
Alors que, Ă la fin du mois de mars, la Philharmonie de Paris ouvrira son « salon Brahms » pendant trois soirs Ă Louis Lortie et Augustin Dumay, en compagnie de Migel da Silva et Jian Wang – Ă©vĂ©nement dĂ©jĂ quasiment plein –, Laurent Worms nous suggère de faufiler quelque oreille vers ce disque publiĂ© en 2014. Toujours avide de nouveautĂ©s reçues en avant-première, nous avons cĂ©dĂ© Ă cette musicale pression en esgourdant les trois sonates pour violon et piano (entre autres) de Johannes Brahms dans la version Onyx. Et voici le rĂ©sultat de notre petite audition sans aveugle.
Certes, la danse du mĂªme nom est plus connue ; mais la Première sonate pour violon et piano de Johannes Brahms (29’) est prĂ©sentĂ©e comme la Regensonate, donc la Sonate de la pluie, notamment parce qu’elle Ă©voque le lied du mĂªme nom grĂ¢ce Ă son rĂ©current swing pointĂ©. Qu’importent ces dĂ©bats musicologiques, quand la musique commence, plus posĂ©e et carrĂ©e que ce que l’indication de « Vivace ma non troppo » eĂ»t pu laisser craindre. En effet, d’emblĂ©e, un double mouvement nous saisit.
- D’une part, on peinera Ă masquer quelque irritation devant la prise de son – cosignĂ©e par Chris Alder et Tom RuβbĂ¼ldt – au plus près du violon. Ce choix ajoute en authenticitĂ© (on ne loupe rien des respirations du musicien – c’est Ă©ventuellement informatif pour les apprentis violonistes, soit, mais est-ce vraiment l’objet d’une captation ?) ce dont il nous prive en termes de puretĂ© musicale et d’Ă©quilibre entre les instruments.
- D’autre part, on ne niera pas plus une inclination spontanée pour les options qui semblent présider à cette interprétation, à la fois sereine et libre jusque dans les rubato sobres, osés et réussis lors des unissons violon-piano.
Nulle esbroufe, point de vertige ou de folie, mais quelle assurance, quelle manière de faire vivre la musique y compris lors de la reprise inversĂ©e oĂ¹ le violon accompagne le piano ! Car la carrure de l’exĂ©cution n’est pas lancinance (je tente) : en tĂ©moigne ce forte qui remplace le crescendo habituel (mes. 105, 4’49). Le confort apportĂ© par la virtuositĂ© discrète du soliste – les notes, oui, mais la sonoritĂ©, les attaques, les tenues, les vibratos et les fins de phrases cerisĂ©es sur le gĂ¢teau, pfff –, l’écoute mutuelle des artistes et une certaine libertĂ© dans la dĂ©finition des tempi captent l’oreille en habitant les itĂ©rations du thème liminaire, parfois lassantes quand tels ou tels interprètes jouent plus la partition qu’ils ne la donnent Ă vivre. Ici, les acolytes rendent avec variĂ©tĂ© les atmosphères diverses qui Ă©clairent ces 11’30 – pour l’auditeur, c’est grande joie.
Or, voici que l’Adagio surprend. Après une belle promenade en Sol, le Mi bĂ©mol secoue l’auditeur, quoi qu’il reprenne le sol final pour, semble-t-il, tuiler les deux propos. Les caractĂ©ristiques gĂ©nĂ©rales sont identiques : captation très authentique (le si bĂ©mol frĂ´lĂ© par l’archet est audible bien avant la première note – pourquoi ce choix d’un rendu aussi brut de cidre, que l’on retrouve Ă l’ouverture de la piste 7 ?), le tempo est lent et l’investissement des musiciens puissant. Cependant, cette fois, au piano sĂ©rieux s’oppose son partenaire très vibrant, et ce dialogue sans concession rend justice de la spĂ©cificitĂ© du mouvement, moins lisse que le premier, avec une partie de piano plus prĂ©sente et des breaks renouvelant le langage formel employĂ© jusqu’ici. L’on passe d’un dĂ©veloppement riche et harmonieux Ă un propos plus riche sans, pour autant, Ăªtre heurtĂ©. En tĂ©moigne, Ă la vingt-cinquième mesure, le changement d’esprit (« piĂ¹ andante »), Ă©noncĂ© avec tonicitĂ© par Louis Lortie avant la prompte modulation en si mineur. Entre vigueur et douceur, retenue et vitesse, identitĂ© rythmique et modulations, paix et tension des doubles cordes, thème au piano puis au violon, le compositeur tĂ¢che, stipule la notice, d’exprimer ses tendres sentiments Ă Clara Schumann, mal en point en sus d’avoir perdu son p’tit Felix dont le père est internĂ© – bonjour galères. Au-delĂ de l’anecdote, on apprĂ©cie la façon dont les artistes laissent sourdre l’émotion sous l’apparente quiĂ©tude du tempo lent et du mode majeur : la dernière tenue, presque raclĂ©e, du violon serait partout ailleurs maladroite – ici, elle est une saisissante synthèse du mouvement qui s’achève, d’une part, et, d’autre part, de l’art que les interprètes ont d’incarner, par le son, l’émotion suggĂ©rĂ©e par la partition.
