
Et si, plutĂ´t que de se demander ce qu’est le cubisme – forme d’art esquissant une reprĂ©sentation gĂ©omĂ©trisĂ©e de la nature, des objets, des personnes, des Ă©motions puis parfois de rien (merci) –, la « première exposition française depuis 1953 » sur le sujet n’essayait pas, avec ambition, de dĂ©finir ce qu’il n’est pas ? En d’autres termes, plutĂ´t que d’inventorier les multiples acceptions de ce projet polymorphe, les trois commissaires de l’Ă©vĂ©nement qui vient de s’achever au Centre Pompidou chercheraient-ils pas Ă nous aider Ă cerner et discerner les frontières de ce courant dont le spectre va du figuralisme dĂ©viant Ă l’abstraction enragĂ©e ? La profusion de pièces ici rassemblĂ©es (trois centaines) laisse envisager cette perspective qui considèrerait le cubisme non comme une doctrine mais comme un virus contaminant ou une proposition contagieuse. Dès lors, nous tĂ¢cherons de poursuivre cette pathologie Ă la trace pour en mieux comprendre sinon les arcanes, du moins les nombreux champs d’application.

1. Le cubisme a toujours existé,
il est donc temps de l’inventer
La visite de l’exposition chronologique le montre d’emblĂ©e : le cubisme n’existe pas. N’a jamais existĂ©. Ou, plutĂ´t, n’existe pas essentiellement. En clair – l’expression est impropre pour un Ă©vĂ©nement aussi mal mis en lumière, entre reflets verts de nĂ©ons et ombres cachant les tableaux sur fond blanc, sans parler ou si peu des cartels ivres voire bourrĂ©s de fautes orthotypo (voir par ex. l’Ă©criture fluctuante des dates, tantĂ´t entre crochets, prĂ©cĂ©dĂ©es d’une virgule ou entre crochets prĂ©cĂ©dĂ©es d’une virgule) –, on ne naĂ®t pas plus cubiste que l’on naĂ®t pigeon adulte ou prof d’EMT. Pour preuve, l’exposition s’ouvre sur, d’une part, une vitrine de masques et sculptures africains, d’autre part, un hommage Ă Paul CĂ©zanne. Sous leur patente disparitĂ©, ces deux sources supputĂ©es du cubisme pĂ©trissent, en rĂ©alitĂ©, une mĂªme obstination : travailler l’essence de la forme en Ă©laguant le superflu de la reprĂ©sentation qui a longtemps prĂ©valu… et, souvent, prĂ©vaut encore.

Y aura-t-il quelque provocation si l’on englobe sous l’idĂ©e de « schĂ©matisation » Ă la fois la simplification onirique des masques krous et la quĂªte cĂ©zanienne, inĂ©galement appliquĂ©e, d’une peinture plus Ă©vocatrice que strictement imitatrice du rĂ©el ? Pourtant, le fait est que germe, dans ces deux approches si Ă©loignĂ©es, une mĂªme dynamique double : d’une part, Ă©voquer ; d’autre part, crĂ©er un espace spĂ©cifique Ă l’Ă©vocation. L’art serait en devoir de reprĂ©senter le rĂ©el, mais de le reprĂ©senter sans Ă©craser sa crĂ©ativitĂ© sous la ventripotence, pom pom pom, d’une imitation rĂ©ductrice. Nihil novi sub sole ? Certes, sinon la perpĂ©tuation de ce quatuor parfois disruptif associant imitation, Ă©vocation, crĂ©ation et Ă©motion. Le mouvement, la matière, les proportions, la juxtaposition de perspectives diffĂ©rentes (ou de matĂ©riaux distincts), le dĂ©règlement d’une ou plusieurs techniques de rĂ©alisme sont, parmi d’autres, des Ă©lĂ©ments qui agitent la pensĂ©e de l’art, sans que l’on puisse juxtaposer telle quelle la simplification des arts primitifs avec celle des « Cinq baigneuses » ou de l’Ă©poustouflant travail chromatique du « Portait d’Ambroise Vollard » achevĂ© plus de dix ans plus tard. Il n’empĂªche, ce double bouillonnement allogène, chĂ©ri par AndrĂ© Derain et Pablo Picasso, va impacter puissamment la peinture de ces hurluberlus et de leurs collègues.
