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Le blog de Bertrand Ferrier, page 233

Pierre Chastellain, « Pavillon large », VDE-Gallo


GrĂ¢ce Ă  la complicitĂ© d’Olivier Buttex, nous poursuivons de façon plus approfondie l’exploration du catalogue de VDE-Gallo, cĂ©lèbre maison suisse de « musique savante » mais pas que. La preuve avec ce florilège de Pierre Chastellain, rassemblant « quelques plages » de 1976 Ă  1980, avant qu’il ne renonce Ă  cette carrière. Signe, au besoin, que la chanson suisse de qualitĂ© ne s’arrĂªte pas Ă  Michel BĂ¼hler (mĂªme si, dans les crĂ©dits du prĂ©sent disque, l’on retrouve un certain LĂ©on Francioli, collaborateur de fond du sieur BĂ¼bĂ¼) ou Ă  Sarcloret.

Lors de sa pĂ©riode d’activitĂ© chansonnistique, cet ex-sosie de Jean Ferrat dĂ©veloppait alors une chanson volontiers poĂ©tique voire lyrique, tantĂ´t comme auteur-compositeur-interprète, tantĂ´t comme interprète de Pierre Ellenberger ou Gil Pidoux, cĂ´tĂ© textes, Alfred Thuillard cĂ´tĂ© musiques. D’emblĂ©e, on note la qualitĂ© du mastering signĂ© Jean-Pierre Bouquet, qui transforme des vinyles de la fin des annĂ©es 1970 en CD parfait (allez, pour montrer que l’on a Ă©coutĂ©, il semble que le montage de la piste 9, 1’20, eĂ»t nĂ©anmoins pu Ăªtre affinĂ© ; et la reprise des cordes façon Jacques Walmond n’a pu clarifier miraculeusement la bande originale). Il faut bien ce travail, subtil car jamais dĂ©naturant, pour apprĂ©cier la diction plus prĂ©cise que prĂ©cieuse du chanteur, pas très loin d’un Jean-Marie Vivier, l’emphase en moins (ce que certains apprĂ©cieront…). Le texte est si bien chantĂ© que l’on s’amuse Ă  repĂ©rer les moments oĂ¹ la langue a quasi fourchĂ© – comme pour ces « trompettes dernières » qui passent juste-juste, piste 3, 1’20 – toujours ce 1’20, comme pour la piste 9 : malĂ©diction ou hasard scientifique ?

Alors, Jean Ferrat ou pas Jean Ferrat ?

L’ouvrage est joliment travaillĂ©, avec tantĂ´t un cĂ´tĂ© Jean Ferrat, forcĂ©ment, l’engagement profitable en moins, tantĂ´t une verve façon Jacques Brel par certains accents d’amplification, voire, lors d’une amusante quasi-parodie quĂ©bĂ©coise, une once Ă©voquant la vitalitĂ© du barde alsacien Jo Schmelzer (« Les amours parallèles »). Les arrangements sont-ils datĂ©s ? Souvent, logiquement, et c’est tant mieux ! Certes, l’on a goĂ»tĂ©, grĂ¢ce au formidable pianiste-et-pas-que Jean-Paul Roseau, les autoreprises de feu Jacques Serizier ; certes, l’on ne se rĂ©jouit pas moins des relectures tardives de feu Pierre Louki, de feu Ricet Barrier – dont les amateurs de Tel quel savent ce qu’il doit aux « d’mi-heures de spectacle filmĂ©es par la TĂ©lĂ©vision Suisse Romande » – ou de pas feu Gilles Vigneault, par exemple ; mais il est heureux que certaines chansons restent « dans leur jus d’époque ». Ainsi, « La centenaire » (« la condamnĂ©e de bas Ă©tage est une vieille maison (…) / car les maisons, c’est comme les gens : on les abat pour de l’argent ») pourrait-elle mieux faire sonner ses breaks typiques sans ses guitares Ă©lectriques vintage ?

PortĂ© par une inspiration polymorphe selon les auteurs, l’artiste, sans se mĂ©nager, balaye – que c’est drĂ´le, mais bon – moult thèmes parmi lesquels : la nature, donc l’hiver ; l’amûûûr, y compris chez les Airbus, les 2CV, les baleinières ou les rames de mĂ©tro ; la Suisse, si si, ce pays oĂ¹, mĂªme Ă  la fin d’un banquet, « l’on n’entend jamais : un homme Ă  la mer », louait Ricet ; les grands sujets, les grands machins, selon l’expression d’Anne Sylvestre, avec « Amnistie ! » et « La petite MaĂ¯lam » (« à treize ans, les fill’ de chez nous, c’est marelle et billets doux / Ă  treize ans, au pays des bambous, on la dĂ©pucelle Ă  genoux ») ; les enfants et l’enfance, sans nĂ©gliger ni les jeux de mots intertextuels (« Madame la chanson », avec son intro qui semble inspirĂ©e, peut-Ăªtre fortuitement, par le son du gĂ©nial Gentle Giant, façon « Turnin’ around », de 1977, soit deux ans avant la rĂ©alisation de la chanson), ni les questions essentielles comme : le lac LĂ©man est-il une femme ? ou : y a-t-il meilleur refrain Ă  une chanson d’amour que « lala, lala, lala », comme pour les violons de Kosma ? et : les eaux dormantes des miroirs parlent-elles de nous sans nous connaĂ®tre ?
Dès lors, sous la pression de Pierre Ellenberger, l’artiste est souvent plus proche de la chanson poĂ©tique, parfois non loin d’un James Ollivier ou d’un Jean-Luc Juvin, que de la chanson « à texte » façon franco-quĂ©bĂ©co-belge. VoilĂ  une sĂ©duisante manière, pour un musicien, de cultiver sa singularitĂ© en faisant fi des formatages opposant une certaine chanson Ă  d’autres chansons incertaines – par ma foi, en faire fi, c’est plus chic que de les envoyer chier, mĂªme si l’un n’empĂªche pas l’autre. Le rĂ©sultat d’ensemble ? Une chanson intelligente et intĂ©ressante Ă  dĂ©couvrir ici, pour la version YT, et lĂ  pour la version CD.

