Blog

Le blog de Bertrand Ferrier, page 226

Fornerod, Roy, Reichel et Mettraux, Å’uvres orchestrales, VDE-Gallo


Contrairement Ă  leurs voisins hexagonaux, dont la plupart ne manient le « Je suis Français » qu’avec vergogne et repentance, les Suisses n’ont pas honte d’Ăªtre Suisses. Le label VDE-Gallo, qui nous laisse farfouiner dans ses riches productions, s’est spĂ©cialisĂ© dans la diffusion de la musique suisse, dĂ»t-elle Ăªtre exĂ©cutĂ©e par des Orientaux pour les raisons pĂ©cuniaires que l’on imagine.
La profondeur de ce rĂ©pertoire, la qualitĂ© des compositeurs, parfois le sublime de ces partitions très peu connues ne cessent de rĂ©jouir, quand bien mĂªme l’on serait plus sensible Ă  tel style qu’Ă  tel autre. Le quatrième volet de la collection des « Compositeurs symphoniques suisses », paru en 2015, illustre ce projet sous la direction d’Emmanuel Siffert. Au programme sont rĂ©unis quatre compositeurs du vingtième siècle et plus si affinitĂ©s puisqu’y figure aussi, et l’on s’en rĂ©jouit, des pièces composĂ©es par Laurent Mettraux lorsqu’il Ă©tait vingtenaire.

AloĂ¿s Fornerod (1890-1965) est le premier sur le grill, avec son PromĂ©thĂ©e enchaĂ®nĂ© (1948, 11’30), sous-titrĂ© « Pièce symphonique pour grand orchestre » et affublĂ© du numĂ©ro d’opus 34. Puissance orchestrale et prolongement des contrebasses dĂ©clinent la quarte autour de laquelle se noue le drame. Le chef veille Ă  tempĂ©rer l’emphase par des dĂ©parts secs et Ă©nergiques, oĂ¹ la nettetĂ© des trompettes dialogue avec la mĂ©lancolie des cordes et des bois. La tension secoue sans cesse l’orchestre, renforcĂ©e par les roulements de cymbales.
Rythme saccadĂ©, crescendi, grandes dĂ©gringolades, itĂ©ration de micromotifs, grondements des graves, notes rĂ©pĂ©tĂ©es des trompettes, scansion des timbales, ostinato d’une partie des cordes sur une note sont autant de stratĂ©gies pour signifier la rage de l’enchaĂ®nĂ©. Le surgissement d’un passage mĂ©lancolique rĂ©servĂ©s aux cordes, hautbois, cor anglais et flĂ»tes n’extĂ©nue pas la rĂ©bellion sans qu’un dernier sursaut d’Ă©nergie d’abord Ă  l’unisson ne manifeste la dĂ©faite grandiose du titan. Bref, une pièce joliment orchestrĂ©e, sachant manier modalitĂ© et frictions dans un souci constant de produire une narration Ă©vocatrice.

La Ballade pour grand orchestre (1950, 18’30) est le tube – Ă  son Ă©chelle – d’Alphonse Roy (1906-2000). Les cordes amorcent la pièce sur une association oppressante entre cordes graves et violons en frisottis. Les hautbois n’allègent point l’atmosphère inquiĂ©tante de la promenade. MĂªme la syrinxique flĂ»te sent la pluie triste et collante sur le bord d’une nationale. L’aggrave le manège des timbales. Une nouvelle sĂ©quence articule violons suraigus et cordes graves, formant une procession lente que bois et cors Ă©toffent. Soudain, Ă  4′, la situation semble s’aggraver dès qu’une fanfare secoue opportunĂ©ment l’ambiance lugubre.
Un montage audible (5’23) ouvre alors la porte Ă  la harpe, entre arpèges et harmoniques. Aussi solitaire, un piano sans niaiserie lui rĂ©pond. Les cordes rebondissent sur cet interlude Ă©nergique, bientĂ´t rejointes par l’orchestre au complet. Les cordes apportent un cĂ´tĂ© Ă©lĂ©giaque au dĂ©veloppement sur des contrebasses en pizzicati, tandis que les flĂ»tes proposent une paraphrase quasi arabisante. L’orchestre se rĂ©sout Ă  tonner Ă  nouveau pour couvrir ce thème allogène. Chaque pupitre ou presque se dĂ©cide alors Ă  donner son avis, caisse claire associĂ©e aux violons comprise. Breaks, percussions autoritaires, accĂ©lĂ©rations, changements de nuances et accords pianistiques Ă©vacuent le risque de monotonie.
Un tutti coruscant et intranquille fricasse alors son frichti sonore – je tente. Une sĂ©rie de dĂ©flagrations prĂ©pare alors un brusque piano, revenant aux fondamentaux : contrebasses, flĂ»tes, violons. Le lamento des contrebasses, rejointes par le piano, prĂ©cède un crescendo accompagnĂ© des dĂ©flagrations dĂ©jĂ  ouĂ¯es et du conventionnel POUĂ‹T final. Cette convention rĂ©veillera les auditeurs somniaques, et pourquoi pas, afin qu’ils applaudissent. Peut-Ăªtre n’est-ce pas le passage le plus passionnant de l’Å“uvre ; reste cette utilisation gĂ©nĂ©reuse de l’orchestre, qui fait sans doute grand effet en direct, et ne manque pas de susciter l’intĂ©rĂªt au disque.

Ă€ l’opus 34 d’AloĂ¿s Fornerod rĂ©pond le numĂ©ro… 2615 du catalogue de Bernard Reichel (1901-1992), en l’espèce la Pièce symphonique pour orchestre avec orgue (1944-1946, 15′). C’est l’orchestre Ă  cordes qui accueille l’auditeur, avec une forte rythmique des notes rĂ©pĂ©tĂ©es dans les graves. Sur une anche, l’orgue Ă©nonce un thème tarabiscotĂ©, hĂ©sitant, repris par les bois, hautbois en tĂªte. Le roi des instruments relance sa proposition en la dĂ©veloppant sur accompagnement de cordes. Après une montĂ©e en intensitĂ©, l’affaire semble se dĂ©nouer ; mais l’arrivĂ©e des trompettes recrĂ©e un trouble jusqu’Ă  ce que le silence permette Ă  l’orgue de se faufiler en solo – ce qui ne valorise pas, dans cette configuration, l’instrument du Concert Hall de Volgograd sans que la valeureuse Margarita Jeskina y soit pour quelque chose. Les cordes relayent la machine Ă  soufflerie, dans une sorte d’Ă -plat polyphonique que les vents puis les cuivres tentent de nourrir.
Emmanuel Siffert obtient de ses mercenaires les nuances nĂ©cessaires pour guider l’oreille dans un labyrinthe d’apparence statique, assez typique d’un compositeur refusant de se complaire dans l’usage de mĂ©lodies faciles. L’orchestre fonctionne plutĂ´t comme un matĂ©riau organique dont Bernard Reichel pĂ©trit la masse… en la faisant dialoguer Ă  distance avec l’orgue. Le hiĂ©ratisme appuyĂ© et prolongĂ© sied Ă  la sobriĂ©tĂ© du propos, indiquĂ© par le titre, car le compositeur sait manier les pupitres de manière intrigante et maĂ®trisĂ©e. Le tutti de l’orgue (9’43) incite l’orchestre Ă  lutter – vainement – contre la tentation de la fanfare.
Cet ensemble fortissimo souligne la science d’Ă©criture de Bernard Reichel. Le contraste avec l’association timbales – hautbois sĂ©duit, comme son prolongement (cor anglais, flĂ»te, cordes seules, etc.). Un grand crescendo zĂ©brĂ© par de brefs soli d’orgue imitĂ© par les cordes prĂ©pare le conventionnel tutti final, prĂ©parĂ© magistralement. En somme, une pièce qui tĂ©moigne :

  • du mĂ©tier de son fomenteur,
  • de son penchant ici contenu pour l’orgue, et
  • de son intĂ©ressante personnalitĂ© musicale, Ă  la fois consciente des nĂ©cessitĂ©s de sĂ©duction et refusant d’y cĂ©der pleinement.

