Avec Jann Halexander et Claudio Zaretti, le 7 mai 2026 à Villeneuve-la-Garenne. Photo : Jacky Moffo pour JMTV+.
Jouer, disent-ils.
Dans un parking clandestin pendant le confinement.
Dans un théâtre à l’italienne pour fêter vingt ans de carrière.
Dans des salles des fêtes où se love un quart de queue méprisé par la municipalité.
Avec une flopée de collègues ou juste le guitariste-contrebassiste-feel-good singer Claudio Zaretti.
Dans un cinéma des Champs-Élysées, séance tenante.
Dans une brasserie pseudo chic parce que.
Sur une péniche où y a personne mais y aurait du.
Dans un jardin privé avec quatre-vingt spectateurs qui ne connaissent rien à la chanson et où le clavier est posé sur une table à repasser.
Au fond d’une cave du deuxième arrondissement parisien.
Dans un théâtre en vue du off d’Avignon, pour une chanson de fin de résidence.
Dans un studio aux fonds verts et, au fond, vert.
Jouer où tu peux, disent-ils, mais jouer. Disent-ils. Ils n’ont pas tort. Car, à la finale, tout cela passera, et nous aurons joué pour accompagner Jann Halexander. Lequel fête son anniversaire ce jour. Alors youpi.
Nicolas Horvath à l’amphithéâtre de la Philharmonie de Paris, le 23 juin 2026. Photo : Bertrand Ferrier.
Qu’est-ce qu’une bonne transcription ? Qu’est-ce qu’un bon programme de récital de piano classique ? Dans un monde prompt à la binarité, Nicolas Horvath pousse le curseur plus loin pour nous faire entrer dans la tête, les tourments et les accomplissements d’un virtuose qui, près de vingt ans après ses débuts, veut toujours se situer à la croisée des chemins, préférant les possibles des carrefours aux tunnels dans lesquels l’habitude et la paresse nous ensuquent parfois.
12. La musique de jeu vidéo, un courant d’air pour les têtes chenues
Nicolas, tu nous as expliqué comment tu avais réussi à articuler ton désir de jouer la BO d’Assassin’s Creed, l’envie de la Philharmonie de faire entrer cette musique au répertoire et le souhait d’Ubisoft d’accompagner cette ouverture… mais à ses conditions et selon son calendrier. Cependant, nous n’avons pas encore abordé l’essentiel : la musique elle-même. Comment s’est déroulée la transcription et selon quels critères ? Ç’a évolué. À l’origine, je devais me charger de la transcription. Je croyais même que j’avais été retenu pour ma manière de transcrire.
Une manière plus « augmentative » que littérale ? Oui, si tu veux, bien que, pour moi, il n’y ait pas d’opposition.
Pourtant, tes transcriptions sont rarement littérales. Elles ajoutent souvent une forme de brio orchestral au thème original… Tu oublies que, dans « transcription pour piano », il y a « pour piano ». Par conséquent, oui, j’essaye de traduire pour le piano la musique écrite pour d’autres instruments ; et, re-oui, c’est vrai que le piano a son propre langage, surtout quand on a beaucoup fréquenté des transcripteurs de la trempe d’un Liszt ou d’un Rachmaninov. Chacun son style : souvent, les transcriptions des musiciens japonais penchent davantage vers une grande sobriété, épicée çà et là d’un p’tit côté jazzy.
Si je te vois venir, une grande paraphrase virtuose sur les thèmes de « Black Flag » n’était pas la bienvenue… Disons que, en travaillant sur ce projet, je me suis rendu compte qu’il fallait expliciter, comprendre et faire coïncider les inclinations de chacun, à savoir
Ubisoft,
la Philharmonie et
Harmonia mundi
avec qui la Philharmonie a développé une collaboration de longue haleine, notamment à travers la collection « Stradivarius ». Feindre que nous étions d’accord sur tout parce que ce mensonge évite un temps les tensions ou les déceptions, c’était le meilleur moyen d’aller au crash ou au clash – en l’espèce, c’était la même chose !
« Donner des concerts que je kiffe pour que les gens kiffent »
Quelle a été la posture de la Philharmonie, justement ? Une posture que je qualifierai de volontariste et de proactive.
Rien que ça !
Par exemple, ils ont tenu à ce que l’on enregistre sur place et m’ont laissé choisir dans les collections du musée le piano qui me semblait le mieux convenir pour le projet. D’emblée mais aussi au fil du temps j’ai senti de leur part un fort désir de faire aboutir ce projet. Donc j’étais agréablement surpris, et on a commencé à travailler en bonne intelligence. Puis Ubisoft a diligenté une étude de marché. Leur objectif était d’élargir au maximum le public potentiel et de comprendre comment optimiser la monétisation du projet, ce qui est intelligible. Même si on feint parfois de l’oublier, la musique, ça coûte de l’argent ; par conséquent, il faut que ça en rapporte.
Quels ont été les résultats ?
Quand l’étude a été rendue, ses conclusions étaient sans appel : il fallait faire simple. Les transcriptions virtuoses risquaient de décevoir leur cible car trop compliquées pour une oreille non avertie et pas assez collées à l’original.
Comment as-tu réagi quand le couperet est tombé ? J’étais assez ambivalent. D’un côté, je ne partageais pas cette conviction. À titre personnel, j’étais déçu ; et je m’imaginais que c’était une forme de mépris pour les fans de jeu vidéo, supposément trop bornés ou bêtes pour une vraie « classicisation » de leurs musiques préférées. Oui, de ce côté-ci, la décision d’Ubisoft me frustrait. De l’autre, j’avais depuis longtemps admis que je n’aurais pas le final cut, dans ce projet. Ubisoft est l’éditeur, point. La boîte détient les droits. Elle seule peut indiquer la direction à suivre. Par le simple fait que je m’étais engagé et investi dans ce projet, j’avais accepté cette hiérarchie. Partant, je ne pouvais que prendre acte du choix à la fois esthétique et commercial qu’ils avaient pris.
Et ce, même si le résultat de transcriptions très sages peut être décevant pour ceux qui découvriraient cette musique sans l’associer à des moments d’intenses émotions préalables… Révérence parler, l’économie de moyens peut, surtout sur une heure d’écoute, donner l’impression d’une certaine platitude – voilà, le mot est lâché. Je suis d’accord avec toi, c’est le risque… mais c’est leur choix. Pour ma part, j’essaye de garder mon cap.
Lequel ? De l’extérieur, tu sembles plutôt brouiller les pistes en jouant, entres autres,
du Chopin inconnu,
des musiques de jeux vidéo,
des chorals de Bach,
de la musique d’aujourd’hui,
des transcriptions de musique ancienne de Germaine Tailleferre,
du metal…
Je pourrais te dire que, mon cap, c’est d’écouter mon cœur, bien que cela semble gentillet. Toutefois, il y a de ça. Une envie de liberté. D’assumer certaines contraintes dès lors que celles-ci s’inscrivent dans une recherche de liberté. De toute façon, des contraintes, dans une vie de musicien comme dans une vie d’homme, tu en as toujours. J’ai l’impression qu’elles sont plus faciles à accepter ou à supporter si elles sont les conséquences de tes choix. Et puis, il y a autre chose. Plus le temps passe, plus je m’aperçois que mes passions d’adolescent ressortent presque malgré moi. Tout se passe comme si j’avais digéré des coups de cœur et des modèles musicaux, je les avais adaptés à ma personnalité et à mon savoir-faire, et j’essayais de les régurgiter alla Nicolas Horvath.
Un peu alla Franz Liszt ? Haha, toutes proportions gardées, hein, car, ça va, que personne ne s’inquiète, je sais que je ne suis pas du tout Franz Liszt. En revanche, clairement, c’est l’un des modèles qui comptent le plus pour moi.
Pourquoi ?
Le mec
inventait ses récitals où il attirait les grandes foules parce qu’il jouait les grands classiques,
faisait découvrir ce qui deviendra des piliers du répertoire (à son époque,
personne ne jouait les sonates de Beethoven !
personne ne jouait les Ländler de Schubert !
personne ne jouait les études de Chopin – d’ailleurs, quand il en jouait en Italie, les gens se levaient pour l’engueuler en disant qu’ils n’étaient pas venus pour étudier !), et il
embrasait le public par des transcriptions pyrotechniques sur des airs d’opéra que, souvent, les gens connaissaient.
À l’époque, l’opéra, c’était le cinéma d’aujourd’hui, avec ses blockbusters et ses « films d’auteur », car il y avait beaucoup de petites maisons d’opéra… C’est dingue, de repenser à ça, quand on voit où on en est, aujourd’hui ! Résultat, je me retrouve complètement dans ce triple devoir lisztien : le devoir
de se nourrir du répertoire et de le faire vivre,
de révéler aux mélomanes une musique qu’ils n’ont pas l’habitude d’entendre, et le devoir
de rendre les gens heureux par le partage de la musique.
Je veux donner des concerts que je kiffe pour que les gens kiffent. Et je pense que l’on peut kiffer avec des tas de musiques différentes.
Le « kif », quelque nom qu’on lui donne, ce n’est pas l’obsession de tous les interprètes de musique savante… Si, j’en suis convaincu, mais peut-être ne le disent-ils pas de la sorte. Quand tu arrives sur scène, tu es forcément là pour kiffer et faire kiffer. Les deux vont de pair. Tu ne peux pas kiffer au piano si les gens s’ennuient ou décrochent. Jouer, seulement jouer ou bien jouer, ça n’est pas le but. Et c’est pour ça que j’aime bien parler sur scène.
Aïe. Je sais que tu n’aimes pas ça, et je sais aussi que je parle trop.
