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Le blog de Bertrand Ferrier, page 233

Le cubisme, Centre Pompidou, 25 février 2019

Paul CĂ©zanne, « Portrait d’Ambroise Vollard » (dĂ©tail). Photo : Rozenn Douerin.

Et si, plutĂ´t que de se demander ce qu’est le cubisme – forme d’art esquissant une reprĂ©sentation gĂ©omĂ©trisĂ©e de la nature, des objets, des personnes, des Ă©motions puis parfois de rien (merci) –, la « première exposition française depuis 1953 » sur le sujet n’essayait pas, avec ambition, de dĂ©finir ce qu’il n’est pas ? En d’autres termes, plutĂ´t que d’inventorier les multiples acceptions de ce projet polymorphe, les trois commissaires de l’Ă©vĂ©nement qui vient de s’achever au Centre Pompidou chercheraient-ils pas Ă  nous aider Ă  cerner et discerner les frontières de ce courant dont le spectre va du figuralisme dĂ©viant Ă  l’abstraction enragĂ©e ? La profusion de pièces ici rassemblĂ©es (trois centaines) laisse envisager cette perspective qui considèrerait le cubisme non comme une doctrine mais comme un virus contaminant ou une proposition contagieuse. Dès lors, nous tĂ¢cherons de poursuivre cette pathologie Ă  la trace pour en mieux comprendre sinon les arcanes, du moins les nombreux champs d’application.

Paul Cézanne, « Cinq baigneuses » (détail) avec effet néon. Photo : Rozenn Douerin.

1. Le cubisme a toujours existé,
il est donc temps de l’inventer

La visite de l’exposition chronologique le montre d’emblĂ©e : le cubisme n’existe pas. N’a jamais existĂ©. Ou, plutĂ´t, n’existe pas essentiellement. En clair – l’expression est impropre pour un Ă©vĂ©nement aussi mal mis en lumière, entre reflets verts de nĂ©ons et ombres cachant les tableaux sur fond blanc, sans parler ou si peu des cartels ivres voire bourrĂ©s de fautes orthotypo (voir par ex. l’Ă©criture fluctuante des dates, tantĂ´t entre crochets, prĂ©cĂ©dĂ©es d’une virgule ou entre crochets prĂ©cĂ©dĂ©es d’une virgule) –, on ne naĂ®t pas plus cubiste que l’on naĂ®t pigeon adulte ou prof d’EMT. Pour preuve, l’exposition s’ouvre sur, d’une part, une vitrine de masques et sculptures africains, d’autre part, un hommage Ă  Paul CĂ©zanne. Sous leur patente disparitĂ©, ces deux sources supputĂ©es du cubisme pĂ©trissent, en rĂ©alitĂ©, une mĂªme obstination : travailler l’essence de la forme en Ă©laguant le superflu de la reprĂ©sentation qui a longtemps prĂ©valu… et, souvent, prĂ©vaut encore.

Paul Cézanne, « La Table de cuisine ». Photo : Rozenn Douerin.

Y aura-t-il quelque provocation si l’on englobe sous l’idĂ©e de « schĂ©matisation » Ă  la fois la simplification onirique des masques krous et la quĂªte cĂ©zanienne, inĂ©galement appliquĂ©e, d’une peinture plus Ă©vocatrice que strictement imitatrice du rĂ©el ? Pourtant, le fait est que germe, dans ces deux approches si Ă©loignĂ©es, une mĂªme dynamique double : d’une part, Ă©voquer ; d’autre part, crĂ©er un espace spĂ©cifique Ă  l’Ă©vocation. L’art serait en devoir de reprĂ©senter le rĂ©el, mais de le reprĂ©senter sans Ă©craser sa crĂ©ativitĂ© sous la ventripotence, pom pom pom, d’une imitation rĂ©ductrice. Nihil novi sub sole ? Certes, sinon la perpĂ©tuation de ce quatuor parfois disruptif associant imitation, Ă©vocation, crĂ©ation et Ă©motion. Le mouvement, la matière, les proportions, la juxtaposition de perspectives diffĂ©rentes (ou de matĂ©riaux distincts), le dĂ©règlement d’une ou plusieurs techniques de rĂ©alisme sont, parmi d’autres, des Ă©lĂ©ments qui agitent la pensĂ©e de l’art, sans que l’on puisse juxtaposer telle quelle la simplification des arts primitifs avec celle des « Cinq baigneuses » ou de l’Ă©poustouflant travail chromatique du « Portait d’Ambroise Vollard » achevĂ© plus de dix ans plus tard. Il n’empĂªche, ce double bouillonnement allogène, chĂ©ri par AndrĂ© Derain et Pablo Picasso, va impacter puissamment la peinture de ces hurluberlus et de leurs collègues.

2. Le cubisme n’existe pas,
ce qui lui permet d’envahir le monde

En 1907, les « Demoiselles d’Avignon » (seules des esquisses sont hĂ©las prĂ©sentĂ©es dans cette exposition) fracassent la ligne discontinue Ă  la face de la biensĂ©ance. En effet, bien que la sculpture prolonge les dĂ©sirs rĂ©volutionnaires des artistes, c’est dans la peinture que leurs expĂ©rimentations s’expriment le plus (ou)vertement. Les nĂ©o-cubistes y frictionnent trois Ă©lĂ©ments : gĂ©omĂ©trisation de l’espace, reprĂ©sentation du rĂ©el et fragmentation du regard. S’expriment Ă  force Ă©gale le souci de la ligne et celui de la brisure. Pour autant, la notion d’identification de l’objet est prĂ©gnante. D’une part parce que l’objet peint est reconnaissable ; d’autre part parce que la nature mĂªme de la peinture est identifiable : natures mortes et paysages prĂ©dominent.
Les titres des Å“uvres soulignent cette ambition de porter manière de reprĂ©sentation schizophrĂ©nique. Les « instruments de musique » de Georges Braque sont reconnaissables, le genre pictural est bien cataloguĂ© et, nĂ©anmoins, les instruments sont comme remodelĂ©s par la geste picturale – je voulais Ă©crire « le geste », mais c’Ă©tait hypermoins chic, alors bon. En ce sens, le cubisme n’existe pas. Ă€ peine peut-il, Ă  ce stade, se construire dans une relation ambiguĂ« au passĂ©, dont il assouplit les perspectives et brouille conjointement les effets de rĂ©el. Le caillou radical des provocantes « Demoiselles » ne fait que piqueter l’eau plane oĂ¹ clapote, primordial, les codes d’un certain rĂ©alisme.

3. Le cubisme est partout
parce qu’il n’est nulle part

Les remarques supra manquent, allĂ©luia, de la plus Ă©lĂ©mentaire bonne foi. De fait, le travail engagĂ© par les modifications picturales va plus loin que l’ajout de lignes droites inattendues sur une zoulie peinture. Il met en route le questionnement de ce prĂ©tendu rĂ©alisme. Le « Viaduc Ă  l’Estaque », dont l’accueil suscite curieusement l’emploi rĂ©current du mot « cubes », travaille Ă  une rĂ©duction d’un paysage Ă  ses formes. En choisissant l’association entre la nature, un ouvrage d’art et des habitations, Georges Braque ouvre un champ d’application pour le moins large Ă  ses nouvelles options picturales… tandis que Picasso approfondit, au grĂ© de techniques variĂ©es, sa reconfiguration du portrait. Si son autoportrait de 1907 se contente de le gĂ©omĂ©triser, il ne tarde pas Ă  radicaliser son propos en abandonnant la notion mĂªme de rĂ©alisme – ainsi de « l’Étude pour tĂªte de femme », dont le titre fixe plus sĂ»rement la nature que le dessin. La peinture ajoute au dessin l’Ă©clatement des couleurs (« Femme au pot de moutarde ») dont la portĂ©e reprĂ©sentationnelle (en clair : ça ressemble Ă  la bonne couleur que le truc a dans la vraie vie) s’efface peu Ă  peu.

Or, la notion d’effacement est un ingrĂ©dient fondamental pour la recette du cubisme. Pour le constater, nul besoin des textes officiels, pompeux comme un sillon interfessier au bord de l’explosion (« La quĂªte d’expression d’un espace tactile conduit les peintres Ă  fragmenter le visible en facettes cristallines, qui tendent Ă  dissoudre le sujet »), la seule contemplation du « Portrait de Gertrude Stein » de 1906 y suffit. Ce tableau, c’est le storytelling qui le rend provocateur : Gertrude a posĂ© quatre-vingt-dix fois ; et l’artiste a achevĂ© le travail en son absence… en la parant d’un masque. Comment mieux stigmatiser la dĂ©co(re)llation progressive que les cubistes comptent infliger Ă  l’effet de rĂ©el tant recherchĂ©, alors, en peinture ? Ce nonobstant, signe que le mouvement se construit encore, il continue de s’appuyer fermement sur le rĂ©el pour s’en dĂ©tacher. En tĂ©moigne « Broc et violon » de Georges Braque qui, en 1910, abĂ®me le violon dans l’abyme mais laisse reconnaissables les deux instruments du titre, comme pour poser que la dĂ©construction picturale du rĂ©el a, toujours, besoin du rĂ©el.

4. Le cubisme est une invention de cubistes,
et réciproquement

Point de mouvement artistique sans locomotive ni wagons ! Vers 1911, sautant dans le train tout en tĂ¢chant de garder quelques aiguillages personnels, cubistes et cubismes se multiplient – partant, le cubisme, dans son hypothĂ©tique unicitĂ©, se multicubifie, ben voyons. En moins n’importe quoi, ça donne : l’exposition propose de nombreuses illustrations d’Ă©pigones de talent. Quelques exemples ?
Dans « Alice au grand chapeau », Roger de La Fresnaye est un semi-cubiste, puisqu’il mĂªle sciemment Ă  un style plus classique des dĂ©formations picassotières et des gĂ©omĂ©trisations braquistes. Dans « L’abondance », Henri Le Fauconnier garde l’effet de rĂ©el mais dĂ©compose ombres et corps en parallĂ©lĂ©pipèdes emboĂ®tĂ©s et partiels dont l’agencement rĂ©sonne avec celui d’un environnement symbiotique. On note une fois de plus la tension entre allĂ©gorie bien connue et sujet très ancrĂ© dans le rĂ©el, avec un rapport inverse Ă  celui de nombreux tableaux de la mĂªme Ă©poque, comme la « Femme au cheval » de Jean Metzinger : alors que, souvent, le titre Ă©claire utilement le tableau, chez Le Fauconnier, le titre transcende le tableau en lui offrant une portĂ©e sinon mythologique, du moins mĂ©taphorico-transcendantale, popopo. Albert Gleizes, lui, propose une transcendance diachronique en installant ses « Baigneuses » gĂ©omĂ©trĂ©es dans un contexte pictural connu – d’autant plus chez les cĂ©zannomaniaques. Ainsi crĂ©e-t-il une synthèse entre tradition (le sujet) et updatisation de tout ça Ă  travers une forme de reprĂ©sentation oĂ¹ la ligne droite l’emporte sur les courbes, ces virgules attendues pour ponctuer la sensualitĂ©.