Laurent Mettraux est le quatrième compositeur prĂ©sentĂ© sur le disque. C’est un bon Suisse : il est nĂ© en Suisse et a Ă©tĂ© sponsorisĂ© par l’UBS (j’ai rien mis contre quelque banque que ce soit – ça dĂ©foule, c’est juste, mais c’est redondant) (mĂªme si UBS, Ă  part HSBC, bref). C’est un bon Ă©lève, il a Ă©tudiĂ© :

  • la thĂ©orie musicale,
  • le piano,
  • le violon,
  • le chant,
  • l’Ă©criture,
  • la direction,
  • la musique ancienne et
  • la musicologie – on n’est pas sur Joe le Clodo : Ă  part la cuisson du couscous et la mĂ©canique quantique, on ne voit pas ce qui manque au CV.

Et c’est un encore-jeune brillant zozo, primĂ© un peu partout, « citĂ© dans l’International Who’s Who in Music » avant ses trente ans, crĂ©ateur d’un concerto pour orgue, complĂ©teur de la « Passion selon saint Marc de Johann Sebastian Bach », bref, un brillant freluquet, dĂ©sormais Ă  l’aube du quinquagĂ©nĂ¢ge, et hop, dont Ombre (1995-1998, op. 515 !, 17′) a Ă©tĂ© adoubĂ© par un jury comprenant, notamment, Wolfgang Rihm, GĂ©rard Grisey et Sylvain Cambreling.
Tout commence dans les graves, qu’un gong et une clarinette basse appesantissent. Sur un terreau obscur, des fĂªlures lumineuses (sans lumière, pas d’ombre) strient l’espace : la clarinette s’y risque, cuivres et gong lui rĂ©pondent. Le contrebasson et les cors apaisent la situation que les cordes titillent avec vigueur. Un cluster aiguisĂ© par les flĂ»tes et les trompettes habille d’ombres les ombres. Les hautbois se faufilent entre deux accords quasi wagnĂ©riens marquĂ©s par le demi-ton descendant (la – sol #… on attend le si !). On retrouvera cette bonne connaissance de l’Ă©criture richardologique, quoi que la pièce ne le soit guère en apparence, avec le travail autour des cordes vers 11’15 (comme vous avez la vidĂ©o au dessus, ce qui pourrait passer pour snob ou dĂ©bile peut Ăªtre peut-Ăªtre, humour, compris en direct).
La forte utilisation des percussions, obligatoire en musique orchestrale contemporaine – et pourquoi s’en priver ? – mais sporadique ici, se tempère d’une stabilitĂ© grave oĂ¹ grognent des dissonances polies et des accents contenus. Sur le demi-ton descendant, maints pupitres tĂ¢chent d’imposer leur prĂ©sence en secouant le schmillblick. Les anches doubles se disputent soudain (10’17), provoquant l’intervention des cordes et cuivres graves. L’ordre, toujours, doit Ăªtre rĂ©tabli. L’orchestre essaye de rĂ©pondre avec prĂ©cision aux modifications de noirceur exigĂ©es par le Soulages de la note – et force est d’admettre que, souvent, cela est joliment menĂ© quoi que, parfois, cela se fasse sans Ă©lĂ©gance excessive (dĂ©gueulando Ă  11’37 – les habituĂ©s de cette colonne savent qu’il est toujours important de focaliser la critique sur un p’tit dĂ©tail pour laisser croire Ă  une attention permanente et ultracompĂ©tente du pseudocritique).
La tentation bruitiste, habitant l’ombre de rayures inquiĂ©tantes (sauf pour un hĂ©licoptère), s’estompe presque promptement, jusqu’au crescendo qui annonce, comme il sied, hĂ©las, le tutti final qu’un bref piano ne dĂ©conventionnalise, pof, guère. En rĂ©sumĂ©, une pièce que l’on Ă©coute avec intĂ©rĂªt de bout en bout, et qui dĂ©montre une connaissance de l’Ă©criture orchestrale redoutable… mĂªme si l’on aurait aimĂ©, vicieux que l’on est, que çà et lĂ  surgisse l’insolence du jeune compositeur-qui-n’est-pas-qu’un-brillant-premier-de-la-classe.

Vision immanente, dudit Laurent Mettraux (8’30), fut Ă©crite en 1992 et remixĂ©e 14 ans plus tard. D’un point de vue discographique, elle cristallise la faiblesse d’un livret souvent engoncĂ© dans des billevesĂ©es pour le moins superfĂ©tatoires (ainsi apprend-on que la pièce « contient des passages plus agitĂ©s, formant contraste avec des moments apaisĂ©s », mazette, wow et spooky tout Ă  la fois).
Comme il convient, tout commence dans le grave des cordes. Les timbales prolongent cette gravitĂ©, les bois Ă©voquent une certaine Ă©motion qui se fissure soudain (2’10). Cuivres, percussions et cordes Ă  l’unisson soulignent la tension qui, bientĂ´t, se rĂ©sorbe dans le chant Ă©lĂ©giaque du hautbois. Ă€ plusieurs reprises, violoncelles et contrebasses apaisent les agacements. La flĂ»te Ă©teint les derniers feux, ce que constatent les bois. Les cordes reviennent pourtant embraser l’atmosphère dans un accord gĂ©nĂ©ral martelĂ© par les timbales. Les violoncelles, derechef, portent la voix de la raison. Un dernier crescendo signale la proche fin du morceau avec roulements de timbales et fricassĂ©e de cymbales. Une coupure rapide n’empĂªche pas d’entendre une voix Ă  8’20, signalant sans doute les conditions rustiques dans lesquelles cet enregistrement, pourtant ambitieux (70’30 de musique) et globalement qualitatif, fut rĂ©alisĂ©.
En conclusion, ce disque permet de voyager dans quatre univers musicaux contrastĂ©s. Ă€ l’Ă©nergie programmatique du PromĂ©thĂ©e de Fornerod rĂ©pond l’inquiĂ©tude tapie sous le terme mignonnet de « Ballade » chez Roy. Ă€ l’austère raucitĂ© de Reichel s’oppose la pĂ¢te sonore d’oĂ¹ Ă©mergent les rĂ©cits mis en musique par Laurent Mettraux. L’ensemble ne manque ni d’intĂ©rĂªt, ni de charmes polymorphes. Pour les amateurs de raretĂ©s orchestrales, une acquisition fort digne Ă  envisager.


Pour acheter le disque, c’est çà.
Pour l’Ă©couter, c’est lĂ .
Pour découvrir la méthode de direction du chef, c’est ici.
Pour feuilleter les 34 autres critiques de disques VDE-Gallo, osez cet hyperlien.

La nouvelle tétralogie en concert (3/4)

Photo : Purple Shadow Agency

Mardi 30 avril, c’Ă©tait parti pour le troisième Ă©pisode de la Nouvelle tĂ©tralogie. C’Ă©tait mĂªme mal parti. Sur une dĂ©ception terrible. Une trahison.

Pas de quoi m’empĂªcher de profiter de la scène pour raconter ma vie. Quand mĂªme. Y a un minimum, bon sang.

En effet, cet Ă©pisode Ă©tait rĂ©solument amoureux. Il fallait donc le reconnaĂ®tre : on n’est pas faits pour vivre seuls…



… mĂªme si certains pensent que, eh bien, si mais peut-Ăªtre nan, ça dĂ©pend (profondeur de l’amour).



Pour relever le niveau, il fallait rien moins que l’intervention de Jann Halexander afin que l’on se crĂ»t, enfin, dans une chanson d’Anne Sylvestre – ou tout comme.



Sans craindre de me prendre une veste, mĂªme celle que j’avais enlevĂ©e, j’ai donc lancĂ© un appel clair et dĂ©finitif.