Tu commences souvent tes speechs en disant que tu ne vas pas trop parler, surtout si, Colombo que tu es, ta femme est dans la salle. Bah, qu’elle soit là ou pas, j’essaye de me contrôler ! Mais c’est vrai que j’ai envie, un, de donner des clefs d’écoute et, deux, de communiquer ma passion. De convaincre les sceptiques qu’ils vont aimer, même s’ils ne connaissent pas voire même s’ils pensent que la musique de jeux vidéo, c’est forcément de la daube, par exemple. J’aime quand j’embarque une salle par-delà les habitudes et les stéréotypes. J’aime tellement ça !
« Les stéréotypes se craquellent »
En jouant de la musique de jeux vidéo, tu prolonges un double désir que tu as chevillé au corps : d’une part, attirer vers le concert de piano des gamers qui, pour beaucoup, en sont éloignés, et, d’autre part, ouvrir les non-gamers à une musique qu’ils n’iraient pas spontanément écouter. Il y a de ça dans ma démarche, même si, présentée de la sorte, la recette ressemble à une martingale magique donc à un péché de naïveté ! Toutefois, je sens que quelque chose de cet ordre flotte dans l’air. Aujourd’hui, en concert, le label 1001 notes m’incite à jouer mes transcriptions – officielles – de metal et de jeux vidéo en plus d’œuvres rares de Debussy ou de versions ignorées des nocturnes de Chopin.
Cela peut attirer mais cela peut aussi désarçonner voire désinciter certains à venir. Soit, mais on ne devrait pas jouer de musique sans prendre un risque. Quel qu’il soit. Jouer Beethoven dans une société que l’on prétend abrutie et oublieuse de la musique classique, c’est prendre un risque.
Ce nonobstant, jouer Beethoven à Cortot ou à Gaveau, c’est prendre un risque très contrôlé !
Voilà pourquoi le risque peut prendre d’autres formes. Regarde, quand j’ai inauguré la maison-musée Debussy, à Bichain, le 30 mai [2026], j’avais peur car le programme détonait : il y avait du Debussy, bien sûr, du Chopin, du Glass, du Satie…
… jusque-là, tout va bien… … mais aussi les transcriptions de Julie Lamontagne tirées d’Assassin’s Creed, des minimalistes que je défends depuis mes débuts comme Morteeza Shirkoohi ou Melaine Dalibert, le générique de Tokyo Ghoul, de la musique d’aujourd’hui avec deux pièces de Denis Levaillant, des transcriptions du groupe de metal Alcest, etc. [NDLR : on peut retrouver le programme complet ici]. Bon, quand je me mets au piano, je constate que les quarante spectateurs qui remplissent la salle sont plutôt, disons, des têtes chenues, et je me dis : « J’ai peut-être poussé le bouchon trop loin ! » Ben pas du tout. J’étais stupide de penser ça. Il faut que je lutte aussi contre mes stéréotypes ! À l’arrivée, l’auditoire était ravi.
Comment analyses-tu ce ravissement ? J’y devine le reflet de la pluralité de notre société. Certains stéréotypes se craquellent.
L’idée que le public amateur de musique classique est fermé à tout ce qui n’est pas Mozart-Beethoven-Chopin s’effrite.
L’idée que le succès d’un interprète ne vient qu’en ressassant les mêmes chevaux de bataille du répertoire vacille.
L’idée qu’un récital doit être monothématique et uniquement ficelé autour de vieilles recettes, aussi passionnantes soient-elles à cuisiner au piano ou à écouter dans un fauteuil, ç’a du plomb dans l’aile.
Je suis vraiment très optimiste sur l’intérêt et la viabilité d’une démarche engagée. J’insiste : il ne s’agit pas de renverser la table en bannissant les pièces canoniques du répertoire ! Toutefois, métisser nos set-lists, offrir un petit courant d’air frais aux curieux, surprendre certains spectateurs avec une musique « contemporaine mais bien quand même », ça fait du bien à tout le monde !
T’es-tu rendu compte que, chemin faisant, nous n’avons presque pas parlé des partitions que tu comptes jouer le 23 juin à la Philharmonie ? Ah, mince ! C’est vrai…
Qu’importe : je crois que le sujet du prochain épisode est tout trouvé !
Transformer un best-seller en se concentrant sur sa musique et en précipitant ladite musique sur un simple clavier : curieusement, cela ne se fait pas en un tournemain. Aujourd’hui, Nicolas Horvath, pianiste virtuose à la liberté irréductible, nous explique comment il s’est conformé aux contraintes industrielles du jeu vidéo… en conservant son autonomie artistique.
11. Assassin’s Creed à la Philharmonie, un défi hors-norme
Dans le précédent épisode, nous avons évoqué la difficulté de monter des projets musicaux avec des personnes morales ou physiques dont les logiques sont en partie similaires donc en partie différentes. Dans cet entretien, le but n’est pas de raconter dans le détail les guerres picrocholines ou mondiales qui ont accompagné l’accouchement du bébé musical qu’Ubisoft et toi avez conçu ; il n’en reste pas moins que ton concert à la Philharmonie, ce 23 juin 2026, présentera, d’une certaine manière, ce que tu as pu tirer de mieux de tes envies artistiques, tes convictions musicales… et les exigences d’Ubisoft. Soyons clairs :
Ubisoft et moi n’avons jamais été à couteaux tirés,
l’ambiance n’était pas délétère (loin de là !), et
les négociations – je parle ici des négos artistiques – se sont passées le plus souvent en douceur,
d’autant que le directeur musical de l’éditeur est un Canadien délicieux et ultra compétent.
Sur un projet au long cours (à l’oral, c’est un bizarre oxymoron, le « long cours », mais bon), il vaut mieux… En effet, nous avons travaillé longtemps ensemble. Dis-toi bien que, si nous avions dû nous fighter à tout bout de champ, moi, je ne l’aurai pas supporté et l’éditeur n’aurait pas hésité à reprendre ses billes. Heureusement, nous sommes des adultes qui, certes,
ne parlent pas toujours exactement la même langue esthétique,
n’ont pas toujours exactement les mêmes intuitions artistiques,
n’ont évidemment pas le même rapport au piano et à ses spécificités
mais, quand le fil se tend, nous ne nous roulons pas par terre et ne tapons pas un caprice. Obstinément, dans notre for intérieur, nous avons, chevillée au corps, la conviction que nous travaillons pour un même objectif. Avec des nuances, oui, mais un musicien n’a-t-il pas besoin de nuances ?
« J’étais le gendre idéal »
Jolie punchline, mister Diplomate ! Mais trêve de poésie : le fait que tu étais pur de tout piratage a-t-il joué tant que ça dans cette réussite que symbolise le concert qui se profile le 23 juin ? Ç’a beaucoup joué, incontestablement. Il faut bien avoir conscience que la négociation est asymétrique. Ils ont les droits, je les sollicite. On n’est pas au même niveau. Cependant, au-delà de l’absence de piratage qui renforçait ma fréquentabilité, pour ainsi dire, jouait, en faveur de ma crédibilité, le fait que j’avais déjà bossé avec d’autres studios et d’autres gros labels dans des projets sinon voisins, du moins avec de grandes similarités. En outre, j’ai aussi eu l’impression d’être respecté parce que je n’étais pas le pianoteux YouTube de base. J’ai des arguments.
La Philharmonie, j’y ai joué plusieurs fois depuis plus de dix ans.
J’ai obtenu de jolis prix internationaux de piano.
Des disques dans des labels importants, j’en ai publié des dizaines.
J’ai un agent dont le travail plaide aussi pour moi.
Je ne t’assène pas ça pour me vanter, mais il faut avoir conscience que ces éléments donnent de la cohérence à mon projet : donner
une assise savante,
une reconnaissance officielle,
une dignité nouvelle
à cette musique. Et ça, Ubisoft a eu l’intelligence ou la lucidité d’y être sensible.
Tu dois donc une fière chandelle à certains hurluberlus de YouTube jouant des tubes de jeux vidéo pour « faire du clic ». À l’opposé de ce tout-venant, parfois à gros succès, tu n’étais pas un pianiste desperate et techniquement limité qui cherchait à jouer un répertoire facile et attrape-gogo. Dit comme ça, c’est un chouïa caricatural ! En tout cas, je ne me suis jamais perçu ainsi, et je crois que mes interlocuteurs ont bien senti que nous n’étions pas dans ce cas de figure. Nous avions mutuellement de quoi nous apporter. La négociation était asymétrique, mais l’idée que chacun pouvait apporter quelque chose à l’autre s’est petit à petit imposée. Il faut vraiment voir l’histoire comme un réseau entre, notamment, la Philharmonie de Paris, le label, l’éditeur… et Nicolas Horvath, un mec qui
a des millions d’écoutes sur Spotify,
a enregistré des intégrales prestigieuses,
a travaillé avec des maîtres de la musique contemporaine,
a su convaincre les pontes du Studio Ghibli,
a le souci constant de faire découvrir des répertoires pianistiques peu fréquentés MAIS joue aussi Chopin et Liszt, et qui, on aura compris que c’était une condition sine qua non,
n’a jamais tenté le moindre passage en force.
Tu étais le gendre idéal pour Ubisoft, un éditeur qui souffre depuis de nombreuses années (et c’est pas fini). Pile poil ! Je cochais, je crois, toutes les cases. Peut-être même plus qu’ils ne l’espéraient. Encore fallait-il le démontrer pour entamer les négociations, puis être à la hauteur du stéréotype que j’assumais pour finaliser le travail.