L’Allegro molto moderato final fricote, lui, avec une sorte de sol mineur. Le système de rĂ©ponses entre les deux musiciens est parfaitement exĂ©cutĂ©, sans exclure les secousses (levĂ©e de la mes. 45, 2’16) tant Ă©coute et dĂ©licatesse ne sont pas, ici, synonymes de tiĂ©deur ennuyeuse. La lĂ©gèretĂ© du toucher pianistique permet aussi de contraster l’élĂ©gance de ces sautillements avec la plate modulation en Mi bĂ©mol soulignĂ©e par le violon, comme si le compositeur convoquait deux arts complĂ©mentaires d’exprimer une mĂªme prĂ©occupation – la finesse et la force de dĂ©cision. Elles ne tardent pas Ă se concilier comme l’illustrent, par exemple, les rĂ©ponses Ă la tierce ou en Ă©cho que se donnent les interlocuteurs. Nul show-off, ici, mais de la vie, qu’anime ici ce mi bĂ©mol in extremis Ă 5’28, paraissant refuser la paresse, que c’est drĂ´le, du mouvement rĂ©pĂ©titif afin de privilĂ©gier la vitalitĂ© de l’échange entre piano et violon – Ă©coutez ce dernier quart de soupir gommĂ©, contrairement aux deux prĂ©cĂ©dents. LĂ encore, le violon semble soucieux de reprendre la main sur son collègue Ă marteaux et de bousculer son ronronnement tripartite, histoire de mieux exprimer la vigueur de ses sentiments. Ă€ l’instar du prĂ©cĂ©dent phĂ©nomène, l’interprète prĂ©pare ainsi l’auditeur Ă la nouvelle explosion lyrique Ă laquelle il va s’abandonner. Le retour Ă la tonalitĂ© du dĂ©but, annonce la pĂ©roraison du troisième mouvement, qui ne peut s’effectuer qu’en Sol, tonalitĂ© emblĂ©matique quoique partielle de la sonate.
En bref, un travail d’interprétation techniquement admirable et musicalement très fouillé.
Sept ans après ce brillant essai, Johannes Brahms a composĂ© simultanĂ©ment ses deux successeurs. La Deuxième sonate pour violon et piano (21’) doit chanter. Elle aussi est partiellement inspirĂ©e d’un lied du quinqua amoureux d’une mĂªme-pas-trentenaire, ainsi que du chant de concours des MaĂ®tres chanteurs, nous apprend, inculte assumĂ© que nous sommes, le texte de Jeremy Nicholas. Notons au passage que cette partie de la notice tranche avec le bavardage pontifiant et mielleux du suintant Olivier Bellamy dont le laĂ¯us ouvre le bal textuel – faute de goĂ»t si regrettable que, tout en imaginant sans difficultĂ© les objectifs mĂ©diatiques d’une telle bĂ©vue, l’on ne saurait excuser l’Ă©diteur.
