Première du disque, notre appareil photo ayant été confisqué à l’entrée (mais pas les autres photophones, bref)
Un guitariste n’est pas obligé d’en faire des caisses pour séduire son public. Son personnage peut attirer, mais c’est surtout sa musique qui. Au grand Rex, après quelques mots de Pat Metheny, guitar heroe du jour (parmi ces mots : « Merci beaucoup », en français dans le texte), murmurés au bout de quelque trois quarts d’heure de gling et de glang, se glisse « Urban and western » in a bluesy way avec basse électrique pour arrondir les traits. Le solo du compositeur s’amuse à
subvertir le rythme topique,
secouer les évidences qu’il énonce,
irriter l’inventivité avec des boucles explosives, et
irradier sa guitare avec des envolées qui font escarbiller cet âtre.
Le solo d’orgue Hammond by Chris Fishman sur une basse de piano se dope à
des crescendi incendiaires,
des notes répétées et
des montées harmoniques
signalant le souci du musicien de ne pas s’en tenir à un schéma d’improvisation unique.
Originellement fomentée avec John Scofield, « The red one » envoie le bois côté groove. Joe Dyson à la batterie induit contretemps et anticipations de la meilleure eau. Le solo de Jermaine Paul à la contrebasse fomente
impulsions,
ruptures et
enrichissements
(découplages rythmiques,
intervalles saisissants et
exploration des différents registres).
Après cet accès d’adrénaline, Pat Metheny s’asseoit pour un solo. C’est
condensé,
sobre,
presque plus classique que jazz.
Et c’est beau :
ça médite sans chougner,
ça nostalgise sans mélancoliser,
ça suggère sans sous-titrer.
Hélas, Leonard Patton vient tout gâcher en miaulant les paroles stupides de « Más allá », chanson extraite de First circle, avec des trouvailles du type :
« Comment te parler sans parler ? » (ben tais-toi en t’exprimant dans le silence du non-dit),
« Quelles rues me verront marcher seul ? » (demande à Jean-Jacques, il marche seul dans les rues de Lisbonne ou quelque chose),
« Je ne sais pas si je sais arriver mais je sais partir » (n’hésite pas, vraiment),
argh.
Voix insupportable de mignardise,
faiblesse musicale d’une chansonnette pataude,
texte piètrement benêt :
quelle déception d’entendre ça ce soir !
Heureusement, succède à cette erreur de set-list un sommet du répertoire : « Phase Dance », proposée en version guitare-piano – on aurait préféré guitare-contrebasse ou guitare-batterie, mais bon…
Efficacité du thème,
solo de guitare ajoutant de la fougue au swing,
solo de piano percussif quoique un peu sage :
on prend ! Le titre suivant envoie tambourin et grosse caisse. Solo du drummiste. Retour de Pat Metheny en mode jazz psyché pour le combo « Round Trip / Broadway Blues », hommage à Ornette Coleman, originellement capté sur Bright Size Life.
Basses surproduites (volontairement, pour une fois, l’équilibre sonore n’étant pas le fort de la soirée),
saturation décidée,
rupture sonore et
brio technique
irradient le public, à la fois surpris et surpris d’être surpris (si). Formidable, à ce stade du concert ! Tous les compères reviennent (les lamelles cliquetantes itou) pour « Zenith Blue », dernier titre de la set-list principale. Choix audacieux car thème
saccadé,
disjoint,
complexe.
Après une mise en place impeccable, le solo de Pat Metheny festonne avec ses chères sonorités vintage autour
de notes-pivots,
d’harmonies qui font récit,
de changements de débit imprévisibles et
du bénéfice que l’imaginaire peut tirer des chuintements étranges que le zozo sait tirer de sa guitare.
Le solo de Chris Fishman joue sur
la célérité,
les accords heurtés qui rythment le discours et
des moments de respiration qui permettent de déflagrer d’autant mieux ensuite.
Cette liberté-là nous plaît bien… mais c’est la fin du concert. À suivre ?
L’album doré (deux disques vinyles) de la BO d’Assassin’s Creed par Nicolas Horvath
C’est le mystère. Un mystère de gros sous derrière, mais nous, auditeurs, on s’en fout, comme les fanatiques de foutchebol aiment à oublier que leurs idoles sont avant tout des produits dérivés de fonds spéculatifs, donc rémunérés à prix d’or pour rapporter encore plus. Bah, l’opéra a chanté le veau d’or, mais pas celui-là.
Comme les golfeurs, allons droit aux puts : le jeu vidéo est une affaire de gros sous ET POURTANT Nicolas Horvath s’est lancé dans une aventure de foufou – qui, donc, lui ressemble – pour prouver que les gros sous sont tout sauf contradictoires avec la belle musique. Avec son concert à l’amphithéâtre de la Philharmonie de Paris, il claque le beignet aux snobs de tout genre – dont nous pouvons être à l’occasion – et propose une fusion entre
des compositeurs sacrément armés en musique savante,
un Ubisoft qui sait ce qui est bien et pas bien, et
un désir de musique qui inonde les joueurs drogués à Assassin’sCreed mais déborde les rangs des mélomanes chenus – dont, une fois de plus, nous craignons d’être – sans pour autant les exclure du game.
Chris Tilton a signé « Unity » que Julie Lamontagne, la valeureuse transcriptrice, envoie commencer dans l’ultragrave mais étend habilement à l’ensemble du clavier dans un suspense pesant mais peu inquiétant. Ce prélude ouvre la voie à un joli dialogue entre une main gauche motorique et une main droite volontiers suraigüe comme l’exige le cahier des charges. Dans le langage pianistique d’Ubisoft,
le grave est le lieu du drame,
le médium celui de la tension,
l’aigu celui de l’exposition du thème et de l’évasion.
Nicolas Horvath, pianiste accompli qui n’ignore rien des ruses de la pop entendue comme la musque à vocation populaire, a
le talent,
la culture et
le savoir-faire
qu’il faut pour contrecarrer – autant que possible – ces topoï.
Il dynamise,
il tuile,
il cherche la musique dans les pas de côté
(les modulations,
les inattendus,
les attentes qui suspendent le discours).
La suite parisienne créditant Chris Tilton et Sarah Schachner est vendue pour associer
bariolage,
brisures et
thème en suraigu.