Comment le projet s’est-il fixé à la Philharmonie ? En 2022 ou 2023, j’ai rencontré le nouveau directeur artistique – programmateur, Édouard Fouré Caul-Futy, co-directeur du département Concerts et spectacles. Je lui avais soumis une proposition intitulée « Nuit de la pop culture », sur le modèle de la nuit Philip Glass en 2016 ou la nuit minimaliste en 2018, à une différence près : l’objectif était de prendre un nouveau public par la main. Ce nouveau public, c’est celui qui blinde, par exemple, les concerts de Joe Hisaishi ; et c’est celui vers lequel lorgne ouvertement la Philharmonie en s’ouvrant de plus en plus à une musique qui est moins habituellement programmée dans une salle de concerts classiques. Pour moi, il est important d’être force de proposition et d’accompagner les mouvements qui me semblent intéressants.
« Je veux jouer la musique d’Assassin’s Creed parce que je l’aime »
Ce que tu avais déjà fait avec les compositrices… Oui, mais à ma manière, c’est-à-dire sans jouer sur la dimension sexuée du projet. Ça, je m’en fous et ça a plutôt tendance à me mettre en colère.
Tu as quand même – on en a parlé – créé une série sur les compositrices. Je l’assume volontiers, même si, pour moi, c’était une série autour de la découverte de répertoires oubliés.
Mais Naxos t’a dit : pourquoi pas, à condition que ce soit un répertoire écrit par des femmes. Et alors ? J’ai pensé : pourquoi pas ? Sur le fond, j’enrage quand on ne voit, si je puis dire, que le sexe des compositeurs. Donc j’ai pris mes dispositions.
Lesquelles ? Par exemple, pour Montgerout et Billon de Joy, j’ai volontairement omis leur prénom sur la première de couverture. Je voulais jouer de la grande musique pensée pour les salons – parfois effacée parce que les dix-huitième et dix-neuvième siècles étaient politiquement instables et la musique de salon était politiquement située –, et aujourd’hui tristement ignorée. Je n’ai jamais eu l’ambition calamiteuse de brandir un calicot sur le droit des femmes, ce qui aurait effacé le talent des compositrices sous une rhétorique victimisante assez anachronique (et, à mon avis, pas très pertinente pour les deux cas que j’ai cités). Oui, des compositrices talentueuses ont été sous-cotées, mais d’excellents compositeurs aussi. Jouer un répertoire rare qu’il me semble intéressant de tirer de l’oubli, avec plaisir ; jouer les redresseurs de tort forcément à côté de la plaque, non merci.
Ta défense de la pop culture est de cette eau-là. Parfaitement ! Je ne veux pas jouer la BO d’Assassin’s Creed au nom
de l’accessibilité de la musique pour opposer grand répertoire et musique plus légère,
de l’ouverture à un autre public pour stigmatiser les têtes chenues qui sont censées être les seuls spectateurs des concerts classiques (ceux qui disent ça vont-ils seulement aux concerts de la Philharmonie, parfois ?), ou
d’un dépoussiérage du répertoire dont il faudrait ôter toutes les vieilleries ennuyeuses pour mettre des trucs plus courts et qui « parlent » aux « gens ».
Je veux jouer la musique d’Assassin’s Creed parce que j’aime ça et parce que c’est bien fait. Si, en plus,
ça intimide moins certains spectateurs et les incite à entrer dans des antres qu’il n’aurait jamais investir,
ça permet d’allécher des gens qui ne fréquentent pas les salles de concerts classiques, et
c’est l’occasion d’interpeler les curieux parce qu’un mec réputé pour ses interprétations de Liszt ou de Chopin s’y colle,
extra, génial, youpi. Mais, ça, c’est la cerise ; le gâteau est ailleurs.
Gaspard Dehaene à l’Orangerie d’Auteuil (Paris 16), le 4 septembre 2026. Photo : Rozenn Douerin.
Face à l’avant-dernière sonate de Ludwig van Beethoven interprétée par Anne Queffélec, Gaspard Dehaene dégaine une compil’ de pièces plus ou moins connues. La complémentarité entre un bloc tripartite et un patchwork dix-neuvièmiste mais pas que est patente. L’absence de blabla pour commencer contribue à notre joie.
De Florent Schmitt, l’interprète choisit le premier numéro de l’opus 5, « En rêvant ». Toujours inspirés à l’idée de parasiter la musique, nos voisins de derrière à l’audition aussi limitée que la politesse, lâchent de bruyants : « Ah oui, ça, c’est joli ! » Nonobstant le fait que, leur avis, je m’en balaye la rate d’une aile de mouche (comme il est sain que d’autres se moquent de l’avis ici présenté, à ceci près que je ne l’impose point aux autres durant le concert), ces gredins n’ont pas tort.
Harmonies gracieuses,
élan rythmique gommant tout risque de kitsch nunuche,
liberté très juste dans l’énoncé du texte
sonnent à merveille sous les doigts du musicien, en dépit d’une acoustique résolument inadaptée à l’exercice du récital de piano, surtout quand on est au fond de cette salle des fêtes DeLuxe, plutôt réaménagée pour des réceptions d’huiles de grosses boîtes, avec
champagne sans alcool,
verrines au tofu bio et
toasts de zimbala séché à la main.
En quelques notes, on est saisi ; en trois minutes, on est conquis. Dans le catalogue d’une Mel Bonis trop souvent réduite à son statut de femme alors que nombre de ses nombreuses (si) compositions sont excellentes et pas que parce que « jouer des femmes (sic), c’est bien », Gaspard Dehaene pioche le troublant « Au crépuscule ». On y entend
des éléments (liquidité des notes),
des formes (rondeur du son),
des vibrations (intensité
des guirlandes,
des crescendi,
des accents) et
de l’art diégétique – presque poétique – transformant le legato en un fil rouge narratif déroulant cinquante nuances d’un grisé chatoyant.
L’aisance technique et la finesse musicale de l’interprète éclaboussent dans les « Jeux d’eau » de Maurice Ravel, déjà ouïs il y a un an sous ses petites saucisses, lors d’un concert à deux pianos raconté ici pour la partie ravélienne, là pour le début du récital.
Aigus ruisselants,
tension palpitante entre l’unité de l’œuvre et la différenciation des registres,
association séduisante entre la virtuosité imitatrice liée au titre programmatique et la musicalité transcendant l’évocation attendue
éclaboussent les portugaises. Il y a
de la vigueur dans la vitesse,
du miroitement dans les cascades harmoniques,
du mystère dans les passages plus retenus voire plus intimes bref, carrément
de la magie dans cette exécution lumineuse, limpide et comme coulant de source d’une pièce périlleuse devenue iconique du répertoire de Gaspard Dehaene.
Sans que l’on ne comprenne pourquoi (cela viendra plus tard), le magicien interrompt le cours annoncé de sa set-list pour y insérer « Signets » de Betsy Jolas. Ce tribute est censé prolonger la pièce précédente car il rend hommage, nous explique l’interprète, à Maurice Ravel. Il casse surtout le bel élan créé depuis que l’artiste a pris possession du clavier car il est accompagné d’une notice technique parlée, genre musical envahissant dont nous avons eu l’occasion de dire tantôt ce que nous pensions. Néanmoins, le musicien tient à expliquer qu’il aime jouer « Signets » car la partition convoque un autre Gaspard, celui de la nuit ; et il s’amuse de l’année de composition (1987), qui se trouve aussi être celle de sa naissance, l’insolent jeunot. Passant l’habit de prof ou de guide, il joue divers mini-extraits de Ravel
(« Ondine » pour les trilles,
« Le gibet » pour son si bémol,
« Scarbo » pour ses notes répétées,
la « Pavane pour une infante défunte » et la « Sonatine » pour une citation ambivalente)
que Betsy Jolas va sampler. Même s’il n’est pas toujours inutile d’être bousculé, cette parenthèse pédagogique fracture le plaisir et l’intérêt que nous éprouvions pour les soli de l’interprète.
L’habile agencement des pièces,
l’onirisme protéiforme qui en émanait,
la capacité du pianiste à en faire résonner
l’évidence,
la profondeur et
les charmes jusqu’à nous faire complètement oublier la virtuosité exigée
sont dissipés. Est-ce la peur d’insérer de la musique récente qui a suscité cette microconférence ? Au lieu d’éclairer l’auditeur, celle-ci gâche beaucoup de ce qui suit : désormais, il s’agit d’être un bon élève et de bien repérer ce que le maître a dit qu’il fallait repérer. Ce n’est pas ma vision du concert.
Sans cours magistral, je n’aurais évidemment pas rattaché tel passage à tel original ravélien (le causeur reconnaît que, même avec le sous-titre, certains samples ne sont pas reconnaissables à l’écoute), mais j’aurais peut-être eu la surprise voire la fierté d’en capter un – et, surtout, j’aurais profité de la musique sans la confondre avec un exercice scolaire. Au lieu de quoi, le didactisme et même le simple usage de la parole en lieu et place de la musique, même très bien tenus par l’intervenant comme ce fut le cas cette fois-ci,
verticalisent le concert (le musicien n’est plus l’artiste, il devient le sachant ; le spectateur est renvoyé à son statut d’ignare),
décentrent l’intérêt de l’auditeur, et
fragmentent l’écoute en rompant la continuité du show.
Surtout que, au fond de la salle, grâce à une sono toute pourrie, on n’entend que des bribes de ce que raconte l’artiste sur son estrade… Néanmoins, nous tentons de nous reconcentrer et entrons avec lui dans « Signets » sur la pointe des petons. Une série d’événements se percutent alors sous une forme quasi rhapsodique.
Notes répétées,
accords,
brisures,
jaillissements,
pianissimi cherchant leur chemin,
piano
martelant,
réverbérant,
ouvrant large le son des ultragraves aux suraigus,
confrontation tumultueuse des
durées,
rythmes et
suspensions
nous paraissent néanmoins trop ésotériques – peut-être parce que, depuis le laïus de Gaspard, nous essayons de comprendre au lieu de ressentir. Dans le public, une personne n’y résiste pas et fait un malaise. Pendant l’interruption qui s’ensuit,
on boit,
on mange en couple des Haribo et, surtout,
on s’en va, notamment les familles mais pas que.
