă  fixer des Ă©lĂ©ments de reconnaissance, Ă  perdre d’abord les repères intellectuels puis les repères visuels. Les formes gĂ©omĂ©triques en noir et blanc dĂ©samorcent non seulement tout figuratisme, mais aussi toute fixitĂ©.
Dernière Ă©tape avant les Å“uvres ondulatoires, la production de la seconde partie des annĂ©es 1950 joue sur trois Ă©lĂ©ments principaux :

  • la rĂ©pĂ©titivitĂ©,
  • le zoom et
  • le changement d’Ă©chelle.

Ainsi, elle suscite Ă  la fois un malaise et une fascination visuels, oĂ¹ les deux grandes marques vasarelyennes jusqu’ici Ă©voquĂ©es – le mouvement et le dĂ©centrage du regard du visiteur – atteignent un apparent paroxysme (la suite prouvera que le climax est encore Ă  venir).

« Cintra » (1955-1956). Photo : Rozenn Douerin.

Pour le visiteur naĂ¯f et de bonne volontĂ© que nous tĂ¢chons d’Ăªtre, cette section est particulièrement stimulante, se maculĂ¢t-elle de traits d’humour pour cartĂ©listes scientifico-poètes (ainsi lit-on : « Toute classification est vaine car les Å“uvres de Vasarely sont Ă  la fois ondes et corpuscules vibrant Ă  l’unisson », et conclut-on : tsoin-tsoin). Le systĂ©matisme du procĂ©dĂ© s’enrichit de variations formelles (carrĂ©s, ronds, traits, dĂ©formation des parallĂ©lĂ©pipèdes) qui s’attĂ©nuent quand « l’op art », cette illusion optique du trompe-l’Å“il gĂ©omĂ©trique et pseudo-ondulatoire, emporte tout sur son passage.
Ce moment-clef du vasarelysme, dĂ©veloppant une technique du damier dĂ©jĂ  prĂ©sente dans les publicitĂ©s de ses dĂ©buts, mĂ©rite que l’on continue de la louer pour au moins trois raisons.

  • La synthèse du mouvement et de l’abstraction est assurĂ©ment brillante ;
  • elle a ce cĂ´tĂ© divertissant que l’art contemporain aime tant, et que le visiteur, mĂªme snob, ne peut rejeter per se ;
  • elle est d’une efficacitĂ© techniquement remarquable et creuse parfois avec une maĂ®trise remarquable la double question des proportions et des contrastes de teintes.

Pour autant, l’on se rĂ©jouit que Vasarely ait eu la finesse de l’interroger en conceptualisant un alphabet optique, Ă  vocation business, qui remet la question de la forme au centre de son travail.

« Vega » (1956) et un bout de clampin. Photo : Rozenn Douerin.

L’artiste dĂ©finit un monde pictural articulĂ© autour de formes gĂ©omĂ©triques intĂ©grĂ©es Ă  un carrĂ©. Ce projet de nĂ©o-cubisme n’a pas qu’une fonction esthĂ©tique : il vise, et pourquoi pas, Ă  conquĂ©rir le monde. Seul celui qui n’a jamais souhaitĂ© gagner quelques subsides ou augmenter sa fortune – ce qui revient au mĂªme – s’offusquera d’une telle vĂ©nalitĂ©. Le visiteur de l’exposition, lui, explorera avec intĂ©rĂªt la capacitĂ© d’un peintre Ă  crĂ©er un marchĂ© Ă  partir d’un protocole qui semble, admettons-le, plutĂ´t tĂ©nu en matière de crĂ©ativitĂ©. Start-up nation, nous voilĂ  ! FacĂ©tie anachronique dissipĂ©e, deux points peuvent alors Ăªtre Ă©voquĂ©s.

  • D’une part, il s’agit d’une pĂ©riode nouvelle dans la production de l’artiste, oĂ¹ l’exploitation protĂ©iforme d’un procĂ©dĂ© – sur plastique, cĂ©ramique, bois – tente de se mĂ¢tiner de projets cybernĂ©tiques (IBM s’associa au zozo pour tĂ¢cher de crĂ©er Ă  la chaĂ®ne Ă  partir de son process).
  • D’autre part, grĂ¢ce Ă  ce nouveau dĂ©veloppement, Vasarely remet au centre cette idĂ©e selon laquelle l’art n’est pas ce que l’on crĂ©e, mais ce que l’on fait avec ce que l’on crĂ©e.
L’alphabet plastique. Photo : Rozenn Douerin.

Cette proposition d’art permutationnel, selon son appellation, peut sĂ©duire par son opposition, quasi oxymorique, entre

  • la simplicitĂ© du langage,
  • l’ambition artistique revendiquĂ©e et
  • les techniques de colorisation jouant avec mĂ©tier sur les mutations chromatiques.

Ă€ ce stade de la notule, on va pas s’mentir : c’est pas exactement la partie de la proposition artistique qui nous semble avoir produit les fruits les plus goutus. C’est pas que c’est pas bien, c’est juste que les gommettes, bon, on n’a pas la fascination pour le principe qui nous permettrait de prĂ©tendre y voir un minimalisme signifiant qui blabla.

« Lacoste W. » (détail, 1969). Photo : Rozenn Douerin.

Ou alors, peut-Ăªtre pour jouer au Twister en maternelle ?

« Orion MC » (détail, 1963). Photo : Rozenn Douerin

Pourtant, se fomentent dans ces apparentes billevesĂ©es une mutation remarquable – celle qui va susciter la fusion entre couleur et forme. Cette synthèse s’appuie sur ce que les connaisseurs nomment la paramĂ©trisation de l’art en tant que système reproductible. Dans Le rĂªve (« Alom »), en papiers sĂ©rigaphiĂ©s, le peintre s’approprie l’effet de sfumato, ce flou qui donne une impression de profondeur, tentant d’humaniser, par l’invocation de l’inconscient, une mĂ©canique de production – sera-ce une image de l’humanitĂ© Ă  l’ère industrielle ou post-industrielle ?
Le procĂ©dĂ© technique, largement rĂ©utilisĂ©, relève plus du nuancier Pantone que de l’art qui, Ă  titre personnel, nous Ă©blouit. Ce nonobstant, il travaille une matière Ă©volutive, jouant sur les contrastes et les mutations, et suscitant de juteuses commandes de la rĂ©gie Renault, pour son logo – donc ses concessionnaires, premiers afficheurs de Vasarely en France pendant une vingtaine d’annĂ©es – et de la Banque centrale allemande cherchant des disques polychromes pour habiller son rĂ©fectoire, c’est dire si les banques en gĂ©nĂ©ral, et les banques centrales en particulier, c’est sĂ©rieux.

« Opus III » (détail, 1970-1974). Photo : Rozenn Douerin.

Ainsi l’art sort-il aussi de son petit domaine, tant moralement (il s’assume comme ce qu’il a toujours Ă©tĂ©, un business) que gĂ©ographiquement (comme l’architecture se prĂ©sente comme art et politique plutĂ´t que comme technique fonctionnelle, l’art pictural aspire aussi Ă  investir l’espace public). De mĂªme que la forme redevient fluante et insaisissable, de mĂªme l’art refuse de se cantonner Ă  son espace musĂ©al et galeriste supposĂ©ment naturel, fricotant mĂªme avec l’entertainment de masse via la pop music et les circonvolutions de feu David Bowie.

« Szem » (détail, 1970). Photo : Rozenn Douerin.

Les effets optiques qui concluent l’exposition s’ouvrent sur « Vonal Zöld » et « Szem », des fonds et des carrĂ©s Ă  vocation hypnotiques. Fils et assistants s’en donnent alors Ă  cÅ“ur joie pour dĂ©cliner le procĂ©dĂ© et lui assurer de multiples dĂ©veloppements, en fonds comme en carrĂ©s, concaves et convexes. Comme on aimait le faire dans les annĂ©es 1970, une phrasĂ©ologie scientiste autour de « vortex » ou de « bulles » cosmiques, ces trous dans l’espace dĂ©formant la continuitĂ© des mondes, animent et Ă©tayent des tableaux en sĂ©rie visant Ă  aspirer le contemplateur sur l’air disneyique du « Aie confiance » sans, toujours, mais ce n’Ă©tait sans doute plus le but, convaincre que la rĂ©itĂ©ration des procĂ©dĂ©s ressortissait toujours de l’art plus que, stricto sensu, de l’artisanat financièrement fructueux.

« Vegoltar » (1973-1975). Photo : Rozenn Douerin.

Du coup, encouragĂ©e par cette absence de complexes de l’artiste, la photographe dĂ©cide d’outrepasser son rĂ´le fonctionnel et se prend pour une instagrammeuse en folie. La voici qui recouvre de son ombre manuelle une polychromie multidimensionnelle. Pourtant, le projet est presque sĂ©rieux : ici, l’objectif de l’artiste et de susciter des illusions de mouvement par l’ordonnancement des cubes et leur colorisation.

« Basq » (détail, 1973) et la main de Rozenn Douerin.

Et, refusant la gĂ©omĂ©trisation de l’espace, ladite photographe perd ses verres, en un mot ou trois, et propose un adieu amoureux aux grilles mouvantes de Vasarely.

« Amour muséal au temps de Vasarely ». Photographie de Rozenn Douerin.

