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Le blog de Bertrand Ferrier, page 2

Ester Pineda, « Évocations ibériques » (Gallo) – 6/6

Quatrième du disque

Un bouquet de préludes extraits des douze que Frederic Mompou a composés au fil du temps et rassemblés en deux cahiers (les trois choisis datent sans doute des années 1950) : voilà comment Ester Pineda se propose de conclure le récital concocté pour son disque Évocations ibériques.
Premier sur le pupitre, le neuvième prélude est annoncé « languide » et à penser « molto cantabile espressivo ma non troppo lento ». Résolument chromatique, la miniature exprime

  • une quĂªte intĂ©rieure,
  • une curiositĂ© prĂªte Ă  s’enflammer (jusqu’Ă  s’exprimer sur trois portĂ©es au lieu des deux habituelles, afin de laisser place
    • Ă  la mĂ©lodie,
    • Ă  l’harmonie arpĂ©gĂ©e et
    • Ă  la basse), et
  • manière de tension entre contemplation lasse et volontĂ© tĂªtue.

C’est du pain bĂ©nit pour Ester Pineda dont on a saluĂ© dans les prĂ©cĂ©dentes notules l’inclination

  • Ă  la mĂ©ditation,
  • au retenu et
  • Ă  la recherche d’expressivitĂ© sans escarbille.

L’interprète est ici Ă  son affaire, entre

  • rĂ©sonance maĂ®trisĂ©e,
  • suspensions prolongeant le propos, et
  • clartĂ© du discours que nimbe le mystère de l’inachèvement consubstantiel au projet de « prĂ©lude »,

comme autant de moyens de donner corps Ă  une rĂªverie et Ă  sa forme en arche.

 

 

A priori, le huitième prĂ©lude tranche par son caractère puisqu’il sied de le jouer « con lirica espressione ». LĂ  encore, il faut se mĂ©fier des apparences car le lyrisme expressif n’entraĂ®ne pas forcĂ©ment un dĂ©bordement verdien d’Ă©motivitĂ© Ă©clatante. De fait, non mesurĂ©e, la miniature se dĂ©ploie avec un mĂ©lange

  • de grĂ¢ce aĂ©rienne et d’empĂªchement terrien (l’obsĂ©dant motif ascendant de quatre Ă  huit croches est sans cesse brisĂ©),
  • de rigueur dans l’Ă©noncĂ© et de changement de tempo,
  • d’unitĂ© de ton et de nuances faisant habilement miroiter le mezzo forte gĂ©nĂ©ral.

On goûte

  • les variations de registre bien valorisĂ©es par un piano colorĂ© et fort bien rĂ©glĂ©,
  • les dialogues entre les diffĂ©rentes voix, et
  • ce sens de la respiration qui Ă©claire et amplifie – une constante chez cette interprète.

 

 

Le septième prĂ©lude, seul des trois Ă  Ăªtre dotĂ© d’un titre omis par le livret (« Palmier d’Ă©toiles ») s’annonce « deciso ». Il s’ouvre sur une section thĂ©oriquement Ă  quatre temps, mais le tempo ne cesse de voler en Ă©clats

  • (changements mĂ©tronomiques,
  • points d’orgue et
  • ritendo

sont de sortie).

  • PĂ©dalisation prĂ©cise,
  • opposition entre graves telluriques et aigus liquides,
  • contraste entre fusĂ©es et tenues

dessinent un chemin escarpé dont la destination est délicieusement mystérieuse. La deuxième section, un 6/8 exigé « molto tranquillo », tranche avec ce démarrage tourmenté sans pour autant se poser.

  • Le tempo s’accĂ©lère,
  • la battue fluctue,
  • les motifs changent, et
  • des Ă -coups (sforzendi, piano subito…) dĂ©tricotent l’apparente tranquillitĂ© debussyste du passage.

Le texte oscille entre aspiration scriabinienne Ă  l’envol et implacable gravitĂ©, contradiction très humaine s’il en est que l’art d’Ester Pineda rend palpitante Ă  examiner, façon entomologie musicale, sous l’angle Mompou.
En guise de bis, la pianiste offre une miniature qu’Antonio Ruiz-PipĂ³ lui a dĂ©diĂ©e. La quatrième des Ventanas (fenĂªtre) donne sur un paysage sautillant oĂ¹

  • structure obstinĂ©e,
  • accents groovy et
  • crescendo

finissent par provoquer une explosion bientĂ´t contenue mais n’aspirant qu’Ă  se reproduire. Une jolie fin qui a l’Ă©lĂ©gance de nous laisser sur notre faim – d’autant que le disque dure 49′ : il y avait de la place pour ouvrir d’autres fenĂªtres ! Mais quel musicien n’est pas fier d’entendre Ă  la fin de son concert que « c’Ă©tait bien mais trop court » ?

 

 

En conclusion, ce disque dĂ©joue les topoi que son titre pouvait laisser entrevoir. L’espagnolade n’est guère au rendez-vous ; et quand l’interprète cède au genre, comme pour ne pas dĂ©cevoir l’auditeur, elle mĂ©tisse aussitĂ´t son hispanisme – le « tango » d’Isaac AlbĂ©niz » tempère son « EvocaciĂ³n », la « Cubana » de Manuel de Falla colore son « Aragonesa ». L’album est Ă  l’image du pianisme d’Ester Pineda, lequel manifeste

  • un savoir-jouer qui ne gonfle pas le torse,
  • un souci de la caractĂ©risation qui permet d’interprĂ©ter – au sens fort – des musiques très diffĂ©rentes,
  • une volontĂ© d’intĂ©rioritĂ© qui privilĂ©gie la partition Ă  la dĂ©monstration grandiloquente, et peut-Ăªtre aussi
  • une certaine timiditĂ© ou humilitĂ© – en rien contradictoire avec des convictions esthĂ©tiques fortes et assumĂ©es – qui conduit Ester Pineda Ă  opter pour un pointillisme très personnel (plutĂ´t de petites pièces et de brefs aperçus de compositeurs que des gros patouillis de vingt minutes ou plus).

En somme, loin de l’effet wow souvent recherchĂ© par les interprètes quand ils gagnent un studio,

  • la singularitĂ© de la set-list,
  • l’habiletĂ© Ă  Ă©voquer tout en Ă©vitant les poncifs, et
  • l’art de jouer du piano sans avoir besoin de tartiner sa virtuositĂ© Ă  longueur de disque

ne laissent pas en repos

  • la curiositĂ©,
  • l’intĂ©rĂªt et
  • le plaisir d’Ă©coute

de l’auditeur. On en conviendra, ce n’est pas une mince performance !


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Anatomie du plaisir auditif

Affiche du concert du 18 mars 2026 (détail)

Je crois

  • Ă  l’Ă©lĂ©gance (Ă´ combien),
  • au doigtĂ© (si),
  • au tact, en somme.

