
Au terme de son enquête d’abord universitaire avant de devenir éditoriale via L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychédélique (Le Seuil, « La couleur des idées », 2026), David Dupuis fait le bilan, calmement. Il raconte l’impression d’être allé au bout. Après
- cinquante dégustations d’ayahuasca,
- des semaines passées « à diéter »,
- des centaines de témoins interviouvés,
sa curiosité s’essouffle à mesure que les surprises se raréfient. Il est temps de boucler par
- « la mise en ordre,
- la distance et
- l’analyse ».
Se pose la question de la mise en verbe avant même de la mise en forme. Cette problématique est un fil rouge du livre, et c’est l’un des points qui nous a particulièrement intéressé : comment parler d’expériences psychédéliques, hésitant ou oscillant – selon les expérimentateurs – entre
- le dépaysement de soi-même,
- la quête d’un ailleurs,
- l’espoir d’une guérison,
- le désir politique de se décolonialiser,
- la soif de quelque chose qui secoue assez pour remplir le vide des âmes, etc. ?
Pour sa part, l’anthropologue admet l’invisible, dans son ambiguïté et son insaisissabilité, mais il refuse l’indicible. Il considère sa démarche semblable à celle d’un traducteur, donc à la fois d’un passeur et d’un traître. D’autant que, si dire une expérience est déjà la déformer, il faut dire plusieurs expériences pour explorer les « singularités des parcours ». Par conséquent, à chaque fois, le narrateur s’approche de la vérité tout en s’en éloignant. Il en a confirmation en retrouvant des personnages passés dans les pages précédentes, telle Violaine, désormais happée par l’ayurvéda, mais évoque aussi pour la première fois d’autres témoins comme
- Karim, tenté par Freud pour s’offrir de « nouvelles grilles de lectures »,
- Tristan, revenu du Pérou avec la conviction qu’il faut « associer psychothérapie jungienne et pratique religieuse catholique », ou encore
- Alice, « praticienne de soins alternatifs » qui invente en France des rituels inspirés par le modèle amazonien mais avec des produits légaux, interrogeant le chercheur quant à la pertinence d’une pratique coupée de ses origines, l’environnement amazonien lui paraissant consubstantiel du concept et de l’expérience.
Autant de
- démarches différentes,
- ressentis différents, et
- prolongements différents.
Force est de se rendre à l’évidence, dire l’ayahuasca, c’est aussi ne pas dire l’ayahuasca. Pour preuve de cette tension sur l’art de dire donc de faire récit (on pourrait à ce sujet regretter que l’auteur n’explicite pas la spécificité de ce livre par rapport à sa thèse), les polémiques rencontrées dans le petit monde de l’ayahuasca après que l’auteur a soutenu sa thèse. On l’a signalé dès le premier épisode, Jacques Mabit, le mentor de Takiwasi, a accusé David Dupuis du double crime de trahison et de soumission au diktat de l’université ; à l’opposé, d’autres ont accusé l’anthropologue d’être victime d’une manipulation mentale faisant in fine la promotion de quelque chose située entre une arnaque fumeuse et une dérive sectaire.
Face à ces accusations contradictoires – venant aussi de ses anciens compères de sirotage – qui ne l’ébranlent pas mais l’interrogent, David – pas David Dupuis le docteur en anthropologie, ou pas que lui – n’en peut mais. Sans préjuger de la pertinence ou du danger de sa démarche, il constate que le monde qu’il a entraperçu lors de ses dizaines de fréquentation de la tisane trash » continue de vivre à bas bruit dans les plis du quotidien ». Chez lui et chez ses frères d’expérimentation. N’en déplaise à Georges Brassens, ce n’était pas qu’un feu de joie, et il n’a pas fait que réchauffer son cœur. Il l’interroge. Rationnel et intello, il
- sait et ne sait pas,
- constate et doute,
- conclut mais termine presque toujours pas « et cependant ».
Aussi décide-t-il, et le rebondissement – jboïng, jboïng – est habile, de « déplacer le regard » et pas que le regard. Il constate s’être beaucoup intéressé à « l’expérience visionnaire », pas assez à la voix – il le regrettera très brièvement, signe d’un examen sinon en cours du moins fort limité. D’autant que la constatation est un peu forcée : en intégrant un programme universitaire anglais sur l’art de « hearing the voice », le chercheur réinvestit son travail sur la plante en prenant conscience qu’elle est considérée moins comme une substance que comme
- « un guide intérieur,
- « une voix discrète » et
- « une boussole morale ».
Voilà d’ailleurs un aspect très présent mais qui nous semble sous-investigué que cette notion de « morale ». Peut-être dans une prochaine extension de l’enquête ?