Reprenons nos esprits et synthĂ©tisons avec cette fatuitĂ© propre aux ignorants, que La Curne de Sainte-Palaye, citĂ© par Jacqueline Lichtenstein (Les Raisons de l’art. Essai sur les thĂ©ories de la peinture, Gallimard, « NRF essais », 2014, p. 110), rĂ©sumait en ces termes : « Je n’ai aucune connaissance en Architecture, Monsieur. C’est pourquoi vous ne serez pas surpris que j’en parle en confiance, bien ou mal. »

  • Mutations stylistiques et dĂ©passement du cadre de la peinture ;
  • habiles illusions d’optique fondĂ©es sur la stimulation rĂ©tinienne ;
  • pratique de l’art artisanal fonctionnant sur la sĂ©rialisation d’un procĂ©dĂ© (la multiplication de « stimuli plastiques renouvelables » selon la terminologie de l’artiste citĂ© par Denys Riout in : Qu’est-ce que l’art moderne ?, Gallimard, « Folio essais », 2000 [rééd. 2012], p. 126) ;
  • rĂ©flexions pratiques sur les modalitĂ©s et les fonctions de l’art ;
  • dĂ©finitions polysĂ©miques, Ă©volutives et volontiers contradictoires du geste pictural…

Tout cela anime cette exposition et attise sans cesse la curiositĂ© du visiteur ignorant que nous fĂ»mes. Dommage qu’aucune prolongation ne soit proposĂ©e pour permettre aux retardataires de jouir de cette proposition ; mais l’on apprĂ©cia de s’y faufiler lors des nocturnes finales, oĂ¹ l’affluence permettait de circuler en confort – pas nĂ©gligeable, nom d’un tibonome !

Photo : Rozenn Douerin

 

Jean Guillou le charpentier

C’est l’Ă©tonnant dĂ©bat du moment : quelle charpente pour Notre-Dame ?
Profitons-en pour rééditer un souvenir thématique, publié le 27 mai 2018, et focalisé sur une charpente pas très lointaine, mais sempervivens, elle.

DĂ©but de la suite, si si, de notre saga « Jean Guillou chez Augure » : après une première visite chez le Jean Guillou – interprète et compositeur, avant d’approfondir les autres bĂ¢timents entrelacĂ©s du domaine (incluant celui du compositeur et de l’organier souvent sollicitĂ© pour inaugurer des orgues), focalisons-nous sur le penchant de l’organiste iconique pour la dive improvisation. Le disque « Les Charpentes de Saint-Eustache », originellement gravĂ© en 1975, est une occasion de le dĂ©couvrir dans une intimitĂ© grandiose.
En effet, cet enregistrement ainsi caractĂ©risĂ© par un p’tit oxymoron qui fait du bien par oĂ¹ il passe, et constituĂ© de huit improvisations d’environ cinq minutes chacune, cet enregistrement, donc, est intime Ă  triple titre. Premièrement, il est issu des gravures rĂ©alisĂ©es par « le sculpteur FĂ©lix Schivo », ami du tricoteur de sons, après que le plasticien a Ă©tĂ© intronisĂ© visiteur dans les parties cachĂ©es, voire intimes, de Saint-Eustache, en l’espèce les charpentes. Deuxièmement, Ă  l’origine, les improvisations tirĂ©es des huit gravures Ă©taient destinĂ©s Ă  un projet intimiste, une « édition limitĂ©e, sans ambition d’une quelconque diffusion » stipule la notice. Troisièmement, Jean Guillou y joue « son » orgue, celui avec lequel il a nouĂ© une telle intimitĂ© que la sĂ©paration des deux associĂ©s fit trembler le tout-Paris de l’orgue… et continue de faire abondamment jaser. Dès lors, plutĂ´t que de commenter chaque improvisation de façon chronologique, tĂ¢chons d’en esquisser huit lignes de force qui, parcourant l’édifice qu’est ce disque, soutiennent le toit de notre vif plaisir Ă  l’avoir Ă©coutĂ©.

L’analyse

Première caractĂ©ristique : Ă©noncĂ©e fortement dans l’incipit du « Labyrinthe Ligneux » et de « La Descente au Royaume des Ombres », cette ligne de force structurante est la suspension, en tant qu’espace de libertĂ© ou tension vers l’immatĂ©rialitĂ©. Quelques notes Ă©noncĂ©es avec une hĂ©sitation presque modeste, et la musique peut respirer. De mĂªme qu’une charpente est, par essence, l’espace de l’espace et, par excellence, la structure de l’interstice, Jean Guillou place ses improvisations sous le sceau du quasi fragile, du friable. Le thème, ou ce qui en tient lieu, est montrĂ© comme ne prĂ©existant pas Ă  la musique. L’artiste donne Ă  sentir le processus de traduction en musique des gravures, comme si l’instrument prenait le temps de soupeser l’œuvre matricielle avant de la traduire donc, Dieu soit louĂ©, de la trahir dans sa langue propre. L’ensemble du disque semble donc fortement architecturé : cette caractĂ©ristique liminaire s’efface Ă  mesure que s’accumulent les improvisations, mais la dernière plage, « La Lanterne des Morts » n’est que suspension – l’orgue paraissant, sans faute d’orthographe, se prĂ©parer Ă  revenir Ă  son rĂ´le d’instrument de musique et non de dialogue entre les arts.

1. Le labyrinthe ligneux

Deuxième caractĂ©ristique : les moteurs des improvisations ne sont ni des thèmes identifiables, ni des clusters trahissant d’emblĂ©e une atmosphère. Ils se prĂ©sentent sous forme de rythmes reconnaissables, de sĂ©quences de hauteurs, de dynamiques narratives, parfois associĂ©s Ă  une seule et mĂªme registration caractĂ©ristique. La mĂ©lodie est ainsi remplacĂ©e par un Ă©noncĂ©  étique de quelques notes, que l’auditeur et peut-Ăªtre l’organiste dĂ©couvrent Ă  mesure qu’il apparaĂ®t, tournoie, revient et s’auto-dĂ©nonce, en quelque sorte, comme Å“il du cyclone paisible ou furibond qui va surgir. L’hĂ©sitation de « L’Étoile au fond du puit[s, faute ortho sur la quatrième, c’est pour montrer que je l’ai lue] » irrigue l’ensemble de la pièce de façon obsessionnelle. Comme une Ă©toile au fond d’un puits, le motif aigu des anches attire tant le regard de l’auditeur et les doigts du musicien qu’elle rend vaine toute tentative de submersion. L’orgue peut gronder, la soubasse tonner : le matou aux allures de hautbois revient Ă  tous les coups et conclut la pièce.

2. La descente au royaume des ombres

Troisième caractĂ©ristique : plusieurs improvisations sont marquĂ©es par une marque très guillouistique (bref). L’orgue n’est pas qu’un instrument capable de distinguer des plans sonores grĂ¢ce Ă  ses multiples claviers ; il est aussi le seul outil musical Ă  pouvoir crĂ©er une atmosphère. Non, monsieur, la flĂ»te Ă  bec ou la hhharpe en sont incapables. En dĂ©pit de formats resserrĂ©s, liĂ©s au projet de 33 T, Jean Guillou prend souvent le temps de poser une sonoritĂ©, des harmonies, qui crĂ©ent une ambiance spĂ©cifique. Ensuite, il jouit de dĂ©voyer cette situation, soit par infiltration (de nouveaux sons agressent et grignotent peu Ă  peu le mood Ă  peine créé), soit par dĂ©flagration de dĂ©cibels. Cette lutte entre une pĂ©rennitĂ© et une tension est particulièrement aboutie quand le musicien s’amuse Ă  subsumer les contrastes dans un effet de fade out qui aspire l’écoute… et pousse Ă  la réécoute pour essayer de comprendre comment il fait, ce maudit (« La Passerelle vers la Lumière Étroite »).

3. Jambes de force

Quatrième caractĂ©ristique : la dĂ©licatesse dans la gestion du monstre de Saint-Eustache est confondante. En clair, sortir un pouĂ«t-pouĂ«t qui fasse de l’effet, sur une console Ă  cinq claviers dans un tel Ă©difice, c’est fastoche. En revanche, profiter de l’amplitude de sonoritĂ©s douces ou assourdissantes, fines ou tamisĂ©es, pour musiquer des gravures de façon variĂ©e (faut pas qu’on s’ennuie) et unie (c’est le mĂªme musicien qui saucisse), lĂ , ça demande un tout p’tit brin de talent. On goĂ»te donc particulièrement tant l’exploration du spectre saint-eustachien (hips) que la capacitĂ© de l’inspirĂ© Ă  insĂ©rer de la dĂ©licatesse Ă  l’intĂ©rieur du rageur tonitruant (« Les Poutres tissent Ombres et Lumières »). L’improvisation sur-mesure permet vraiment de nous plonger dans le charme de l’improvisation aussi rouĂ©e que spontanĂ©e et sensible aux « accidents » et Ă  « l’inspiration ».

4. L’étoile au fond du puits

Cinquième caractĂ©ristique : Jean Guillou dĂ©ploie une patente inclination pour le bancal, la syncope claudiquante, le sursaut qui crĂ©e le mouvement. On imagine y voir une allusion Ă  la charpente, jamais droite aux yeux d’un terrien et pourtant aussi orthogonale que solide. En effet, cette note qui feint de trĂ©bucher est souvent rattrapĂ©e par le temps ou le confort de structures rĂ©pĂ©titives orientant l’auditeur. Le musicien ne cherche pas Ă  perdre l’auditeur dans les profondeurs telluriques de son supposĂ© gĂ©nie ; il le prĂ©cipite dans le vertige des cimes et la noirceur des abĂ®mes, l’orgue associant mystère des amours divines et dĂ©lices des enfers imaginĂ©s. La chute, donc, est Ă©vitĂ©e, mais l’intranquillitĂ© de nombreux motifs donne de l’énergie et de la force dramatique Ă  une musique qui, sans cela, risquerait dâ€™Ăªtre entortillĂ©e entre dĂ©flagrations des tutti et festons des petits dĂ©tails. Le bancal assure de la lĂ©gèretĂ©, du mystère, suscite l’hypothèse et revitalise l’attention au long des huit improvisations.