Et puis le reste, sĂ©rieux…

Photo : Bertrand Ferrier

Jean Guillou, Widor et Vierne, Augure


Augure nous faisant l’amitiĂ© de nous fournir notre pain guilloutique rĂ©gulier, la sĂ©rie de chroniques posthumes commence vraiment avec ces quelques lignes de la onzième notule. En ce jour d’hommage Ă  la vedette, cĂ©lĂ©brĂ© sans doute malgrĂ© lui Ă  Notre-Dame, nous avons donc choisi Ă  dessein d’ouvrir la fĂªte mortuaire avec ce disque, dernier phonogramme compilĂ© du vivant de l’artiste, avec son approbation et avec la gĂ©nĂ©rositĂ© coutumière des disques d’Augure – le prĂ©sent opus propose 78’ de sons. De patchwork, il sera question Ă  propos de cette compil’ Widor + Vierne, puisque ce florilège assemble des prises dissemblables : live et prise unique, dans diffĂ©rents endroits… parfois mĂªme pour une mĂªme pièce. Ainsi, l’Allegro de la Cinquième symphonie de Charles-Marie Widor est captĂ© Ă  Saint-Laurent, Ă  Rotterdam, tandis que les Ă©diteurs ont choisi, pour la Toccata de la mĂªme symphonie, la version gravĂ©e Ă  Saint-Matthias, Ă  Berlin – sans doute parce que le second volume des lives Ă  Saint-Matthias incluait dĂ©jĂ  l’Allegro de la Cinquième. Bref, une question s’impose : cette Å“uvre de mĂ©moire, qui s’inscrit dans le travail rigoureux et passionnĂ© de l’association Augure, vaut-elle comme trace d’un grand interprète ou mĂ©rite-t-elle aussi l’intĂ©rĂªt des mĂ©lomanes non guilloumaniaques ? Seule manière d’esquisser une rĂ©ponse : Ă©couter de toutes nos deux oreilles et, si l’Ă©motion s’en mĂªle, du cÅ“ur itou.
L’Allegro de la Sixième symphonie de Widor (9’30 avec cadence !) est l’un des tubes des organistes. EnregistrĂ© en 1979, ce premier mouvement associe la solennitĂ© d’un tutti dynamique au quasi dĂ©tachĂ© qui permet Ă  l’interprète de faire respirer et de rendre plus intelligibles les accords qui cinglent l’église. Le pari de l’exĂ©cution rĂ©side dans ce dĂ©sir schizophrène de maintenir la pompe sans nĂ©gliger la vitalitĂ©, la libertĂ© et mĂªme la facĂ©tie : au-delĂ  de la coquetterie d’un virtuose souhaitant montrer combien il virevolte avec aisance – il se le peut permettre, le bougre –, la registration de la pĂ©dale (20 jeux disponibles !) avec quelques jeux aigus (quatre registres de pĂ©dale entre un et quatre pieds !) ne manque pas d’ironie pour l’arrivĂ©e du passage en La. Une cadence pyrotechnique ajoute « beaucoup d’effet » Ă  ce qui, dĂ©jĂ , n’en manquait pas. Celui qui n’a pas frissonnĂ© devant une telle dĂ©bauche d’agilitĂ© puissante persillĂ©e de malice ne frissonnera dĂ©cidĂ©ment jamais et, après tout, tant pis pour sa mouille.
La Cinquième symphonie de Widor est expurgĂ©e de ses mouvements centraux pour n’offrir que le premier et le dernier de ses membres. Certes, dès l’Allegro (10’), on dĂ©cèle çà et lĂ  des montages perfectibles (ainsi, celui de 0’07, piste 2, fait sursauter !) ; mais la qualitĂ© des bandes originales, dĂ©jĂ  quadragĂ©naires, est sans doute plus en cause que le travail de fourmi rĂ©alisĂ© par Jean-Claude BĂ©nĂ©zech et ses acolytes auguriens. Le mouvement premier permet d’entendre de nouvelles sonoritĂ©s, des fonds aux petites flĂ»tes que l’artiste Ă©claire de façon multiple en jouant habilement avec la pĂ©dale d’expression. Après quoi, le musicien s’éclate et transforme la partie-Ă -doubles-croches en « Vol du bourdon ». Ce n’est pas absurde, c’est croquignolesque, pĂ©tillant et Ă©minemment spectaculaire. Les modulations sont enlevĂ©es avec Ă©vidence ; et, si le son n’est pas toujours parfait, l’éventuel manque de dĂ©finition des graves n’empĂªche certes pas de suivre les dĂ©bauches de virtuositĂ© et d’élan vital, symbolisĂ©es par la pulsion des accords dĂ©tachĂ©s de la coda avec, pour conclure, la p’tite tierce picarde qui va bien. Il faut alors bondir Ă  Saint-Matthias de Berlin, en 1983, pour profiter d’une toccata enlevĂ©e en moins de 4’. HĂ©naurme tube d’organistes elle aussi, la pièce, jouĂ©e ici dans sa version de 1918, fonctionne autour d’un ostinato emportĂ© tellement vite que l’on se demande si les claviers n’ont pas brĂ»lĂ© après le passage de ce grand malade de la vitesse, obligĂ© de swinguer les accords rĂ©pĂ©tĂ©s pour avoir le temps de les faufiler. Le jaloux pointera quelques arrangements avec la lettre de sa partition (par ex. Ă  2’20, changement d’octave de la pĂ©dale après le rĂ© bĂ©mol, na), quelques confusions, la fatigue aidant (3’10). Le propos n’est certes pas là : cette toccata plaira aux amateurs de technique et de performance, comme elle pourra laisser sur la touche ceux qui aiment admirer des artistes associant une technique surhumaine Ă  un souci de donner Ă  entendre de la musique, pas uniquement des quadruples saltos vrillĂ©s. Il est clair que cette berlinade n’a point Ă©tĂ© effleurĂ©e par semblable souci… hĂ©las, Ă  notre très-pas-humble goĂ»t.