Pour le moment, l’auteur prend acte de la difficulté liée à son sujet : l’expérimentation psychédélique oblige à « revisiter nos catégories usuelles ». Elle relève de l’ethnographique et du clinique. Elle est subjective et pour partie objectivable. L’objectivité pharmacologique dit quelque chose de l’expérimentation, mais elle ne dit rien de plus que quelque chose de l’expérimentation. L’ayahuasca, et c’est un deuxième aspect palpitant du livre, qui explique que nous ayons griffonné autant de mots sur cet ouvrage, interroge la frontière entre
- le pathologique et le normal,
- le réel et notre appréhension du réel,
- l’être-là et la difficulté – parfois heureuse – de s’y limiter pour demeurer un être sagement social.
Le fait que la recherche clinique s’intéresse à l’ayahuasca témoigne d’une nouvelle volonté de « socialiser l’expérience visionnaire » non comme issue de « cosmologies autochtones et de pratiques rituelles » mais comme contrôlable dans « des protocoles standardisés et des catégories biomédicales ». Les expérimentateurs souhaitaient apprivoiser l’ayahuasca et eux-mêmes à travers elle ; la science tente d’apprivoiser l’ayahuasca en lui imposant des cadres a priori hors-sujet mais inventant à un autre regard sur
- ses effets physiques,
- sa raison d’être psychologique pour les cobayes, et
- les enjeux comportementaux qu’elle induit à terme,
ce regard pouvant être autre parce que, à force de règlementation occidentalisée, il ne regarde pas le même objet. David – Dupuis, cette fois – ne cache pas son scepticisme devant une telle démarche puisque « quelque chose se perd dans le passage des pratiques autochtones au vocabulaire thérapeutique global ». Avec cette tentative de scientifisation de la pratique de l’ayahuasca, l’idée sous-jacente est sans doute de s’éloigner d’une pensée sixties voyant dans les drogues un moyen de « transformer
- les individus mais aussi
- la société et
- la relation au vivant ».
Dans la réalité actuelle, partir au Pérou au nom d’un retour à la terre et du respect des cultures locales est une vaste fumisterie.
- Tu prends l’avion donc tu pollues à grande échelle,
- tu payes bonbon donc tu modifies l’écosystème local, et
- tu vas vivre une expérience censément authentique et respectueuse des cultures indigènes au milieu d’Occidentaux qui te ressemblent.
Dès lors, l’anthropologue ne peut que constater l’importance complémentaire d’une subjectivité et des cadres sociaux dans lesquels elle s’insère plus ou moins harmonieusement. En ce sens, avoir du mal à cerner un sujet est bon signe : « Là où vacille l’évidence, l’anthropologie trouve ses objets. » Une anthropologie qui sait est une anthropologie qui s’est fourvoyée, semble-t-il suggérer. À l’inverse, une anthropologie qui questionne est une anthropologie qui
- vit,
- vibre et
- a des chances d’être pertinente puisqu’elle donne des pistes de réflexion informées et ouvertes.
En dépit de ses zones d’ombre (la question de l’argent est tabou), le travail de David Dupuis questionne, et il le fait avec une obstination d’autant plus stimulante pour le lecteur qu’elle n’est jamais close sur Son Auguste Certitude. Ainsi l’auteur conclut-il la dimension autobiographique de son récit par l’évocation du mois qu’il a passé à picoler une décoction d’ayahuasca pour résoudre une question : le monde psychédélique existe-t-il vraiment ? La réponse est, peu ou prou, attention spoiler, qu’il n’y a pas de réponse. Selon lui, les esprits
- attirent ceux qui rêvent de les approcher,
- stimulent ceux qui veulent les apprivoiser, et
- activent ceux qui veulent en tirer
- des conclusions,
- des leçons voire, plus excitant parfois,
- des questions pour leur vie.
Calvin Russell cherchait « an answer » he already knew. David Dupuis, lui, confesse n’avoir pas trouvé la réponse. Il a interrogé un blob et, tout en le cernant dans une thèse et un livre, renoncé à le cerner. C’est le troisième point qui rend ce texte palpitant : l’indécision informée. L’envie
- de chercher,
- d’éclairer,
- de douter,
- de renseigner,
- de raconter,
- de vivre,
- de contester,
- d’interroger et, intuition ou habileté,
- de commencer un livre par « la nuit » pour le finir par « sans lui demander d’où elle vient ».
Is it just because the night, Patty and Bruce? Malgré l’abus
- des « vraiment » et « véritable »,
- des « déjà » et des « bien », et
- surtout des « : » qui saturent le livre et, au-delà de l’inconfort de lecture que cette prolifération entraîne, pourraient témoigner d’une volonté démonstrative peu compatible avec la posture intellectuelle de réflexion perpétuelle mise en avant,
voilà un travail qui donne à penser même ceux, doit-on le préciser ? que la pratique psychédélique ne tente carrément pas. Qu’attendre de plus d’un livre de sciences humaines ?
























































