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Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 2

Nicolas Horvath, le 2 avril 2025 à la salle Gaveau (Paris 8). Photo : Bertrand Ferrier.

À l’occasion de ces deux dates parisiennes pré-estivales, Nicolas Horvath nous a accordé un nouveau grand entretien où l’on commence par parler de Johann Sebastian Bach et des coulisses d’un certain enregistrement…

 

2.
De l’art d’écouter une intégrale

En nous présentant ton intégrale des chorals de Bach, tu as privilégié jusqu’ici l’approche musicologique. À présent, pourrais-tu donner le mode d’emploi pour l’auditeur ? En clair, faut-il picorer à l’intérieur des disques, mettre l’ensemble en lecture aléatoire ou s’astreindre à ouïr religieusement chaque disque de bout en bout, jusqu’à avoir encaissé les 371 chorals ?
Plutôt qu’un mode d’emploi technique, je te propose un peu d’archéologie ! En effet, l’intégrale telle qu’elle est disponible en douze disques n’a rien à voir avec le projet tel que je l’avais imaginé.

À quoi diable avons-nous échappé ?
J’avais imaginé une sorte de feuilleton quotidien selon un principe : à chaque jour son choral. J’avais imaginé sortir des vidéos pour proposer une exploration de Bach pendant une année. L’idée sous-jacente était de profiter de chaque choral plutôt que d’inviter l’auditeur à se siffler une trentaine de chorals d’un seul coup d’un seul, comme c’est le cas quand tu glisses un disque de l’intégrale dans ton lecteur. Tout écouter à la file serait une performance, sans doute pas un plaisir musical. Bach n’avait pas du tout conçu une compilation semblable ; et, quant à moi, j’aurais aimé proposer une expérience spéciale, pas un pensum.

Mais ? Car je suppute qu’il y a un « mais »…
Oui, il y a un « mais », et un « mais » de taille ! Il se trouve que les agrégateurs  [plateformes en ligne de streaming musical] ont refusé la mise en ligne quotidienne que j’avais fantasmée car ils concentrent les sorties exclusivement le vendredi. Première frustration : je serais passé d’une sortie journalière à une sortie hebdomadaire. À la rigueur, pourquoi pas ? Je pouvais accompagner ce rendez-vous de quelques vidéos expliquant pourquoi tel choral me plaît plus qu’un autre et mettant en valeur mes favoris. Quoique un tantinet déçu, j’étais prêt à réinventer le dispositif sans abandonner l’idée de l’exploration en feuilleton. Après, tout a pris un temps de dingue. Entre l’enregistrement des cent premiers chorals et le lancement de la série, il a dû s’écouler une dizaine de mois.

Et tu as dû à nouveau changer ton fusil d’épaule.
Oui, encore une fois à cause des agrégateurs.

 

« Enregistrer dix heures de Bach, ça n’est pas rien »

 

Des adversaires habituels, pour un innovateur de ta trempe…
J’avais déjà eu maille à partir avec eux quand j’avais publié ma série expérimentale. J’avais plaidé pour des sorties plutôt hebdomadaires que mensuelles. Je croyais plus à l’effet de curiosité suscité par un rendez-vous assez fréquent qu’à un rendu de gros pavé disponible à la fin du mois. Ma demande a été rejetée par la plateforme. Ça m’avait chagriné car on s’éloignait vraiment du projet. Même topo pour Bach : j’ai été chafouin quand mon intégrale est devenue une série d’albums alors que j’espérais provoquer des rencontres, du désir, pourquoi pas de la frustration (c’est court, en général, un choral, tu as hâte d’être à demain pour entendre le prochain) ? En tout cas, j’aurais voulu fomenter quelque chose de plus digeste que douze disques d’une cinquantaine de minutes chacun.

Aujourd’hui, celui qui se procure tes disques – je ne sais pas s’ils existent en physique, mais presque peu importe – se retrouve devant une trentaine de chorals par volume. Remarque, chacun peut décider de ne s’en écouter qu’un par jour…
Bien sûr ! Des radios protestantes étaient prêtes à accompagner le concept en diffusant un choral par jour. Quant à l’appropriation du projet par les curieux, mon idée d’origine était que l’auditeur se passât le choral en boucle pendant quelques minutes de sa journée. J’aime l’idée qu’une mélodie, une harmonie et une polyphonie accompagnent la journée d’un mélomane… et que l’envie de découvrir la pièce du lendemain le titille aussi.

Puisque cela n’a pu aboutir, que faire de ces 371 chorals répartis en 12 volumes ?
Les considérer pour ce qu’ils sont : un concentré de grande musique. C’est pas mal, non ? Tant pis si je n’ai pas réussi à m’emparer des nouveaux outils que constituent les plateformes pour m’émanciper de la logique de l’album.

Derrière le ton posé que tu emploies, on fait plus que deviner ta frustration. Après l’interdiction d’écrire tes propres transcriptions, l’impossibilité de distribuer tes sessions comme tu l’entends…
J’essaye de savoir raison garder. Enregistrer dix heures de Bach, ce n’est pas rien. Reste que monter un projet qui n’est pas une suite d’albums et se voir contraint de le transformer en une suite d’albums, ce n’est pas la panacée. Ni pour celui qui avait imaginé qu’une autre écoute était possible, ni pour l’auditeur, comme tu l’as relevé en me demandant « comment écouter l’intégrale ? ». C’est beaucoup plus difficile à comprendre.

 

 

« L’enregistrement n’a pas été simple, mais j’ai cessé de m’emmêler les pinceaux »

 

En cours de route, tu as abandonné l’idée des vidéos best of ou didactiques ?
Oui, car je trouve qu’elles avaient du sens dans le cadre d’un projet précis. Elles s’intégraient à un édifice cohérent. Seules, franchement, elles auraient beaucoup perdu de leur pertinence. J’ai préféré laisser la nouvelle mouture de l’intégrale vivre sa vie.

En une série de disques.
En effet. Et j’ai bien aimé ce qu’en a écrit Damian Thompson pour The Spectator : « Je défie quiconque d’écouter plus d’une douzaine de chorals à la suite sans sombrer dans l’ennui. En revanche, il suffit d’en écouter un par pour être ébloui. »

Justement, quel conseil donnerais-tu à un auditeur qui souhaiterait découvrir ton monument Bach ? Comment s’approprier l’intégrale ? Par quel volume commencer ? Si l’on s’en réfère à la cyclicité des années liturgiques, j’imagine que cela n’a guère d’importance, mais peut-être l’un des douze disques résonne-t-il particulièrement, dans ton souvenir…
C’est sûr que certains chorals me plaisent plus que d’autres.