Faute de volontaire clairement motivĂ©e, j’ai dĂ» prĂ©ciser mon propos en recourant Ă  la pire dĂ©claration amoureuse possible : la prière Ă  saint Max.

Était-ce une façon de prĂ©tendre que toutes mes pensĂ©es amoureuses ressortissaient de la puretĂ© mĂ©taphysique et Ă©thĂ©rique ? Foin, point, tchoin. J’assume, dans mes pulsions chantĂ©es, une certaine part d’animalitĂ©.

Certains supputeront que cette attention Ă  d’autres règnes est une astuce pour ne pas s’enfermer dans une vision trop Ă©triquĂ©e. Ils ont raison, ou je la leur donne en ouvrant la porte.

Comme l’amour est jamais meilleur que quand il se vit sans trop de prĂ©occupations pĂ©cuniaires, je tĂ¢che de m’y prĂ©parer en Ă©crivant des succès qui me mettent Ă  l’abri des besoins matĂ©riels. Signer une chanson en anglais et en gestuation m’a paru une bonne astuce pour y parvenir.

Soucieux de rendre Ă  la langue française le territoire qui lui appartient, Jann Halexander est revenu mettre un soupçon de gaulois sur la scène du Dalayrac. J’ai trouvĂ© ça un peu Ă©goĂ¯ste ; voilĂ  donc ce que ça donne, quand deux Ă©goĂ¯stes se rencontrent.

Pour replacer l’amûûûûr au cÅ“ur du spectacle, j’ai choisi d’aller faire un tour Ă  la brocante. Mon rare cĂ´tĂ© Thomas Fersen, I must confess.

Puisque la fin du spectacle approchait, j’ai dĂ©cidĂ© de glisser en bis, avant la dernière chanson, une chanson d’amour europĂ©enne Ă  dĂ©guster après quelques hectolitres de Guinness. Bonne soif Ă  tous.

En conclusion, on le peut poser avec fermeté : amour et spectacle ont ceci de similaire que, soyons en sûrs, tout cela passera. Sauf que, avant cela, nous aurons aimé, na.

Bref, comme qu’on dit, Ă  mardi !

Photo : Purple Shadow Agency

Pour soutenir le projet discographique, c’est ici.
Pour réserver en vue du concert du mardi 7 mai, c’est là.

Fumet père et fils, « Quintessence », VDE-Gallo


Ambitieux disque d’hommage familial, cette rĂ©alisation endossĂ©e par VDE-Gallo a permis, en 2018, Ă  Gabriel Fumet de saluer Dynam-Victor et RaphaĂ«l du-mĂªme-nom, pour lesquels il a bĂ¢ti une discographie variĂ©e et un site admiratif. D’emblĂ©e, saluons cette parution intĂ©ressante, diverse et prĂ©cieuse pour valoriser, Ă  travers un panel variĂ©, deux compositeurs dont la renommĂ©e n’Ă©gale certes pas le talent.
Cela Ă©tant stipulĂ©, balayons les sursauts des monomaniaques de notre acabit, amateurs traumatisĂ©s par l’orthotypo : oui, il faut passer outre la pochette qui saccage le prĂ©nom pourtant Ă©trange de Dynam-Victor ; et les minutieux ne se doivent point choquer si la première de couverture proposĂ©e par l’Ă©diteur sur son site oublie d’intĂ©grer son logo ainsi qu’il apparaĂ®t sur le disque en vrai – pipi de sansonnet dans cette mer de musique excellente. De mĂªme, les curieux de musique enjamberont titre et sous-titre moins utiles qu’ampoulĂ©s (sĂ©rieux, « Quintessence ou la musique de lâ€™Ă¢me », on dirait un livre des Ă©ditions du PanthĂ©on), mĂªme si le remplacement de « florilège » ou de « miscellanĂ©es » – ne parlons pas de « best of » ou « golden hits » – par « quintessence » divertira le kiffeur de raretĂ©s. Le projet d’une promenade protĂ©iforme dans l’Å“uvre du père et du fils Fumet mĂ©rite largement que ces remarques dĂ©risoires soient passĂ©es par pertes et profits, comme les bĂ©mols qu’appelle un livret joyeusement corrosif mais dont la clartĂ©, grevĂ©e par un souci polĂ©mique amusant, n’est pas toujours le point fort. Bref, ou presque, laissons parler la musique, riche et rare, des deux musiciens.

Dynam-Victor (1867-1949) ouvre le bal avec Le Sabbat rustique (1904, 12′), diptyque orchestral enregistrĂ© en concert lors de sa crĂ©ation pour le moins tardive Ă  Saint-Pierre de Chaillot en 2010 – le livret prĂ©cise rarement les dates et lieux de prise, et encore plus rarement le nom des capteurs de musique. Le Lento moderato s’ouvre dans une atmosphère sombre. La forte rĂ©verbĂ©ration de l’Ă©glise valorise contrebasses et cuivres de l’Orchestre du palais de Tauride de Saint-PĂ©tersbourg dirigĂ© par Mikhail Golikov. FlĂ»tes et violons apportent un prolongement lyrique, sans que cors et contrebasses n’abandonnent l’Ă©grenage de la tierce fondatrice, plus-que-très-wagnĂ©rienne – on pense Ă  la mort de Tristan.
Par contraste, le langage enlevĂ© du Molto allegro con brio paraĂ®t beaucoup plus classique. Versant moins associĂ© Ă  Dynam-Victor Fumet, cette Ă©nergie presque joyeuse s’appuie sur une solide science de l’orchestration oĂ¹ mĂªme le triangle a sa place rĂ©currente. Une brusque mutation (3’16) semble revenir vers plus de rugositĂ© – twist provisoire. La rpulsation sabbatique reprend avec fièvre. En prenant de l’ampleur, la musique Ă©voque par moments une hybridation wagnĂ©ro-verdienne. Le rĂ©sultat est tout Ă  fait charmant et interprĂ©tĂ© avec la fougue qui s’impose… jusqu’Ă  la fin en accalmie dĂ©samorçant le brio, repris juste par un pouĂ«t-pouĂ«t final trop vite coupĂ© pour Ă©viter les applaudissements.

Mikhail Golikov est de nouveau mis Ă  contribution pour Automne (1930, 6′), extrait des Quatre saisons fumettiques. Cette fois, c’est le ChÅ“ur des nouvelles voix de Saint-PĂ©tersbourg qui s’y colle – ah, cet art des Russes ou de leurs promoteurs pour inventer des appellations ronflantes ! Dommage qu’aucun effort ne soit fait pour faire semblant de chanter en français : le texte est imbittable. Quasi aucune consonne ni voyelle ne colle avec le poème dĂ©voilĂ© par le livret, alors que la chute mĂ©rite d’Ăªtre entendue : « Pour mĂ©riter la vie, il faut savoir mourir », Ă  l’instar de ce grain de blĂ© biblique qui, s’il ne meurt, reste seul, ce qui ne me paraĂ®t pas Ăªtre une grande punition (mais je ne connais pas trop la psychologie du grain de blĂ©, il est vrai, peut-Ăªtre il prĂ©fère la mort Ă  la solitude, pourquoi pas). Oui, dommage que le français soit aussi inintelligible, car l’Ă©criture est remarquable et l’ensemble vocal digne, avec de beaux timbres et une cohĂ©rence certaine.



Au piano, Akiko Ebi affronte Le Rouet de la Vierge (1938, 4’30), cet instrument cosmique « oĂ¹ se meuvent des myriades d’Ă©toiles » selon la taxinomie officielle. Des myriades de notes filent en effet avec Ă©lĂ©gance sous les quenottes de la pianiste japonaise. Techniquement, on apprĂ©cie la capacitĂ© de l’artiste Ă  rendre lisible cette fulgurance toujours en Ă©veil. Notes rĂ©pĂ©tĂ©es, trilles, mĂ©lodies subtilement harmonisĂ©es, utilisation optimale du clavier entre percussion et douceur : une partition aussi joliment Ă©crite qu’interprĂ©tĂ©e.