Dès lors, la dynamique popularisĂ©e par Picasso et Braque apparaĂ®t davantage comme un pigment formel de reprĂ©sentation – utilisable Ă  dose et Ă  finalitĂ© variĂ©es – que comme un mouvement unifiĂ©. En cela, l’exposition montre que le cubisme invente les cubistes, puisqu’il crĂ©e une similaritĂ© verbale par-delĂ  les singularitĂ©s picturales ; et elle suggère itou que les cubistes inventent le cubisme, puisque les similaritĂ©s picturales crĂ©ent une singularitĂ© verbale, la rĂ©currence des formes gĂ©omĂ©triques laissant imaginer une unitĂ© du propos. C’est ce qu’illustrent, en dĂ©pit du chiasme pĂ©dant mais peut-Ăªtre pas-que-pĂ©dant, mĂªme si pĂ©dant quand mĂªme mais pas forcĂ©ment que, bref, trois pistes d’essor empruntĂ©es par les cubistes : la couleur, les dĂ©passements de matière (collages) et de support (sculptures), ainsi que le dĂ©passement des gimmicks.

5. Le cubisme n’existe
que si son inexistence est prouvée

Souvent modĂ©rĂ©e, plus attirĂ©e par le mystère des ternes que par la joie des teintes vives, la couleur cubiste devient un Ă©lĂ©ment d’expression important aux alentours de 1912. Ainsi, avec « Moscou la sainte », Henry Valensi synthĂ©tise ces modes chromatiques, creusant la veine des noirs et des sombres bleus dans le quart supĂ©rieur, sorte de sfumato moderniste ; travaillant ocres et vifs Ă -plats au centre ; et prolongeant le tableau avec des couleurs pastĂ©lisantes, sortes de reflets ambigus ou d’Ă©chos nuageux qui grignotent le quart infĂ©rieur du tableau. Tableau cubiste ? Sans doute grĂ¢ce Ă  l’Ă©clatement de la reprĂ©sentation et, paradoxalement, Ă  son souci de maintenir une lisibilitĂ© du propos via des indices proprement iconiques (croix et dĂ´mes au premier chef). Sans doute aussi grĂ¢ce au travail sur les lignes parallèles ou filant vers un Ă©trange point de fuite. Sans doute enfin grĂ¢ce Ă  l’indĂ©cidabilitĂ© du sens et du propos qui saisit le spectateur, hĂ©sitant entre une vision globale, kalĂ©idoscopique, et des observations partielles qui transforment l’espace en succession hallucinante de micro-Ă©vĂ©nements.

D’autres ont explorĂ© cette voie : citons, pour exemple, le cĂ©lèbre « À la Russie, aux Ă¢nes et aux autres » de Marc Chagall l’anticubiste, oĂ¹ les couleurs, par leur violence, leur noirceur, leurs dĂ©clinaisons et leurs frottements participent de l’hallucination et du mystère partiellement dĂ©cryptable ; la puissance lumineuse des « Trois arbres » d’Auguste Herbin, oĂ¹ la gĂ©omĂ©trie n’est pas plus coloriĂ©e que la couleur n’est gĂ©omĂ©trique – les deux mouvements sont consubstantiels, comme on le voit en dĂ©cryptant la construction impressionniste de certaines parties, oĂ¹ la couleur est mouvement, et vice et versa ; les amples formats, de  plus en plus abstraits, que Sonia Delaunay peuple de couleurs qui, elles, n’accompagnent pas la forme puisqu’elles sont la forme, l’Ă©nergie et le mouvement telles des calligraphies polychromes ; dans « Violon et verre », Juan Gris crĂ©e la cohĂ©rence dans la diffraction par le truchement d’un système de couleurs Ă  la fois continues et disjointes, puzzles souples comme des montres de Salvador DalĂ­. En 1913, pour ainsi dire, la couleur s’est vraiment appropriĂ©e le cubisme. Dès lors, elle prouve que cette Ă©cole n’existait pas, dans la mesure oĂ¹ ses caractĂ©ristiques chromatiques, longtemps au second plan derrière le remodelage des objets, ne lui sont pas essentielles – pour de la peinture, c’est fĂ¢cheux.

Sur le mĂªme mode, le cubisme n’est pas un art de peintres puisqu’il irradie toute forme de crĂ©ations, qu’elles soient mixtes ou spĂ©cifiques. Ainsi des collages, souvent rythmĂ©s par des bouteilles d’alcool fort, qui manifestent l’incomplĂ©tude – du regard et de la reprĂ©sentation – constitutive du cubisme. Physiquement, un morceau dĂ©coupĂ© est Ă  la fois prĂ©sence (puisqu’il est lĂ  et s’intègre dans une Å“uvre) et absence (puisqu’il n’est qu’une partie d’un tout disparu). De mĂªme, la reprĂ©sentation est Ă  la fois une prĂ©sentation rĂ©itĂ©rĂ©e d’une chose connue, mais elle rĂ©invente la chose car la chose elle-mĂªme est absente. Dans l’utilisation de fragments, dans l’association – fondue ou manifeste – de ces bouts entre eux ou de ces bouts avec d’autres techniques picturales, dans le surgissement de l’altĂ©ritĂ© au sein mĂªme d’un tableau, les artistes renforcent la matĂ©rialitĂ© de leur propos pour deux raisons : d’une part, le cubisme ne prĂ©tend pas bouter un certain rĂ©alisme hors de l’art, il propose de le remotiver Ă  travers des figures gĂ©omĂ©triques qui ne sont rien d’autre que des reprĂ©sentations d’une forme de rĂ©el – en tĂ©moigne l’Ă©vocatrice gĂ©omĂ©trisation de JosĂ©phine Baker ; d’autre part, le travail de rapiècement, parfois pour former des figures comme une guitare-qui-ressemble-Ă -une-guitare mais qui reste approximative et n’est constituĂ©e que d’Ă©lĂ©ments non-guitaristiques, interroge aussi le regard comme outil de reconstruction du rĂ©el voire d’appropriation du rĂ©el par l’art. En cela, la multiplicitĂ© du cubisme, donc la fragilitĂ© de sa dĂ©finition, autrement dit de son existence, est consubstantielle de son existence.

6. Le cubisme est le contraire du cubisme,
mais le contraire du cubisme n’est pas le cubisme

Il y a du contraire, de la contradiction voire de la contrariĂ©tĂ© dans la notion de cubisme. Ă€ peine saisie, la notion se dĂ©robe. Comme la diversitĂ© des collages, la variĂ©tĂ© des sculptures (j’ai mis « variĂ©té » pour varier, mais en vrai je pensais Ă  « diversité ») associe la gĂ©omĂ©tricitĂ© – faut tenter – joyeuse d’un Henri Laurens clownesque Ă  la mĂ©trique transformiste d’un Jacques Lipchitz. En quelques annĂ©es, la notion floue de cubisme s’est encore floutĂ©e, donc enrichie. La voici confrontĂ©e Ă  trois pĂ´les d’une inĂ©gale virulence : l’abstraction – en tĂ©moignent dĂ©jĂ  les « Prismes Ă©lectriques » de Sonia Delaunay, propulsĂ©s en 1914, mais aussi l’audacieuse « Croix [noire] » de Kasimir MalĂ©vitch ; la massification de certains divertissements – l’exposition prend par deux fois l’exemple du sport ; et la violence de la guerre, que laisse entrapercevoir le « Soldat au jeu d’Ă©chec » de Jean Metzinger ou la fantomatique figure derrière la « TĂªte blanche et rose » de Henri Matisse. Ces trois contraires du cubisme, qui dĂ©passent les gimmicks typiquement cubistes, prolongent-ils le mouvement artistique, le trahissent-ils, l’assassinent-ils ? Dans les trois hypothèses, Ă  des degrĂ©s divers, ils le constituent puisqu’ils ne sont pas lui. Le cubisme peut bien se contredire jusqu’Ă  Ăªtre son contraire, l’authentique contraire du cubisme finit par dĂ©signer ce que n’est pas ou plus le cubisme – partant, ce que le cubisme est.

En cela, l’exposition sur le cubisme est bien une exposition sur ce que n’est pas le cubisme, puisque le cubisme n’est pas le cubisme. Il ne l’est pas car les formes gĂ©omĂ©triques – le cubisme – ne le dĂ©finissent pas tout entier et ne caractĂ©risent pas que lui. Le cubisme n’est pas non plus le cubisme car sa dĂ©construction d’un « rĂ©el rĂ©aliste » est une lutte, non un fait ; en effet, le cubisme est rĂ©aliste car il pense l’Å“uvre comme une rĂ©alitĂ© associant formes et lumières, car des titres se rĂ©fĂ©rant aux rĂ©els ponctuent l’essentiel des travaux, car les sujets qu’il traite l’insèrent dans une histoire de la reprĂ©sentation rĂ©aliste et dialoguent donc avec d’autres reprĂ©sentations rĂ©alistes – l’effacement du sujet par une certaine abstraction soulignera encore combien, Ă  une certaine aune, le cubisme est un Ă©nième avatar du rĂ©alisme. Enfin, le cubisme n’est pas le cubisme parce qu’il est bien plus que le cubisme – et la « Croix noire » finale, sorte d’association de quatre cubes vus du dessus ou d’un cube partiel ouvert, montre obscurĂ©ment plus que clairement que, de mĂªme que certains voient en CĂ©zanne un protocubiste partiel, la postĂ©ritĂ© du cubisme, sa dissolution dans une certaine radicalitĂ© et sa sĂ©dimentation factice en figure rĂ©fĂ©rentielle posent son existence non pas en tant que telle mais en tant qu’elle est soluble dans l’Histoire de l’art.
Dire cela, ce n’est pas dire que l’Ăªtre, c’est le non-Ăªtre ; c’est assumer que l’art, comme nous autres vivants – tiens, tiens –, pour Ăªtre, doit avoir Ă©tĂ© et s’apprĂªter Ă  disparaĂ®tre. Ça fait pas forcĂ©ment toujours zizir, surtout quant Ă  nous, mais ça prouve au moins que cette riche exposition nous a bien stimulĂ©.

L’heure du cafĂ©


Entre deux enterrements, je voulais aller prendre un cafĂ© en terrasse ; mais, une fois posĂ©, j’ai eu peur des mĂ©langes, alors j’ai optĂ© pour une bière parce que c’Ă©tait thĂ©matique.