2. Le cubisme n’existe pas,
ce qui lui permet d’envahir le monde
En 1907, les « Demoiselles d’Avignon » (seules des esquisses sont hĂ©las prĂ©sentĂ©es dans cette exposition) fracassent la ligne discontinue Ă la face de la biensĂ©ance. En effet, bien que la sculpture prolonge les dĂ©sirs rĂ©volutionnaires des artistes, c’est dans la peinture que leurs expĂ©rimentations s’expriment le plus (ou)vertement. Les nĂ©o-cubistes y frictionnent trois Ă©lĂ©ments : gĂ©omĂ©trisation de l’espace, reprĂ©sentation du rĂ©el et fragmentation du regard. S’expriment Ă force Ă©gale le souci de la ligne et celui de la brisure. Pour autant, la notion d’identification de l’objet est prĂ©gnante. D’une part parce que l’objet peint est reconnaissable ; d’autre part parce que la nature mĂªme de la peinture est identifiable : natures mortes et paysages prĂ©dominent.
Les titres des Å“uvres soulignent cette ambition de porter manière de reprĂ©sentation schizophrĂ©nique. Les « instruments de musique » de Georges Braque sont reconnaissables, le genre pictural est bien cataloguĂ© et, nĂ©anmoins, les instruments sont comme remodelĂ©s par la geste picturale – je voulais Ă©crire « le geste », mais c’Ă©tait hypermoins chic, alors bon. En ce sens, le cubisme n’existe pas. Ă€ peine peut-il, Ă ce stade, se construire dans une relation ambiguĂ« au passĂ©, dont il assouplit les perspectives et brouille conjointement les effets de rĂ©el. Le caillou radical des provocantes « Demoiselles » ne fait que piqueter l’eau plane oĂ¹ clapote, primordial, les codes d’un certain rĂ©alisme.
3. Le cubisme est partout
parce qu’il n’est nulle part
Les remarques supra manquent, allĂ©luia, de la plus Ă©lĂ©mentaire bonne foi. De fait, le travail engagĂ© par les modifications picturales va plus loin que l’ajout de lignes droites inattendues sur une zoulie peinture. Il met en route le questionnement de ce prĂ©tendu rĂ©alisme. Le « Viaduc Ă l’Estaque », dont l’accueil suscite curieusement l’emploi rĂ©current du mot « cubes », travaille Ă une rĂ©duction d’un paysage Ă ses formes. En choisissant l’association entre la nature, un ouvrage d’art et des habitations, Georges Braque ouvre un champ d’application pour le moins large Ă ses nouvelles options picturales… tandis que Picasso approfondit, au grĂ© de techniques variĂ©es, sa reconfiguration du portrait. Si son autoportrait de 1907 se contente de le gĂ©omĂ©triser, il ne tarde pas Ă radicaliser son propos en abandonnant la notion mĂªme de rĂ©alisme – ainsi de « l’Étude pour tĂªte de femme », dont le titre fixe plus sĂ»rement la nature que le dessin. La peinture ajoute au dessin l’Ă©clatement des couleurs (« Femme au pot de moutarde ») dont la portĂ©e reprĂ©sentationnelle (en clair : ça ressemble Ă la bonne couleur que le truc a dans la vraie vie) s’efface peu Ă peu.
Or, la notion d’effacement est un ingrĂ©dient fondamental pour la recette du cubisme. Pour le constater, nul besoin des textes officiels, pompeux comme un sillon interfessier au bord de l’explosion (« La quĂªte d’expression d’un espace tactile conduit les peintres Ă fragmenter le visible en facettes cristallines, qui tendent Ă dissoudre le sujet »), la seule contemplation du « Portrait de Gertrude Stein » de 1906 y suffit. Ce tableau, c’est le storytelling qui le rend provocateur : Gertrude a posĂ© quatre-vingt-dix fois ; et l’artiste a achevĂ© le travail en son absence… en la parant d’un masque. Comment mieux stigmatiser la dĂ©co(re)llation progressive que les cubistes comptent infliger Ă l’effet de rĂ©el tant recherchĂ©, alors, en peinture ? Ce nonobstant, signe que le mouvement se construit encore, il continue de s’appuyer fermement sur le rĂ©el pour s’en dĂ©tacher. En tĂ©moigne « Broc et violon » de Georges Braque qui, en 1910, abĂ®me le violon dans l’abyme mais laisse reconnaissables les deux instruments du titre, comme pour poser que la dĂ©construction picturale du rĂ©el a, toujours, besoin du rĂ©el.