Mais, parfois, quand on a un creux, il faut mettre les pieds dans le plat. Ce qui prĂ©cède n’a aucun sens et, pourtant, c’est l’sujet de cette fredonnerie poussĂ©e lors du concert du 18 mars 2026…

 

Ester Pineda, « Évocations ibériques » (Gallo) – 5/6

Première de couverture

De Manuel de Falla, Ester Pineda choisit deux pièces, dont celle qui ouvre le cycle des Pièces espagnoles. Après l’Andalousie d’Isaac AlbĂ©niz, voici un hommage Ă  la province d’Aragon, un trois temps en Ut. Comme dans l’ensemble de ces Évocations ibĂ©riques, on y goĂ»te

  • la fluiditĂ© du geste,
  • le souci du dialogue entre les voix, et
  • cette science de l’agogique qu’a dĂ©veloppĂ©e l’interprète Ă  un degrĂ© plus qu’Ă©levĂ©.

De quoi permettre Ă  l’oreille de savourer

  • les habiles dissonances,
  • le chromatisme modulant et
  • les arabesques lancĂ©es par les triolets de doubles.

La clartĂ© du discours n’enlève rien

  • Ă  la richesse harmonique,
  • Ă  l’inventivitĂ© frottĂ©e au motif obsessionnel, ni
  • au bouillonnement qui dĂ©borde dans cette pièce jusqu’Ă  l’extinction des feux.

Une Å“uvre de premier plan rendue avec une sobriĂ©tĂ© qui devient Ă©crin pour elle !

 

 

Après l’Argentine du tango d’Isaac AlbĂ©niz, voici une autre facette de l’ibĂ©risme avec la « Cubana », deuxième des Quatre pièces espagnoles. MarquĂ©e par

  • le balancement,
  • la polyrythmie thĂ©orique et
  • les mutations de tempo,

la pièce associe

  • complexitĂ© d’Ă©criture et fluiditĂ© d’interprĂ©tation,
  • charme mĂ©lodique et trouvailles harmoniques,
  • plaisir d’un discours colorĂ© et jubilation des ruptures d’Ă©nonciation (ha, l’arrivĂ©e des staccati, ha !).

Incapable d’en rajouter sur le localisme supposĂ© de l’Å“uvre (ce serait un dĂ©faut dans l’inestimable mais mĂ©sestimĂ© Louis Moreau Gottschalk, c’est ici absolument indispensable), Ester Pineda valorise cette qualitĂ© inestimable par

  • une rigueur sensible,
  • des accents aux puissances variables, et
  • une maĂ®trise technique qui lui permet de faire rĂ©sonner parfaitement trois Ă  cinq notes diffĂ©rentes simultanĂ©ment de manière parfaitement distincte.

La tentation rhapsodique rappelle la puissance d’inspiration qui porte – souvent – Manuel de Falla. Le quant-Ă -soi dont semble dotĂ©e la pianiste lustre cette inventivitĂ© qui se joue des contraintes jusqu’Ă  la faire briller de mille feux… suscitant le regret de n’entendre que deux des quatre Pièces, regret qui est, in fine, plus que bon signe ! Ă€ suivre…


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Eva Gonzalès, Petit Palais, 2 octobre 2026 – 2/2

Eva Gonzalès, « Une loge aux Italiens » (détail). Photo : Rozenn Douerin.

Le sexe est-il devenu un critère artistique Ă  part entière ? Cette question, tĂ©moin d’un wokisme que nous avons Ă©voquĂ© jadis, transcende les frontières artistiques. RĂ©cemment, dans L’Époque, supplĂ©ment du Monde des 20-21 septembre 2026, la pianiste Vanessa Wagner tĂ©moignait de son engagement dans « certains combats » en expliquant : « Depuis une petite dizaine d’annĂ©es, j’ai spontanĂ©ment inclus des compositrices dans mes programmes. Mais le cĂ´tĂ© militant et excluant me gĂªne. » On croirait ouĂ¯r Nicolas Horvath, qui a rĂ©cemment donnĂ© dans ces pages (en deux mots, sinon ce serait vin) l’entretien le plus long qu’un pianiste ait accordĂ© Ă  un mĂ©dia.
Guère Ă©tonnant : la musicienne, qui a enregistrĂ© et donnĂ© dans un grand thĂ©Ă¢tre parisien les Études de Philip Glass, comme Nicolas Horvath, fricote avec le secteur de l’Ă©lectro – comme Nicolas Horvath – feat. Murcof, « explore les territoires de la musique contemporaine » comme Nicolas Horvath mĂªme si en plus institutionnel via Pascal Dusapin, et revendique de « mĂªle[r] toujours », dans ses disques, « compositrices et compositeurs », comme Nicolas Horvath… tout en donnant des « programmes de musique contemporaine entièrement dĂ©volus aux femmes » (Nicolas Horvath raconte aussi comment il a Ă©tĂ© contraint de renoncer Ă  enregistrer des compositeurs pour ne graver que des trucs Ă©crits par des femmes). [Cliquez sur les photos pour les agrandir au besoin.]

 

Eva Gonzalès, « Portrait de Céline Ragut » (ca. 1867). Photo : Rozenn Douerin.

 

Indubitablement, aujourd’hui, appartenir ou avoir appartenu au beau sexe permet Ă  des artistes de prendre ou reprendre la lumière, quitte Ă  les assigner Ă  un rĂ´le de quota assez peu excitant – le chevalier de Saint-Georges a bien bĂ©nĂ©ficiĂ© de son rĂ´le de quota « diversité », la condescendance et la bonne conscience Ă©tant de puissants moteurs d’une certaine dĂ©sirabilitĂ© culturelle. Il faut rĂ©ussir Ă  faire abstraction de ces niaiseries dĂ©valorisantes pour profiter de la dĂ©ambulation dans l’intĂ©ressante exposition que le Petit Palais consacre – notamment – Ă  Eva Gonzalès et – notamment – Ă  sa science du portrait. On y apprĂ©cie la diversitĂ© des formats et des techniques, ainsi que le goĂ»t de l’artiste pour ce qui sort le portrait de la seule fixation d’un visage : si le fond est en gĂ©nĂ©ral fonctionnel,

  • le costume,
  • la coiffure et
  • les accessoires

s’imposent comme des aimants Ă  virtuositĂ© technique. Dans « Le jeune garçon pelant une poire », l’expression du modèle est moins travaillĂ©e que les plis de la chemise, mis en valeur par le veston dont l’aspect strict et droit contraste avec les mouvements du premier tissu. La peintre en profite pour crĂ©er du mouvement par

  • la vitalitĂ© du coup du pinceau,
  • la vigueur de traits aux directions contradictoires et
  • l’utilisation de taches de couleur qui semblent jouer avec le vĂªtement.

 

Eva Gonzalès, « Jeune garçon pelant une poire » (1868). Photo : Rozenn Douerin.

