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Le blog de Bertrand Ferrier, page 233

Therapy?, La Maroquinerie, 10 février 2019

Andrew James Cairns @La Maroquinerie. Photo : Rozenn Douerin.

La dernière fois, nous avions vu le trio metal au Backstage, ce lieu pour le moins inégal qui accueille volontiers des reprises de Nirvana ou les honteuses manigances d’Emergenza. C’était très bien. Voici que Therapy? revient à Paris. Ce coup-ci, ces secousses-ci soukoussaient la Maroquinerie un dimanche soir : donc, nous y étions.

Public en feu pour Therapy?. Photo : Rozenn Douerin

Après une première partie guère convaincante des New-Yorkais de Hey Guy, Ă  la fois pro, pas tant metal que ça, un peu toc (pourquoi sous-produire Ă  ce point le guitariste lead ou doter d’un micro le bassiste inaudible ?) et perfectibles scĂ©niquement (ne fredonne pas : « I focus on your mind » en remettant longuement tes bouchons d’oreille, mec !), c’est le drame. Plus prĂ©cisĂ©ment, le drame de Therapy?, donc son succès : vingt-cinq ans après sa sortie, l’album Troublegum tend Ă  vampiriser l’attention de ses clients, nostalgiques ou nĂ©o-fans.

Andrew James Cairns @La Maroquinerie. Photo : Rozenn Douerin.

Ă€ chaque tournĂ©e, la bande d’Andrew James Cairns cherche donc Ă  nĂ©gocier ce boulet Ă  l’hĂ©lium de diverses façons :

  • en snobant le disque (vieille mĂ©thode qui n’a guère sĂ©duit),
  • en rĂ©servant ces golden hits pour une fin de concert apothĂ©otique, façon « Dancetaria » indochinoise,
  • ou – option de la tournĂ©e prĂ©sente – en semant ces tubes au long d’un set qui, bis compris, aligne plus de vingt-cinq chansons.

C’est peut-Ăªtre l’option la plus raisonnable, qui permet au grand manitou du combo d’associer Ă  ces puissantes machines Ă  pogoter des titres issus d’une demi-douzaine d’albums, dont le dernier et fort convaincant Cleave (« fendre »), première collaboration avec le nouveau label Marshall d’oĂ¹ se dĂ©tachent peut-Ăªtre Kakistocracy et Callow. Car, parmi les qualitĂ©s que l’on loue chez Therapy?, il y a cette idĂ©e que la musique du groupe mobile s’est construite au fil des dĂ©cennies ; partant, un tour de chant gagne Ă  porter trace de ces diffĂ©rentes strates.

Michael McKeegan, le bassiste le plus souriant de toute l’histoire du metal, et un extrait de Neil Cooper. Photo : Rozenn Douerin.

Le mĂ©tier conduit Andrew J. Cairns Ă  partager la set-list en trois tiers presque Ă©quilibrĂ©s : sept chansons du quinzième disque, huit de Troublegum et onze des autres albums. Dans une petite salle bondĂ©e, le groupe assure un spectacle bien poli par les dates ayant prĂ©cĂ©dĂ© cette seconde tournĂ©e europĂ©enne. Le rĂ©cital parisien reprend peu ou prou la mĂªme sĂ©rie de titres dans le mĂªme ordre. Andrew J. Cairns est motivé ; malgrĂ© de rares absences, le batteur Neil Cooper – Ă  ne pas confondre avec Neal Cooper, artiste lyrique – fĂªte son anniversaire avec une partie sĂ©rieuse sinon crĂ©ative – les soli marquent ses limites d’inventivitĂ©, comme le seul solo de guitare soulignera celles, techniques, de la vedette ; et Michael McKeegan rayonne Ă  la basse comme, avant lui, s’éclatait le bassiste de Hey Guy.

Des soucoupes violentes. Photo : Rozenn Douerin.

Des regrets ? Peut-Ăªtre sent-on moins d’effort pour personnaliser ce show qu’au Backstage ; de plus, les soucis techniques du guitariste gĂ¢chent souvent ce moment si important des entre-chansons ; l’engagement politique anti-Brexit – très nord-irlandais – et anti-Trump – très consensuel hors États-Unis – n’échappe pas Ă  la facilitĂ© assez banale ; enfin, la prĂ©sence ambigĂ¼e du technicien-jouant-parfois-de-la-guitare-et-faisant-les-secondes-voix-cachĂ©-Ă -cour fait du trio un quatuor un brin honteux, ce qui n’est pas Ă  la hauteur de leur investissement musical et personnel.

Andrew James Cairns décoiffé @La Maroquinerie. Photo : Rozenn Douerin.

Pour le reste, l’esprit est positif (pas d’interdiction de captation ou de boisson « extĂ©rieure », par exemple, ce qui serait stupide dans une salle de ce type), le groove est lĂ , l’ambiance est bon enfant, le rĂ©pertoire est riche et le boulot est fort bien fait – mieux que celui de la sĂ©curitĂ© lors d’altercations pas très claires entre gars du premier rang. Un dimanche soir pomme-pet-deup Ă  Paris, et un nouveau moment revigorant avec cette formation au nom trentenaire !

Vincent Crosnier, « Périples », Augure


En orgue comme en sport en gĂ©nĂ©ral, rien n’est simple et tout se complique. Prenez le dernier enregistrement en date du label Augure. ThĂ©oriquement dĂ©diĂ© Ă  la promotion des enregistrements laissĂ©s par Jean Guillou, cet Ă©diteur a proposĂ© Ă  Vincent Crosnier non pas de diffuser son enregistrement – en première mondiale – de PĂ©riple, un inĂ©dit de son maĂ®tre, mais l’intĂ©gralitĂ© de son grrrand rĂ©cital italien. Donc, non seulement, c’est pas que du Guillou, mais surtout ce n’est pas Guillou qui joue. Et d’une.
De plus, cet enregistrement, essentiellement issu d’un rĂ©cital donnĂ© le 28 octobre 2016 Ă  Sant’Anastasia (Ă  Villasanta, en Italie), est corrigĂ© non pas par une sĂ©ance de patchs, comme c’est la coutume… mais par des prises issues de la rĂ©pĂ©tition-registration in situ. Ainsi se manifeste l’audace de l’organiste qui se risque Ă  prolonger, comme souhaitait le faire Augure avant le dĂ©cès de Jean Guillou, le travail de l’organiste-compositeur avec d’autres interprètes mais, pour cette première, dans des conditions pour le moins olĂ©-olĂ©. Et de deux.
Puisque cela ne suffisait pas, ajoutons une complexitĂ© : pour rendre raison de la Septième toccata de Michelangelo Rossi, qui ouvrait le concert, Vincent Crosnier a choisi de l’interprĂ©ter sur le Prina 1 clavier-30 jeux d’époque abritĂ© dans l’église ; comme la suite Ă©tait jouĂ©e sur le Bonato 3 claviers-90 jeux de 2013, nouvel instrument du lieu, seul cet orgue Ă©tait rĂ©ellement captĂ© par les microphones – aussi n’entendra-t-on point la pièce locale, mal captĂ©e. Pour quel rĂ©sultat au global ? C’est ce que nous comptons prĂ©ciser ci-après, non sans avoir stipulĂ© trois points d’honnĂªtetĂ©. Un, le disque ici notulĂ© nous a Ă©tĂ© offert par Augure ; deux, Vincent Crosnier est un artiste venu Ă  plusieurs reprises sĂ©vir au festival Komm, Bach! oĂ¹ nous grenouillons ; trois, tout en ne mordant point la main qui nourrit nos noreilles, nous hĂ©sitons peu Ă  faire entendre nos dĂ©ceptions, fĂ»t-ce avec la modĂ©ration que requiert la politesse, mĂªme quand des amis sont impliquĂ©s dans les rĂ©alisations ouĂ¯es. Ceci Ă©tant posĂ©, partons Ă  l’assaut de l’ambitieux programme qui nous attend.