La Deuxième symphonie de Vierne
est un monstre de 33’33 que Jean Guillou a enregistrĂ© le 3 juillet 2003 dans son fief de l’époque, Saint-Eustache. L’Allegro (7’) s’engage dans la voie de la libertĂ©, chère au maĂ®tre qui joue Ă  domicile. Curieuse impression que cette ouverture dĂ©penaillĂ©e : surprise, certes ; mais aussi gĂ¢chis apparent du groove qu’a rĂ©ellement Ă©crit Louis Vierne avec syncopes, Ă©chos, contretemps, etc., qui n’avait peut-Ăªtre pas besoin que lui fussent ajoutĂ©s quelques dĂ©sĂ©quilibres apocryphes. DĂ©sarçonnĂ©, l’on profite davantage du voyage dans les multiples couleurs de l’orgue – allĂ©luia, y a de quoi faire – que de la promenade viernoise. En fait, cette volontĂ© de secouer la partition s’apaise petit Ă  petit et nous permet de jouir, allons donc, de cette musique Ă  la fois ressassante (un mĂªme motif pointĂ© passe et repasse), inventive (ses dĂ©clinaisons ne manquent pas de stimuler l’écoute) et ambitieuse (elles font voyager l’auditeur dans l’instrument et dans la musique). Le Choral (8’) s’ouvre sur un majestueux trait de pĂ©dale dont l’artiste semble avoir Ă©vacuĂ© les huit pieds pour rendre d’emblĂ©e l’atmosphère – sombre – du mouvement, par opposition Ă  celui qui a prĂ©cĂ©dĂ©, et ce, grĂ¢ce au 32’ ou aux 16’ les plus sourds. La relative faiblesse de la prise de son rend ce discours plus suggestif que clair. Le propos peut justifier cette posture, oscillant de modulations en modulations, d’Agitato en Largo et retour, de flĂ»tes tremblantes en ensemble d’anches. Une Ă©vidence : le crescendo final dĂ©montre une science de la registration fascinante. Le Scherzo (moins de 4’) est pris pied au plancher. On y gagne en Ă©nergie, en vitalitĂ© et en spectaculaire – il faut se le fader, ce mouvement, qui plus est Ă  ce tempo ! – ce que l’on perd en poĂ©sie, en dĂ©pit des magnifiques sonoritĂ©s de Saint-Eustache. Comme souvent avec le Jean Guillou interprète, l’apprĂ©ciation de l’exĂ©cution ne relève guère du jugement mais rĂ©vèle les prĂ©fĂ©rences de chaque auditeur. Mais Ă©cou(r)te-t-on Vierne par Guillou pour entendre Vierne ou Guillou ? Vous avez demi-heure.
Le Cantabile (7’) ne laisse pas de dĂ©fier le Larghetto grĂ¢ce Ă  l’allant de l’organiste, d’une part, et, d’autre part, grĂ¢ce au toucher Ă©nergique marquant le lead confiĂ© d’abord au Cromorne. L’écriture, fort complexe (c’est un euphĂ©misme), est un terrain de jeu gourmand pour l’ardeur de l’interprète qui fait en effet sonner le Wagner qu’il affirme dĂ©celer non sans convaincre (2’53, 3’33). Ce quatrième mouvement n’est sans doute pas le passage le plus sexy de Louis Vierne, faut l’dire, hein, on n’est pas dans du pomme-pet-deup, mais aussi bien jouĂ© sur un orgue aussi adaptĂ©, c’est sans doute l’un des plus Ă©mouvants. Le Final (moins de 8’) permet Ă  l’interprète de renouer avec, et d’une, une virtuositĂ© plus exubĂ©rante, et de deux, la libertĂ©. Ici, les effets d’attente nous semblent, prĂ©tentieux que nous assumons d’Ăªtre, mieux venus, moins outrĂ©s, plus au service du discours du compositeur que dans l’Allegro. Les cornets sonnent ; les basses grondent ; les ruptures de rythme et les contretemps instabilisent, je tente, joyeusement l’écoute ; les contrastes Ă©blouissent ; les modulations passent comme courriel en 5G – hĂ©-hé ! remotivation d’un syntagme figĂ©, et hop ! – ; les progressions ou changements de registration rendent justice Ă  l’orgue joué ; le dĂ©tachĂ©-alla-Guillou (6’27) fait merveille – bref, seul regret : une prise de son qui, seize ans plus tard, n’est Ă©videmment plus Ă  la hauteur des standards attendus, ni dans le dessin des graves, ni dans le ciselage des tutti (7’17, va-t’en entendre les traits de pĂ©dale…). Pourtant, la dĂ©ficience phonographique porte tĂ©moignage et n’altère pas l’apprĂ©ciation d’une performance techniquement impressionnante et musicalement incapable de laisser quiconque indiffĂ©rent. En somme, cette version est Ă  acquĂ©rir en seconde intention, pour contrebalancer l’idĂ©e que l’on a pu se faire, Ă  partir d’interprĂ©tations plus sages, de ce qu’est ou de comment se joue une symphonie de Louis Vierne en gĂ©nĂ©ral… et la deuxième en particulier.
Est venue l’heure des complĂ©ments de programme, Ă  commencer par le Carillon de Westminster, mĂ©gahit extrait des Pièces de fantaisie de Louis Vierne.  Avec une honnĂªtetĂ© amusante, l’éditeur avoue n’avoir pas su choisir entre deux versions… et propose donc ses deux finalistes – en les sĂ©parant sur la set-list pour Ă©viter la lassitude de qui Ă©couterait le disque en continu. La première est issue d’un enregistrement Ă  Saint-Bavo de Haarlem en 1979. FoudroyĂ©e en 5’ (Olivier Latry la joue en 6’45, on n’est pas sur le mĂªme saucisson), cette version a l’intĂ©rĂªt de l’exceptionnel, au sens d’inouĂ¯. C’est au-delĂ  du brillant et, pourtant, en dĂ©pit de la beautĂ© de la pĂ©dale et de l’équilibre des registrations, cela nous paraĂ®t plus vain et confus qu’ébouriffant (Ă©couter par exemple piste 9, autour de 3’11). Quoi que cela ne manque pas d’une certaine saveur, on imagine plus, Ă  l’occasion d’un bis, une tentative de record du monde de vitesse qu’une interprĂ©tation sensĂ©e et profonde. Comme dirait notre chouchoute Esther Assuied proposant une interprĂ©tation autrement plus passionnante de la Danse de la mort de Franz Liszt : noise.
La seconde version, qui clĂ´t le disque, est issue des gravures du 3 juillet 2003 Ă  Saint-Eustache. Moins hĂ¢tive, moins soufflante que la première (« irrĂ©gularitĂ©s dès la deuxième mesure, confusion dès la septième », note avec satisfaction le très-mĂ©diocre organiste bouffi de jalousie haineuse), cette proposition est beaucoup plus sĂ©duisante musicalement : les diffĂ©rents plans sonores sont caractĂ©risĂ©s, les sonoritĂ©s sont magnifiques malgrĂ© une moins bonne prise de son, l’énergie de la main droite ne contamine pas l’ensemble de l’exĂ©cution, les mutations de registration sont splendides, et les imperfections de cet enregistrement sans doute « dans les conditions du direct » (pĂ©dale Ă  4’21… et suivantes, par ex.) n’ont guère d’importance pour un tel document. LĂ , on entend de la musique, bon sang !


Dans la mĂªme sĂ©rie que le Carillon, l’Impromptu est aussi un tube d’organiste constituĂ© d’une farandole qui s’ébroue irrĂ©gulièrement pendant près de 4’. Également enregistrĂ© le 3 juillet 2003 Ă  Saint-Eustache, il dĂ©bute sur un curieux hoquet dès la troisième note et s’accompagne de quelques broutilles qui, loin de faire oublier la qualitĂ© des justes notes, valorisent l’intĂ©rĂªt d’un enregistrement sinon Ă  la va-comme-je-te-pousse, du moins Ă  la bonne franquette, comme si l’artiste nous gratifiait d’un rĂ©cital privĂ©, une fois les portes de la grande Ă©glise close. Donc ça sature parfois, ça bouscule sciemment, ça pose ou ça accĂ©lère quand ça veut, ça trĂ©buche si ça s’prĂ©sente (piste 12, 2’39, par ex.), mais ça vit, nom d’un p’tit mouton, ça vit ! Le Scherzetto, techniquement hypermoins ardu que les autres pièces, est jouĂ© (sur le 3 claviers-40 jeux de Middelbourg) de façon bousculĂ©e, comme pour cacher la relative facilitĂ© sous une urgence facĂ©tieuse… peut-Ăªtre aussi excitĂ©e par la bruyante prĂ©sence humaine audible piste 10, 0’13. S’inspirant de la registration officielle, Jean Guillou n’y ajoute pas moins sa marque avec les tremblants qui lui sont chers. Le rĂ©sultat est plus personnel que susceptible de combler l’amateur guindĂ© de Vierne – mais Ă©coute-t-on une interprĂ©tation pour retrouver des notes en son ou pour Ă©couter la cohĂ©rence entre les notes thĂ©oriques et la mise en pratique par un mĂ©diateur artistique ? (Nan, mĂªme moi, j’ai dĂ©crochĂ© en cours de phrase, pas de panique.) Enfin, la Toccata, enregistrĂ©e itou Ă  Middelbourg, est lancĂ©e sur un rythme de fou. Ce devait Ăªtre très, très spectaculaire en direct ; c’est Ă  la fois vertigineux et guère intĂ©ressant  à l’écoute, Ă  moins de chercher sottement les scories (ainsi de la pĂ©dale Ă  1’05) de cette cavalcade dĂ©mentielle et un peu creuse.
En somme, cette Toccata est Ă  l’image du disque : Jean Guillou avait la virtuositĂ© virevoltante qui le laissait libre de risquer des tempi de guedin. Certes, cette performance circassienne a beau marquer le petit musicien, elle peine, en soi, Ă  l’Ă©mouvoir. En revanche, quand la technique superlative s’associe Ă  une science de la registration et Ă  un souci de faire palpiter une Å“uvre sans se contenter d’en faire un tremplin pour histrion, genre Tryphon Tournesol sur patins Ă  roulettes, lĂ , on tient quelque chose, et quelque chose d’une puissance que peu oseront dĂ©fier. En ce sens, ce disque est doublement important pour qui veut connaĂ®tre voire approfondir sa connaissance de l’interprète guilloutiste : il permet d’entendre ses fabuleux excès et d’écouter son art d’interprète. Les deux ne vont pas souvent ensemble, mais leur duel fait le prix de ce disque anthume, supĂ©rieurement Ă©ditĂ© avec un livret mentionnant la composition de chaque orgue et dĂ©voilant une prĂ©sentation trilingue qui associe les mots du maĂ®tre Ă  ceux de ses plus fervents et pertinents supporters.


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Consulter nos précédentes chroniques de disques guilloutiques : là.