Le remarquable Jean-Paul Imbert endosse Les Chariots d’IsraĂ«l (1917, 8′) aux grandes orgues de Saint-Eustache. Facialement, le tempo s’annonce modĂ©rĂ© – la piste cote 34 % de temps de plus que, par exemple, FrĂ©dĂ©ric Denis lors de son enregistrement 100% Dynam-Victor Fumet Ă  Notre-Dame de Laon, en 1999, pour Wergo, j’adore les règles de trois mĂªme si pas sĂ»r que je les maĂ®trise. En rĂ©alitĂ©, cette modĂ©ration est elle-mĂªme très modĂ©rĂ©e. Elle n’Ă´te rien Ă  la vivacitĂ© des doigts et Ă©claire avec intelligence cette pièce fort difficile. Ainsi, l’organiste affronte avec brio – et sans oublier de laisser sa place Ă  la rĂ©sonance – la marche du peuple confiĂ©e aux claviers, tandis que la puissance pĂ©remptoire de la pĂ©dale guide fermement les grouillots. DextĂ©ritĂ© impressionnante, musicalitĂ© Ă©poustouflante et registration intelligente rendent parfaitement les diffĂ©rentes atmosphères de la pièce.



Changement de projet avec les cinq pièces de RaphaĂ«l Fumet (1898-1979), le fils Fumet, donc, au programme. Premier Ă©pisode, le premier mouvement du Quatuor pour bois (1958, 5′) enregistrĂ© par la fine fleur du National (songez : Philippe Pierlot Ă  la flĂ»te, Pascal Saumon au hautbois, l’incroyable Patrick Messina Ă  la clarinette et Philippe Hanon au basson). D’abord, reconnaissons que cela correspond presque Ă  notre quatuor de rĂªve, beaucoup plus que les trucs Ă  seize cordes, pour lesquels on prĂ©fère le ring.  L’entrelardement des voix, la qualitĂ© de l’interprĂ©tation, la vitalitĂ© des intentions, la beautĂ© des sonoritĂ©s que symbolise le basson sur la fin, tout cela contribue Ă  sĂ©duire l’oreille de l’auditeur.

Le premier mouvement du Quatuor Ă  cordes (1960, 12′) est dĂ©volu au Nouveau quatuor de Saint-PĂ©tersbourg, feat. Pavel Papov, Yuri Uschaposky, AlexeĂ¯ Bogorad et Taras Trepel. Contrairement Ă  notre crainte, cet extrait nous emballe de bout en bout. On s’incline devant la fougue des interprètes de ce vaste Allegretto en La majeur, qui ose le lyrisme quand, Ă  2’30, un passage lent se faufile. La vivacitĂ© des Ă©changes et leur subtilitĂ© relancent sans cesse l’intĂ©rĂªt. L’utilisation de pizzicati, la profondeur des attaques, la subtilitĂ© de la composition (puissance des basses Ă  diffĂ©rentes hauteurs, accords obsessionnels, friabilitĂ© des harmonies, mutations thĂ©matiques, variations dynamiques…) donnent assurĂ©ment envie d’en connaĂ®tre plus sur la musique de chambre de l’artiste.

Reprise d’un disque Bayard, le Lacrimosa, adaptĂ© pour flĂ»te et orgue, remet en selle Jean-Paul Imbert en compagnie du directeur artistique du disque, en l’espèce Gabriel Fumet. Si l’apprĂ©ciation du vibrato parfois gĂ©nĂ©reux sera affaire de goĂ»t, on applaudira Ă  raison le dialogue presque indĂ©pendant entre l’orgue Ă  trois voix et le soliste Ă  la belle sonoritĂ©. Tout se passe comme si la musique cherchait Ă  habiter une tonalitĂ© insatisfaite, malgrĂ© les couinements du direct (3’19, toujours essentiel de montrer que, certes, on n’a pas de diplĂ´me, mais on attentionne, et hop). La rĂ©solution optimiste pousse Ă  ravaler les larmes prĂ©cĂ©demment Ă©voquĂ©es… et met en appĂ©tit l’auditeur curieux de la musique d’orgue du compositeur, dĂ©jĂ  enregistrĂ©e en intĂ©grale sous la direction artistique dudit Gabriel Fumet.

Ienissei Ramic prend au piano l’Impovisation sur un thème donnĂ© (1955, 7′), selon une transcription des deux Thibault, Perrine et Lepri. La libertĂ© y dialogue avec les citations chopiniennes. La vivacitĂ© exige plus que beaucoup du rĂ©interprète, qui ne manque ni d’une technique Ă©blouissante ni d’un Ă©vident souci – et hop, un chiasme en cadeau pour tous ceux qui ont atteint le prĂ©sent (humour) paragraphe, mĂªme si ceux qui ont profitĂ© de notre passionnante analyse vocale en ont dĂ©jĂ  goĂ»tĂ© un – de convaincre dans les passages les plus pyrotechniques, signant ainsi une remarquable prouesse et technique et musicale, autour d’une reconstitution très intĂ©ressante.

Étonnamment Ă©triquĂ©e sonne la Toccata (1950, 5′), pourtant interprĂ©tĂ©e par Jean Galard sur l’orgue de la cathĂ©drale de Chartres. C’est dĂ©cevant car, dans cette partition ambitieuse et agitĂ©e, tricotent avec habiletĂ© les doigts d’un musicien qui joue fort bien – ce septuagĂ©naire semble ainsi plus habile en interprĂ©tation qu’en expertise : la Francilie de l’orgue rit encore jaune de ce document lui faisant qualifier un instrument Ă  bout de souffle, dotĂ© d’un clavier et demi, d’« orgue symphonique remarquable » (on serait curieux de l’entendre jouer quelque Å“uvre symphonique sur cette pauvre BĂªte !). Aussi le sentiment est-il partagĂ© : les saucisses s’agitent, les quatre membres dĂ©montrent indĂ©pendance et vivacitĂ©, la respiration est musicale, mais la volontĂ© de clartĂ© renforce, autant que notre système de restitution le laisse ouĂ¯r, l’artificialitĂ© de niveau sous-Hauptwerk que l’on aimerait n’attribuer qu’Ă  notre piètre système audio. Petit Ă  petit (2’33), la partition dĂ©ploie le O filii avec vigueur. Si la dernière minute et demie prend son temps et, disons-le, paraĂ®t moins solennelle que superfĂ©tatoire, l’Ă©nergie de la composition et la bonne volontĂ© de l’interprète ne manquent pas de conclure avec pompe et roucoulements le disque.
En conclusion, ce disque est un catalogue joliment agencĂ© rappelant l’intĂ©rĂªt formidable de ces deux compositeurs. Soyons pĂ©dant : les Fumet Père et fils ne sont ni des dĂ©couvertes (de nombreux disques les honorent), ni des curiositĂ©s anecdotiques perdues dans la grande Histoire de l’art. Peu connue, leur musique ? Si fait. Ce nonobstant, vissĂ©e sur un socle technique très sĂ»r, elle est Ă  la fois singulière et profonde, et les extraits ici choisis en illustrent la densitĂ© et la variĂ©tĂ©. Partant, en dĂ©couvrir des pans passionnants par le biais de cet album tout rĂ©cent est un conseil que l’on peut et veut profĂ©rer avec enthousiasme.


Pour acheter le disque, c’est ici.
Pour lire nos 33 critiques sur le label, c’est çà.
Pour Ă©couter le disque dans son intĂ©gralitĂ©, c’est lĂ .

