
Attention, on est parti pour une première séance d’ingestion d’ayahuasca. Ça se passe dans la jungle péruvienne. Le rôle du chaman-prêtre est tenu par un French doctor, Jacques Mabit, évoqué dans le post précédent et qui, dans la cabane destinée à la cérémonie, est surplombé par des icônes du Christ, de la Vierge Marie et de saint Michel. Un prêtre catholique dédié à Takiwasi, comme quoi on ne manque pas tant de prêtres que ça, marmonne. D’autres « officiants » et d’autres « outils rituels » sont présents. Des règles sont édictées, plus ou moins sous forme de conseils, comme
- vomir dans les seaux prévus à cet effet,
- ne pas communiquer avec les petits camarades,
- « formuler une intention » avant de boire la potion magique, et
- demander l’autorisation si l’on souhaite aller aux toilettes.
(On synthétise, mais il faut bien : on en est à la page 11 et ceci est déjà la deuxième notule sur le sujet.) Pour mettre l’ambiance, il y a
- de l’encens,
- du sel,
- de l’eau bénite et
- des gestes qui se répètent pour « fermer lentement le cercle rituel ».
Des chants s’élèvent. Le maître
- s’oint,
- souffle du tabac et
- invite les intéressés à siroter « le breuvage »,
lui-même finissant par ingurgiter une bolée à son tour pendant que « son épouse souffle du tabac sur son corps et lui enduit le dos d’huiles parfumées ». Ensuite,
- noir et silence,
- chants et tabac,
- eau de Cologne et mélopées.
Disparition du temps, raconte également l’auteur. Nausée. Hallucinations bigarrées. Fragments. Spécularité de la pensée qui s’observe. Tachycardie. Effondrement. Obligation de se rasseoir. Brouillage de la frontière « entre corps et esprit », surtout pendant les vomissements. Le chaman agite basilic et maraca devant ses patients, puis offre une nouvelle tournée d’ayahuasca. Ne souhaitant pas passer pour le mauvais bougre, l’auteur accepte d’aller chercher la petite sœur. Lui apparaissent
- des visages familiers,
- un serpent,
- des « yeux insondables » et
- une « fatigue tranquille ».
Puis le langage anthropologique reprend le dessus. Les échanges se traduisent par une expérience « qui s’était tissée d’un langage commun » (page 28, il évoquera des synchronicités « tissées de rencontres », page 103, plus fort, « d’une véritable écologie de l’expérience [« coconstruite »] où se tressent cadres culturels, relations sociales, états affectifs et dynamiques pharmacologiques », etc.), l’idiolecte universitaro-textile oscillant entre la volonté de rendre concret un ressenti invisible et l’orgasme du chercheur quand il chope un joli syntagme qui fait chercheur.
Après ce prologue, le premier chapitre joue les défriseurs en offrant une analepse donc en nous propulsant « trois jours plus tôt ». On se retrouve avec l’auteur à Tarapoto. On découvre son intérêt pour une « expérience visionnaire » qui serait « travaillée par des circulations globales » (en gros : du chamanisme pratiqué par un scientifique occidental). À Takiwasi,
- « le médical,
- le religieux et
- le rituel
ne sont pas cloisonnés ». C’est aussi ce qui attire des Européens, « majoritairement francophones, issus des classes moyennes et supérieures » et souhaitant « rencontrer la plante ». Celle-ci est personnalisée, formant manière de repère pour un « voyage vers le monde invisible » qui participe à une « économie contemporaine du salut où
- la guérison,
- la quête spirituelle,
- l’engagement écologique et
- la formation professionnelle
s’entrecroisent ». Parmi les participants venus au Pérou,
- une psychothérapeute quasi quinqua toujours en vie malgré cinq accidents,
- un cadre trentenaire lassé de ses « états dépressifs »,
- une même pas vingtenaire alternant anorexie et boulimie.
Plusieurs expriment leurs désillusions tant médicales que psychothérapeutiques, mais l’espoir d’une « renaissance » porté par « un intérêt croissant pour l’animisme et le chamanisme » perce çà et là.
- Éthique (« les peuples premiers ont préservé la forêt amazonienne »),
- politique (« nous, on a tout détruit, en Europe ») et
- mystique (« je viens comprendre comment on peut communiquer avec les esprits de la nature »)
se mêlent et rejoignent un « horizon culturel commun » que l’auteur désigne comme celui des « mobilités spirituelles ». Au cœur de cette curiosité attisée avec opiniâtreté par les tenanciers du business, un « imaginaire primitiviste qui érige les sociétés autochtones en contre-modèle d’un Occident perçu comme en perte de sens ».
Dans cette perspective, « les plantes psychotropes sont investies comme médiatrices d’un savoir thérapeutique et spirituel ancestral », la demande du riche Occidental transformant radicalement la nature des us autochtones afin de les faire coïncider avec son désir. Le mythe du bon sauvage connecté à la nature et dont l’Occidental peut se rapprocher grâce à une tisane qui secoue dévoile « un support de projections » typique de chez nous, qui permet de rêver « se guérir » mais aussi « réparer une civilisation jugée dévoyée » grâce à l’Autre.
David Dupuis montre sommairement mais utilement comment « l’essor de centres chamaniques » nourrit et aggrave la marchandisation de la figure de l’indianité, jusque dans le changement des mots : les touristes et clients des centres sont plus volontiers étiquetés « pèlerins ». Dans leur diversité, ils viennent en pèlerinage pour rencontrer un « ailleurs investi d’une puissance de présence, un lieu où quelque chose peut
- se manifester,
- répondre ou
- se dérober ».
De même, l’ayahuasca peine à trouver une épithète, « hallucinogène » ou « psychédélique » étant peu valorisés, euphémisme. En conséquence, on parle plus volontiers de « la plante » tout court, dont on gomme « l’ambivalence dans les pratiques autochtones » où elle est perçue « non seulement comme guérisseuse mais aussi comme potentiellement dangereuse ». À suivre !