4. Le cubisme est une invention de cubistes,
et réciproquement
Point de mouvement artistique sans locomotive ni wagons ! Vers 1911, sautant dans le train tout en tĂ¢chant de garder quelques aiguillages personnels, cubistes et cubismes se multiplient – partant, le cubisme, dans son hypothĂ©tique unicitĂ©, se multicubifie, ben voyons. En moins n’importe quoi, ça donne : l’exposition propose de nombreuses illustrations d’Ă©pigones de talent. Quelques exemples ?
Dans « Alice au grand chapeau », Roger de La Fresnaye est un semi-cubiste, puisqu’il mĂªle sciemment Ă un style plus classique des dĂ©formations picassotières et des gĂ©omĂ©trisations braquistes. Dans « L’abondance », Henri Le Fauconnier garde l’effet de rĂ©el mais dĂ©compose ombres et corps en parallĂ©lĂ©pipèdes emboĂ®tĂ©s et partiels dont l’agencement rĂ©sonne avec celui d’un environnement symbiotique. On note une fois de plus la tension entre allĂ©gorie bien connue et sujet très ancrĂ© dans le rĂ©el, avec un rapport inverse Ă celui de nombreux tableaux de la mĂªme Ă©poque, comme la « Femme au cheval » de Jean Metzinger : alors que, souvent, le titre Ă©claire utilement le tableau, chez Le Fauconnier, le titre transcende le tableau en lui offrant une portĂ©e sinon mythologique, du moins mĂ©taphorico-transcendantale, popopo. Albert Gleizes, lui, propose une transcendance diachronique en installant ses « Baigneuses » gĂ©omĂ©trĂ©es dans un contexte pictural connu – d’autant plus chez les cĂ©zannomaniaques. Ainsi crĂ©e-t-il une synthèse entre tradition (le sujet) et updatisation de tout ça Ă travers une forme de reprĂ©sentation oĂ¹ la ligne droite l’emporte sur les courbes, ces virgules attendues pour ponctuer la sensualitĂ©.
Dès lors, la dynamique popularisĂ©e par Picasso et Braque apparaĂ®t davantage comme un pigment formel de reprĂ©sentation – utilisable Ă dose et Ă finalitĂ© variĂ©es – que comme un mouvement unifiĂ©. En cela, l’exposition montre que le cubisme invente les cubistes, puisqu’il crĂ©e une similaritĂ© verbale par-delĂ les singularitĂ©s picturales ; et elle suggère itou que les cubistes inventent le cubisme, puisque les similaritĂ©s picturales crĂ©ent une singularitĂ© verbale, la rĂ©currence des formes gĂ©omĂ©triques laissant imaginer une unitĂ© du propos. C’est ce qu’illustrent, en dĂ©pit du chiasme pĂ©dant mais peut-Ăªtre pas-que-pĂ©dant, mĂªme si pĂ©dant quand mĂªme mais pas forcĂ©ment que, bref, trois pistes d’essor empruntĂ©es par les cubistes : la couleur, les dĂ©passements de matière (collages) et de support (sculptures), ainsi que le dĂ©passement des gimmicks.
5. Le cubisme n’existe
que si son inexistence est prouvée
Souvent modĂ©rĂ©e, plus attirĂ©e par le mystère des ternes que par la joie des teintes vives, la couleur cubiste devient un Ă©lĂ©ment d’expression important aux alentours de 1912. Ainsi, avec « Moscou la sainte », Henry Valensi synthĂ©tise ces modes chromatiques, creusant la veine des noirs et des sombres bleus dans le quart supĂ©rieur, sorte de sfumato moderniste ; travaillant ocres et vifs Ă -plats au centre ; et prolongeant le tableau avec des couleurs pastĂ©lisantes, sortes de reflets ambigus ou d’Ă©chos nuageux qui grignotent le quart infĂ©rieur du tableau. Tableau cubiste ? Sans doute grĂ¢ce Ă l’Ă©clatement de la reprĂ©sentation et, paradoxalement, Ă son souci de maintenir une lisibilitĂ© du propos via des indices proprement iconiques (croix et dĂ´mes au premier chef). Sans doute aussi grĂ¢ce au travail sur les lignes parallèles ou filant vers un Ă©trange point de fuite. Sans doute enfin grĂ¢ce Ă l’indĂ©cidabilitĂ© du sens et du propos qui saisit le spectateur, hĂ©sitant entre une vision globale, kalĂ©idoscopique, et des observations partielles qui transforment l’espace en succession hallucinante de micro-Ă©vĂ©nements.
