
Semblables aux dieux, ces grands volatiles des nues, les oiseaux ont souvent servi de miroirs de l’homme, sinon de lâ€™Ă¢me. Jadis, deux complices – Evelpidès et PisthĂ©taĂ¯ros – rassemblĂ©s par Aristophane cherchaient à « fixer [leurs] pĂ©nates pour finir leur jour dans une citĂ© idĂ©ale » avec la bĂ©nĂ©diction de la huppe, « l’oiseau oisellissime » dans la traduction de Victor-Henry Debidour pour Gallimard, et de ses frères oiseaux. Un peu moins jadis, disons au douzième siècle, Farid Uddin Attar fixait un conte soufi oĂ¹ des oiseaux cherchent un monde idĂ©al symbolisĂ© par le roi Simorg.
L’histoire
Loin de se cacher pour vivre, les oiseaux dĂ©cident de se laisser guider par l’espĂ©rance et par la huppe afin d’approcher le merveilleux roi Simorg. Pourtant, partir n’est point chose aisĂ©e, quelque rencontre que l’on fasse. Quand les ailĂ©s zĂ©lĂ©s, pfff, parviennent Ă se mettre en route, d’autres difficultĂ©s les attendent. Parmi elles, le franchissement (très rapide dans cette version de Jean-Claude Carrière) des sept vallĂ©es, dont les Ă©preuves ne les empĂªchent pas d’accĂ©der, attention spoiler, au roi tant attendu qui n’est autre… qu’eux-mĂªmes.
La représentation
La mise en scène de Guy Pierre Couleau ainsi que cette dramatisation d’1 h 30 s’appuient sur dix comĂ©diens, tantĂ´t masquĂ©s (grĂ¢ce Ă Kuno Schlegelmilch) pour mimer les oiseaux, tantĂ´t dĂ©barrassĂ©s de ce support pour incarner d’autres personnages. La pièce, dans sa première partie, articule la prĂ©sentation du conte, Ă©noncĂ©e par le chef de bande (Luc-Antoine DiquĂ©ro), et sa re-prĂ©sentation : on nous annonce ce qui va se passer, puis ce qui va se passer est jouĂ© – avouons que, mĂªme si cela fait Ă©cho aux codes volontiers itĂ©ratifs de l’oralitĂ©, cela peut paraĂ®tre assez fastidieux. Allons au bout de notre pensĂ©e snob Ă souhait : le rĂ©sultat « sent » ses annĂ©es 1970, et moins Peter Brook, qui a avignonnisĂ© ce texte en 1979, que la pièce pour amateurs, ce qu’elle fut longtemps. Le caractère scolaire (on annonce l’épisode, on le joue, on transitionne vers l’épisode suivant) et tĂ©lĂ©phonĂ© (chaque acteur va avoir son solo) ne brille pas, quarante ans après l’adaptation originale, par, prĂ©cisĂ©ment, son souci d’originalitĂ©, de surprise et de saisissement. C’est son choix – mais c’est aussi notre droit d’Ăªtre pour partie déçu par le ronronnement d’un texte aux rĂ©sonances pourtant virtuellement puissantes.
Il est vrai que le projet artistique est ailleurs que dans cette espĂ©rance vulgaire de spectateur las, chantĂ©e sur l’air du « Captive-moi loin de cette mĂ©diocritĂ© qui colle Ă ma peau ». TĂ¢chant de nous Ă©lever au-delĂ de notre mesquine fatigue, nous proposons d’esquisser trois enjeux moins un.
Le premier aurait pu Ăªtre le jeu avec les masques. Or, ces accessoires, essentiels dans le projet de Jean-Claude Carrière, nous ont paru ici plus fonctionnels qu’artistiques. En clair, leur utilisation et leur dramatisation (je le mets, je l’enlève, je le pose, etc.) ressortit plus du sous-titre pour spectateur que d’un travail polymorphe susceptible de transformer ces masques en personnages, les promouvant du statut de simple signifiĂ© (je suis un masque de huppe pour indiquer que l’acteur qui me porte est une huppe) au statut plus richement ambigu de signifiant (en quoi le masque en gĂ©nĂ©ral et ce masque en particulier sont-ils porteurs de symboliques spĂ©cifiques ? en quoi son investissement dans l’Ă©conomie scĂ©nique traduit-il sa polysĂ©mie ? quels sens peuvent revĂªtir les masques dans une Ă©poque si Ă©loignĂ©e de la commedia dell’arte ? etc.). IntĂ©rĂªt : l’utilisation sciemment simple du masque renforce la lisibilitĂ© de la trame. Limite : l’on se prend parfois Ă penser que, sans masque, si joli soit-il, le spectacle n’eĂ»t guère perdu.
La principale tension sur laquelle joue ce spectacle semble Ăªtre celle du rythme. La belle installation muette des acteurs est suivie par une mise en marche du rĂ©cit de voyage qui paraĂ®t si disproportionnĂ©e – si longuette, soyons honnĂªte – que l’on veut bien l’imaginer volontaire. L’adaptateur a-t-il voulu insister sur ce principe, synthĂ©tisĂ© par Allain Leprest, selon lequel « c’est facile, d’aller loin / c’est partir qu’est pas rien » ? A-t-il souhaitĂ© travailler sur l’irritation des spectateurs, façon Tartuffe : on parle du voyage comme de l’homme de Dieu, mais l’on ne voit rien venir… et l’on aboutit Ă une frustration ? A-t-il dĂ©sirĂ© prĂ©senter un nouveau Godot en la personne de Simorg, aux prononciations multiples, et par consĂ©quent constituer le patinage narratif en patinage artistique (je sais, mais faut tenter, aussi, pour dĂ©contenancer ceux qui ont la curiositĂ© de lire ces lignes) ? L’on Ă©chafaude quelques hypothèses sans Ăªtre pleinement convaincu par la pertinence de cette dilatation du temps, d’autant qu’elle conduit Ă passer les Ă©preuves des sept vallĂ©es avec une cĂ©lĂ©ritĂ© aussi revigorante que, pour le coup, frustrante.