Comme pour recoller les morceaux, Gaspard Dehaene dégaine sa spéciale : la première « Valse-caprice » de Gabriel Fauré. Parfait pour saisir l’auditeur grâce, en particulier,
à la vigueur des temps et contretemps,
à l’efficacité titillante des aigus qui courent,
à l’allure décidée des accords qui rebondissent, et
au vertige des doigts qui s’affolent puis s’apaisent.
Gaspard Dehaene est chez lui dans
ces tournoiements tourmentés,
ces tourbillons prompts à s’inachever, et
ces contradictions électrisantes.
Le triomphe qui salue cette sucrerie délicieusement acidulée par son talent témoigne de l’enthousiasme que l’artiste
sait,
peut et
ne manque pas de
déchaîner chez ses auditeurs… sans mode d’emploi, notez bien !
Dans l’Orangerie d’Auteuil, le 4 septembre 2026, détail. Photo : Rozenn Douerin.
La partie en duo est tronquée : exit le « Bien sonore, décidé » de Jean-Pierre Leguay que l’on attendait avec impatience. On imagine alors que c’est la raison pour laquelle Gaspard Dehaene a inséré du Jolas dans ses soli : on conserve la durée annoncée et une petite dose de musique récente. Au programme, ne restent donc plus que le « Lebensstürme » op. 144 de Franz Schubert et sa petite douzaine de minutes – adieu, le bel équilibre de trois parties de vingt minutes que nous évoquions en début de compte-rendu !
Anne Queffélec essaye à nouveau de donner une conférence sur ce qui suit, mais les « On n’entend rien » des gâteux qui nous entourent (on entendait mal, pas rien) la convainquent de s’asseoir à la gauche de son jeune confrère sans insister. D’emblée, on est séduit par l’évidence du duo. On goûte
l’équilibre des registres,
la synchronicité des notes et des silences, ainsi que
l’adéquation (similarité ou complémentarité) des intentions.
Enfin, soyons honnête : quand j’écris « on goûte », je dois préciser que ce « on » n’est pas général. D’autres que nous trouvent des occupations pour assassiner Chronos sinon tuer le temps. La vieille devant nous passera son temps à converser sur WhatsApp (« je sais pas si je pourais passé demain »), et l’antiquité derrière nous semblera répéter son concours pour devenir renne du père Noël en faisant tinter ses bracelets comme clochettes sous la neige (croix rouge, comme dirait la jurée Georgina Dufoix).
Heureusement protégés de cette conne et de cette connasse, les artistes déploient un Schubert comme on l’aime dans ses grandes fresques : résolument têtu et cyclothymique. Ils
nuancent,
caractérisent et
éclairent
un scénario prompt à se cabrer. On croit percevoir l’envie des musiciens de jouer ensemble à travers
une impressionnante variété de dynamiques et de couleurs,
une écoute entre les deux artistes qui rend la houle de la partition d’autant plus implacable et impactante, et
un concentré d’émotions marqué par
des ressassements,
des explosions et
des rétractations
figurant, suppute-t-on, les systoles et diastoles plus ou moins cohérents de l’homme éprouvant les « tourments de la vie », titre de l’œuvre. Une variation mélancolique et ternaire paraît, un temps, apaiser le propos, mais la braise est ardente et le feu couve. De premières escarbilles laissent deviner que calme n’est pas sérénité. Dans cette veine schubertienne, le sang est toujours trouble. Point d’univocité.
La multiplicité des formes d’attaque,
la capacité à tourner casaque à tout moment pour passer de la tendresse à la vénéritude et vice versa, et
la formidable énergie que dégagent Anne Queffélec et Gaspard Dehaene dans les flammèches de la délicatesse comme dans l’incendie du cœur qui
se tord,
se serre ou
menace d’éclater
séduisent et émeuvent tour à tour. En bis, les complices envoient, « en hommage aux serres d’Auteuil », le « Jardin féérique » de Ma mère l’oye de Maurice Ravel. Cette fois, Anne Queffélec se place à la droite de Gaspard Dehaene.
Avant de reprendre la vraie vie, on s’y repaît
d’harmonies envoûtantes,
d’une lenteur hypnotique,
de l’élégance
du toucher,
des arpèges,
des glissendi et
des accords solennels,
du scintillement des aigus ainsi que
de la profondeur des graves.
Ainsi que le chantait Alain Souchon, musicologue-philosophe résolument hostile aux supérettes qui pourraient attirer des gueux près de son donjon d’ultrariche jouant les artistes de gauche,
Si tout est moyen,
Si la vie est un film de rien,
Ce passag’-là était vraiment bien,
Ce passage’-là était bien.
Bientôt, au loin, on entend monter l’exultation en forme d’éructation des admirateurs du Paris-Saint-Germain qatari. Le club mène 1-0. Nous serons trop loin pour entendre le silence qui suivra la défaite face à Monaco 1-2. Mais
musique,
bruit et
silence,
sera-ce pas un résumé de la vie, bien que le troisième ingrédient, le plus long à la fin, soit aussi le plus rare sur le chemin ?
Concert de reprise après la pause estivale pour l’auditeur qui griffonne ces lignes, à l’occasion du deuxième récital proposé pour le festival des « Solistes à l’Orangerie d’Auteuil ». A priori, un récital provoquant (deux solistes qui finissent par jouer ensemble restent-ils des solistes ?) mais bien ordonné dans cette grande salle des fêtes plantée dans un décor chic du seizième arrondissement parisien, entre le Molitor et le parc des Princes :
20′ de solo pour Anne Queffélec,
20′ de solo de Gaspard Dehaene,
20′ de quatre mains pour les deux zozos, à commencer par le mouvement très rare et très percussif de Jean-Pierre Leguay intitulé « Bien sonore, décidé ».
La réalité s’est révélée moins rigoureuse que prévue. C’est parfois le charme du live, mais pas toujours. En témoigne cette première partie de 20′ ajoutée au programme, oscillant entre retards, annonces insistantes et discours miteux, indigne d’un événement organisé par Ars mobilis qui se présente comme spécialiste de l’organisation de concert et de management.
Mais il y a les organisateurs et les organisés ! Quoique bien placé à l’origine, nous décidons de fuir les bracelets cliquetant des rombières de l’arrondissement et nous réfugions au dernier rang des chaises. Naïveté fatale : devant nous, des dames à bracelet tintinnabulant et à portable très souvent allumé ; derrière nous, une rangée de chaises est ajoutée, et nous nous trouvons affublé d’une vieillasse à bracelet bringuebalant assortie d’un vieux sourd avec qui elle échange comme s’ils étaient seuls – nous y reviendrons. Erreur fatale, en sus de la naïveté : avec ou sans micro, les discours (précisant bien « toutes et tous », au cas où une féministe débile, ce n’est pas toujours un pléonasme, se serait glissée dans la salle) sont peu audibles, ce qui permet aux vieux de se défouler en criant : « On n’entend rien », de sorte que, effectivement, cette fois, on n’entend rien, alors que s’ils avaient bien fermé leurs mouilles, on aurait deviné quelques bribes.
Ces détails sont le signe d’une organisation
à l’accueil peu aimable (comme aurait chanté naguère Allain Leprest, en fric, en frac, en froc, en peau de bébé phoque, combien ça coûte, un sourire, un « bienvenue », un « par ici messieursdames » gracieux ?),
à la pingrerie regrettable (vendre des programmes cinq euros, aucune dignité !),
aux attitudes pour le moins malhabiles – nombre de personnes âgées fières d’arborer un badge sont surtout préoccupées par l’idée de fournir des questionnaires de sondage alla Élie Semoun aux spectateurs non invités par la mairie d’arrondissement qui a acheté le concert pour ses administrés – et
au sens de l’économie assez foufou pour avoir apparemment omis de faire appel à des techniciens de métier (scène curieusement sous-éclairée, sonorisation éhontément sous-dimensionnée).
Dans un tel cadre, et même si les cafouillages amateuristes peuvent avoir un côté exotique, c’est entre regrettable et attristant. Et, oui, il faut l’écrire même si nous préférons louer que rafaler, car avant le concert, c’est déjà le concert. Au lieu de la tranquillité d’esprit qui nous permet de nous préparer à
kiffer,
admirer et
nous envoler,
surtout nous envoler, nous voilà bousculé, malmené, malaisé (et hop, mais sans « b » dans le néologisme, merci) par un méli-mélo aussi déconcentrant qu’irritant.
Quand Anne Queffélec est enfin autorisée à accéder à la scène, on découvre avec consternation – presque horreur – qu’elle aussi cède à la mode des notices et modes d’emploi que de plus en plus de pianistes (dont certains pour qui nous avons respect et affection) se croient obligés d’infliger aux spectateurs. Il y a du mépris, dans cette attitude, et une absence de confiance dans le potentiel de séduction de ce qu’ils vont jouer. De grâce, amis interprètes, si vous pensez que vous avez des lumières à apporter aux auditeurs, éditez un programme pour que lise celui qui veut ; et laissez-nous vibrer à la musique sans subir un minicours de musicologie appliquée. Même si ce cours est intéressant et pas trop long, c’est un cours. Je viens au concert pour tressailler, jarnicoton, pas pour que l’on m’explique
quand,
pourquoi et
comment je dois me sentir tout flougoudou dans le tricot de corps que je porte sous mon gilet de flanelle.
J’ai pu me renseigner avant sur les œuvres si je préfère une aide à l’écoute, j’ai même pu les écouter si je souhaite préparer mon oreille, maintenant, je suis assis, place à la musique. Au fond, croyez-vous à la beauté de ce que vous allez jouer, ou pensez-vous, façon art conceptuel, qu’il faut un narratif pour se goberger des notes qui arrivent ? Dans le second cas, ne jouez pas cette pièce, optez pour une autre.