Par exemple ?
Attends, je prends mon recueil… Bon, par exemple, « Christ, unser Herr, zum Jordan Kam », « Christ ist erstanden », « Auf meinen lieben Gott » ou « Ermutre dich, mein schwacher Geist » extrait de l’Oratorio de Noël… En fait,
si tu voyais ma partition, tu rigolerais : certaines pièces sont ornées d’un cœur voire de deux cœurs, quand je les apprécie particulièrement ; d’autres (mais parfois les mêmes) ont droit à une étoile de David ou deux, quand je les juge très intéressantes !

Mettons les mains dans le cambouis musicologique et posons une question technique : quelle édition as-tu utilisé, et pourquoi ?
Au début, Stéphane m’a fait travailler sur l’édition Breitkopf. Plus tard, j’ai opté pour l’édition d’Albert Riemenschneider chez Schirmer / Hal Leonard. En effet, la première édition Breitkopf de 1912 avait repris le travail de Carl Philip Emmanuel Bach, initialement publié en quatre volumes. Moi, ça m’allait très bien, cette organisation simple et efficace. J’ai donc commencé à enregistrer à partir de cette version. Sauf que je me suis aperçu que, dans les années 2010, je crois, Breitkopf a publié une nouvelle édition critique pour laquelle ils ont supprimé beaucoup de chorals car ils ont estimé que, dans le lot, beaucoup de chorals n’étaient pas de Johann Sebastian Bach. À l’arrivée, le nombre définitif de chorals était moindre que chez Schirmer, de sorte que j’ai préféré migrer chez Schirmer… ce qui m’a considérablement compliqué la tâche au moment où j’ai dû faire le lien entre les deux éditions pour coordonner les enregistrements déjà en boîte et les nouveaux.

Pourquoi ?
Chez Azure Sky travaille un mec qui adooore Bach. Il m’avait préparé un hénaurme tableau Excel pour relier les différents chorals selon l’édition et selon les fichiers ProTool. C’était quelque chose d’assez militaire, on va dire, au sens où c’était ultra organisé et rigoureux… mais ça faisait sauter la logique d’enregistrement que j’avais imaginée. Du coup, les premiers mois, je me suis planté dans la dénomination des fichiers, en mélangeant les fichiers « B » (pour Breitkopf) et « R » (pour Riemenschneider). D’autant que, la plupart du temps, j’enregistre le soir, et il m’arrive d’être un peu fatigué lorsque je dois m’astreindre aux tâches techniques afférentes. Heureusement, j’ai fini par trouver un process qui m’empêchait de m’emmêler les pinceaux, et il n’y a plus eu de problème.

 

 

« J’aimerais créer un petit moment suspendu »

 

Alors, puisqu’on en est au process, quid du process d’écoute ? Quel mode d’emploi pour l’auditeur ?
Je pense que le mieux est d’écouter au pif. Il faut se laisser prendre par un sentiment hyper rare chez le mélomane bachomaniaque : la surprise. Normalement, il devait y avoir une sortie coffret en février 2026, mais je n’en entends plus parler. C’est comme Godot, je l’attends toujours ! Le temps qu’elle arrive, tu prends un disque, tu mets une piste au hasard et tu écoutes. Tu fais ça à des moments de la journée qui te semblent propices, à des moments où tu as envie de te poser pour écouter un Bach beaucoup plus organique que le Bach des fugues. Un Bach qui te propose une jubilation beaucoup plus immédiate. Et puis tu as une possibilité plus transcendantale.

Peste ! Que sera-ce ?
Les équipes d’Azure Sky Records ont passé un temps assez fou à réorganiser les chorals non pas par ordre orthographique mais en fonction des temps liturgiques. Ça, c’est pour ceux qui veulent suivre le canon des Évangiles – je sais que nous sommes de moins en moins nombreux –, voire si tu veux lire à ta famille l’extrait du jour de la Bible. Chacun son appétence, mais je précise que, même si je ne fais pas partie de ces croyants, je me dis qu’un choral approprié joué au piano peut offrir une BO assez sympa à l’écoute de la parole de Dieu.

Tu soulignes ainsi que la musique de Bach avait parfois, sinon souvent, une dimension fonctionnelle…
… et mon but premier serait de diriger la curiosité des auditeurs sur autre chose. J’aime l’idée que l’on écoute un choral pour créer un petit moment suspendu qui t’appartient. Tu écoutes. Tu regardes la nature. Un oiseau qui s’envole [l’entretien se déroule sur fond de chants d’oiseaux incessants, on dirait du Mesiaen en mieux, NDLR]. Un papillon qui essaye de butiner une fleur. Tu as une minute trente, deux minutes grand max pour te sortir de tes notifs IG. Si la musique peut t’aider à ça, bah, ça paraît rien, mais je pense que ça n’est pas rien du tout.

À suivre !

Nicolas Horvath et Yuri Revich jouent Philip Glass, salle Gaveau, 14 juin 2026 – 1/3

 

Nicolas Horvath, salle Gaveau (Paris 8), le 14 juin 2026. Photo : Rozenn Douerin.

Coup double pour un Nicolas Horvath habitué des grandes formes. À 14 h, il joue Philip Glass en compagnie du violoniste Yuri Revich ; à 17 h 30, il joue Erik Satie. Nous nous sommes faufilés salle Gaveau pour profiter du premier épisode, composé de deux parties : les dix premières études pour piano d’abord, le concerto pour violon substituant le piano à l’orchestre (le transcripteur ne sera pas cité).
Les études de Philip Glass  sont l’un des domaines particuliers de Nicolas Horvath. Il les a jouées environ un milliard de fois (il a même participé, au côté du compositeur, à l’intégrale collective donnée jadis à la Philharmonie de Paris), les a enregistrées, et a choisi d’interpréter les dix premières parce qu’il juge qu’elles forment un cycle cohérent et parce qu’il les préfère aux dix dernières, plus hétéroclites. Pas question pour autant de se laisser aller à la familiarité ou à la négligence avec dix pièces d’une difficulté variable mais exigeant chacune de l’interprète

  • lucidité,
  • rigueur et
  • poésie

Dès la première étude, capot du piano fermé « pour se rapprocher du son choisi par le compositeur lorsqu’il a enregistré ces pièces », le musicien met les choses au clair.

  • Tonicité des accords,
  • énergie des doigts déliés,
  • groove du tempo rapide et des accents,
  • soin soyeux des nuances,
  • dynamisme des octaves répétées qui rebondissent :

d’un seul coup d’un seul, ceux qui n’auraient pas bien attaché leur perruque sont sans doute retournés au statut si souvent honni de chauve. Le contraste avec la deuxième étude (l’artiste enchaînera les dix chapitres quasiment all’attacco) est d’autant plus saisissant.