Komm, Bach!, épisode 57

Photo : Rozenn Douerin

Croirait-on qu’interprĂ©ter les Variations Goldberg de Johann Sebastian Bach puisse Ăªtre, de nos jours, une provocation ? Sans doute pas si l’on n’a point suivi l’affaire çà ou lĂ . Mais voilĂ  que surgit Pascal Vigneron, le taulier du festival Bach et de l’orgue de Toul, le rganiss trompettiss, le policier facteur, dont nous avons chantĂ© les louanges parfois, et parfois moins mĂªme si c’est pas sa faute. En vrai, il ne surgit pas seul en l’Ă©glise Saint-AndrĂ© de l’Europe : il dĂ©baroule avec son orgue-Ă -lui, dont les lecteurs assidus ont aperçu l’arrivĂ©e.

Photo : Rozenn Douerin

Devant une Ă©glise bien garnie de spectateurs, la question est : est-ce choquant d’introduire un mĂ©gasynthĂ©tiseur, appelĂ© orgue Virtualis, alors que le festival invitant cĂ©lèbre depuis octobre 2016 le come-back de l’orgue Delmotte-BĂ©asse, restaurĂ© par la Manufacture Yves Fossaert ? Ă€ cette question lĂ©gitime, on peut proposer trois rĂ©ponses. La première est liĂ©e Ă  la curiositĂ© provocatrice : et pourquoi pas, surtout si cela fait bisquer les grincheux prompts Ă  insulter sur les rĂ©seaux sociaux ? La deuxième est : oĂ¹ est l’artiste qui jouerait les Goldberg sur l’orgue local ? Qu’il m’envoie son CV (avec ses exigences), et l’on en reparle. La troisième est : le projet du festival n’est-il pas d’ouvrir le rĂ©cital d’orgue Ă  des propositions tant traditionnelles que musicalement puissantes et charpentĂ©es, rĂ©pondant au projet d’une manifestation d’orgue-et-pas-que ? Cette expĂ©rience, unique sur Paris avec un tel dispositif technique, Ă©tait une proposition qui nous a semblĂ© lĂ©gitime après cinquante-six concerts impliquant l’orgue du coin (qui reprend du service dès samedi 16 fĂ©vrier).

Photo : Rozeen Douerin

Du coup, le concert Ă©tait l’occasion de tester IRL le meilleur dispositif europĂ©en, pour une fois sans rapport avec la banque et la finance, d’orgue Ă©lectronique via un monstre de Bach. Et, devant le distributeur de son disque, devant son attachĂ© de presse (c’est pas dans l’Ă©dition – spĂ©ciale dĂ©dicace – que l’on verrait des pros se dĂ©placer pour entendre Ă  Paris une vedette de Lorraine-et-Alsace…), devant un public foufou d’enthousiasme mĂªme si parfois foufourbu, ça se comprend, par l’exigence de ces plus-que-trente miniatures, le zozo ne s’est pas dĂ©pantalonnĂ©. PrĂ©cision des attaques, rigueur des doigts malgrĂ© la froidure, inventivitĂ© des registrations maison, sens de la suspension, Pascal Vigneron a fait vibrer l’audience par son ambition et sa maĂ®trise d’une partition qu’il habite plus qu’il ne la rrrrrelit.

Non, ceci n’est pas une pub pour Indo. Photo : Bertrand Ferrier

Pour ce cinquante-septième grand moment du festival Komm, Bach!, l’artiste avait choisi d’associer l’exigence requise par le souffle du compositeur-qui-Ă©crit-pour-un-insomniaque, la poĂ©sie de celui qui s’est inventĂ© un instrument sur mesure, la jubilation de celui qui est capable de se cogner un monstre emblĂ©matique du RĂ©pertoire Klassik, l’audace du notable-de-province qui n’en a rien Ă  carrer des pince-fesses de bon goĂ»t et la qualitĂ© du musicien qui sait jusqu’oĂ¹ aller trop loin dans la proposition musicale. Du coup, sans prĂ©tendre « imiter » un orgue vĂ©ritable, c’est puissant, ça virevolte et ça souffle.

Photo : Bertrand Ferrier

Au point qu’une minette a dĂ©boulĂ© dans le narthex en cours de rĂ©cital. Hypercourageux vu que j’ai dĂ©jĂ  un procès aux fesses pour tentative d’homicide sur une intruse-de-concert, je me suis interposĂ© sur l’air du : « Vous Ăªtes sĂ»re tu viens pour le concert ? » En fait, non, elle venait pas pour applaudir l’artiste mais « pour se repentir, car j’ai pĂªchĂ©, mon Père ». Sans la lĂ¢cher du regard, je l’ai laissĂ©e filer demander le pardon divin. Puisse le son de l’orgue Virtualis l’avoir aidĂ©e Ă  retrouver le droit chemin, fĂ»t-ce par ironie.

Photo : Bertrand Ferrier

Inconscient de son pouvoir rĂ©dempteur, Pascal Vigneron a reçu ses passionnĂ©s autour de son orgue. PrĂ©sentation de l’instrument, dĂ©monstration sonore, explications musicologiques : comme le veut la tradition du festival Komm, Bach!, en dĂ©pit de la pression insupportable de ce stupide organisateur, la vedette ne s’est certes pas dĂ©filĂ©e. ProximitĂ©, simplicitĂ©, clartĂ© et Ă©motion n’ont certes rien Ă´tĂ© du mystère de cet instrument en plastique (surtout en chĂªne, en fait) ou de ce zozo capable de jouer les Goldberg, de gĂ©rer un hĂ©naurme festival, de manager un label, d’enregistrer des disques d’exigence, de dispatcher des expositions autour de Bach, de s’occuper avec une gentille esclave du relationnel et de l’administratif tout en maintenant ses ambitions, saines et vertigineuses Ă  la foi(s), d’artiste et de technicien-conseil en organologie. C’est ça aussi qui est fort, faut bien le dire.

Photo : Bertrand Ferrier

Que ce soit autour d’un orgue, autour d’un verre (lui est sobre, c’est lĂ  oĂ¹ l’on se demande s’il est vraiment rganiss, policier ou trompettiss, mais bon), ou autour de disques Ă  dĂ©dicacer a posteriori, le mec a fait le job. Il a mĂªme fait la pub pour ses concerts d’octobre 2019 Ă  Toul, c’est dire s’il ne lĂ¢che rien. Sans jamais donner l’impression que c’est exceptionnel, mine de rien, de conduire le camion qui contient son Monstre, monter et dĂ©monter trois fois son orgue ou, en une journĂ©e, jouer deux fois en rĂ©pète et une fois en concert (plus que fort bien, et non plus fort que bien, fi) les Goldberg. Le grand sosie de David Cassan et formidable musicien il signor Jorris Sauquet, associĂ© Ă  la grrrande soprano Emmanuelle Isenmann, la dame qui fait frissonner les pierres comme les humains, prendront sa suite le samedi 16 fĂ©vrier Ă  20 h. Grand Ă©cran pour tout suivre en live, entrĂ©e libre, vrai orgue Ă  tuyaux, chanteuse Ă  deux cordes vocales mĂªme si on a l’impression qu’elle en a cinq ou dix, partant concert wow garanti. Contrairement Ă  ce que laissent espĂ©rer cette cochonnerie de Pharaon Ier de la PensĂ©e Complexe et ses sbires, il n’y a pas de magie, que des artistes. Merci, Mr Pascal !

Photo : Bertrand Ferrier

 

Entretien avec Anne-Cécile Makosso-Akendengue, 1er février 2019

Photo : Bertrand Ferrier

Elle dĂ©barque spĂ©cialement d’Angers pour rencontrer ses lecteurs parisiens : ce 1er fĂ©vrier, Anne-CĂ©cile Makosso-Akendengue s’est prĂªtĂ©e au jeu des questions-rĂ©ponses et des interpellations spontanĂ©es. Le prĂ©texte ? Son nouveau roman, Louisette s’invite Ă  notre table (L’Harmattan), qui raconte le bouleversement d’un p’tit employĂ© de banque bien français qui se dĂ©couvre dotĂ© d’une aĂ¯eule gabonaise.