Jamais l’interprète ne se limite à cette caricature. En live, il parle
rythmique,
respiration et
tonicité multiple des attaques.
La suite du Wessex de Jesper Kyd est passé à semblable moulinette.
La profondeur des graves,
le charme attractif des aigus,
le potentiel motorique des médiums
font sens sous les doigts aiguisés d’un maître-pianiste. L’évocation de la famille d’Ezio, cher aux fans, est assez importante pour qu’elle soit placée en tête de la set-list des disques et du streaming.
Suspension,
esquisse et
pudeur
semblent prendre le lead sur cette proposition qui émeut les gamers. Les aigus habitent l’incipit de la suite du Valhalla cosignée par Sarah Schachner et Jesper Kyd (à ce niveau friquistique, on suppute l’importance de l’ordre d’apparition, même les savants connaissent l’importance du premier nommé dans leurs articles, c’est dire). La recherche d’efficacité dans l’écriture pianistique prive l’auditeur d’émotion, pas de satisfaction devant l’intégrité d’un interprète qui se goberge à l’évidence de la capacité narrative d’une transcription par devoir assez plate. Le zozo sait
esquisser la suggestivité d’une mélodie,
faire étinceler les passages inflammables et
ne pas renoncer devant des segments assez clichés pour pouvoir être considérés comme peu dignes de la Philharmonie voire de Nicolas Horvath.
Dans la version Julie Lamontagne by Ubisoft, l’incipit et l’explicit de la suite de Boston signée Lorne Bafle sont à la fois techniquement exigeantes et engoncées dans les facilités narratives de la musique qui exigent du pianiste
virtuosité,
énergie et
foi.
Les trois études de Philip Glass qu’offre Nicolas Horvath en bis sont une preuve de sa confiance dans la jointure entre musique populaire et musique savante, même si elles cassent le game : la musique entendue avant avait une utilité fonctionnelle, la musique autrement inspirante qu’il fracasse dans les esgourdes de son public rappelle à quel point on ne parle pas de la même chose. Certes, des bariolages proposés par Julie Lamontagne peuvent paraître glassiens ; cependant, même pour un glassomane limité comme votre serviteur, là, on ne parle pas du même projet.
C’est sans doute la grandeur de Nicolas Horvath de vouloir subsumer la musique. Penser non pas que tout se vaut, car les critères varient, bien fol est qui s’y fie, mais que tout a sa place et mérite le respect dès lors que la manière de faire advenir l’émotion musicale est construite. Son interprétation
intègre
puissante et
totale
de transcriptions formatées avec un métier admirable est tout à son honneur. Il ne va pas aimer que nous finissions ainsi, mais il est temps d’assumer : le business qui a bridé sa puissance lisztienne à transformer une retranscription en moment wow nous inspire peu de kiffance pour Sa Sainteté Ubisoft, mais pas moins d’admiration pour un artiste qui est
Souvenir du concert de Pat Metheny, le 22 juin 2026, au Grand Rex (Paris 2). Avec Chris Fishman (claviers), Jermaine Paul (contrebasse), Joe Dyson (batterie) et Leonard Patton (voix et percussions). Photo : Pierre-Marie Bonafos et son bonnet.
L’étape parisienne de la tournée européenne de Pat Metheny (faut suivre) n’a fait l’impasse – et c’est heureux – ni sur de nouveaux titres, ni sur des classiques, comme ce « Better Days ahead », pour lequel percussionniste et contrebassiste désertent la scène. L’ambiance carioca de l’original disparaît, pas la richesse d’impulsions que sous-tend le thème. Le solo du maestro se concentre autour de l’association entre
virtuosité digitale,
plaisir de l’itération qui fait headbanguer et
sursauts revitalisant le groove.
Le clavier qui joue la basse à gauche propose une paraphrase assez plate et pourtant savoureuse car habilement suivie et soutenue par Pat Metheny et Joe Dyson derrière ses fûts. Le titre permet de se goberger d’une tendance de Pat à se laisser aller aux préludes distincts du thème et aux codas profuses, ce qui n’est certes pas pour nous déplaire.
Le deuxième titre en trio, « Timeline », n’est plus vraiment de Michael Brecker depuis que Pat Metheny et ses compères l’ont inscrit à leur répertoire – un concert de 2019 en porte trace, déjà en trio mais avec James Francies à l’orgue Hammond et Marcus Gilmore à la batterie. Le principe fonctionne toujours fort bien, et le solo de Pat Metheny s’y insère avec brio. Le gratteux semble s’étonner, gourmand,
d’intervalles,
de liberté de chant,
de dérivations subites dévalées à toute vitesse, ainsi que
de reprises et de modifications qui ouvrent de nouveaux chemins de traverse.
Chris Fishman jongle avec trois ingrédients :
les accords tenus qui planent sur le Rex,
les accords saccadés et
les promptes volutes.
Rien d’ébaubissant outre mesure, mais un beau travail. De trop brèves escarmouches solo de la batterie ponctuent et enrichissent la reprise du thème sans remettre en cause la régularité du tempo et des pêches. Joli !
« Make a new world », excellent mid-tempo du dernier disque, rappelle que la tranquillité de la battue n’empêche ni les cahots surprenants ni les sursauts rythmiques
(accents,
contretemps et
suspensions).
Le solo de Pat Metheny joue de la tension entre
une énergie sempervirens,
la douceur du substrat thématique et
le surgissement de trouvailles
(insistances,
changements de registres et
dérapages harmoniques contrôlés).
Le solo du piano
prend le temps du crescendo,
se désiste en faveur du clavier aux sonorités vintage et
cherche à s’envoler entre fusées digitales et attaques plus ou moins développées.
Le groupe revient au complet pour clapper sur « The first circle » avec, comme armes supplémentaires, une guitare type électro-acoustique pour Pat Metheny et le mystérieux clavier augmenté qui déclenche le tintement des lamelles métalliques. Bien que ce soit un ultraclassique, on reste sous le charme
de la richesse du thème,
de l’originalité du traitement jazzistique
(claps,
sonorités,
construction) et
de la maîtrise collective dans la restitution de ce gros morceau du répertoire methenyque.