Alexandre DenĂ©rĂ©az, Å’uvres symphoniques, VDE-Gallo


Compositeur et organiste vaudois, prof d’Ernest Ansermet, importateur Ă  Lausanne de Pablo Casals, Jacques Thibaud ou Eugène YsaĂ¿e, Alexandre DenĂ©rĂ©az a eu le premier les honneurs de la collection des « Compositeurs suisses symphoniques » qu’Olivier Buttex nous permet de dĂ©couvrir. Ă€ son service, un trio qui a connu de nombreux prolongements : l’orchestre symphonique de Volgograd, le chef Emmanuel Siffert, et le combo Olivier Buttex – Jean-Pierre Bouquet pour le son. Profitons de l’exposition ToutĂ¢nkhamon, surtout si cela peut faire bisquer les associations racistes, pour Ă©voquer ce disque initialement paru en 2008, et incluant :

  • un poème,
  • un intermède et
  • des variations symphoniques.

Au Tombeau de Tut-Ankh-Amon (1925) s’ouvre avec pompe, vue la circonstance, entre cuivres et violoncelles. La harpe, aidĂ©e des flĂ»tes et du hautbois, distille un brin de mystère, qui revient de façon rĂ©currente. Puis l’on s’enfonce dans le caveau avec la prudence et l’Ă©merveillement que l’on impute aux violeurs de tombe. Cordes et basson Ă©voquent l’obscuritĂ© du lieu. L’orchestration ne manque pas d’en souligner, très vite, la majestĂ©. Au mitan du « poème symphonique », une procession se faufile dans le dĂ©dale du monument. Au dernier tiers, la solennitĂ© semble saluer la dĂ©couverte de la dĂ©pouille du dictateur.
FlĂ»tes, contrebasses et timbales tonnent. L’ensemble de l’orchestre est mis Ă  contribution pour un nouveau crescendo. Se dĂ©ploie alors une ondulation mĂ©lancolique associant flĂ»tes et cordes. Lyrisme et emphase reprennent le dessus pour prĂ©parer une coda majeure oĂ¹ les clarinettes font une apparition. Charge pour le cor anglais d’annoncer la brève conclusion survolĂ©e par les flĂ»tes et couronnĂ©e d’un braoum explicite. En somme, une pièce Ă©vocatrice dont l’orchestre de Volgograd, peut-Ăªtre parfois un peu court, tĂ¢che de rendre avec expressivitĂ© les phases de tension et de dĂ©tente.

Le RĂªve (1908) est un intermède symphonique dĂ©bute dans l’Ă©ther des cordes. Le thème unique Ă©voque l’incipit du prologue de Tristan (la – do# – si – la [fa – fa# sont modifiĂ©s]), enrichi par les clarinettes. Les cordes prennent de l’ampleur, bien aidĂ©es par l’assise des contrebasses. Des fanfares zèbrent çà et lĂ  le motif wagnĂ©rien, essentiellement portĂ© par violons et compères avec le soutien sporadique des bois.
Le violon solo et divers pupitres s’Ă©changent le thème, se le disputent, le gonflent puis le dĂ©gonflent. Crescendo et silences aèrent le rĂ©cit – et permettent des montages presque discrets, comme Ă  7’58, avant la prise de parole de la harpe et de la clarinette. DivisĂ© en segments alternant diffusion du sujet, crescendo et silence, le poème offre ainsi une longue paraphrase, assez sĂ©duisante, du dĂ©but de l’opĂ©ra amoureux de Richard Wagner.

Plus longue partition des trois œuvres proposĂ©es, les neuf Scènes de la vie de cirque (1911) fricotent avec les 24′. L’introduction, après quelques secondes triomphales, s’engoncent dans une atmosphère dramatique joliment dĂ©peinte. Un crescendo tuile l’arrivĂ©e des jongleurs, Ă©voquĂ©s sans prĂ©cipitation, essentiellement aux cordes et bois. L’EntrĂ©e des athlètes rĂ©veille les cuivres pour une fanfare Ă  laquelle ne tardent point de s’associer les cordes.
Les Athlètes ne sont pas des rigolos : la musique souligne, avec un premier degrĂ© savoureux, roulement de caisse claire compris, que ces mastodontes sont lĂ  pour impressionner les foules avant de parader, triomphaux et grotesques. L’Homme-serpent leur succède. Lui non plus n’est pas un rigolo. Cordes graves, trompettes sourdinĂ©es et flĂ»te ondulant mollement installent une atmosphère flippante, stagnante et triste Ă  souhait.

La Belle Ă©cuyère remet un peu de lĂ©gèretĂ© et de paillettes dans ce monde censĂ© Ăªtre festif. Les ritardendi de la trompette et le thème en do mineur, rythmĂ© par les violons, soulignent pourtant l’ambiguĂ¯tĂ© des sourires de façade. La fin, apaisĂ©e, en do majeur s’agrĂ©mente d’un arpège de harpe comme pour souligner un certain soulagement… dissipĂ© par le surgissement du Clown. Amusant parce qu’il joue pas très juste, le clown n’est pourtant pas lui non plus dĂ©nuĂ© d’un voile d’inquiĂ©tude qu’une orchestration sciemment pesante renforce. Les Africains, prĂ©cĂ©dĂ©s d’une musique plus arabisante que nègre, s’approchent pour exĂ©cuter une Danse de chez eux.
Les percussions n’y peuvent mais : l’orchestre Ă©voque davantage les dresseurs de serpents que les rythmes du continent noir. D’autant que l’ornent quelques harmonies asiaĂ¯santes, souvent recouvertes par une orchestration très europĂ©enne ! Les titres programmatiques paraissent n’Ăªtre qu’un prĂ©texte pour une promenade – moins folklorique que divertissante – dans plusieurs atmosphères. L’Ă©pilogue, puissant et sombre, conclut une composition colorĂ©e, oĂ¹ le compositeur semble s’amuser Ă  dĂ©passer les conventions de façade, imposĂ©es par les « scènes de genre », pour exprimer son Ă©lan crĂ©atif personnel.

En conclusion, voici un disque symphonique de belle facture, digne de combler la curiosité de tous ceux qui aiment fureter dans la musique à la fois bien écrite et méconnue du début du vingtième siècle.


Pour acheter le disque, c’est çà.
Pour l’Ă©couter en intĂ©grale, c’est lĂ .
Pour dĂ©couvrir la mĂ©thode de direction du chef, c’est ici.
Pour feuilleter les 32 critiques de disques VDE-Gallo, osez cet hyperlien.

Ce mardi, on sème tous


Ce mardi 30 avril, près de l’OpĂ©ra Garnier, se dĂ©roule le troisième Ă©pisode du projet « Nouvelle tĂ©tralogie ». Aujourd’hui sont prĂ©vues des chansons amoureuses. Selon l’expression de l’expert CĂ©line, venez vivre l’infini Ă  la portĂ©e des caniches que nous sommes. C’est vrai que, dĂ©jĂ  du temps de Je m’appelle Firmin, l’amour Ă©tait une prĂ©occupation infinie pour nous autres puisque « Tout le monde fait l’amour » (Paroles et clavier : Bertrand Ferrier / Musique et voix : Damien Ferrier / RĂ©alisation : Thierry « Titi » Tonelli).

Ce soir encore, on va pleurer sur mon sort, rigoler de la vie, s’amuser de nous, mĂ©diter avec une grande profondeur (de vue, bien sĂ»r), faire des « oh » et des « ah », compter les erreurs de textes et les accords loupĂ©s, citer Ricet Barrier, parler de tartines et accueillir l’invitĂ© vedette voire la guest star du jour, Herr Jann Halexander, pour deux chansons et demie. Pour ceux qui veulent me voir près de manches Ă  balai, c’est ci-d’sous.


Pour ceux qui veulent me voir près de(ux) micros, c’est çà.
Pour ceux qui veulent soutenir le projet de maxidisque, c’est lĂ .