Jann Halexander, Le marginal, Lalouline


En 2008 paraissait Le Marginal, paradoxalement le premier album de Jann Halexander Ă  Ăªtre physiquement distribuĂ©. Il vient dâ€™Ăªtre republiĂ© sur les sites de streaming, dans une version augmentĂ©e qui nous permet d’explorer douze acceptions de la marginalitĂ© selon l’artiste.
L’ouverture est un instru pianistique en rĂ© mineur, improvisation rhapsodique tentĂ©e par le jazzy Ă  la Montand. Les choses sĂ©rieuses commencent vraiment avec les pĂ©piements d’oiseaux qui annoncent la mort du « MulĂ¢tre » dont les couplets ne cachent pas leur influence sylvestre. Le chanteur, voix claire et voyelles volontiers diphtonguĂ©es, repasse au « je » pour le dernier couplet schizophrène : il est, insiste-t-il, « pas encore mort / encore en vie » mais « le mulĂ¢tre parle des autres quand il parle de lui ». VoilĂ  donc un premier visage de la marginalitĂ© clamĂ©e par le titre : le chanteur s’auto-portraitise en insaisissable, ni blanc ni noir, ni homo ni hĂ©tĂ©ro, ni lui ni les autres, Ă  la fois incluant le monde dans son « je » et l’excluant pour essayer de construire son identitĂ© trouble.
« J’aimerais, j’aimerais », rĂ©cemment repris sur la scène du ThĂ©Ă¢tre atelier du Verbe, croque quasi parlando un autre marginal – une « jeune pĂ©dale qui sert de vĂ©lo » Ă  un dĂ©putĂ© pour le reste bon père de famille, jusqu’à ce que plus d’après. Nouvelle marginalité : celle du « manchot sentimental », bisexuel mais incapable de guĂ©rir ou dâ€™Ăªtre guĂ©ri, par le meurtre, l’oubli ou le mariage. Un texte, « Madame Hermann », avec rĂ©verb’ au max, propose une autre dĂ©clinaison de la marginalitĂ©, bĂ¢tarde elle aussi, puisque le rĂ©cit se double d’un chant sporadique a capella puis pianisĂ© et brièvement chorusĂ©, reliant le sort du chanteur Ă  l’Ă©cho de la Shoah – une sorte de gĂ©nĂ©ralisation de la marginalitĂ©, celle que crĂ©e le Malin en dĂ©signant des Autres Ă  dĂ©truire. Le « je » de l’artiste, ambigu, imprĂ©cis, fluant, est structurellement un autre et apparaĂ®t, de la sorte, aux marges de lui-mĂªme.
Quatrième marginalitĂ©, la post-plamondonique « solitude au milieu des mĂªmes ». Si Luc Ă©voqua ceux qui vivent « les uns contre les autres » (nous, donc), Jann Ă©voque ceux qui vivent « les uns au milieu des semblables » (re-nous, re-donc) ; en l’espèce, la boĂ®te de Petri de nos familles. C’est le sujet – souvent Ă©voquĂ© par les chanteurs et remis Ă  la mode tantĂ´t par Orelsan – de « À table », devenu un de ses golden hits gastronomiques au cĂ´tĂ© du « Poisson dans mon assiette ». Au cÅ“ur de cette fĂªte rance de non-dits oĂ¹ saigne le poison dans nos assiettes, le regret que « la tĂ©lĂ© [soit Ă©teinte], pas allumĂ©e », selon la formule d’insistance typique de l’auteur : le narrateur eĂ»t prĂ©fĂ©rĂ© se repaĂ®tre des drames des autres, pas des siens. Ainsi se manifeste l’ambiguĂ¯tĂ© triple de la marginalité : elle coupe des autres (ceux que l’on est obligĂ©s de cĂ´toyer et dont on se sent Ă©tranger) ; elle empĂªche de se lier aux autres autres (ceux qui sont loin, comme dans une tĂ©lĂ© que l’on ne peut allumer) ; elle ne se dissout pas dans le multiple (mĂªme si grand-mère aussi en a ras la courge, comme le narrateur, ça n’enlève rien au malaise : la solitude se brise Ă  deux, la marginalitĂ©, non).
Cinquième marginalitĂ©, illustrĂ©e par « La ballade du pauvre type », ce mec qui « n’a rien dans [s]es tripes mais aim’ cell’ du boucher ». La chanson ressasse, en boucle tonique, la connerie de « Fabien » pour aboutir Ă  une morale claire, fondĂ©e sur une anacoluthe qui traduit la radicale inadĂ©quation du narrateur : « Que l’on pende mes tripes plutĂ´t quâ€™Ăªtre des vĂ´tres ! » Ici, la sensation d’étrangetĂ© du marginal est rĂ©investie, sĂ©dimentĂ©e, affichĂ©e par l’individu, comme si s’approprier la marginalitĂ©, l’habiter, la revendiquer, Ă©tait un moyen d’en annuler la supposĂ©e infamie, ainsi que les victimes s’attribuent parfois les quolibets et invectives reçus – pensons au « nigger » que maints Afro-amĂ©ricains ont volĂ© aux racistes pour en faire le point d’exclamation sans lequel tant d’échanges d’outre-Atlantique seraient fades.
Un son de harpe habille la longue introduction de la « DĂ©claration d’amour Ă  un vampire », avec un sample de percu et de trompette jazz. Au « Nosferatu » gĂ©nial de Marie-Paule Belle rĂ©pond donc l’éloge de « Vlad », aka Dracula, avec qui le narrateur envisage avec enthousiasme de vivre en marginaux nocturnes cherchant Ă  « empaler tous nos ennemis ». Un texte parlĂ©, rappĂ©, chantĂ©, enrichi de breaks et de samples, dessine une sixième marginalitĂ© double : d’une part, celle des hors-la-loi, forcĂ©ment bisexuels et passionnĂ©s tant de siestes dans les cercueils que de cadavrisation de jeunes filles vierges ; d’autre part, celle des hors-la-rĂ©alitĂ©, construite autour de l’évasion fictionnelle ou mythologique – le narrateur construit sa marginalitĂ© en s’inspirant de fantasmes vampiriques bien connus. Une coda sciemment superfĂ©tatoire offre sa part au rĂªve car, loin de se laisser emprisonner par le rĂ©el et les normes, le marginal sait s’évader au sens bovaryste de notre imaginaire.


La septième marginalitĂ© est glissĂ©e dans « J’avance jusqu’à maintenant », oĂ¹ l’on retrouve çà une rythmique de « À table » (« j’avance, j’avance »). Pourtant, c’est une histoire d’amour estival qui s’esquisse ; sauf que, bim, cette bonne nouvelle n’en est pas une, tant le narrateur souffre de cette aventure, au point d’associer le parlĂ© au chantĂ©, comme pour chercher la juste expression de cette tension qui fait que « les passions ne dur’ pas, mais l’amour reste là ». Moins petite qu’obsĂ©dante, la mort embrasse le vĂ©cu du marginal, contraint d’avancer sans cesse « jusqu’à maintenant », c’est-Ă -dire « jusqu’à la mort » physique ou amoureuse. Aussi le marginal est-il, hĂ©las, un humain comme un autre ; mais il vit de façon spĂ©cifique car il connaĂ®t la fragilitĂ© des flammes qui nous animent – et ce savoir l’oriente, le construit, le dĂ©truit parfois.
« Ô bel Anjou ! » s’annonce comme un hymne Ă  l’office de tourisme du coin ; or, voici que, au dĂ©tour d’un couplet, jaillit la huitième marginalité : ici, « tous les habitants se ressemblent ». Pis, c’est le « Nancy » d’Oldelaf, car la douceur angevine est le nom pimpĂ© de l’ennui, celui dans lequel s’englue le narrateur bloquĂ© dans une rĂ©gion qui ne lui ressemble pas mĂªme si, lĂ , l’ange joue sans que l’on puisse dire adieu radieux, bien. Cette pulsion baudelairienne du « Anywhere out of [this] world » constitue une marginalitĂ© volontaire Ă  laquelle fait Ă©cho « Mathilde et son pianiste ». Car Mathilde, qui parcourt le bocage « façon Ă©colo », n’est pas triste : elle attend son pianiste qui sera peut-Ăªtre « un bon amant », tant cette volontĂ© d’Ăªtre en marge, Ă  Angers par exemple, est plutĂ´t une volontĂ© de se croire en suspens, de se laisser une marge pour l’illusion, de reconstruire son exclusion subie comme une attente d’inclusion volontaire. En Ă©cho, « Qu’est-ce que tu veux » dĂ©cline brièvement et assez mystĂ©rieusement les charmes des impossibles unitĂ© et union, typiques des « familles oĂ¹ on ne s’ennuie pas », soulignant Ă  nouveau le lien entre marginalitĂ© et dĂ©sennui. Prolonge cet Ă©tat d’esprit le bref instrumental, sur un thème chansonnique de l’artiste.
La neuvième marginalitĂ© surgit avec une chanson qui fut longtemps l’un des titres-rĂ©fĂ©rences de Jann Halexander, « Brasillach 1945 ». On mentirait en prĂ©tendant que la version qui nous fut communiquĂ©e est entièrement intelligible. On n’en apprĂ©cie pas moins l’aspect une fois de plus diffĂ©renciĂ© de la chanson (Ă©lĂ©ments supplĂ©mentaires au piano, autre voix Ă  l’unisson sciemment imprĂ©cis) pour Ă©voquer l’Ă©chec d’une vie, la marginalisation d’un intello devenu lèche-cul dont l’exĂ©cution rappelle l’inculture de ce lĂ¢che de De Gaulle, qui a validĂ© sa peine après, probablement, l’avoir confondu avec un autre ou, couard arriviste, l’avoir vendu contre un accord avec les cocos. Le chanteur n’est pas dans le dĂ©bat, annonçant mĂªme que ce « fou collabo » fut « menĂ© Ă  l’Ă©chafaud », ce qu’il sait Ă©videmment faux puisque Robert Brasillach fut fusillĂ©. Ce qui focalise l’intĂ©rĂªt de l’ACI, c’est la capacitĂ© de l’ex-nazi de circonstance Ă  s’Ăªtre toujours trouvĂ© dans la marginalitĂ© : celle du bon sens, de la droiture, de l’honnĂªtetĂ©, de la vie. Le « Brown Man », oĂ¹ l’enregistrement de la voix pĂ¢tit des annĂ©es, trahit en anglais cette mĂªme impression d’exclusion de celui qui n’est pas « white ». S’exprime ainsi la marginalitĂ© de celui qui n’est pas dans le moule opportun, qui se sent Ă  l’extĂ©rieur d’une blancheur normative – qui pourrait Ăªtre une pigmentation trop pĂ¢le, au contraire, dans certains quartiers de France – et qui exprime, en boucle, son dĂ©sir d’Ăªtre aimĂ© et aimant pour subsumer sa marginalitĂ© Ă©pidermique en une unitĂ© rassĂ©rĂ©nante.
La dixième marginalitĂ© s’articule autour de « L’idiot amoureux », un Â«Â Ăªtre humain sans importance ». Comme le « brown man », il adore l’amour, mais ça le rend fou. Il se rĂ©jouit de bander, regrette que ça ne se voie pas, et l’admet : il est fou. Cette dixième marginalitĂ© revendique donc le dĂ©lire, la dĂ©raison et l’amputation du logos dont tĂ©moigne la coda instrumentale. « L’Appel de la succube » approfondit cette piste, annonçant, « du fond de la nuit », un appel, un dĂ©sir, une exigence qui dĂ©passent l’entendement au point de se manifester et dans le noir et dans l’inconscient. Vieilles amours, souvenances aigries et fantasmes macabres sont autant de formes de marginalitĂ© : « Jusqu’Ă  l’infini, je te possèderai pour l’Ă©ternité » affirme le narrateur, ce qui radicalise la notion de marginalitĂ©, non plus diffĂ©rence mais exclusion, puis non plus exclusion mais Ă©limination. Cela valait bien une dĂ©claration parlĂ©e Ă  la Dame rousse, aka Mylène, Ă  laquelle la chanson prend le relais. Reste l’Ă©vidence que « la dame rousse Ă©tait un songe doux », renvoyant la marginalitĂ© Ă  la notion de miroir. En se sentant puis en se constituant marginal, l’individu tente de se transcender par l’amour ou l’adoration – autant d’Ă©chappatoires qui structurent et scellent irrĂ©mĂ©diablement sa marginalitĂ© spĂ©culaire.
La onzième marginalitĂ© ouvre l’espace du possible illusoire. Sans forcĂ©ment parler de lui, le narrateur interpelle cette fois un fantĂ´me en lançant : « Qui es-tu, bel inconnu [qui] me fait atteindre la Lune ? » Cette chanson, accompagnĂ©e par des percussions, dessine une solution Ă  la marginalitĂ© : l’imaginaire plus que l’espoir, l’envie plus que l’amour, le dĂ©sir du vague plus que la verbalisation d’un absolu codifiĂ©. Le marginal est sans doute aussi celui qui ose renoncer Ă  ses convictions, Ă  ses certitudes, Ă  ces perspectives qui furent dessinĂ©es pour lui. Revenant Ă  une veine plus proche d’Anne Sylvestre, Jann Halexander oppose Ă  cette piste « Les petites mesquineries » en pointant le fait qu’elles ne sont pas toujours celles des autres – nous aussi, petits personnages de SempĂ©, en suscitons un bon paquet. Marginaux ou marginalisateurs ? Nous sommes et les uns et les autres, engloutis par notre conscience que nous ne serons ni Brel ni rois de France… et notre effroi apaisant quand nous constatons que nous commençons Ă  nous y habituer, fĂ»t-ce en inventant des chansons comme « Laure et FrĂ©dĂ©ric ». Un duo avec Sultana esquisse des « passions nocturnes » effacĂ©es par le petit jour, comme pour rappeler que ni l’amour, ni la (bi)sexualitĂ© ne sauveront les marginaux de leurs polymarginalitĂ©s.