  • Onirisme de la méditation,
  • profondeur des graves,
  • légèreté des aigus,
  • plaisir du bercement régulier,
  • clarté de la mélodie surplombante,
  • rayonnement du son sculpté par une juste pédalisation et
  • gourmandise d’un long decrescendo

hypnotisent un parterre bien garni – même si, chacun le sait, les meilleures places ont au rang X du second balcon, sauf pour les personnes de taille raisonnable à grande tant la place guibolistique offerte est inconfortablement minime. La troisième étude travaille un élément du style glassien jusqu’ici laissé de côté, à savoir la fragmentation. On goûte donc le mystère provoqué par

  • l’éclatement itératif du propos,
  • la sapidité des variations thymiques et rythmiques,
  • la jubilation des contretemps aux allures de ressac tempétueux contre la digue de la mesure et du métronome, ainsi que
  • l’immense palette horvathienne
    • de touchers,
    • d’attaques et
    • de phrasés.

Impressionnant ! La quatrième étude fonctionne sur les dialogues entre

  • stabilité et désir de mouvement,
  • motorisme de la main gauche et incisivité (je tente le néologisme) de la main droite,
  • clapotements d’une apparente stagnation et éclaboussures provoquées par les changements de registres.

La cinquième étude n’est assurément pas la plus spectaculaire mais elle respire le luxe

  • du calme,
  • de la suspension,
  • de la retenue,
  • de l’interrogation propre aux cellules brisées,
  • des miroitements de la nuance piano,
  • d’aigus mélodieux bien qu’ils ne forment pas une mélodie à proprement parler, bref,
  • d’une virtuosité qui n’est plus dans la célérité qui bastonne mais dans la fabrique délicate du son.

Évidemment, les touristes hispanophones qui nous jouxtent en profitent pour laisser longuement tintinnabuler leur cellulaire. Nous allons faire une courte pause pour ne pas nous escagasser plus que de raison, et nous reprendrons prochainement le cours de nos émotions.

Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 1

Affiche du premier des 2,5 concerts parisiens de juin 2026 (détail)

En concert pour deux hénaurmes dates parisiennes et demie, incluant une pleine après-midi à la salle Gaveau ce 14 juin 2026, Nicolas Horvath se confie sur ses projets, son métier, son amour de la musique et ce qui attend les spectateurs lors de ses trois prochaines prestations capitales… et au fil de ses disques désormais innombrables.

1.
L’homme qui voulait parler de Bach

Nicolas, il y a quatre ans presque jour pour jour, nous avions profité de la sortie de ton premier disque comme compositeur pour fomenter un tout aussi premier « grand entretien » avec toi. Pour le continuer, j’ai trouvé non pas un mais deux prétextes et demi, autour de tes prochaines dates parisiennes. Sauf que l’histoire est plus compliquée que ça, comme l’indique ton site.
Ha bon, pourquoi ?

N’importe quel artiste présenterait son agenda par ordre chronologique. Comme « môssieur » n’est pas n’importe quel artiste, il a décidé d’organiser son planning européen par les répertoires qu’il joue en parallèle et parfois en les croisant. À savoir, d’une part, Chopin, Glass, Satie, pour ce qui est de la musique officiellement savante ; d’autre part, les musiques du studio Ghibli ou d’Assassin’s Creed pour tes explorations des animes et des jeux vidéo.
Tu oublies Bach.

Non, parce que Bach – dont tu as enregistré 371 chorals en douze disques pour Azure Sky Records – se réfère à ta discographie, pas à ton agenda.
C’est vrai que je n’ai pas eu une grosse demande des programmateurs sur ce répertoire… Un peu comme quand j’ai enregistré des disques de compositrices très peu connues voire jamais jouées : je n’ai pas été sollicité, les créatrices demeurent toujours aussi peu jouées !

 

« J’ai senti que ma case était devenue une cage »

 

Que t’inspire ce manque de curiosité des programmateurs ?
Pfff, d’après toi ? J’en suis triste, mais je reconnais que, pour les concerts, même si je peux être force de proposition, je suis très dépendant des invitations que l’on m’adresse.

Puisque tu veux parler du Kantor, qui n’était pas directement au programme de l’entretien, dis-nous : qu’aimerais-tu jouer de Bach en concert ?
J’adoooorerais jouer mon florilège de chorals personnel ; et j’adoooorerais le faire dialoguer avec Chopin ou avec Glass.

Qu’est-ce qui coince ?
Hum, mon intégrale des chorals n’a pas rencontré un écho énorme dans les médias, spécialisés ou pas, de sorte que les organisateurs ont pu passer à côté de mes disques sans grande difficulté. Je n’en rejette pas la faute sur la cécité des uns ou sur l’absence de valorisation média adéquate car, pour ce qui m’incombe, je dois battre ma coulpe : j’ai l’impression que mon inadaptation aux réseaux sociaux n’a pas contribué à amplifier l’aura de cette nouveauté, c’est rien de le dire ! Pour autant, je ne désespère pas que cette graine Bach que j’ai plantée ne pousse pas plus tard…

Puisque tu as réussi à piquer notre curiosité, allons plus loin : comment t’est venue cette idée saugrenue d’une « intégrale des chorals de Bach » ? Tu as lancé ta carrière comme M. Liszt, tu l’as développée comme M. Minimaliste par ton inclination pour cette musique, et M. Maximaliste pour les formes géantes de récitals ou d’intégrales que tu affectionnes. Pourquoi diable es-tu allé repasser ton Bach ?
Haha, cette blagounette est un peu vraie, dans mon cas. J’ai ce projet en tête depuis hyper longtemps. En fait, l’histoire commence quand je prends des cours de composition avec Stéphane Delplace. Comme souvent, les profs de compo te mettent face aux chorals de Bach, car ils forment une base essentielle. En l’espèce, le cas était encore plus grave car Stéphane est à genoux devant ce corpus.

Va pour le compositeur que tu es ; mais l’interprète ?
À l’époque, je jouais quelques chorals, guère plus. Néanmoins, je me disais que, un jour, ce serait bien que je fisse le tour de ce gros recueil, même si je vénérais par-dessus tout L’Art de la fugue que j’espère avoir l’heur d’enregistrer un jour.

Entretemps, tu as le malheur d’avoir le bonheur (si) de contracter avec Naxos où, de fil en aiguille, tu deviens petit à petit le Spécialiste ès Compositeurs Inconnus que la firme a permis à beaucoup de mélomanes de découvrir à petit prix.
En quelque sorte, oui, j’étais voué à jouer des gens ou des œuvres pas célèbres. Or, quand tu es catégorisé, rares sont les maisons de disques qui acceptent que tu sortes de ta case devenue une cage. Par exemple, je me souviens de promesses d’albums Scarlatti qui n’ont jamais vu le jour.

