
Augure nous faisant l’amitiĂ© de nous fournir notre pain guilloutique rĂ©gulier, la sĂ©rie de chroniques posthumes commence vraiment avec ces quelques lignes de la onzième notule. En ce jour d’hommage Ă la vedette, cĂ©lĂ©brĂ© sans doute malgrĂ© lui Ă Notre-Dame, nous avons donc choisi Ă dessein d’ouvrir la fĂªte mortuaire avec ce disque, dernier phonogramme compilĂ© du vivant de l’artiste, avec son approbation et avec la gĂ©nĂ©rositĂ© coutumière des disques d’Augure – le prĂ©sent opus propose 78’ de sons. De patchwork, il sera question Ă propos de cette compil’ Widor + Vierne, puisque ce florilège assemble des prises dissemblables : live et prise unique, dans diffĂ©rents endroits… parfois mĂªme pour une mĂªme pièce. Ainsi, l’Allegro de la Cinquième symphonie de Charles-Marie Widor est captĂ© Ă Saint-Laurent, Ă Rotterdam, tandis que les Ă©diteurs ont choisi, pour la Toccata de la mĂªme symphonie, la version gravĂ©e Ă Saint-Matthias, Ă Berlin – sans doute parce que le second volume des lives Ă Saint-Matthias incluait dĂ©jĂ l’Allegro de la Cinquième. Bref, une question s’impose : cette Å“uvre de mĂ©moire, qui s’inscrit dans le travail rigoureux et passionnĂ© de l’association Augure, vaut-elle comme trace d’un grand interprète ou mĂ©rite-t-elle aussi l’intĂ©rĂªt des mĂ©lomanes non guilloumaniaques ? Seule manière d’esquisser une rĂ©ponse : Ă©couter de toutes nos deux oreilles et, si l’Ă©motion s’en mĂªle, du cÅ“ur itou.
L’Allegro de la Sixième symphonie de Widor (9’30 avec cadence !) est l’un des tubes des organistes. EnregistrĂ© en 1979, ce premier mouvement associe la solennitĂ© d’un tutti dynamique au quasi dĂ©tachĂ© qui permet Ă l’interprète de faire respirer et de rendre plus intelligibles les accords qui cinglent l’église. Le pari de l’exĂ©cution rĂ©side dans ce dĂ©sir schizophrène de maintenir la pompe sans nĂ©gliger la vitalitĂ©, la libertĂ© et mĂªme la facĂ©tie : au-delĂ de la coquetterie d’un virtuose souhaitant montrer combien il virevolte avec aisance – il se le peut permettre, le bougre –, la registration de la pĂ©dale (20 jeux disponibles !) avec quelques jeux aigus (quatre registres de pĂ©dale entre un et quatre pieds !) ne manque pas d’ironie pour l’arrivĂ©e du passage en La. Une cadence pyrotechnique ajoute « beaucoup d’effet » Ă ce qui, dĂ©jĂ , n’en manquait pas. Celui qui n’a pas frissonnĂ© devant une telle dĂ©bauche d’agilitĂ© puissante persillĂ©e de malice ne frissonnera dĂ©cidĂ©ment jamais et, après tout, tant pis pour sa mouille.