 

Certes, la prĂ©pondĂ©rance des portraits pourrait entraĂ®ner une certaine lassitude du regard ; cependant, elle peut aussi susciter l’effet inverse en aiguisant l’intĂ©rĂªt Ă  double titre. D’une part, quelle spĂ©cificitĂ© a glissĂ© Eva Gonzalès dans cet Ă©nième portrait – une harpe, un voilage, un bouquet, une poire, des cerises, etc. ? D’autre part, comment a-t-elle travaillĂ© la reprĂ©sentation du corps, entre effet de rĂ©el et capacitĂ© de suggĂ©rer sans vraiment fixer  le dĂ©tail dans le tableau (la peintre n’a pas Ă©tĂ© très proche des impressionnistes pour rien) ?
Dès lors, Ă  mesure que nous cheminons Ă  travers ces interrogations, le charme de l’Å“uvre se libère de l’exploit technique, Ă©vident, pour entrouvrir les coulisses du geste artistique, Ă´ combien intrigantes ! Si le tableau accroche le regard, dĂ©couvre-t-on, c’est sans doute moins par son rĂ©alisme que par sa capacitĂ© Ă  animer l’image fixe avec

  • l’Ă©nergie des couleurs,
  • la dynamique des coups de pinceaux,
  • l’orientation de la lumière et
  • l’inscription de l’anecdote (un chapeau, un fruit, un livre, la « Plante favorite »…) dans la scène.

Il y a lĂ  quelque chose d’assez proche d’un tour de passe-passe au cours duquel le magicien attire notre attention pour nous distraire de l’essentiel.

 

Eva Gonzalès, « Jeune fille aux cerises » (ca. 1875), détail. Photo : Rozenn Douerin.

 

MĂªme si l’usage abondant d’Å“uvres d’autres artistes peut donner parfois une impression de remplissage, l’exposition fait aussi rĂ©sonner l’Å“uvre d’Eva Gonzalès en montrant que l’art et l’inspiration ruisselaient dans le petit cercle des artistes nantis.

  • Son mari tirait des eaux-fortes en s’inspirant d’un dĂ©tail d’un tableau de sa femme ;
  • elle-mĂªme participait Ă  la passion du moment en reprĂ©sentant voire en peignant des Ă©ventails, que son mari pouvait compiler dans des calendriers ;
  • un mĂªme motif (des poissons, par exemple), pouvait circuler entre l’Ă©lève et le maĂ®tre Édouard Manet, etc.

La dĂ©couverte de la Normandie, tant pour les champs que pour la mer, incite l’artiste Ă  s’essayer aux paysages – et, lĂ , son langage paraĂ®t beaucoup plus personnel, comme si tout ce qui avait infusĂ© auparavant s’Ă©panouissait dans un exercice nouveau, investi avec gourmandise et mĂªme audace. Ainsi de « La plage de Dieppe », oĂ¹ la plage est quasiment absente, et l’essentiel du tableau constituĂ© de deux faux monochromes, en l’espèce un horizon mangeant quasi la moitiĂ© de la toile et une mer presque plate, Ă  peine animĂ©e de quelque vaguelettes sur le bord.
Le minimalisme touche aussi la cabane et la forme derrière elle, pour lesquelles l’Ă©vocation l’emporte sur l’imitation. Cette place laissĂ©e

  • Ă  l’espace Ă©bouriffant,
  • Ă  l’Ă  peu près onirique et
  • au foisonnement des microdĂ©clinaisons chromatiques

touche au cÅ“ur et Ă  l’esprit.

 

Eva Gonzalès, « La plage de Dieppe » (ca. 1877). Photo : Rozenn Douerin.

 

Eva Gonzalès s’attache aussi Ă  des marines plus rĂ©alistes, mais l’on reste saisi devant des tableaux plus flous ou contrastĂ©s, comme ce superbe « Grandcamp Ă  marĂ©e basse » oĂ¹, dans un espace vide et pourtant plein de lumières, gisent des voiliers penchĂ©s. Nous voilĂ  happĂ©s par

  • le contraste liĂ© au jaillissement de coques noires plutĂ´t grossièrement reprĂ©sentĂ©es,
  • l’utilisation du flou et de la suggestion (est-ce une barque que ce simple coup de pinceau noir, Ă  gauche) ainsi que par
  • l’art du cadrage
    • (importance de la plage aux mille couleurs,
    • sortie du champ d’une partie d’un second bateau,
    • composition presque Ă©quitable entre le sable mouillĂ© et le ciel barrĂ© par des coups de pinceau blancs ne cherchant mĂªme pas Ă  Ă©voquer des nuages cotonneux mais les confiant Ă  notre tendance Ă  la parĂ©idolie).

Pour autant, Eva Gonzalès ne renonce pas Ă  sa veine de portraitiste, qu’elle pimente dĂ©sormais d’audaces singulières, y compris quand elle se lance dans une sĂ©rie de femmes Ă  leur toilette, scène de genre très cadrĂ©e. On apprĂ©cie ainsi, dans « L’alcĂ´ve », le travail sur

  • les formes,
  • les couleurs et surtout
  • l’Ă©tonnante capacitĂ© d’Eva Gonzalès Ă  peindre le blanc et la transparence.

 

Eva Gonzalès, « L’alcĂ´ve » (ca. 1878). Photo : Rozenn Douerin.

 

Parfois, le portrait est pourvu d’un miniscĂ©nario – ainsi du « GoĂ»ter », du « DĂ©part » ou de « L’indolence », qui inscrivent la pose dans une Ă©bauche de narration programmatique, que cantonne toutefois avec fermetĂ© le classicisme des reprĂ©sentations. Au fond, c’est peut-Ăªtre cette tension qui soutient l’intĂ©rĂªt du visiteur – tension entre

  • un conformisme de bon aloi,
  • un remarquable savoir-faire et
  • une capacitĂ© Ă  laisser poindre une patte personnelle prometteuse,

soit Ă  travers des tableaux singuliers, soit sotto voce en griffant l’apparence lĂ©chĂ©e d’une toile. Les juges officiels ne s’y sont pas trompĂ©s : ils ont souvent acceptĂ© des Å“uvres d’Eva Gonzalès pour le très propre sur lui Salon… et en ont refusĂ© d’autres comme la fameuse « Loge aux Italiens » (finalement acceptĂ© un an plus tard), qui permettra Ă  Eva de rencontrer Henri, son modèle et futur Ă©poux. ApparaĂ®t ainsi un duo de rĂ©jouissances rassemblant, mutatis mutandis, la quintessence d’un certain art de peindre et des fissures dans la forteresse de l’art officiel qui n’eurent point le temps de devenir des brèches, la mort ayant choisi de faire son travail de merde fort promptement.


Pour rĂ©server, c’est ici.

Ester Pineda, « Évocations ibériques » (Gallo) – 4/6

Première de couverture

« El pelele » d’Enrique Granados, sous-titrĂ© « escena goyesca », ne fait pas partie des Goyescas d’Enrique Granadaos, une sĂ©rie de six pièces rĂ©parties en deux livres, mais elle en reprend le principe synesthĂ©sique tĂ¢chant de faire rĂ©sonner la peinture dans la musique. Ester Pineda y confirme sa recherche d’une interprĂ©tation libĂ©rĂ©e du clinquant, y compris dans le prĂ©lude « brillant ».