Tu n’aurais pas envisagé une intégrale des 555 sonates environ, au hasard ?
Oh que si, et je l’envisage toujours, même si je sais que ça ne se concrétisera pas dans l’immédiat ! Pour être honnête, j’avais même commencé à mettre l’ouvrage sur le métier… Ça ne s’est pas encore réalisé, mais méfiez-vous : quand je crois à la pertinence musicale d’une idée, je suis têtu !

 

 

« J’ai toujours voulu avancer »

 

Reste que, lorsque tu étais naxossiste, Scarlatti était trop connu pour toi qui étais connu pour jouer des compositeurs inconnus.
Certes, et la même logique a retoqué mon projet Chopin, qui n’intéressait absolument pas Naxos, d’autant que je n’étais pas étiqueté comme un « pianiste Chopin ». Alors, quand, avec le label 1001 notes, on a commencé à prendre langue autour de mon projet d’intégrale des « nocturnes de Chopin différents », je me suis remis à bosser sérieusement, et j’ai senti que, pour arriver à comprendre Chopin dans l’intimité de sa musique, je devais repasser par les chorals de Bach.

Pourquoi ?
Chopin est hyper influencé par les chorals de Bach.

Et Nicolas Horvath, est-il « hyper influencé par les chorals de Bach » ?
Quand j’apprenais la compo, moyen. J’étais passionné par ce que l’on appelle le romantisme tardif, dont rien n’est plus éloigné que Bach. C’est Chopin qui m’a obligé à y revenir !

Hélas, tu étais un cheval de l’écurie Naxos.
Attention, je ne crache pas dans la soupe ! C’est sécurisant d’être artiste Naxos. C’est flatteur d’être numéro un des ventes. C’est rassurant d’être identifié. Le revers de la médaille consiste à avoir une sorte d’œil de Sauron braqué sur soi. Au moment où des envies différentes me prennent, tout me rappelle qu’un contrat d’exclusivité de deux ans pèse sur moi, valable cinq ans pour les compositeurs que j’enregistrais. Encore une fois, je nuance mon propos : le contrat était la promesse de l’engagement d’une grosse machine derrière moi, ce qui est trrrrès confortable pour un artiste ; ce nonobstant, il était aussi une chaîne qui m’entravait sérieusement. J’en ai pris conscience.

Comment leur as-tu expliqué que « they shall not pass » ?
J’ai fait profil bas, et j’ai proposé des projets qui ont été systématiquement refusés. Par exemple, la série expérimentale dont tu as rédigé certains livrets, je l’avais d’abord soumise à Naxos. Pourtant, elle aurait eu du sens et de la gueule chez eux ! Mais le refus du label m’a permis de sortir des disques ailleurs, même quand j’étais sous cloche. Après la musique minimaliste inconnue, je leur ai proposé mon intégrale des nocturnes presque aussi inconnus de Chopin. Re-non.

Il faut en vouloir pour garder l’espoir et l’envie !
Je sentais qu’une histoire se défaisait, mais je n’avais pas le choix et je voulais avancer. En parallèle, j’avais gardé des liens avec mon ancienne directrice chez Naxos qui était passée chez Azure Sky Records. Je lui ai soumis l’idée Bach, à laquelle je croyais profondément. J’ai senti que ça tiltait. Quelle joie !

 

 

« La vie ne s’organise pas sur un tableur Excel »

 

Qu’est-ce qui, selon toi, justifiait l’enregistrement d’une telle masse musicale ?
Ne serait-ce que le fait que ça n’avait jamais été enregistré alors que c’est génial.

Peut-être faut-il s’arrêter sur le « ça » du « ça n’a jamais été enregistré ». On peut le dire, ces chorals de Bach ne sont pas de Bach mais transcrits d’après Bach. Les as-tu transcrits toi-même ?
Je vais être très transparent avec toi et ceux qui nous lisent. À l’origine du projet, j’avais prévu de réarranger l’ensemble du corpus pour le rendre plus pianistique. Azure Sky Records s’y est opposé parce que ça leur aurait coûté trop cher puisque le label aurait dû me verser des droits de transcription.

Ce qui aurait été logique et juste…
En théorie, peut-être. En pratique, comme il existait des arrangements tombés dans le domaine public, ben, les gars préféraient une option nettement moins coûteuse.

Je vais me permettre de réagir avec un idiolecte de musicologue (enfin, je crois) : c’est couillon car tu aurais pu, par la suite, proposer à la vente tes propres versions des chorals.
C’était l’idée. D’autant que les cent premiers chorals étaient prêts. Hélas, il paraît que, économiquement, le défi n’était pas tenable pour le label. Le domaine public était plus abordable !

Malgré ce frein à la fois stupide et très compréhensible, tu as poursuivi le projet d’intégrale car, pour toi, l’intégrale participe moins d’un fantasme de complétude que d’une idée de panorama évolutif : on voit tout l’œuvre, mais pas de la même manière entre le début et la fin.
Oui, et pas uniquement d’un point de vue artistique. Tu vois, tout à l’heure, on parlait de Scarlatti. Or, j’ai lu un entretien de Scott Ross qui, lui, a enregistré une intégrale mémorable des sonates pour un petit label français. Il évoquait l’évolution technique de la prise de son au fil des sessions. Ça a résonné en moi car j’ai expérimenté cette sensation.

Il faut préciser que tu enregistres toi-même ton piano dans ton studio, et que l’enregistrement des dix heures de Bach ne s’est pas fait en un tournemain.
Non, il m’a fallu environ trois ans pour le mener à bien ; et je décèle évidemment une différence de timbres entre les premiers enregistrements et les derniers. Petit à petit, je progresse. Le son est plus fin et plus juste. C’est aussi cette histoire que racontent les intégrales que j’enregistre.

Tu te rends compte où on en est ? On était censés parler de tes prochains concerts parisiens, et on a à peine commencé d’aborder ton projet Bach qui n’en fait pas partie…
C’est logique ! Tous mes projets s’inscrivent dans ce que je pense et ce que je vis. Tout est relié. Des passerelles conduisent dans de nombreuses directions. La vie ne s’organise pas sur un tableur Excel. Je lance des idées, parfois elles vont à dame, parfois elles restent suspendues ; et même cette suspension, aussi décevante soit-elle, m’amène l’énergie qui pousse une autre idée et l’aide à se concrétiser. N’est-ce pas à toi d’organiser l’entretien ?

Persister, c’est vivre un peu plus fort

Le concert du jour !

Ils y croient. Ils croient que ça vaut le coup. Le coup de chanter l’autre qui, lui-même a chanté lui-même et l’autre sans, toujours, les distinguer dans le miroir qu’est la chanson. Bref.
Jann Halexander et Pascal Bertonneau s’aventurent de l’autre côté du périph’ pour prolonger la grande chanson en exaltant certains aspects du catalogue de Catherine Ribeiro pour l’un, de François Béranger pour l’autre. Bertonneau opte pour un premier degré assumé, sans forfanterie ni facétie : la chanson de Béranger, rien qu’elle. Halexander fait un pas de biais en enlaçant quelques-unes de ses œuvres à celles de madame Ribeiro en personne.