Avec sa verve amusĂ©e, l’auteur aborde, dans le roman comme dans l’entretien, les questions de l’Ă©trange Ă©trangetĂ©, de la pulsion littĂ©raire, de l’amour, de la joie narrative, de l’Afrique, du rapport entre argent et culture, bref, de la vie entre Angers et Port-Gentil. Une dĂ©couverte pour beaucoup, un moment savoureux pour tous les curieux.

Photo : Bertrand Ferrier

 

En camion, Simon

Pascal Vigneron, l’artiste, en camionneur-livreur. Photo : Bertrand Ferrier.

C’est le concert le plus polĂ©mique de la sĂ©rie Komm, Bach!, et c’est ce samedi Ă  20 h, avec un programme de fou accessible Ă  tous (on change de morceau toutes les 2′ et c’est entrĂ©e libre). Komm, Bach! est un festival créé pour fĂªter le come-back de l’orgue de Saint-AndrĂ© de l’Europe après restauration. Comme l’orgue est sis dans le quartier de l’Europe, il impose aux artistes de jouer une Å“uvre de Johann Sebastian Bach ou en lien direct avec lui (au sens germanophone de : viens, Bach !).
Mais le festival est aussi animĂ© d’une envie de ne pas s’en laisser imposer par les gens sĂ»rs-d’Ăªtre-bien. Il a accueilli assez de magnifiques musiciens pour que les leçons, on s’en fout. Du coup, quand le directeur du festival Bach de Toul annonce qu’il fomente l’orgue Ă©lectronique le plus perfectionnĂ© d’Europe, sinon du monde, afin de jouer de l’orgue hors des Ă©glises, et que, du coup, il se fait conspuer par toutes les p’tites, bref, du domaine, ce pourquoi nous l’avons contactĂ© pour lui dire, en substance : « HĂ©, zozo, tu veux pas jouer du Bach chez nous ? »

Photo : Bertrand Ferrier


Et le mec a dit oui. Mieux : il a proposĂ© de lancer son disque des « Variations Goldberg » (on parle pas de « Youp-la-boum »), distribuĂ© par Socadisc (on parle pas non plus de « ta grand-mère connaĂ®t son coiffeur, ça peut cartonner »), pour le festival Komm, Bach!. Et le mec stipula : « Et si y a des gens pas contents, j’m’en fous. » Bizarrement, au moins, c’est un langage qui nous parle. Donc le mec vient jouer un monstre de Bach, sur sa bestiole, en valorisant un disque enregistrĂ© sur un vrai orgue, pour donner du lustre Ă  un festival dĂ©fendant les vrais orgues et singulièrement celui de Saint-AndrĂ©. Ça vaut un tout p’tit peu de manutention.

Un orgue-en-kit. Photo : Bertrand Ferrier.

Soyons corrects : nous dĂ©fendons l’orgue Ă  tuyaux. Nous pensons que l’orgue Ă©lectronique Ă  demeure dans les Ă©glises, c’est de la merde. Mais nous croyons, ce qui n’est pas si frĂ©quent, Ă  la dĂ©marche de Pascal Vigneron qui est de sortir-quand-besoin la musique d’orgue des Ă©glises sans prĂ©tendre que du balabam-balabam dans une salle des fĂªtes, c’est aussi mieux que dans un lieu sacrĂ© fait pour ça. VoilĂ .

Photo : Bertrand Ferrier

Nous attendons avec curiositĂ© sa prestation. Nous respectons l’artiste et le mec-qui-en-veut. Nous sommes fier d’accueillir un mec conspuĂ© par les bĂ©ni-oui-oui-du-petit-milieu. Et, ça joue, nous n’avons rien Ă  carrer des chouettes hululant dans le sens du vent qui huent voire nous menacent. Nous aimons juste la musique, et ceux qui veulent entendre l’orgue de Saint-AndrĂ©, bienvenue Ă  tous : dès le 16 fĂ©vrier, vous aurez une nouvelle occasion. Avec Jorris Sauquet aux manettes, et la magnifique soprano – c’est pas une insulte – Emmanuelle Isenmann Ă  proximitĂ©, ce sera sublime. On vous attend dĂ©jĂ … dès ce samedi 2, 20 h !

 

Comme un insecte fou


Le 1er dĂ©cembre 2018, en ouverture de son concert avec Cyprien Katsaris, Esther Assuied est entrĂ©e « Dans la lumière » de Robert M. Helmschrott. Aucune camĂ©ra n’ayant gravĂ© l’interprĂ©tation du rare diptyque de l’octogĂ©naire allemand honorĂ© cette saison par le festival Komm, Bach!, elle a souhaitĂ© l’enregistrer pour le rendre disponible Ă  tous. Voici le rĂ©sultat. Accrochez vos ceintures !

Duo Lafitte, « Essaimer aux confluences du monde », Soupir éditions


DĂ©couvrir un disque de Soupir Ă©ditions est plus qu’une joie : presque un mystère. En effet, c’est d’abord ne savoir contre quoi l’on va cogner ses oreilles. D’autant que, cette fois, le titre de ce « duo de pianos », aux apparences sciemment Ă©nigmatiques, euphĂ©misme (« Essaimer… aux confluences des mondes », oublions le jeu de mots graphique sur « est-ce aimer », d’accord ? le mauvais goĂ»t n’est pas rĂ©servĂ© aux animateurs de C8, mĂªme moi je le chicote quoi que je ne sois ni un virtuose du piano ni une vedette du paf ministĂ©riel), n’est guère plus Ă©clairant qu’une set-list partagĂ©e entre Rimsky-Korsakov, Mozart, DvorĂ¡k, Milhaud, Piazzolla et Nougaro-Datin pour le bis, on y reviendra. C’est ensuite s’enquĂ©rir du livret, souvent soignĂ© – ici, prestigieux puisque signĂ© Jacques Drillon, mais verbeux et peu fonctionnel (ha, ces « mondes impalpables qui, pour Ăªtre immatĂ©riels, n’en sont pas moins furieusement vivants », ha, cette « énergie jubilatoire » faisant Ă©cho Ă  la promo du site des artistes qui promet un programme « pĂ©tri de jubilation musicale », pfff ! ha, cette notice wikipĂ©dia sur « Piazzolla » en deux lignes et trois virgules ! mais rien sur la formation des pianistes, rien sur les transcripteurs, rien sur la conception des transcriptions, pourtant très diffĂ©rentes, rien sur la cohĂ©rence du programme !). C’est enfin se risquer Ă  glisser le disque dans le mange-disques, avec la certitude de se rĂ©galer car, outre les choix du manager de label JoĂ«l Perrot, on a grande confiance dans le talent du preneur de son JoĂ«l Perrot.
De ShĂ©hĂ©razade de NicolaĂ¯ Rimsky-Korsakov, les sÅ“urs Lafitte retiennent les deux premiers mouvements, en revendiquant une « adaptation » Ă©crite par leurs soins – globalement fort proche de celle de Vladimir Stussoff, disponible sur Ismlp. « La mer et le vaisseau de Sindbad » prĂ©sente leur approche de transcriptrices sans complexe Ă  travers trois caractĂ©ristiques complĂ©mentaires :

  • un, l’importance accordĂ©e au rythme et Ă  l’accentuation des temps ;
  • deux, un usage gĂ©nĂ©reux de la pĂ©dale de sustain, ces deux Ă©lĂ©ments visant sans doute Ă  « faire orchestre », pulsation et rĂ©verbĂ©ration compensant l’absence de chair et d’embardĂ©es propres aux phalanges symphoniques ; et
  • trois, bon Ă©quilibre des pianos, bien rĂ©glĂ©s par Jean-Michel Daudon : on apprĂ©cie la capacitĂ© Ă  se rĂ©pondre quasi Ă  l’identique (attaque et Ă©nergie des triolets en Ă©cho) et Ă  crĂ©er ensemble de remarquables decrescendi.