Personne ne vient au concert pour comprendre ce qu’il y a de beau dans un morceau, ou pourquoi ce qu’il y a de moche est beau. Si on kiffe, on kiffe, et c’est aussi fort que de kiffer parce que l’on nous a dit ce que nous devions kiffer. Non, c’est plus fort. Ça veut dire que la musique s’est passée de mots. De science. D’historicité. Les clefs d’écoute, donnez-les dans un programme ou faites une miniconférence avant le show, comme en proposaient jadis le Théâtre des Champs-Élysées ou Pleyel, avant que l’État n’y interdise la musique des méchants bourgeois blancs ; mais, le concert venu, laissez-nous face à la musique, nous nous dépatouillerons.
D’autant que, ce jour, du discours de la pianiste, on n’entend que des bribes donc des banalités du type « c’est tout Beethoven en vingt minutes » ou « il a marqué qu’il avait achevé l’œuvre à Noël », autant de révélations dont, à ce moment précis où j’attends que débute la trente-et-unième sonate (et non la trentième comme l’annonçait, fautif, le site du festival), je me tampiponne le bibobéchon d’une force presque surnaturelle voire obscène.
Le premier mouvement, « moderato cantabile molto espressivo » s’élance enfin à 20 h 20 (nos voisins usant du cellulaire, l’heure nous est moins connue qu’imposée). Soudain, un vent de fraîcheur électrise la salle.
Simplicité,
légèreté et
retenue
dialoguent avec
dextérité,
tension et
puissance narrative d’une agogique supérieurement maîtrisée.
Derrière nous, les commentaires de spécialistes niveau Tryphon fusent dès les premières mesures :
– Tu as éteint ton téléphone ?
– J’entends pas ce que tu me dis !
– Tu as éteint ton téléphone ?
– Non, c’est pas le mien !
– Mais écoute-moi, je te demande si TU AS ÉTEINT TON TÉLÉPHONE !
– Ben ça m’étonnerait que ce soit mon téléphone, je crois que je l’ai éteint.
Nous essayons de nous focaliser sur la musique, mais l’acoustique de la salle est catastrophique. Au fond le son paraît
étriqué,
étouffé et
chichiteux
laissant supposer, vu le pedigree de l’artiste, que le lieu n’est pas adapté pour accueillir autant de public pour un récital de piano. Parallèlement aux problèmes techniques et aux ennuis de voisinage, nous croyons percevoir le précieux refus de la pianiste de dramatiser (elle défend un Beethoven résolument positif malgré les épreuves de la vie) grâce à
un toucher aérien,
une pédalisation sobre et
un sens de la respiration judicieux.
Cette volonté de surligner la force de vie d’un compositeur sur le couchant peut parfois faire regretter une certaine tendance à la monochromie. Sans doute vaut-il mieux y voir un choix stylistique qui – pardon, la conversation des ancêtres placés derrière nous a repris.
– Je crois que j’ai pas éteint mon téléphone.
– Mais c’est ce que je t’ai demandé tout à l’heure !
– Non, il n’a pas sonné mais je crois que je l’ai pas éteint.
– Alors éteins-le !
– Je sais pas où je l’ai mis…
– Tiens, le voilà.
– Ah… Ben non, je l’avais pas éteint. Heureusement, personne ne m’a appelé.
Mamie secoue ses bracelets. Mamie aussi. Mamie les imite. Pierre Henry aurait adoré ce concert, mais il est trop tard. En silence, les enfants qui ne dorment pas jouent avec leur cellulaire. Un spectateur fait tomber sa béquille pour la seconde fois.
Néanmoins, Anne Queffélec est habilitée à attaquer le deuxième mouvement, le microscopique allegro molto (2′ sur une vingtaine). Elle donne une sensation
de vivacité grâce à sa tonicité plus qu’à une vitesse exagérée,
d’énergie grâce aux phrasés, et
d’amplitude grâce à une palette de nuances volontiers tournée vers les différents piani.
C’est
plus soigné qu’ébouriffant,
plus léché que bousculant, et
plus élégant que pétulant.
Aussi, si l’on aime à ouïr un Beethoven intenable racontant
ses furies,
ses passions et
ses joies (obtenues ou considérées comme à jamais inaccessibles),
est-on libre de regretter cette maîtrise impressionnante que l’on jugera froide, ou de frissonner en entendant en direct une patte aussi affirmée et une version aussi propre d’un Beethoven délesté des excès dont d’autres interprètes l’affublent parfois. Les deux sentiments ne nous semblent d’ailleurs pas si incompatibles.
Le troisième mouvement alterne à deux reprises un « adagio ma non troppo » et une « fuga ». Anne Queffélec façonne un prélude incroyablement recueilli, comme en quête de l’étincelle qui lancera le bal, et elle le fait avec
une main gauche habilement précise,
une main droite délicieusement nette pour éviter le pathos susceptible d’ensuquer la mélodie quand elle émerge, et
un équilibre remarquable entre accompagnement et lead.
La première fugue brille par
sa régularité (consubstantielle au défi),
la clarté de sa polyphonie et
le souci de nuancer l’exercice – qu’est toujours la fugue, contrairement au raisin, prompt à se faire vain – pour en tirer de la musique.
En dépit du respect dû aux monstres quasi sacrés de la dimension d’Anne Queffélec, nous reconnaissons que nous restons à la porte de cette proposition que nous trouvons
trop joliment troussée,
peut-être trop polie,
certainement trop sage à notre goût.
Cette légère distance ne doit pas masquer notre ravissement devant des adagios si bien touchés qu’ils sont profondément émouvants. La seconde fugue confirme une lecture de la même eau :
très construite,
très cohérente,
très intelligemment pensée,
à même
d’impressionner (celui qui ne serait pas impressionné devrait sans doute consulter un ORL ou solliciter un scanner cérébral),
de séduire par sa respectabilité, ou
de laisser de marbre devant ce qui serait alors perçu comme un manque d’incarnation et d’ambiguïté.
Ce soir, nous devons l’écrire, nous étions plus marmoréens qu’émoustillés. L’honnêteté nous oblige aussi à reconnaître que, derrière nous, les anciens au portable – dont l’un vit pour partie la surdité d’un Beethoven finissant – sont emballés et, dès la dernière note, avant même le silence qui suit et précède les applauses, annoncent leur verdict :
– C’est beau !
– Oh oui, ça, c’est de la musique.
– Heureusement que j’ai éteint mon portable ! Je te le reproche pas, mais tu aurais pu m’y faire penser.
Nicolas Horvath à la Philharmonie de Paris, le 17 mai 2019. Photo : Bertrand Ferrier.
L’artiste, comme l’humain lambda que nous sommes et qu’il est parfois, c’est un type qui fait des choix. En revanche, c’est aussi un type qui raconte rarement les choix qu’il n’a pas faits, qu’il n’aurait pas dû faire, qu’il a faits mais qu’il a parfois regrettés. Officiellement, dans sa vie, tout va bien, tout es super et, comme le chantait François Béranger, « tout l’monde s’aime, on frapp’ dans les mains ». Dans cet épisode de notre entretien au long cours, Nicolas Horvath
dissout ces mensonges,
décrypte le storytelling et
raconte en insider
l’ambition,
les doutes et
les joies d’un pianiste virtuose à l’assaut de la montagne Ubisoft.
10.
Le travail en équipe, une chorégraphie musicale
Nicolas, dans le précédent épisode, tu as commencé de nous exposer le making of ton concert autour de la BO d’Assassin’s Creed, notamment en nous expliquant que tu voulais tout faire dans les règles, ce qui rend les progrès lents et parfois impossibles. Dans ta carrière de concertiste et de musicien de studio, tu avais déjà expérimenté ces problèmes consubstantiels aux pulsions créatives. Partant, tu avais conscience que, pour le projet Assassin’s Creed, l’exigence qui t’animait pouvait te conduire à une nouvelle déception – car, et tu le revendiques, ton parcours artistique est assez créatif pour associer une longue liste d’impasses ou de catastrophes à une longue liste de succès voire de triomphes. C’est exact. Et je précise que je n’ai pas honte de tenter des aventures qui virent au fiasco, soit parce qu’elles tournent court en termes de tournée, soit parce qu’elles finissent en eau de boudin alors qu’un travail considérable avait déjà été engagé. Non, je n’ai pas honte de ces échecs et, si j’étais un peu provocateur, j’ajouterais : au contraire !
Ce n’est pas de la provocation, si ? D’une part, celui qui n’échoue jamais n’a jamais rien tenté ; d’autre part, selon le fameux proverbe horticole, « celui qui ne se plante pas ne pousse jamais »… Complètement d’accord. Quand tu essayes des choses très différentes et que, par conséquent, tu sors de ta routine, du prévisible, du bien balisé, oui, tu peux te planter ou on peut te planter. L’idéal est d’arriver à trouver un équilibre entre les projets stimulants qui n’arrivent pas à bon port et les projets excitants qui finissent bien.
« Parfois, les éditeurs ont envie de mettre des coups de boule »
J’suis un’ cigale et, quand je chante,
Dès qu’j’ai mill’ ball’, j’marche au foie gras.
