
Le concert de Nicolas Horvath autour des nocturnes de Frédéric Chopin s’était habilement terminé en apprivoisant le silence. Il se prolonge « pour l’anniversaire d’Alain » (ni Jehan, ni Albert, juste Alain) par un bouquet d’études de Philip Glass, terrain souventes fois sillonné de long, en large, en travers et plus si affinités par l’interprète. Le premier chapitre installe une régularité qu’il s’obstine à secouer en multipliant
- débordements,
- ruptures et
- accents
tout en maintenant la continuité grâce à la dynamique perpétuelle de la senestre (l’irrégularité, contrairement à la régularité, est un contraste). La synthèse vient de la dextre,
- tantôt à droite,
- tantôt à gauche,
- tantôt à gauche et à droite.
Devant son Steinway du soir, Nicolas Horvath anime cette mécanique à la complexité discrète jusqu’à la doter d’un souffle propre. Le deuxième chapitre, enchaîné, amplifie le souffle pour restituer
- la dynamique,
- le rythme et
- cette profusion sonore que le musicien parvient cependant à éclairer
sans oublier de se lâcher, un rien foufou. Le troisième chapitre qui s’aboute bien au précédent conclut l’affaire par – bien sûr – le tube qu’est la sixième étude prise à un tempo encore plus énergisant que vif.
- Les notes répétées façons balalaïka,
- l’explosivité des octaves,
- la fougue des trilles,
- la virulence des breaks ainsi que
- la rugosité des dissonances fugaces et fulgurantes :
voilà un coquetèle revigorant à souhait pour affronter la nuit de la vraie vie. Et pourtant…
Pourtant, selon une tradition très katsarienne, Nicolas Horvath n’a pas joué son dernier bis. À la flamboyance de la sixième étude, il revient proposer un nouveau bouquet – un bouquet de gnossiennes d’Erik Satie, cette fois. Devant nous, le fan d’Alcest qui headbanguait sur la transcription de « Souvenirs d’un autre monde » se révèle décidément éclectique. En entendant le programme, il se frotte les pognes et encourage sa compagne à manifester son enthousiasme. Soucieux d’accompagner son public dans son voyage nocturne, Nicolas Horvath ouvre un premier chapitre dans le cocon duquel
- habille la nuit qui nous attend,
- déjoue la froideur des solitudes intérieures, et
- détricote la rigueur de l’opposition entre son et silence,
clivage théorique, moins binaire qu’il n’y paraît, le récital l’a joliment rappelé. Au deuxième chapitre,
- l’étrangeté sporadique de l’harmonie réconforte,
- la tranquillité des arpèges égrenés rassure, et
- les appogiatures habilement distillées effacent la perspective d’une musique-tisane :
quand l’extinction des feux arrivent, la braise ne s’éteint pas toujours aussi sec. Au troisième chapitre,
- l’obscurité se dévoile, comme si nos oreilles s’y habituaient pour nous aider à nous y orienter ;
- le sommeil devient chemin et non station immobile ; et,
- retrouvant ce réflexe animal que décrivait David Hume en déplorant qu’il encapsulât tant la capacité de réflexion de l’homme dans la limitation de l’habitude, nous nous persuadons que la fin du jour masque mal, désormais, la venue du prochain.
Il n’y a point de hasard si Nicolas Horvath décide d’ajouter un codicille à ce testament musical, codicille monumental signé Alexandre Scriabine qui s’appelle « Vers la flamme ». Le morceau est périlleux, et pas que techniquement : le compositeur a péri peu après y avoir mis une double barre finale, et Vladimir Horowitz est lui aussi décédé peu après l’avoir interprété. Le pianiste du soir prend donc ses précautions. Il explique n’avoir « pas du tout préparé » cette pièce mais sentir la nécessité de la jouer en souvenance de ses années de formation. En effet, avant de l’emporter avec lui un peu partout, « Vers la flamme » est la dernière œuvre qu’il a interprétée en concert ici en tant qu’étudiant à l’École normale de musique, donc quand il jouait à domicile.
Quelques grossiers personnages s’enfuient le plus bruyamment et lentement possible. Sur notre gauche, une connasse continue de faire clapoter son eau dans sa gourde de bobo en buvant à petites gorgées sonores, puis entreprend de racler le bouchon, façon trigger d’ASMR pour trouducula infatuée d’elle-même. Pas le temps d’aller lui foutre sa saloperie là où l’idée nous vient de l’introduire, juste de s’irriter car ces impolitesses troublent l’essence même de la musique qui point. En effet, le 9/8 part du silence ou presque, pas des bruits de pas éléphantesques ou de la manifestation sans-gêne d’une sous-écolo ayant assez raté sa vie pour tâcher de gâcher celle des autres. Ici, le moteur scriabinien est
- hésitation,
- bégaiement minimal et
- retenue d’un feu qui couve.
La musique quête son devenir et froufroute comme un lamento ambigu.
- Attente ou acceptation d’une léthargie trouble ?
- Contemplation d’un vide intranquille ou mise en action du feu créateur ?
- Envasement dans la nuit ou préparation à se saisir des rais du soleil pour en faire ce que le philosophe Jean-Jacques Goldman appelait « un rêve plus loin » ?
Peu à peu,
- la tessiture s’élargit,
- l’intensité augmente, et
- les attaques commencent à pilonner le clavier.
C’est parti !
- Des escarbilles pétaradent ;
- le schprountz s’amplifie ;
- le feu prend ; et
- la magie opère.
Par-delà le vaste crescendo efficace mais convenu, Nicolas Horvath joue les pyromanes avertis. Il
- étage les explosions,
- organise le chaos et
- embrase le rythme en sculptant les clusters de résonance qui superposent jusqu’à huit notes tenues.
La première heure est arrivée. La lumière a incendié les nuits chopiniennes. Le public se lève et offre un triomphe mérité à l’homme dans la lumière. Encore une victoire de la musique sur le bruit du monde !
Prochaines dates parisiennes mais pas que à découvrir en bas de page ici.





































