5. Les poutres tissent ombres et lumières

Sixième caractĂ©ristique : l’artiste prend soin de moduler l’architecture de ses improvisations pour Ă©viter tant la lassitude de l’auditeur que la sĂ©dimentation d’un « truc » chez le musicien. Les deux structures privilĂ©giĂ©es, actualisĂ©es par des variantes multiples, peuvent ainsi Ăªtre dĂ©signĂ©es ou comme « la logique de l’essor » (Ă©merge un motif reconnaissable qui se dĂ©veloppe et se rĂ©sout dans une coda) ou « la logique du mouvement ». Par exemple, « L’Échelle de Jacob » suit une forme ABA oĂ¹ le deuxième mouvement Ă  trĂ©molo surgit Ă  2’52… et se rĂ©vèle nâ€™Ăªtre qu’un simple intermède bientĂ´t contraint de cĂ©der Ă  la fureur qu’il a interrompue –  l’improvisateur la reprend oĂ¹ il l’a laissĂ©e et la paroxyse, tadaaam : effet garanti !

6. La passerelle vers la lumière étroite

Septième caractĂ©ristique : le musicien veille Ă  explorer le spectre de couleurs Ă  sa disposition. Il joue donc tant sur la puissance de l’instrument que sur ses diffĂ©rents modes : fonds ronronnants, jeux de dĂ©tail parfois inattendus (cromornes surgissant dans le grave), tremblements, rĂ©pĂ©titions formant système (« Jambes de Force »), leitmotivs Ă©noncĂ©s sur plusieurs intensitĂ©s, crescendos multiples que seul un intime de la BĂªte peut rĂ©aliser avec assez de finesse pour que cet « effet » ne soit pas facilitĂ© mais musique, unissons qui se dĂ©gradent pour former de nouvelles images sonores, etc. C’est cette inventivitĂ© qui, par-delĂ  une critique risquant de paraĂ®tre technique ou bouffie de prĂ©tention, sĂ©duit dans la rencontre ici proposĂ©e entre visuel et son.

7. L’échelle de Jacob

Huitième caractĂ©ristique : c’est une Ă©vidence, mais ne pas la pointer serait une sottise alors bon, tant pis, voici la banalitĂ© de cette notule. On apprĂ©cie dans ce disque bref Ă  l’aune moderne du disque laser (43’), la touch Jean Guillou prĂ©sentĂ©e en concentrĂ©. Ă€ son meilleur, l’improvisateur a une capacitĂ© fort personnelle Ă  transformer la technique en musique et l’impromptu en profondeur. Rien d’impalpable, d’insaisissable, de diffus. Peut-Ăªtre s’agit-il de la caractĂ©ristique la plus objectivable du lot C’est, çà, un trait de virtuositĂ© qui frissonne les claviers (je sais, mais j’aime bien) ; lĂ , un motif obstinĂ© qui ne bouge pas, buté ; plus loin, des ondulations au pĂ©dalier qui Ă©clairent les graves d’un rai rĂ©(ha-ha)jouissant. Partant, ce disque est bien constituĂ© d’une sĂ©rie d’improvisations de Jean Guillou et non de simples improvisations brillantes mais impersonnelles comme il arrive Ă  l’industrie discographique d’en commercialiser.

La conclusion

En dĂ©pit des qualitĂ©s de ce produit, impossible de ne pas mentionner quelques regrets. Par exemple, quelque soin qui ait Ă©tĂ© apportĂ© au repiquage, on se demande s’il a Ă©tĂ© fait sur les bandes les plus originales. D’autant que la prise de son proche du soufflet garantit un effet « vrai » qui assure l’authenticitĂ© du tĂ©moignage mais exige une rĂ©elle empathie de l’auditeur. On aimerait qu’une nouvelle Ă©dition rognĂ¢t encore quelques bruits parasites ! Surtout, on regrette l’absence de la composition de l’orgue, captĂ© juste avant sa longue restauration ; c’est Ă©videmment inutile pour apprĂ©cier l’œuvre, mais l’organophile est toujours gourmand de ces dĂ©tails qu’il n’est pas obligĂ© de connaĂ®tre par cÅ“ur !

8. La lanterne des morts

En bref, passĂ©es les rĂ©serves d’usage pour rappeler que la prĂ©sente critique est bien une critique, pas un publi-communiquĂ© de convenance, ce disque est un voyage passionnant dans les possibles de l’orgue, surtout quand le gros instrument mis en vibrations est manipulĂ© par un habituĂ©, euphĂ©misme, stimulĂ© par un projet qu’il a Ă  cÅ“ur de sublimer. L’enregistrement est associĂ© Ă  un livret riche des images ayant permis Ă  Jean Guillou de dĂ©ployer ses ailes synesthĂ©siques, augmentĂ© des textes ajoutĂ©s a posteriori par FĂ©lix Schivo, et ornĂ© d’une brève notice introductive ainsi que d’un « souvenir » signĂ© par l’interprète. De la sorte, Augure signait en 2012 derechef une rĂ©alisation qui mĂ©rite, aujourd’hui encore, grande attention… voire acquisition ici.

Fornerod, Roy, Reichel et Mettraux, Å’uvres orchestrales, VDE-Gallo


Contrairement Ă  leurs voisins hexagonaux, dont la plupart ne manient le « Je suis Français » qu’avec vergogne et repentance, les Suisses n’ont pas honte d’Ăªtre Suisses. Le label VDE-Gallo, qui nous laisse farfouiner dans ses riches productions, s’est spĂ©cialisĂ© dans la diffusion de la musique suisse, dĂ»t-elle Ăªtre exĂ©cutĂ©e par des Orientaux pour les raisons pĂ©cuniaires que l’on imagine.
La profondeur de ce rĂ©pertoire, la qualitĂ© des compositeurs, parfois le sublime de ces partitions très peu connues ne cessent de rĂ©jouir, quand bien mĂªme l’on serait plus sensible Ă  tel style qu’Ă  tel autre. Le quatrième volet de la collection des « Compositeurs symphoniques suisses », paru en 2015, illustre ce projet sous la direction d’Emmanuel Siffert. Au programme sont rĂ©unis quatre compositeurs du vingtième siècle et plus si affinitĂ©s puisqu’y figure aussi, et l’on s’en rĂ©jouit, des pièces composĂ©es par Laurent Mettraux lorsqu’il Ă©tait vingtenaire.

AloĂ¿s Fornerod (1890-1965) est le premier sur le grill, avec son PromĂ©thĂ©e enchaĂ®nĂ© (1948, 11’30), sous-titrĂ© « Pièce symphonique pour grand orchestre » et affublĂ© du numĂ©ro d’opus 34. Puissance orchestrale et prolongement des contrebasses dĂ©clinent la quarte autour de laquelle se noue le drame. Le chef veille Ă  tempĂ©rer l’emphase par des dĂ©parts secs et Ă©nergiques, oĂ¹ la nettetĂ© des trompettes dialogue avec la mĂ©lancolie des cordes et des bois. La tension secoue sans cesse l’orchestre, renforcĂ©e par les roulements de cymbales.
Rythme saccadĂ©, crescendi, grandes dĂ©gringolades, itĂ©ration de micromotifs, grondements des graves, notes rĂ©pĂ©tĂ©es des trompettes, scansion des timbales, ostinato d’une partie des cordes sur une note sont autant de stratĂ©gies pour signifier la rage de l’enchaĂ®nĂ©. Le surgissement d’un passage mĂ©lancolique rĂ©servĂ©s aux cordes, hautbois, cor anglais et flĂ»tes n’extĂ©nue pas la rĂ©bellion sans qu’un dernier sursaut d’Ă©nergie d’abord Ă  l’unisson ne manifeste la dĂ©faite grandiose du titan. Bref, une pièce joliment orchestrĂ©e, sachant manier modalitĂ© et frictions dans un souci constant de produire une narration Ă©vocatrice.

La Ballade pour grand orchestre (1950, 18’30) est le tube – Ă  son Ă©chelle – d’Alphonse Roy (1906-2000). Les cordes amorcent la pièce sur une association oppressante entre cordes graves et violons en frisottis. Les hautbois n’allègent point l’atmosphère inquiĂ©tante de la promenade. MĂªme la syrinxique flĂ»te sent la pluie triste et collante sur le bord d’une nationale. L’aggrave le manège des timbales. Une nouvelle sĂ©quence articule violons suraigus et cordes graves, formant une procession lente que bois et cors Ă©toffent. Soudain, Ă  4′, la situation semble s’aggraver dès qu’une fanfare secoue opportunĂ©ment l’ambiance lugubre.
Un montage audible (5’23) ouvre alors la porte Ă  la harpe, entre arpèges et harmoniques. Aussi solitaire, un piano sans niaiserie lui rĂ©pond. Les cordes rebondissent sur cet interlude Ă©nergique, bientĂ´t rejointes par l’orchestre au complet. Les cordes apportent un cĂ´tĂ© Ă©lĂ©giaque au dĂ©veloppement sur des contrebasses en pizzicati, tandis que les flĂ»tes proposent une paraphrase quasi arabisante. L’orchestre se rĂ©sout Ă  tonner Ă  nouveau pour couvrir ce thème allogène. Chaque pupitre ou presque se dĂ©cide alors Ă  donner son avis, caisse claire associĂ©e aux violons comprise. Breaks, percussions autoritaires, accĂ©lĂ©rations, changements de nuances et accords pianistiques Ă©vacuent le risque de monotonie.
Un tutti coruscant et intranquille fricasse alors son frichti sonore – je tente. Une sĂ©rie de dĂ©flagrations prĂ©pare alors un brusque piano, revenant aux fondamentaux : contrebasses, flĂ»tes, violons. Le lamento des contrebasses, rejointes par le piano, prĂ©cède un crescendo accompagnĂ© des dĂ©flagrations dĂ©jĂ  ouĂ¯es et du conventionnel POUĂ‹T final. Cette convention rĂ©veillera les auditeurs somniaques, et pourquoi pas, afin qu’ils applaudissent. Peut-Ăªtre n’est-ce pas le passage le plus passionnant de l’Å“uvre ; reste cette utilisation gĂ©nĂ©reuse de l’orchestre, qui fait sans doute grand effet en direct, et ne manque pas de susciter l’intĂ©rĂªt au disque.