L’Allegro amabile en trois temps et en La positionne d’emblĂ©e la polymorphie des interprètes, si si, ça veut presque dire quelque chose. Ainsi du violon qui n’hĂ©site pas Ă jouer les fragiles (mi de la mes. 10, 0’16) sans pour autant renoncer ni Ă sa prestance quand le thème lui Ă©choit (0’36), ni Ă son autoritĂ© quand ses doubles cordes marquent le temps face aux accords du piano (0’53) ; or, ce mouvement va se jouer sur la kalĂ©Ă¯doscopie, ben voyons, des Ă©changes entre l’accompagnateur, au premier plan, et le soliste sporadique. L’art des musiciens de passer d’un Ă©tat ou d’une hiĂ©rarchie Ă une autre fait pour partie le prix de cette version. Peut-Ăªtre la prise de son, associĂ©e Ă un usage gĂ©nĂ©reux de la pĂ©dale de sustain (3’40) privilĂ©gie-t-elle le climat au dĂ©tail, ce qui gagne en halo ce que la partition perd en intensité ; cependant, l’on peut aussi estimer que ce choix permet de renforcer les distinctions d’émotions. Dans cette perspective, l’entrĂ©e du dialogue avec le thème Ă la main droite et le violon en accompagnateur (mes. 137, 4’06) inaugure un moment magnifique, qui tire presque Brahms vers Schubert. La douceur du piano, dans sa rĂ©ponse, est un dĂ©lice Ă la hauteur de ce que l’on vient d’entendre, et une belle introduction Ă la rĂ©exposition des thèmes liminaires. On goĂ»te alors la tonicitĂ© et la pointe de nostalgie parfaitement adĂ©quates que les musiciens esquissent avec sapiditĂ©, on va s’gĂªner.
Comme le Mi bĂ©mol suivait le Sol dans la Première sonate, le Fa succède au La pour l’Andante tranquillo de la Deuxième. Avec ses Ă -coups systĂ©matiques, le mouvement est plus rapiĂ©cĂ© que rhapsodique, et plus dual qu’ambigu. Après l’Andante majeur Ă deux temps, un Vivace Ă trois temps tentĂ© par le rĂ© mineur se faufile. Quasi danse hongroise, cette partie frĂ©tille grĂ¢ce Ă la prĂ©cision de l’archet et Ă la lĂ©gèretĂ© du pianiste… et du piano que l’on pressent fort bien rĂ©glĂ© par un accordeur non nommĂ©. Au Vivace rĂ©pond la rĂ©exposition de l’Andante customisé ; puis le Vivace en partie en pizzicati pulse Ă souhait ; un bref Andante et un Vivace concis synthĂ©tisent l’affaire avec maestria, toujours portĂ©s par cette capacitĂ© des interprètes Ă passer d’une dynamique Ă l’autre en un tournemain.
L’Allegretto grazioso (quasi Andante), qui revient en La, est pris sans traĂ®ner mais non sans esprit, ainsi que le soulignent les respirations prises autour des arpèges du piano. Le mouvement est fort intĂ©ressant, semblant mettre en sons la lutte entre, d’une part, son envie de dĂ©velopper le thème initial et, d’autre part, son souhait d’aller butiner d’autres formes d’inspiration fors cette contrainte. L’écoute mutuelle des musiciens fait cette fois l’intĂ©rĂªt : on devine un compagnonnage fĂ©cond, mais aussi une confiance dans la musicalitĂ© de chacun, qui pousse l’un et l’autre Ă faire Ă©cho Ă l’énergie apportĂ©e en direct au cours de la session. Ainsi cette sonate joyeuse associe-t-elle la maĂ®trise de deux interprètes très sĂ»rs et la vitalitĂ© de deux complices prompts Ă s’écouter et Ă interagir.
Bref, c’est, là encore, un fort bel ouvrage.
La Troisième Sonate en rĂ© mineur (22’) apporte un peu d’originalitĂ© dans ce carcan sonatologistique carrĂ©ment. En effet, elle s’articule en quatre mouvements, rĂ©volution ! L’Allegro s’ouvre sur manière de trio : la main gauche du piano donne la pulsation ; la main droite offre le contre-temps (par demi-soupir ou grĂ¢ce Ă des triolets) ; et le violon expose sa mĂ©lancolie. La sonoritĂ© si riche d’Augustin Demay fait merveille dans ce registre, d’autant que le charme de la pièce apparaĂ®t d’emblĂ©e – en l’espèce, il s’agit d’une sorte d’oxymoron entre la mĂ©lancolie du soliste et l’idĂ©e d’un « allegro », que rend le violoniste en refusant le dĂ©tachĂ© souvent sollicitĂ© pour les dernières croches de la mesure 23, 0’43. L’interprĂ©tation est prĂ©cise et prĂ©cieuse. Par exemple, les dĂ©ferlements de vigueur est aussi bienvenu que leur rĂ©sorption est habilement menĂ©e. De fait, en doublant le mi bĂ©mol (mes. 67, 1’59), par choix ou par hasard de montage, le violoniste privilĂ©gie la force-qui-va Ă quelque ennuyeuse perfection plastique. La sorte de toccata qui ouvre la deuxième partie du mouvement (2’30) n’en est pas moins jouĂ©e avec la douceur et le legato qui s’imposent, afin de contraster avec la brève partie en fa# mineur et ses modulations. La fougue judicieusement contenue remue la sonate et prĂ©lude au rappel, pour les besoins de la coda, des structures et thèmes prĂ©cĂ©dents… avec une tierce picarde utile pour prĂ©parer le mouvement suivant – mĂªme si l’on se demande s’il Ă©tait vraiment utile de laisser lors des finitions, Ă 8’34, le p’tit pouĂ«t qui accompagne, suppute-t-on, la levĂ©e de la pĂ©dale.