  • Les notes,
  • la cĂ©lĂ©ritĂ© et
  • l’esprit

sont lĂ , mais tout se passe comme si l’interprète prĂ©fĂ©rait se concentrer sur le texte plutĂ´t que sur l’effet que sa dextĂ©ritĂ© produira sur l’auditeur. Rien de spectaculaire, donc, si ce n’est

  • l’efficacitĂ© du staccato,
  • la vigueur des
    • trilles,
    • mordants et
    • appogiatures, et
  • la justesse des choix d’agogique.

La pĂ©dalisation titille l’oreille par sa gĂ©nĂ©rositĂ©. Elle semble nimber le pantin Ă©voquĂ© par le titre dans une atmosphère onirique fort intrigante. N’en demeurent pas moins

  • l’efficacitĂ© des octaves ascendantes,
  • le vrombissement des fusĂ©es montant vers les suraigus puis redescendant, et
  • la nettetĂ© roborative des accords rĂ©pĂ©tĂ©s.

On goûte

  • les nuances, jamais criardes,
  • la place accordĂ©e Ă  la respiration qui rend vivante l’Ă©vocation, et
  • la manière
    • de poser ici la phrase, lĂ  l’harmonie,
    • d’Ă©tager les plans sonores,
    • d’introduire gracieusement une modulation, bref,
    • d’associer
      • lisibilitĂ©,
      • caractĂ©risation et
      • cohĂ©rence dans la diversitĂ©, autant d’Ă©lĂ©ments qui constituent la musicalitĂ© spĂ©cifique de cette version.

 

 

Le programme Granados est complĂ©tĂ© par les quatre miniatures des Cartas de amor. En effet, Ă  cĂ´tĂ© des huit « valses poĂ©tiques », le compositeur a griffonnĂ© quatre « valses intimes » surtitrĂ©es Lettres d’amour, Ă  commencer par un « Cadencioso » (rythmĂ©) en La. C’est mignon tout plein et agrĂ©ablement contrastĂ© entre l’Ă©lĂ©giaque partie A confrontĂ©e Ă  la tonique partie B.
« Suspirante » est un soupir en Mi qui joue sur le contraste entre les moments a tempo et les ralentissements de pulsation. « Dolente », plainte en la mineur, joue sur les notes additionnelles et, çà et là, des harmonies chopiniennes. « Appassionato » en ré mineur, tierce picarde exclue, se nourrit

  • de la souplesse rythmique,
  • des contrastes de registre et
  • des chocs rythmiques.

Ce parcours dans la partie peu connue du catalogue d’Enrique Granados n’est pas sans charme ; il est mĂªme cohĂ©rent avec le refus de l’artiste de partir dans des interprĂ©tations enflammĂ©es. Toutefois et ce nonobstant, un p’tit mot dans un livret moins Ă©tique que le feuillet offert avec l’album physique aurait pu expliquer le choix de l’interprète d’offrir un voyage en terra rara plutĂ´t qu’un parcours dans des steppes moins anecdotiques et potentiellement plus conformes au projet annoncĂ© par le titre du disque. L’exploration reste nĂ©anmoins Ă  suivre dans une prochaine notule !


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Eva Gonzalès, Petit Palais, 2 octobre 2026 – 1/2

Édouard Manet, « Portrait d’Eva Gonzalès » (1870), dĂ©tail. Photo : Rozenn Douerin.

Il y a quelque chose de fondamentalement dĂ©rangeant dans l’exposition Eva Gonzalès qui se tient au Petit Palais.

  • Sa problĂ©matisation,
  • son organisation et
  • son sous-texte

ne cessent de rabĂ¢cher : « Alors, vous voyez, hein ? Une femme, ça sait peindre aussi ! »

  • Comme si l’art du dix-neuvième siècle n’avait pas fourni, au cĂ´tĂ© d’Eva Gonzalès, son lot de stars ou de demi stars fĂ©minines de la peinture.
  • Comme si le discours machiste consistant Ă  considĂ©rer qu’une femme doit s’en tenir Ă  Ăªtre bonne au lit et au mĂ©nage avait fermĂ© les yeux des amateurs d’art au point qu’il Ă©tait nĂ©cessaire de leur rappeler l’Ă©vidence.
  • Comme s’il n’Ă©tait pas particulièrement froissant de penser une artiste par le prisme de son genre (« c’est pas mal, pour une femme ») plutĂ´t que par la qualitĂ©, l’intĂ©rĂªt ou l’originalitĂ© de son travail.

Le projet est pourtant judicieux a priori : rĂ©unir une grande partie de l’Å“uvre Ă©parpillĂ©e d’une peintre morte en 1883 Ă  36 ans, qui a su s’autonomiser (plus ou moins) après avoir eu deux maĂ®tres (Charles Chaplin et Édouard Manet) plus un mari, Ă©galement artiste. Eva a Ă©galement eu une sÅ“ur, Jeanne, dont la figure est omniprĂ©sente dans ses tableaux, y compris dans des jeux malaisants, comme quand celle-ci pose avec la robe de mariĂ©e d’Eva… avant d’Ă©pouser le mari de ladite Eva, quand celui-ci est devenu veuf. Pourtant, pour valoriser la figure de la femme-qui-peint, les trois commissaires de l’exposition (Annick Lemoine, StĂ©phanie Cantarutti et Fleur Roos Rosa de Carvalho pour le musĂ©e Van Gogh d’Amsterdam oĂ¹ se posera plus tard l’exposition) ne cessent d’insister sur ce qu’elle doit aux hommes.

  • Les sujets qu’elle a partagĂ©s avec Manet.
  • Le rĂ´le de son mari graveur pour diffuser son travail plus largement.
  • Les tableaux des hommes de sa vie (et de sa mort, puisqu’elle pĂ©rira peu après qu’Édouard Manet a passĂ© l’arme Ă  gauche) qui semblent venir remplir l’exposition faute de tableaux d’Eva.
  • MĂªme l’ouverture finale de l’exposition sur d’autres femmes peintres de l’Ă©poque, tendant Ă  laisser penser que « femme peintre » est une catĂ©gorie unie et signifiante, donc Ă  part du vrai art, celui des hommes [cliquez sur les illustrations si vous souhaitez les agrandir].

 

Eva Gonzalès, « Les deux sÅ“urs ou la toilette » (ca. 1867). Photo : Rozenn Douerin.

 

S’extraire de l’agacement suscitĂ© par une telle posture marquĂ©e par un fĂ©minisme contreproductif n’est pas chose aisĂ©e – un engagement plus pertinent eĂ»t consistĂ© Ă  traiter Eva Gonzalès comme une artiste, pas comme une femme, d’autant qu’elle paraĂ®t ne pas avoir souffert du patriarcat et autres biais contemporains de perception de la rĂ©alitĂ©, ce qui rend caduque la question de l’Ă©mancipation sexuĂ©e. On essaye alors de se concentrer sur la technique de l’artiste, Ă  commencer par l’association entre

  • le goĂ»t du dĂ©tail (jusqu’Ă  peindre uniquement des chaussures),
  • le rĂ´le de la mise en scène toujours très posĂ©e, et
  • le plaisir du cadrage qui, quoique souvent classique, travaille volontiers le dĂ©bordement, le dĂ©cor s’interrompant parfois au milieu
    • d’un meuble,
    • d’un objet ou
    • d’un vantail.