Ă€ l’opus 34 d’AloĂ¿s Fornerod rĂ©pond le numĂ©ro… 2615 du catalogue de Bernard Reichel (1901-1992), en l’espèce la Pièce symphonique pour orchestre avec orgue (1944-1946, 15′). C’est l’orchestre Ă  cordes qui accueille l’auditeur, avec une forte rythmique des notes rĂ©pĂ©tĂ©es dans les graves. Sur une anche, l’orgue Ă©nonce un thème tarabiscotĂ©, hĂ©sitant, repris par les bois, hautbois en tĂªte. Le roi des instruments relance sa proposition en la dĂ©veloppant sur accompagnement de cordes. Après une montĂ©e en intensitĂ©, l’affaire semble se dĂ©nouer ; mais l’arrivĂ©e des trompettes recrĂ©e un trouble jusqu’Ă  ce que le silence permette Ă  l’orgue de se faufiler en solo – ce qui ne valorise pas, dans cette configuration, l’instrument du Concert Hall de Volgograd sans que la valeureuse Margarita Jeskina y soit pour quelque chose. Les cordes relayent la machine Ă  soufflerie, dans une sorte d’Ă -plat polyphonique que les vents puis les cuivres tentent de nourrir.
Emmanuel Siffert obtient de ses mercenaires les nuances nĂ©cessaires pour guider l’oreille dans un labyrinthe d’apparence statique, assez typique d’un compositeur refusant de se complaire dans l’usage de mĂ©lodies faciles. L’orchestre fonctionne plutĂ´t comme un matĂ©riau organique dont Bernard Reichel pĂ©trit la masse… en la faisant dialoguer Ă  distance avec l’orgue. Le hiĂ©ratisme appuyĂ© et prolongĂ© sied Ă  la sobriĂ©tĂ© du propos, indiquĂ© par le titre, car le compositeur sait manier les pupitres de manière intrigante et maĂ®trisĂ©e. Le tutti de l’orgue (9’43) incite l’orchestre Ă  lutter – vainement – contre la tentation de la fanfare.
Cet ensemble fortissimo souligne la science d’Ă©criture de Bernard Reichel. Le contraste avec l’association timbales – hautbois sĂ©duit, comme son prolongement (cor anglais, flĂ»te, cordes seules, etc.). Un grand crescendo zĂ©brĂ© par de brefs soli d’orgue imitĂ© par les cordes prĂ©pare le conventionnel tutti final, prĂ©parĂ© magistralement. En somme, une pièce qui tĂ©moigne :

  • du mĂ©tier de son fomenteur,
  • de son penchant ici contenu pour l’orgue, et
  • de son intĂ©ressante personnalitĂ© musicale, Ă  la fois consciente des nĂ©cessitĂ©s de sĂ©duction et refusant d’y cĂ©der pleinement.

Laurent Mettraux est le quatrième compositeur prĂ©sentĂ© sur le disque. C’est un bon Suisse : il est nĂ© en Suisse et a Ă©tĂ© sponsorisĂ© par l’UBS (j’ai rien mis contre quelque banque que ce soit – ça dĂ©foule, c’est juste, mais c’est redondant) (mĂªme si UBS, Ă  part HSBC, bref). C’est un bon Ă©lève, il a Ă©tudiĂ© :

  • la thĂ©orie musicale,
  • le piano,
  • le violon,
  • le chant,
  • l’Ă©criture,
  • la direction,
  • la musique ancienne et
  • la musicologie – on n’est pas sur Joe le Clodo : Ă  part la cuisson du couscous et la mĂ©canique quantique, on ne voit pas ce qui manque au CV.

Et c’est un encore-jeune brillant zozo, primĂ© un peu partout, « citĂ© dans l’International Who’s Who in Music » avant ses trente ans, crĂ©ateur d’un concerto pour orgue, complĂ©teur de la « Passion selon saint Marc de Johann Sebastian Bach », bref, un brillant freluquet, dĂ©sormais Ă  l’aube du quinquagĂ©nĂ¢ge, et hop, dont Ombre (1995-1998, op. 515 !, 17′) a Ă©tĂ© adoubĂ© par un jury comprenant, notamment, Wolfgang Rihm, GĂ©rard Grisey et Sylvain Cambreling.
Tout commence dans les graves, qu’un gong et une clarinette basse appesantissent. Sur un terreau obscur, des fĂªlures lumineuses (sans lumière, pas d’ombre) strient l’espace : la clarinette s’y risque, cuivres et gong lui rĂ©pondent. Le contrebasson et les cors apaisent la situation que les cordes titillent avec vigueur. Un cluster aiguisĂ© par les flĂ»tes et les trompettes habille d’ombres les ombres. Les hautbois se faufilent entre deux accords quasi wagnĂ©riens marquĂ©s par le demi-ton descendant (la – sol #… on attend le si !). On retrouvera cette bonne connaissance de l’Ă©criture richardologique, quoi que la pièce ne le soit guère en apparence, avec le travail autour des cordes vers 11’15 (comme vous avez la vidĂ©o au dessus, ce qui pourrait passer pour snob ou dĂ©bile peut Ăªtre peut-Ăªtre, humour, compris en direct).
La forte utilisation des percussions, obligatoire en musique orchestrale contemporaine – et pourquoi s’en priver ? – mais sporadique ici, se tempère d’une stabilitĂ© grave oĂ¹ grognent des dissonances polies et des accents contenus. Sur le demi-ton descendant, maints pupitres tĂ¢chent d’imposer leur prĂ©sence en secouant le schmillblick. Les anches doubles se disputent soudain (10’17), provoquant l’intervention des cordes et cuivres graves. L’ordre, toujours, doit Ăªtre rĂ©tabli. L’orchestre essaye de rĂ©pondre avec prĂ©cision aux modifications de noirceur exigĂ©es par le Soulages de la note – et force est d’admettre que, souvent, cela est joliment menĂ© quoi que, parfois, cela se fasse sans Ă©lĂ©gance excessive (dĂ©gueulando Ă  11’37 – les habituĂ©s de cette colonne savent qu’il est toujours important de focaliser la critique sur un p’tit dĂ©tail pour laisser croire Ă  une attention permanente et ultracompĂ©tente du pseudocritique).
La tentation bruitiste, habitant l’ombre de rayures inquiĂ©tantes (sauf pour un hĂ©licoptère), s’estompe presque promptement, jusqu’au crescendo qui annonce, comme il sied, hĂ©las, le tutti final qu’un bref piano ne dĂ©conventionnalise, pof, guère. En rĂ©sumĂ©, une pièce que l’on Ă©coute avec intĂ©rĂªt de bout en bout, et qui dĂ©montre une connaissance de l’Ă©criture orchestrale redoutable… mĂªme si l’on aurait aimĂ©, vicieux que l’on est, que çà et lĂ  surgisse l’insolence du jeune compositeur-qui-n’est-pas-qu’un-brillant-premier-de-la-classe.

Vision immanente, dudit Laurent Mettraux (8’30), fut Ă©crite en 1992 et remixĂ©e 14 ans plus tard. D’un point de vue discographique, elle cristallise la faiblesse d’un livret souvent engoncĂ© dans des billevesĂ©es pour le moins superfĂ©tatoires (ainsi apprend-on que la pièce « contient des passages plus agitĂ©s, formant contraste avec des moments apaisĂ©s », mazette, wow et spooky tout Ă  la fois).
Comme il convient, tout commence dans le grave des cordes. Les timbales prolongent cette gravitĂ©, les bois Ă©voquent une certaine Ă©motion qui se fissure soudain (2’10). Cuivres, percussions et cordes Ă  l’unisson soulignent la tension qui, bientĂ´t, se rĂ©sorbe dans le chant Ă©lĂ©giaque du hautbois. Ă€ plusieurs reprises, violoncelles et contrebasses apaisent les agacements. La flĂ»te Ă©teint les derniers feux, ce que constatent les bois. Les cordes reviennent pourtant embraser l’atmosphère dans un accord gĂ©nĂ©ral martelĂ© par les timbales. Les violoncelles, derechef, portent la voix de la raison. Un dernier crescendo signale la proche fin du morceau avec roulements de timbales et fricassĂ©e de cymbales. Une coupure rapide n’empĂªche pas d’entendre une voix Ă  8’20, signalant sans doute les conditions rustiques dans lesquelles cet enregistrement, pourtant ambitieux (70’30 de musique) et globalement qualitatif, fut rĂ©alisĂ©.
En conclusion, ce disque permet de voyager dans quatre univers musicaux contrastĂ©s. Ă€ l’Ă©nergie programmatique du PromĂ©thĂ©e de Fornerod rĂ©pond l’inquiĂ©tude tapie sous le terme mignonnet de « Ballade » chez Roy. Ă€ l’austère raucitĂ© de Reichel s’oppose la pĂ¢te sonore d’oĂ¹ Ă©mergent les rĂ©cits mis en musique par Laurent Mettraux. L’ensemble ne manque ni d’intĂ©rĂªt, ni de charmes polymorphes. Pour les amateurs de raretĂ©s orchestrales, une acquisition fort digne Ă  envisager.