L’Adagio, pris posĂ©ment autour d’un thème qui will ring a bell aux amateurs de chanson surannĂ©e, fracasse sa tranquillitĂ© ternaire et majeure sur la tension prĂ©cĂ©dente, les interprètes y exprimassent-ils des interrogations inquiètes que subsument, je sais mais bon, des unissons Ă l’octave parfaitement rĂ©alisĂ©s. Le dĂ©tachĂ© de Louis Lortie souligne cette capacitĂ© des artistes ici rĂ©unis de tenir le cap sans se laisser dĂ©border par la subjectivitĂ© de l’émotion, mĂªme quand elle s’exprime par des crescendi soudains ou des accĂ©lĂ©rations de tempi, comme un cÅ“ur qui boum-boume plus promptement sous le coup du popopopo (pardon pour ces termes de musicologie, ils m’ont paru s’imposer).
Après l’apaisement, il est joyeux qu’un mouvement plus bref et plus preste, « con sentimento » et en mineur, vienne re-booster notre gourmandise. Cela frĂ©tille avec une aisance non dĂ©nuĂ©e de prudence – non pas technique mais intĂ©rieure : il s’agit d’une stratĂ©gie narrative prĂ©parant l’explosion de tension puis le reflux conduisant aux modulations et Ă la signature majeure qui arrive sur le dernier accord. Le mouvement suivant est plus franc. C’est un Presto agitato, et les interprètes s’en emparent sans jouer les mijaurĂ©es, les midinettes ou les ministresses de la Gentillesse en marche. Forte ou piano, un flux puissant lance ce finale oĂ¹ la vigueur, le swing (1’34), les unissons impardonnablement parfaits vont tester, en vain, les musiciens Ă l’ouvrage. Dans ces pages dynamiques quoique non univoques, les artistes brillent de mille feux, au moins, tant ils savent que vite n’est pas forte et piano n’est pas mou. Les Ă -coups sont intelligents et rythment avec intelligence le propos. Au toucher superbe de Louis Lortie rĂ©pondent les sonoritĂ©s magnifiques d’Augustin Dumay, armes idĂ©ales pour gagner la bataille de cette partition bien connue et pourtant toujours Ă©tonnante… quand elle est aussi bien enlevĂ©e. Cela vaut bien quelques grognements (par ex. Ă partir de 4’27) pour attaquer une coda qui hĂ©site entre brio et tendresse – la vie rĂªvĂ©e des hommes, en somme.

En guise de bis, les interprètes proposent l’Allegro (dit « Scherzo ») d’une sonate collaborative, Ă©crite avec Robert Schumann et Albert Dietrich pour Joseph Joachim. Johannes Brahms ne souhaitait pas la voir publiĂ©e, elle le fut donc. Sa structure A (Allegro, 6/8 en do mineur) B (deux temps Moderato en Sol, moderato) A + coda en Do, avec une Ă©tonnante modulation, ne brille pas par son originalitĂ©, mais l’originalitĂ© est-elle toujours scintillement ? Du moins, en 333 secondes, cette pièce propose-t-elle une alternance vif-lent-vif rendue avec esprit et envie par des interprètes qui prennent l’œuvre au sĂ©rieux et lui offrent le meilleur d’eux-mĂªmes. C’est une fin joyeuse pour un superbe objet et enregistrement dont on peut, certes, discuter les choix de prise de son mais dont on ne saura mettre en cause, autant que concernĂ© nous sommes, ni la science des interprètes ni le rĂ©sultat puissant, gĂ©nĂ©reux (77’), joliment prĂ©sentĂ© et plein de vitalitĂ©.
Bref, bonne écoute aux curieux !
