La douzième marginalitĂ© ? Ce serait certainement de devenir mainstream. L’artiste le redoute, l’homme l’espère, « tant pis pour les malentendus : chanter n’est pas fruit dĂ©fendu ». Un chanteur marginal est-il toujours « trop star » (« ah ouais, j’ai entendu parler ») ou « trop mĂ©connu » (« pas vu chez Drucker ») ? RĂ©ponse heureusement en suspens – tant mieux pour les malentendus : Ă©couter Jann Halexander, ce n’est Ăªtre ni marginal, ni mainstream. En revanche, c’est se risquer dans un univers aussi accessible que mystĂ©rieux, aussi chansonnique que pas-rive-gauche, aussi polymorphe que stimulant. Cet album digital en vaut, on l’aura compris, non point la peine mais la joie.


Pour Ă©couter l’album sur Deezer, c’est ici.

Jean de Spengler, Les Suites pour violoncelle de Bach, Forgotten Records


DĂ©cidĂ©ment, il y a quelque chose dans l’air, quelque chose de bizarre. Soit, ce disque nous est envoyĂ© par un attachĂ© de presse fort aimable ; soit, quand nous avons sollicitĂ© un clichĂ© complĂ©mentaire pour illustrer cet article, le label nous l’a promptement envoyĂ© ; donc nous ne devrions rien dire… M’enfin ! Un disque qui rassemble les Six suites pour violoncelle seul de Johann Sebastian Bach, si souvent enregistrĂ©es, et qui paraĂ®t chez un label intitulĂ© Forgotten Records, est-ce bien cohĂ©rent ? Visiter le site de la maison d’Ă©dition phonographique n’aide pas Ă  comprendre, car on y lit que « Forgotten Records se propose de mettre Ă  la disposition des enregistrements devenus inaccessibles ou ayant fait l’objet d’une réédition peu satisfaisante ». Le prĂ©sent triple-disque ne ressortit pas de cette catĂ©gorie (il a Ă©tĂ© enregistrĂ© en 2018), pas plus qu’il ne s’inscrit dans l’autre politique de la maison qui consiste Ă  valoriser nombre de compositeurs peu connus. DĂ©tail, soit, car la performance qui s’étale devant nous est avant tout celle d’un musicien qui choisit de graver
en trois concerts, sous les micros de Philippe AndrĂ©, l’un des piliers du rĂ©pertoire de son instrument, captĂ© Ă  la chapelle du ChĂ¢teau des lumières de LunĂ©ville… mĂªme s’il reconnaĂ®t avec honnĂªtetĂ© que chaque live fut suivi d’une sĂ©ance de patchs – un peu de vĂ©ritĂ© dans ce merveilleux monde de mensonges qu’est la musique savante, youpi… mĂªme si (bis) la base fut moins captĂ©e en concert que dans le cadre d’un enregistrement avec des gens, donc pas au cours d’un concert oĂ¹ les auditeurs auraient payĂ© pour vivre le moment sans retenue.
DĂ©tails quand mĂªme. Car, dès les premières doubles de la Première suite en Sol, s’expose la libertĂ© d’un instrumentiste qui a testĂ© plusieurs approches (moderne, historiquement informĂ©e, mĂ©diane) pendant ses dizaines d’annĂ©es de pratique. L’effet, ici, primera sur la note ; le propos sur la scansion. Après tout, l’avantage de jouer en solo, ni en quatuor, ni en orchestre, c’est de pouvoir se lĂ¢cher la bride ! PlutĂ´t que de chercher Ă  compter les temps ou Ă  estimer que chaque note devrait Ăªtre prĂ©cisĂ©ment Ă©noncĂ©e ainsi qu’écrite, l’auditeur aura mille profits, du moins sur ce premier Ă©pisode, Ă  Ă©couter plus qu’Ă  lire, tant il est vrai que l’artiste, coupĂ© de toute nĂ©cessitĂ© de prouver qu’il « sait », fait vibrer ces hypertubes avec esprit, donc radicalitĂ©. Il y a de l’audace dans cette manière de couper les motifs de l’Allemande (et Ă  y laisser des bruits de vie, comme Ă  4’43) ; Ă  dilater l’interstice entre les croches voire entre certaines doubles de la Courante ; Ă  attaquer avec une telle vigueur le Premier menuet (sans doute pour que le « Moderato » contraste mieux avec le « Lento » de la Sarabande et ses interminables reprises) ; Ă  autant jouer les accents dans la Gigue finale ; et Ă  proposer une prise de son aussi proche du violoncelle, privilĂ©giant la chaleur du son Ă  son Ă©panouissement via une Ă©ventuelle rĂ©sonance. Oui mais voilĂ  : ces audaces stimulent l’écoute ce qui, Ă  ce stade du parcours, est pour le moins joyeux.
Rien d’Allegro dans l’Allegro moderato dans la Deuxième suite en rĂ© mineur. Jean de Spengler joue la solennitĂ© grave, au point de rendre l’Allemande – danse rĂ©putĂ©e grave – qui suit presque guillerette. Elle est pourtant jouĂ©e avec la retenue requise, comme le prouve l’énergie de la Courante plus « Allegro », elle, que « non troppo ». Ces contrastes pensĂ©s contribuent au charme de la proposition d’intĂ©grale oĂ¹ chaque pièce constitue Ă  la fois un tout et la partie d’un puzzle. En tĂ©moignent la Sarabande, son tempo très lent (mĂªme si Micha Maisky rĂ©ussit Ă  la jouer 1’ plus lent… contrairement Ă  Jean-Guilhen Queyras, 2’30 plus prompt que l’IsraĂ©lien), ses nombreuses doubles et triples croches, posĂ©e comme une suspension au cÅ“ur de la suite. Le Premier menuet, pourtant « Moderato », n’en sautille que mieux – en partie grĂ¢ce Ă  ses nombreux accords attaquĂ©s avec gourmandise comme en tĂ©moigne l’absence de deuxième reprise. La Gigue, qui conclut la suite, paraĂ®t presque sage en dĂ©pit de sa tension fondamentale de « pièce joyeuse en mineur »… et de petites scories (0’55 – comme toujours, faut bien laisser supputer que l’on Ă©coute les disques, pas que les communiquĂ©s de presse).
Le PrĂ©lude de la Troisième suite en Do commence par chercher sa voie dans la gamme ; ensuite s’élargit le spectre des bariolages, qui s’attĂ©nue pour revenir Ă  des Ă©noncĂ©s de gammes  brisĂ©es ; enfin, des accords tĂ¢chent d’animer cette morne plaine. Les diffĂ©rences d’intensitĂ© et le soin apportĂ© aux diffĂ©rentes attaques tels que les propose l’interprète donnent utilement vie Ă  des pages qui, sans cela, eussent paru un brin fadasses. L’Allemande est prise, et c’est heureux, avec plus d’élan et de sautillements que le « Quasi maestoso » laissait craindre pour ses deux reprises. La Courante n’est pas spĂ©cialement prompte ; en revanche, elle sautille utilement, tant grĂ¢ce au dĂ©tachĂ© que par l’intĂ©rĂªt portĂ© au trampoline des sauts d’octave. La Sarabande, « Lento », profite du son que l’artiste tire de son violoncelle Wilbert de Roo (2007), avec un plaisir qui pourrait expliquer le recours important au ritardendo et aux lentes ornementations. Clairement, cette version n’est pas destinĂ©e aux passionnĂ©s de la bousculade et de la compromission : Jean de Spengler souhaite rendre hommage Ă  la partition et Ă  son outil de travail. Cela n’exclut pas les frĂ©tillements. La cĂ©lèbre double BourrĂ©e est plus allègre que « moderato », ouf ; le contraste entre ses deux segments est rendu avec soin. La Gigue semble hĂ©siter entre le vivace et le feeling ; et cette oscillation fait le prix d’une exĂ©cution qui, grĂ¢ce Ă  cette indĂ©cision rĂ©flĂ©chie, se trĂ©mousse avec pertinence… et sans oublier de respirer.

Photo de Carla Vannuchi (?), publiĂ©e avec l’autorisation de Forgotten Records

Le PrĂ©lude de la Quatrième suite en Mi bĂ©mol fait scintiller le violoncelle des graves aux aigus grĂ¢ce Ă  de structurants sauts de double octave, au risque de la justesse (2’35) mais certes pas au dĂ©triment d’une libertĂ© Ă  la fois aĂ©rĂ©e et dĂ©cidĂ©e. L’Allemande, interrogative, oscille entre ondulations proximales, je tente, et sautes de double octave. Jean de Spengler prend le temps de profiter des deux dynamiques en y ajoutant des dilatations de tempo libres et bienvenues. Bien que l’on reste perplexe devant le choix de laisser des inspirations inutiles (disque 2, piste 8, 5’05) ou devant certaines appoggiatures (Courante, deuxième temps mesure 4), on se laisse sĂ©duire par la façon dont Jean de Spengler propose de swinguer l’alternance entre binaire dans une mesure Ă  trois temps… et ternaire dans cette mĂªme mesure. Cela fait mieux rĂ©sonner la lenteur de la Sarabande Ă  l’allant volontiers pointĂ© et rythmĂ© par des doubles ou triples cordes. Les deux BourrĂ©es, pour basique que soit leur charpente, ne manquent certes pas de peps non plus, l’interprète faisant frĂ©mir tant les sĂ©ries de doubles qui se suivent que les phrases dont l’on peut suspendre la venue – sans pour autant effacer la question : toutes les reprises, lorsque l’on reprend une bourrĂ©e oĂ¹ l’on a dĂ©jĂ  jouĂ© toutes les reprises Ă  l’aller, sera-ce pas trop de reprises ? La Gigue est prise, cette fois, pied au plancher, quitte Ă  ajouter des notes pour renforcer le mouvement (0’05, et non Ă  0’26, lors de la reprise : spĂ©cificitĂ© du live plus que de la musicologie ?). Il y a de la jubilation dans cette manière de rebondir, d’attaquer les Ă©volutions de la phrase et de risquer l’archet aux limites de la note et Ă  le tirer du bon cĂ´tĂ© moins par la grĂ¢ce de l’exactitude que de l’énergie, des nuances et du mouvement : que demander de plus Ă  une version live… si ce n’est, par exemple, le nettoyage des fins de patch (piste 12, 3’05) ?
Avec la Cinquième suite en ut mineur, on entre dans le domaine conceptuel de Johann Sebastian Bach. Alors que les sĂ©quences s’allongent (on passe de 20′ Ă  30′ par ensemble), la question de l’instrument se pose de façon sans cesse plus aiguĂ«. Dans la Cinquième, le violoncelliste doit « descendre sa première corde au sol » au lieu du la (oui, l’« au lieu du la » et non « l’odieux Lula », comme c’est drĂ´le, bref). Le PrĂ©lude, Ă  double tempo, multiplie les doubles cordes et creuse les sautes d’octave comme pour mieux profiter des possibles de l’instrument. Jean de Spengler joue sans presser, tendant son propos vers le temps fort sans souci excessif de la durĂ©e thĂ©orique de la mesure. Cela libère la musique d’un carcan rythmique pour prĂ©fĂ©rer le suc vital Ă  la rigueur sclĂ©rosante. (Si, quand j’ai Ă©crit cette phrase, j’ai cru qu’elle voulait dire quelque chose ; mais il est vrai que, Ă  la relecture, maou.) L’Allemande continue d’explorer, avec lenteur, le vaste spectre accessible Ă  un instrument Ă  large tessiture, accompagnant le thème de maints accords et appoggiatures contribuant Ă  l’intĂ©rĂªt d’une pièce vibrante mais qui privilĂ©gie parfois la beautĂ© du son au charme de la tension. La Courante est attaquĂ©e avec une allĂ©gresse et une tonicitĂ© qui, pour unifier les nuances, n’effacent pas l’effort de tonicitĂ© que consent l’interprète. Par contraste, la lente Sarabande n’hĂ©site pas Ă  poser autant le tempo que le son volontiers dĂ©timbrĂ© – do aigu Ă  0’05, plus proche du si, Ă  comparer avec le mĂªme Ă  0’50, plus proche du do dièse, par exemple, ou sol trrrrès pianissimo Ă  la reprise, 0’46. Nulle question technique, ici, mais, Ă  l’Ă©vidence, un dĂ©sir de faire vivre le son au dĂ©triment d’une illusoire perfection plastique. Les Gavottes confirment ce souci de rendre l’esprit des pièces autant que leurs notes, que ce soit pour la première, plus posĂ©e, ou pour la seconde, rĂ©solument dĂ©liĂ©e. La Gigue n’hĂ©site pas davantage Ă  privilĂ©gier « allegretto » le mouvement sur la lettre, notamment Ă  travers des points d’orgue sur les phases culminantes, comme des pauses au sommet d’un grand huit. Cela confirme que cette version s’adresse en prioritĂ© aux tenants d’un Bach pour interprète plus qu’aux rigoristes tenant Ă  l’exactitude et Ă  la rĂ©gularitĂ© magique.