Royaumes oubliés, Musée du Louvre, 28 avril 2019

Photo : Rozenn Douerin

Une exposition se peut-elle goĂ»ter sans sous-titre appropriĂ© Ă  l’inculture du visiteur ? Royaumes oubliĂ©s : de l’empire hittite aux AramĂ©ens, la nouvelle rĂ©alisation du dĂ©partement des AntiquitĂ©s orientales du Louvre – la première depuis douze ans – pose la question en dĂ©veloppant un concept liminaire prĂ©sentĂ© par le Pergamonmuseum de Berlin. L’invitation tisse trois fils rouges très attractifs :

  • les vestiges d’une civilisation rivale de la grandeur Ă©gyptienne, celle des Hittites ;
  • le topos des explorateurs et dĂ©couvreurs « à l’ancienne », autour de la figure de Max von Oppenheim mais pas seulement ; et
  • le travail de restauration « de plus de 20 000 fragments », tantĂ´t recollĂ©s, reconstituĂ©s, esquissĂ©s, etc.

Ainsi, outre la curiositĂ© que lĂ©gitime toute proposition d’un musĂ©e aussi phĂ©nomĂ©nal, deux axes peuvent motiver la visite :

  • d’une part, la dĂ©couverte d’un pan de l’Histoire peu connue – parfois mĂªme par ceux qui la connaissent bien ;
  • d’autre part, la comprĂ©hension des coulisses du passĂ©, comment on le fabrique, le dĂ©crit en pointillĂ©s, le laisse en suspens tout en avançant des hypothèses parfois controversĂ©es par ceux-lĂ  mĂªme qui les ont avancĂ©es.

En gros, si l’on a bien saisi le pitch, au dĂ©but, soit en 1200 avant JĂ©sus Christ, Ă©tait l’empire hittite, concurrent des Égyptiens. Puis il s’est effritĂ©. Des royaumes nĂ©o-hittites – parfois des villes – se sont constituĂ©s. Ces civilisations ont tĂ¢chĂ© de commercer et/ou d’imposer leurs caractĂ©ristiques aux autres. La guerre, le business, la religion – donc, dans ces trois cas, l’artisanat et l’art – sont devenus des instruments de domination et d’identification. Peu Ă  peu, en dĂ©plaçant des populations entières, les AramĂ©ens ont rĂ©ussi Ă  faire leur trou dans la mosaĂ¯que assyrienne, en gros entre 900 et 700 avant JĂ©sus Christ. Dès lors, dans ce maelström dont les historiens n’ont pas recomposĂ© le rĂ©cit intĂ©gral en dĂ©pit d’efforts faits pour prĂ©server un patrimoine meurtri par les guerres mondiales et syriennes, les objets portent trace des diffĂ©rentes civilisations, de leurs oppositions et de leur mĂ©tissage.

Sphinx inachevé (Syrie du Nord, vers 1300 avant Jésus Christ). Photo : Rozenn Douerin.

L’exposition associe miniatures et mastodontes. De nombreux gardiens minĂ©raux rythment la progression du visiteur. La pièce prĂ©sentĂ©e supra est typique de cette dĂ©ambulation : elle reprĂ©sente un sphinx, crĂ©ature Ă  la signification mutante – au dĂ©part reprĂ©sentation du pharaon, ensuite animal fĂ©minin divinisĂ© ; et elle est inachevĂ©e, laissant une large part Ă  l’imagination des chercheurs. VoilĂ  le premier point d’intĂ©rĂªt, pour l’ignorant : l’Ă©quilibre sensible entre science et fantasmatique, certitude et suppositions souvent hasardeuses. Deuxième point d’intĂ©rĂªt : le mĂ©lange de pièces « documentaires » (coupelle banale « dĂ©banalifiĂ©e » par les siècles et par les godrons qui l’ornemente) et d’art fonctionnel, tel ce vase prĂªtĂ© par le Metropolitan Museum de New York.

Rhyton (Turquie, vers 1300 avant Jésus Christ). Photo : Rozenn Douerin.

Les objets prĂ©sentĂ©s ici mĂªlent ces deux atouts. Ainsi de cette stèle de Bakhtan, qui rend hommage au pouvoir thaumaturge de Ramsès II grĂ¢ce Ă  un miracle rĂ©alisĂ© par l’intermĂ©diaire d’une statue envoyĂ©e en pays hittite. Or, en rĂ©alitĂ©, cette stèle viserait Ă  rĂ©inventer – disons : inventer – une Histoire des Hittites pour que le peuple se glorifie, mĂªme si l’anecdote n’a jamais Ă©tĂ© attestĂ©e au moment des faits. Ainsi cette fabrique de l’Histoire – partant, de l’identitĂ© par l’Histoire – rĂ©sonne-t-elle, mutatis mutandis, Ă  travers les siècles, en interrogeant nos propres pratiques de reconstruction historique. De la sorte, elle constitue un troisième point d’intĂ©rĂªt pour l’ignorant qui se risquerait dans ces lieux.
DisposĂ©es dans un ordre chronologique qu’Ă©clairent des cartes utiles pour se repĂ©rer (un peu, ne nous haussons point trop du col), l’essentiel des pièces ressortit de quatre catĂ©gories :

  • les monstres gardant les palais ;
  • les expressions religieuses ;
  • les vestiges de vie ; et
  • les Ă©lĂ©ments funĂ©raires.
Lion gardien (800 av. Jésus Christ). Photo : Rozenn Douerin.

L’amateur d’ambiguĂ¯tĂ© restera marquĂ© par les pièces indĂ©cidables. Ainsi de cet authentique vistemboir, selon la terminologie du chercheur Vincent Poursan et du connaisseur Achille Talon, qualifiĂ© de « support avec caryatide » et empruntĂ© au musĂ©e de Copenhague. De lui, on ne sait rien. Toutefois, si l’on imagine que la caryatide est une dĂ©esse (supputons), si l’on en infère qu’il pouvait servir dans le cadre d’un culte (pourquoi pas ?), ce truc devient un « support Ă  encensoir ». De mĂªme, cette figurine fĂ©minine portĂ©e par deux petits lions : peut-Ăªtre s’agit-il d’une dĂ©esse, puisqu’elle marche sur des lions, mais, comme on ignore oĂ¹ fut vraiment produit cet objet, plusieurs hypothèses se prĂ©sentent pour dĂ©finir l’identitĂ© de ladite dĂ©esse. En ce sens, sĂ©duit l’association entre une volontĂ© de rigueur et une impossibilitĂ©, aussi rĂ©currente qu’assumĂ©e, Ă  trancher.
La variĂ©tĂ© des sujets fixĂ©s par les objets figuratifs constitue un quatrième point d’intĂ©rĂªt pour l’ignorant. Les animaux, osons un jeu de mots formidablement drĂ´le, se taillent la part du lion : taureaux, lions, scorpions, crĂ©atures hybrides ou imaginaires peuplent les salles de l’exposition. Toutefois, l’on trouve aussi des humains, animaux spĂ©ciaux et parfois divinisĂ©s, ainsi que des musiciens. Par exemple, on croise un petit joueur de luth d’Alep, dont l’intĂ©rĂªt n’est pas la qualitĂ© mais la taille. En effet, de nombreuses sculptures Ă©voquaient des musiciens ; mais celui qui est prĂ©sentĂ© est de petite taille et en terre cuite, ce qui tĂ©moigne d’une « production de masse » rĂ©alisĂ©e grĂ¢ce Ă  la maĂ®trise du moulage (vers 1200 avant JĂ©sus Christ). L’idĂ©e d’une industrialisation de l’art, toutes choses Ă©tant Ă©gales par ailleurs, donc de sa diffusion, pourra aussi intriguer le badaud par l’incongru attirĂ©.

Stèle funéraire (Turquie, 800 avant Jésus Christ) et un bout de clampin. Photo : Rozenn Douerin.

Cinquième point d’intĂ©rĂªt potentiel pour l’ignorant, la polymorphie de la reprĂ©sentation de la mort stupĂ©fie. Celle qui deviendra la Grande Faucheuse est omniprĂ©sente, car elle ne s’exprime pas que dans des Ă©lĂ©ments liĂ©s aux tombeaux. On peut, sans se trop torturer les mĂ©ninges, ce qui serait quelque peu benĂªt, la repĂ©rer dans trois autres domaines.