Tant pis si le solo de piano séduit d’abord en refusant les formules préfabriquées pour se chercher avec franchise… mais sans véritablement éblouir, à l’arrivée, par une créativité spectaculaire. Disons que la prise de risque valait l’écoute !
Nicolas Horvath à l’amphithéâtre de la Philharmonie de Paris, le 23 juin 2026. Photo : Bertrand Ferrier.
Il y a quelque paradoxe à proposer, comme l’a fait Nicolas Horvath sous la houlette d’Ubisoft, 65′ de musique tirée d’Assassin’s Creed et rassemblant, en une quinzaine d’épisodes, des bribes de thèmes écrits pour différentes occasions ludiques. En effet, contrairement à la musique de film, par exemple, la musique de jeu vidéo est par essence non linéaire. Le plus souvent, elle va s’adapter, entre autres,
aux mouvements,
aux actions,
aux changements de statut et
aux déplacements
du joueur. Dans Le Monde du 20 juin 2026, p. 24, Fanny Rebillard, cocommissaire de l’exposition « Video Games & Music » (ha, ce goût des Français pour leur langue…) à la Philharmonie de Paris, dans le cadre de laquelle est proposé ce récital, a expliqué le succès hors contexte (sans que l’on joue) de cette musique par deux aspects. D’une part, « la dimension mémorielle » ou « nostalgique » qui rattache telle ligne mélodique à tel « souvenir très viscéral de notre expérience de jeu ». D’autre part, « l’appropriation collective des communautés de joueurs » qui se sont approprié ces musiques
en les transcrivant,
les interprétant, voire
les enregistrant
de manière sauvage (id est sans autorisation), suscitant une attitude ambivalente chez les majors du secteur : fureur devant le non-respect du copyright, satisfaction devant cet acte de fanitude qui nourrit l’enthousiasme des addicts. Nous pourrions ajouter une troisième explication : la relinéarisation d’une musique souvent vécue dans son éclatement ludique. Face à la fragmentation et à la primauté souvent accordée par le joueur à l’action, la transcription permet d’écouter un thème de bout en bout, et, tout en l’institutionnalisant, de le rapprocher de ce qu’il est couramment convenu d’appeler « la musique classique ». Au reste, les codes d’écriture d’Assassin’s Creed sont des codes d’une musique
très classique,
très consonante et
très propre sur elle,
ce qui n’est pas toujours une critique. En confiant les transcriptions des thèmes du jeu – réalisées par Julie Lamontagne selon les codes maison – à Nicolas Horvath qui les a suscitées, Ubisoft a renforcé la légitimation voire la prémiumisation de son stock de BO, tant le recours à un grand musicien – et non à un de ces fakes qui jouent avec succès au Richard Clayderman en plus prétentieux et peut-être moins bons pianistes que l’ancêtre – signe un désir de surfer sur le désir de produits dérivés en imposant une exigence de qualité pour justifier l’intransigeance de l’entreprise vis-à-vis de l’appropriation des mélodies par les fans… et par les curieux, à en juger par la présence de moult têtes chenues, ce jour caniculaire de juin 2026. Assise sur
le bariolage,
l’itération du thème et
son bref développement,
l’incipit de la suite Ragnarök de Stephanie Economou cède devant un passage ouvertement dramatique (notes graves répétées jouées forte puis en grondement) d’où s’extrait un embryon de mélodie, fixé dans les médiums. Un fondu-enchaîné conduit à un troisième épisode plus calme où le pianiste égrène des notes en laissant habilement cliqueter le thème au-dessus d’un double accompagnement.
La suite florentine de Jesper Kyd, croisé plus tôt dans Jérusalem, s’ouvre sur le fond musical de la saison :
clapotis de l’eau,
bruit des bouchons sur les gourdes et
claquement des éventails des mamies de tous âges et tous sexes
(alors qu’il fait agréablement frais, mais si l’on peut ennuyer un voisin et se désennuyer ainsi, pourquoi se gêner ? Ici, c’est Paris !). Dans l’incipit ternaire, les éléments de langage obligés sont là :
main gauche accompagnatrice,
main droite dans les suraigus,
calme et suspensions avant qu’une main gauche motorique en bariolage ne mène vers la réexposition du thème en octaves.
Quand commence « Black Flag Suite » de Brian Tyler, si le formatage ubisoftien peut déjà faire frôler une certaine lassitude dans le cadre d’une écoute continue (sans doute faut-il préférer une écoute par « faces », le disque n’étant disponible qu’en vinyle, non en CD), l’on essaye d’oublier la répétitivité de l’écriture – qui est aussi la marque de fabrique du studio – en se laissant séduire par les effets d’un interprète acquis à cette cause : il y a
des contrastes,
de l’intériorité,
de l’expressivité dans les variations,
de la précision dans l’exécution
(réflexes,
conduite du phrasé,
étagement des nuances,
maîtrise fascinante du sustain,
variété des touchers et des attaques).
Dans cette écriture sciemment uniformisée, on s’accroche aussi aux petites réussites :
balancement ternaire bien exploité,
fragment qui joue sa fonction d’earworm,
changements thymiques stéréotypés mais parfois séduisants,
agencement tuilé des miniatures,
utilisation astucieuse
des différents registres du piano,
de son potentiel de narrateur et
de la dimension orchestrale ou intimiste qu’il peut donner aux différentes atmosphères.
D’autant que ledit piano n’est pas n’importe lequel. Choisi avec soin par Nicolas Horvath parmi la collection du musée de la musique local, c’est un Steinway A (donc un quart de queue) de 1928 ayant appartenu à Nadia Boulanger. Au-delà du storytelling,
les couleurs du centenaire,
le remarquable réglage de sa mécanique et
sa capacité à interagir avec la musique d’Ubisoft en lui offrant une suavité qui peut devenir orageuse à tout moment
participent de l’intérêt de l’expérience musicale que nous vivons.
La suite romaine de Jesper Kyd sert d’interlude entre les deux séries autour du drapeau noir de Brian Tyler. Suspendue dans les suraigus puis accrochée à eux, la rhapsodie débouche sur des intervalles quasi sinisants que dissipe le combo bien connu associant bariolages descendants et octaves dans les aigus. Une nouvelle volte envoie une main gauche puissante impulser le groove avant qu’une coda presque apaisée ne revienne implorer les suraigus de nous envoler.