La Sixième suite en RĂ© a sans doute Ă©tĂ© composĂ©e pour un autre instrument que le violoncelle, mais on sait pas trop lequel. AssurĂ©ment un truc avec cinq cordes, pas quatre. Jean de Spengler qui, en dĂ©pit de sa carrière brillante et de son breuchinnegue de gĂ©nĂ©raliste sĂ©vissant Ă  Neuilly (mĂªme moi, en relisant cette phrase, j’ai pensĂ© que si ça ne se prenait pas pour de l’humour, ça pourrait Ăªtre insultant, puis je me suis demandĂ© si ça pourrait pas lancer ma carrière d’Ăªtre traĂ®nĂ© devant les tribunaux pour avoir incitĂ© Ă  la haine contre un musicien « ressemblant Ă  un mĂ©decin du 92 » alors j’ai laissĂ©, mĂªme si ma carrière de quoi, ça, je sais pas), doit Ăªtre un peu foufou, au moins les soirs de pleine lune, l’a Ă©tĂ© doublement dans le cadre de ce projet : il a commandĂ© un instrument spĂ©cial copiĂ© par le luthier qui a créé son violoncelle, folie un ; folie deux, il a travaillĂ© dessus et a renoncĂ© Ă  l’utiliser car ça manquait de graves. Autant dire que cette sĂ©rie, Ă  peu près impossible Ă  jouer, notamment dès le PrĂ©lude, sur un instrument normĂ©, est le point culminant d’oĂ¹ l’on a hĂ¢te de jauger, non sans vice, le zozo qui s’y aventure.
Jean de Spengler la prend Ă  bras-le-corps, cette suite. Dès le troisième temps de la troisième mesure, il marque sa prĂ©sence en ajoutant une croche pointĂ©e pour dĂ©tricoter la rĂ©gularitĂ© attendue. Croyez-moi sur parole : le choix du swing ne va pas s’arrĂªter lĂ . Quand d’autres prĂ©fèrent Ă©noncer doctement cet Allegro moderato, ici, l’interprète s’emploie Ă  le balancer, quitte Ă  feindre de trĂ©bucher (0’27), mais sans craindre les aigus très bien sonnants de son instrument. On se rĂ©jouit des accents qu’il pose, Ă©nergisant de la sorte un discours d’une rare richesse et dont les traits les plus Ă©videmment virtuoses galvanisent le musicien. L’Allemande, rĂ©solument aiguĂ«, est jouĂ©e sans hĂ¢te et sans rigorisme ; ainsi contraste-t-elle plein pot avec une Courante lĂ¢chĂ©e prompte et surtout fougueuse. Cela exonère l’artiste des remarques de gourmandeurs pointilleux qui dĂ©nonceraient tel passage comme Ă  3’28 « oĂ¹ certaines notes semblent savonnĂ©es » car, pfff, c’est du vivant ; partant, ce qui compte, c’est que la musique transmette l’Ă©motion de l’Ă©nergie – si, en plus, elle permet au pseudocritique de feindre d’avoir pieusement tout Ă©coutĂ©, il doit en Ăªtre tout Ă©baubi, l’idiot. La Sarabande en 3/2 avec ses Ă©tonnantes sĂ©quences de trois Ă  quatre notes arpĂ©gĂ©es n’empĂªche pas l’artiste, malgrĂ© le danger thĂ©orique du concert, de faire l’effort de la nuance, fĂ»t-ce ponctuellement au dĂ©triment du mimi tout plein – du coup, l’on entend sans doute ici la sarabande la plus palpitante de la livraison. Or, pas le choix : faut aussi pĂ©tiller pour les Gavottes, avec leurs arpèges hĂ©naurmes et obsĂ©dants (I) ou leurs accords Ă  pĂ©dale (II). On apprĂ©cie que la dernière Gigue soukousse non seulement parce que les contrastes pulsent mais aussi parce que les nuances sont toujours aussi soignĂ©es et parlantes.
En conclusion, cette version des cinq suites pour violoncelle plus une a beau paraĂ®tre sous une enveloppe fort sage, elle n’en valorise pas moins une personnalitĂ© investie dans son projet, convaincue par ses choix, habitĂ©e par le souci de faire passer non pas un monument mais une musique vivante, vibrante et dĂ©sirable. On a connu pires options pour envisager ce fabuleux trophĂ©e des violoncellistes !


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Madame Arthur nique le rap, Divan du monde, 22 février 2019

Je t’Ă©crirai des bières violines, des qu’on boit avec les babines… Photo : Rozenn Douerin.

L’avantage d’Ăªtre invitĂ© Ă  des spectacles n’est pas seulement d’ordre pĂ©cuniaire : il est aussi d’ordre intellectuel. En effet, ces invitations sont autant d’incitations Ă  dĂ©couvrir ce qui, parfois, ne ressortit pas de son champ expĂ©rienciel coutumier. En moins prout-prout, il arrive que des attachĂ©es de presse te propulsent dans des trucs que jamais tu y serais allĂ© si qu’on t’avait pas proposĂ© de. Ce nonobstant, reconnaissons qu’il fallait un certain toupet pour nous inviter dans ce temple de la dĂ©cadence chic qu’est le cabaret Madame Arthur pour un spectacle de travestis intitulĂ© « Madame Arthur nique le rap », qui plus est en imaginant que nous, le bourgeois hĂ©tĂ©ro carrĂ©ment mĂ©gacoinçosse et snob, au moins, serait susceptible d’y kiffer la vibe.

Charly Voodoo, meneur de revue. Photo : Rozenn Douerin.

Le concept de la soirĂ©e ? Dans cette annexe consubstantielle, et hop, du Divan du monde, des hommes travestis (mais pas que, semble-t-il) chantent un vaste rĂ©pertoire francophone en se vautrant sans modĂ©ration dans les codes homosexuels qui vont bien. Selon les semaines, accompagnĂ©s par Charly Voodoo, très convaincant pianiste (sur un quart de queue Gaveau !) – claviĂ©riste – miniharpiste qui rĂªve d’Ăªtre le nouveau Alexandre Desplat, les interprètes moulinent Ă  leur sauce, par ex., Matthieu Chedid, Mylène Farmer, CĂ©line Dion, Charznavour, Johnny Hallyday de la Madeleine, Barbara ou un mix’n’match conceptuel, qu’ils reprennent quelques mois plus tard en changeant pour partie la set-list. Dans le catalogue des spectacles au programme, envoyĂ© par une chargĂ©e de comm’ qui nous avait dĂ©jĂ  permis d’applaudir un spectacle remarquable, nous fut ainsi Ă©chu de whiner notre bumpa sur du peura.

Sailor Moon Crytsal, sort of, chantant PNL. Photo : Rozenn Douerin.

Direction donc ma benz, benz, benz, rĂ©interprĂ©tĂ© façon duo lounge, avant que Kala$h voie son « Mwaka Moon » profĂ©rĂ© d’abord hiĂ©ratique – et parfois librement via  des lyrics souvent prĂ©cis, tantĂ´t confusionnĂ©s, hĂ©-hĂ©, parfois rĂ©investis comme pour ce « trav’lo » qui remplace « nĂ©gro ». Certes c’est chelou comme un son de franc-maçon, mais ça fonctionne et ça ne fait pas seulement rire – il y a aussi, structurante, cette idĂ©e que, de mĂªme que les nĂ©gros s’en sortiront en niquant des biatches Ă  coups de liasses, de mĂªme l’art renversera la stigmatisation des trav’ en dissolvant leur inquiĂ©tante et exacerbĂ©e Ă©trangetĂ© dans un burlesque qui fait sens. Le point commun entre Kala$h, Damso et la troupe de Madame Arthur ? La conviction, sans doute, que « s’faire sucer, c’est pas tromper », donc que la sexualitĂ© est partie intĂ©grante de la musique – que diable, on ne s’Ă©broue point dans le chobiz que pour la beautĂ© de l’art, fuck. Le plaisir du vintage justifie un « Caroline » en duo voix opĂ©ratique – miniharpe avant qu’un duo parlĂ© ne permette de faire le bilan, calmement. Dans ce contexte de dĂ©calage inventif, la reprise du « Best plan » de Liza Monet en piano-voix paraĂ®t plus routinière et est sans doute grevĂ©e par le prompteur acoustique (oui, id sunt les paroles et accords dĂ©chiffrĂ©s par l’interprète).

Luc Bruyère, aka la Vénus de mille hommes. Photo : Rozenn Douerin.

Oinj plus que bouffĂ©e d’oxygène Ă  la bouche avant de le passer au public (« vas-y, c’est du vrai », me souffle mon voisin, Ă©bloui), briquet Viceland, sac Monop’ Ă  la main, curieusement tremblant, Sailor Moon Crystal vient se positionner au milieu des spectateurs pour proclamer « Oh Lala » de sa voix finement travaillĂ©e. Le snob pointera un texte parfois approximatif ; reste que, en dĂ©pit des alĂ©as du direct, ce moment planant est sans doute le plus fort du spectacle car il dĂ©passe Ă  la fois les blagues pour trav en folie (« elle a failli sucer un spectateur ou elle l’a sucĂ© en vrai ? »), les questions sociologiques sur la genration (pourquoi pas ?) ou l’effet de comique pouvant consister d’une part Ă  dĂ©placer le lieu de la parole (du nĂ©gro macho au pĂ©dĂ© outrancièrement grotesque) ou, d’autre part, Ă  prendre au sĂ©rieux des textes souvent fiers de leur stupiditĂ© – on t’encule, public, toi t’achètes, nous on fait du bif. Les quasi sept minutes immobiles de dĂ©clamation sur fond musical dĂ©partissent peu Ă  peu le spectateur de son ironie, de son besoin de rire ou de sa nostalgie de vieux titres. C’est fait tout droit, sans effet superfĂ©tatoire, et ce talent de transformer en art le caca assumĂ© qu’est PNL est soufflant.