Mais quand j’suis pauvre, l’foie gras r’présente
Mon hareng saur pendant un mois,
rappelant que, dans la plupart des cas, un artiste doit savoir accepter les moments d’exultation orgasmique « quand ça marche » et les moments de dépression carabinée, « quand ça marche pas » – même si les premiers sont en général plus faciles à accepter que les seconds. Je ne suis pas un fanfaron. Quand ça galère, je ne te cache pas que ce n’est pas facile tous les jours. Néanmoins, dans ces moments down, j’essaye de me rappeler que cela correspond à ma vision de la vie d’artiste. De la liberté de l’artiste, aussi. Je ne supporterais pas de remâcher toujours la même soupe tellement servie et resservie qu’elle en aurait perdu sa sapidité. Je veux aller de l’avant, tenter, oser, abandonner ma zone de confort si j’imagine que ça en vaut le coup, inventer et créer, quitte à me prendre des portes voire des murs !
Nous évoquons les difficultés mais pour Assassin’s Creed, tu es allé à dame parce que tu es têtu, bien introduit (si j’puis dire), reconnu pour ton travail dans ce domaine… et grâce à ce qui peut passer pour un détail : tu n’as jamais posté tes transcriptions non officielles sur YouTube. Oui. C’est aussi grâce à cela que nous avons réussi à convaincre et l’éditeur, et le label. Parce que c’est comme jouer du piano debout : c’est peut-être un détail pour vous mais, pour eux, ça veut dire beaucoup.
Certains pirates expliquent, avec plus ou moins de bonne foi, qu’ils veulent « rendre hommage ». Certes, so what ? Même s’ils sont sincères, leur excuse est daubée puisque la musique ne leur appartient pas et, par conséquent, ils ne peuvent pas en disposer à leur guise ! C’est frustrant, car tu n’es pas en capacité de faire ce que tu voudrais et que tu estimes génial, mais c’est aussi plus juste et plus fructueux à long terme. Regarde, toi, tu tiens un blog culturel. Si on te piquait un article pour le transformer en podcast Bertrand Ferrier sans ton autorisation, tu n’aurais pas envie de mettre un coup de boule au type qui fait ça ?
Carrément, mais en plus sale que ça. Ça t’est arrivé ?
Oui, sur un autre site bien plus en vue que le mien, j’ai retrouvé des photos que j’ai prises et publiées sur mon site, et elles avaient été mises en ligne sans autorisation, sans crédit et sans vergogne… Ben c’est pareil pour les éditeurs. Ils ont envie de mettre des coups de boule. Alors si, après, les mecs viennent, mielleux, dire : « Au fait, je peux utiliser la musique dont vous avez les droits ? », ben devine leur réponse…
« Certains incompétents t’envoient des parpaings sous couvert d’ingénuité »
Cette fois, ç’a mis du temps mais c’est passé. Oui ! Le temps m’a parfois paru très long, car c’est toujours plus long quand tu fais les choses dans les règles. Néanmoins, à l’arrivée, même si ce n’était pas la première fois que nous parvenions à un tel exploit, ça n’en reste pas moins
une grande joie,
une sacrée fierté, et
un vrai plaisir de travailler en équipe.
Un pianiste est un solitaire qui travaille en équipe ? À l’évidence, surtout quand il entre dans un projet qui dépasse sa petite personne. Par exemple, pour le prochain album de Mortiis, je prépare un bonus track, à savoir la transcription d’une chanson de ce projet metal. J’ai envoyé la bande à Håvard Ellefsen. Il a trouvé ça super… mais il m’a demandé de supprimer des trucs. J’aurais pu lui dire : « Attends, coco, t’es mignon, j’ai bien bossé, j’ai payé mon accordeur avant d’enregistrer, si ça te plaît pas, je l’édite de mon côté et ciao ! »
Tu y as pensé ? Oui et non. Bien sûr que tu es déçu quand quelqu’un pour qui tu as bossé émet des réserves. Pas besoin d’être artiste pour éprouver de tels pincements au cœur ! Le fameux « Moi, j’aurais pas fait comme ça » ou « J’aime bien à part », ça TUE ! Sauf qu’une collaboration, c’est une danse à plusieurs. Et ça n’est pas rare que tu te retrouves avec une dizaine de personnes à circonvenir, dont certains ont légitimité à s’exprimer quand d’autres sont à la fois incompétents musicalement et intellectuellement, disons, rudimentaires, ce qui ne les empêche pas de donner leur avis… parfois avec d’autant plus d’assurance que, comme ils n’y connaissent RIEN en musique, ils se sentent autorisés à te balancer des parpaings sous couvert d’ingénuité.
Pour effacer l’hypothèse de ces « parpaings ingénus », dans le trailer du concert Assassin’s Creed, mignon tout plein, l’équipe du projet se couvre de compliments et d’admiration mutuelle. J’imagine que, même si l’ambiance était bonne et l’envie d’aboutir commune, la négociation entre juristes, directeur artistique, transcripteurs, grouillots gravitant autour des décideurs et, accessoirement, interprète, n’a pas été un long fleuve tranquille ! Pas toujours.
Philip Glass accompagné par Anthony Roth Costanzo à l’opéra Garnier (Paris 9), le 10 avril 2026. Photo : Bertrand Ferrier.
Inventer de nouvelles formules de concert (performance de 24 h non-stop, enchaînement de deux concerts complètement différents…),
défricher de nouveaux répertoires (metal+ classique, bandes-son de jeux vidéo…),
construire une carrière atypique mais toujours en renouvellement :
tels sont les défis que se lance chaque jour Nicolas Horvath. Il nous plonge dans le making of comme si nous manigancions avec lui ses différents exploits…
9.
Ce qui se cache derrière les projets foufous d’un pianiste
Nicolas, tu es un virtuose patenté, un explorateur de répertoires mais aussi un performeur – tu as par exemple donné des concerts de 24 h… Ce 14 juin 2026, tu ajoutes un nouvel épisode à ta saga en donnant deux concerts à la suite dans la prestigieuse salle Gaveau. Raconte-nous comment a germé cette idée presque saugrenue… C’est très simple.
Ça alors ! Quelle surprise ! Pourquoi ?
Bah, en général, tu commences la conversation en disant « alors, ce projet date d’il y a trrrrrrès longtemps », puis tu dévoiles combien c’était compliqué de ouf pour le mettre en œuvre. Dès lors, que tu dises : « C’est très simple », excuse-moi mais je trouve ça presque choquant ! Haha, mais c’est pas ma faute, cette fois, c’était très simple. Le spectacle Féérique Satie est programmé à 17 h. Comme la production a loué la salle pour l’après-midi, il y avait un créneau de disponible avant. Mon agent me propose d’en profiter pour donner l’intégrale des études de Philip Glass. Je lui dis oui et non. Oui, j’adore l’idée de donner deux concerts mais, non, pas l’intégrale des études.
Pourquoi ? Pour deux raisons : d’une part, j’ai déjà donné le cycle dans de belles salles, à Paris mais pas que, et je m’en serais voulu de tirer sur la corde alors qu’il y a tant d’autres choses à faire ! D’autre part, que Philip me pardonne, même si je suis certain que, au fond de lui, il est d’accord avec moi, je trouve les vingt études inégalement géniales. Pour être franc, les dix premières le sont absolument ; les dix dernières sont moins denses, moins cohérentes aussi.
Sans doute parce que le concept n’est pas le même entre les deux parties… En effet ! Les dix premières sont vraiment pensées comme un cycle ; les dix suivantes sont composées au fil de l’eau. Sur la première partie, on sent la vision d’ensemble. Il y a un grand élan qui aboutit dans la dixième étude – un feu d’artifice impressionnant.
Tu as pensé à mélanger les études pour voir si l’ensemble fonctionnerait mieux ? Non mais… Hé, pourquoi pas ? Je vais y réfléchir. C’est tentant, même s’il faudrait veiller à ne pas briser la cohérence du premier volet, ou alors en inventer une autre… En tout cas, sur le moment, je n’avais pas envie de redonner une intégrale. Alors, je me suis dit que je pourrais jouer les dix premières et, après l’entracte, interpréter une œuvre que je n’ai jamais jouée : la réduction pour violon et piano du concerto pour violon. Ça tombait bien, puisque j’avais rencontré le violoniste Yuri Revich peu avant, et que ça s’était super bien passé.
Pourquoi le concerto pour violon – donc une pièce écrite pour orchestre et violon, pas pour piano – t’attirait-il ? Hum, comme tu le sais, je connais pas mal le catalogue du compositeur ; j’ai arpenté de long en large toutes les pages pianistiques ; or, j’estime que ce concerto, c’est la quintessence de Philip Glass. Il me fait regretter de n’être que pianiste. J’aimerais être violoniste rien que pour jouer cette œuvre ! Voilà des années que je tanne l’entourage du compositeur pour qu’ils m’autorisent à la transformer en concerto pour piano, carrément. Jusqu’à présent, ils m’ont refusé cet honneur. C’est leur droit puisque les droits, justement, leur appartiennent… mais je ne désespère pas qu’ils changent d’avis !
Qu’est-ce qui te plaît particulièrement ? Les harmonies. Elles sont incroyables. Et la tension qui parcourt l’œuvre, aussi. Glass l’a composée pour rendre hommage à son père défunt mais sans y glisser une once de mélo, uniquement de la tension.
« J’aime jouer les transcriptions de BO de jeux vidéo »
Si tu survis à ces deux concerts du 14 juin, tu pourras te téléporter au 23 juin, à la Philharmonie (après Cortot et Gaveau, ça ressemble à un strike…), où tu vas concrétiser une aventure musicale, certes, mais aussi juridique, technique, collective et cependant intime. On peut le dire, ce n’est pas du tout exagéré !
À cette occasion, tu joueras des transcriptions de la bande originale de plusieurs épisodes d’Assassin’s Creed. On pourrait croire que, pour un virtuose, jouer des musiques de jeu vidéo, c’est une récréation et une facilité. La vérité est assez éloignée de cette supputation… Le 23 juin est le résultat d’un projet au long cours. Au trrrrès long cours.