L’incipit de « Black Flag » s’appuie sur
le rythme de la main gauche,
l’efficacité des suraigus,
la simplicité d’un thème fragmenté,
l’effet d’écho entre le lead et le médium, ainsi que
l’itération permise par un développement où l’accompagnement s’enrichit et le tempo se dynamise.
Une dernière partie retourne se vouer aux suraigus, où nous resterons accrochés jusqu’à une prochaine chronique chargée de couronner ce moment étonnant.
Première du disque, notre appareil photo ayant été confisqué à l’entrée (mais pas les autres photophones, bref)
C’est le grand soir. Après un rendez-vous raté à la Philharmonie pour cause de Covid annulant les concerts et sauvant la République, je vais enfin entendre le mec qu’un prof de musique un peu dingue (il y a prescription, on peut nommer Philippe Di Maria, qui projetait à ses petits cons d’élèves – j’en étais – et du Metheny et du Raoul Petite, entre autres) m’a fait découvrir et qui m’a accompagné depuis ce choc de la découverte que, parlant de Léo Ferré, le chanteur François Marzynski, alors adolescent, a parfaitement résumé en disant : « Je comprends rien à ce qu’il dit, mais nom de Zeus, qu’est-ce que ça a l’air important ! »
Voilà peut-être le génie du gars : jazzman jusqu’au bout des chaussettes, il s’adresse à tous, mais pas en se putifiant, fût-ce avec talent. Il explore. Il tente. Il ne montre rien, ne démontre pas, inutile.
En acoustique avec contrebasse,
en trio,
en grosse formation,
en musique de film,
il trace sa route. Sa créativité – mot qui va souvent revenir dans les histoires à venir, autant être prévenu – fait fi des chapelles. Ce gars a un étonnant mojo. Et il arrive pour l’étape parisienne de son impressionnante tournée européenne avec de l’envie et un nouveau groupe, au premier rang duquel Chris Fishman (valeureux artisan chargé de sécher les larmes des fans de feu l’artiste Lyle Mays) aux claviers, et l’exceptionnel Joe Dyson à la batterie.
Après une entrée façon fanfare des musiciens, le son envoie du pâté survolté issu du dernier album : « In on it ».
L’exposition du thème s’éventaille, et hop, sur
la digitalité virtuose,
les octaves en irisation,
les glissendi,
la clarté d’une ligne quasi continue et
quelques boucles qui vont bien,
le tout porté par une contrebasse savante et intuitive, et par une pulsation des cymbales qui fait la job. Le solo de Chris Fishman sur sons vintage, histoire de prolonger le décor auditif, épouse la complexité harmonique du titre mais peine à l’outrepasser par une intuition complémentaire. Heureusement, Joe Dyson le complémente par des interventions fractionnées particulièrement punchy.
Pat Metheny offre alors un prélude solo à l’un de ses tubes, « Bright Size Life ». Son solo incroyable
mâchonne le thème,
le répudie,
le régurgite,
l’éloigne,
l’auréole,
l’évoque à travers d’autres rythmes,
s’enflamme à coup d’accords obstinés.
On a beau savoir qu’il a dû soloïser un milliard de fois sur le machin, on est saisi par
sa spontanéité apparente,
son intelligence du son et
sa musicalité.
L’excellent contrebassiste (Jermaine Paul, nous souffle-t-on) prend le relais pour jouer
le contretemps,
le changement de registres, et
le groove de la célérité.
La version live de « Don’t look down » insiste moins sur l’impulsion qui embrasait la version studio, peut-être afin de favoriser la fructueuse tension entre fluidité et ruptures, chère à Patrick. La guitare s’élève du ternaire pour créer un balancement planant qui feuillette au fil du temps les plis et replis du thème. C’est la fête
des petites saucisses qui courent,
de l’harmonie qui s’enrichit sans cesse, et
de l’inventivité (j’ai pas encore répété « créativité »).
Le solo de piano assume les flux et reflux de l’inspiration propres à l’improvisation sincère. On goûte dans cette proposition
la promenade dans les registres medium et aigus,
la maîtrise savante des règles et
l’alternance de tonicité et des doigts déliés…
sans pour autant que, as far as we’re concerned, l’admiration technique ne se transforme en incrédulité musicale. En revanche, gros big up à la capacité du groupe à rythmer cet hymne complexe sous son apparence de simplicité, en dépit des miaulements fort superfétatoires de Leonard Patton, aussi inutile comme percussionniste – son apport au groove est et restera nul – que comme vocaliste à
la justesse,
l’intonation et
l’intuition
faiblardes au regard des musiciens monstrueux qui l’entourent. Pat Metheny profite d’une nouvelle guitare pour propulser ses chers sons vintage – le violon échantillonné d’Ornette Coleman, nous glisse un « connaisseur » (en anglais dans le texte) – avec la triplette gagnante :
sons plus longs donc plus malléables,
ligne plus entêtée,
triomphe d’un suraigu euphorisé.
Le titre bénéficie d’un retour au calme que diapre une coda suspendue. Magistral.
Nicolas Horvath à l’amphithéâtre de la Philharmonie de Paris, le 23 juin 2026. Photo : Bertrand Ferrier.
D’abord dire que l’amphithéâtre de la Philharmonie de Paris est la meilleure salle de concerts de Paris. De loin.
Il y a un orgue (qui ne sert pas souvent pour des concerts, l’orgue étant conçu pas les imbéciles qui dirigent notre Culture Nationale plus comme un luxe qu’il faut afficher que comme un instrument qu’il est pertinent d’utiliser, oui, mais y a l’beau geste),
on y est à l’aise en termes d’espace (largeur et longueur) et, en ce jour de canicule,
la climatisation est juste parfaite pour kiffer le son.