Le troisième enjeu, après les masques et le rythme, est la symbolique que le metteur en scène dĂ©cèle dans le texte et sur laquelle il axe sa note d’intention. Le conte soufi, donc ce spectacle, serait en fait une façon de parler des migrants. Sans doute est-ce, au moins partiellement, pour cette raison que les acteurs affichent des origines presque aussi diverses que les oiseaux par eux incarnĂ©s. En effet, d’une part, pose le patron du CDN d’Alsace, le texte exigerait cette rĂ©fĂ©rence aux drames de l’exil : « Les mouvements migratoires qui ont lieu dans nos pays (…) ressemblent, assène-t-il, aux oiseaux de Carrière et Attar. » D’autre part, l’anthropologie le confirmerait : « C’est la dimension de l’ailleurs et du refuge qui constitue notre humanité ». Cette idĂ©ologie peut susciter, au moins, deux remarques – l’une littĂ©raire, l’autre pragmatique.
La première ressortit de notre agacement devant l’écrasement artistique si souvent en vigueur sur les scènes et dans les discours artistiques. Selon ce topos biensĂ©ant, toute Å“uvre artistique, pour susciter l’intĂ©rĂªt, devrait Ăªtre « très actuelle » ; toute pièce, pour justifier de son existence, devrait faire Ă©cho au journal de 20 heures. Je ne suis pas du tout convaincu que notre humanitĂ© soit dans « la dimension de l’ailleurs et du refuge » – que j’aie quelque difficultĂ© Ă comprendre cette assertion peut, bien sĂ»r, jouer. Je ne suis pas convaincu davantage par l’idĂ©e que le conte de Farid Uddin Attar parle, par « prĂ©monition » affirme le metteur en scène, des Afghans, des Somaliens ou des Soudanais traĂ®nant dans les rues de Paris, de Grande-Synthe ou de Calais. En dĂ©pit d’une similitude verbale et factice entre migrants et oiseaux migrateurs, cette tentative de rĂ©duction ne rĂ©siste pas un instant Ă l’examen.
Trois Ă©lĂ©ments : un, autant qu’il nous soit dit, les migrants – qui partent entre humains similaires, contrairement aux oiseaux, ici d’espèces diffĂ©rentes – fuient la misère ou la guerre au profit d’immondes passeurs, ils ne viennent pas chercher leur roi idĂ©al dans les « avantages sociaux » français que Pharaon Ier de la PensĂ©e complexe tient tant Ă dĂ©truire ou dans le rĂªve de la nouvelle JĂ©rusalem britannique ; deux, les oiseaux d’Attar ne migrent pas – un oiseau migrateur rentre un semestre par an, me semble-t-il, ce qui n’est carrĂ©ment pas le projet narrĂ© dans ce conte ; la solution Ă la crise migratoire est-elle d’expliquer aux voyageurs forcĂ©s que, en fait, le bonheur est en eux donc, une fois Ă©clairĂ©s, ils peuvent repartir d’oĂ¹ ils viennent, allez, zou ? Bien entendu, tel n’est pas le propos du metteur en scène ; bien entendu, tel n’est pas le propos du conte ; bref, bien entendu, ce projet attrape-nigauds ne colle pas.
Par chance, le texte se rebelle contre le discours sirupeux que l’on imagine propice aux subventions quoi qu’il soit totalement hors sujet ici. Partant, la seconde remarque est qu’il est heureux de constater le dĂ©calage entre le discours analytique et la rĂ©alitĂ© d’une mise en scène dont la portĂ©e actualisante nous a paru, in fine, intelligemment limitĂ©e… mĂªme si la dimension poĂ©tique, magique, mĂ©taphorique et pĂ©tillante du conte n’y gagne pas beaucoup, hĂ©las.

En conclusion
Certes, nous restons perplexe devant, ma foi, bien des choses, en somme. Par exemple devant les pistes esquissĂ©es çà , ou devant quelques Ă©lĂ©ments de dĂ©cor (pourquoi cet extrait du texte en fond de scène ? pourquoi sous-exploiter, justement, ce fond de scène aux miroirs symboliques ?). Certes itou, nous n’avons pas Ă©tĂ© sĂ©duit par le rythme du spectacle, par une musique de Philippe Miller peu enivrante et, plus largement, par l’adaptation. Toutefois, il faut louer le travail d’acteurs d’intensitĂ© diffĂ©rente – le fait que certains viennent davantage de la danse que du thĂ©Ă¢tre peut jouer – mais souvent investis (on apprĂ©cie, par ex., la constance d’une Manon Allouch) et la rĂ©ussite des Ă©clairages de Laurent Schneegans. Soit, l’ensemble sonne un brin surannĂ©, et certes pas aussi ambitieux que l’on eĂ»t pu l’espĂ©rer. Il n’en constitue pas moins une proposition, peut-Ăªtre inaboutie Ă notre goĂ»t, mais pas sans charme et adaptĂ©e aux scolaires qui remplissent en presque-totalitĂ© les travĂ©es de ce sympathique ThĂ©Ă¢tre des Quartiers d’Ivry. Aussi notre opinion est-elle – comme notre barre d’Ă©nergie, c’est possible – une opinion qui s’assume comme moyenne.
