La Cinquième symphonie de Widor est expurgĂ©e de ses mouvements centraux pour n’offrir que le premier et le dernier de ses membres. Certes, dès l’Allegro (10’), on dĂ©cèle çà et lĂ des montages perfectibles (ainsi, celui de 0’07, piste 2, fait sursauter !) ; mais la qualitĂ© des bandes originales, dĂ©jĂ quadragĂ©naires, est sans doute plus en cause que le travail de fourmi rĂ©alisĂ© par Jean-Claude BĂ©nĂ©zech et ses acolytes auguriens. Le mouvement premier permet d’entendre de nouvelles sonoritĂ©s, des fonds aux petites flĂ»tes que l’artiste Ă©claire de façon multiple en jouant habilement avec la pĂ©dale d’expression. Après quoi, le musicien s’éclate et transforme la partie-Ă -doubles-croches en « Vol du bourdon ». Ce n’est pas absurde, c’est croquignolesque, pĂ©tillant et Ă©minemment spectaculaire. Les modulations sont enlevĂ©es avec Ă©vidence ; et, si le son n’est pas toujours parfait, l’éventuel manque de dĂ©finition des graves n’empĂªche certes pas de suivre les dĂ©bauches de virtuositĂ© et d’élan vital, symbolisĂ©es par la pulsion des accords dĂ©tachĂ©s de la coda avec, pour conclure, la p’tite tierce picarde qui va bien. Il faut alors bondir Ă Saint-Matthias de Berlin, en 1983, pour profiter d’une toccata enlevĂ©e en moins de 4’. HĂ©naurme tube d’organistes elle aussi, la pièce, jouĂ©e ici dans sa version de 1918, fonctionne autour d’un ostinato emportĂ© tellement vite que l’on se demande si les claviers n’ont pas brĂ»lĂ© après le passage de ce grand malade de la vitesse, obligĂ© de swinguer les accords rĂ©pĂ©tĂ©s pour avoir le temps de les faufiler. Le jaloux pointera quelques arrangements avec la lettre de sa partition (par ex. Ă 2’20, changement d’octave de la pĂ©dale après le rĂ© bĂ©mol, na), quelques confusions, la fatigue aidant (3’10). Le propos n’est certes pas lĂ Â : cette toccata plaira aux amateurs de technique et de performance, comme elle pourra laisser sur la touche ceux qui aiment admirer des artistes associant une technique surhumaine Ă un souci de donner Ă entendre de la musique, pas uniquement des quadruples saltos vrillĂ©s. Il est clair que cette berlinade n’a point Ă©tĂ© effleurĂ©e par semblable souci… hĂ©las, Ă notre très-pas-humble goĂ»t.

La Deuxième symphonie de Vierne est un monstre de 33’33 que Jean Guillou a enregistrĂ© le 3 juillet 2003 dans son fief de l’époque, Saint-Eustache. L’Allegro (7’) s’engage dans la voie de la libertĂ©, chère au maĂ®tre qui joue Ă domicile. Curieuse impression que cette ouverture dĂ©penaillĂ©e : surprise, certes ; mais aussi gĂ¢chis apparent du groove qu’a rĂ©ellement Ă©crit Louis Vierne avec syncopes, Ă©chos, contretemps, etc., qui n’avait peut-Ăªtre pas besoin que lui fussent ajoutĂ©s quelques dĂ©sĂ©quilibres apocryphes. DĂ©sarçonnĂ©, l’on profite davantage du voyage dans les multiples couleurs de l’orgue – allĂ©luia, y a de quoi faire – que de la promenade viernoise. En fait, cette volontĂ© de secouer la partition s’apaise petit Ă petit et nous permet de jouir, allons donc, de cette musique Ă la fois ressassante (un mĂªme motif pointĂ© passe et repasse), inventive (ses dĂ©clinaisons ne manquent pas de stimuler l’écoute) et ambitieuse (elles font voyager l’auditeur dans l’instrument et dans la musique). Le Choral (8’) s’ouvre sur un majestueux trait de pĂ©dale dont l’artiste semble avoir Ă©vacuĂ© les huit pieds pour rendre d’emblĂ©e l’atmosphère – sombre – du mouvement, par opposition Ă celui qui a prĂ©cĂ©dĂ©, et ce, grĂ¢ce au 32’ ou aux 16’ les plus sourds. La relative faiblesse de la prise de son rend ce discours plus suggestif que clair. Le propos peut justifier cette posture, oscillant de modulations en modulations, d’Agitato en Largo et retour, de flĂ»tes tremblantes en ensemble d’anches. Une Ă©vidence : le crescendo final dĂ©montre une science de la registration fascinante. Le Scherzo (moins de 4’) est pris pied au plancher. On y gagne en Ă©nergie, en vitalitĂ© et en spectaculaire – il faut se le fader, ce mouvement, qui plus est Ă ce tempo ! – ce que l’on perd en poĂ©sie, en dĂ©pit des magnifiques sonoritĂ©s de Saint-Eustache. Comme souvent avec le Jean Guillou interprète, l’apprĂ©ciation de l’exĂ©cution ne relève guère du jugement mais rĂ©vèle les prĂ©fĂ©rences de chaque auditeur. Mais Ă©cou(r)te-t-on Vierne par Guillou pour entendre Vierne ou Guillou ? Vous avez demi-heure.