Comme il sied au mitan du dix-neuvième siècle, l’artiste a commencĂ© par se frotter aux scènes de genre, et notamment le portrait – ici d’une « joueuse de harpe », lĂ  de Jeanne, etc., dans des formats très diffĂ©rents.

 

Eva Gonzalès, « Portrait de femme » (ca. 1867). Photo : Rozenn Douerin.

 

Peut-Ăªtre l’approche par le sujet des tableaux aurait-elle Ă©tĂ© plus intĂ©ressante, dĂ©finissant ainsi plusieurs chronologies parallèles. Il est ainsi frappant de constater comment en dix ans, la technique de l’artiste Ă©volue… d’autant que le « Portait de fillette au chapeau » est inachevĂ©, ce qui mute complètement le style de peinture et souligne l’importance

  • de la forme plus que du trait,
  • de l’expression plus que d’un ultra rĂ©alisme, et
  • du mouvement du pinceau plutĂ´t que de la perfection statique.

 

Eva Gonzalès, « Portait de fillette au chapeau » (ca. 1879). Photo : Rozenn Douerin.

 

Eva Gonzalès ne cherche pas Ă  rĂ©volutionner la peinture – elle est peut-Ăªtre morte trop jeune pour avoir atteint ce stade. Elle

  • fait ses gammes,
  • apprend les conventions,
  • imite la patte de ses maĂ®tres et, petit Ă  petit,
  • parvient Ă  glisser ses propres dissonances dans l’harmonie bourgeoise des salons officiels ou rassemblant certains « refusĂ©s ».

Ainsi, dans « Le moineau », elle peint certes un moineau mais surtout une jeune femme apparemment nue pourvue d’une Ă©trange coiffe vĂ©gĂ©tale. Le titre invite Ă  dĂ©centrer le regard, qu’il soit

  • purement esthĂ©tique (existe-t-il un tel regard ?),
  • Ă©moustillĂ© par la nuditĂ© suggĂ©rĂ©e, ou
  • dĂ©concertĂ© par le mĂ©lange de cheveux et de feuilles.

Le paradoxe est que l’oiseau lui-mĂªme regarde la femme, alors qu’elle ne le regarde pas. Le simple fait de choisir le volatile pour titre de l’Å“uvre reconstruit la manière dont le visiteur est incitĂ© Ă  observer.

 

Eva Gonzalès, « Le moineau » (ca. 1868). Photo : Rozenn Douerin.

 

Ces effets

  • de surprise,
  • de trouble,
  • de contrepied visuel et intellectuel

saisissent d’autant plus qu’Eva Gonzalès est une peintre du statique. Le mouvement est quasi exclu de son travail. Point de sport, de fiacre, de gens pressĂ©s. Ici, on pose, on se fixe, on saisit une immobilitĂ©. La peinture fige, comme dans ce « CatĂ©chisme » oĂ¹ deux fillettes regardent dans le vide, l’une un livre sur les genoux, l’autre tenant une poupĂ©e. De l’ouvrage ouvert par terre, les pages semblent elles aussi raidies, comme si un courant d’air avait renoncĂ© Ă  les Ă©bouriffer. De la sorte, en dĂ©pit de l’aisance financière dans lesquelles semblent Ăªtre Ă©levĂ©es les fillettes, le tableau exsude

  • une profonde mĂ©lancolie,
  • une forme de lassitude morne,
  • un ennui qui ne se combat ni ne se dissimule plus mais tente de passer pour de la sagesse.

 

Eva Gonzalès, « Le catéchisme » (1870), détail. Photo : Rozenn Douerin.

 

VoilĂ  peut-Ăªtre ce qui nous marque, en cheminant dans l’exposition : la dĂ©couverte d’une peinture rĂ©solument non-narrative. Il est très rare que les tableaux d’Eva Gonzalès racontent une histoire. Celui qui aime les instants faussement saisis au vol en seront pour leurs frais, sauf s’ils se laissent aller Ă  la guise de leur imaginaire… ou lisent le narratif accompagnant tel ou tel tableau. Ainsi de ce portrait de l’artiste par Édouard Manet, prĂ©sentĂ© partiellement au dĂ©but de la prĂ©sente notule, qui choqua l’une parce que la robe de la modèle Ă©tait jugĂ©e sale, et agaça l’autre (en l’espèce Berthe Morisot) parce que Manet ne cessait de revenir Ă  son tableau et de le reprendre. En rĂ©alitĂ©, on croit deviner, chez Eva Gonzalès, une volontĂ© de s’en tenir Ă  une peinture

  • dĂ©barrassĂ©e de l’anecdote,
  • libĂ©rĂ©e d’une diĂ©gèse,
  • contenant le rĂ©cit dans le rapport entre un titre et une reprĂ©sentation.

« L’enfant de troupe », par exemple, ne raconte rien, sinon sa proximitĂ© avec « Le fifre » de Manet. Il capte un enfant en uniforme militaire muni d’un clairon presque gigantesque vu la taille du pioupiou.

  • Il ne raconte pas l’embrigadement des enfants.
  • Il ne parle pas de la chose militaire.
  • Il n’a, Ă  proprement parler, pas d’autre sens que ce qu’il montre.

 

Eva Gonzalès, « L’enfant de troupe ou le clairon » (1869), dĂ©tail. Photo : Rozenn Douerin.

 

Au visiteur de faire résonner cette musique silencieuse !


Ă€ suivre…

Ester Pineda, « Évocations ibériques » (Gallo) – 3/6

Première de couverture

Autant les quatre sonates qui ouvrent le disque d’Ester Pineda Ă©voquent un patrimoine ibĂ©rique plus ou moins connu, autant le saut dans le temps que nous effectuons en passant de JosĂ© Larrañaga Ă  Isaac AlbĂ©niz s’inscrit davantage dans une Ă©vocation de l’Espagne typique – de l’Andalousie, diront certains en pointant les autres morceaux du cycle Iberia dont « EvocaciĂ³n » est le premier numĂ©ro. Avec son balancement ternaire presque façon barcarolle et sa tonalitĂ© de la bĂ©mol mineur donc sept bĂ©mols (la totale) Ă  la clef, la pièce, siglĂ©e « allegretto espressivo », dĂ©ploie une mĂ©lancolie so(m)brement rĂ©partie avec la pulse Ă  la senestre et la mĂ©lodie ondulante Ă  la dextre.

  • Mordants aiguisĂ©s,
  • nuances fines,
  • pĂ©dalisation ciselĂ©e pour, sans noyer le propos, prolonger la basse de la bĂ©mol, longtemps obsessionnelle avant de s’enfoncer progressivement jusque dans les abysses de la quinte infĂ©rieure,

permettent d’apprĂ©cier pleinement

  • le chromatisme,
  • les trouvailles harmoniques,
  • l’ambiguĂ¯tĂ© quasi rhapsodique qui se profile… et
  • l’inattendue modulation en Mi bĂ©mol mineur.