D’oĂ¹ l’étonnement devant la boulette du montage, laissant cinq secondes en trop après le premier mouvement, avec bruits de banquette et dialogues d’humains – soyons clair, ce minidĂ©tail est de nature Ă  dissiper l’atmosphère que les artistes ont tĂ¢chĂ© de crĂ©er, grĂ¢ce Ă  une captation jusque-lĂ  très recommandable ; hĂ©las, seul celui qui n’œuvre point ne se trompe jamais, etc. « Le rĂ©cit du prince Kalender » offre aussi Ă©talage des qualitĂ©s des duettistes. Deux atouts supplĂ©mentaires : d’une part, l’énergie requise est lĂ , donc la pĂ©dale « atmosphĂ©rique » est moins prĂ©sente, ce qui souligne mieux la vigueur digitale des sÅ“urs ; d’autre part, leur complicitĂ© de longue date permet aux interprètes d’associer la prĂ©cision des attaques Ă  la libertĂ© de dilatation du tempo quand l’esprit de la partition l’exige. La partie centrale, gorgĂ©e de tensions, sĂ©duit particulièrement et, Ă  son image, le finale brillant ne manque pas de mordant – en tĂ©moignent doigts lĂ©gers, justes et toniques, dialogues rĂ©ussis, breaks parfaits, mutations d’ambiance savoureuses, transcription sporadiquement personnalisĂ©e (ainsi du thème allĂ©gĂ© Ă  7’42, piste 2, le piano 1 insistant sans accord sur les tierces descendantes pour ne pas surenchĂ©rir sur la rythmique du piano 2). De quoi aviver les regrets de ne pas entendre la suite de la suite… d’autant que le disque pesant 63’, y avait encore de la place ! Mais les sÅ“urs Laffite prĂ©fèrent mix’and’matcher, si si la famille. Aussi, sur leurs traces, basculons-nous dans le monde magique de la FlĂ»te.
De La FlĂ»te enchantĂ©e de Wolfgang Amadeus Mozart, le duo Lafitte prĂ©sente d’abord l’Ouverture dans la version de Ferruccio Busoni. L’occasion d’apprĂ©cier la qualitĂ© des Fazioli engagĂ©s, notamment dans les graves, et la tonicitĂ© des pianistes. Ceux qui souhaiteront une version plus souple, plus Steinway de la pièce, picoreront ailleurs : ici, c’est douceur des piani et puissance des accents, point d’entre-deux. Cela rend d’autant plus curieux d’ouĂ¯r les six airs – pardon, les six « arias » de l’opĂ©ra transcrits par le duo. Le premier (« Zu Hilfel! Zu Hilfel! ») oppose la rigueur liminaire Ă  la rieuse luminositĂ© qui sourd au mitan de la pièce pour prĂ©cĂ©der le moment oĂ¹ les trois nĂ©nettes s’intĂ©ressent au Tamino mimi tout plein. L’air de Papageno, qui rĂªve moins de pĂ©cho des oiseaux que des nĂ©nettes, est intelligemment jouĂ© en Ă©vitant de minauder. La piste suivante cherche les cloches du glockenspiel susceptibles de dissoudre toute opposition – JoĂ«l Perrot veille Ă  ne point dissiper les basses afin de rappeler que l’histoire n’est carrĂ©ment pas finie. L’hymne Ă  la revanche maternelle donc infernale qu’est l’air de la reine de la nuit, est jouĂ© sans brusquerie mais avec la vivacitĂ© qui redonne du sens Ă  ce tube souvent soufflĂ© niaisement. Papageno rĂ©vèle ensuite son kif : faute de poulettes en masse, j’traduis approximatif, une p’tite blondinette (ou, Ă  dĂ©faut, « ein weiblicher Mund ») lui suffirait. Les deux blondinettes du disque lui donnent aubade en rendant avec rythme et poĂ©sie son fol espoir. Le chÅ“ur final nous promet que force, beautĂ© et sagesse ont triomphĂ©, et que nous pouvons le voir puisque nous avons pĂ©nĂ©trĂ© la nuit : les pianistes rendent cette promesse – un brin fallacieuse, mais admettons que nous n’avons pas Ă©tĂ© initiĂ© – par des contrastes entre l’accompagnement et la mĂ©lodie qui court, sans nĂ©gliger la martialitĂ© de l’air maçon.


Les golden hits du classique n’ont souvent fait fuir que les nigauds. Aussi le duo Lafitte propose-t-il de fricoter avec le premier mouvement de la Symphonie du Nouveau monde non point dans la transcription pour quatre mains du compositeur mais dans la « transcription pour deux pianos de Paul Juon » (1872-1940), dont la transcription pour piano seul est disponible sur Ismlp, mais dont la version dédoublée est proposée en « première mondiale ». On mentirait en prétendant que l’apport d’un deuxième piano paraît d’emblée essentiel, mais qui résisterait aux thèmes tubesques joués avec élégance, puis à la puissance permise par deux grosses machines ? De plus, la vitalité des modulations est rendue avec la fougue qui sied. Au point que le retour du motif principal dénonce la faiblesse des Fazioli au médium désaccordé (piste 10, 7’29, sera-ce pas l’un des la bémol qui craqua ?) : force reste à la musique, les instruments, conçus par des humains, restant, alléluia, friables.
Re-bond dans l’espace-temps avec trois minutes de Darius Milhaud, originellement pour deux pianos, via le « Souvenir de Rio », oĂ¹ JoĂ«l Perrot propose de laisser autant de place Ă  l’accompagnement qu’à la mĂ©lodie sur cette sympathique historiette en ABA, et « Libertadora », qui soukousse Ă  souhait. On passe un cap dans le latin spirit avec dix minutes d’Astor Piazzolla transcrites par l’amĂ©ricano-argentin Pablo Ziegler. Ouvre le bal la « Milonga del Angel », que l’on a entendu plus troublante voire suggestive, mais qui est rendue avec un patent souci de sensualitĂ© dont tĂ©moignent la profondeur des graves, la suggestivitĂ© des aigus et la passion des tutti. Second tube de l’Argentin, Libertango fuse et contre-tempise comme il sied : la technique des pianistes et leur interconnexion donnent son charme Ă  cette option. Le bis final, attribuĂ© Ă  Claude Nougaro et Jacques Datin alors que la musique, seule jouĂ©e ici, est de Jacques Datin sans le moindre apporte de Claudeuh (mais avec Dave Brubeck qui l’a largement « inspirĂ©e », bref). FacĂ©tieuse, cette version d’Isabelle Lafitte, aux odeur de quatre mains quoique pour deux pianos, inclut des Ă©lĂ©ments pour piano prĂ©parĂ© (prĂ©parĂ© trop tard, hĂ©las, 0’33, piste 15 – ceci dit juste pour laisser croire que l’on a vraiment Ă©coutĂ© le disque), et constitue une fin souriante adaptĂ©e Ă  ce joyeux rĂ©cital.
En conclusion, certes, l’on regrette que le livret n’ait pas, plus simplement, moins blablatiquement, exposé la logique de la set-list, qui plus est avec un titre aussi énigmatique. L’on aurait aussi aimé comprendre les choix de transcription (au sens : quelles techniques de transcription furent privilégiées par les interprètes ?) et les choix de transcriptions (au sens : pourquoi ces transcriptions et pas les transcriptions d’autres pièces… ou d’autres mouvements ?). Reste un disque original, inattendu, un brin mystérieux et joué avec un alliage de verve et savoir-faire : qui irait là contre ?