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La nouvelle tétralogie en concert (3/4)

Photo : Purple Shadow Agency

Mardi 30 avril, c’Ă©tait parti pour le troisième Ă©pisode de la Nouvelle tĂ©tralogie. C’Ă©tait mĂªme mal parti. Sur une dĂ©ception terrible. Une trahison.

Pas de quoi m’empĂªcher de profiter de la scène pour raconter ma vie. Quand mĂªme. Y a un minimum, bon sang.

En effet, cet Ă©pisode Ă©tait rĂ©solument amoureux. Il fallait donc le reconnaĂ®tre : on n’est pas faits pour vivre seuls…



… mĂªme si certains pensent que, eh bien, si mais peut-Ăªtre nan, ça dĂ©pend (profondeur de l’amour).



Pour relever le niveau, il fallait rien moins que l’intervention de Jann Halexander afin que l’on se crĂ»t, enfin, dans une chanson d’Anne Sylvestre – ou tout comme.



Sans craindre de me prendre une veste, mĂªme celle que j’avais enlevĂ©e, j’ai donc lancĂ© un appel clair et dĂ©finitif.

Faute de volontaire clairement motivĂ©e, j’ai dĂ» prĂ©ciser mon propos en recourant Ă  la pire dĂ©claration amoureuse possible : la prière Ă  saint Max.

Était-ce une façon de prĂ©tendre que toutes mes pensĂ©es amoureuses ressortissaient de la puretĂ© mĂ©taphysique et Ă©thĂ©rique ? Foin, point, tchoin. J’assume, dans mes pulsions chantĂ©es, une certaine part d’animalitĂ©.

Certains supputeront que cette attention Ă  d’autres règnes est une astuce pour ne pas s’enfermer dans une vision trop Ă©triquĂ©e. Ils ont raison, ou je la leur donne en ouvrant la porte.

Comme l’amour est jamais meilleur que quand il se vit sans trop de prĂ©occupations pĂ©cuniaires, je tĂ¢che de m’y prĂ©parer en Ă©crivant des succès qui me mettent Ă  l’abri des besoins matĂ©riels. Signer une chanson en anglais et en gestuation m’a paru une bonne astuce pour y parvenir.

Soucieux de rendre Ă  la langue française le territoire qui lui appartient, Jann Halexander est revenu mettre un soupçon de gaulois sur la scène du Dalayrac. J’ai trouvĂ© ça un peu Ă©goĂ¯ste ; voilĂ  donc ce que ça donne, quand deux Ă©goĂ¯stes se rencontrent.

Pour replacer l’amûûûûr au cÅ“ur du spectacle, j’ai choisi d’aller faire un tour Ă  la brocante. Mon rare cĂ´tĂ© Thomas Fersen, I must confess.

Puisque la fin du spectacle approchait, j’ai dĂ©cidĂ© de glisser en bis, avant la dernière chanson, une chanson d’amour europĂ©enne Ă  dĂ©guster après quelques hectolitres de Guinness. Bonne soif Ă  tous.

En conclusion, on le peut poser avec fermeté : amour et spectacle ont ceci de similaire que, soyons en sûrs, tout cela passera. Sauf que, avant cela, nous aurons aimé, na.

Bref, comme qu’on dit, Ă  mardi !

Photo : Purple Shadow Agency

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Fumet père et fils, « Quintessence », VDE-Gallo


Ambitieux disque d’hommage familial, cette rĂ©alisation endossĂ©e par VDE-Gallo a permis, en 2018, Ă  Gabriel Fumet de saluer Dynam-Victor et RaphaĂ«l du-mĂªme-nom, pour lesquels il a bĂ¢ti une discographie variĂ©e et un site admiratif. D’emblĂ©e, saluons cette parution intĂ©ressante, diverse et prĂ©cieuse pour valoriser, Ă  travers un panel variĂ©, deux compositeurs dont la renommĂ©e n’Ă©gale certes pas le talent.
Cela Ă©tant stipulĂ©, balayons les sursauts des monomaniaques de notre acabit, amateurs traumatisĂ©s par l’orthotypo : oui, il faut passer outre la pochette qui saccage le prĂ©nom pourtant Ă©trange de Dynam-Victor ; et les minutieux ne se doivent point choquer si la première de couverture proposĂ©e par l’Ă©diteur sur son site oublie d’intĂ©grer son logo ainsi qu’il apparaĂ®t sur le disque en vrai – pipi de sansonnet dans cette mer de musique excellente. De mĂªme, les curieux de musique enjamberont titre et sous-titre moins utiles qu’ampoulĂ©s (sĂ©rieux, « Quintessence ou la musique de lâ€™Ă¢me », on dirait un livre des Ă©ditions du PanthĂ©on), mĂªme si le remplacement de « florilège » ou de « miscellanĂ©es » – ne parlons pas de « best of » ou « golden hits » – par « quintessence » divertira le kiffeur de raretĂ©s. Le projet d’une promenade protĂ©iforme dans l’Å“uvre du père et du fils Fumet mĂ©rite largement que ces remarques dĂ©risoires soient passĂ©es par pertes et profits, comme les bĂ©mols qu’appelle un livret joyeusement corrosif mais dont la clartĂ©, grevĂ©e par un souci polĂ©mique amusant, n’est pas toujours le point fort. Bref, ou presque, laissons parler la musique, riche et rare, des deux musiciens.

Dynam-Victor (1867-1949) ouvre le bal avec Le Sabbat rustique (1904, 12′), diptyque orchestral enregistrĂ© en concert lors de sa crĂ©ation pour le moins tardive Ă  Saint-Pierre de Chaillot en 2010 – le livret prĂ©cise rarement les dates et lieux de prise, et encore plus rarement le nom des capteurs de musique. Le Lento moderato s’ouvre dans une atmosphère sombre. La forte rĂ©verbĂ©ration de l’Ă©glise valorise contrebasses et cuivres de l’Orchestre du palais de Tauride de Saint-PĂ©tersbourg dirigĂ© par Mikhail Golikov. FlĂ»tes et violons apportent un prolongement lyrique, sans que cors et contrebasses n’abandonnent l’Ă©grenage de la tierce fondatrice, plus-que-très-wagnĂ©rienne – on pense Ă  la mort de Tristan.
Par contraste, le langage enlevĂ© du Molto allegro con brio paraĂ®t beaucoup plus classique. Versant moins associĂ© Ă  Dynam-Victor Fumet, cette Ă©nergie presque joyeuse s’appuie sur une solide science de l’orchestration oĂ¹ mĂªme le triangle a sa place rĂ©currente. Une brusque mutation (3’16) semble revenir vers plus de rugositĂ© – twist provisoire. La rpulsation sabbatique reprend avec fièvre. En prenant de l’ampleur, la musique Ă©voque par moments une hybridation wagnĂ©ro-verdienne. Le rĂ©sultat est tout Ă  fait charmant et interprĂ©tĂ© avec la fougue qui s’impose… jusqu’Ă  la fin en accalmie dĂ©samorçant le brio, repris juste par un pouĂ«t-pouĂ«t final trop vite coupĂ© pour Ă©viter les applaudissements.

Mikhail Golikov est de nouveau mis Ă  contribution pour Automne (1930, 6′), extrait des Quatre saisons fumettiques. Cette fois, c’est le ChÅ“ur des nouvelles voix de Saint-PĂ©tersbourg qui s’y colle – ah, cet art des Russes ou de leurs promoteurs pour inventer des appellations ronflantes ! Dommage qu’aucun effort ne soit fait pour faire semblant de chanter en français : le texte est imbittable. Quasi aucune consonne ni voyelle ne colle avec le poème dĂ©voilĂ© par le livret, alors que la chute mĂ©rite d’Ăªtre entendue : « Pour mĂ©riter la vie, il faut savoir mourir », Ă  l’instar de ce grain de blĂ© biblique qui, s’il ne meurt, reste seul, ce qui ne me paraĂ®t pas Ăªtre une grande punition (mais je ne connais pas trop la psychologie du grain de blĂ©, il est vrai, peut-Ăªtre il prĂ©fère la mort Ă  la solitude, pourquoi pas). Oui, dommage que le français soit aussi inintelligible, car l’Ă©criture est remarquable et l’ensemble vocal digne, avec de beaux timbres et une cohĂ©rence certaine.



Au piano, Akiko Ebi affronte Le Rouet de la Vierge (1938, 4’30), cet instrument cosmique « oĂ¹ se meuvent des myriades d’Ă©toiles » selon la taxinomie officielle. Des myriades de notes filent en effet avec Ă©lĂ©gance sous les quenottes de la pianiste japonaise. Techniquement, on apprĂ©cie la capacitĂ© de l’artiste Ă  rendre lisible cette fulgurance toujours en Ă©veil. Notes rĂ©pĂ©tĂ©es, trilles, mĂ©lodies subtilement harmonisĂ©es, utilisation optimale du clavier entre percussion et douceur : une partition aussi joliment Ă©crite qu’interprĂ©tĂ©e.