 

 

L’un choisit d’être à nu ou presque : seuls le titilleront les dix doigts de son pianiste. L’autre dégaine un trio qui le connaît bien, et réciproquement :

  • Sébastyén Defiolle sera à la gratte électrisante,
  • Claudio Zaretti sera à la sèche groovy,
  • je ploum-ploumerai.

Et ça se passera dans un « tiers-lieu » (haha, classe ou bien ?) de Massy (91) ce 5 juin à 19 h 30.


Rendez-vous Station l’Atlante au 16, bis rue Ampère de Massy. On peut réserver avantageusement ici.

Sempervirente !

Le concert du jour !

Comme le chante Michèle Bernard des Communardes, on la prenait volontiers pour

  • une virago post-hippie,
  • une pasionaria rouge,
  • une hystérique extrême-gauchiste à la voix vociférante.

C’est si pratique de mettre en boîte une nana qui veut ouvrir les cages, l’insolente ! Pratique, mais inoffensif car Catherine Ribeiro n’a jamais été l’ombre de la caricature machiste et droitière que certains connauds ont dressée d’elle, pas plus qu’elle n’est devenue, aujourd’hui, un lointain souvenir de la chanson des années 1970 dont les snobs aimeraient goûter la poussière vintage. Catherine Ribeiro est actuelle et était multiple :

  • femme engagée contre les injustices, oui,
  • poète aimant rugir et bondir, heureusement, mais aussi
  • être sensible sachant être
    • amoureuse
      • lucide,
      • exaltée ou
      • blessée,
    • bricoleuse de formes musicales libres, et
    • inventrice de possibles capables de porter ses auditeurs.

 

 

C’est cette Catherine kaléidoscopique qui a touché Jann Halexander, lequel a eu la chance de croiser la chanteuse à la fin de sa vie, de vive voix et de vive main ; et c’est en hommage à cette capacité de la dame rouge à sortir des gonds où certains eussent souhaité la cantonner qu’il proposera une nouvelle version de son tour de chant autour du répertoire ribeirique en y mêlant ses propres chansons en écho… et en ouvrant la porte pour trois fredonneries à Pascal Bertonneau, interprète de François Béranger.
Aux guitares sèche et électrique, Sébastyén « Le fêlé » Defiolle et Claudio « Il professore » Zaretti. Au clavier, votre serviteur.


Rendez-vous ce mercredi 3 juin, à 19 h, dans la salle de spectacle et de débats de l’antre anar qu’est la librairie Publico (145, rue Amelot | Paris 11).
Entrée libre, forcément libre, sortie aussi même si l’on peut glisser des billets de 200 € dans la sébile en sortant.

« Clarinet with a French Flair » (Cascavelle) – 1/5

Première de pochette

… avec un « French flair » mais en anglais : le programme étonnant – et débordant le titre, puisque René Gerber, compositeur suisse iconique, qui plus est chez Cascavelle, trouve sa place dans la set-list – se couvre commercialement ou pense se couvrir ainsi en se parant d’anglophonie derrière un visuel qui ne se pique pas d’être aguichant. Étrange option anglophone, mais pas de quoi nous faire bouder notre joie d’entendre pêle-mêle

  • Claude Debussy,
  • Camille Saint-Saëns,
  • Maurice Ravel arrangé,
  • Louis Cahuzac que nous n’avions jamais ouï,
  • André Messager version concours,
  • Olivier Messiaen,
  • René Gerber, donc, et
  • Jean Françaix.

Mazette, quel beau menu ! Certes, l’éditeur le reconnaît : sur la quatrième de pochette, à l’exception de René Gerber, il s’est cagué dessus rapport aux dates des compositeurs, mais celui qui n’a jamais fauté la première pierre lui lancera une erreur, ou l’inverse. Donc, merci d’avoir mangé le chapeau, and let the music play!
Le parcours proposé par le clarinettiste Luigi Magistrelli, artiste sponsorisé par Buffet, et la pianiste Claudia Bracco, pourvue d’un Steinway pour l’enregistrement,  a été capté par le clarinettiste en personne dans un auditorium du conservatoire milanais. Il s’ouvre par la redoutable rhapsodie de Claude Debussy.
Classique du répertoire de l’instrument en si bémol, l’œuvre a été composée fin 1909. Elle sera arrangée un peu plus tard par le compositeur afin de transformer le piano en orchestre. En attendant, la pianiste orchestrale se retrouve avec six bémols à l’armature, sans compter les doubles altérations et les accidents supplémentaires. Bon courage, ma mignonne ! Pourtant, l’affaire commence

  • « rêveusement lent »,
  • pianissimo,
  • doux et expressif.

L’énigmaticité feutrée du prélude fantasque joue habilement avec les irrégularités rythmiques d’un piano partagé entre contretemps binaires et pulsation ternaire. Le liant de la clarinette se nourrit

  • d’une sonorité chaude,
  • d’un souci du phrasé et
  • d’une volonté de nuancer

qui séduisent l’oreille en assumant manière de fragilité spontanée que la réverbération sonore, peut-être excessive, amplifie en semblant la vouloir masquer.

  • Les modulations,
  • le plaisir du surgissement quand les triples croches fracassent le silence, et
  • l’art du rebond « en serrant »

célèbrent le plaisir rhapsodique de l’imprévisible, et les interprètes l’assument avec talent puisqu’ils ne cessent d’avancer en dépit des sursauts de la partition.

 

 

  • Les variabilités de mesure, entre fluidité et cahots,
  • la capacité des deux musiciens à dialoguer plutôt qu’à superposer leurs parties, et
  • la vigueur des mutations thymiques admirablement soutenues par l’accompagnatrice

ébaubissent l’auditeur.

  • La souplesse du discours,
  • la liberté du clarinettiste,
  • la maestria de la pianiste pour assouplir un tempo tournoyant dont elle doit guider les évolutions

saisissent, même si le montage est parfois un tantinet bricolé (4’28, par exemple). La partition inflammable jouit d’une restitution attentive

  • aux attaques,
  • aux legato et
  • à l’esprit ondulant – presque fantasque – de l’œuvre.

Résultat ?

  • La versatilité de la clarinette,
  • la précision du piano et
  • l’émulsion qui se crée entre les deux protagonistes

sont tout à fait séduisantes. Voilà bien une entrée en matière intrigante. À suivre !


Pour écouter le disque gratuitement, c’est .
Pour l’acheter moins gratuitement, c’est par exemple , mais pas le même « là », bien sûr.