Le Cantabile (7’) ne laisse pas de dĂ©fier le Larghetto grĂ¢ce Ă l’allant de l’organiste, d’une part, et, d’autre part, grĂ¢ce au toucher Ă©nergique marquant le lead confiĂ© d’abord au Cromorne. L’écriture, fort complexe (c’est un euphĂ©misme), est un terrain de jeu gourmand pour l’ardeur de l’interprète qui fait en effet sonner le Wagner qu’il affirme dĂ©celer non sans convaincre (2’53, 3’33). Ce quatrième mouvement n’est sans doute pas le passage le plus sexy de Louis Vierne, faut l’dire, hein, on n’est pas dans du pomme-pet-deup, mais aussi bien jouĂ© sur un orgue aussi adaptĂ©, c’est sans doute l’un des plus Ă©mouvants. Le Final (moins de 8’) permet Ă l’interprète de renouer avec, et d’une, une virtuositĂ© plus exubĂ©rante, et de deux, la libertĂ©. Ici, les effets d’attente nous semblent, prĂ©tentieux que nous assumons d’Ăªtre, mieux venus, moins outrĂ©s, plus au service du discours du compositeur que dans l’Allegro. Les cornets sonnent ; les basses grondent ; les ruptures de rythme et les contretemps instabilisent, je tente, joyeusement l’écoute ; les contrastes Ă©blouissent ; les modulations passent comme courriel en 5G – hĂ©-hé ! remotivation d’un syntagme figĂ©, et hop ! – ; les progressions ou changements de registration rendent justice Ă l’orgue joué ; le dĂ©tachĂ©-alla-Guillou (6’27) fait merveille – bref, seul regret : une prise de son qui, seize ans plus tard, n’est Ă©videmment plus Ă la hauteur des standards attendus, ni dans le dessin des graves, ni dans le ciselage des tutti (7’17, va-t’en entendre les traits de pĂ©dale…). Pourtant, la dĂ©ficience phonographique porte tĂ©moignage et n’altère pas l’apprĂ©ciation d’une performance techniquement impressionnante et musicalement incapable de laisser quiconque indiffĂ©rent. En somme, cette version est Ă acquĂ©rir en seconde intention, pour contrebalancer l’idĂ©e que l’on a pu se faire, Ă partir d’interprĂ©tations plus sages, de ce qu’est ou de comment se joue une symphonie de Louis Vierne en gĂ©nĂ©ral… et la deuxième en particulier.
Est venue l’heure des complĂ©ments de programme, Ă commencer par le Carillon de Westminster, mĂ©gahit extrait des Pièces de fantaisie de Louis Vierne. Avec une honnĂªtetĂ© amusante, l’éditeur avoue n’avoir pas su choisir entre deux versions… et propose donc ses deux finalistes – en les sĂ©parant sur la set-list pour Ă©viter la lassitude de qui Ă©couterait le disque en continu. La première est issue d’un enregistrement Ă Saint-Bavo de Haarlem en 1979. FoudroyĂ©e en 5’ (Olivier Latry la joue en 6’45, on n’est pas sur le mĂªme saucisson), cette version a l’intĂ©rĂªt de l’exceptionnel, au sens d’inouĂ¯. C’est au-delĂ du brillant et, pourtant, en dĂ©pit de la beautĂ© de la pĂ©dale et de l’équilibre des registrations, cela nous paraĂ®t plus vain et confus qu’ébouriffant (Ă©couter par exemple piste 9, autour de 3’11). Quoi que cela ne manque pas d’une certaine saveur, on imagine plus, Ă l’occasion d’un bis, une tentative de record du monde de vitesse qu’une interprĂ©tation sensĂ©e et profonde. Comme dirait notre chouchoute Esther Assuied proposant une interprĂ©tation autrement plus passionnante de la Danse de la mort de Franz Liszt : noise.
