
En orgue comme en sport en gĂ©nĂ©ral, rien n’est simple et tout se complique. Prenez le dernier enregistrement en date du label Augure. ThĂ©oriquement dĂ©diĂ© Ă la promotion des enregistrements laissĂ©s par Jean Guillou, cet Ă©diteur a proposĂ© Ă Vincent Crosnier non pas de diffuser son enregistrement – en première mondiale – de PĂ©riple, un inĂ©dit de son maĂ®tre, mais l’intĂ©gralitĂ© de son grrrand rĂ©cital italien. Donc, non seulement, c’est pas que du Guillou, mais surtout ce n’est pas Guillou qui joue. Et d’une.
De plus, cet enregistrement, essentiellement issu d’un rĂ©cital donnĂ© le 28 octobre 2016 Ă Sant’Anastasia (Ă Villasanta, en Italie), est corrigĂ© non pas par une sĂ©ance de patchs, comme c’est la coutume… mais par des prises issues de la rĂ©pĂ©tition-registration in situ. Ainsi se manifeste l’audace de l’organiste qui se risque Ă prolonger, comme souhaitait le faire Augure avant le dĂ©cès de Jean Guillou, le travail de l’organiste-compositeur avec d’autres interprètes mais, pour cette première, dans des conditions pour le moins olĂ©-olĂ©. Et de deux.
Puisque cela ne suffisait pas, ajoutons une complexitĂ© : pour rendre raison de la Septième toccata de Michelangelo Rossi, qui ouvrait le concert, Vincent Crosnier a choisi de l’interprĂ©ter sur le Prina 1 clavier-30 jeux d’époque abritĂ© dans l’église ; comme la suite Ă©tait jouĂ©e sur le Bonato 3 claviers-90 jeux de 2013, nouvel instrument du lieu, seul cet orgue Ă©tait rĂ©ellement captĂ© par les microphones – aussi n’entendra-t-on point la pièce locale, mal captĂ©e. Pour quel rĂ©sultat au global ? C’est ce que nous comptons prĂ©ciser ci-après, non sans avoir stipulĂ© trois points d’honnĂªtetĂ©. Un, le disque ici notulĂ© nous a Ă©tĂ© offert par Augure ; deux, Vincent Crosnier est un artiste venu Ă plusieurs reprises sĂ©vir au festival Komm, Bach! oĂ¹ nous grenouillons ; trois, tout en ne mordant point la main qui nourrit nos noreilles, nous hĂ©sitons peu Ă faire entendre nos dĂ©ceptions, fĂ»t-ce avec la modĂ©ration que requiert la politesse, mĂªme quand des amis sont impliquĂ©s dans les rĂ©alisations ouĂ¯es. Ceci Ă©tant posĂ©, partons Ă l’assaut de l’ambitieux programme qui nous attend.
Dupré, Duruflé, Haendel
Le CD, qui suit la trame dĂ©capitĂ©e du rĂ©cital, s’ouvre sur la Deuxième symphonie de Marcel DuprĂ©, moins connue mais sans doute pas moins audacieuse que la première dite « Passion ». Le Preludio (7’30) envoie des guirlandes de tutti sur des accords sourds et rythmiques. Une farandole en duo essaye Ă plusieurs reprises d’échapper Ă la pesanteur, avant que la puissance de l’orgue ne la ramène Ă la raison. L’œuvre semble revendiquer sa dimension « Toccata improvisĂ©e », oĂ¹ des Ă©pisodes se succèdent, Ă la fois inaboutis et laissant rĂ©sonner leurs possibles dans l’église. Se font entendre plusieurs extrapolations encadrĂ©es par des Ă©pisodes rageurs dont une pĂ©dale tonique constitue les piliers. De magnifiques crescendi secouent l’auditoire. Rien de « joli », ici, mais quelle maĂ®trise de l’interprĂ©tation (dĂ©tachĂ© des accords rĂ©pĂ©tĂ©s, liaison des notes, registrations spĂ©cifiques, distinction des plans sonores, travail sur le silence sĂ©parant les sĂ©quences) ! Tant les affolements digitaux requis par la partition que les moments ondulants alla Messiaen – ainsi du retour de la sĂ©quence, 5’55 – proposent un captivant voyage dans l’orgue jusqu’au tutti final.