Denise, « IncontrĂ´lable ! », Apollo ThĂ©Ă¢tre, 29 janvier 2019

Photo : Rozenn Douerin

Dans un thĂ©Ă¢tre-usine oĂ¹ l’accueil des spectateurs est, euphĂ©misme, nĂ©gligĂ©, MickaĂ«l Denis est Denise. Nous avons Ă©tĂ© invitĂ© Ă  l’aller applaudir dans « IncontrĂ´lable ! », son seul-en-scène comique donnĂ© depuis plus d’un an Ă  travers la France.
Le pitch : Denise est un travesti hypocondriaque qui, tous les jours, prend en otage la salle d’attente de l’hĂ´pital afin de passer Ă  la radio(logie), de draguer Fabrice, le plus beau docteur Maison – comme le docteur House mais en plus sexy, de profiter d’un gynĂ©cologue qui, entre deux chorĂ©graphies Ă©chographiques, lui fait profiter de sa main parkinsonnique, et de se former aux premiers secours – bref, de se donner en spectacle afin d’éviter de n’avoir de blues que blanches (c’est exact, elle est nulle, cette pseudoblague, mais je la risque quand mĂªme).

Le personnage apparaĂ®t de prime abord comme une pĂ¢le copie de Marie-ThĂ©rèse Porcher, dont elle reprend certains gimmicks ; on pourrait y ajouter des pincĂ©es de Catherine façon Alex Lutz et, la perruque en moins, de Gisèle Lapin version JĂ©rĂ´me Commandeur. L’acteur et ses co-auteurs Fonzie Meatoug, Vincent Aze et William Yag, ne masquent pas – ils auraient du mal – leur fine connaissance des concurrents et autres comiques Ă  succès : çà et lĂ , des brothers les mĂ¢nes, pfff, planent sur le spectacle (Franck Dubosc en tĂªte, avec un petit clin de zyeux Ă  Pierre Palmade version Michèle Laroque pour les crèmes dĂ©pilatoires), mais celles des sisters ne sont point loin (Florence Foresti, Anne Roumanoff, Claudia Tagbo, quelques restes de Muriel Robin et bien sĂ»r la rĂ©utilisation du « tu veux que j’vas te l’dire ? » de Julie Ferrier, par exemple).

Avant. Nous, on Ă©tait plutĂ´t dans des sièges Secondum. C’Ă©tait bien aussi. Photo : Rozenn Douerin.

Ce mix’n’match difracte, je tente, un humour pour Club Med, ce qui est plus une caractĂ©risation qu’une stigmatisation, avec chansons ouvertement surannĂ©es et interactions chargĂ©es de rendre le public mal Ă  l’aise puis complice quand le tĂªte-de-Turc a Ă©tĂ© dĂ©signĂ©. Signalons-le : la salle pleine, qui compte de nombreuses personnes encore plus Ă¢gĂ©es que moi et un joyeux paquet d’invites, est largement hilare. Pour notre part, nous dĂ©butons la traversĂ©e avec froideur – le bref lever de rideau de Jason façon stand-up et l’humour de Denise ne sont pas notre verre de Cornas prĂ©fĂ©rĂ©. Puis nous reconnaissons volontiers la force d’entraĂ®nement d’un acteur qui s’active sans cesse durant toute la première partie. La suite perd hĂ©las en intensitĂ© et, du mĂªme coup, nous perd, avouons-le avec humilitĂ©.

Avant le succès

Les insultes tellement dĂ©jĂ -vu contre les catholiques, l’embourbement autour du Sexodrome, topos d’humoristes en manque de minutes, le bis niaiseux et infini (c’est une estimation) sur le bouche-Ă -bouche du docteur Maboul et l’appel Ă  la tolĂ©rance homophile (mais rappeler que les Chinois ont une petite teub ou que les Antillais sont lents, c’est tolĂ©rant), bref, le fond de vulgaritĂ© volontaire, tantĂ´t nausĂ©euse, tantĂ´t plate, que ne parvient pas Ă  dissiper le rĂ©el mĂ©tier de l’acteur – peut-Ăªtre pas aussi Ă  l’aise dans l’interaction qu’il ne s’imagine, quand il tombe sur des spectateurs au bagout malin et Ă  la rĂ©partie percutante – nous empĂªchent de jeter aux orties notre prĂ©venance liminaire… tout en admettant que ce spectacle semble susceptible de faire « se pisser », selon le marocanisme du copieur Gad Elmaleh tant les jeunes homos qui se sont rencontrĂ©s grĂ¢ce Ă  IG que les mamies en goguette. Et puis, cette expĂ©rience nous permettra de dire aux lecteurs dĂ©nonçant notre humour de merde : « Vous n’aimez pas mes blagounettes ? Croyez-moi, je sais ce que c’est, de ne pas trouver drĂ´le ce qui est censĂ© l’Ăªtre. »

Photo : Rozenn Douerin

PS en guise de private joke : Denise, désolé, j’ai essayé de faire comme tu as dit, mais j’avais plus de coke. Ni de W&W’s, c’est dire.

Les Troyens, Opéra Bastille, 28 janvier 2019

Décor de « La Prise de Troie » par Dmitri Tcherniakov. Photo : Bertrand Ferrier.

Honteuse ou sans vergogne ? Difficile de choisir le qualificatif capable de cerner notre indignation Ă  l’issue de cette nouvelle production de l’ère Lissner. Et pourtant, avec un opĂ©ra entre Verdi et Wagner, des voix superbes, un orchestre lustrĂ© et un chÅ“ur choyĂ© par le compositeur – on y repère avec plaisir des supplĂ©mentaires presque rĂ©gulières comme Marie Saadi, qui rayonne de joie scĂ©nique –, y avait de quoi faire du beau !

L’histoire

Cassandre (StĂ©phanie d’Oustrac) lit l’avenir mais nul ne la croit. D’autant qu’elle annonce la fin de Troie alors que, au contraire, les Grecs viennent de lever le siège en abandonnant un hĂ©naurme cheval. MalgrĂ© les avertissements de la miss et le prodige laminant le prĂªtre ayant agressĂ© la BĂªte, les Troyens font entrer le cheval dans la ville. Les soldats cachĂ©s dans la sculpture creuse dĂ©foncent tout le monde sur leur passage, y compris le roi Priam (Paata Burchuladze) et Chorèbe (StĂ©phane Degout), futur Ă©poux de Cassandre. Ladite prophĂ©tesse convainc presque toutes les autochtones de se suicider – normalement, elles meurent par l’épĂ©e, ici, elles s’aspergent d’essence – pour ne pas se faire enculer par les Grecs armĂ©s de fusils mitrailleurs, au moins selon l’abruti qui met en scène.
Seuls ÉnĂ©e (Brandon Jovanovich), Ascagne (Michèle Losier) et quelques pleutres ont le courage virgilien des lĂ¢ches, genre De Gaulle : ils fuient « pour fonder un autre empire en Italie » (c’est « La prise de Troie », actes I et II, 1 h 25, 45’ d’entracte). Ă€ Carthage, Didon (Ekaterina Semenchuk) a remis de l’ordre chez les Tyriens qui ont pu se tirer avec elle. Sa nouvelle citĂ© fleurit, Ă  ceci près que la monarquette est veuve. Heureusement, ÉnĂ©e dĂ©barque avec sa suite. Le leader et la lidĂ©rette font l’amour. Puis ÉnĂ©e dĂ©cide qu’il a des affaires plus sĂ©rieuses Ă  mener : il doit fonder un empire (actes III et IV, 1 h 20, 30’ d’entracte). ÉnĂ©e part, Didon est triste, elle se suicide (fin des « Troyens Ă  Carthage », acte V, 45’).