Dupré, Duruflé, Haendel

Le CD, qui suit la trame dĂ©capitĂ©e du rĂ©cital, s’ouvre sur la Deuxième symphonie de Marcel DuprĂ©, moins connue mais sans doute pas moins audacieuse que la première dite « Passion ». Le Preludio (7’30) envoie des guirlandes de tutti sur des accords sourds et rythmiques. Une farandole en duo essaye Ă  plusieurs reprises d’échapper Ă  la pesanteur, avant que la puissance de l’orgue ne la ramène Ă  la raison. L’œuvre semble revendiquer sa dimension « Toccata improvisĂ©e », oĂ¹ des Ă©pisodes se succèdent, Ă  la fois inaboutis et laissant rĂ©sonner leurs possibles dans l’église. Se font entendre plusieurs extrapolations encadrĂ©es par des Ă©pisodes rageurs dont une pĂ©dale tonique constitue les piliers. De magnifiques crescendi secouent l’auditoire. Rien de « joli », ici, mais quelle maĂ®trise de l’interprĂ©tation (dĂ©tachĂ© des accords rĂ©pĂ©tĂ©s, liaison des notes, registrations spĂ©cifiques, distinction des plans sonores, travail sur le silence sĂ©parant les sĂ©quences) ! Tant les affolements digitaux requis par la partition que les moments ondulants alla Messiaen – ainsi du retour de la sĂ©quence, 5’55 – proposent un captivant voyage dans l’orgue jusqu’au tutti final.
Curieux, l’Intermezzo (4’) s’ouvre sur une sorte de tambourin bancal, entre grotesque et inquiĂ©tant. Après avoir Ă©tĂ© Ă©noncĂ© dans l’aigu, la sĂ©quence thĂ©matique revient dans le grave au Cromorne. Surgissant du grondement profond, un monstre forte apparaĂ®t puis se dissout, laissant de nouveau la place au ressassement du pantin trĂ©buchant. Une rythmique pleins feux lance la Toccata, la vraie (6’). Sans que cesse le martèlement des accords, un mĂªme motif rythmique court sur toute la première minute avant que l’affaire ne se dĂ©grade. Une sĂ©quence mezzo forte grouille du dĂ©sir purulent d’exploser. Échec : les fonds de l’orgue murmurent leur colère sous laquelle deux anches rĂ©exposent la structure première, traversĂ©e par des rages virtuoses qui confient le ressassement Ă  la pĂ©dale.
Effets d’écho entre les claviers et le pĂ©dalier, maintien d’une pulsation constante, souci de lisibilitĂ© mĂªme dans les fortissimi (Ă©coutez la respiration de la main droite piste 3, 4’09) : tout saisit l’oreille attentive. Deux ruptures tentent de donner le change sans parvenir Ă  endiguer la vigueur motorique Ă©noncĂ©e d’entrĂ©e qui finit par dĂ©ferler et se conclure – assez platement, pontifiera-t-on –, par les trois pouĂ«t-pouĂ«t habituels. En conclusion, une Å“uvre idĂ©ale pour appĂ¢ter les amateurs de musique – et pas que d’orgue – soucieux de composition Ă©vocatrice, vivante et interprĂ©tĂ©e avec esprit. Les Ă©volutions incessantes des sonoritĂ©s sĂ©duisent l’oreille… et compensent la faible dĂ©finition des graves que la prise de son tend, comme signalĂ© jadis dans cette mĂªme Ă©glise, Ă  Ă©craser.

Vincent Crosnier Ă  Saint-AndrĂ© de l’Europe. Photo moche mais hypermystĂ©rieuse : Bertrand Ferrier.

Comme DuprĂ© avait succĂ©dĂ© Ă  Bossi, Georg Friedrich Haendel dĂ©boulonne DuprĂ© avec le Onzième concerto (11’), agrĂ©mentĂ© des transcription et cadences telles qu’Augure les a proposĂ©es dans une pentalogie. L’Allegro liminaire est envoyĂ© avec une Ă©nergie dont l’agilitĂ© dĂ©borde les capacitĂ©s de l’enregistrement, parfois confus. On y retrouve l’école Guillou :

  • le plaisir du dĂ©tachĂ© (on l’entendra encore mieux pendant l’Andante) ;
  • un recours Ă  la registration la plus variĂ©e, parĂ»t-elle historiquement incohĂ©rente… quoique organologiquement dĂ©fendable (faudrait-il jouer Haendel que sur des orgues d’époque ou qu’en chĂ¢trant les orgues contemporains ?) ;
  • un refus de la rĂ©gularitĂ© rythmique qui oppose la rigiditĂ© de l’énoncĂ© aux prĂ©cipitations Ă  vocation dynamique ;
  • une propension Ă  la virtuositĂ© furibonde, tant dans l’agitation des saucisses de l’organiste que dans le changement gourmand de clavier et la multiplication des registrations.

Le menuet est le plus sage, le plus clair et le moins polĂ©mique des mouvements, bien pulsĂ© par une pĂ©dale puissante. Quant Ă  la gavotte, dont le dĂ©but du thème a de faux airs de « Joseph est bien marié », elle retranscrit l’orchestre dans un halo sonore qui imite mieux la masse des instrumentistes orchestraux qu’elle ne salue la prĂ©cision de l’interprète – la prise de son, toujours.
Le sens du contraste conduit Vincent Crosnier Ă  enchaĂ®ner avec deux pièces de Maurice DuruflĂ©, dont il a plusieurs fois interprĂ©tĂ© l’intĂ©grale pour orgue – dont une fois Ă  Saint-Eustache oĂ¹, bien entendu, nous Ă©tions. C’est dire si son choix d’ouvrir le bal avec la mĂ©connue « MĂ©ditation » posthume n’est pas liĂ©e Ă  une envie de reposer les paluches, mĂªme si l’œuvre ne prĂ©sente pas de difficultĂ© technique, contrairement Ă  toutes les autres. Dans la pure tradition Guillou, le musicien adopte un tempo très allant, rĂ©servant la mĂ©ditation Ă  la deuxième partie, sur les ondulants (le 4E du jeu soliste souffre alors pour rappeler que l’orgue est un instrument au moins aussi vivant que l’organiste, voir par ex. piste 8, 0’32 et 0’34). Le soin apportĂ© Ă  l’exĂ©cution de cette pièce supposĂ©e mineure, grĂ¢ce Ă  l’agencement des sons, la caractĂ©risation des moments et l’interprĂ©tation, sĂ©duit, mĂªme si notre cĂ´tĂ© gnangnan aurait sans doute apprĂ©ciĂ© un peu plus d’apaisement lors des Ă©noncĂ©s du thème rĂ©current – tout Ă  fait, je donne des leçons d’interprĂ©tation de DuruflĂ© Ă  quelqu’un qui peut tout en jouer, c’est au moins pour ça que je prĂ©fère Ăªtre pseudocritique et pas virtuose.
Suivent, toujours du sieur Duruflé, les Prélude et fugue sur le nom d’A.L.A.I.N. Enlevé en moins de 11’, le diptyque ne baguenaude, ribaude ni ne vague en chemin. La familiarité de l’interprète avec cette double pièce lui permet, dès le prélude, d’associer la dextérité à la musicalité en dépit de l’injonction au prompt si guilloutique. Vincent Crosnier réussit à faire jaillir de ce tube une impression d’urgence, de nécessité, de verve souvent oubliée par des interprètes plus soucieux d’effets que d’énergie. La volonté de différencier les différents moments est d’autant plus savoureuse (piste 9, 4’43) que chaque atmosphère est dépeinte sans filtre adoucissant. Ça secoue, oui, mais c’est revigorant. La (double) fugue, dont l’interprète rappelle utilement la richesse dans un texte de livret passionnant, paraît relativement sage jusqu’à ce que l’affaire s’emballe à 3’15, alla Guillou, comme pour mieux faire grouver le crescendo, avec cette prise de risque insensée du live.

Composition de l’orgue (photo d’après livret)

Guillou and more

Point d’orgue, mais pas final, du rĂ©cital, PĂ©riple de Jean Guillou (23’) dĂ©baroule enfin. En fin, ha-ha, connaisseur des arcanes guilloutiques, Vincent Crosnier narre ses multiples avatars. Ă€ l’origine, les Scènes d’enfant Ă©taient sous-titrĂ©es « Première partie ». La seconde partie, inĂ©dite, est devenue partiellement une « Fantaisie concertante » pour violoncelle et, d’abord orgue, puis orchestre. Ensuite, pressĂ© par son Ă©lève, Jean Guillou a acceptĂ© que cette pièce soit jouĂ©e sous le nom de PsychĂ© avant de la renommer PĂ©riple… et de l’amender pour Ă©dition (dont l’exĂ©cution sera donc diffĂ©rente de celle qui est ici prĂ©sentĂ©e). Partant des graves, l’affaire se dĂ©veloppe rapidement entre notes rĂ©pĂ©tĂ©es et questions-rĂ©ponses que l’orgue local, dotĂ© de deux façades sur les conseils du compositeur, restitue avec un joli effet de spatialisation. Le ton interrogatif, marquĂ© par des itĂ©rations de notes ou d’accords, sollicite cornets, cromornes et pĂ©dale grondante. Un faux statisme s’ensuit, oĂ¹ des accords longuement rĂ©pĂ©tĂ©s sont commentĂ©s par une anche obstinĂ©e. L’arrivĂ©e du forte (5’15) semble agresser cette sagesse de l’habitude. Pourtant, le silence et des anches discrètes avalent cette tentative et reprennent leur quĂªte, que sous-titre une flĂ»te volontiers descendante.
Cette situation, arbitrĂ©e par le grognement de la pĂ©dale parfois trillĂ©e, semble partie pour rester, tant le discours se complaĂ®t Ă  explorer la curieuse association entre pĂ©rennitĂ© du système et incertitude de la rĂ©solution. Le propos s’enrichit, s’apaise, et soudain advient un Ă©pisode inquiĂ©tant, autour de 11’ : sous des airs faussement improvisĂ©s, des fusĂ©es manuelles surplombent un martèlement rythmĂ© de la pĂ©dale. Puis une flĂ»te tremblante apaise la situation, laissant entendre le montage vivant (11’53) et replongeant l’orgue dans son mystère Ă  trĂ©molo. Ă€ l’auditeur de guetter les petits Ă©vĂ©nements qui Ă  la fois animent et unifient ce voyage, entre soli, dialogues, trios et ensembles, accents, tenues et rĂ©pĂ©titions. Une troisième partie s’esquisse sur une solide pĂ©dale (15’46) qui dialogue avec une anche ; mais la boĂ®te expressive se ferme, et les pleins jeux s’escagassent. L’orgue s’ébroue, entre notes virtuoses, rĂ©pĂ©tĂ©es et furibardes. Des accords sĂ©vères et une bombarde sans concession ponctuent les envolĂ©es. Un cornet essaye de se faufiler entre deux secousses ; nĂ©anmoins, l’on sent que la tension gonfle dans les voiles de l’instrument. Le langage typique d’un certain Jean Guillou se dĂ©ploie avec colliers vivaces de notes, accords rĂ©pĂ©tĂ©s, brefs silences, rugissements de la pĂ©dale, fausse fin tonitruante, interrogations ultimes et long tutti que quelques dernières notes finissent d’effacer en s’effaçant elles-mĂªmes.


