
Le contexte
Pour ce soir de première, il règne une atmosphère crĂ©pusculaire de dĂ©cadence sociĂ©tale. La place de la Bastille oĂ¹ est sis l’opĂ©ra Lang-Mitterrand est noire
- de collégiens,
- de lycéens ou
- de chenapans
par l’odeur des lacrymos attirĂ©s. Les surveillent comme le lait sur le feu des hordes de CRS moins soucieux de l’ordre public que du risque de bavurer sans Ăªtre exonĂ©rĂ©s d’avoir bavurĂ© alors que, merde, quand mĂªme, ils sont dĂ©positaires de l’autoritarisme public de la part de celui qui n’a jamais eu aucun problème au lycĂ©e avec sa « prof de thĂ©Ă¢tre », au contraire.
La place est devenue l’endroit parfait pour ne pas commettre un crime : tout le monde filme tout, souvent en direct des rĂ©salses socialses, que ce soit pour se rĂ©jouir de cette pseudo-insurrection de gamins qui ne veulent pas avoir cours tout en pleurnichant parce qu’ils n’ont pas de profs pour leur donner des cours, ou pour s’offusquer de la prĂ©sence de ces
- fripons,
- gredins et
- bandits de petit chemin
afin d’en appeler au surhomme Retailleau ou Ă la dĂ©esse au bracelet Le Pen Fille. Ă€ l’opposĂ©, quelques jeunes gens prompts Ă pleurnicher et en appeler Ă Â Mediapart – la lutte n’a pas besoin que de super hĂ©ros – se dĂ©vouent pour faire barrage de leur corps entre les 2800 spectateurs venus applaudir le dernier Ă©pisode du Ring et la salle de spectacle. Ça hurle Ă la torture quand des portes s’entrouvrent tandis que, de l’autre cĂ´tĂ© de la bousculade, de jeunes prosĂ©lytes zĂ©lĂ©s tentent de susciter des vocations de lycĂ©ens chez les mĂ©lomanes aux tĂªtes chenues en s’Ă©tonnant que des vieux souhaitent kiffer la vibe alors que les jeunes se font matraquer (« ACABEUH » feulent-ils sans comprendre que la voyelle gagnerait Ă Ăªtre muette, sans doute parce qu’ils ont eu trop de cours d’anglais pour capter l’acronyme).
Ceux qui se plaignent de violence ont l’air en fort bon Ă©tat, ce qui est surprenant dans un État qui, effectivement, a donnĂ© tout pouvoir Ă la police pour essayer de sauver sa peau et ses fesses, quitte Ă dĂ©penser pour ce faire la peau des fesses – logique – et Ă s’asseoir sur les fondements de la dĂ©mocratie française – mais qui s’en soucie encore ?
Quand, enfin, une issue d’entrĂ©e est dĂ©gagĂ©e, la fameuse « entrĂ©e de secours » chantĂ©e par Christiane Mouron, Alexander Neef, au faciès de nĂ©o-Louis Schweitzer, Ă l’aura aussi charismatique qu’une chanson d’Étienne Daho (je sais pas, c’est tombĂ© sur lui), apparaĂ®t sur le pas de la porte. Pas au point de saluer la piĂ©taille qui vient assister au spectacle, mais histoire de montrer que, entourĂ© d’agents de sĂ©curitĂ©, il a pas peur – de la relativitĂ© du courage… Dans l’ensemble, les spectateurs sont ravis d’avoir
- eu des frissons d’effroi,
- humé les lacrymos,
- entendu des coups de semonce et, ce nonobstant, au péril de leur life,
- pu assister Ă leur spectacle avec seulement un quart d’heure de retard.
FlĂ»te de champagne Ă la main, certains cĂ©lèbrent l’Ă©vĂ©nement en captant de dernières images de la manif depuis les entrailles de l’opĂ©ra avant de filer Ă leur place oĂ¹ le patron de l’institution leur donnera une raison d’espĂ©rer : comme le CrĂ©puscule dure six heures, entractes compris, les bons citoyens devraient pouvoir regagner leurs pĂ©nates dans la paix et la tranquillitĂ©. AllĂ©luia ! Sauf Wotan, les dieux sont grands !
Le spectacle
Après une version de concert en septembre, Paris accueille sa deuxième production du CrĂ©puscule des dieux de la saison en attendant le Ring suisse de la Philharmonie, programmĂ© en mars. Cette fois, y a des moyens. Du dĂ©cor, notamment. Donc du vide – quel gĂ©nie, mazette, que celui de Rebecca Ringet, nous sommes Ă©merveillĂ©s par ton talent – sauf une machine Ă filer – suppute-t-on – qui fait du bruit parce que, la musique, Calixto Bieito, qui n’aura jamais eu les bullocks de venir se faire huer aux saluts, s’en tartifionne autant que du texte, nous aurons l’occasion de le goĂ»ter. Aude ExtrĂ©mo, première Norne promet de chanter « quoi qu’il advienne » ce qui, en ces temps de fausse Ă©meute, n’est pas sans saveur. Du haut du second balcon, ses jolis graves et ses mĂ©diums pleins peinent Ă couvrir l’orchestre. Première vraie première, un Ă©quilibre est encore Ă trouver, Pablo Heras-Casado devrait sourdiner son orchestre par la suite.