Le remarquable Jean-Paul Imbert endosse Les Chariots d’IsraĂ«l (1917, 8′) aux grandes orgues de Saint-Eustache. Facialement, le tempo s’annonce modĂ©rĂ© – la piste cote 34 % de temps de plus que, par exemple, FrĂ©dĂ©ric Denis lors de son enregistrement 100% Dynam-Victor Fumet Ă  Notre-Dame de Laon, en 1999, pour Wergo, j’adore les règles de trois mĂªme si pas sĂ»r que je les maĂ®trise. En rĂ©alitĂ©, cette modĂ©ration est elle-mĂªme très modĂ©rĂ©e. Elle n’Ă´te rien Ă  la vivacitĂ© des doigts et Ă©claire avec intelligence cette pièce fort difficile. Ainsi, l’organiste affronte avec brio – et sans oublier de laisser sa place Ă  la rĂ©sonance – la marche du peuple confiĂ©e aux claviers, tandis que la puissance pĂ©remptoire de la pĂ©dale guide fermement les grouillots. DextĂ©ritĂ© impressionnante, musicalitĂ© Ă©poustouflante et registration intelligente rendent parfaitement les diffĂ©rentes atmosphères de la pièce.



Changement de projet avec les cinq pièces de RaphaĂ«l Fumet (1898-1979), le fils Fumet, donc, au programme. Premier Ă©pisode, le premier mouvement du Quatuor pour bois (1958, 5′) enregistrĂ© par la fine fleur du National (songez : Philippe Pierlot Ă  la flĂ»te, Pascal Saumon au hautbois, l’incroyable Patrick Messina Ă  la clarinette et Philippe Hanon au basson). D’abord, reconnaissons que cela correspond presque Ă  notre quatuor de rĂªve, beaucoup plus que les trucs Ă  seize cordes, pour lesquels on prĂ©fère le ring.  L’entrelardement des voix, la qualitĂ© de l’interprĂ©tation, la vitalitĂ© des intentions, la beautĂ© des sonoritĂ©s que symbolise le basson sur la fin, tout cela contribue Ă  sĂ©duire l’oreille de l’auditeur.

Le premier mouvement du Quatuor Ă  cordes (1960, 12′) est dĂ©volu au Nouveau quatuor de Saint-PĂ©tersbourg, feat. Pavel Papov, Yuri Uschaposky, AlexeĂ¯ Bogorad et Taras Trepel. Contrairement Ă  notre crainte, cet extrait nous emballe de bout en bout. On s’incline devant la fougue des interprètes de ce vaste Allegretto en La majeur, qui ose le lyrisme quand, Ă  2’30, un passage lent se faufile. La vivacitĂ© des Ă©changes et leur subtilitĂ© relancent sans cesse l’intĂ©rĂªt. L’utilisation de pizzicati, la profondeur des attaques, la subtilitĂ© de la composition (puissance des basses Ă  diffĂ©rentes hauteurs, accords obsessionnels, friabilitĂ© des harmonies, mutations thĂ©matiques, variations dynamiques…) donnent assurĂ©ment envie d’en connaĂ®tre plus sur la musique de chambre de l’artiste.

Reprise d’un disque Bayard, le Lacrimosa, adaptĂ© pour flĂ»te et orgue, remet en selle Jean-Paul Imbert en compagnie du directeur artistique du disque, en l’espèce Gabriel Fumet. Si l’apprĂ©ciation du vibrato parfois gĂ©nĂ©reux sera affaire de goĂ»t, on applaudira Ă  raison le dialogue presque indĂ©pendant entre l’orgue Ă  trois voix et le soliste Ă  la belle sonoritĂ©. Tout se passe comme si la musique cherchait Ă  habiter une tonalitĂ© insatisfaite, malgrĂ© les couinements du direct (3’19, toujours essentiel de montrer que, certes, on n’a pas de diplĂ´me, mais on attentionne, et hop). La rĂ©solution optimiste pousse Ă  ravaler les larmes prĂ©cĂ©demment Ă©voquĂ©es… et met en appĂ©tit l’auditeur curieux de la musique d’orgue du compositeur, dĂ©jĂ  enregistrĂ©e en intĂ©grale sous la direction artistique dudit Gabriel Fumet.

Ienissei Ramic prend au piano l’Impovisation sur un thème donnĂ© (1955, 7′), selon une transcription des deux Thibault, Perrine et Lepri. La libertĂ© y dialogue avec les citations chopiniennes. La vivacitĂ© exige plus que beaucoup du rĂ©interprète, qui ne manque ni d’une technique Ă©blouissante ni d’un Ă©vident souci – et hop, un chiasme en cadeau pour tous ceux qui ont atteint le prĂ©sent (humour) paragraphe, mĂªme si ceux qui ont profitĂ© de notre passionnante analyse vocale en ont dĂ©jĂ  goĂ»tĂ© un – de convaincre dans les passages les plus pyrotechniques, signant ainsi une remarquable prouesse et technique et musicale, autour d’une reconstitution très intĂ©ressante.

Étonnamment Ă©triquĂ©e sonne la Toccata (1950, 5′), pourtant interprĂ©tĂ©e par Jean Galard sur l’orgue de la cathĂ©drale de Chartres. C’est dĂ©cevant car, dans cette partition ambitieuse et agitĂ©e, tricotent avec habiletĂ© les doigts d’un musicien qui joue fort bien – ce septuagĂ©naire semble ainsi plus habile en interprĂ©tation qu’en expertise : la Francilie de l’orgue rit encore jaune de ce document lui faisant qualifier un instrument Ă  bout de souffle, dotĂ© d’un clavier et demi, d’« orgue symphonique remarquable » (on serait curieux de l’entendre jouer quelque Å“uvre symphonique sur cette pauvre BĂªte !). Aussi le sentiment est-il partagĂ© : les saucisses s’agitent, les quatre membres dĂ©montrent indĂ©pendance et vivacitĂ©, la respiration est musicale, mais la volontĂ© de clartĂ© renforce, autant que notre système de restitution le laisse ouĂ¯r, l’artificialitĂ© de niveau sous-Hauptwerk que l’on aimerait n’attribuer qu’Ă  notre piètre système audio. Petit Ă  petit (2’33), la partition dĂ©ploie le O filii avec vigueur. Si la dernière minute et demie prend son temps et, disons-le, paraĂ®t moins solennelle que superfĂ©tatoire, l’Ă©nergie de la composition et la bonne volontĂ© de l’interprète ne manquent pas de conclure avec pompe et roucoulements le disque.
En conclusion, ce disque est un catalogue joliment agencĂ© rappelant l’intĂ©rĂªt formidable de ces deux compositeurs. Soyons pĂ©dant : les Fumet Père et fils ne sont ni des dĂ©couvertes (de nombreux disques les honorent), ni des curiositĂ©s anecdotiques perdues dans la grande Histoire de l’art. Peu connue, leur musique ? Si fait. Ce nonobstant, vissĂ©e sur un socle technique très sĂ»r, elle est Ă  la fois singulière et profonde, et les extraits ici choisis en illustrent la densitĂ© et la variĂ©tĂ©. Partant, en dĂ©couvrir des pans passionnants par le biais de cet album tout rĂ©cent est un conseil que l’on peut et veut profĂ©rer avec enthousiasme.


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Alexandre DenĂ©rĂ©az, Å’uvres symphoniques, VDE-Gallo


Compositeur et organiste vaudois, prof d’Ernest Ansermet, importateur Ă  Lausanne de Pablo Casals, Jacques Thibaud ou Eugène YsaĂ¿e, Alexandre DenĂ©rĂ©az a eu le premier les honneurs de la collection des « Compositeurs suisses symphoniques » qu’Olivier Buttex nous permet de dĂ©couvrir. Ă€ son service, un trio qui a connu de nombreux prolongements : l’orchestre symphonique de Volgograd, le chef Emmanuel Siffert, et le combo Olivier Buttex – Jean-Pierre Bouquet pour le son. Profitons de l’exposition ToutĂ¢nkhamon, surtout si cela peut faire bisquer les associations racistes, pour Ă©voquer ce disque initialement paru en 2008, et incluant :

  • un poème,
  • un intermède et
  • des variations symphoniques.

Au Tombeau de Tut-Ankh-Amon (1925) s’ouvre avec pompe, vue la circonstance, entre cuivres et violoncelles. La harpe, aidĂ©e des flĂ»tes et du hautbois, distille un brin de mystère, qui revient de façon rĂ©currente. Puis l’on s’enfonce dans le caveau avec la prudence et l’Ă©merveillement que l’on impute aux violeurs de tombe. Cordes et basson Ă©voquent l’obscuritĂ© du lieu. L’orchestration ne manque pas d’en souligner, très vite, la majestĂ©. Au mitan du « poème symphonique », une procession se faufile dans le dĂ©dale du monument. Au dernier tiers, la solennitĂ© semble saluer la dĂ©couverte de la dĂ©pouille du dictateur.
FlĂ»tes, contrebasses et timbales tonnent. L’ensemble de l’orchestre est mis Ă  contribution pour un nouveau crescendo. Se dĂ©ploie alors une ondulation mĂ©lancolique associant flĂ»tes et cordes. Lyrisme et emphase reprennent le dessus pour prĂ©parer une coda majeure oĂ¹ les clarinettes font une apparition. Charge pour le cor anglais d’annoncer la brève conclusion survolĂ©e par les flĂ»tes et couronnĂ©e d’un braoum explicite. En somme, une pièce Ă©vocatrice dont l’orchestre de Volgograd, peut-Ăªtre parfois un peu court, tĂ¢che de rendre avec expressivitĂ© les phases de tension et de dĂ©tente.