Curieux, l’Intermezzo (4’) s’ouvre sur une sorte de tambourin bancal, entre grotesque et inquiĂ©tant. Après avoir Ă©tĂ© Ă©noncĂ© dans l’aigu, la sĂ©quence thĂ©matique revient dans le grave au Cromorne. Surgissant du grondement profond, un monstre forte apparaĂ®t puis se dissout, laissant de nouveau la place au ressassement du pantin trĂ©buchant. Une rythmique pleins feux lance la Toccata, la vraie (6’). Sans que cesse le martèlement des accords, un mĂªme motif rythmique court sur toute la première minute avant que l’affaire ne se dĂ©grade. Une sĂ©quence mezzo forte grouille du dĂ©sir purulent d’exploser. Échec : les fonds de l’orgue murmurent leur colère sous laquelle deux anches rĂ©exposent la structure première, traversĂ©e par des rages virtuoses qui confient le ressassement Ă la pĂ©dale.
Effets d’écho entre les claviers et le pĂ©dalier, maintien d’une pulsation constante, souci de lisibilitĂ© mĂªme dans les fortissimi (Ă©coutez la respiration de la main droite piste 3, 4’09) : tout saisit l’oreille attentive. Deux ruptures tentent de donner le change sans parvenir Ă endiguer la vigueur motorique Ă©noncĂ©e d’entrĂ©e qui finit par dĂ©ferler et se conclure – assez platement, pontifiera-t-on –, par les trois pouĂ«t-pouĂ«t habituels. En conclusion, une Å“uvre idĂ©ale pour appĂ¢ter les amateurs de musique – et pas que d’orgue – soucieux de composition Ă©vocatrice, vivante et interprĂ©tĂ©e avec esprit. Les Ă©volutions incessantes des sonoritĂ©s sĂ©duisent l’oreille… et compensent la faible dĂ©finition des graves que la prise de son tend, comme signalĂ© jadis dans cette mĂªme Ă©glise, Ă Ă©craser.

Comme DuprĂ© avait succĂ©dĂ© Ă Bossi, Georg Friedrich Haendel dĂ©boulonne DuprĂ© avec le Onzième concerto (11’), agrĂ©mentĂ© des transcription et cadences telles qu’Augure les a proposĂ©es dans une pentalogie. L’Allegro liminaire est envoyĂ© avec une Ă©nergie dont l’agilitĂ© dĂ©borde les capacitĂ©s de l’enregistrement, parfois confus. On y retrouve l’école Guillou :
- le plaisir du détaché (on l’entendra encore mieux pendant l’Andante) ;
- un recours Ă la registration la plus variĂ©e, parĂ»t-elle historiquement incohĂ©rente… quoique organologiquement dĂ©fendable (faudrait-il jouer Haendel que sur des orgues d’époque ou qu’en chĂ¢trant les orgues contemporains ?) ;
- un refus de la régularité rythmique qui oppose la rigidité de l’énoncé aux précipitations à vocation dynamique ;
- une propension à la virtuosité furibonde, tant dans l’agitation des saucisses de l’organiste que dans le changement gourmand de clavier et la multiplication des registrations.
Le menuet est le plus sage, le plus clair et le moins polĂ©mique des mouvements, bien pulsĂ© par une pĂ©dale puissante. Quant Ă la gavotte, dont le dĂ©but du thème a de faux airs de « Joseph est bien marié », elle retranscrit l’orchestre dans un halo sonore qui imite mieux la masse des instrumentistes orchestraux qu’elle ne salue la prĂ©cision de l’interprète – la prise de son, toujours.