C’était une feinte si, après cette crĂ©ation, l’artiste s’en allait – mĂªme si, contrairement Ă  Anne Sylvestre, il ne craint guère que ça semble vrai. Afin d’Ă©baubir deux bonnes fois pour toutes ses auditeurs, Vincent Crosnier propose donc deux bis. La Fugue sur le carillon des heures de la cathĂ©drale de Soissons de Maurice DuruflĂ© (3’), pièce virtuose que l’artiste rend avec la virtuositĂ© et la libertĂ© d’un guilloutomane. Reconnaissons que, une fois de plus, la prise de son de Paolo Guerini peine Ă  valoriser le dĂ©tail de son travail. En effet, la polyphonie est noyĂ©e dans un wah-wah douteux, comme si les potards avaient Ă©tĂ© rĂ©glĂ©s pour le seul plein jeu final – parfait, lui. Le second bis est une improvisation qui commence par jouer sur la spatialisation des anches. Puis la pĂ©dale propose une autre histoire, parcourue de tensions d’oĂ¹ réémerge, comme chez le maĂ®tre, le souvenir du motif liminaire. Une anche et une accĂ©lĂ©ration lancent le crescendo torride chargĂ© de faire chanter au mieux la BĂªte locale jusqu’au double tutti conclusif.

En conclusion

Voici le premier disque plus-que-recommandable de Vincent Crosnier. IndĂ©crottable fan, Ă©lève et promoteur de Jean Guillou, cet artiste n’en dĂ©veloppe pas moins un art d’interprète Ă  la fois fidèle aux us de feu le maestro, et personnel dans cette manière de mĂªler aux foucades de l’original les exigences propres au grand disciple. Pour la richesse spectaculaire du programme, pour la qualitĂ© de l’exĂ©cution en dĂ©pit des conditions Ă©tiques dans lesquelles elle fut enregistrĂ©e, pour l’ambition et le premier enregistrement mondial d’un inĂ©dit de Jean Guillou – gravĂ©, Ă©ditĂ© et publiĂ© avant le dĂ©cès de la vedette, soit stipulĂ© pour les faquins –, wow.


Acheter ce disque : ici.
Retrouver nos chroniques sur les disques Augure : là.

Redouanne Harjane, « Miracle », La Nouvelle Ăˆve, 8 fĂ©vrier 2019

Redouanne Harjane, le 8 février 2019. Photo : Josée Novicz

Fini le Noooord : dĂ©sormais, on en sait tout aussi long sur « le Grand Est ». Après qu’Oldelaf a chantĂ© les louanges de Nancy, ce « petit mouroir tout gris entre l’Allemagne et la vie », Redouanne Harjane remonte sur scène pour encenser Metz, sa ville natale dĂ©crite comme un dĂ©sert dĂ©sespĂ©rant – et pourquoi pas ? Las, n’excitons point indĂ»ment les passionnĂ©s d’exotisme. En effet, « Miracle » (pour rĂ©server, passer plutĂ´t par billetreduc : c’est possiblement 46 % moins cher, ce qui n’est certes point nĂ©gligeable), le semi-nouveau spectacle du comique chanteur, n’est pas strictement gĂ©ographique. Au contraire, il revendique l’absence de fil conducteur, prĂ©fĂ©rant Ă  la logique apparente un enchaĂ®nement de thĂ©matiques allant du convenu (le bio, les rĂ©seaux sociaux, PĂ´le Emploi, le smartphone…) aux vrais sujets harjaniens, comme le système digestif de la girafe, la casquette Ricard, le jus de table, le bowling et la literie.
Surtout, l’artiste sĂ©duit en Ă©tendant le format du stand-up par un souci Ă©patant et patent, pfff, de pousser le propos lĂ  oĂ¹ s’arrĂªtent les concurrents. En gros, le comĂ©dien, sous couvert d’autobiographie, Ă©voque d’abord une situation qui ring a bell Ă  l’assistance ; puis il profère des blagounettes autour de ce prĂ©texte, Ă©ventuellement en interagissant avec le public, par choix ou par obligation quand les spectateurs rĂ©agissent – c’est la structure normĂ©e du stand-up. Redouanne Harjane y ajoute deux bonus, avec un « s », qui constituent sa spĂ©cificitĂ© dans le rigolade-business : d’une part, il approfondit la blagounette initiale afin d’y dĂ©nicher des prĂ©mices d’absurditĂ© ; d’autre part, il saupoudre son propos de chansonnettes, ces sketchs agrĂ©mentĂ©s de refrains susceptibles d’Ăªtre repris par l’assemblĂ©e.

« – C’est pas Redouanne Harjane de pied en cap ! / – Ben ouais, mais il avait pas de cape alors j’ai pris juste les pieds. En plus, on voit bien que, contrairement Ă  ce qu’il prĂ©tend, le mec est pas Ă  cĂ´tĂ© de ses pompes. / – Oh, maou. » Photo : JosĂ©e Novicz.

L’ensemble est articulĂ© autour de questions fort stimulantes dont voici quelques aperçus.

  • Est-il prĂ©fĂ©rable de mettre des cĂ©rĂ©ales dans de la Stella-Artois ou de s’entendre conseiller par Siri d’aller voir un psy ?
  • Pourquoi, dans les Ă©coles, ne fait-on pas les exercices d’Ă©vacuation le dimanche, quand personne n’est lĂ  ?
  • Ça existe, un bĂ©bĂ© prof de math, ou c’est comme un bĂ©bĂ© pigeon : non ?
  • Comment rĂ©agir quand, dans ta chambre de bonne, tu t’aperçois que c’est toi, la bonne ?
  • Pourquoi les chevaux n’ont-ils aucune connaissance en Ă©conomie libĂ©rale ?
  • Les distributeurs de prĂ©servatifs dans le mĂ©tro visent-ils les hommes soudain dĂ©sireux d’enculer un train ?
  • Pourquoi la voix qui prĂ©vient les usagers du mĂ©tro contre les pickpockets ne s’exprime-t-elle jamais en arabe ?
  • Les tomates en vente dans le RER ont-elles toutes un Å“il en moins ?
  • Est-ce vraiment aux usagers des transports en commun de chercher des colis suspects pour dĂ©nicher des bombes ?
  • Pourquoi un pilote qui a 20/20 Ă  chaque zeuye te dit-il : « Nous allons traverser une zone de turbulence » alors qu’il aurait pu les Ă©viter, ces turbulences ?
  • Puisque nous ne pouvons voir l’oxygène, est-ce Ă  dire que les poissons, eux, ne peuvent voir l’eau ?
  • Le mec qui a mis des quilles et des bĂ©bĂ©s zguègues avec des abdos dans la salle oĂ¹ se donne ce spectacle, s’appelait-il Richard ou Riccardo ?
  • Peut-on rencontrer quelqu’un Ă  un afterwork si on ne travaille pas ?
  • Un violeur au GHB a-t-il jamais bu la bière de sa victime en s’apercevant qu’il Ă©tait fauchĂ© ?
  • Ă€ part le diabolo et le mot « Koltès », que font les gens de Nuit Debout la journĂ©e ?
  • Pourquoi tout le monde s’extasie-t-il sur un bĂ©bĂ© qui marche alors que, quand j’entre dans une pièce sans ramper, personne ne s’Ă©baubit ?
  • Quand ta mère te casse les couilles, que lui dire hormis : va niquer ta mère ?
« Chapeau, Redouanne », lance Josée Novicz.
  • Pourquoi les vendeuses de fringues te donnent-elles un avis sur tes essayages alors que, quand tu les vois, souvent, bon ?
  • Peut-on vaincre la honte de sortir d’un magasin sans acheter ?
  • Est-il prĂ©fĂ©rable de manger, option un, ou, option deux, de se faire livrer de la bouffe dans le sixième pour donner Ă  croire que l’on habite les quartiers (casual) chics ?
  • Le sans-gluten n’est-il pas une grosse arnaque, vu que personne n’a jamais vu Ă  quoi ça ressemble, le gluten­?
  • Au kebap, quand le mec te demande ce que tu veux avec ça, chef, peux-tu demander un supplĂ©ment vie meilleure ?
  • Quand tu n’as pas pris ton portable aux toilettes, qu’es-tu censĂ© faire dans cette pièce ?
  • Le seul mec qui travaille encore Ă  wanadoo zone-t-il en slip dans un hangar ?
  • Peut-on retirer de l’argent au DAB après minuit sans s’apprĂªter Ă  rendre un culte Ă  Sheitan ?
  • Dire que les digicodes ont remplacĂ© les Portugais, est-ce mi-raciste ou mi-bizarre ?
  • La dĂ©pression, sera-ce pas comme attendre que l’on te dĂ©branche car tu as compris que t’es dans le coma et la seule personne qui te rend visite, c’est un TĂ©moin de JĂ©hovah ?
  • Une porte sans poignĂ©e, est-ce un mur ?
  • Faut-il enterrer les gens sur un monte-charge afin qu’ils nous voient de lĂ -haut, comme dans la phrase dĂ©bile, et non Ă  l’aveugle, en contre-plongĂ©e ?
  • Dans les avions, le rideau qui sĂ©pare la classe Ă©co et les riches qui ont la classe : pourquoi ?
  • Au moment de mourir, un mythomane voit-il dĂ©filer la vie d’un autre ?
  • Combien de temps met une girafe pour vomir ?
  • Comment casser un miroir sans, en fait, le multiplier ?
  • Si on libère un enfant-bulle, va-t-il, enfin, s’Ă©clater ?
Le cliché le plus proche du personnage. Photo : Josée Novicz.