D’autres ont explorĂ© cette voie : citons, pour exemple, le cĂ©lèbre « À la Russie, aux Ă¢nes et aux autres » de Marc Chagall l’anticubiste, oĂ¹ les couleurs, par leur violence, leur noirceur, leurs dĂ©clinaisons et leurs frottements participent de l’hallucination et du mystère partiellement dĂ©cryptable ; la puissance lumineuse des « Trois arbres » d’Auguste Herbin, oĂ¹ la gĂ©omĂ©trie n’est pas plus coloriĂ©e que la couleur n’est gĂ©omĂ©trique – les deux mouvements sont consubstantiels, comme on le voit en dĂ©cryptant la construction impressionniste de certaines parties, oĂ¹ la couleur est mouvement, et vice et versa ; les amples formats, de plus en plus abstraits, que Sonia Delaunay peuple de couleurs qui, elles, n’accompagnent pas la forme puisqu’elles sont la forme, l’Ă©nergie et le mouvement telles des calligraphies polychromes ; dans « Violon et verre », Juan Gris crĂ©e la cohĂ©rence dans la diffraction par le truchement d’un système de couleurs Ă la fois continues et disjointes, puzzles souples comme des montres de Salvador DalĂ. En 1913, pour ainsi dire, la couleur s’est vraiment appropriĂ©e le cubisme. Dès lors, elle prouve que cette Ă©cole n’existait pas, dans la mesure oĂ¹ ses caractĂ©ristiques chromatiques, longtemps au second plan derrière le remodelage des objets, ne lui sont pas essentielles – pour de la peinture, c’est fĂ¢cheux.
Sur le mĂªme mode, le cubisme n’est pas un art de peintres puisqu’il irradie toute forme de crĂ©ations, qu’elles soient mixtes ou spĂ©cifiques. Ainsi des collages, souvent rythmĂ©s par des bouteilles d’alcool fort, qui manifestent l’incomplĂ©tude – du regard et de la reprĂ©sentation – constitutive du cubisme. Physiquement, un morceau dĂ©coupĂ© est Ă la fois prĂ©sence (puisqu’il est lĂ et s’intègre dans une Å“uvre) et absence (puisqu’il n’est qu’une partie d’un tout disparu). De mĂªme, la reprĂ©sentation est Ă la fois une prĂ©sentation rĂ©itĂ©rĂ©e d’une chose connue, mais elle rĂ©invente la chose car la chose elle-mĂªme est absente. Dans l’utilisation de fragments, dans l’association – fondue ou manifeste – de ces bouts entre eux ou de ces bouts avec d’autres techniques picturales, dans le surgissement de l’altĂ©ritĂ© au sein mĂªme d’un tableau, les artistes renforcent la matĂ©rialitĂ© de leur propos pour deux raisons : d’une part, le cubisme ne prĂ©tend pas bouter un certain rĂ©alisme hors de l’art, il propose de le remotiver Ă travers des figures gĂ©omĂ©triques qui ne sont rien d’autre que des reprĂ©sentations d’une forme de rĂ©el – en tĂ©moigne l’Ă©vocatrice gĂ©omĂ©trisation de JosĂ©phine Baker ; d’autre part, le travail de rapiècement, parfois pour former des figures comme une guitare-qui-ressemble-Ă -une-guitare mais qui reste approximative et n’est constituĂ©e que d’Ă©lĂ©ments non-guitaristiques, interroge aussi le regard comme outil de reconstruction du rĂ©el voire d’appropriation du rĂ©el par l’art. En cela, la multiplicitĂ© du cubisme, donc la fragilitĂ© de sa dĂ©finition, autrement dit de son existence, est consubstantielle de son existence.