La représentation

Deux dĂ©cors. Pour la première partie, Ă  cour, un salon bourgeois, façon « Au thĂ©Ă¢tre ce soir », petit mais en couleurs, surmontĂ© d’un fil d’infos, façon rue amĂ©ricaine oĂ¹ l’on informe en français et en anglais de l’avancĂ©e des opĂ©rations ; Ă  jardin, des immeubles gris, inquiĂ©tants, oĂ¹ s’ébattra le chÅ“ur, gris, par opposition aux solistes, colorĂ©s. Pour les deuxième et troisième parties, une maison de retraite « pour traumatisĂ©s de guerre » oĂ¹ l’on joue au ping-pong, fait du yoga, regarde la tĂ©lĂ© afin de connaĂ®tre les cours de Wall Street, prouve son identitĂ© troyenne grĂ¢ce Ă  des photos sur smartphone, ou brandit des pancartes, façon MJC, pour indiquer qui est qui (« PrĂªtre de Pluton », « Didon », etc.) ou quoi est quoi (« Toge », « Sceptre », etc.) en substitution de l’écran explicatif liminaire. De la mise en abyme ? Soit. Et alors ? OĂ¹ est le drame ? OĂ¹ est la rĂ©sonance millĂ©naire ? En quoi cette pseudo modernisation surie remet-elle l’Ă©motion scĂ©nique au centre de l’intertexte conventionnel ? Sera-ce pour mimer la dĂ©rĂ©liction de ces codes culturels dans le système mondialisĂ©, oĂ¹ L’ÉnĂ©ide ne serait plus qu’une attraction secondaire dans un EHPAD ? Du coup, pourquoi dĂ©penser autant de pognon si on ne croit ni Ă  la force thĂ©Ă¢trale de la reprĂ©sentation, ni Ă  la puissance Ă©motionnelle du chant, ni Ă  rien qui propulse Hector Berlioz vers les spectateurs de 2019 ?
InĂ©vitablement, et c’est sans doute le but, la troisième partie s’ouvre sur la bronca du public, entre spectateurs furieux qui auraient prĂ©fĂ©rĂ© une version de concert et dĂ©fenseurs de l’art chargĂ©s, par leur ouverture d’esprit, d’insulter ces rĂ©trogrades fascistes. On imagine que cette provocation et ses consĂ©quences sont la raison du « lĂ©ger diffĂ©ré » promis pour la reprĂ©sentation du 31 janvier Ă  22 h 50 sur Arte. Ce soir, pour la deuxième exĂ©cution, l’échange dure assez pour que Philippe Jordan, qui avait sans doute prĂ©parĂ© ce gag, subtilise un chiffon blanc Ă  un violoniste et l’agite. Ce trait d’humour bienvenu trahit l’incrĂ©dulitĂ© des acteurs eux-mĂªmes devant l’immondice auquel ils sont contraints de participer. Est-il besoin de dire que cette insulte Ă  la musique opĂ©ratique, Ă  la culture littĂ©raire et, presque accessoirement, au public, mĂ©rite plus qu’une bronca, par exemple un crachat dans la gueule du salopard qui a commandĂ© une telle ignominie Ă  Dmitri Tcherniakov… et, donc, Ă  celui qui l’a bernĂ© en toute connaissance de cause ? Car, assumons cette position de vieux crouton engoncĂ© dans sa bourgeoisie structurelle, le rĂ©sultat est aussi consternant que passe-partout, aussi ringard que mal avisĂ©, aussi stupide que gorgĂ© de fatuitĂ© inculte. En tĂ©moigne le fait que, alors qu’il n’y a qu’une distribution, cela s’accompagne d’une direction d’acteurs Ă  la hauteur – solistes empruntĂ©s, allant et venant, caressant le mur pour montrer l’émotion, rĂ©duits Ă  fumer pour passer le temps… Juste, disons-le, de la merde. Logique : pourquoi se fatiguer Ă  coacher des artistes quand on chope des budgets en prenant les clients pour des trouducs ?

Rideau avant la troisième partie. Photo : Bertrand Ferrier.

Car cette mĂ©diocritĂ© mĂ©prisante s’accompagne d’autres dĂ©ceptions, encore plus importantes que les ciseautages appliquĂ©s Ă  la partition. Certes, l’on se rĂ©jouit d’entendre une StĂ©phanie d’Oustrac très investie par son rĂ´le ; StĂ©phane Degout ne déçoit pas en Chorèbe ; Cyrille Dubois joue une fois de plus les utilitĂ©s brillantes dans le rĂ´le bref mais exigeant de Iopas qu’il a dĂ©jĂ  frĂ©quentĂ© ; Aude ExtrĂ©mo fait valoir ses puissants graves en Anna, sÅ“ur de Didon ; et l’on retrouve avec plaisir Bernard Arrieta, promu dans le petit rĂ´le de Mercure. Pour le reste, deux difficultĂ©s.
D’une part, l’orchestre, pourtant animĂ© avec prĂ©cision et une certaine Ă©nergie par Philippe Jordan, peine Ă  sĂ©duire tant il sent le public Ă©baubi, incrĂ©dule et consternĂ©. La beautĂ© des timbres (tutti et ensembles de cuivres, cordes magnifiques, clarinettes, harpes…) est remarquable ; pourtant, en dĂ©pit d’un rĂ©sultat de premier ordre, il manque, Ă  cause des circonstances, ce petit supplĂ©ment de nuances et d’émotion qui ferait frissonner. Peut-Ăªtre parce que nous avons dĂ©crochĂ© de l’Ă©motion, hypothèse très fondĂ©e… mais peut-Ăªtre pas que.
D’autre part, les deux rĂ´les principaux sont confiĂ©s Ă  des non-francophones, comme souvent, et ce soir, c’est Ă©pouvantable. Non qu’ils chantent mal : les voix sont somptueuses, le souffle est long plus qu’Ă  souhait, la technique est exceptionnelle, la rĂ©sistance Ă  l’effort est parfaite ; seulement, il est difficile de dĂ©terminer dans quelle langue chantent Brandon Jovanovich (mĂªme si l’on reconnaĂ®t parfois telle ou telle syllabe) et Ekaterina Semenchuk (les voyelles toujours et les consonnes la plupart du temps semblent un dĂ©tail qui n’intĂ©resse pas la cantatrice). De mĂªme, dans ce parterre de voix toutes très honorables, on applaudit aussi Christian Van Horn, Narbal impressionnant ; mais le français, bon sang, le français ! Comment ne pas Ăªtre exaspĂ©rĂ© par ce massacre linguistique qui est tout sauf un dĂ©tail ? Peut-Ăªtre en ne venant plus assister Ă  des reprĂ©sentations d’opĂ©ra français chantĂ© par des Ă©trangers ? Sauf que Joyce DiDonato et Michael Spyres ne s’en sortaient pas si mal dans la version strasbourgeoise de 2017 – il est vrai qu’ils n’étaient pas encombrĂ©s par une mise en scène aussi odieuse…

Quand tu es tellement consternĂ© que la seule photo qui vaille, in fine, c’est celle qui valorise vachement le soin avec lequel la voisine de devant a fait pailleter son ongle. Photo : Bertrand Ferrier.

La conclusion

Difficile de ne pas repartir de cet opĂ©ra massif (5 h 10 dont 3 h 55 de musique) avec la colère et la tristesse opposant l’envie d’aller applaudir les opĂ©ras sur scène et la consternation devant tant de spectacles lissnĂ©riens. Il est vrai que « cette production est donnĂ©e en hommage Ă  Pierre Bergé », ce qui laissait prĂ©sager du pire… eĂ»t ironisĂ© Cassandre que, dĂ©sormais, l’on croira plus volontiers.