Ce jour, donc, malgré l’apocalypse caniculaire promise et partiellement obtenue, un programme inattendu en ces lieux, en dépit de la tendance à popiser la culture qui fait bien quand il s’agit de justifier les subventions nationales : la musique d’Assassin’s Creed transcrite pour piano par une nana dont personne ne prononcera le nom, pas même sur le généreux programme offert aux spectateurs, et jouée par un cador du piano français. Oh, pas un cador
qui aime se la ouèj (pour la dédicace, il se présentera devant ses fans en bermuda et T-shirt),
que France-Mu adoooore ou
que Sa Sainteté France-Inter cite,
c’est tout à son honneur même si ça le fait sans doute suer, mais un mec qui a raflé des prix dans les concours internationaux éminents, soit autant de blanc-seings pour l’autoroute de l’Artiste Classique, c’est pas rien. Cette fin d’après-midi, Nicolas Horvath, l’insolent, vient pourtant partager sa passion pour la musique contemporaine et le gaming qu’il pratiqua jadis, comme ceux qui suivent le feuilleton de notre « grand entretien » le savent. Autour de nous,
plus de vieux (blancs), espèce honnie des médias mainstream, que de jeunes bariolés,
plus de personnes à l’apparence tout à fait respectable que de passionnés à crête rouge (j’ai compté : il n’y en avait qu’un),
plus de joueurs mélomanes lambda que de zozos arborant des T-shirts officiels.
Pourtant, l’espace est bien rempli, y compris par le mari de Maryvonne, chanté jadis par Anne Sylvestre, qui manifeste sa mauvaise humeur en annonçant : « Maryvonne veut voir le pianiste, moi, j’m’en fous. » Le ton est donné, d’autant que ce concert se déroule alors que Le Figaro, journal de permanentes violettes et de néolibéralisme sale, annonce malgré lui, sans doute, une « alerte rouge dans le jeu vidéo français face aux fermetures et aux licenciements en cascade », tant ce monde « de jeu » n’est qu’un monde où l’argent est roi et la sodomie des travailleurs une jouissance, on dirait le nôtre. Après moult négociations, Ubisoft, qui connaît bien les alertes rouges et s’étonne peut-être d’être à peu près sempervirens, a autorisé une réduction de ses musiques de jeux pour piano. Pas par Nicolas Horvath, faut pas exagérer, pas assez médiocre à son goût, mais par une musicienne capable de se limiter à ce que l’entreprise attend. Quand on connaît le talent de transcripteur du zozo adoubé pour ploum-ploumer le résultat, on se dit que, décidément, les ex-grandes entreprises sont diablement sottes – mais il s’agit d’espérer vendre des produits ultra-dérivés : après les produits dérivés que sont les vinyles de cette BO pianistique (surtout pas de CD, les marges sont trop faibles), il faudrait vendre les produits ultra-dérivés de la BO, id sunt les partitions, lesquelles doivent donc être jouables, pour la plupart, par tous les fans ayant quelques notions de wabidouwap.
Les conséquences de cette politique commerciale d’unification aplatissante apparaissent petit à petit à l’oreille du profane. Quand on débaroule naïvement dans ce game, voici ce que l’on entend. La pièce tirée de l’histoire de Connor Kenway, racontée par Lorne Balfe à l’origine, se caractérise par une utilisation stabylotée
des registres du suraigu et du grave,
de la ligne brisée (je commence une mélodie et je l’interromps) et
du duo (accompagnement / solo) qui se refuse au dialogue.
En une pièce sur les quinze annoncées, l’interprète synthétise une grande partie de ce qui attend l’auditeur en exprimant avec sensibilité le plaisir
du ressassement d’un motif,
de la modulation éphémère et
de la suspension énigmatique.
En musicien savant, Nicolas Horvath ne se laisse pas emporter par la facilité de l’adhésion a priori à un thème connu. Il
galbe les attaques,
maîtrise le sustain et
donne sens à l’agogique.
Fidèle à sa poétique préférée, vue dans Chopin et Glass à Paris, l’artiste enchaîne les titres de trois à six minutes. Reconnaissons d’emblée que l’idée, bonne en soi, qui consiste à offrir au public une heure cinq hors sol, rencontre une possible limite en la circonstance. Comme Nicolas est quasi un ami et qu’il lira cette chronique, je préfère le laisser, avec vous, chers lecteurs, dans une expectative quasi fofolle suspectant
trahison,
injustice et
abrutissement pas forcément lié à un coup de soleil, juste à une grosse connerie structurelle.
La « Ville de Jérusalem » de Jesper Kyd articule
le déséquilibre,
la régularité et, comme le premier opus,
l’ouverture dans les suraigus avant l’élargissement de l’ambitus.
Nicolas Horvath joue à raison la dramatisation qui sourd
des graves,
des octaves,
du surgissement et
de la suspension.
Claquée originellement par The Flight et Mike Goergiades, la légende de l’aigle porteur associe
médiums et suraigus,
ruptures et
travail sur les intensités ici dramatiques, çà grandiloquent à dessein, là onirique.
Le suite d’Iga (qui a peut-être commencé avant) signale notre limite de compétence. En effet, les morceaux sont enchainés. Mais ces morceaux sont désormais composés de plusieurs morceaux, eux-mêmes enchaînés. Pour qui ignore les multiples épisodes du jeu qui les a commandés, il est impossible de les repérer en fonction du programme. Nous nous en rendrons compte puisque nous noterons seize morceaux différents et non quinze, avant les bis (extraordinaires, mais on en parle tantôt). Bah, tant pis : s’il s’agit de jouer en musique, nous aussi, à notre niveau, nous ferons nos games !
un programme Satie n duo avec Alex Wizorek à la salle Gaveau,
l’olibrius s’apprête à donner son quatrième concert parisien de l’année – cette fois autour du jeu vidéo Assassin’s Creed. Justement, dans cet épisode du grand entretien, il nous explique comment il en est venu à ce répertoire un peu olé-olé pour un artiste qui s’est fait connaître par le versant Liszt du grand répertoire…
4.
L’apprentissage de la liberté
Dans le précédent épisode, tu racontais comment l’absence d’écho à tes disques sur les compositrices avait mis en péril ta carrière. En anticipant le féminisme de façade des programmateurs à bonne conscience, as-tu commis une erreur stratégique ? Sans doute, à ceci près que je n’avais pas de stratégie.
Une erreur pas stratégique, alors. C’est moins grave ? Quand tu commets une erreur, souvent, il y a d’abord le regret de s’être planté, et ensuite le sentiment que tu peux en tirer une leçon. Comme je n’avais pas de stratégie, j’ai le regret que ma proposition n’ait pas rencontré davantage d’écho ; et j’ai retenu la leçon en ce sens que je suis désormais plus méfiant ou, en tout cas, plus lucide quand je m’embarque dans une aventure un peu, euh, aventureuse.