6. Le cubisme est le contraire du cubisme,
mais le contraire du cubisme n’est pas le cubisme
Il y a du contraire, de la contradiction voire de la contrariĂ©tĂ© dans la notion de cubisme. Ă€ peine saisie, la notion se dĂ©robe. Comme la diversitĂ© des collages, la variĂ©tĂ© des sculptures (j’ai mis « variĂ©té » pour varier, mais en vrai je pensais à « diversité ») associe la gĂ©omĂ©tricitĂ© – faut tenter – joyeuse d’un Henri Laurens clownesque Ă la mĂ©trique transformiste d’un Jacques Lipchitz. En quelques annĂ©es, la notion floue de cubisme s’est encore floutĂ©e, donc enrichie. La voici confrontĂ©e Ă trois pĂ´les d’une inĂ©gale virulence : l’abstraction – en tĂ©moignent dĂ©jĂ les « Prismes Ă©lectriques » de Sonia Delaunay, propulsĂ©s en 1914, mais aussi l’audacieuse « Croix [noire] » de Kasimir MalĂ©vitch ; la massification de certains divertissements – l’exposition prend par deux fois l’exemple du sport ; et la violence de la guerre, que laisse entrapercevoir le « Soldat au jeu d’Ă©chec » de Jean Metzinger ou la fantomatique figure derrière la « TĂªte blanche et rose » de Henri Matisse. Ces trois contraires du cubisme, qui dĂ©passent les gimmicks typiquement cubistes, prolongent-ils le mouvement artistique, le trahissent-ils, l’assassinent-ils ? Dans les trois hypothèses, Ă des degrĂ©s divers, ils le constituent puisqu’ils ne sont pas lui. Le cubisme peut bien se contredire jusqu’Ă Ăªtre son contraire, l’authentique contraire du cubisme finit par dĂ©signer ce que n’est pas ou plus le cubisme – partant, ce que le cubisme est.
En cela, l’exposition sur le cubisme est bien une exposition sur ce que n’est pas le cubisme, puisque le cubisme n’est pas le cubisme. Il ne l’est pas car les formes gĂ©omĂ©triques – le cubisme – ne le dĂ©finissent pas tout entier et ne caractĂ©risent pas que lui. Le cubisme n’est pas non plus le cubisme car sa dĂ©construction d’un « rĂ©el rĂ©aliste » est une lutte, non un fait ; en effet, le cubisme est rĂ©aliste car il pense l’Å“uvre comme une rĂ©alitĂ© associant formes et lumières, car des titres se rĂ©fĂ©rant aux rĂ©els ponctuent l’essentiel des travaux, car les sujets qu’il traite l’insèrent dans une histoire de la reprĂ©sentation rĂ©aliste et dialoguent donc avec d’autres reprĂ©sentations rĂ©alistes – l’effacement du sujet par une certaine abstraction soulignera encore combien, Ă une certaine aune, le cubisme est un Ă©nième avatar du rĂ©alisme. Enfin, le cubisme n’est pas le cubisme parce qu’il est bien plus que le cubisme – et la « Croix noire » finale, sorte d’association de quatre cubes vus du dessus ou d’un cube partiel ouvert, montre obscurĂ©ment plus que clairement que, de mĂªme que certains voient en CĂ©zanne un protocubiste partiel, la postĂ©ritĂ© du cubisme, sa dissolution dans une certaine radicalitĂ© et sa sĂ©dimentation factice en figure rĂ©fĂ©rentielle posent son existence non pas en tant que telle mais en tant qu’elle est soluble dans l’Histoire de l’art.
Dire cela, ce n’est pas dire que l’Ăªtre, c’est le non-Ăªtre ; c’est assumer que l’art, comme nous autres vivants – tiens, tiens –, pour Ăªtre, doit avoir Ă©tĂ© et s’apprĂªter Ă disparaĂ®tre. Ça fait pas forcĂ©ment toujours zizir, surtout quant Ă nous, mais ça prouve au moins que cette riche exposition nous a bien stimulĂ©.
