La personnalitĂ© polymorphe de l’artiste ; ses multiples astuces allant des running-gags (incluant le cĂ©lèbre « MEURS ! MEURS ! MEURS BIEN ! » et le plus rĂ©cent « Smarty-smarty », Ă©quivalent du « J’vous laisse rĂ©flĂ©chir lĂ -d’sus » de Gustave Parking) aux ruptures soudaines (borborygmes de fin de phrases et coupure de chansons) ; son art d’interagir pleinement avec le public en Ă©vitant avec Ă©lĂ©gance de l’indisposer ; sa capacitĂ© Ă  passer du coq Ă  l’Ă¢ne et du cheval Ă  la girafe ; son plaisir Ă  chanter avec une voix Ă  la hauteur du projet, dont tĂ©moigne le retour pseudo-improvisĂ© pour un extrait de « Ça n’arrive qu’Ă  toi » ; tout cela mĂ©rite une pseudocritique fort positive dans la mesure oĂ¹ le comique qu’est Redouanne Harjane, pratiquant des humours souvent efficaces et très variĂ©s, se double d’un Ă©vident tempĂ©rament d’artiste, par-delĂ  les codes limitants du stand-up.
Quant Ă  ceux qui jugeront que – bien qu’elles visent Ă  portraiturer un spectacle et Ă  en souligner l’intĂ©rĂªt kalĂ©idoscopique, bien qu’elles reformulent les punchlines Ă©voquĂ©es, et bien qu’elles ne s’appuient que sur des extraits très partiels des soixante-dix minutes du spectacle – les questions Ă©voquĂ©es sont trop nombreuses voire attentent au droit d’auteur, lançons un dĂ©bat : contrairement aux partitions, les paroles des chansons circulent librement sur le Net ; or, si l’on ne cite pas les propos d’un humoriste, quoi ?

Yusif Eyvazov, Salle Gaveau, 7 février 2019

Photo : Rozenn Douerin

Voici le récit d’un récital qui risque de sonner comme la description de déceptions. Baste, assumons-le, brof.

Le concept

Yusif Eyvazov n’est pas un tĂ©nor comme un autre. C’est M. Netrebko. Est-il pour autant suspect de vivre aux crochets de madame, prĂ©sente pour le concert, qui l’a imposĂ© sur les plus grandes scènes du monde ? Certes non. Si les contacts et les exigences de la diva du moment lui ont permis d’accĂ©lĂ©rer mĂ©chamment sa carrière, l’artiste n’en a pas moins les moyens et l’envergure des dĂ©fis qu’il relève. Il nous souvient ainsi d’avoir alterquĂ© avec un paltoquet qui le huait, comme moult autres, Ă  l’issue de sa première Ă  Bastille, oĂ¹ l’artiste avait pourtant Ă©tĂ© brillant. Quand je rentrai, l’on m’expliqua la raison de cette bronca : M. Netrebko, piston, etc. C’est donc avec curiositĂ© que nous nous rendons, Ă  l’invitation d’une fan du couple dorĂ©, Ă  son rĂ©cital russo-rital.

Photo : Rozenn Douerin

Le concert

La première partie enchaĂ®ne huit romances, trois de SergueĂ¯ Rachmaninov, trois de Piotr Ilitch TchaĂ¯kovski et deux de Kara KaraĂ¯ev. La première dĂ©ception arrive alors : l’artiste est rivĂ© Ă  son classeur. Difficile, avec cette bĂ©quille scĂ©nique, de faire passer l’émotion d’un homme censĂ© Ăªtre dĂ©chirĂ© par les sĂ©parations (Rachma), qui se languit loin de sa belle (TchaĂ¯ko) ou simplement, s’il est possible de l’Ăªtre avec simplicitĂ©, triste (Kara). D’autant que l’artiste, dont la voix met quelques strophes Ă  se hisser Ă  la hauteur de son talent, semble empruntĂ© scĂ©niquement, tantĂ´t tentĂ© par la mise en espace, tantĂ´t rattrapĂ© par son absence de par-cÅ“ur et contraint de chercher de sa main droite les courbes sensuelles du piano. Celui-ci est la deuxième dĂ©ception du rĂ©cital : rarement un Steinway nous a paru sonner aussi mal. Sans traiter ce mastodonte de casserole, faut pas abuser, l’instrument manipulĂ© par Enrico Reggioli, « coach vocal » du couple dorĂ©, manque, Ă  nos ouĂ¯es, de tout : de justesse, de chaleur, de finesse, de beautĂ©, en somme. Couronnant la première partie, les deux extraits opĂ©ratiques de Piotr Ilitch TchaĂ¯kovski – un air d’Eugène OnĂ©guine, oĂ¹ Lenski regrette avant de peut-Ăªtre-mourir les jours dorĂ©s de sa jeunesse, et un air de La Dame de pique, oĂ¹ Hermann est sur le point d’emballer Lisa – injectent enfin de l’émotion dans un concert moins monotone qu’Ă©teint, en dĂ©pit des passions dĂ©crites, d’une voix puissante et d’un souffle impressionnant.
La seconde partie est italienne. Quatre chansons de Franco Paolo Tosti (je ne t’aime plus, reviens, souviens-toi, que je meure) prĂ©cèdent la « Musica proibita » de Stanislao Gastaldon, dit Flick-Flock, qui met curieusement dans la bouche de Yusif Eyvazov les mots d’une jeune fille. Après un intermède interactif (le premier duo de Don Carlo avec Juan Carlos Heredia, qui a gagnĂ© un concours lancĂ© sur les rĂ©seaux sociaux par la vedette), trois mĂ©lodies de Salvatore Cardillo (« CÅ“ur ingrat, tu as volĂ© ma vie », avec harmonisation improvisĂ©e), Rodolfo Favo (« je t’aime, je t’aime beaucoup ») et d’Ernesto de Curtis (« Je veux Ăªtre avec toi ») ressassent avec mĂ©tier les mĂªmes ficelles que l’artiste peine Ă  rendre palpitantes Ă  chaque Ă©pisode tant les structures musicales, les enjeux techniques et les projets Ă©motionnels se ressemblent d’une chanson l’autre. La sĂ©ance se termine par deux tubes : un clin d’œil bizĂ©tique au public français (« La fleur que tu m’avais jetĂ©e » : la voix est lĂ , Ă  la diffĂ©rence de la langue, tout Ă  fait originale) et un mĂ©gahit de Puccini pour non pas la mais le Calaf, « Nessun dorma ». Se faufile alors un semi-bis. En effet, la pièce est annoncĂ©e sur le programme, suscitant la perplexitĂ© du public quand l’artiste quitte la scène après Giaccomo, attendant les « Encore ». Avant que, avec humour, le musicien prĂ©tende qu’il n’en peut plus, rĂ©sonnera la supplique d’Ernesto de Curtis, « Non ti scordar di me », avec re-harmonisation improvisĂ©e, enlevĂ© comme un morceau de gala.