Je te retrouve ! Si tu m’avais encore dit : « C’est très simple », on aurait arrêté l’interviouve pour que tu puisses appeler les secours en urgence… En réalité, ç’a commencé assez simplement : je suis fan du jeu. D’une manière générale, fut un temps (concrètement jusqu’à la Wii et la PS3, mes dernières consoles), je jouais beaucoup aux jeux vidéo.
On parle de 2007, un temps que les moins de vingt ans peuvent à peine connaître ! Qu’est-ce qui t’a poussé à arrêter ? Le temps, d’abord. C’est très chronophage, de jouer, et je n’avais plus la disponibilité nécessaire, tant d’un point de vue planning que d’un point de vue mental. Aujourd’hui, s’ajoute le fait que j’ai un jeune enfant. Dans la mesure du possible, j’essaye de le préserver des écrans et de ne pas lui donner l’exemple d’un père game addict.
Tu as néanmoins gardé un goût pour la musique qui accompagne l’image animée. Pour le jeu vidéo, même si je ne suis plus pratiquant, et pour la musique, bien sûr, d’autant que ma tournée Joe Hisaishi / Studio Ghibli a été un hénaurme succès. À une époque, tout le monde avait un p’tit peu peur du classique. Beaucoup de concerts peinaient à être rentables. Avec Joe Hisaishi, on blindait à chaque date. Rends-toi compte : à Lyon, on a fait sept fois la salle Molière, et elle était pleine à craquer. Ça représente quelque chose comme 4200 places vendues. Qui dit mieux ?
Tu ne t’en es pas tenu au Studio Ghibli. Non, j’avais aussi monté un programme Tim Burton. La négociation était simplifiée par le fait que j’avais joué avec Dany Elfman ; et mon agent était le tourneur du concert Tim Burton. Ça aide aussi !
« L’alignement des planètes ne suffit pas toujours »
Admettons-le : tu es attaché à ce type de répertoire. Mais quand, comment et pourquoi Assassin’s Creed ? L’idée a émergé pour trois raisons qu’on a évoquées, plus une quatrième.
Tu as raison d’être prudent. … donc je n’en parle pas), et
il se trouve que mon agent est aussi le tourneur d’Assassin’s Creed en version symphonique.
Ça s’annonçait bien. Oui, mais l’alignement des planètes ne suffit pas toujours ! Les concerts Candle Light ont mis le nez dans le répertoire d’Assassin’s Creed. Ils ont monté un projet sur la BO, qui a été un four et a vite disparu. Donc il a fallu recréer un climat de confiance avec Ubisoft. D’autant que, disons les choses tout rond, pour l’éditeur des jeux vidéo, même si tu joues cent dates et que c’est blindé, à leur échelle ça va pas leur rapporter bézef ! Ils peuvent perdre gros en termes d’image sans gagner gros en termes de business. Dès lors, un mec, même avec un bon pedigree, qui leur dit : « Je voudrais faire une tournée avec les transcriptions de votre série », ça n’entre pas dans leurs priorités.
Même si beaucoup de pianistes, amateurs ou non, piochent dans le répertoire du jeu vidéo sans demander l’autorisation et sans payer un kopeck… Tu as raison, il y a beaucoup, beaucoup de monde qui publie des enregistrements de transcriptions sauvages sur YouTube. Ils pourraient tous être poursuivis car c’est complètement interdit.
Sauf que YouTube est souvent une zone de non-droit. Exact ! Résultat, les éditeurs n’attaquent pas systématiquement, mais ils gardent un œil sur ce qui se fait. Ça leur permet d’avoir un aperçu des attentes du public. Ils voient ce qui marche et ce qui ne marche pas.
« J’ai affronté une alternative complexe »
C’est peut-être aussi pour ça qu’ils laissent faire… Peut-être. Mais ils ne sont pas inactifs pour autant : les gars qui jouent leurs transcriptions illégales sur YouTube sont blacklistés. Même s’ils ont des millions de followers et pourraient donc vendre des centaines de milliers de disques, ils n’ont pas le droit de jouer leurs transcriptions sur scène ou sur disque. Alors, oui, ils deviennent célèbres, ils touchent sans doute quelques milliers de dollars grâce à leur nombre de vues considérable ; en revanche, ils ne peuvent pas pleinement exploiter cette notoriété pour développer leur carrière.
Dans ce contexte, quelle conduite as-tu choisi de tenir ? En quelque sorte, j’ai affronté une alternative complexe, quasiment un dilemme :
sortir des transcriptions sur YouTube, espérer péter les compteurs et attirer les projecteurs sur moi, mais cela équivalait à renoncer à tout espoir de travailler avec Ubisoft ; ou
éviter ce type de piratage et négocier patiemment avec ceux qui détiennent les droits, afin de donner une existence et une reconnaissance officielles à cette musique… quitte à tout perdre si, pour une raison ou une autre, l’éditeur se braquait ou « oubliait » de me répondre.
Comme je ne voulais pas faire les choses à la barbare, mon choix s’est vite porté sur l’hypothèse la plus sûre… mais aussi la plus risquée !
Alex Vizorek et Nicolas Horvath dans « Féérique Satie »
Virtuose lisztien adoubé par de grands prix internationaux et par de prestigieux créateurs,
compositeur électroacoustique,
ex-pratiquant de metal super dark,
habitué des plus grandes salles parisiennes,
passionné de jeux vidéo,
performeur… et
toujours à la recherche de nouvelles formes scéniques pour partager sa foi viscérale dans la musique savante sous ses multiples formes, ouf, ça fait une super longue phrase, exactement ce qu’il ne faut pas écrire pour accrocher le lecteur, mais le pire, c’est qu’elle n’est pas finie,
Nicolas Horvath forme désormais un trio sporadique avec Alex Vizorek et Erik Satie (dont il a enregistré l’œuvre intégral). Il nous explique pourquoi et comment il s’est lancé dans ce nouveau défi, redonné en juin à la salle Gaveau.
8.
Réinventer Satie : un mode d’emploi en forme de poire
Face aux déprogrammations, que nous avons évoquées dans l’épisode précédent autour des compositeurs russes donc des artistes qui les jouent, voici venu le temps des rires, des chants et des programmations. Au moment où nous échangeons [NDLR : l’entretien avait lieu en juin 2026 ; parfois, le retranscripteur est long, mais les propos tenus dépassent largement la publicité éphémère : ils offrent une vision plus large du travail de Nicolas Horvath et la mise en pratique de cette façon qu’il a de construire ses répertoires, d’où la publication des lignes qui suivent] tu as quatre grands concerts à brève échéance : deux à la salle Gaveau, le 14 juin, un à la Philharmonie de Paris le 23, et un pas piqué des hannetons à Limoges. Commençons par cette folie horvathienne qui consiste à donner le même jour deux concerts dans une salle parisienne prestigieuse… Haha ! Ce n’est pas si fou que ça peut le paraître ! Voilà le contexte… En 2025, j’ai donné avec Alex Vizorek un concert intitulé Féérique Satie aux Carrières de Lumières, aux Baux-de-Provence. Pour notre duo, c’était une première, et nous nous sommes super bien entendus. Donc nous voulions le redonner.
Je t’offre une petite parenthèse pour que tu nous pitches ce Féérique Satie… Je le décrirais comme un spectacle humoristique autour d’Erik Satie avec de vrais morceaux d’Erik Satie dedans ! Alex fait du Alex ; moi, je joue du piano, et nous échangeons parfois. Tout est écrit, sauf de petits moments d’improvisation. D’après ce que j’ai ressenti lors de la première, le public adore ce mélange de rigueur et de spontanéité… et moi, je suis fou de bonheur et même de fierté d’être sur scène car j’étais un auditeur assidu de France Inter quand y sévissait le trio formé par Alex, Charline Vanhoenacker et Guillaume Meurice. Avec ma femme, nous étions accros à leurs émissions car nous trouvions ce trio incroyable !
Donc – on est toujours dans la parenthèse, pas d’inquiétude – tu devais avoir une grosse pression, aux Baux, pour la première… J’ai toujours une grosse pression, mais là… T’imagines ? Dialoguer sur scène, sans filet, face à un type qui a une répartie de dingue, c’est tendu ! Mais ça m’a permis de constater que, ça va, moi aussi je peux avoir un peu de répartie. J’ai trouvé ça très chouette. Je suis monté dans mon estime ! Les gens qui lisent ça vont penser que mon melon a grossi… mais la vérité, c’est que c’était cool.
« Avec Alex Vizorek, j’ai plus que bien rigolé »
Comment as-tu apprivoisé l’idole qui revendique – sans doute parce que, en France, on aime ça, comme le fromage qui pue et les gens qui font des milliers de kilomètres à bicyclette, une seringue dans chaque cuissot – d’être Belge mais d’avoir toutes les frites dans le même sachet, par opposition aux Hexagonaux qui auraient trop de mie dans la baguette ? Je n’ai pas eu à l’apprivoiser, il a été d’une grande gentillesse avec moi. Cela dit, j’aime beaucoup Alex, je suis très impressionné par sa carrière et son talent, j’étais tout foufou de partager la scène avec lui, MAIS j’aime moins le terme d’« idole » que tu emploies ! Je le vois plus comme un grand humoriste ultra sympa, très intelligent, avec qui le feu est passé très rapidement, de sorte que l’on a pu se mettre au travail avec une grande efficacité, ce que j’apprécie aussi.
Comment tous les deux avez-vous fomenté ta participation à ce spectacle ? On a sélectionné des œuvres emblématiques d’Erik Satie pour explorer ses différentes facettes : des gnossiennes, des extraits des Croquis et agaceries d’un gros bonhomme en bois, la Sonatine bureaucratique… Le dialogue texte – musique est enlevé avec beaucoup de légèreté et, on ne refait pas Alex, aussi avec quelques petits clins d’œil politiques.