  • D’abord, la mort – ou plutĂ´t la peur de la mort, ce qui n’est pas toujours très Ă©loigné – ruisselle sur les statues colossales d’animaux protecteurs, pour lesquelles l’imagination du visiteur est sollicitĂ©e : les yeux de certaines pièces « devaient Ăªtre incrustĂ©s », renforçant l’effet saisissant de leur rugissement de pierre.
  • Ensuite, la mort frappe aussi Ă  travers l’omniprĂ©sence des dieux, notamment le rĂ©current dieu de l’orage, signe d’une espĂ©rance dĂ©sespĂ©rĂ©e tant dans un sens de la vie que dans un après demandant confirmation.
  • Enfin, la mort s’illustre aussi Ă  travers la tentative d’immortalisation que manifestent les portraits de rois.

La capacitĂ© des Hittites et de leurs successeurs, pour ainsi dire, Ă  exprimer la mort sur le monument, dans l’amĂ©nagement des espaces, dans l’expression des imaginaires donc des espĂ©rances, traduit Ă  l’Ă©vidence une conception de la vie sur laquelle on repart frustrĂ© d’explications mais pĂ©tillant de questions. Parfois, c’est aussi mieux.

Colliers (1100 avant Jésus Christ). Photo : Rozenn Douerin.

Sixième point d’intĂ©rĂªt, la profusion de matĂ©riaux traitĂ©s avive la curiositĂ© du zozo qui baguenaude. Certes, les majestueuses monstruositĂ©s de pierre fascinent. NĂ©anmoins, bien d’autres supports sont traitĂ©s – citons Ă  titre d’exemple le fer, le bronze, la faĂ¯ence et la pĂ¢te de verre, dont on aperçoit des exemples sur le collier supra, qui n’est certes pas issu d’une ZĂ€D.
Cette association de matĂ©riaux traduit Ă  la fois le savoir-faire et la finesse des civilisations que l’on effleure en vaguant de ci de lĂ  – et peut-Ăªtre aussi leur capacitĂ© Ă  inventer. En tĂ©moignent ces crĂ©atures qui ne mĂ©langent plus des matĂ©riaux mais des entitĂ©s : ainsi des spectaculaires hommes-oiseaux-scorpions qui gardaient un palais Ă  Tell Halaf, en Syrie, 900 ans avant JĂ©sus Christ.

Griffon (900 avant Jésus Christ, Tell Halaf). Photo : Rozenn Douerin.

Septième point d’intĂ©rĂªt, les deux limites de la diachronie. En effet, certaines pièces ont peinĂ© Ă  traverser le temps, parfois par usure, par vandalisme, par dĂ©robades ou par bombardement. Ainsi de cette statue de griffons dont le puzzle de 2600 pièces restera Ă  jamais infini… et de loin. C’est la première limite de la diachronie : l’impossibilitĂ© et la vanitĂ© de tout refaire Ă  l’identique. NĂ©o-amis de Notre-Dame, cadeau pour vous.
Seconde limite de la diachronie : si certains orthostates sont rigolos et lisibles (tel celui qu’orne « une autruche avec une perdrix sur son dos », datĂ© de 900 avant JĂ©sus Christ), d’autres, faute d’explication technique, relèvent de la foi. Ainsi de cette pierre dressĂ©e ornĂ©e « d’une taupe et d’une grenouille » pour laquelle, assurĂ©ment, je n’avais pas pris les lunettes ad hoc.

Orthostate ornĂ© d’une taupe et d’une grenouille (900 avant JĂ©sus Christ, Tell Halaf). Photo : Rozenn Douerin.

Pour l’ignorant, le charme de cette exposition tient Ă  cette profusion d’intĂ©rĂªts – secondaires d’un point de vue scientifique, mais quoi ? Cette exposition serait-elle rĂ©servĂ©e aux spĂ©cialistes ? Ă€ l’Ă©vidence, une visite guidĂ©e paraĂ®t très conseillĂ©e pour profiter avec sapience de ce riche pan de l’Histoire que l’ignorant, seul, ne peut que survoler sans apprĂ©cier les implications politiques, anthropologiques, manufacturières et artistiques – notamment – propres Ă  cette si vaste pĂ©riode et Ă  sa rĂ©appropriation par l’Occident. Ce nonobstant, en candide, on peut aussi apprĂ©cier de dĂ©couvrir, parmi d’autres, les collections spĂ©cifiques du Louvre, que nous n’Ă©tions jamais allĂ© visiter, puis des pièces qui sĂ©duisent en tant que telles, sire. Ainsi de cet archer-Ă -la-bonne tĂªte…

Orthostate représentant un archer (900 avant Jésus Christ, Tell Halaf). Photo : Rozenn Douerin.

… ou cette statue de taureau, Ă  contempler de face sur deux pattes…

Statue de taureau 1/2 (740 avant Jésus Christ, Arslan Tash). Photo : Rozenn Douerin.

… ou de cĂ´tĂ© sur quatre (donc cinq).

Statue de taureau 2/2 (740 avant Jésus Christ, Arslan Tash). Photo : Rozenn Douerin.

En conclusion, oui, une exposition peut se goĂ»ter sans sous-titre appropriĂ© Ă  l’inculture du visiteur – Ă  condition d’accepter de n’en retirer quasiment ce qui lui parle… et Ă  condition de profiter d’une prĂ©sentation riche de pièces variĂ©es et de repères accessibles Ă  tous. C’est le cas, avec cette variation autour des Hittites et des AramĂ©ens, joliment scĂ©nographiĂ©e et qui sera sans doute moins courue que l’exposition LĂ©onard de Vinci. Rappelons que, en achetant un billet pour cette exposition au prix redoutable de quinze euros, le visiteur gagne le droit de visiter l’ensemble des collections permanentes du musĂ©e, ce qui permet de rentabiliser la chertĂ© du package.


Pour rĂ©server et visiter l’exposition dès le 2 mai, c’est ici.

A look in the night

Debussy de la Lorette en Cornouailles, rue de Rome (Paris). Photo : Bertrand Ferrier.

La nouvelle tétralogie en concert (2/4)

Photo : Rozenn Douerin

J’ai laissĂ© des bouts de moi un peu dans chaque endroit, peut-Ăªtre dans quelques esgourdes itou. Des bonnes et des fausses notes, des paroles, des bonbons, des chocolats parfois. Ce soir-lĂ , pour le deuxième Ă©pisode de la Nouvelle tĂ©tralogie, constituĂ© de « Chansons gĂ©ographiques », j’ai invitĂ© mes commensaux Ă  commencer – c’est hilarant, presque comme le funeste – par faire un tour au troquet.

Après un dĂ©tour par Nanterre, on s’est enfoncĂ© davantage dans des terres beaucoup plus intĂ©rieures que j’ai intitulĂ©es des tunisies. Il paraĂ®t que le nom Ă©tait dĂ©jĂ  pris, tant pis : sur un malentendu, ça passe.

Cet atavisme sudiste m’a poussĂ© Ă  parler d’un fantasme qui sent l’iode et le rosĂ©, les cigales et l’Ă©lection de miss Nibards, le festival de danse folklorique et les marchands de churros – bref, des vacances Ă  Narbonne-Plage.

Du coup, l’invitĂ© du jour a jetĂ© sa gourme pour avouer qu’il Ă©tait un vrai routard, peut-Ăªtre pas tout Ă  fait punk, mais Ă  chien tout de mĂªme. Dans le quartier de l’OpĂ©ra oĂ¹ avait lieu le concert, ça en jette.

En tant que puissance, si si, invitante, j’ai Ă©tĂ© contraint de renchĂ©rir et de me situer non loin du signor : pas tout Ă  fait au niveau du chien, pas encore au niveau du loup. En somme, dans la gĂ©ographie mouvante de nos animalitĂ©s.