Photo : Rozenn Douerin

Le bilan

Deux dĂ©ceptions majeures : le prompteur acoustique, d’une part, et, d’autre part, la succession de pièces certes cohĂ©rentes et globalement trrrès exigeantes, mais dont l’enchaĂ®nement paraĂ®t sans enjeu artistique. On croit entendre un disque, souvent admirable mais, en live, l’on peine Ă  masquer son ennui. Sur ce format du rĂ©cital, Ă  Pleyel, la Fleming, la Westbroek et le Bryn, par exemple, avaient su nous emporter dans leurs dĂ©fis (il revient Ă  ma mĂ©moire les souvenirs des colliers et des cycles redoutables – avec un formidable pianiste polonais – affrontĂ©s par la RenĂ©e, avec un vrai bis approximatif car en chantier ; pas plus avons-nous oubliĂ© la jubilation canaille et techniquement superbe du Terfel avec l’Orchestre de Belgique Ă  Pleyel). Il y avait, dans ces concerts, un projet, une envie, une dynamique. Ici, l’accumulation de paillettes ne manque pas d’Ă©clats sporadiques qui attirent les wow, mais son scintillement finit par lasser, faute de nous guider vers des ombres chatoyantes, des abĂ®mes moins uniformes ou des lumières plus variĂ©es. Ajoutons Ă  cela deux dĂ©ceptions mineures : faire payer, en plus du billet, les ouvreuses et les programmes (cinq euros pour un livret bourrĂ© de pub !) est une dĂ©gueulasserie qui justifierait presque que la salle fĂ»t Ă  moitiĂ© vide ; et l’attitude dĂ©sinvolte de la vedette pressĂ©e devant les fans qui, contrairement aux privilĂ©giĂ©s ayant accès Ă  sa loge, l’ont attendu longtemps Ă  la sortie, est assez moche non pas dans l’absolu mais de la part d’une star qui joue les accessibles sur les rĂ©seaux sociaux.
En bref, rien de mauvais, d’indigne ou de bĂ¢clĂ©, point du tout : juste un sentiment de dĂ©ception Ă  plusieurs titres. Au moins avions-nous prĂ©venu nos lecteurs que nous risquions dâ€™Ăªtre un peu plus incisif que de coutume. Peut-Ăªtre ça passe moins mal de la sorte.

Pierre Chastellain, « Pavillon large », VDE-Gallo


GrĂ¢ce Ă  la complicitĂ© d’Olivier Buttex, nous poursuivons de façon plus approfondie l’exploration du catalogue de VDE-Gallo, cĂ©lèbre maison suisse de « musique savante » mais pas que. La preuve avec ce florilège de Pierre Chastellain, rassemblant « quelques plages » de 1976 Ă  1980, avant qu’il ne renonce Ă  cette carrière. Signe, au besoin, que la chanson suisse de qualitĂ© ne s’arrĂªte pas Ă  Michel BĂ¼hler (mĂªme si, dans les crĂ©dits du prĂ©sent disque, l’on retrouve un certain LĂ©on Francioli, collaborateur de fond du sieur BĂ¼bĂ¼) ou Ă  Sarcloret.

Lors de sa pĂ©riode d’activitĂ© chansonnistique, cet ex-sosie de Jean Ferrat dĂ©veloppait alors une chanson volontiers poĂ©tique voire lyrique, tantĂ´t comme auteur-compositeur-interprète, tantĂ´t comme interprète de Pierre Ellenberger ou Gil Pidoux, cĂ´tĂ© textes, Alfred Thuillard cĂ´tĂ© musiques. D’emblĂ©e, on note la qualitĂ© du mastering signĂ© Jean-Pierre Bouquet, qui transforme des vinyles de la fin des annĂ©es 1970 en CD parfait (allez, pour montrer que l’on a Ă©coutĂ©, il semble que le montage de la piste 9, 1’20, eĂ»t nĂ©anmoins pu Ăªtre affinĂ© ; et la reprise des cordes façon Jacques Walmond n’a pu clarifier miraculeusement la bande originale). Il faut bien ce travail, subtil car jamais dĂ©naturant, pour apprĂ©cier la diction plus prĂ©cise que prĂ©cieuse du chanteur, pas très loin d’un Jean-Marie Vivier, l’emphase en moins (ce que certains apprĂ©cieront…). Le texte est si bien chantĂ© que l’on s’amuse Ă  repĂ©rer les moments oĂ¹ la langue a quasi fourchĂ© – comme pour ces « trompettes dernières » qui passent juste-juste, piste 3, 1’20 – toujours ce 1’20, comme pour la piste 9 : malĂ©diction ou hasard scientifique ?

Alors, Jean Ferrat ou pas Jean Ferrat ?

L’ouvrage est joliment travaillĂ©, avec tantĂ´t un cĂ´tĂ© Jean Ferrat, forcĂ©ment, l’engagement profitable en moins, tantĂ´t une verve façon Jacques Brel par certains accents d’amplification, voire, lors d’une amusante quasi-parodie quĂ©bĂ©coise, une once Ă©voquant la vitalitĂ© du barde alsacien Jo Schmelzer (« Les amours parallèles »). Les arrangements sont-ils datĂ©s ? Souvent, logiquement, et c’est tant mieux ! Certes, l’on a goĂ»tĂ©, grĂ¢ce au formidable pianiste-et-pas-que Jean-Paul Roseau, les autoreprises de feu Jacques Serizier ; certes, l’on ne se rĂ©jouit pas moins des relectures tardives de feu Pierre Louki, de feu Ricet Barrier – dont les amateurs de Tel quel savent ce qu’il doit aux « d’mi-heures de spectacle filmĂ©es par la TĂ©lĂ©vision Suisse Romande » – ou de pas feu Gilles Vigneault, par exemple ; mais il est heureux que certaines chansons restent « dans leur jus d’époque ». Ainsi, « La centenaire » (« la condamnĂ©e de bas Ă©tage est une vieille maison (…) / car les maisons, c’est comme les gens : on les abat pour de l’argent ») pourrait-elle mieux faire sonner ses breaks typiques sans ses guitares Ă©lectriques vintage ?

PortĂ© par une inspiration polymorphe selon les auteurs, l’artiste, sans se mĂ©nager, balaye – que c’est drĂ´le, mais bon – moult thèmes parmi lesquels : la nature, donc l’hiver ; l’amûûûr, y compris chez les Airbus, les 2CV, les baleinières ou les rames de mĂ©tro ; la Suisse, si si, ce pays oĂ¹, mĂªme Ă  la fin d’un banquet, « l’on n’entend jamais : un homme Ă  la mer », louait Ricet ; les grands sujets, les grands machins, selon l’expression d’Anne Sylvestre, avec « Amnistie ! » et « La petite MaĂ¯lam » (« à treize ans, les fill’ de chez nous, c’est marelle et billets doux / Ă  treize ans, au pays des bambous, on la dĂ©pucelle Ă  genoux ») ; les enfants et l’enfance, sans nĂ©gliger ni les jeux de mots intertextuels (« Madame la chanson », avec son intro qui semble inspirĂ©e, peut-Ăªtre fortuitement, par le son du gĂ©nial Gentle Giant, façon « Turnin’ around », de 1977, soit deux ans avant la rĂ©alisation de la chanson), ni les questions essentielles comme : le lac LĂ©man est-il une femme ? ou : y a-t-il meilleur refrain Ă  une chanson d’amour que « lala, lala, lala », comme pour les violons de Kosma ? et : les eaux dormantes des miroirs parlent-elles de nous sans nous connaĂ®tre ?
Dès lors, sous la pression de Pierre Ellenberger, l’artiste est souvent plus proche de la chanson poĂ©tique, parfois non loin d’un James Ollivier ou d’un Jean-Luc Juvin, que de la chanson « à texte » façon franco-quĂ©bĂ©co-belge. VoilĂ  une sĂ©duisante manière, pour un musicien, de cultiver sa singularitĂ© en faisant fi des formatages opposant une certaine chanson Ă  d’autres chansons incertaines – par ma foi, en faire fi, c’est plus chic que de les envoyer chier, mĂªme si l’un n’empĂªche pas l’autre. Le rĂ©sultat d’ensemble ? Une chanson intelligente et intĂ©ressante Ă  dĂ©couvrir ici, pour la version YT, et lĂ  pour la version CD.