Il faut de la finesse pour rendre

  • les mutations tourbillonnantes de tonalitĂ©, parfois pour deux mesures seulement,
  • l’Ă©motion contenue dans l’Ă©largissement des registres quittant le mĂ©dium pour s’enivrer d’accords aigus, jusqu’Ă  abandonner les graves, et
  • la diversitĂ© de tempi nĂ©cessaire pour Ă©voquer sans alourdir ni perdre le fil.

 Soyons clair : la dame, la finesse, elle l’a. Et elle dĂ©ploie – avec une autre qualitĂ© : l’Ă©lĂ©gance – son mĂ©tier, dans une pièce enfin ambitieuse après des miniatures intĂ©ressantes mais limitĂ©es, quand Isaac AlbĂ©niz multiplie

  • les dĂ©sĂ©quilibres rythmiques,
  • les retournements thymiques et
  • les changements de narrateur (la main gauche prend le lead Ă  la mesure 55 avant de se disputer avec sa collègue).

 

 

Ce nonobstant, mĂªme dans les moments d’emportement, Ester Pineda choisit de privilĂ©gier

  • la clartĂ© plutĂ´t que la pĂ©tarade,
  • la nettetĂ© plutĂ´t que les grands effets,
  • l’intime plutĂ´t que le spectaculaire.

Les amateurs de sensations fortes resteront peut-Ăªtre sur leur faim devant la sobriĂ©tĂ© qui semble caractĂ©riser l’interprète. Pour autant, les mĂ©lomanes moins friands de fougue dĂ©monstrative savoureront

  • la diffĂ©renciation des touchers,
  • l’art du legato et
  • la science de la nuance comme de la respiration

qui permettent Ă  la pianiste de rendre justice d’une partition sans cesse mutante, partant toujours palpitante.

  • Souplesse du phrasĂ©,
  • clartĂ© de la polyphonie,
  • sens du groove

servent joliment Isaac Albéniz jusque dans la quasi inextinguible coda.
Si le plus modeste tango en RĂ© du mĂªme compositeur – Å“uvre extraite d’un autre cycle, ce qu’omet curieusement de prĂ©ciser la set-list – est dĂ©sormais surtout cĂ©lĂ©brĂ© par les guitaristes, il n’en a pas moins la sapiditĂ© de la musique populaire quand l’Ă©criture savante la rĂ©gurgite. Ester Pineda

  • swingue avec talent le dialogue entre ternaire et binaire (pointĂ© ou non),
  • fait astucieusement rĂ©sonner les belles basses de son piano – captĂ© et mastĂ©risĂ© avec la finesse imparable de Jean-Pierre Bouquet – et
  • veille Ă  laisser dialoguer posĂ©ment soprano et alto.

Une Ă©vocation charmante d’un hispanisme teintĂ© de l’italianitĂ© des Argentins ! Ă€ suivre, donc…


Pour écouter gracieusement le disque en intégrale, c’est ici.
Pour l’acquérir, c’est là.

Petits papiers – 28

Un peu d’humour artistique avec lapin (Avignon, juillet 2026). Photo : Bertrand Ferrier.

En attendant le prochain post, quelques nouvelles du monde donc du cassoulet.

 

 

Ă€ prĂ©sent, courons prendre des nouvelles des États-Unis et de ces saloperies que sont les chasseurs – mĂªme s’il y a les bons et les mauvais, Ă©videmment.

 

 

D’anciennes nouvelles du climat, aussi, vus par les rois de la pub.

 

 

Et maintenant, resserrons la focale sur la France, start-up nation s’il en est.

 

 

On va pas se mentir : les nouvelles ne sont ni nouvelles, ni bonnes.

 

 

Pourtant, cette impression est trompeuse ! En effet, tout dépend du carrosse dans lequel tu roules, évidemment.

 

 

LĂ , toi qui as provoquĂ© la misère du bas peuple donc l’augmentation de la fortune de tes copains les nantis pas que par ta pomme mais aussi par elle, en bon RĂ©publicain laĂ¯c, tu peux recevoir de big bijoux. C’est rien chouette, ma couille.

 

 

Certes, la rĂ©alitĂ© est tĂªtue…

 

 

… mais pas de quoi faire rougir le banquier qui nous gouverne, tu penses.

 

 

Remarquez, en cherchant un peu, on peut encore trouver de quoi se remonter le moral. Un exemple ? Bon, puisque tu insistes, coquinou.
Alors, imagine, un jour, les commerciaux du laboratoire Reckitt Benckiser Healthcare France se rĂ©unissent. CafĂ©, camemberts, slides et costumes cravates, tout ça tout ça. Objet de la rĂ©union (un rapide sĂ©minaire aux Maldives) : dĂ©terminer quel arĂ´me utiliser pour un mĂ©dicament contre les maux de ventre. Nan, d’accord, c’est pas un super pitch, mais j’essaye pas de vendre mon scĂ©nario au CNC en ajoutant de la diversitĂ©, des troubles de genre et de la cathophobie, je suis focus sur mon histoire. Eh ben, après en avoir dĂ©libĂ©rĂ© sans dĂ©semparer, les mecs prĂ©conisent deux options : menthe, parce que ça se fait, et fenouil, parce que, sans doute, Ă  la fin, c’Ă©tait pas du cafĂ© dans les tasses et dans les narines, et que, dans ces circonstances, fenouil, ça ne choquait personne, c’Ă©tait mĂªme dingue de crĂ©ativitĂ© – et il est vrai que c’est peu commun.
Elle est bien, hein, mon histoire ? Mais attends, elle est pas finite, Madeleine ! Imaginons encore. Avant de terminer en boĂ®te lounge avec des mannequins spĂ©cialisĂ©s dans la beautĂ© intĂ©rieure venus spĂ©cialement pour location et l’occasion, les mecs envoient vite fait mal fait un courriel officiel aux cadres ultimement supĂ©rieurs pour leur montrer qu’ils ont vachement bossĂ©, courriel oĂ¹ ils insistent sur les Ă©normes avantages d’un arĂ´me fenouil. Dans l’avion du retour, bronzĂ©s comme des Mormons pas crĂ©dibles, ils se rendent compte de la boulette et s’attendent Ă  se faire dĂ©foncer quand les gars vont lire leur proposition de mĂ©dicament au fenouil qui, mĂªme si l’on n’est pas pratiquant, sent la dĂ©fonce dĂ©glingo Ă  plein pif.
Erreur ! Quand ils dĂ©baroulent en maudissant le sirop d’orgeat, la tĂªte en skaĂ¯, les cheveux qui poussent Ă  l’intĂ©rieur, sans bouquet mais avec la gerbe aux lèvres, un peu de farine frisotant encore Ă  la lisière des naseaux, les cadres ultimement supĂ©rieurs ne sont pas lĂ . Ils sont eux aussi partis pour un topobriefing aux Maldives visant Ă  Ă©valuer cette idĂ©e originale – c’est le fameux « sĂ©minaire fenouil », devenu cas d’Ă©cole dans les MBA de management de top compagnies Ă  40k € le semestre (remboursable sur le compte professionnel de formation, comme l’installation de panneaux solaires par la prime Ă©nergie du ministère de la France), cours moitiĂ© en amĂ©ricain sous-titrĂ©, moitiĂ© en français sous-titrĂ© aussi.
Une malĂ©diction n’arrivant jamais seule, une fois de plus, le cafĂ© vient Ă  manquer lors du sĂ©minaire (la guigne, en somme), on doit passer Ă  d’autres breuvages, liquides ou en poudre. Et, Ă  la fin de la journĂ©e, avant le Macumba Club, les poulettes DeLuxe sous emprise et l’amour du mĂ©tier bien fait jusqu’au bout, les cadres ultimement supĂ©rieurs envoient la conclusion ferme et dĂ©finitive de leur sĂ©minaire aux membres extĂ©rieurs du CA de la boĂ®te de mĂ©dicaments. C’est depuis ce temps-lĂ  (et ça, il faut l’savoir), qu’il existe un mĂ©dicament arĂ´me fenouil. Du moins, nous ne voyons pas d’autre explication.

