
Un bouquet de préludes extraits des douze que Frederic Mompou a composés au fil du temps et rassemblés en deux cahiers (les trois choisis datent sans doute des années 1950) : voilà comment Ester Pineda se propose de conclure le récital concocté pour son disque Évocations ibériques.
Premier sur le pupitre, le neuvième prélude est annoncé « languide » et à penser « molto cantabile espressivo ma non troppo lento ». Résolument chromatique, la miniature exprime
- une quête intérieure,
- une curiosité prête à s’enflammer (jusqu’à s’exprimer sur trois portées au lieu des deux habituelles, afin de laisser place
- à la mélodie,
- à l’harmonie arpégée et
- à la basse), et
- manière de tension entre contemplation lasse et volonté têtue.
C’est du pain bénit pour Ester Pineda dont on a salué dans les précédentes notules l’inclination
- à la méditation,
- au retenu et
- à la recherche d’expressivité sans escarbille.
L’interprète est ici à son affaire, entre
- résonance maîtrisée,
- suspensions prolongeant le propos, et
- clarté du discours que nimbe le mystère de l’inachèvement consubstantiel au projet de « prélude »,
comme autant de moyens de donner corps à une rêverie et à sa forme en arche.
A priori, le huitième prélude tranche par son caractère puisqu’il sied de le jouer « con lirica espressione ». Là encore, il faut se méfier des apparences car le lyrisme expressif n’entraîne pas forcément un débordement verdien d’émotivité éclatante. De fait, non mesurée, la miniature se déploie avec un mélange
- de grâce aérienne et d’empêchement terrien (l’obsédant motif ascendant de quatre à huit croches est sans cesse brisé),
- de rigueur dans l’énoncé et de changement de tempo,
- d’unité de ton et de nuances faisant habilement miroiter le mezzo forte général.
On goûte
- les variations de registre bien valorisées par un piano coloré et fort bien réglé,
- les dialogues entre les différentes voix, et
- ce sens de la respiration qui éclaire et amplifie – une constante chez cette interprète.
Le septième prélude, seul des trois à être doté d’un titre omis par le livret (« Palmier d’étoiles ») s’annonce « deciso ». Il s’ouvre sur une section théoriquement à quatre temps, mais le tempo ne cesse de voler en éclats
- (changements métronomiques,
- points d’orgue et
- ritendo
sont de sortie).
- Pédalisation précise,
- opposition entre graves telluriques et aigus liquides,
- contraste entre fusées et tenues
dessinent un chemin escarpé dont la destination est délicieusement mystérieuse. La deuxième section, un 6/8 exigé « molto tranquillo », tranche avec ce démarrage tourmenté sans pour autant se poser.
- Le tempo s’accélère,
- la battue fluctue,
- les motifs changent, et
- des à-coups (sforzendi, piano subito…) détricotent l’apparente tranquillité debussyste du passage.
Le texte oscille entre aspiration scriabinienne à l’envol et implacable gravité, contradiction très humaine s’il en est que l’art d’Ester Pineda rend palpitante à examiner, façon entomologie musicale, sous l’angle Mompou.
En guise de bis, la pianiste offre une miniature qu’Antonio Ruiz-Pipó lui a dédiée. La quatrième des Ventanas (fenêtre) donne sur un paysage sautillant où
- structure obstinée,
- accents groovy et
- crescendo
finissent par provoquer une explosion bientôt contenue mais n’aspirant qu’à se reproduire. Une jolie fin qui a l’élégance de nous laisser sur notre faim – d’autant que le disque dure 49′ : il y avait de la place pour ouvrir d’autres fenêtres ! Mais quel musicien n’est pas fier d’entendre à la fin de son concert que « c’était bien mais trop court » ?
En conclusion, ce disque déjoue les topoi que son titre pouvait laisser entrevoir. L’espagnolade n’est guère au rendez-vous ; et quand l’interprète cède au genre, comme pour ne pas décevoir l’auditeur, elle métisse aussitôt son hispanisme – le « tango » d’Isaac Albéniz » tempère son « Evocación », la « Cubana » de Manuel de Falla colore son « Aragonesa ». L’album est à l’image du pianisme d’Ester Pineda, lequel manifeste
- un savoir-jouer qui ne gonfle pas le torse,
- un souci de la caractérisation qui permet d’interpréter – au sens fort – des musiques très différentes,
- une volonté d’intériorité qui privilégie la partition à la démonstration grandiloquente, et peut-être aussi
- une certaine timidité ou humilité – en rien contradictoire avec des convictions esthétiques fortes et assumées – qui conduit Ester Pineda à opter pour un pointillisme très personnel (plutôt de petites pièces et de brefs aperçus de compositeurs que des gros patouillis de vingt minutes ou plus).
En somme, loin de l’effet wow souvent recherché par les interprètes quand ils gagnent un studio,
- la singularité de la set-list,
- l’habileté à évoquer tout en évitant les poncifs, et
- l’art de jouer du piano sans avoir besoin de tartiner sa virtuosité à longueur de disque
ne laissent pas en repos
- la curiosité,
- l’intérêt et
- le plaisir d’écoute
de l’auditeur. On en conviendra, ce n’est pas une mince performance !
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