Le sens du contraste conduit Vincent Crosnier Ă enchaĂ®ner avec deux pièces de Maurice DuruflĂ©, dont il a plusieurs fois interprĂ©tĂ© l’intĂ©grale pour orgue – dont une fois Ă Saint-Eustache oĂ¹, bien entendu, nous Ă©tions. C’est dire si son choix d’ouvrir le bal avec la mĂ©connue « MĂ©ditation » posthume n’est pas liĂ©e Ă une envie de reposer les paluches, mĂªme si l’œuvre ne prĂ©sente pas de difficultĂ© technique, contrairement Ă toutes les autres. Dans la pure tradition Guillou, le musicien adopte un tempo très allant, rĂ©servant la mĂ©ditation Ă la deuxième partie, sur les ondulants (le 4E du jeu soliste souffre alors pour rappeler que l’orgue est un instrument au moins aussi vivant que l’organiste, voir par ex. piste 8, 0’32 et 0’34). Le soin apportĂ© Ă l’exĂ©cution de cette pièce supposĂ©e mineure, grĂ¢ce Ă l’agencement des sons, la caractĂ©risation des moments et l’interprĂ©tation, sĂ©duit, mĂªme si notre cĂ´tĂ© gnangnan aurait sans doute apprĂ©ciĂ© un peu plus d’apaisement lors des Ă©noncĂ©s du thème rĂ©current – tout Ă fait, je donne des leçons d’interprĂ©tation de DuruflĂ© Ă quelqu’un qui peut tout en jouer, c’est au moins pour ça que je prĂ©fère Ăªtre pseudocritique et pas virtuose.
Suivent, toujours du sieur Duruflé, les Prélude et fugue sur le nom d’A.L.A.I.N. Enlevé en moins de 11’, le diptyque ne baguenaude, ribaude ni ne vague en chemin. La familiarité de l’interprète avec cette double pièce lui permet, dès le prélude, d’associer la dextérité à la musicalité en dépit de l’injonction au prompt si guilloutique. Vincent Crosnier réussit à faire jaillir de ce tube une impression d’urgence, de nécessité, de verve souvent oubliée par des interprètes plus soucieux d’effets que d’énergie. La volonté de différencier les différents moments est d’autant plus savoureuse (piste 9, 4’43) que chaque atmosphère est dépeinte sans filtre adoucissant. Ça secoue, oui, mais c’est revigorant. La (double) fugue, dont l’interprète rappelle utilement la richesse dans un texte de livret passionnant, paraît relativement sage jusqu’à ce que l’affaire s’emballe à 3’15, alla Guillou, comme pour mieux faire grouver le crescendo, avec cette prise de risque insensée du live.

Guillou and more
Point d’orgue, mais pas final, du rĂ©cital, PĂ©riple de Jean Guillou (23’) dĂ©baroule enfin. En fin, ha-ha, connaisseur des arcanes guilloutiques, Vincent Crosnier narre ses multiples avatars. Ă€ l’origine, les Scènes d’enfant Ă©taient sous-titrĂ©es « Première partie ». La seconde partie, inĂ©dite, est devenue partiellement une « Fantaisie concertante » pour violoncelle et, d’abord orgue, puis orchestre. Ensuite, pressĂ© par son Ă©lève, Jean Guillou a acceptĂ© que cette pièce soit jouĂ©e sous le nom de PsychĂ© avant de la renommer PĂ©riple… et de l’amender pour Ă©dition (dont l’exĂ©cution sera donc diffĂ©rente de celle qui est ici prĂ©sentĂ©e). Partant des graves, l’affaire se dĂ©veloppe rapidement entre notes rĂ©pĂ©tĂ©es et questions-rĂ©ponses que l’orgue local, dotĂ© de deux façades sur les conseils du compositeur, restitue avec un joli effet de spatialisation. Le ton interrogatif, marquĂ© par des itĂ©rations de notes ou d’accords, sollicite cornets, cromornes et pĂ©dale grondante. Un faux statisme s’ensuit, oĂ¹ des accords longuement rĂ©pĂ©tĂ©s sont commentĂ©s par une anche obstinĂ©e. L’arrivĂ©e du forte (5’15) semble agresser cette sagesse de l’habitude. Pourtant, le silence et des anches discrètes avalent cette tentative et reprennent leur quĂªte, que sous-titre une flĂ»te volontiers descendante.