Et puis le reste, sĂ©rieux…

Photo : Bertrand Ferrier

Jean Guillou, Widor et Vierne, Augure


Augure nous faisant l’amitiĂ© de nous fournir notre pain guilloutique rĂ©gulier, la sĂ©rie de chroniques posthumes commence vraiment avec ces quelques lignes de la onzième notule. En ce jour d’hommage Ă  la vedette, cĂ©lĂ©brĂ© sans doute malgrĂ© lui Ă  Notre-Dame, nous avons donc choisi Ă  dessein d’ouvrir la fĂªte mortuaire avec ce disque, dernier phonogramme compilĂ© du vivant de l’artiste, avec son approbation et avec la gĂ©nĂ©rositĂ© coutumière des disques d’Augure – le prĂ©sent opus propose 78’ de sons. De patchwork, il sera question Ă  propos de cette compil’ Widor + Vierne, puisque ce florilège assemble des prises dissemblables : live et prise unique, dans diffĂ©rents endroits… parfois mĂªme pour une mĂªme pièce. Ainsi, l’Allegro de la Cinquième symphonie de Charles-Marie Widor est captĂ© Ă  Saint-Laurent, Ă  Rotterdam, tandis que les Ă©diteurs ont choisi, pour la Toccata de la mĂªme symphonie, la version gravĂ©e Ă  Saint-Matthias, Ă  Berlin – sans doute parce que le second volume des lives Ă  Saint-Matthias incluait dĂ©jĂ  l’Allegro de la Cinquième. Bref, une question s’impose : cette Å“uvre de mĂ©moire, qui s’inscrit dans le travail rigoureux et passionnĂ© de l’association Augure, vaut-elle comme trace d’un grand interprète ou mĂ©rite-t-elle aussi l’intĂ©rĂªt des mĂ©lomanes non guilloumaniaques ? Seule manière d’esquisser une rĂ©ponse : Ă©couter de toutes nos deux oreilles et, si l’Ă©motion s’en mĂªle, du cÅ“ur itou.
L’Allegro de la Sixième symphonie de Widor (9’30 avec cadence !) est l’un des tubes des organistes. EnregistrĂ© en 1979, ce premier mouvement associe la solennitĂ© d’un tutti dynamique au quasi dĂ©tachĂ© qui permet Ă  l’interprète de faire respirer et de rendre plus intelligibles les accords qui cinglent l’église. Le pari de l’exĂ©cution rĂ©side dans ce dĂ©sir schizophrène de maintenir la pompe sans nĂ©gliger la vitalitĂ©, la libertĂ© et mĂªme la facĂ©tie : au-delĂ  de la coquetterie d’un virtuose souhaitant montrer combien il virevolte avec aisance – il se le peut permettre, le bougre –, la registration de la pĂ©dale (20 jeux disponibles !) avec quelques jeux aigus (quatre registres de pĂ©dale entre un et quatre pieds !) ne manque pas d’ironie pour l’arrivĂ©e du passage en La. Une cadence pyrotechnique ajoute « beaucoup d’effet » Ă  ce qui, dĂ©jĂ , n’en manquait pas. Celui qui n’a pas frissonnĂ© devant une telle dĂ©bauche d’agilitĂ© puissante persillĂ©e de malice ne frissonnera dĂ©cidĂ©ment jamais et, après tout, tant pis pour sa mouille.
La Cinquième symphonie de Widor est expurgĂ©e de ses mouvements centraux pour n’offrir que le premier et le dernier de ses membres. Certes, dès l’Allegro (10’), on dĂ©cèle çà et lĂ  des montages perfectibles (ainsi, celui de 0’07, piste 2, fait sursauter !) ; mais la qualitĂ© des bandes originales, dĂ©jĂ  quadragĂ©naires, est sans doute plus en cause que le travail de fourmi rĂ©alisĂ© par Jean-Claude BĂ©nĂ©zech et ses acolytes auguriens. Le mouvement premier permet d’entendre de nouvelles sonoritĂ©s, des fonds aux petites flĂ»tes que l’artiste Ă©claire de façon multiple en jouant habilement avec la pĂ©dale d’expression. Après quoi, le musicien s’éclate et transforme la partie-Ă -doubles-croches en « Vol du bourdon ». Ce n’est pas absurde, c’est croquignolesque, pĂ©tillant et Ă©minemment spectaculaire. Les modulations sont enlevĂ©es avec Ă©vidence ; et, si le son n’est pas toujours parfait, l’éventuel manque de dĂ©finition des graves n’empĂªche certes pas de suivre les dĂ©bauches de virtuositĂ© et d’élan vital, symbolisĂ©es par la pulsion des accords dĂ©tachĂ©s de la coda avec, pour conclure, la p’tite tierce picarde qui va bien. Il faut alors bondir Ă  Saint-Matthias de Berlin, en 1983, pour profiter d’une toccata enlevĂ©e en moins de 4’. HĂ©naurme tube d’organistes elle aussi, la pièce, jouĂ©e ici dans sa version de 1918, fonctionne autour d’un ostinato emportĂ© tellement vite que l’on se demande si les claviers n’ont pas brĂ»lĂ© après le passage de ce grand malade de la vitesse, obligĂ© de swinguer les accords rĂ©pĂ©tĂ©s pour avoir le temps de les faufiler. Le jaloux pointera quelques arrangements avec la lettre de sa partition (par ex. Ă  2’20, changement d’octave de la pĂ©dale après le rĂ© bĂ©mol, na), quelques confusions, la fatigue aidant (3’10). Le propos n’est certes pas là : cette toccata plaira aux amateurs de technique et de performance, comme elle pourra laisser sur la touche ceux qui aiment admirer des artistes associant une technique surhumaine Ă  un souci de donner Ă  entendre de la musique, pas uniquement des quadruples saltos vrillĂ©s. Il est clair que cette berlinade n’a point Ă©tĂ© effleurĂ©e par semblable souci… hĂ©las, Ă  notre très-pas-humble goĂ»t.


La Deuxième symphonie de Vierne
est un monstre de 33’33 que Jean Guillou a enregistrĂ© le 3 juillet 2003 dans son fief de l’époque, Saint-Eustache. L’Allegro (7’) s’engage dans la voie de la libertĂ©, chère au maĂ®tre qui joue Ă  domicile. Curieuse impression que cette ouverture dĂ©penaillĂ©e : surprise, certes ; mais aussi gĂ¢chis apparent du groove qu’a rĂ©ellement Ă©crit Louis Vierne avec syncopes, Ă©chos, contretemps, etc., qui n’avait peut-Ăªtre pas besoin que lui fussent ajoutĂ©s quelques dĂ©sĂ©quilibres apocryphes. DĂ©sarçonnĂ©, l’on profite davantage du voyage dans les multiples couleurs de l’orgue – allĂ©luia, y a de quoi faire – que de la promenade viernoise. En fait, cette volontĂ© de secouer la partition s’apaise petit Ă  petit et nous permet de jouir, allons donc, de cette musique Ă  la fois ressassante (un mĂªme motif pointĂ© passe et repasse), inventive (ses dĂ©clinaisons ne manquent pas de stimuler l’écoute) et ambitieuse (elles font voyager l’auditeur dans l’instrument et dans la musique). Le Choral (8’) s’ouvre sur un majestueux trait de pĂ©dale dont l’artiste semble avoir Ă©vacuĂ© les huit pieds pour rendre d’emblĂ©e l’atmosphère – sombre – du mouvement, par opposition Ă  celui qui a prĂ©cĂ©dĂ©, et ce, grĂ¢ce au 32’ ou aux 16’ les plus sourds. La relative faiblesse de la prise de son rend ce discours plus suggestif que clair. Le propos peut justifier cette posture, oscillant de modulations en modulations, d’Agitato en Largo et retour, de flĂ»tes tremblantes en ensemble d’anches. Une Ă©vidence : le crescendo final dĂ©montre une science de la registration fascinante. Le Scherzo (moins de 4’) est pris pied au plancher. On y gagne en Ă©nergie, en vitalitĂ© et en spectaculaire – il faut se le fader, ce mouvement, qui plus est Ă  ce tempo ! – ce que l’on perd en poĂ©sie, en dĂ©pit des magnifiques sonoritĂ©s de Saint-Eustache. Comme souvent avec le Jean Guillou interprète, l’apprĂ©ciation de l’exĂ©cution ne relève guère du jugement mais rĂ©vèle les prĂ©fĂ©rences de chaque auditeur. Mais Ă©cou(r)te-t-on Vierne par Guillou pour entendre Vierne ou Guillou ? Vous avez demi-heure.
Le Cantabile (7’) ne laisse pas de dĂ©fier le Larghetto grĂ¢ce Ă  l’allant de l’organiste, d’une part, et, d’autre part, grĂ¢ce au toucher Ă©nergique marquant le lead confiĂ© d’abord au Cromorne. L’écriture, fort complexe (c’est un euphĂ©misme), est un terrain de jeu gourmand pour l’ardeur de l’interprète qui fait en effet sonner le Wagner qu’il affirme dĂ©celer non sans convaincre (2’53, 3’33). Ce quatrième mouvement n’est sans doute pas le passage le plus sexy de Louis Vierne, faut l’dire, hein, on n’est pas dans du pomme-pet-deup, mais aussi bien jouĂ© sur un orgue aussi adaptĂ©, c’est sans doute l’un des plus Ă©mouvants. Le Final (moins de 8’) permet Ă  l’interprète de renouer avec, et d’une, une virtuositĂ© plus exubĂ©rante, et de deux, la libertĂ©. Ici, les effets d’attente nous semblent, prĂ©tentieux que nous assumons d’Ăªtre, mieux venus, moins outrĂ©s, plus au service du discours du compositeur que dans l’Allegro. Les cornets sonnent ; les basses grondent ; les ruptures de rythme et les contretemps instabilisent, je tente, joyeusement l’écoute ; les contrastes Ă©blouissent ; les modulations passent comme courriel en 5G – hĂ©-hé ! remotivation d’un syntagme figĂ©, et hop ! – ; les progressions ou changements de registration rendent justice Ă  l’orgue joué ; le dĂ©tachĂ©-alla-Guillou (6’27) fait merveille – bref, seul regret : une prise de son qui, seize ans plus tard, n’est Ă©videmment plus Ă  la hauteur des standards attendus, ni dans le dessin des graves, ni dans le ciselage des tutti (7’17, va-t’en entendre les traits de pĂ©dale…). Pourtant, la dĂ©ficience phonographique porte tĂ©moignage et n’altère pas l’apprĂ©ciation d’une performance techniquement impressionnante et musicalement incapable de laisser quiconque indiffĂ©rent. En somme, cette version est Ă  acquĂ©rir en seconde intention, pour contrebalancer l’idĂ©e que l’on a pu se faire, Ă  partir d’interprĂ©tations plus sages, de ce qu’est ou de comment se joue une symphonie de Louis Vierne en gĂ©nĂ©ral… et la deuxième en particulier.
Est venue l’heure des complĂ©ments de programme, Ă  commencer par le Carillon de Westminster, mĂ©gahit extrait des Pièces de fantaisie de Louis Vierne.  Avec une honnĂªtetĂ© amusante, l’éditeur avoue n’avoir pas su choisir entre deux versions… et propose donc ses deux finalistes – en les sĂ©parant sur la set-list pour Ă©viter la lassitude de qui Ă©couterait le disque en continu. La première est issue d’un enregistrement Ă  Saint-Bavo de Haarlem en 1979. FoudroyĂ©e en 5’ (Olivier Latry la joue en 6’45, on n’est pas sur le mĂªme saucisson), cette version a l’intĂ©rĂªt de l’exceptionnel, au sens d’inouĂ¯. C’est au-delĂ  du brillant et, pourtant, en dĂ©pit de la beautĂ© de la pĂ©dale et de l’équilibre des registrations, cela nous paraĂ®t plus vain et confus qu’ébouriffant (Ă©couter par exemple piste 9, autour de 3’11). Quoi que cela ne manque pas d’une certaine saveur, on imagine plus, Ă  l’occasion d’un bis, une tentative de record du monde de vitesse qu’une interprĂ©tation sensĂ©e et profonde. Comme dirait notre chouchoute Esther Assuied proposant une interprĂ©tation autrement plus passionnante de la Danse de la mort de Franz Liszt : noise.
La seconde version, qui clĂ´t le disque, est issue des gravures du 3 juillet 2003 Ă  Saint-Eustache. Moins hĂ¢tive, moins soufflante que la première (« irrĂ©gularitĂ©s dès la deuxième mesure, confusion dès la septième », note avec satisfaction le très-mĂ©diocre organiste bouffi de jalousie haineuse), cette proposition est beaucoup plus sĂ©duisante musicalement : les diffĂ©rents plans sonores sont caractĂ©risĂ©s, les sonoritĂ©s sont magnifiques malgrĂ© une moins bonne prise de son, l’énergie de la main droite ne contamine pas l’ensemble de l’exĂ©cution, les mutations de registration sont splendides, et les imperfections de cet enregistrement sans doute « dans les conditions du direct » (pĂ©dale Ă  4’21… et suivantes, par ex.) n’ont guère d’importance pour un tel document. LĂ , on entend de la musique, bon sang !