« Opéra mal-bouffe », Théâtre des 2 rives (Charenton), 20 mai 2026

Le frigogidaire de la tentation au théâtre des 2 rives (Charenton), le 20 mars 2026 Photo : Bertrand Ferrier.

L’ennui, quand un spectacle commence avec un bon quart d’heure de retard, c’est pas le retard, c’est les gens. En l’espèce un troupeau de vieux croutons de la pire espèce. À leur tête, une sardine moisie qui essaye de conserver la place qu’elle s’est choisie quand celui à qui elle a été attribuée arrive (– Vous pouvez pas vous mettre ailleurs ? / – Non). Autour d’elle, un aréopage d’imbéciles pontifiants nous offrant un florilège d’âneries saupoudrées de bruits de bouche, du type :

  • « Je suis allé au musée Chagall de Nice, il y a de très grandes toiles mais c’est pas le niveau des gens qui peignaient avec des petits points, je sais plus comment ça s’appelle »,
  • « les petits rats du cours de danse, c’est magnifique, pas comme ce qu’on voit à Bastille où je n’irais pour rien au monde »,
  • « mon médecin m’a prescrit du G Boost cérébral parce que j’ai encore toute ma tête mais plus tout à fait »,
  • « je ne sais pas si le compositeur va dire un mot, comme dirait Jean-François Copé, d’ailleurs je regrette qu’on ne le voie plus beaucoup dans le poste mais bon, il a eu son heure de gloire, un peu comme le général »,
  • « je t’assure que si, Gisèle, tu vas avoir 83 ans dans deux jours, simplement tu ne t’en souviens pas, mais c’est normal, à ton âge »,
  • « je sais pas si ça va être si bien que ça car c’est quand même beaucoup moins complet qu’Anne Roumanoff », etc.

Alors que le compositeur a rejoint le public et que les lumières s’éteignent, je file chercher une autre place pour ne pas écharper les dondons qui mâchent leur pastilles très fort tout en partageant des commentaires à voix haute pouvant dériver côté mâle décati vers : « C’est bien qu’il y ait des petites filles sur scène, surtout que certaines ne sont plus si petites, j’aime bien. » Enfin, Yann Stoffel, remplaçant au pied levé de Louis Dechambre, entre en scène et se met au piano. On va pouvoir passer à table.

L’histoire

Le livret de Nicolas Slawny narre la vie des Gernais-Davone (Delphine Cadet et Nicolas Bercet), industriels dans l’agroalimentaire, dont la vie est partagée entre deux passions : refourguer de la merde à becqueter aux clients et, pour leur part, manger très sainement, trop peut-être. Problème : leur fille Végana (Isabelle Savigny) est tombée amoureuse de M. Viandard (Charles Mesrine), ci-devant kébabier de son état.
Effarés, les parents décident de couler la boutique du commerçant pour en dégoûter leur fille mais, patatras, ils apprennent que, en réalité, Végana n’est pas leur fille… alors que M. Viandard est leur fils. Tout finit par un festin de malbouffe aux plaisirs de laquelle chacun cède jusqu’à la faim.

 

Orlando Bass au théâtre des 2 rives (Charenton), le 20 mars 2026 Photo : Bertrand Ferrier.

Le spectacle

Composé par Orlando Bass et créé en 2024, cet opéra bouffon associe quatre solistes, un comédien (la sage-femme par qui la révélation arrive est jouée par le livrettiste, tant il est vrai qu’un opéra mis en scène sans interversion de genre ne serait pas vraiment un opéra) et un orchestre sous forme de piano. D’emblée, on est saisi par une musique qui optimise l’usage de l’instrument, tour à tour

  • explosif,
  • percussif et
  • agile.

Le redoutable pianiste qu’est Orlando Bass a confié une partition puissante et virtuosissime à Yann Stoffel, qui ne tarde pas à montrer qu’il sait aussi bien

  • raconter une histoire
  • qu’envelopper le chant,
  • le commenter et
  • provoquer l’évolution du scénario par
    • un accent,
    • une nuance ou
    • un silence joliment troussé.

L’opéra est divisé en scènes habilement complémentaires :

  • passages instrumentaux,
  • moments choraux (ici interprétés par la chorale du conservatoire dirigée par Thomas Bonn) et
  • alternances de soli et d’ensembles de solistes emperruqués (Nicolas Bercet perdra rapidement son postiche).

Première scène chantée, le chœur des obèses glorifie le kébab à toutes les sauces en oscillant entre chant et voix parlée, préparant le triomphe des empereurs de la malbouffe, incarnés par la soprano Delphine Cadet et le baryton Nicolas Bercet. Cyniques et intellectuellement limités, leurs personnages, pour qui « tout baigne dans l’huile » tant ils s’éclatent dans « le caque quarante », semblent les inspirer et porter leur chant. On goûte

  • la clarté des timbres,
  • la qualité de la projection,
  • le plaisir de l’expressivité grand-guignolesque très incarnée, et, fort appréciable,
  • le souci de pro-non-cer car, ce soir, pas de sous-titres pour expliciter les airs.

Elle est méchante à souhait, lui est passionné par le pognon comme il se doit. Le compositeur les gâte en leur ciselant des tirades

  • tantôt lyriques,
  • tantôt parlées,
  • tantôt fondées sur des notes répétées pour scander les collagènes, protides, glucides et lipides qui font fructifier le « gros capital ».

 

Delphine Cadet (Mme Davone) au théâtre des 2 rives (Charenton), le 20 mars 2026 Photo : Bertrand Ferrier.

 

Derrière une écriture riche mais accessible, Orlando Bass paraît interroger le matériau même qu’il malaxe, transformant le chant lyrique en une multitude de possibles qui renforcent la narration et donnent de la musicalité au propos, par-delà la pantalonnade drolatique.

  • La multiplicité rythmique,
  • l’association entre simplicité et complexité, et
  • les trouvailles harmoniques qui brouillent la frontière entre évidence presque pop et dissonances stimulantes

séduisent, captent l’écoute et conservent l’attention entière des spectateurs de bout en bout. Le compositeur est habile. Il sait user des sortilèges de l’écriture contemporaine et des parodies témoignant d’un savoir-faire époustouflant (grand airs véristes, musical à l’américaine, comédie musicale bien franchouillarde). Toutefois, ce qui séduit dans son travail est qu’il évite toute tentation rhapsodique. Il ne colle pas un genre après l’autre. À chaque instant, sa patte est reconnaissable, et l’imitation qui fait sourire (tels l’air de la rencontre chanté par Isabelle Savigny, excellente vocalement malgré son personnage de niaiseuse, l’air du plan pour Delphine Cadet, rayonnante, l’air du foie offert à Charles Mesrine, convainquant) est toujours épicée par un orlandobassisme

  • (modulation inattendue,
  • harmonisation spécifique,
  • mutation thymique…).