En quoi l’aventure « compositrices méconnues » a-t-elle transformé ta manière d’inventer ton avenir musical ?
Ça m’a dessillé les yeux. J’avais attaqué ce projet avec la force (donc l’aveuglement) de l’évidence. Je ne joue pas au féministe d’opportunité, je trace ma route d’interprète et de défricheur. Je n’ai pas peur des compositeurs vedettes, mais j’ai toujours adoré les compositeurs inconnus. Non, efface ce que je viens de dire : en réalité, il n’y a pas de « mais ». J’aime jouer Liszt et Montgeroult, Brion de Jouy et Chopin. Après coup, je me dis que j’aurais pu continuer à enregistrer des minimalistes pour bénéficier de ma réputation de glassomaniaque… ou choisir un répertoire plus conventionnel même si, après vingt ans de métier, je ne sais toujours pas adopter une posture marketing. J’ai fait une école de musique, pas une business school !
« J’ai découvert que des tas de gens continuent à écrire de la musique »
En dépit du manque de concerts qui a suivi tes années d’enregistrement de compositrices, tu es toujours vivant : nombreux concerts en Europe, concerts dans les salles parisiennes les plus prestigieuses… Comment, jboïng, jboïng, as-tu rebondi ? J’ai eu une chance incroyable alors que j’étais assez catastrophé par la tournure des événements. Pour te l’expliquer, il faut revenir au tout début de ma carrière – disons en 2008, quelque chose comme ça. À cette époque, je m’attachais, de manière plus ou moins discrète, à ce travail que j’ai effectué pour révéler, plus tard, des Chopin inconnus. Cependant, quand j’ai commencé à gagner des concours internationaux, ça ne m’a pas seulement ouvert des portes et rapporté de nombreuses propositions de dates, ce qui est déjà pas si pire ; ça m’a surtout donné une hénaurrrrme liberté. Désormais, j’avais la main sur mes programmes de concert.
Que se passait-il, avant ? Dans ta période conservatoire et masterclass, tu joues ce que le maître te demande de jouer. Donc, moi, je jouais du Liszt, du Liszt et encore du Liszt. Remarque, c’était une bonne chose parce que, autant que je m’en souvienne, de 2005 à 2008, mon Chopin était vraiment nul. Nelson Delle Vigne – non, pas lui : Éric Heidsieck m’avait asséné que je jouais Chopin comme Liszt. Ça m’avait vachement vexé ! Je pensais que mon Chopin était bien ! Maintenant, notamment après tout le travail que j’ai accompli pour enregistrer les nocturnes, je comprends qu’il avait complètement raison. Je jouais Chopin à travers un prisme Liszt-Beethoven, alors que Chopin, c’est Bach-Mozart. La manière de toucher le piano est très différente.
Mais, à un moment, tu peux décider de jouer d’autres compositeurs que Liszt… Oui. La preuve : dès que j’ai pu prendre ce risque, j’ai fait ce que mes maîtres – au premier rang desquels Philippe Entremont – me déconseillaient de faire. J’étais très attiré par la musique contemporaine. Il faut dire que, à l’époque, je baignais dans le metal et la musique électro-acoustique, on en avait parlé lors du précédent entretien. Dans les années 2000, quand je suis arrivé à Paris, je bossais dur mon piano, mais j’adorais aussi les mangas, les jeux vidéo, les conventions, et j’étais dans des groupes de metal.
Lâche des blases, man. Hell Militia, Tenebrare, Nyselus… On peut les retrouver sur bandcamp.
Et toi, futur virtuose des grandes salles parisiennes, françaises et européennes, tu sévissais parmi eux avant d’essayer de passer pour le gendre idéal, la rose à la bouche, le costume qui va bien et le sourire d’une douceur parfaite… Dans tous les cas, on joue des rôles. Je n’ai jamais renié ma carrière dans le dark. Pourquoi l’aurais-je fait ? À l’époque, je donnais ouvertement des concerts en jouant de la basse ou en me produisant dans des projets dark ambient et du noise. Et je me passionnais pour la musique récente.
C’est quoi, pour toi, la musique récente ? Dans les années 2000, alors que j’ignorais tout du répertoire minimaliste, j’étais un hénaurrrrme fan de Boulez, de Boucourechliev, de Stockhausen, de Nono et compagnie. J’avais donc quatre piliers : la musique contemporaine, le metal, les jeux vidéo et le grand répertoire car, à la base, j’adore Chopin, Beethoven, Liszt, Alkan, Scriabine, Bach… De sorte que, quand j’ai commencé à être davantage libre de jouer ce qui me chante, je me suis lancé dans des explorations.
« En 2008, je suis déjà horriblement vieux »
Les gens n’ont pas fui ? Non, parce que j’étais malin. Je jouais mes programmes de concours internationaux comme font tous les aspirants pianistes professionnels et comme il est bon de s’y coller ; mais je tirais profit de mes études de musique électroacoustique avec Christine Groult, au conservatoire pour découvrir un espace de création qui m’était totalement inconnu. À ma grande stupeur, j’ai appris qu’il existait encore plein de jeunes compositeurs.
Tu joues le naïf ou tu l’ignorais vraiment ? D’après toi ? J’ai été formaté par l’École Nationale et quelqu’un que j’adore : Bruno Leonardo Gelber. Je l’ai déjà cité car, à mes yeux, c’est un pur génie. Sauf que, pour lui, la musique s’arrêtait à Sergueï Rachmaninov. Quand je venais avec une sonate de Scriabine pour travailler avec Gelber, il me renvoyait la partition dans la figure. Physiquement ! De sorte que j’avais intégré l’idée que la race des compositeurs s’était éteinte à peu près avec la mort d’Albert Roussel. Le cours de Christine Groult m’a dessillé les yeux. Non, la musique n’était pas morte ! Oui, des tas de gens continuaient à en écrire !