 

 

Pour Ă©viter de telles dĂ©rives, il convient de suivre des Ă©tudes solides. Ou juste des Ă©tudes. Ou de ne pas devenir sous-titreur car ça risque de se voir très vite que aĂ¯e.

 

 

MĂªme chez les enseignants qui sont dans le publique.

 

 

Pareil pour l’accent : en avoir un, c’est rigolo ; mais l’Ă©crire, wallah, frère, c’est un autre saucisson. Ou un autre Master Poulet, comme tu veux.

 

 

Oui, soignons nos grands-mères, nos conjugaisons et nos orthographes. MĂªme quand qu’on est flic et qu’on sait qu’on va Ăªtre sous-titrĂ©.

 

 

Si, quand tu fais des fautes de conjugaison orthographique et grammaticale Ă  l’oral de l’Ă©crit, je crains que ça ne devienne grave.

 

 

Walor, on d cidon Ă© gri kom kon ve, ça peut faciliter les choses pour quand qu’on sait pas comment qu’on devrait Ă©crire. Et lĂ , le niveau scolaire va fort remonter, je parie.

 

 

Après, il ne faut pas non plus sombrer dans les circonvolutions de l’intellectualisme niveau Le Figaro. C’est ça, dans le politiquement correct et l’imbittable. Quand tu veux Ă©crire que « le pseudonyme bien français attribuĂ© Ă  ce dĂ©linquant ne vise pas Ă  remplacer un prĂ©nom arabe ou africain afin de calmer vos ardeurs racistes, chers lecteurs », Ă©cris-le plutĂ´t que de pondre des trucs comme

 

 

qui ne veulent RIEN dire. Ce qui est très diffĂ©rent d’une faute de frappe. Une faute de frappe, nul n’en disconviendra, c’est un os qui peut Ăªtre rigolo tout en rendant marri son auteur.

 

 

Ă€ propos de marris donc de gens en couple, tout a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© Ă©crit sur la tĂªte pleine de sable fin que se farcit – grĂ¢ce Ă  son moula ou Ă  cause d’elle – le milliardaire qui se rĂªve en futur prĂ©sident de la Raie publique. Mais j’aime quand mĂªme bien l’enchaĂ®nement des articles, qui confirme que l’homme n’a pas besoin de l’IA pour Ăªtre un gros con. En tout cas, certains, non, c’est certain, non ?

 

 

MĂªme le pape a pris conscience de la gravitĂ© de la situation.

 

 

Bien sĂ»r que ça ne sert Ă  rien, mais quoi sert Ă  quoi, hic et nunc ? Devant les catastrophes consternantes actuelles et en gestation, il est tentant de prendre le parti d’en rire…

 

 

… ou de se poser des questions distrayantes. Un exemple ?

 

 

Allez, parce que vous insistez, un dernier exemple de débat distrayant, dix-treize ans et demi à la limite (ha, Bobby !), pour la croûte.

 

 

Heureusement, il y a l’art. Par exemple ce moment oĂ¹ un directeur d’opĂ©ra pense que son avis est tellement important que quand le chef – qui, lui, connaĂ®t la musique – cause, ben, c’est tellement chiant qu’il doit regarder sa montre pour rappeler que, lui, il a un vrai boulot et autre chose Ă  branler que de parler du Ring.

 

 

Bref, dans ce monde en Ă©bullition, impossible de ne pas conclure ces dĂ©coupures de presse sans saluer la particularitĂ© de l’Hexagone : l’admiration pour les sportifrançais du moment. Pour rappel, un sportifrançais est un sportif de nationalitĂ© française qui va gagner…

 

 

… mais qui ne gagne pas. L’important, pour lui, est ailleurs : c’est qu’il va gagner. Ça, les clampins dont nous sommes sont censĂ©s aimer. Ils sont censĂ©s y trouver la fiertĂ© de vivre une vie de merde parce qu’eux sont dans la panade mais des Français comme eux sont sur le point de. Bah, le patriotisme des imbĂ©ciles n’engage que ceux qui aiment

  • les bottes et leur musique,
  • les drapeaux et les morts qu’ils entraĂ®nent, ainsi que
  • le budget des armĂ©es, y compris de celles qui vont intervenir pour protĂ©ger des installations pĂ©trolières dans des rĂ©gimes dictatoriaux.

Chacun son vibrato et, pour une fois, vive la réalité qui rabat toujours le caquet des coqs en plastique.

 

 

Ă€ suivre !

Ester Pineda, « Évocations ibériques » (Gallo) – 2/6

Première de couverture

Ester Pineda consacre la première partie de ses Évocations ibĂ©riques Ă  l’Ă©criture espagnole baroquo-classique. Elle extirpe donc d’un certain oubli SebastiĂ¡n de Albero (1722-1756), qui ne peut pas avoir Ă©tĂ© qu’un mauvais bougre puisqu’il a sĂ©vi comme organiste, et Ă  la chapelle royale de Madrid s’il-vous-plaĂ®t.
L’interprète choisit la pièce la plus basique qui puisse Ăªtre : une sonate en Ut, la deuxième de son recueil principal. Do, c’est vraiment la tonalitĂ© de base : pas d’altĂ©ration, Ă©ventuellement quelques accidents. On attendra quelques siècles avant de s’imposer des farces comme les tonalitĂ©s de la bĂ©mol mineur ou de Sol bĂ©mol. Ă” temps bĂ©ni de l’harmonie !
L’allegro ternaire revendique sinon une urgence, du moins une envie voire une Ă©nergie. Il y a

  • des appogiatures fondues dans le mouvement (donc des contretemps),
  • des trilles impatientĂ©es,
  • des sautes d’octaves rĂ©jouissantes en questions-rĂ©ponses.

Rien d’hispanisant mais, justement, sans doute une volontĂ© de la pianiste de sortir le stĂ©rĂ©otype hispanico-ibĂ©rique

  • des castagnettes,
  • de la pompe du soleil et
  • des massacres de taureaux

pour l’inscrire dans une histoire musicale plus occidentale que nationalement excentrĂ©e.