Ce jour-lĂ , le chef prend le temps de poser le prologue, et les clarinettes basse et Bb en profitent pour s’exprimer justement et pleinement. Marie-AndrĂ©e Bouchard-Lesieur, deuxième Norne, prend alors son moment en dĂ©montrant un sens de la dramaturgie puisqu’Ă elle revient le narratif du crĂ©puscule de Wotan. Elle lance la corde Ă la troisième Norne (doit-on prĂ©ciser qu’elle ne lui lance rien, le texte Ă©tant de la merde dont n’ose se saisir le metteur en scène ?). Alors que des cordes dĂ©goulinent des cintres pour les dieux savent quelle raison, Sinead Campbell Wallace dĂ©ploie ses aigus faciles Ă dĂ©faut d’Ăªtre soyeux, ce qui n’est pas innocent Ă l’heure oĂ¹ prĂ©dominent la tension et l’angoisse de la fin, sauf pour les spectateurs qui savent qu’ils sont bienheureusement tanquĂ©s pour encore 5 h 30.
L’orchestre semble se trouver. La synchro qu’obtiennent les cordes et les bois est magnifique. La trompette solo claque une première saillie comme Ă la parade. Pour dĂ©samorcer la tension, Calixto Bieito, soucieux de souiller l’opĂ©ra, demande Ă Marie Bouchard-Lesieur de cĂ¢liner un tas de cordes comme si c’Ă©tait un bĂ©bĂ©. Le nÅ“ud de cordes tombe, lui, quand rompt le fil « ni assez tendu, ni assez long ». Les Nornes font tournoyer la machine avec l’aide d’un technicien dont la seule prĂ©sence casse l’effet produit par cette valse.
ApparaĂ®t BrĂ¼nnhilde (Tamara Wilson), top noir et pantalon noir pour rappeler combien est sublimement inventif, crĂ©atif, consciencieux, intelligent, novateur, prĂ©cieux – j’arrĂªte lĂ on aura compris l’idĂ©e mais quand mĂªme – Ingo KrĂ¼gler, le costumier (mais oĂ¹ va-t-il chercher tout ça ? Nous sommes esbaudis alors que n’avons pas, en sommes certains, fini de l’Ăªtre. Elle libère Siegfried (Andreas Schager) pour qu’il aille cherche de nouveaux exploits, histoire de justifier qu’elle a laissĂ© « le hĂ©ros » prendre sa « racine virginale » puisque, on le sait, la glorification de la virginitĂ© et de l’inceste est une partie importante du propos wagnĂ©rien dans le Ring. Chacun ses passions, après tout, tant qu’elles s’ancrent dans une fiction que le succès transfigurera en mythe.
Pour rappeler cette rupture d’hymen qu’Ă©voque BrĂ¼nnhilde avec intention, la chemisette de Siegfried est maculĂ©e de sang. Le tĂ©nor autrichien hausse le ton pour rĂ©pondre Ă Tamara Wilson dont triomphent
- les aigus,
- la palette de nuances et
- le souffle.
L’anneau-titre apparaĂ®t. D’après Calixto Bieito, c’est toujours un collier. EspĂ©rons qu’il ne prĂ©tendra jamais avoir montĂ© le Ring de Wagner, vu qu’il n’a mĂªme pas compris le titre. J’veux dire, le titre, mec, vu ce que t’as touchĂ©, tu fais un gauche-droite, personne, tu demandes une traduction. Pareil, quand Siegfried dispose d’un heaume, personne n’a parlĂ© d’une cotte de mailles couvrant le visage, ou je me trompe ? Et qu’est-ce que t’avais trop bu quand t’as dĂ©cidĂ© que le fourreau de Notung, l’Ă©pĂ©e sacrĂ©e de Siegfried, serait un seau servant de sac Ă dos ? Et, surtout, combien t’as touchĂ© pour pondre une telle insulte Ă l’opĂ©ra, et combien ont touchĂ© ceux qui t’ont laissĂ© faire en criant au gĂ©nie ?
C’est pas pour moi, bien sĂ»r, c’est pour un ami.
À suivre, hélas.








