Dans la mĂªme sĂ©rie que le Carillon, l’Impromptu est aussi un tube d’organiste constituĂ© d’une farandole qui s’ébroue irrĂ©gulièrement pendant près de 4’. Également enregistrĂ© le 3 juillet 2003 Ă  Saint-Eustache, il dĂ©bute sur un curieux hoquet dès la troisième note et s’accompagne de quelques broutilles qui, loin de faire oublier la qualitĂ© des justes notes, valorisent l’intĂ©rĂªt d’un enregistrement sinon Ă  la va-comme-je-te-pousse, du moins Ă  la bonne franquette, comme si l’artiste nous gratifiait d’un rĂ©cital privĂ©, une fois les portes de la grande Ă©glise close. Donc ça sature parfois, ça bouscule sciemment, ça pose ou ça accĂ©lère quand ça veut, ça trĂ©buche si ça s’prĂ©sente (piste 12, 2’39, par ex.), mais ça vit, nom d’un p’tit mouton, ça vit ! Le Scherzetto, techniquement hypermoins ardu que les autres pièces, est jouĂ© (sur le 3 claviers-40 jeux de Middelbourg) de façon bousculĂ©e, comme pour cacher la relative facilitĂ© sous une urgence facĂ©tieuse… peut-Ăªtre aussi excitĂ©e par la bruyante prĂ©sence humaine audible piste 10, 0’13. S’inspirant de la registration officielle, Jean Guillou n’y ajoute pas moins sa marque avec les tremblants qui lui sont chers. Le rĂ©sultat est plus personnel que susceptible de combler l’amateur guindĂ© de Vierne – mais Ă©coute-t-on une interprĂ©tation pour retrouver des notes en son ou pour Ă©couter la cohĂ©rence entre les notes thĂ©oriques et la mise en pratique par un mĂ©diateur artistique ? (Nan, mĂªme moi, j’ai dĂ©crochĂ© en cours de phrase, pas de panique.) Enfin, la Toccata, enregistrĂ©e itou Ă  Middelbourg, est lancĂ©e sur un rythme de fou. Ce devait Ăªtre très, très spectaculaire en direct ; c’est Ă  la fois vertigineux et guère intĂ©ressant  à l’écoute, Ă  moins de chercher sottement les scories (ainsi de la pĂ©dale Ă  1’05) de cette cavalcade dĂ©mentielle et un peu creuse.
En somme, cette Toccata est Ă  l’image du disque : Jean Guillou avait la virtuositĂ© virevoltante qui le laissait libre de risquer des tempi de guedin. Certes, cette performance circassienne a beau marquer le petit musicien, elle peine, en soi, Ă  l’Ă©mouvoir. En revanche, quand la technique superlative s’associe Ă  une science de la registration et Ă  un souci de faire palpiter une Å“uvre sans se contenter d’en faire un tremplin pour histrion, genre Tryphon Tournesol sur patins Ă  roulettes, lĂ , on tient quelque chose, et quelque chose d’une puissance que peu oseront dĂ©fier. En ce sens, ce disque est doublement important pour qui veut connaĂ®tre voire approfondir sa connaissance de l’interprète guilloutiste : il permet d’entendre ses fabuleux excès et d’écouter son art d’interprète. Les deux ne vont pas souvent ensemble, mais leur duel fait le prix de ce disque anthume, supĂ©rieurement Ă©ditĂ© avec un livret mentionnant la composition de chaque orgue et dĂ©voilant une prĂ©sentation trilingue qui associe les mots du maĂ®tre Ă  ceux de ses plus fervents et pertinents supporters.


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Consulter nos précédentes chroniques de disques guilloutiques : là.

Komm, Bach!, épisode 57

Photo : Rozenn Douerin

Croirait-on qu’interprĂ©ter les Variations Goldberg de Johann Sebastian Bach puisse Ăªtre, de nos jours, une provocation ? Sans doute pas si l’on n’a point suivi l’affaire çà ou lĂ . Mais voilĂ  que surgit Pascal Vigneron, le taulier du festival Bach et de l’orgue de Toul, le rganiss trompettiss, le policier facteur, dont nous avons chantĂ© les louanges parfois, et parfois moins mĂªme si c’est pas sa faute. En vrai, il ne surgit pas seul en l’Ă©glise Saint-AndrĂ© de l’Europe : il dĂ©baroule avec son orgue-Ă -lui, dont les lecteurs assidus ont aperçu l’arrivĂ©e.

Photo : Rozenn Douerin

Devant une Ă©glise bien garnie de spectateurs, la question est : est-ce choquant d’introduire un mĂ©gasynthĂ©tiseur, appelĂ© orgue Virtualis, alors que le festival invitant cĂ©lèbre depuis octobre 2016 le come-back de l’orgue Delmotte-BĂ©asse, restaurĂ© par la Manufacture Yves Fossaert ? Ă€ cette question lĂ©gitime, on peut proposer trois rĂ©ponses. La première est liĂ©e Ă  la curiositĂ© provocatrice : et pourquoi pas, surtout si cela fait bisquer les grincheux prompts Ă  insulter sur les rĂ©seaux sociaux ? La deuxième est : oĂ¹ est l’artiste qui jouerait les Goldberg sur l’orgue local ? Qu’il m’envoie son CV (avec ses exigences), et l’on en reparle. La troisième est : le projet du festival n’est-il pas d’ouvrir le rĂ©cital d’orgue Ă  des propositions tant traditionnelles que musicalement puissantes et charpentĂ©es, rĂ©pondant au projet d’une manifestation d’orgue-et-pas-que ? Cette expĂ©rience, unique sur Paris avec un tel dispositif technique, Ă©tait une proposition qui nous a semblĂ© lĂ©gitime après cinquante-six concerts impliquant l’orgue du coin (qui reprend du service dès samedi 16 fĂ©vrier).

Photo : Rozeen Douerin

Du coup, le concert Ă©tait l’occasion de tester IRL le meilleur dispositif europĂ©en, pour une fois sans rapport avec la banque et la finance, d’orgue Ă©lectronique via un monstre de Bach. Et, devant le distributeur de son disque, devant son attachĂ© de presse (c’est pas dans l’Ă©dition – spĂ©ciale dĂ©dicace – que l’on verrait des pros se dĂ©placer pour entendre Ă  Paris une vedette de Lorraine-et-Alsace…), devant un public foufou d’enthousiasme mĂªme si parfois foufourbu, ça se comprend, par l’exigence de ces plus-que-trente miniatures, le zozo ne s’est pas dĂ©pantalonnĂ©. PrĂ©cision des attaques, rigueur des doigts malgrĂ© la froidure, inventivitĂ© des registrations maison, sens de la suspension, Pascal Vigneron a fait vibrer l’audience par son ambition et sa maĂ®trise d’une partition qu’il habite plus qu’il ne la rrrrrelit.