Ça t’a inspiré pour tes récitals ? Et comment ! J’ai décidé d’injecter de la musique toute fraîche dans mes programmes. J’ai pensé que les compositeurs avaient besoin de retour car personne ne les jouait. C’est le cycle de la lose : tu n’es pas connu, on ne te joue pas, donc tu n’as pas d’argent ne serait-ce que pour organiser des concerts où faire entendre ton travail… À cette époque, je m’astreignais à insérer 30 % de créations dans tous mes récitals.
Nous sommes en 2008 quand tu lances vraiment ta carrière. En effet, et à l’époque, je suis déjà horriblement vieux par rapport aux standards : j’ai trente et un ans, et je n’en suis qu’à mes tout, tout, tout débuts. Quand tu viens d’une famille ouvrière biberonnée au Bigdil, ce genre de carrière ne va pas de soi. Je me suis à travailler sérieusement mon piano très tard, donc j’ai gagné mes concours très tard, donc j’ai lancé ma carrière très tard.
« Mozart n’est pas un médicament que tu devrais ingurgiter de force »
Et tu imposes d’emblée des compositeurs contemporains, au milieu des compositeurs Radio Classique. Oui, et notamment des compositeurs auxquels je croyais beaucoup : ceux qui écrivent pour les jeux vidéo. J’en utilisais beaucoup pour les cours de piano que je donnais – de 2000 à 2016, j’ai eu beaucoup d’élèves. De 2006 à 2014, j’avais quarante élèves par semaine, pour te donner une idée ! Or, je m’étais rendu compte que les ados que j’avais en face de moi avaient beaucoup d’activités. Ils avaient la technicité pour jouer du Czerny et du Mozart, mais leur bouleversement hormonal les poussait plutôt vers Chopin, Liszt et Rachmaninov.
Sauf qu’ils n’avaient pas le niveau pour jouer cette musique. Voilà.
Et Mozart, ça les saoulait grave. Exact.
Résultat ? J’ai compris que, si j’essayais de leur faire ingurgiter de force du Mozart ou quelque chose d’approchant, ils risquaient d’abandonner le piano. Donc je me suis mis à leur proposer des musiques de jeux vidéo, et je me suis rendu compte que ça marchait vachement bien ! Pour moi, c’était un plaisir car, enfant, j’étais un gamer de folie ; et pour eux, c’était que du bonheur parce que, comme la musique leur parlait, ils travaillaient avec une assiduité nouvelle, donc ils jouaient bien, donc ça leur donnait encore plus envie de travailler. Quand ils avaient des potes qui venaient à la maison, ils pouvaient frimer en leur jouant des trucs qu’ils avaient entendu. Bref, le pédagogue que j’étais buvait du petit lait !
De vieux barbons pourraient te dire que c’est dommage de prendre des cours de piano pour jouer « ça » et non le grand répertoire… T’es ado, tu ne seras jamais concertiste, tu veux juste apprendre un instrument et kiffer. Si une musique souvent très bien faite te parle, pourquoi t’en priver ?
Comment considérais-tu ton devoir de transmission ? Moi, mon rôle, c’est que mes élèves aient envie de travailler leur instrument, d’y prendre du plaisir alors que répéter peut vite paraître fastidieux, qu’ils apprennent la technique et la musicalité parfois sans même s’en rendre compte, et que, à l’arrivée, ils aient une intelligence de la musique qui pourra les accompagner toute leur vie. Mozart, c’est pas un médicament : t’es pas obligé de l’ingurgiter pour aller bien. En revanche, te laisser porter par une musique qui te parle, avoir envie de la partager et, dès lors, aimer tant écouter que jouer de la musique, c’est pas si pire, comme projet, non ?
Non, en effet. Et j’ajouterai que, en réalité, on retrouve dans ma stratégie pédagogique la stratégie de Czerny. Ses études sont fondées sur des thèmes très populaires. OK, aujourd’hui, les cavalcades et chevauchées originelles, ça ne nous parle plus. Mais, à l’époque, ce qui continue de barber tant de jeunes pianistes, c’était du kif ! Voilà comment j’en suis venu à intégrer de la musique de jeux vidéo à la fois dans mon activité d’enseignant et dans mon travail de concertiste. De là à imaginer que je travaillerai avec les studios Ghibli et avec Ubisoft, et que je jouerai la BO d’Assassin’s Creed le 23 juin à la Philharmonie sur un piano d’exception, il y avait un pas… que je suis heureux d’avoir franchi !
Florilège de l’affiche du concert pour la fête de la musique 2026
En pied-de-nez
à l’ex-future premier ministre ratée qui feint de croire, l’hypocrite malsaine, que les rues sont envahies de magasins de musique pour empêcher Master Poulet et la culture halal de s’étendre ;
à ceux qui croient qu’ils peuvent nous écraser sous leurs mesures étouffantes et destructrices ;
à tout ce qui risque de nous inciter à la dépression carabinée parce que ce serait la seule attitude responsable,
contre tous ces maudits, dansons.
Dansons avec la crème de la musique européenne et mondiale. Avec des Italiens, des Austro-allemands, des Brésiliens, même des Français, soyons foufous.
Ce dimanche 21 juin, au frais, dans la belle église de Saint-André de l’Europe (Paris 8), let’s rejoyce. Entrée libre, sortie aussi. Concert bien quand même, d’autant que des sébiles seront disponibles au cas où. Elles n’auront rien contre les billets de 200 € s’ils se présentent, ni contre ce qui pourrait soutenir les affiches, les programmes-éventails voire les musiciens.
Programme disponible sur Fête de la musique 2026 – Programme.
Pourquoi, à certaines périodes de l’année, personne ne ferme les portes de la basilique d’Argenteuil (Val-d’Oise). Photo (29 mai 2026) : Bertrand Ferrier,
En attendant un prochain post sur Nicolas Horvath, for instance, quelques nouvelles du monde. Donc de la jeunesse.
L’Opéra Garnier et ce besoin de fric qui le transforme en gentille annexe de l’Européen.
Thomas aime beaucoup.
Deux tiers de page dans Le Monde, 16 juin 2026, p. 26 : la CJR opine du chef. Moi, j’ai versé une larmichouille.
En vérité, j’ai toujours pensé que j’étais parfaitement normalse, mais certains plus que moi, apparemment.
Quand Le Figaro prendre peur, lui toujours vouloir faire peur derniers lecteurs de lui. Brrrrrrrr. Exemple.