La reine Diams couronnée par Madame Arthur. Photo : Rozenn Douerin.

Bien entendu, cela souffle aussi parce que le spectacle est intelligemment construit autour de moments de franche rigolade formant l’Ă©crin nĂ©cessaire. Peut-Ăªtre mĂªme est-il dĂ©libĂ©rĂ© de placer, après PNL, « Tout oublier » d’Angèle, un second solo de Charly Voodoo qui nous Ă©blouit aussi peu que le prĂ©cĂ©dent, comme une respiration moyenne permettant de mieux repartir par la suite. L’enchaĂ®nement avec le faux casting façon les Inconnus le laisse penser. Il prĂ©lude Ă  un duo amĂ©ricano-mĂ©nĂ©likiste ornĂ© d’un sample vocal du pianiste. Cela constitue l’un des sommets comiques du spectacle, entre humour bon enfant, trouvailles et pointe de souvenance.

Le style lyrico-hispanique moulinettant le diamsique « DJ » et sa peau de pĂªche bleue (avant Jeremstar…) est d’une efficacitĂ© tout aussi percutante grĂ¢ce Ă  l’arrangement protĂ©iforme, l’interprĂ©tation soignĂ©e et la qualitĂ© de la voix virtuose. VoilĂ  une fin pertinente pour un spectacle bref (50′) mais pĂ©tillant que les gourmands – nous n’en pouvions Ăªtre cette fois – prolongent par un blind test puis une sĂ©ance cabaret re-puis un club jusqu’Ă  six du ; les petits joueurs, quoique petits joueurs, auront a minima assistĂ© Ă  un tour de chant Ă©tonnant, riche et finalement bien plus intelligent qu’interlope. De sorte que, sans Ă©tat d’Ă¢me, nous conseillons ce spectacle aux lecteurs qui ont connu le rap français d’antan et sont restĂ©s curieux – sauf, bien entendu, si lesdits (et non Lady, pfff) lecteurs ont peur, j’ai pas fini, de passer un bon, joli et bizarre moment, la dernière Ă©pithète n’Ă©tant peut-Ăªtre pas la moins laudative.

Charly Voodoo. Photo : Rozenn Douerin.

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Jean Muller, Wolfgang Amadeus Mozart, Salle Cortot, 20 février 2019

Avant la bataille. Photo : Bertrand Ferrier

C’est toujours le mĂªme problème, avec les pièces pour clavier de Mozart : ne sont-elles pas la preuve accablante que le zozo-Ă -perruque est incroyablement surĂ©valuĂ© ? Christian Chamorel avait lancĂ© le dĂ©bat tantĂ´t ; son acolyte Jean Muller le poursuit avec cette intĂ©grale des sonates qu’il interprète une nouvelle fois, ce coup-ci Ă  la salle Cortot, en quatre soirĂ©es – nous assistons au troisième Ă©pisode. En concert comme au disque, nous avons eu l’occasion d’entonner les louanges de l’artiste. L’Ă©couter affronter un rĂ©pertoire qui n’est pas celui qui nous passionne le plus pique notre curiositĂ© et notre appĂ©tit avec, au programme, quatre sonates entrecoupĂ©es d’un entracte.

Photo : Bertrand Ferrier

La Dixième (KV 330) ouvre le bal. D’emblĂ©e, on est saisi par la façon puissante dont ce grand gaillard dompte le piano avec un maĂ®tre-mot : la lĂ©gèretĂ©. Au bout de ses touches, moins de marteaux que de fines rĂ©miges. Ă€ l’allant du premier mouvement rĂ©pond la dĂ©licatesse du deuxième – non point tant celle d’une composition mignonne mais peu inventive, que celle de l’interprète, capable notamment de fomenter un large spectre de nuances douces. Cet art n’est, ouf, en rien contradictoire avec la vĂ©locitĂ© digitale qui, au troisième mouvement, rend le propos d’une clartĂ© pour le moins pimpante. Ă€ ce stade, dĂ©jĂ , deux questions nous taraudent si elles ne nous turlupinent pas : comment pourrait-on mieux jouer ces sonates ? et pourquoi jouer aussi bien ces pièces sans piment alors que tant d’autres, portĂ©es par de tels doigts – qui se sont confrontĂ©s Ă  un rĂ©pertoire très diffĂ©rent – et de telles intentions, nous saisiraient ?
La Neuvième (KV 311), dont une version dublinoise circule sur YouTube, s’ouvre pour nous sur un concerto pour papier de bonbon. La merdasse d
e vieux qui nous jouxte presque a lĂ¢chĂ© l’affaire et peine longtemps Ă  extraire sa saloperie de son emballage plastique. InvitĂ© tĂ¢chant d’Ăªtre vaguement correct, nous ne pouvons faire comme lors de notre dernière sĂ©ance opĂ©ratique oĂ¹ nous proposĂ¢mes Ă  notre voisine un marchĂ© : tu continues, je te tue – j’ai pas rĂ©servĂ© un an Ă  l’avance pour qu’une salope me salope Rusalka avec ses bruits de cuticules, j’me comprends ; t’arrĂªtes, tu vois le spectacle jusqu’au bout (elle partit Ă  l’entracte après avoir bien cessĂ© de faire craquer ses ongles de pouffe, comme quoi, c’Ă©tait possible). Quand, enfin, le vieux con parvient Ă  ouvrir son bonbon, Ă  son regret suppute-t-on, il entreprend de jouir de son immunitĂ© en jouant avec l’emballage car, visiblement, il s’emmerde et souhaite emmerder autrui. DĂ©tail ? Peut-Ăªtre mĂªme si pas sĂ»r, car vĂ©cu des spectateurs susceptible de contaminer avec fĂ©rocitĂ© leur Ă©motivitĂ© artistique.
Autour, d’autres spectateurs prĂ©fèrent des jeux moins bruyants mais plus visuels – ils filment le mec qui ploum-ploume, faut s’occuper. C’est pour le moins irrespectueux Ă  l’Ă©gard d’un artiste qui a fort affaire pour rendre le brio d’une partition faussement simple : la mĂ©lodie circule de la main droite Ă  la main gauche, les mains se croisent, et cependant tout est d’une limpiditĂ© plus que cristalline – Ă©blouissante. Le deuxième mouvement impressionne itou par l’association entre la douceur des duos et l’efficacitĂ© des percussions jamais lourdes, toujours prĂ©cieuses. L’acoustique de la salle ne fait pas que rĂ©verbĂ©rer les grincements des fauteuils ; elle semble un excellent Ă©crin pour permettre aux auditeurs attentifs de jubiler d’un jeu tonique et malin, que le troisième mouvement illustre Ă  son tour. Énergie et vitesse, lĂ©gèretĂ© et envie d’avancer, prĂ©cision du dĂ©tachĂ© et habiles respirations dans le flux narratif – la sonate peut bien paraĂ®tre par instants fastidieuse, Jean Muller parvient Ă  la sublimer pour captiver ses spectateurs.

MĂªme sans accent, important de le rappeler quoi que l’on ignore qui on n’a pas le droit de fumer, ce qui est sans doute un atout. Photo : Bertrand Ferrier.

Après l’entracte, la Dix-septième ne pose nul souci au musicien pour continuer de tendre son arc entre souplesse, tonicitĂ© et musicalitĂ©. Ainsi, le premier mouvement crĂ©pite sans exploser, brille sans aveugler, musicalise, hop hop hop, sans gnangnantiser. Le deuxième force l’admiration par la capacitĂ© de l’artiste Ă  rendre dĂ©licat un propos qui, malgrĂ© des efforts d’harmonisation un brin spĂ©cifiques, sonne quelque peu creux. Le troisième mouvement rĂ©veille une salle qui s’engourdit, moins grĂ¢ce Ă  la vitesse que grĂ¢ce Ă  la fringance, si ce mot existait, de l’instrumentiste. Les petites saucisses s’agitent, rythment, nuancent. C’est techniquement et artistiquement fort gouleyant.
Astucieux, Jean Muller finit son rĂ©cital avec la Onzième. Articulant thème et variations, majeur et mineur, le tube de l’Andante grazioso qui ouvre cette sonate en La est une occasion en or pour l’interprète d’interprĂ©ter avec sa justesse coutumière, id est sans surjouer la sensibilitĂ© tout en caractĂ©risant, prĂ©cis, chaque broderie mozartienne. La technique du colosse est telle qu’aucune difficultĂ© ne paraĂ®t difficile. La capacitĂ© Ă  relancer le discours et Ă  donner chair sonore Ă  ce qui pourrait n’Ăªtre qu’un squelette convenu sĂ©duit en diable. Radicale indĂ©pendance des mains, clartĂ© de ce qu’il est sans doute chic d’appeler l’agogique, prĂ©cision des ornements, multiplicitĂ© des nuances, tout pimpe la sonate, menuet compris. Le Rondo alla turca, partagĂ© comme ses prĂ©dĂ©cesseurs entre majeur et mineur, suscite l’enthousiasme d’un public soudain Ă  fond derrière le hĂ©raut. Ça virevolte Ă  souhait, ça n’en fait jamais trop, et ça ne s’en tient pourtant – Ă  aucun moment – Ă  une lecture neutre de bon Ă©lève. Puissant.

Photo : Bertrand Ferrier

Comme lors du concert de Dublin, l’artiste finit le concert par un bis nocturne tirĂ© de l’opus 9 de FrĂ©dĂ©ric Chopin – un golden hit oĂ¹ le savoir-faire sert une interprĂ©tation juste, qui vaut Ă  l’artiste un triomphe mĂ©ritĂ© après qu’il a confirmĂ© son excellence mĂªme quand, faut bien le reconnaĂ®tre, y a, a priori, pas tant de pĂ©tarade que ça susceptible d’animer la boĂ®te Ă  boum-boums. Les curieux trouveront le premier volume de l’intĂ©grale ici. Les Franciliens intriguĂ©s cocheront le 17 mars, 17 h 30 sur leurs tablettes. Bonne acclamation Ă  tous.

C’est pas bientĂ´t fini, toutes ces critiques ?

Debussy de la Lorette en Cornouailles. Photo : Bertrand Ferrier.