  • Les ajouts opportuns d’ornementation aux reprises,
  • les variations d’accents,
  • l’art de glisser les modulations de tonalitĂ© et de mode

contribuent Ă  l’intĂ©rĂªt guilleret de cette dĂ©couverte.

 

 

Organiste itou, ce qui dit beaucoup de bien de lui, JosĂ© de Larrañaga (1728-1806) Ă©tait un moine basque dont un florilège a Ă©tĂ© Ă©ditĂ© et adaptĂ© par Antonio Ruiz-PipĂ³ – certes, en soi, c’est pas une information super intĂ©ressante, mais ça le devient un peu plus quand on sait que l’arrangeur est aussi le gars qui a composĂ© le bis, dĂ©diĂ© Ă  l’interprète, qui conclura le disque – rĂ©sultat, la partition n’est pas trouvable en libertĂ© sur Internet ce qui, pour un mec mort il y a 220 ans, est un rien dommage. D’emblĂ©e, Ester Pineda envoie du peps d’emblĂ©e :

  • nettetĂ© de l’articulation,
  • tonicitĂ© du bariolage,
  • diffĂ©renciation des registres (basses sacrĂ©ment funky, aigus joliment Ă©moustillants).

L’interprète galbe

  • nuances,
  • tenues et
  • attaques.

En dĂ©pit d’un propos peu saisissant, l’Ă©coute permet de savourer

  • des unissons gourmands,
  • des rĂ©pĂ©titions Ă©tincelantes et
  • des trilles toujours fringantes.

De quoi se prĂ©parer avec gourmandise Ă  sauter dans l’Ă©vocation ibĂ©rique plus typique que nous apprĂ©cierons avec deux pièces d’Isaac AlbĂ©niz dans une prochaine notule. Ă€ suivre !


Pour écouter gracieusement le disque en intégrale, c’est ici.
Pour l’acquérir, c’est là.

« Hamlet », Opéra Bastille (Paris 12), 18 septembre 2026 – 3/3

Adela Zaharia devant ClĂ©mentine Margaine, le 18 septembre 2026 Ă  l’OpĂ©ra Bastille (Paris 12). Photo : Bertrand Ferrier.

Finissons d’exprimer ce mĂ©lange d’Ă©prouvante consternation et de saisissements abĂ®mĂ©s qui frappe le spectateur de bonne foi tanquĂ© Ă  Bastille pour

  • Ă©couter un excellent orchestre dirigĂ© par Michael Schønwandt,
  • applaudir un plateau de chanteurs globalement remarquables quoique pas toujours intelligibles, et
  • assister Ă  une mise en scène affligeante.

La seconde partie du spectacle, regroupant les deux derniers actes, confirme hĂ©las cette tendance. Elle s’ouvre sur un ballet avec un solo très classique… mais que l’on ne voit qu’Ă  travers des grillages. GĂ©nial ! En revanche, quand figurants – dont l’inĂ©vitable homme en jupe et T-shirt rĂ©sille – et choristes jouent les danseurs, les grillages disparaissent : toujours plus fort !
L’acte quatrième est celui d’OphĂ©lie. Devant le chÅ“ur transformĂ© en personnages de la Cène olympique, Adela Zaharia part Ă  l’assaut de ses vingt minutes de gloire. C’est

  • crĂ¢nement vaillant,
  • finement variĂ© (de l’exaltation mensongère Ă  l’intime dĂ©sespoir), et
  • joliment maĂ®trisĂ© (la virtuositĂ© s’efface presque devant le souci d’expressivitĂ©).

Évidemment, Krzysztof Warlikowski se dĂ©mène pour gĂ¢cher l’Ă©motion qui risquerait de poindre quand, dans l’air, plane l’alouette.

  • OphĂ©lie est habillĂ©e et emperruquĂ©e en Lady Gaga madonnaĂ¯que ;
  • quand elle dĂ©clare offrir des fleurs et du romarin sauvage, elle distribue des oranges ; et
  • quand elle rejoint les nymphes pour se noyer dans la rivière, derrière les roseaux, en fait, elle entre dans une baignoire remplaçant le ruisseau et le lac bleu (formidable ! encore !).

Sur le tapis DeLuxe d’un excellent chÅ“ur de femmes, la chanteuse semble tenter de compenser ce massacre par un souci d’expressivitĂ©. Son français ne correspond que vaguement au français que nous connaissons, mais,

  • mĂªme portĂ©e par un Noir en jupe et bustier ou soutenue par un danseur iel,
  • mĂªme enveloppĂ©e par un dĂ©cor hideux signĂ© Malgorzata Szczesniak (sublime rideau vert en fond scène),
  • mĂªme contrainte Ă  un dĂ©shabillage prĂ©-baignoirique dont l’utilitĂ© dramatique paraĂ®t limitĂ©e,

l’artiste

  • ose des piani risquĂ©s qui passent comme Ă  la parade ;
  • rĂ©ussit ses changements thymiques ; et
  • tĂ©moigne d’une technique Ă©clatante qui pare son travail d’un brio simple, nous reconcentrant presque sur le dĂ©sespoir qui la fait douter de la lumière.

 

 

Le cinquième acte nous permet de dĂ©couvrir les deux fossoyeurs (Morgan Andrew-King et Bergsvein Toverud) revenus de tout (excellente punchline sur les regrets anonymes) et une Ă©nième connerie de mise en scène. Alors que batifolent le rasta et la grosse Noire, le cadavre d’OphĂ©lie est remplacĂ© par celui du danseur noir dĂ©guisĂ© en fille. Qui chercherait Ă  comprendre n’aurait rien compris.

  • Mamie Gertrude (ClĂ©mentine Margaine) s’est remise Ă  regarder son film.
  • Hamlet (John Osborn) est devenu un pierrot noir, pour contraster avec le pierrot blanc de feu son père (Laurent Naouri).
  • OphĂ©lie joue Ă  la table de l’Ehpad comme au dĂ©but.

Devant tant d’ignominie scĂ©nique, nous peinons Ă  profiter de la musique, alors que le chÅ“ur et l’orchestre tĂ©moignent d’une intensitĂ© musicale apprĂ©ciable, et que John Osborn dĂ©ploie son sens du rĂ©citatif avant de claquer un air Ă  tomber (« Comme une pĂ¢le fleur »). Notre compassion pour des chanteurs perdus dans un saccage sans limite est mise Ă  l’Ă©preuve jusqu’au bout. Le faiseur de n’importe quoi continue de gĂ¢cher la soirĂ©e :

  • LaĂ«rte (Julien Henric) revient avec ses lunettes de soleil sur le pif ;
  • OphĂ©lie, seule en blanc, se rend compte que c’est elle qu’on enterre ;
  • la reine au film s’en va puis revient.

Heureusement, la fin prĂ©cipitĂ©e du scĂ©nario nous libère. Le très prompt couronnement de l’assassin Hamlet a au moins ce mĂ©rite. Pour le reste, Krzysztof Warlikowski a bien rempli le double dĂ©fi qu’il s’Ă©tait lancĂ©, Ă  l’Ă©vidence : salir une Å“uvre et consterner les mĂ©lomanes. Bravo Ă  lui !