Le RĂªve (1908) est un intermède symphonique dĂ©bute dans l’Ă©ther des cordes. Le thème unique Ă©voque l’incipit du prologue de Tristan (la – do# – si – la [fa – fa# sont modifiĂ©s]), enrichi par les clarinettes. Les cordes prennent de l’ampleur, bien aidĂ©es par l’assise des contrebasses. Des fanfares zèbrent çà et lĂ  le motif wagnĂ©rien, essentiellement portĂ© par violons et compères avec le soutien sporadique des bois.
Le violon solo et divers pupitres s’Ă©changent le thème, se le disputent, le gonflent puis le dĂ©gonflent. Crescendo et silences aèrent le rĂ©cit – et permettent des montages presque discrets, comme Ă  7’58, avant la prise de parole de la harpe et de la clarinette. DivisĂ© en segments alternant diffusion du sujet, crescendo et silence, le poème offre ainsi une longue paraphrase, assez sĂ©duisante, du dĂ©but de l’opĂ©ra amoureux de Richard Wagner.

Plus longue partition des trois œuvres proposĂ©es, les neuf Scènes de la vie de cirque (1911) fricotent avec les 24′. L’introduction, après quelques secondes triomphales, s’engoncent dans une atmosphère dramatique joliment dĂ©peinte. Un crescendo tuile l’arrivĂ©e des jongleurs, Ă©voquĂ©s sans prĂ©cipitation, essentiellement aux cordes et bois. L’EntrĂ©e des athlètes rĂ©veille les cuivres pour une fanfare Ă  laquelle ne tardent point de s’associer les cordes.
Les Athlètes ne sont pas des rigolos : la musique souligne, avec un premier degrĂ© savoureux, roulement de caisse claire compris, que ces mastodontes sont lĂ  pour impressionner les foules avant de parader, triomphaux et grotesques. L’Homme-serpent leur succède. Lui non plus n’est pas un rigolo. Cordes graves, trompettes sourdinĂ©es et flĂ»te ondulant mollement installent une atmosphère flippante, stagnante et triste Ă  souhait.

La Belle Ă©cuyère remet un peu de lĂ©gèretĂ© et de paillettes dans ce monde censĂ© Ăªtre festif. Les ritardendi de la trompette et le thème en do mineur, rythmĂ© par les violons, soulignent pourtant l’ambiguĂ¯tĂ© des sourires de façade. La fin, apaisĂ©e, en do majeur s’agrĂ©mente d’un arpège de harpe comme pour souligner un certain soulagement… dissipĂ© par le surgissement du Clown. Amusant parce qu’il joue pas très juste, le clown n’est pourtant pas lui non plus dĂ©nuĂ© d’un voile d’inquiĂ©tude qu’une orchestration sciemment pesante renforce. Les Africains, prĂ©cĂ©dĂ©s d’une musique plus arabisante que nègre, s’approchent pour exĂ©cuter une Danse de chez eux.
Les percussions n’y peuvent mais : l’orchestre Ă©voque davantage les dresseurs de serpents que les rythmes du continent noir. D’autant que l’ornent quelques harmonies asiaĂ¯santes, souvent recouvertes par une orchestration très europĂ©enne ! Les titres programmatiques paraissent n’Ăªtre qu’un prĂ©texte pour une promenade – moins folklorique que divertissante – dans plusieurs atmosphères. L’Ă©pilogue, puissant et sombre, conclut une composition colorĂ©e, oĂ¹ le compositeur semble s’amuser Ă  dĂ©passer les conventions de façade, imposĂ©es par les « scènes de genre », pour exprimer son Ă©lan crĂ©atif personnel.

En conclusion, voici un disque symphonique de belle facture, digne de combler la curiosité de tous ceux qui aiment fureter dans la musique à la fois bien écrite et méconnue du début du vingtième siècle.


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Ce mardi, on sème tous


Ce mardi 30 avril, près de l’OpĂ©ra Garnier, se dĂ©roule le troisième Ă©pisode du projet « Nouvelle tĂ©tralogie ». Aujourd’hui sont prĂ©vues des chansons amoureuses. Selon l’expression de l’expert CĂ©line, venez vivre l’infini Ă  la portĂ©e des caniches que nous sommes. C’est vrai que, dĂ©jĂ  du temps de Je m’appelle Firmin, l’amour Ă©tait une prĂ©occupation infinie pour nous autres puisque « Tout le monde fait l’amour » (Paroles et clavier : Bertrand Ferrier / Musique et voix : Damien Ferrier / RĂ©alisation : Thierry « Titi » Tonelli).

Ce soir encore, on va pleurer sur mon sort, rigoler de la vie, s’amuser de nous, mĂ©diter avec une grande profondeur (de vue, bien sĂ»r), faire des « oh » et des « ah », compter les erreurs de textes et les accords loupĂ©s, citer Ricet Barrier, parler de tartines et accueillir l’invitĂ© vedette voire la guest star du jour, Herr Jann Halexander, pour deux chansons et demie. Pour ceux qui veulent me voir près de manches Ă  balai, c’est ci-d’sous.


Pour ceux qui veulent me voir près de(ux) micros, c’est çà.
Pour ceux qui veulent soutenir le projet de maxidisque, c’est lĂ .

Royaumes oubliés, Musée du Louvre, 28 avril 2019

Photo : Rozenn Douerin

Une exposition se peut-elle goĂ»ter sans sous-titre appropriĂ© Ă  l’inculture du visiteur ? Royaumes oubliĂ©s : de l’empire hittite aux AramĂ©ens, la nouvelle rĂ©alisation du dĂ©partement des AntiquitĂ©s orientales du Louvre – la première depuis douze ans – pose la question en dĂ©veloppant un concept liminaire prĂ©sentĂ© par le Pergamonmuseum de Berlin. L’invitation tisse trois fils rouges très attractifs :

  • les vestiges d’une civilisation rivale de la grandeur Ă©gyptienne, celle des Hittites ;
  • le topos des explorateurs et dĂ©couvreurs « à l’ancienne », autour de la figure de Max von Oppenheim mais pas seulement ; et
  • le travail de restauration « de plus de 20 000 fragments », tantĂ´t recollĂ©s, reconstituĂ©s, esquissĂ©s, etc.

Ainsi, outre la curiositĂ© que lĂ©gitime toute proposition d’un musĂ©e aussi phĂ©nomĂ©nal, deux axes peuvent motiver la visite :

  • d’une part, la dĂ©couverte d’un pan de l’Histoire peu connue – parfois mĂªme par ceux qui la connaissent bien ;
  • d’autre part, la comprĂ©hension des coulisses du passĂ©, comment on le fabrique, le dĂ©crit en pointillĂ©s, le laisse en suspens tout en avançant des hypothèses parfois controversĂ©es par ceux-lĂ  mĂªme qui les ont avancĂ©es.

En gros, si l’on a bien saisi le pitch, au dĂ©but, soit en 1200 avant JĂ©sus Christ, Ă©tait l’empire hittite, concurrent des Égyptiens. Puis il s’est effritĂ©. Des royaumes nĂ©o-hittites – parfois des villes – se sont constituĂ©s. Ces civilisations ont tĂ¢chĂ© de commercer et/ou d’imposer leurs caractĂ©ristiques aux autres. La guerre, le business, la religion – donc, dans ces trois cas, l’artisanat et l’art – sont devenus des instruments de domination et d’identification. Peu Ă  peu, en dĂ©plaçant des populations entières, les AramĂ©ens ont rĂ©ussi Ă  faire leur trou dans la mosaĂ¯que assyrienne, en gros entre 900 et 700 avant JĂ©sus Christ. Dès lors, dans ce maelström dont les historiens n’ont pas recomposĂ© le rĂ©cit intĂ©gral en dĂ©pit d’efforts faits pour prĂ©server un patrimoine meurtri par les guerres mondiales et syriennes, les objets portent trace des diffĂ©rentes civilisations, de leurs oppositions et de leur mĂ©tissage.

Sphinx inachevé (Syrie du Nord, vers 1300 avant Jésus Christ). Photo : Rozenn Douerin.

L’exposition associe miniatures et mastodontes. De nombreux gardiens minĂ©raux rythment la progression du visiteur. La pièce prĂ©sentĂ©e supra est typique de cette dĂ©ambulation : elle reprĂ©sente un sphinx, crĂ©ature Ă  la signification mutante – au dĂ©part reprĂ©sentation du pharaon, ensuite animal fĂ©minin divinisĂ© ; et elle est inachevĂ©e, laissant une large part Ă  l’imagination des chercheurs. VoilĂ  le premier point d’intĂ©rĂªt, pour l’ignorant : l’Ă©quilibre sensible entre science et fantasmatique, certitude et suppositions souvent hasardeuses. Deuxième point d’intĂ©rĂªt : le mĂ©lange de pièces « documentaires » (coupelle banale « dĂ©banalifiĂ©e » par les siècles et par les godrons qui l’ornemente) et d’art fonctionnel, tel ce vase prĂªtĂ© par le Metropolitan Museum de New York.

Rhyton (Turquie, vers 1300 avant Jésus Christ). Photo : Rozenn Douerin.

Les objets prĂ©sentĂ©s ici mĂªlent ces deux atouts. Ainsi de cette stèle de Bakhtan, qui rend hommage au pouvoir thaumaturge de Ramsès II grĂ¢ce Ă  un miracle rĂ©alisĂ© par l’intermĂ©diaire d’une statue envoyĂ©e en pays hittite. Or, en rĂ©alitĂ©, cette stèle viserait Ă  rĂ©inventer – disons : inventer – une Histoire des Hittites pour que le peuple se glorifie, mĂªme si l’anecdote n’a jamais Ă©tĂ© attestĂ©e au moment des faits. Ainsi cette fabrique de l’Histoire – partant, de l’identitĂ© par l’Histoire – rĂ©sonne-t-elle, mutatis mutandis, Ă  travers les siècles, en interrogeant nos propres pratiques de reconstruction historique. De la sorte, elle constitue un troisième point d’intĂ©rĂªt pour l’ignorant qui se risquerait dans ces lieux.
DisposĂ©es dans un ordre chronologique qu’Ă©clairent des cartes utiles pour se repĂ©rer (un peu, ne nous haussons point trop du col), l’essentiel des pièces ressortit de quatre catĂ©gories :

  • les monstres gardant les palais ;
  • les expressions religieuses ;
  • les vestiges de vie ; et
  • les Ă©lĂ©ments funĂ©raires.
Lion gardien (800 av. Jésus Christ). Photo : Rozenn Douerin.