Jean Guillou, Concert du jubilé, Augure


Le douzième disque d’Augure que nous chroniquons articule deux objectifs : d’une part, garder trace des cinquante ans saint-eustachiens de Jean Guillou et, de la sorte, le remercier ; d’autre part, exprimer le « souhait de pouvoir lui Ăªtre reconnaissant pendant encore longtemps ». Deux ans plus tard, le musicien Ă©tait remerciĂ© bien diffĂ©remment par le curĂ©, qui le mettait Ă  la porte de sa tribune pour cause affichĂ©e de date de pĂ©remption supposĂ©ment dĂ©passĂ©e ; et six ans plus tard, il pĂ©rissait. Ces Ă©vĂ©nements ont renforcĂ© la portĂ©e mĂ©morielle d’un « disque du jubilé » articulĂ© en trois temps : une expĂ©rience, une transcription, une composition.
L’Allegro molto vivace de la Sixième symphonie, dite « PathĂ©tique », de Piotr Ilitch TchaĂ¯kovsky inaugure par deux fois cet enregistrement. Dans sa première version, le troisième mouvement est jouĂ© par l’orchestre. La prise de son flatte plus la joyeuse vitalitĂ© du Symphony Prague dirigĂ© par Johannes Skudlik que la dĂ©licatesse des cordes – le contraire eĂ»t pu passer pour un contresens. Ici, l’on se repait de l’Ă©nergie fine qui palpite… et finit par Ă©puiser les trompettes (p’tit oups Ă  6’53, histoire de montrer que l’on Ă©coute les disques – mĂªme si cette prĂ©cision est peut-Ăªtre un fake pour lecteurs naĂ¯fs, bien sĂ»r). La seconde version est une transcription de Jean Guillou, dans laquelle le titulaire du lieu se rue comme il aime Ă  le faire. Il privilĂ©gie le swing sur la rĂ©gularitĂ© rythmique, et semble plus captivĂ© par le flux musical que spĂ©cifiquement par les notes. Sans doute spectaculaire en direct, cette proposition peut dĂ©sarçonner au disque. N’ayant cure de la clartĂ©, sa mĂ©tĂ©o donne l’impression d’envoyer non pas une pluie de notes mais des paquets d’embruns sonores. Avouons que, en dĂ©pit du brio exigĂ©, le rĂ©sultat sonne Ă  nos oreilles moins comme une belle transcription que comme un dĂ©fi foufou relevĂ© sans Ă©tat dâ€™Ă¢me. C’est Ă  la fois amusant et technique mais, autant que concernĂ© nous sommes, trop confus et pas assez inventif en termes de registration pour nous convaincre ou nous sĂ©duire.
La transcription d’Orpheus de Franz Liszt enquille et, par-delĂ  les libertĂ©s assumĂ©es par le transcripteur, sonne bien plus juste. La variĂ©tĂ© des registrations, la beautĂ© des sonoritĂ©s Ă©lues, la qualitĂ© des effets de crescendo-decrescendo, ainsi que des choix de rythmes moins cahin-caha que pour TchaĂ¯kovsky habillent cette pièce d’une lumière sombre. Cela rend justice Ă  l’œuvre, Ă  l’instrument touchĂ©, au transcripteur et Ă  l’interprète, malgrĂ© un usage toujours gourmand des tics prĂ©fĂ©rĂ©s du patron local (dĂ©tachĂ©s pimpants au dĂ©but et tremblants envahissants quasi tout au long de la pièce). De quoi nous rabibocher avec ce disque avant la grosse pièce finale, qui pèse la moitiĂ© du programme, soit 31’.

Cliché du grand soir rapiné dans le livret (aperçu). Photographe : Philippe Ponçon.

Le Deuxième concerto, dit « HĂ©roĂ¯que », de Jean Guillou a la particularitĂ© de solliciter, autour de l’orgue, « un grand orchestre avec les bois par trois et les cuivres par quatre » (l’artiste explique dans le livret que chacun de ses concerti exige un effectif spĂ©cifique). L’ouverture est profuse. Percussions multiples, nappes de cordes et ondulations flĂ»tĂ©es sont secouĂ©es d’accords rĂ©pĂ©tĂ©s que le soliste soutient sporadiquement. Un souffle ample anime le discours et clarifie le propos que, çà et lĂ , domine l’orgue, quasi mĂ©lodique. Les cuivres et la harpe ne l’entendent pas de cette oreille, suscitant un raz-de-marĂ©e oĂ¹ tempĂªtent cloches, cuivres et martèlement des cordes. Des emportements de l’orgue font scintiller les crescendi de l’orchestre. Les timbales ramènent le calme, dans lequel s’engouffre aussitĂ´t le soliste, profĂ©rant des propos plus expressifs que cohĂ©rents. La phalange tchèque lui emboĂ®te le dĂ©cibel, en tutti ou par l’intermĂ©diaire de bois indisciplinĂ©s. Une clarinette basse, un vibraphone et les anches doubles se mĂªlent aux anches solistes de l’orgue, suivis par leurs semblables, y compris les cordes dont la justesse laisse parfois dubitatif (10’20). Le compositeur exploite les diffĂ©rents pupitres qu’il a convoquĂ©s. Les interventions de chaque instrument, Ă©grenant le mĂªme motif, alternent avec les commentaires du cornet de sa BĂªte prĂ©fĂ©rĂ©e.
Tout change Ă  12’43. L’orgue grogne. Les cordes le rejoignent dans son emportement. Dans un tonnerre de timbales ponctuĂ© par les cymbales et la caisse claire, la sĂ©quence s’agrĂ©mente de concerts aigus (15’45). Petit Ă  petit, le mystère inquiĂ©tant perce sous les traits virtuoses du clavier. Un leitmotiv revient et accompagne le faux calme qui pose un soupir sur le bord de nos ouĂ¯es – le motif connu baguenaude Ă  l’orgue tremblant, d’abord, puis au cor anglais, au cor, Ă  la flĂ»te avec Ă©cho aux violons, etc. Cela a le don d’agacer le soliste, qui pique une colère puissante, tonique, balayant ses claviers. Quand le martèlement reprend en fond (22’), l’anche soliste peut, Ă  son tour, lĂ¢cher ce qu’elle a sur le cÅ“ur. Une sorte de cromorne la conforte dans ses convictions ; et l’orchestre s’empresse de noyer ces prĂ©somptueux importuns sous sa puissance. Rien de tel pour exciter l’orgue, que l’écho serein des trombones ne risque pas d’apaiser long de temps. Un crescendo lent mais sĂ»r culmine dans un tutti (25’20) que les timbales, la clarinette et les violons 1 parviennent Ă  aspirer. Le cornet de l’orgue surplombe le curieux roulement quasi perpĂ©tuel des timbales. Le leitmotiv persistant semble se fissurer (27’10) puisque l’orchestre l’abandonne et prĂ©pare la montĂ©e finale. Ce nonobstant, cette ascension ne sera pas univoque. L’orgue veut sa cadence, qui remĂ¢che les motifs connus dans un dĂ©ferlement vibrant. Cordes et timbales signalent qu’un nouveau tutti couve voire s’apprĂªte Ă  dĂ©flagrer. BientĂ´t, portĂ© par un orchestre disciplinĂ© et investi, le tonnerre frappe Saint-Eustache – et cela vaut bien 1’20 d’applauses.


En conclusion
, bien qu’une Ă©norme faute de frappe macule son plat 1 (donc l’Ă©tiquette sur le CD aussi), ce disque articule trois propositions complĂ©mentaires : une variation surprenante sur l’avant-dernier mouvement d’une symphonie ; une transcription – jouĂ©e, Ă  notre sens, de manière moins provocante que captivante – d’une Å“uvre symphonique majeure ; et l’interprĂ©tation d’une Å“uvre massive oĂ¹ l’on apprĂ©cie la palette de couleurs permise par des sonoritĂ©s diverses, la variĂ©tĂ© des Ă©vĂ©nements qui animent cette demi-heure, et l’effort d’articuler l’œuvre autour de leitmotivs rendant le propos accessible au plus grand nombre. En somme, ce « Concert du jubilé » peut constituer une solution pertinente pour ceux qui voudraient dĂ©couvrir un disque de Jean Guillou mais auraient peur d’un disque « oĂ¹ y ait que de l’orgue ». Avec le concerto final, Ă  condition de ne pas y chercher une bonne vieille mĂ©lodie, mĂ©lomanes prudents et passionnĂ©s invĂ©tĂ©rĂ©s seront servis, cĂ´tĂ© swing et badabraoum !


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René Gerber, Musique de chambre, VDE-Gallo


Poursuivant notre exploration du label VDE-Gallo, nous poursuivons itou la dĂ©couverte de RenĂ© Gerber, gloire de la musique savante suisse du vingtième siècle. En effet, ce n’est pas la première fois que nous Ă©voquons ce compositeur, puisque, grĂ¢ce Ă  Laurent Worms, nous avions dĂ©couvert le dernier enregistrement chapeautĂ© par l’artiste de son vivant. Voici Ă  prĂ©sent une collection de pièces pour pas-beaucoup-de-musiciens, Ă©ditĂ©es en 1996 et, rĂ©vĂ©lons-le d’emblĂ©e, fort gouleyantes car assez dissemblables les unes des autres.
Le disque s’ouvre, et c’est bien aimable, sur un apĂ©ritif. La Sarabande pour violoncelle et piano (5’) se dĂ©capsule sur un thème inspirĂ© par la « Pavane pour une infante dĂ©funte » (mĂªme rythme, mĂªme mouvement, mĂªme atmosphère). Le son, captĂ© par Olivier Buttex – le patron du label – en personne, est chaleureux, direct et proche. Cela a l’avantage de plonger l’auditeur presque physiquement dans l’Å“uvre, et l’inconvĂ©nient de semer sur la pièce de nombreux bruits parasites de Tamas Weber (0’26 Ă  0’29, par ex., ou 0’58). Qu’importent nĂ©anmoins ces signes de musique-qui-se-fabrique-en-direct, car les artistes rendent avec cÅ“ur les flux et reflux de cette jolie musique oscillant entre violoncelle accompagnĂ© et place plus importante du piano, temps pour vibrer et moments arpĂ©gĂ©s, tensions nuancĂ©es et Ă©puisement vers le silence.

Pour la Sonate pour violon et piano (14′) en trois mouvements, on garde Dagmar Clottu au piano mais on lui associe Friedemann Sarnau au violon. L’Allegro est lancĂ© par une rythmique tonique qui semble s’effilocher avant d’Ăªtre rĂ©animĂ© par un unisson Ă©nergique – lequel n’est pas sans Ă©voquer un certain sens de la musique folklorique façon BartĂ³k. Ainsi la pièce associe-t-elle le charme de l’harmonisation savante et l’intĂ©rĂªt du mouvement-qui-va, non sans proposer des respirations au mitan par l’intermĂ©diaire d’une sorte de cadence confiĂ©e au violon seul. Le retour du piano subsume ce contraste de genre et d’atmosphère, renouant avec une rythmique qui n’exclut pas le mystère des rĂ©sonances et des suspensions. MĂªme si le fade-out final manque de naturel, il y a de quoi rĂ©galer tout mĂ©lomane.
La Paduana semble inverser les rĂ´les, avec violon en pizz et piano mĂ©ditatif. S’engage alors un dialogue oĂ¹ se perpĂ©tue le motif rythmique liminaire. Le violon tente de l’emporter, gardant, obstinĂ©e, sa quĂªte mĂ©lodique par-dessus la rugositĂ© rĂ©pĂ©titive du piano. Ă€ lui revient de terminer en pizz ce qu’il a entamĂ© de mĂªme, comme pour ne pas laisser non plus la primautĂ© rythmique Ă  son accompagnateur. La Toccata, Ă©nergique ainsi que l’on pouvait s’y attendre, donne l’occasion Ă  la pianiste de souligner la tonicitĂ© de doigts et poignets. Grandes figures montantes et surtout descendantes s’interpolent entre deux sĂ©quences rythmĂ©es par le piano. Échos plus que questions-rĂ©ponses donnent lieu Ă  un bel affrontement entre musiciens de haut niveau, Ă  l’aise dans cette pièce brillante qui tient les promesses de son titre.