La seconde version, qui clĂ´t le disque, est issue des gravures du 3 juillet 2003 Ă Saint-Eustache. Moins hĂ¢tive, moins soufflante que la première (« irrĂ©gularitĂ©s dès la deuxième mesure, confusion dès la septième », note avec satisfaction le très-mĂ©diocre organiste bouffi de jalousie haineuse), cette proposition est beaucoup plus sĂ©duisante musicalement : les diffĂ©rents plans sonores sont caractĂ©risĂ©s, les sonoritĂ©s sont magnifiques malgrĂ© une moins bonne prise de son, l’énergie de la main droite ne contamine pas l’ensemble de l’exĂ©cution, les mutations de registration sont splendides, et les imperfections de cet enregistrement sans doute « dans les conditions du direct » (pĂ©dale Ă 4’21… et suivantes, par ex.) n’ont guère d’importance pour un tel document. LĂ , on entend de la musique, bon sang !

Dans la mĂªme sĂ©rie que le Carillon, l’Impromptu est aussi un tube d’organiste constituĂ© d’une farandole qui s’ébroue irrĂ©gulièrement pendant près de 4’. Également enregistrĂ© le 3 juillet 2003 Ă Saint-Eustache, il dĂ©bute sur un curieux hoquet dès la troisième note et s’accompagne de quelques broutilles qui, loin de faire oublier la qualitĂ© des justes notes, valorisent l’intĂ©rĂªt d’un enregistrement sinon Ă la va-comme-je-te-pousse, du moins Ă la bonne franquette, comme si l’artiste nous gratifiait d’un rĂ©cital privĂ©, une fois les portes de la grande Ă©glise close. Donc ça sature parfois, ça bouscule sciemment, ça pose ou ça accĂ©lère quand ça veut, ça trĂ©buche si ça s’prĂ©sente (piste 12, 2’39, par ex.), mais ça vit, nom d’un p’tit mouton, ça vit ! Le Scherzetto, techniquement hypermoins ardu que les autres pièces, est jouĂ© (sur le 3 claviers-40 jeux de Middelbourg) de façon bousculĂ©e, comme pour cacher la relative facilitĂ© sous une urgence facĂ©tieuse… peut-Ăªtre aussi excitĂ©e par la bruyante prĂ©sence humaine audible piste 10, 0’13. S’inspirant de la registration officielle, Jean Guillou n’y ajoute pas moins sa marque avec les tremblants qui lui sont chers. Le rĂ©sultat est plus personnel que susceptible de combler l’amateur guindĂ© de Vierne – mais Ă©coute-t-on une interprĂ©tation pour retrouver des notes en son ou pour Ă©couter la cohĂ©rence entre les notes thĂ©oriques et la mise en pratique par un mĂ©diateur artistique ? (Nan, mĂªme moi, j’ai dĂ©crochĂ© en cours de phrase, pas de panique.) Enfin, la Toccata, enregistrĂ©e itou Ă Middelbourg, est lancĂ©e sur un rythme de fou. Ce devait Ăªtre très, très spectaculaire en direct ; c’est Ă la fois vertigineux et guère intĂ©ressant  à l’écoute, Ă moins de chercher sottement les scories (ainsi de la pĂ©dale Ă 1’05) de cette cavalcade dĂ©mentielle et un peu creuse.
En somme, cette Toccata est Ă l’image du disque : Jean Guillou avait la virtuositĂ© virevoltante qui le laissait libre de risquer des tempi de guedin. Certes, cette performance circassienne a beau marquer le petit musicien, elle peine, en soi, Ă l’Ă©mouvoir. En revanche, quand la technique superlative s’associe Ă une science de la registration et Ă un souci de faire palpiter une Å“uvre sans se contenter d’en faire un tremplin pour histrion, genre Tryphon Tournesol sur patins Ă roulettes, lĂ , on tient quelque chose, et quelque chose d’une puissance que peu oseront dĂ©fier. En ce sens, ce disque est doublement important pour qui veut connaĂ®tre voire approfondir sa connaissance de l’interprète guilloutiste : il permet d’entendre ses fabuleux excès et d’écouter son art d’interprète. Les deux ne vont pas souvent ensemble, mais leur duel fait le prix de ce disque anthume, supĂ©rieurement Ă©ditĂ© avec un livret mentionnant la composition de chaque orgue et dĂ©voilant une prĂ©sentation trilingue qui associe les mots du maĂ®tre Ă ceux de ses plus fervents et pertinents supporters.
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