Pourtant, point ne s’agissait de rĂ©duire les gĂ©ographies Ă  nos petites personnes. Un grand souffle glacĂ© a ainsi embras(s)Ă© la ComĂ©die Dalayrac en inspirant une chanson intimement gĂ©ographique et torturĂ©e : complètement quĂ©bĂ©coise, sauf l’accent qui est plus grave qu’aigu – disons circonspect.

Ă€ la vĂ©ritĂ©, une chanson qui est d’ailleurs et de nulle part correspond au projet de chansons gĂ©ographiques. Les lieux ne sont que des prĂ©textes oĂ¹ laisser des bouts de soi et emporter des bouts des autres – tous ceux qui ont fricotĂ© avec la gare d’Arras le savent.

Il n’en reste pas moins que la gĂ©ographie peut Ăªtre aussi physique (un lieu) que fantasmĂ©e, temporelle (un moment entre deux moments), inspiratrice ou sociale. Le gĂ©ographe Jean-Jacques Goldman ne parlait-il pas des gens « d’un certain milieu, d’un certain style » ? Du coup, s’il n’en parlait-il pas, ben, pourquoi pas moi ?

Avec son affabilitĂ© coutumière, Claudio Zaretti nous a gratifiĂ© de son tube inĂ©dit, cosmique et hospitalier. C’est bien sĂ»r avec son autorisation que nous diffusons ce petit moment de feel-good song – moment rĂ©solument gĂ©ographique.

Après, la soirĂ©e de chansons a continuĂ© par une gĂ©ographie humaine. Pour savoir ce qui, alors, s’est tramĂ©, nous ne diffuserons qu’un dernier extrait. Le reste, seuls ceux qui se faufilèrent jusqu’Ă  la ComĂ©die Dalayrac le connaissent. Faites partie des prochains en rĂ©servant votre billet pour le prochain Ă©pisode – un Ă©pisode rĂ©solument amûûûûreux (rĂ©fĂ©rences ci-d’sous !).


Pour soutenir le projet discographique, c’est ici.
Pour réserver en vue du concert du mardi 30 avril, c’est là.

Cradle of Filth, La Machine du Moulin Rouge, 25 avril 2019

Photo : Josée Novicz

Dans ces temps guindĂ©s et puritains, l’univers malsain de Cradle of Filth est un dĂ©fouloir qui, 28 ans après son apparition, continue Ă  faire du bien. Sur une base de metal puissant, agrĂ©mentĂ© de breaks pour faire vivre des chansons tournant souvent autour des 7’30, les collègues de Dani Filth dĂ©veloppent un imaginaire post-gothique. Manoirs, vampires, fantĂ´mes, dĂ©mons, adorations en latin et morts sanguinolentes de – voire par de – jeunes recluses sont les concepts-clĂ©s qui ordonnent le monde de Cradle. Ils sont donc au rendez-vous que le groupe a fixĂ© Ă  ses clients, Ă  la Machine du Moulin rouge, un an après son prĂ©cĂ©dent passage parisien. Objectif : poursuivre la tournĂ©e qui accompagne la sortie de Cryptoriana depuis 2017.
Le charme de ce projet kitsch Ă  souhait rĂ©side principalement dans l’association entre :

  • une rythmique trĂ©pidante,
  • une utilisation percutante des twists rythmiques,
  • la maĂ®trise des codes du genre (voix grondante ou suraiguĂ«, chÅ“urs et nappes de claviers, background vocals fĂ©minins aussi typiques que mĂ©diocres), et
  • une Ă©nergie scĂ©nique… qui ne permet d’ailleurs pas au groupe, ce soir-lĂ , d’enchaĂ®ner des sets de plus de 25′.
Photo : Josée Novicz

La scène de la Machine paraĂ®t petite pour accueillir un sextuor (deux guitares, une basse, un clavier-voix, un batteur et le chanteur) qui a besoin d’espace pour faire voler les cheveux voire se prendre pour des derviches tourneurs ou proposer des running-gags tel l’art de Richard Shaw pour se relever en se tirant la tignasse. Toutefois, cet aspect resserrĂ© renforce la proximitĂ© avec les spectateurs, dans une ambiance bon enfant que trois types de participants partagent :

  • les pogoteurs de l’avant-scène (pouvant mĂªme grimper sur scène après le slam sans qu’un vigile vienne faire son sktech),
  • les Ă©couteurs du fond de salle et
  • les spectateurs de la pĂ©riphĂ©rie, assis au balcon ou tapant la tchatche au bar.

Le format de concert (1 h 25′) peut paraĂ®tre limitĂ© pour des billets claquant les 33 €, mais le spectacle est propulsĂ© avec mĂ©tier, et sa brièvetĂ© permet de ne jamais paraĂ®tre redondant. De plus, la mobilitĂ© des gratteux, passant de scène Ă  jardin dans un ballet efficace, ajoute utilement du dynamisme au show. NĂ©anmoins, quelques regrets peuvent entacher la prestation. Citons-en deux, importants, qui teintent d’une pointe d’amertume notre plaisir.

  • D’oĂ¹ nous nous trouvons, peut-Ăªtre trop bridĂ©, le son est lamentable. Si les fĂ»ts sonnent bien, les guitares sont presque inaudibles, ce qui est regrettable pour un groupe associant la puissance d’un prĂ©-Gojira Ă  des lignes mĂ©lodiques polyphoniques (orchestrĂ©es par le batteur) et des duos de guitares parallèles presque façon Iron Maiden.
  • L’utilisation de bande-son en play-back sur les parties chorales met colère, car l’on ne paye point son billet pour ouĂ¯r un disque, boudu.
Photo : Bertrand Ferrier

Cependant, en conclusion, de fort allègres souvenirs dominent cette soirĂ©e que l’on pourrait dĂ©crire comme « un concert oĂ¹, si t’as pas Ă©teint ton tĂ©lĂ©phone portable pendant, c’est pas  grave ». Certes, pour bien apprĂ©cier la musique du groupe, il convient de se procurer les disques, dont Cryptoriana n’est pas le moins intĂ©ressant – les Ă©couter en piètre qualitĂ© sur YouTube ne rend pas raison de la qualitĂ© d’ensemble et de la vitalitĂ© du travail effectuĂ©. Mais il est tout Ă  fait conseillĂ© de se rendre au concert pour profiter d’un moment d’entertainment dynamisant, qui assume le cĂ´tĂ© stĂ©rĂ©otypĂ© de ce type de production tout en prouvant l’efficacitĂ© de ce qui reste, n’en dĂ©plaise aux fins gourmets, de la très bonne musique exĂ©cutĂ©e avec un savoir-faire rĂ©jouissant.

Les temps morts, etc.

L’orgue de Saint-Martin de Chevreuse (dĂ©tail). Photo : Bertrand Ferrier.

Tu connais ce moment, oh, tu connais ce moment oĂ¹, lors d’un convoi « spĂ©cial », remplaçant un collègue absent, tu constates que quelque prof d’orgue a Ă©tĂ© prĂ©venu de ton passage : le pire des mĂ©tronomes a Ă©tĂ© placĂ© près des claviers pour t’obliger Ă  jouer en mesure, ce qui n’a jamais Ă©tĂ© une de tes spĂ©cialitĂ©s – Ă  supposer que tu en aies, des spĂ©cialitĂ©s.
MalgrĂ© que tu en aies, il te le faut reconnaĂ®tre : cette visite – oĂ¹ tu fus accueilli avec amabilitĂ© et sourires, ce qui n’est pas si frĂ©quent en tant qu’organiste Ă©tranger – fut fort pĂ©dagogique. Ainsi, en tournant la tĂªte au dĂ©tour d’une inattention, tu appris ce qu’est un temps mort dans ce sport collectif qu’est une eucharistie. Sens de la chute oblige, les trois dernières lettres de cette antique notice sont, Dieu t’en soit tĂ©moin, les plus gouleyantes !

Photo : Bertrand Ferrier