Ainsi l’opéra associe-t-il, en sus de quelques instrumentaux,

  • des passages narratifs,
  • des airs qui « font lyrique »,
  • des comptines à la gloire de la malbouffe,
  • des chœurs fièrement habités par les jeunes chanteurs,
  • des quasi chansons et
  • des segments proches du lied,

le tout tuilé par un piano savamment polymorphe. Dans un monde binaire où, au choix, on ingurgite de la merde ou l’on file dans sa chambre après avoir ingurgité son quinoa au gingembre en ne sortant point de chez soi sans son nutritionniste, le choc du « coup de foudre dans un food truck, ce truc de fou », secoue

  • le récit,
  • la décence et
  • la musique,

convoquant même une voix de supermarché pour louer les promotions de Carchan ou d’Aufour. On apprécie la réalisation tant musicale que scénique qui se joue d’un budget sans doute très serré (costumes remplacés par des cartons…) sans renoncer à la volonté dramatique et à l’exigence opératique sans lesquelles le spectacle serait sympathique au lieu d’être, comme ce soir-là, saisissant. C’est drôle comme convenu, oui, mais c’est aussi assez astucieux pour oublier les leçons de moraline que l’on pouvait craindre en lisant le pitch ; et c’est surtout porté par le combo gagnant alliant

  • partition pétaradante,
  • solistes épatants et
  • pianiste exceptionnel.

 

Nicolas Bercet (M. Gernais), à gauche, et, au centre, parmi les choristes, Charles Mesrine et sa perruque au théâtre des 2 rives (Charenton), le 20 mars 2026 Photo : Bertrand Ferrier.

 

Résultat ?

  • On jubile pendant la scène de la tentation,
  • on se goberge d’un « merde » éclatant,
  • on savoure l’intermezzo de la gourmandise,
  • on applaudit le chœur des additifs,
  • on est envolé par le quatuor de la malbouffe, bref,
  • on avale les soixante-dix minutes de l’œuvre avec joie en oubliant presque la virtuosité des artistes et l’excellence de l’agencement des différents dispositifs au long de l’opéra.

Un moment

  • délicieux,
  • piquant et
  • roboratif,

dont on regrette juste les derniers clusters que Yann Stoffel claque avec les mains alors que, stipule la partition, il eût pu les fracasser « éventuellement avec les fesses ». Diable, la délicatesse perdra-t-elle la musique savante ?

Jonathan Benichou joue Olivier Greif (Arion) – 5/5

Première de pochette

Avec Paradisiac Memories s’annonce la neuvième sonate pour piano d’Olivier Greif, un temps intitulée « Suite » puis démantibulée pour les besoins d’un concours à l’École Normale de Musique. C’est la pièce majeure de l’édifice pianistique du compositeur, et elle est à l’image de sa production à la fois immédiatement reconnaissable et polymorphe. Par

  • la variété thymique de ses quatre mouvements,
  • l’énigmaticité de ses titres, et par
  • l’étrangeté de sa structure
    • (un miniprologue d’une minute,
    • deux séquences de trois minutes puis
    • un rondo pour piano enflammé qui dépasse largement les sept minutes),

elle pourrait passer pour

  • un autoportrait contrasté,
  • une synthèse anticipée (il l’écrit à vingt ans) de sa créativité ou
  • un acte de foi d’un artiste dans sa liberté, par-delà la convocation de classifications a priori canoniques comme la sonate – classifications à la fois
    • bien connues,
    • caricaturales et
    • joyeusement fourre-tout.

 

 

La miniature « A Mourning Brew » (« Café funéraire » aux accents matinaux) descend dans les graves malgré plusieurs tentatives pour élever les registres. En une fraction de minute, elle oscille entre

  • dégringolade obstinée,
  • stabilité inquiète et
  • mystérieuse suspension.

« The Aegyptian Mathematician » pourrait rendre hommage à Ératosthène, ce qui ne nous avance guère. Sur un rythme latino que le toucher léger mais rythmé de Jonathan Benichou rend d’autant plus sémillant que l’on est entré dans la sonate sous de noires auspices, se développe une mélodie tout à fait pimpante. Le compositeur se délecte de sonorités argentinisantes, et hop, et notamment de cette saudade joyeuse qui associe

  • dynamisme entraînant,
  • harmonies plaisantes jouant avec l’ambiguïté du mode mineur, et
  • savoir-faire roué de l’écriture que maîtrise déjà un qui gravite alors de Luciano Berio.

« Stars! Stars! » serait un hommage à Marylin Monroe et aux points lumineux qui palpitent dans la voûte céleste. Un unisson

  • se contorsionne,
  • reste en suspens,
  • dialogue avec une basse qui se pose.

Le développement cumule

  • scintillement des aigus en loop,
  • brisure de la narration,
  • grondement des graves et
  • imprévisibilité du geste compositionnel, cette versatilité renforçant la puissance narrative et onirique du mouvement.

 

 

Et voici donc ce morceau de concours inspiré, d’une part, par une chanson des années 1930, « 42d Street » et, d’autre part, par le « Caprice pour un sou perdu » de Ludwig van Beethoven, un rondo « à la hongroise » résolument enflammé, limite bien vénère. L’exposition du thème jazzy offre une première démonstration de virtuosité presque moins par la digitalité, pourtant discrètement vertigineuse (les saucisses s’affairent avec hâte) que par

  • l’étagement des accents,
  • la répartition des nuances et
  • le travail sur les touchers assez labiles pour clarifier voire magnifier la polyphonie
    • (accompagnement,
    • mélodie,
    • échanges de rôle et
    • contrechants).

Un second motif moins dansant que martial fracasse cette évidence guillerette.

  • La répétition délicieusement renfrognée des notes et du sujet,
  • le retournement vers une première variation du thème liminaire, et
  • la capacité du compositeur comme de son porte-voix, à faire chanter chaque registre de l’instrument

impressionnent. L’oreille se goberge

  • de la versatilité du propos,
  • des trouvailles harmoniques, et
  • de l’exploration fructueuse des possibles du standard.

Jonathan Benichou tire la plus grande expressivité des mutations de couleur qui témoignent de la fluctuation d’une écriture jamais en repos,

  • tantôt mélodique,
  • tantôt presque mondaine dans son astucieuse technicité, et
  • tantôt massive avec de bons gros coups de colère qui ébranlent la partie gauche du clavier.

Sur la dernière partie, l’on ne peut qu’être émoustillé par

  • les suspensions précautionneuses alla Panthère rose,
  • la formidable préparation d’une coda explosive qui n’arrivera jamais vraiment mais que l’on aura pieusement imaginée, et
  • la musicalité dans laquelle tout cela est trempé.