L’amateur d’ambiguĂ¯tĂ© restera marquĂ© par les pièces indĂ©cidables. Ainsi de cet authentique vistemboir, selon la terminologie du chercheur Vincent Poursan et du connaisseur Achille Talon, qualifiĂ© de « support avec caryatide » et empruntĂ© au musĂ©e de Copenhague. De lui, on ne sait rien. Toutefois, si l’on imagine que la caryatide est une dĂ©esse (supputons), si l’on en infère qu’il pouvait servir dans le cadre d’un culte (pourquoi pas ?), ce truc devient un « support Ă  encensoir ». De mĂªme, cette figurine fĂ©minine portĂ©e par deux petits lions : peut-Ăªtre s’agit-il d’une dĂ©esse, puisqu’elle marche sur des lions, mais, comme on ignore oĂ¹ fut vraiment produit cet objet, plusieurs hypothèses se prĂ©sentent pour dĂ©finir l’identitĂ© de ladite dĂ©esse. En ce sens, sĂ©duit l’association entre une volontĂ© de rigueur et une impossibilitĂ©, aussi rĂ©currente qu’assumĂ©e, Ă  trancher.
La variĂ©tĂ© des sujets fixĂ©s par les objets figuratifs constitue un quatrième point d’intĂ©rĂªt pour l’ignorant. Les animaux, osons un jeu de mots formidablement drĂ´le, se taillent la part du lion : taureaux, lions, scorpions, crĂ©atures hybrides ou imaginaires peuplent les salles de l’exposition. Toutefois, l’on trouve aussi des humains, animaux spĂ©ciaux et parfois divinisĂ©s, ainsi que des musiciens. Par exemple, on croise un petit joueur de luth d’Alep, dont l’intĂ©rĂªt n’est pas la qualitĂ© mais la taille. En effet, de nombreuses sculptures Ă©voquaient des musiciens ; mais celui qui est prĂ©sentĂ© est de petite taille et en terre cuite, ce qui tĂ©moigne d’une « production de masse » rĂ©alisĂ©e grĂ¢ce Ă  la maĂ®trise du moulage (vers 1200 avant JĂ©sus Christ). L’idĂ©e d’une industrialisation de l’art, toutes choses Ă©tant Ă©gales par ailleurs, donc de sa diffusion, pourra aussi intriguer le badaud par l’incongru attirĂ©.

Stèle funéraire (Turquie, 800 avant Jésus Christ) et un bout de clampin. Photo : Rozenn Douerin.

Cinquième point d’intĂ©rĂªt potentiel pour l’ignorant, la polymorphie de la reprĂ©sentation de la mort stupĂ©fie. Celle qui deviendra la Grande Faucheuse est omniprĂ©sente, car elle ne s’exprime pas que dans des Ă©lĂ©ments liĂ©s aux tombeaux. On peut, sans se trop torturer les mĂ©ninges, ce qui serait quelque peu benĂªt, la repĂ©rer dans trois autres domaines.

  • D’abord, la mort – ou plutĂ´t la peur de la mort, ce qui n’est pas toujours très Ă©loigné – ruisselle sur les statues colossales d’animaux protecteurs, pour lesquelles l’imagination du visiteur est sollicitĂ©e : les yeux de certaines pièces « devaient Ăªtre incrustĂ©s », renforçant l’effet saisissant de leur rugissement de pierre.
  • Ensuite, la mort frappe aussi Ă  travers l’omniprĂ©sence des dieux, notamment le rĂ©current dieu de l’orage, signe d’une espĂ©rance dĂ©sespĂ©rĂ©e tant dans un sens de la vie que dans un après demandant confirmation.
  • Enfin, la mort s’illustre aussi Ă  travers la tentative d’immortalisation que manifestent les portraits de rois.

La capacitĂ© des Hittites et de leurs successeurs, pour ainsi dire, Ă  exprimer la mort sur le monument, dans l’amĂ©nagement des espaces, dans l’expression des imaginaires donc des espĂ©rances, traduit Ă  l’Ă©vidence une conception de la vie sur laquelle on repart frustrĂ© d’explications mais pĂ©tillant de questions. Parfois, c’est aussi mieux.

Colliers (1100 avant Jésus Christ). Photo : Rozenn Douerin.

Sixième point d’intĂ©rĂªt, la profusion de matĂ©riaux traitĂ©s avive la curiositĂ© du zozo qui baguenaude. Certes, les majestueuses monstruositĂ©s de pierre fascinent. NĂ©anmoins, bien d’autres supports sont traitĂ©s – citons Ă  titre d’exemple le fer, le bronze, la faĂ¯ence et la pĂ¢te de verre, dont on aperçoit des exemples sur le collier supra, qui n’est certes pas issu d’une ZĂ€D.
Cette association de matĂ©riaux traduit Ă  la fois le savoir-faire et la finesse des civilisations que l’on effleure en vaguant de ci de lĂ  – et peut-Ăªtre aussi leur capacitĂ© Ă  inventer. En tĂ©moignent ces crĂ©atures qui ne mĂ©langent plus des matĂ©riaux mais des entitĂ©s : ainsi des spectaculaires hommes-oiseaux-scorpions qui gardaient un palais Ă  Tell Halaf, en Syrie, 900 ans avant JĂ©sus Christ.

Griffon (900 avant Jésus Christ, Tell Halaf). Photo : Rozenn Douerin.

Septième point d’intĂ©rĂªt, les deux limites de la diachronie. En effet, certaines pièces ont peinĂ© Ă  traverser le temps, parfois par usure, par vandalisme, par dĂ©robades ou par bombardement. Ainsi de cette statue de griffons dont le puzzle de 2600 pièces restera Ă  jamais infini… et de loin. C’est la première limite de la diachronie : l’impossibilitĂ© et la vanitĂ© de tout refaire Ă  l’identique. NĂ©o-amis de Notre-Dame, cadeau pour vous.
Seconde limite de la diachronie : si certains orthostates sont rigolos et lisibles (tel celui qu’orne « une autruche avec une perdrix sur son dos », datĂ© de 900 avant JĂ©sus Christ), d’autres, faute d’explication technique, relèvent de la foi. Ainsi de cette pierre dressĂ©e ornĂ©e « d’une taupe et d’une grenouille » pour laquelle, assurĂ©ment, je n’avais pas pris les lunettes ad hoc.

Orthostate ornĂ© d’une taupe et d’une grenouille (900 avant JĂ©sus Christ, Tell Halaf). Photo : Rozenn Douerin.

Pour l’ignorant, le charme de cette exposition tient Ă  cette profusion d’intĂ©rĂªts – secondaires d’un point de vue scientifique, mais quoi ? Cette exposition serait-elle rĂ©servĂ©e aux spĂ©cialistes ? Ă€ l’Ă©vidence, une visite guidĂ©e paraĂ®t très conseillĂ©e pour profiter avec sapience de ce riche pan de l’Histoire que l’ignorant, seul, ne peut que survoler sans apprĂ©cier les implications politiques, anthropologiques, manufacturières et artistiques – notamment – propres Ă  cette si vaste pĂ©riode et Ă  sa rĂ©appropriation par l’Occident. Ce nonobstant, en candide, on peut aussi apprĂ©cier de dĂ©couvrir, parmi d’autres, les collections spĂ©cifiques du Louvre, que nous n’Ă©tions jamais allĂ© visiter, puis des pièces qui sĂ©duisent en tant que telles, sire. Ainsi de cet archer-Ă -la-bonne tĂªte…

Orthostate représentant un archer (900 avant Jésus Christ, Tell Halaf). Photo : Rozenn Douerin.

… ou cette statue de taureau, Ă  contempler de face sur deux pattes…

Statue de taureau 1/2 (740 avant Jésus Christ, Arslan Tash). Photo : Rozenn Douerin.

… ou de cĂ´tĂ© sur quatre (donc cinq).

Statue de taureau 2/2 (740 avant Jésus Christ, Arslan Tash). Photo : Rozenn Douerin.

En conclusion, oui, une exposition peut se goĂ»ter sans sous-titre appropriĂ© Ă  l’inculture du visiteur – Ă  condition d’accepter de n’en retirer quasiment ce qui lui parle… et Ă  condition de profiter d’une prĂ©sentation riche de pièces variĂ©es et de repères accessibles Ă  tous. C’est le cas, avec cette variation autour des Hittites et des AramĂ©ens, joliment scĂ©nographiĂ©e et qui sera sans doute moins courue que l’exposition LĂ©onard de Vinci. Rappelons que, en achetant un billet pour cette exposition au prix redoutable de quinze euros, le visiteur gagne le droit de visiter l’ensemble des collections permanentes du musĂ©e, ce qui permet de rentabiliser la chertĂ© du package.


Pour rĂ©server et visiter l’exposition dès le 2 mai, c’est ici.

A look in the night

Debussy de la Lorette en Cornouailles, rue de Rome (Paris). Photo : Bertrand Ferrier.