Dans une prise de son de Claude MarĂ©chaux, le Camerata de Genève, avec Gui[oui, Gui]-Michel Caillat au piano et Claude Delley Ă  la direction, se voit confier le Concert pour douze instruments Ă  vent et piano (18’) en trois mouvements. Un Moderato non troppo – Allegro molto ouvre la danse et pèse Ă  lui seul autant que les deux mouvements suivants rĂ©unis. Un premier motif ternaire, Ă©noncĂ© par la clarinette, ruisselle de pupitre en pupitre dans une atmosphère oĂ¹ mĂ©lodie et harmonie simples cohabitent paisiblement. C’est ravissant tout plein, le pianiste prenant soin, comme ses comparses de ne pas mignardiser en chemin. Le tempo maĂ®trisĂ© et l’aisance des interprètes servent Ă  merveille le projet du compositeur sans effacer les judicieuses tensions de chromatisme ou les heureux contrastes d’intensitĂ©. Une musique idĂ©ale pour donner le smile et, double avantage, faire fuir les snobs exclusivement dissonançovores.
Par l’intermĂ©diaire des cors, un soir un peu triste rĂ©sonne au dĂ©but du Moderato. Dans une atmosphère diffĂ©rente, RenĂ© Gerber utilise le mĂªme principe d’un motif circulant de pupitre en pupitre. La flĂ»te essaye d’apporter une once de gaietĂ©, mais piano et cor insistent pour maintenir l’atmosphère en mineur ; hautbois, cor anglais et de judicieuses « duretez » accentuent cette ambiance joliment endeuillĂ©e, sans dĂ©sespĂ©rer la flĂ»te… qui finit par obtenir gain de cause, mĂªme si le majeur final rĂ©ussit une belle synthèse entre les deux pĂ´les qui tiraillent le mouvement. Le lever du jour secoue le Allegramente ternaire qui clĂ´t le Concert. Par moments, le piano rĂ©ussit Ă  se faire une p’tite place ; mais la parole anime tour Ă  tour chaque instrument.
Une telle musique rappelle que le savoir-faire d’un compositeur peut dessiner une partition pimpante sans se soucier des emperruquĂ©s qui y verront une musique simplement mignonnette. En insĂ©rant des variations d’émotion dans un Allegramente pas toujours allègre – mĂªme si la minicoda trompettante est trompeuse –, RenĂ© Gerber semble traduire un souci de signer certes une Å“uvre accrocheuse et plaisante, mais en y glissant aussi de la musique si, par ce terme polysĂ©mique, l’on peut diffĂ©rencier la connaissance des règles et astuces d’écriture, d’une part, et, d’autre part, la capacitĂ© d’un compositeur Ă  distiller, mĂªme dans l’évidence, une petite pointe d’inattendu et d’étonnant qui, ne collant pas exactement Ă  l’apparente logique gĂ©nĂ©rale du son, donne matière Ă  penser… sans gommer le plaisir de l’auditeur, au contraire.

Fabienne LegĂ© a la rude tĂ¢che d’animer, seule, la Sonate pour harpe (17’), constituĂ© d’un long premier mouvement (10’) et de deux appendices (2’ et 4’). Le « ModĂ©rĂ©ment animé » liminaire s’ouvre sur des arpèges dĂ©cidĂ©s qui s’épuisent sur des harmoniques. Accords et arpèges dialoguent alors, allant et venant sur tout le spectre de la tessiture. Certes, la rĂ©verbĂ©ration donne parfois, notamment dans les graves, une impression de confusion ; nĂ©anmoins, l’on apprĂ©cie la ferveur qui anime la harpiste et s’exprime tant par des attaques multiples que par des nuances contrastĂ©es, conduisant le mouvement jusqu’à sa conclusion quasi guitaristique. En harmoniques, la Sarabande qui suit s’ouvre sur une quasi citation du « Clair de lune » de Claude Debussy. Des accords brisent ce reflet sans parvenir Ă  le dissiper. Ainsi se dĂ©ploie un mouvement bref, Ă©nigmatique et saisissant. L’« Animé » final arpège avec ardeur comme si, du grave au suraigu, le compositeur envoyait l’interprète chercher une introuvable mĂ©lodie – prĂ©dominent ici le rythme et, au sens motorique plus que musicologique, le mouvement.

La Troisième suite française pour orchestre de chambre (15’) fut excellemment enregistrĂ©e par Jean-Claude Gaberel avec l’orchestre de chambre de CeskĂ© Budejovice dirigĂ© par Vladimir Valek. L’Introduction somme la trompette d’énoncer la Carmagnole aussitĂ´t rĂ©investie par les cordes avec cet art de l’harmonisation dont use parfois avec gourmandise RenĂ© Gerber, tandis qu’ « Ainsi font, font, font » fond sur l’orchestre jusqu’à dĂ©barouler sur le basson. Puis les thèmes se dĂ©sagrègent, et la carmagnole renaĂ®t. Le snob pointera de rares moments oĂ¹ la justesse paraĂ®t s’effriter (1’08, entrĂ©e des clarinettes) ; l’auditeur honnĂªte applaudira devant cette musique plaisante jouĂ©e avec une vitalitĂ© qui rĂ©jouit. Le Premier ballet poursuit cette veine associant thème populaire et science de l’écriture qui n’a pas honte d’euphoriser, et hop, les mĂ©lomanes.
La Pastorale se balance, paisible, permettant aux bois de dialoguer entre eux, les cordes accompagnant ou rĂ©pondant avec modestie. Tout cela est joliment Ă©crit, et exĂ©cutĂ© avec une prĂ©cision qui n’exclut pas la sensibilitĂ©, mĂªme lors des reprises. Le Second ballet conte derechef fleurette Ă  la Carmagnole en la perturbant par d’autres citations voire des ruptures de rythme apportĂ©es par un basson grommelant. Celui-ci dĂ©clenche un crescendo martial mobilisant les percussions ; mais, en dĂ©pit de la puissante contrebasse, le double motif initial se dissout gentiment avec les petites marionnettes du hautbois. Le dernier mouvement est une Ronde dont l’introduction tranche avec l’écriture plus naĂ¯ve qui prĂ©sidait jusque-lĂ . Chaque pupitre a l’heur de faire sonner son dĂ©tachĂ© en rĂ©pĂ©tant le motif irritĂ© qui finit par dĂ©clencher la colère globale des cordes. Cela n’empĂªche point le leitmotiv liminaire de continuer de courir, poussĂ© par le swing ambiant que symbolise l’intervention de la clarinette Ă  3’33. Une coda triomphale peut alors mettre fin Ă  la Suite.



En conclusion
, ce disque prĂ©sente des pièces très diverses, d’oĂ¹ se dĂ©tachent deux tendances : la musique joyeuse pour ensembles et la musique plus acĂ©rĂ©e pour solistes. Si notre inclination nous pousse plutĂ´t vers la première, c’est surtout la complĂ©mentaritĂ© entre pĂ©tillements et sĂ©vĂ©ritĂ© qui fait le prix d’un disque intelligent, au service d’un compositeur polymorphe qui, comme en tĂ©moigne la sarabande de la Sonate pour harpe seule, sait surprendre son auditeur. Tant mieux : nous reviendrons bientĂ´t aux autres disques RenĂ© Gerber publiĂ©s par VDE-Gallo, et nous aimons les bonnes surprises !


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Claudio Zaretti, ThĂ©Ă¢tre atelier du Verbe, 15 fĂ©vrier 2019

Photo : Bertrand Ferrier

Claudio Zaretti, c’est le chanteur qu’il faut aller voir quand ça va bof, car il rebooste ses spectateurs, et quand ça va bien, car il augmente nos barres d’Ă©nergie. Ses chansons sont simples mais pas connes, accessibles mais pas bĂªtifiantes, sensibles mais pas gnangnan, engagĂ©es Ă  l’occasion mais pas donneuses de leçons. Bref, le mec n’aurait jamais pu Ăªtre rappeur ou artiste-pour-TĂ©lĂ©thon-tĂ©lĂ©visuel.

N’allez pas croire pour autant qu’il la joue Hugues Aufray ou Graeme Allwright dĂ©cati. Il sait se souvenir des charmes d’une certaine « Mamzelle rĂ©volte », n’a pas hĂ©sitĂ© Ă  intituler un de ses disques « Utopie, utopia » et chante avec ferveur un « Nunca mĂ¡s » fĂ©dĂ©rateur. Il rĂªve autant de se crasher (en tout cas, il aurait pu) que de se balancer sur un hamac qui se dandine. Il n’est pas du genre Ă  pleurnicher mĂªme s’il reconnaĂ®t que « ce qui distingue l’homme des autres règnes », c’est qu’il est « Lacrymal », eh oui.
Et s’il a l’air de parler de sa vie, entre sa « Guitare », ses annĂ©es Ă  « faire la route » et son « Kiki » qui quitte les Ă©toiles pour Ă©mouvoir l’assistance Ă  tous les coups, il excelle Ă  Ă©voquer autant des histoires que des gĂ©ographies multiples : les gares, le « Cosmos hĂ´tel » (las, « il manque le l »), les lignes de vie du « Manouche » qu’il vient de repriser après en avoir proposĂ© une première version. Et puis, il est honnĂªte : comme tant d’artistes, ses chansons sont peuplĂ©es de bagouzes (que mĂªme sa femme en est jalouse, dit le texte peu ou prou) et sertissent « Deux diamants », titre de son dernier disque en date. Bref, c’est riche, c’est variĂ©, c’est plaisant et, surtout, ç’a une qualitĂ© remarquable – ça embrase et embrasse large sans jamais dĂ©vier d’un style très personnel, qu’il s’exprime en groupe comme parfois, ou en solo comme ce soir-lĂ .

Certes, Claudio Zaretti n’Ă©marge pas chez les chanteurs expansifs. Contrairement Ă  sa musique, chaleureuse et longtemps frottĂ©e aux brouhahas des bars, l’artiste est très intĂ©rieur ; or, ce qui pourrait passer pour un frein Ă  son charisme, se rĂ©vèle en rĂ©alitĂ© un atout formidable car sa posture, gĂ©nĂ©reuse mais certainement pas fake ou putassière, irradie de suite d’un charisme spĂ©cial – celui de l’authenticitĂ©, surtout pas antithĂ©tique d’un savoir-faire remarquable pour Ă©crire des chansons et pour les passer sur scène.

Photo : Bertrand Ferrier

Bref, il y a un confort joyeux Ă  venir applaudir cet excellent guitariste : l’on est certain de passer non pas une bonne mais une belle soirĂ©e, que l’on connaisse son rĂ©pertoire ou non. Une soirĂ©e qui rappelle que, quel que soit notre Ă¢ge, « On a vingt ans » quand on a l’Ă©nergie et les quelques euros nĂ©cessaires pour s’exiler de son chez-soi afin de goĂ»ter Ă  cette chanson aussi roborative que mĂ©connue. Ça swingue, ça donne envie de fredonner et, mĂªme quand l’artiste nĂ©glige, Ă  l’instar d’un Jean Dubois, de convoquer l’ensemble de ses chansons-qui-marchent-Ă -tous-les-coups (pas de de « Je sais d’oĂ¹ je viens », par exemple, au programme de son dernier concert), il touche, il rĂ©jouit, il distribue des poussières d’allĂ©gresse.

Photo : Bertrand Ferrier

Pour que cette notule ne soit pas assimilĂ©e Ă  une pub (ni Ă  un pub, hĂ©las), il faut quand mĂªme la conclure sur une remarque nĂ©gative. Reconnaissons que, Ă  un moment, lors de son live au ThĂ©Ă¢tre atelier du Verbe, devant une salle pleine Ă  craquer, il n’a pas osĂ© expulser le mec venu froufouter sur sa « Chanson des Ă®les ». Mais bon, j’imagine que c’est ça, aussi un artiste libre.