Cette situation, arbitrĂ©e par le grognement de la pĂ©dale parfois trillĂ©e, semble partie pour rester, tant le discours se complaĂ®t Ă explorer la curieuse association entre pĂ©rennitĂ© du système et incertitude de la rĂ©solution. Le propos s’enrichit, s’apaise, et soudain advient un Ă©pisode inquiĂ©tant, autour de 11’ : sous des airs faussement improvisĂ©s, des fusĂ©es manuelles surplombent un martèlement rythmĂ© de la pĂ©dale. Puis une flĂ»te tremblante apaise la situation, laissant entendre le montage vivant (11’53) et replongeant l’orgue dans son mystère Ă trĂ©molo. Ă€ l’auditeur de guetter les petits Ă©vĂ©nements qui Ă la fois animent et unifient ce voyage, entre soli, dialogues, trios et ensembles, accents, tenues et rĂ©pĂ©titions. Une troisième partie s’esquisse sur une solide pĂ©dale (15’46) qui dialogue avec une anche ; mais la boĂ®te expressive se ferme, et les pleins jeux s’escagassent. L’orgue s’ébroue, entre notes virtuoses, rĂ©pĂ©tĂ©es et furibardes. Des accords sĂ©vères et une bombarde sans concession ponctuent les envolĂ©es. Un cornet essaye de se faufiler entre deux secousses ; nĂ©anmoins, l’on sent que la tension gonfle dans les voiles de l’instrument. Le langage typique d’un certain Jean Guillou se dĂ©ploie avec colliers vivaces de notes, accords rĂ©pĂ©tĂ©s, brefs silences, rugissements de la pĂ©dale, fausse fin tonitruante, interrogations ultimes et long tutti que quelques dernières notes finissent d’effacer en s’effaçant elles-mĂªmes.

C’était une feinte si, après cette crĂ©ation, l’artiste s’en allait – mĂªme si, contrairement Ă Anne Sylvestre, il ne craint guère que ça semble vrai. Afin d’Ă©baubir deux bonnes fois pour toutes ses auditeurs, Vincent Crosnier propose donc deux bis. La Fugue sur le carillon des heures de la cathĂ©drale de Soissons de Maurice DuruflĂ© (3’), pièce virtuose que l’artiste rend avec la virtuositĂ© et la libertĂ© d’un guilloutomane. Reconnaissons que, une fois de plus, la prise de son de Paolo Guerini peine Ă valoriser le dĂ©tail de son travail. En effet, la polyphonie est noyĂ©e dans un wah-wah douteux, comme si les potards avaient Ă©tĂ© rĂ©glĂ©s pour le seul plein jeu final – parfait, lui. Le second bis est une improvisation qui commence par jouer sur la spatialisation des anches. Puis la pĂ©dale propose une autre histoire, parcourue de tensions d’oĂ¹ réémerge, comme chez le maĂ®tre, le souvenir du motif liminaire. Une anche et une accĂ©lĂ©ration lancent le crescendo torride chargĂ© de faire chanter au mieux la BĂªte locale jusqu’au double tutti conclusif.
En conclusion
Voici le premier disque plus-que-recommandable de Vincent Crosnier. IndĂ©crottable fan, Ă©lève et promoteur de Jean Guillou, cet artiste n’en dĂ©veloppe pas moins un art d’interprète Ă la fois fidèle aux us de feu le maestro, et personnel dans cette manière de mĂªler aux foucades de l’original les exigences propres au grand disciple. Pour la richesse spectaculaire du programme, pour la qualitĂ© de l’exĂ©cution en dĂ©pit des conditions Ă©tiques dans lesquelles elle fut enregistrĂ©e, pour l’ambition et le premier enregistrement mondial d’un inĂ©dit de Jean Guillou – gravĂ©, Ă©ditĂ© et publiĂ© avant le dĂ©cès de la vedette, soit stipulĂ© pour les faquins –, wow.
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