Quand politicien en difficulté, lui toujours chanter heures nauséabondes Histoire. Quitte à faire golri l’Europe entière, mais bon. Exemple.
Quand politicien anglais dans la caguade, lui toujours contacter Vladimir Poutine même si, d’après les médias occidentaux, il a déjà été renversé par les Russes et un cancer depuis longtemps. Exemple.
D’un certain point de vue, certes, quarante ans après Coluche, un Français continue de se gausser une fois ou deux des voisins qu’il a bien aimés. Mais il faut reconnaître que certaine d’entre eux le cherche bien…
Quand institut typiquement suédois chercher financement, lui toujours annoncer l’apocalypse. En plus, ça marche avec tout : si boum, on avait raison ; si pas boum, on avait raison d’avertir. Exemple.
Le problème d’une série Arte…
… c’est qu’il ne faut pas la confondre avec une autre série Arte. Et, parfois, c’est pas si simple.
Avec Le Figaro, entre deux bombardements, j’ai versé une larmouchette devant tant de dévouement.
Les salopards de la République croient toujours aux coïncidences.
Ça vaut bien une réf.
Moi, non, j’ai failli en rien sur cette affaire. Mais toi, déploratrice hypocrite, ça te dérange pas de continuer à vivre dans tes privilèges, n’est-il pas ?
Qu’est-ce que l’humour ? Vaste question, chère madame. Enfin, cher.e.etc.
Enfin, à nous, les p’tites Kirghizes !
Quand le stagiaire du Figaro, francophone comme moi je parle kirghize, essaye d’employer « stupre » et « luxure » pour complaire son imbécile mais profiteur d’employeur.
Le stagiaire L’Équipe, francophone comme moi je parle bosniaque, essaye pour faire style d’employer l’expression « la chance ne sourit pas » et fail.
Bien qu’on n’entende que lui, voici donc un président Pascal Praud.
Il s’en passe, des choses, quand même.
Heureusement, il y a les millionnaires français.
La précision de l’IA d’Amazon, c’est dingue !
« On se fait chier » en langage « commentaire de MMA ».
Tiens, un nouveau porte-parole de LFI.
J’aime bien cette faute de nrappe.
Deux sales, deux ambiances.
Vous avez écrit quoi après « Canicule » ? C’est pas pour moi, c’est pour un ami. Moi, en fait.
On va pas se mentir, les temps sont durs et les p’tits poissons font la gueule. Mais reconnaissons que celle qui restera comme la jamais-première ministre de la France nous aide à survivre avec la rigolade au cœur, cette écervelée. J’avais écrit « tarée » en commençant par « gr » et en finissant par « osse conne », mais pas sûr que tout le monde comprenne cet idiolecte, alors bon.
Nicolas Horvath et Yuri Revich, salle Gaveau (Paris 8), le 14 juin 2026. Photo : Rozenn Douerin.
Ce dimanche 14 juin, après la pause fraîcheur, les spectateurs de la salle Gaveau reviennent écouter Nicolas Horvath et Yuri Revich – musicien que nos fidèles lecteurs ont pu croiser ici et là. Les deux compères ont décidé de claquer une version du concerto pour violon de Philip Glass où le piano se substitue à l’orchestre. Un storytelling enveloppe l’œuvre, composée peu après la mort du papa du compositeur. Retravaillé après sa création pour se structurer en trois mouvements vif – lent – vif, le concerto dégaine la panoplie classique et glassique (je tente) donc accorde un grand rôle aux
accents,
décalages (binaire contre ternaire) et
glissements d’intensité.
La réduction pour piano permet de mieux apprécier les pivotements de dispositifs :
accompagnement et soliste (souvent le violon, parfois le pianochestre),
solo d’orchestre,
dialogue entre les deux entités.
Le violon fait son possible pour nous ébaubir – trop, peut-être, en dépit de la sobriété de l’interprète qui ne s’aboute pas à la volonté du compositeur de l’inciter à en faire des caisses marquant son univers.
Bariolages banals,
intervalles changeants,
discours brisé et
harmoniques suraiguës convenues
peinent à ébaubir l’auditoire non pré-convaincu, pas parce que c’est mal propulsé (même si, du fond en haut de la salle, le son du violon peine à s’épanouir, on est à Gaveau…) mais parce que la partition paraît réciter des gammes stylistiques censées « faire Glass » donc laisser peu d’espace à
la musique,
l’esthétique,
l’art,
à quelque chose qui respire un peu autre chose que nos usines avec ou sans cheminée, donc au devoir de faire comme si.
Le deuxième mouvement ne séduit guère plus, euphémisme. La mélancolie, aussi conventionnelle que stagnante, finit par se laisser pimper par le pianorchestre, chargé de booster les bouts de phrase confiées au violon.
Les contrechants,
l’itération censée être hypnotisante,
la langueur du thème
devraient benoîtement nous happer. Comme les spectateurs des balcons qui s’enfuient et contrairement aux fans qui sont à deux doigts de pleurer d’émotion sincère, nous attendons avec hâte la résolution de la chose tant nous avons l’impression d’entendre la musique poisseuse et médiocre – comme il sied – d’un « Faites entrer l’accusé » évoquant un crime commis un petit matin de novembre en Picardie. Un jeudi, sans doute. Quand il pleut. Forcément, on est en Picardie. Bref.
Anthony Roth Costanzo et Philip Glass à l’opéra Garnier (Paris 9), le 10 avril 2026. Photo : Bertrand Ferrier.
Le troisième mouvement propulse un pianorchestre rythmique qui jouit
de ses stagnations motoriques roboratives,
du funk de ses emportements,
de l’orgasme des boucles et des contretemps, et
de son souci de dialogue avec Sire Violon Solo.
L’émulation renaît.
L’un stimule l’autre,
l’autre défie l’un,
les deux se frictionnent fructueusement,
et la coda finale suspend le monde à hauteur de violon. En bis véritable, le troisième mouvement est redonné avec fougue et esprit.
Une interprétation magistrale,
des spectateurs ébouriffés d’enthousiasme (le triomphe offert aux artistes est tonitruant),
un programme puissant même si le concerto, passion de Nicolas Horvath, ne nous paraît pas à la hauteur de sa réputation, peut-être parce que nous ne sommes pas assez glassomaniaque :