Le disque, passionnant de bout en bout, s’écoute gratuitement ici et s’achète moins gratuitement par exemple . Dans un mois, Jonathan Benichou sera en concert à l’hôtel de ville de Versailles, en duo avec la soprano Jessica Naïm. Entrée gratuite, programme en marbre de Carrare, affiche ci-dessous (cliquer pour agrandir). Nota bene : ceci n’est pas un publireportage mais un partage pour ceux qui aiment frétiller des esgourdes. Belles découvertes à chacun !

Jonathan Benichou joue Olivier Greif (Arion) – 4/5

Première de pochette

Avec la sonate intitulée Le Rêve du monde, nous sommes entrés dans le cœur mystique battant qui a animé, submergé et parfois même annihilé l’inspiration d’Olivier Greif. Après « Wagon plombé pour Auschwitz », le compositeur creuse sa veine la plus noire avec le « Thrène des désincarnés » qui constitue le troisième mouvement.

  • Graves,
  • résonances lugubres,
  • surgissements à la fois doux et déstructurés

suscitent une atmosphère fantasmatique. Ça sent

  • les ossements qui grincent,
  • la poussière ouatée et poussiéreuse qui frissonne lentement,
  • le rai de lumière qui rend encore plus lugubre l’étouffante obscurité.

Le tempo a le temps. Il

  • s’étire,
  • se rétracte,
  • se diffracte,
  • se suspend, et
  • se décompose comme le laisse espérer le titre.

Rien d’uniforme, cependant.

  • Des coups d’éclat agitent l’ossuaire ;
  • des réminiscences thématiques se glissent entre rotules et humérus ;
  • un calme feutré semble aspirer à un repos encore troublé.

Les registres s’écartent. Le grave s’impose, mais l’aigu surplombe. Peu à peu, le silence prend possession de la musique et la recouvre. La procession funèbre s’éloigne ou retourne à la poussière. Plus de lamentation crépitant à nos oreilles. Ainsi que l’aurait stipulé le grand philosophe s’il en est qu’est Jean-Jacques Goldman, « réponse ou question, je sais pas ».

 

 

« Un éblouissement de Sri Ramakrishna » se déploie alors sur neuf minutes. La notice promet une transe chorégraphique et des souvenances de motifs ouïs précédemment. L’affaire s’ouvre sur un balancement tranquille mais épicé par des dissonances rugueuses.

  • Ressassement obsessionnel qui n’est pas sans résonner avec un certain minimalisme,
  • fusées graves et
  • déséquilibres productifs

grignotent progressivement la partition. Jonathan Benichou dirige son orchestre digital dont l’ampleur se révèle, cherchant à associer

  • clarté du propos,
  • mystère ineffable et
  • éblouissements envolants.

L’interprète met judicieusement en valeur

  • son art du crescendo lent,
  • la force des piani brusques, et
  • le délicieux binôme régularité – dérèglement

qui pimpent l’écoute. Sa science

  • du toucher,
  • de la nuance et
  • de l’étagement des voix

scintille dans cette synthèse musicale d’une sonate

  • fringante,
  • explosive,
  • soignée et
  • fragmentaire

qui se dissout dans une coda abrasive et un point d’orgue presque infini (regrettons au passage que le montage ne laisse pas respirer quelque peu la musique en insérant quelques secondes de silence entre les sonates…).

  • Divers,
  • riche,
  • stimulant :

de quoi se préparer dans l’émotion à la neuvième sonate du compositeur, considérée comme un monument du piano du vingtième siècle. À suivre !

Jonathan Benichou joue Olivier Greif (Arion) – 3/5

Première de pochette

Dernière sonate en termes chronologiques, Le Rêve du monde, composé en 1993, est placé au centre du disque de Jonathan Benichou. C’est habile – d’une part parce que la conclusion de la prochaine sonate est trop spectaculaire pour souffrir quelque autre œuvre après, d’autre part parce que la pièce elle-même est composée en symétrie, avec un mouvement « tourné vers l’orient », deux mouvements « tournés vers l’occident » et un dernier mouvement « tourné vers l’orient ». Partant, elle convient bien à sa position centrale et nous permet d’effleurer une période mystique de la vie d’Olivier Greif, qui a cherché dans le spiritisme puis chez un gourou de la méditation des raisons de vivre voire de ne plus créer.
« Le garçon (pur) comme l’or » s’inspire d’une statue bouddhiste mais, dans le même temps, revendique le compositeur, se refuse à n’être qu’une « musique descriptive ». C’est en tout cas une musique suspendue comme les aime Nicolas Horvath, partagée entre

  • graves profonds,
  • médiums réguliers et
  • aigus suggestifs.

La paix ambiante, fomentée par

  • le tempo calme,
  • l’itération et
  • le ressassement,

est troublée par

  • des courants d’air debussystes,
  • des accents éclairant la méditation,
  • des intensités étagées et
  • des suspensions interrogatives.

Olivier Greif y déploie

  • son goût pour l’intériorisation,
  • le développement statique et
  • le dévoilement du son quand il mâche l’os de son motif jusqu’à la substantifique moelle.

Attentif

  • au toucher,
  • au phrasé et
  • aux résonances,

Jonathan Benichou tire le meilleur d’une musique

  • de la contemplation,
  • du détachement mondain et
  • du questionnement introspectif

jusqu’à la longue persistance du coup de gong presque final.

 

 

« Wagon plombé pour Auschwitz » associe une main gauche obstinée autour d’un motif évoquant les roues de la voiture et un « chant synagogal » voué à

  • apparaître,
  • disparaître et
  • se disloquer.

Le travail sur

  • les registres,
  • les attaques et
  • les nuances

met en valeur la profondeur de cette musique et l’écho émouvant qu’elle trouve chez Jonathan Benichou, donc chez son auditeur. À un premier mouvement austère s’oppose presque frontalement un deuxième acte dont l’expressivité passe par

  • les contrastes,
  • l’élargissement du spectre et
  • l’exploration des abîmes graves

que quelques éclats suraigus éclairent à peine puisque la fusée retombe presque aussitôt dans les ténèbres.

  • Les suspensions inquiétantes,
  • la puissance des boucles et
  • l’habileté dans le traitement du thème religieux, disloqué comme si le compositeur s’interrogeait sur le sens de la transcendance divine face à l’horreur du Mal,

captivent et sonnent avec une force singulière sous les doigts de l’interprète. Une prochaine notule nous conduira à travers les deux derniers paysages de cette vingtième sonate. À suivre, donc !


Pour écouter le disque intégralement et gracieusement, c’est par exemple ici.
Pour l’acheter moins gracieusement mais avec un disque, un emballage et un livret, c’est par exemple .