Non, ceci n’est pas une pub pour Indo. Photo : Bertrand Ferrier

Pour ce cinquante-septième grand moment du festival Komm, Bach!, l’artiste avait choisi d’associer l’exigence requise par le souffle du compositeur-qui-Ă©crit-pour-un-insomniaque, la poĂ©sie de celui qui s’est inventĂ© un instrument sur mesure, la jubilation de celui qui est capable de se cogner un monstre emblĂ©matique du RĂ©pertoire Klassik, l’audace du notable-de-province qui n’en a rien Ă  carrer des pince-fesses de bon goĂ»t et la qualitĂ© du musicien qui sait jusqu’oĂ¹ aller trop loin dans la proposition musicale. Du coup, sans prĂ©tendre « imiter » un orgue vĂ©ritable, c’est puissant, ça virevolte et ça souffle.

Photo : Bertrand Ferrier

Au point qu’une minette a dĂ©boulĂ© dans le narthex en cours de rĂ©cital. Hypercourageux vu que j’ai dĂ©jĂ  un procès aux fesses pour tentative d’homicide sur une intruse-de-concert, je me suis interposĂ© sur l’air du : « Vous Ăªtes sĂ»re tu viens pour le concert ? » En fait, non, elle venait pas pour applaudir l’artiste mais « pour se repentir, car j’ai pĂªchĂ©, mon Père ». Sans la lĂ¢cher du regard, je l’ai laissĂ©e filer demander le pardon divin. Puisse le son de l’orgue Virtualis l’avoir aidĂ©e Ă  retrouver le droit chemin, fĂ»t-ce par ironie.

Photo : Bertrand Ferrier

Inconscient de son pouvoir rĂ©dempteur, Pascal Vigneron a reçu ses passionnĂ©s autour de son orgue. PrĂ©sentation de l’instrument, dĂ©monstration sonore, explications musicologiques : comme le veut la tradition du festival Komm, Bach!, en dĂ©pit de la pression insupportable de ce stupide organisateur, la vedette ne s’est certes pas dĂ©filĂ©e. ProximitĂ©, simplicitĂ©, clartĂ© et Ă©motion n’ont certes rien Ă´tĂ© du mystère de cet instrument en plastique (surtout en chĂªne, en fait) ou de ce zozo capable de jouer les Goldberg, de gĂ©rer un hĂ©naurme festival, de manager un label, d’enregistrer des disques d’exigence, de dispatcher des expositions autour de Bach, de s’occuper avec une gentille esclave du relationnel et de l’administratif tout en maintenant ses ambitions, saines et vertigineuses Ă  la foi(s), d’artiste et de technicien-conseil en organologie. C’est ça aussi qui est fort, faut bien le dire.

Photo : Bertrand Ferrier

Que ce soit autour d’un orgue, autour d’un verre (lui est sobre, c’est lĂ  oĂ¹ l’on se demande s’il est vraiment rganiss, policier ou trompettiss, mais bon), ou autour de disques Ă  dĂ©dicacer a posteriori, le mec a fait le job. Il a mĂªme fait la pub pour ses concerts d’octobre 2019 Ă  Toul, c’est dire s’il ne lĂ¢che rien. Sans jamais donner l’impression que c’est exceptionnel, mine de rien, de conduire le camion qui contient son Monstre, monter et dĂ©monter trois fois son orgue ou, en une journĂ©e, jouer deux fois en rĂ©pète et une fois en concert (plus que fort bien, et non plus fort que bien, fi) les Goldberg. Le grand sosie de David Cassan et formidable musicien il signor Jorris Sauquet, associĂ© Ă  la grrrande soprano Emmanuelle Isenmann, la dame qui fait frissonner les pierres comme les humains, prendront sa suite le samedi 16 fĂ©vrier Ă  20 h. Grand Ă©cran pour tout suivre en live, entrĂ©e libre, vrai orgue Ă  tuyaux, chanteuse Ă  deux cordes vocales mĂªme si on a l’impression qu’elle en a cinq ou dix, partant concert wow garanti. Contrairement Ă  ce que laissent espĂ©rer cette cochonnerie de Pharaon Ier de la PensĂ©e Complexe et ses sbires, il n’y a pas de magie, que des artistes. Merci, Mr Pascal !

Photo : Bertrand Ferrier

 

Entretien avec Anne-Cécile Makosso-Akendengue, 1er février 2019

Photo : Bertrand Ferrier

Elle dĂ©barque spĂ©cialement d’Angers pour rencontrer ses lecteurs parisiens : ce 1er fĂ©vrier, Anne-CĂ©cile Makosso-Akendengue s’est prĂªtĂ©e au jeu des questions-rĂ©ponses et des interpellations spontanĂ©es. Le prĂ©texte ? Son nouveau roman, Louisette s’invite Ă  notre table (L’Harmattan), qui raconte le bouleversement d’un p’tit employĂ© de banque bien français qui se dĂ©couvre dotĂ© d’une aĂ¯eule gabonaise.

Avec sa verve amusĂ©e, l’auteur aborde, dans le roman comme dans l’entretien, les questions de l’Ă©trange Ă©trangetĂ©, de la pulsion littĂ©raire, de l’amour, de la joie narrative, de l’Afrique, du rapport entre argent et culture, bref, de la vie entre Angers et Port-Gentil. Une dĂ©couverte pour beaucoup, un moment savoureux pour tous les curieux.

Photo : Bertrand Ferrier

 

En camion, Simon

Pascal Vigneron, l’artiste, en camionneur-livreur. Photo : Bertrand Ferrier.

C’est le concert le plus polĂ©mique de la sĂ©rie Komm, Bach!, et c’est ce samedi Ă  20 h, avec un programme de fou accessible Ă  tous (on change de morceau toutes les 2′ et c’est entrĂ©e libre). Komm, Bach! est un festival créé pour fĂªter le come-back de l’orgue de Saint-AndrĂ© de l’Europe après restauration. Comme l’orgue est sis dans le quartier de l’Europe, il impose aux artistes de jouer une Å“uvre de Johann Sebastian Bach ou en lien direct avec lui (au sens germanophone de : viens, Bach !).
Mais le festival est aussi animĂ© d’une envie de ne pas s’en laisser imposer par les gens sĂ»rs-d’Ăªtre-bien. Il a accueilli assez de magnifiques musiciens pour que les leçons, on s’en fout. Du coup, quand le directeur du festival Bach de Toul annonce qu’il fomente l’orgue Ă©lectronique le plus perfectionnĂ© d’Europe, sinon du monde, afin de jouer de l’orgue hors des Ă©glises, et que, du coup, il se fait conspuer par toutes les p’tites, bref, du domaine, ce pourquoi nous l’avons contactĂ© pour lui dire, en substance : « HĂ©, zozo, tu veux pas jouer du Bach chez nous ? »

Photo : Bertrand Ferrier


Et le mec a dit oui. Mieux : il a proposĂ© de lancer son disque des « Variations Goldberg » (on parle pas de « Youp-la-boum »), distribuĂ© par Socadisc (on parle pas non plus de « ta grand-mère connaĂ®t son coiffeur, ça peut cartonner »), pour le festival Komm, Bach!. Et le mec stipula : « Et si y a des gens pas contents, j’m’en fous. » Bizarrement, au moins, c’est un langage qui nous parle. Donc le mec vient jouer un monstre de Bach, sur sa bestiole, en valorisant un disque enregistrĂ© sur un vrai orgue, pour donner du lustre Ă  un festival dĂ©fendant les vrais orgues et singulièrement celui de Saint-AndrĂ©. Ça vaut un tout p’tit peu de manutention.

Un orgue-en-kit. Photo : Bertrand Ferrier.

Soyons corrects : nous dĂ©fendons l’orgue Ă  tuyaux. Nous pensons que l’orgue Ă©lectronique Ă  demeure dans les Ă©glises, c’est de la merde. Mais nous croyons, ce qui n’est pas si frĂ©quent, Ă  la dĂ©marche de Pascal Vigneron qui est de sortir-quand-besoin la musique d’orgue des Ă©glises sans prĂ©tendre que du balabam-balabam dans une salle des fĂªtes, c’est aussi mieux que dans un lieu sacrĂ© fait pour ça. VoilĂ .

Photo : Bertrand Ferrier

Nous attendons avec curiositĂ© sa prestation. Nous respectons l’artiste et le mec-qui-en-veut. Nous sommes fier d’accueillir un mec conspuĂ© par les bĂ©ni-oui-oui-du-petit-milieu. Et, ça joue, nous n’avons rien Ă  carrer des chouettes hululant dans le sens du vent qui huent voire nous menacent. Nous aimons juste la musique, et ceux qui veulent entendre l’orgue de Saint-AndrĂ©, bienvenue Ă  tous : dès le 16 fĂ©vrier, vous aurez une nouvelle occasion. Avec Jorris Sauquet aux manettes, et la magnifique soprano – c’est pas une insulte – Emmanuelle Isenmann Ă  proximitĂ©, ce sera sublime. On vous attend dĂ©jĂ … dès ce samedi 2, 20 h !