Du genre ? Non non non non non, je ne te dirai rien. Il y a une blague hénaurme dans le spectacle, et il ne faut pas compter sur moi pour la spoiler. Lors de la première, je ne connaissais pas son texte et, quand il a dégainé son bazooka verbal, j’ai plus que bien rigolé.
Qui t’a jeté dans les rets de celui qui n’est pas ton idole mais un humoriste super sympa – t’as vu, j’ai bien retenu ta retenue ? La faute merveilleuse incombe à Harmonia mundi, chez qui j’ai sorti les transcriptions d’Assassin’s Creed… et que je jouerai le 23 juin.
On va y venir, « un peu de patience, cher Nicolas », comme disait ce beauf pathétique de Jean Lassalle lors d’un débat pour quelque élection présidentielle. Avant cela, parle-nous de la manière dont tu as, n’en déplaise à ton épouse, contracté mariage avec Alex. L’origine, c’est l’envie de Harmonia Mundi de m’inviter l’été 2025 pour donner un concert Assassin’s Creed. J’avais expliqué que ce n’était pas possible car nous étions en train de monter les transcriptions. Néanmoins, Satie étant mort en 1925, ils voulaient également créer un événement à l’occasion du centenaire. Ils connaissaient mon amour pour le compositeur. De plus, nous avions d’autres affinités, Harmonia et moi : un projet discographique nous unissait (nous unit toujours, car il a été repoussé et non annulé…), en l’espèce la première mondiale de la toute dernière pièce de Terry Riley, intitulée Chasing Satie.
« Les planètes semblaient alignées »
Bon, élargissons la petite parenthèse et ouvrons ce nouveau tiroir : qu’est-ce que cette œuvre ? C’est un énorme cycle qui dépasse l’heure d’écoute. Le dieu Terry l’a écrit pour moi.
Pas d’idole mais des dieux, tu es rigoureux, parfait. Je trouve cet honneur absolument incroyable. On parle de Terry Riley, quand même ! Mais, comme le disque n’était pas prêt (il n’est même pas encore enregistré), il ne pouvait y avoir de concert. N’empêche, flottait cette idée Satie dans l’air. Il y avait de bonnes braises prêtes à s’enflammer, et le centenaire de la disparition du compositeur soufflait dessus. D’autant qu’existait aussi une connexion entre les concerts que Harmonia Mundi organisait aux Baux et le festival qu’a inventé Alex juste à côté, « On rira tous au Paradou », et que Harmonia Mundi a beaucoup aidé, notamment au niveau [de l’]orga[nisation]. L’hypothèse d’une collab’ a germé, et la maison de disques m’a demandé si j’étais partant.
Tu l’étais-tu ? Pas qu’un peu ! Cependant, même si les planètes semblaient alignées, il fallait préciser le projet. On a procédé à plusieurs échanges par Skype, et ça s’est bien passé.
À présent, nous pouvons revenir au concert précis que tu partages avec Alex Satie & et Erik Vizorek à Gaveau, en fermant la parenthèse du making of. Comment l’envisages-tu ? Avec beaucoup d’intensité. C’est vraiment un concert-test pour voir si le public est intéressé. Si c’est le cas, d’autres dates suivront. À l’heure actuelle, les préventes sont plutôt pas mal, ce qui constitue le meilleur encouragement que l’on puisse espérer !
Heureusement, un concert à Gaveau ne te suffisait pas. Nous verrons dès le prochain épisode pourquoi cette folie des grandeurs…
Debussy de la Lorette en Cornouailles, Nicolas Horvath et des gens, le 3 août 2019 à Misy-sur-Yonne (recension du concert-performance ici). Photo : Bertrand Ferrier.
Dans la présentation de sa vie de concertiste, Nicolas Horvath esquive les tabous et les éléments de langage convenus comme « un artiste est libre de jouer ce qu’il aime », « ses choix sont uniquement guidés par ses convictions intérieures » et autres billevesées. Loin de dresser un portrait en noir de la réalité d’une existence de virtuose exigeant et créatif, il raconte de l’intérieur comment il
ruse avec les contraintes,
suscite des projets improbables et
peaufine son art du timing juste et du temps long.
Aujourd’hui, un épisode grandiose que nous aurions pu intituler : « Nicolas Horvath contre le reste du monde (et un peu avec aussi) » !
7.
L’artiste face à la géopolitique
Nicolas, dans les deux précédents épisodes, tu nous as présenté quelques éléments qui ont orienté la construction de ton répertoire. Tu as notamment esquissé la balance entre les désirs d’un artiste et
leur confrontation avec le marché,
les préférences des programmateurs et
les décisions à la cohérence parfois difficile à cerner des maisons de disque.
Si tu l’acceptes, je voudrais que l’on revienne un instant sur une autre contrainte, peut-être moins attendue, qui pèse dans la balance de tes choix : la géopolitique mondiale. Tu es un fou d’Alexandre Scriabine, dont tu as d’ailleurs interprété récemment une certaine flamme en bis de façon impromptue – as-tu affirmé – à la salle Cortot… Néanmoins, tu as longtemps été freiné pour l’enregistrer parce que, comme tu n’es pas Russe, certains patrons de label ne t’imaginaient pas dans ce répertoire. Pourtant, aujourd’hui, c’est toi qui as renoncé à graver un disque Scriabine et à inventer la tournée qui va avec. As-tu eu peur d’être assimilé par des abrutis qui parlent fort à un soutien du président russe ? C’est plus compliqué que ça. Sur le principe, non, je n’ai pas de gêne à jouer Scriabine, au contraire. D’ailleurs, je l’ai fait récemment, tu l’as rappelé, et je le ferai dès que l’occasion s’en présentera. Boycotter Scriabine serait une stupidité encore plus qu’une ignominie. Évidemment, ce n’est pas la « faute » de Scriabine s’il est Russe – ce qui, d’ailleurs, n’a rien d’une faute, évidemment (il est toujours prudent de rappeler l’évidence, aujourd’hui !). Allons-y avec les gros sabots : sa musique n’est en rien entachée par l’invasion de l’Ukraine, de même qu’il est absurde de reprocher aux opéras de Richard Wagner d’avoir été appréciés par des dignitaires nazis.
Alors, j’aimerais que tu nous parles du geste que tu poses en reportant ce projet-ci, et du silence que tu t’imposes dans une sphère culturelle prompte à s’enflammer pour des polémiques assez caricaturales du type : programmer un chorégraphe israélien, est-ce valider le génocide que Benjamin Nétanyahou perpétue en toute impunité ? jouer du Piotr Ilitch Tchaïkovsky, est-ce s’incliner avec déférence devant Vladimir Poutine ? Quelle est ta position ? Je ne suis pas certain que mon rôle de musicien – tel que je le vois, libre aux autres de le percevoir différemment – soit de professer une opinion politique ou une leçon de morale à qui que ce soit, mais je veux être très clair sur deux points. D’une part, de mon point de vue, déprogrammer Tchaïkovski parce qu’il était Russe comme l’a fait l’opéra de Cardiff en 2022, par exemple, c’est une aberration
intellectuelle,
artistique et
humaine.
D’autant que, pour l’anecdote, dans la set-list de substitution, l’orchestre a joué du John Williams.
Et ? Eh bien, il est aussi absurde de dire qu’interpréter cet excellent compositeur américain revient à accorder un blanc-seing aux mésactions de Donald Trump, que de prétendre que jouer Tchaïkovsky équivaut à encourager la Russie à bombarder l’Ukraine. D’autre part, quand j’ai vu ce nouvel exemple de cancel culture, j’ai pris conscience du risque personnel que j’encourais si, dans l’immédiat, je m’engageais à brandir l’étendard Scriabine.
Ce risque était d’être déprogrammé ? Oui. Ou non-programmé. Peu importe que j’aie prouvé mon attachement à l’Ukraine (dans notre précédent entretien, je t’ai raconté ce concert incroyable que j’ai donné en pleine « révolution de la Dignité » à Maïdan…). Alors, quand j’ai vu le type de réaction politique façon Cardiff, j’ai renoncé à envisager une tournée Scriabine. Le projet aurait exigé de ma part énormément d’engagement et de travail pour honorer dignement un créateur qui fait partie de mes compositeurs favoris. Imaginer que ce projet risquait de connaître le même sort que celui réunissant des compositrices, fût-ce pour de tout autres raisons ? Insoutenable !
« Souvent, la vie artistique est précaire »
C’est d’autant plus regrettable que Scriabine ne revendiquait pas sa russitude… et, faut-il le rrrrrepréciser, n’a pas grand-chose à voir avec la guerre entre Moscou et Kiev. Exact. On peut même dire que Scriabine ne se considérait pas à 100 % comme Russe. Il se vivait plutôt comme un cosmopolitain. En outre, il voulait écrire la musique de l’avenir et non une musique payant son écot sonore à une tradition presque folklorique, quelque grande et passionnante soit-elle.
Cette position ne lui a pas valu que des admirateurs… Bien sûr, des génies comme Nikolaï Rimsky-Korsakov détestaient Alexandre Scriabine car il était aux antipodes du courant dit de « l’émergence des nations » auquel était censée contribuer la musique. Alors, je le précise, je ne me prends ni pour un politologue (je ne suis même pas sûr de pouvoir définir précisément ce qu’est un « politologue » !), ni pour un historien de l’art. Néanmoins, si l’on assimile un compositeur mort à la fin du dix-neuvième siècle, comme Tchaïkovski, à un co-acteur des événements survenus à partir du 24 février 2022, on se plante complètement. On pourrait même aller plus loin : jouer Tchaïkovski à Cardiff alors que Kiev est bombardé, n’est-ce pas rappeler que la Russie n’est pas réductible aux massacres actuellement perpétrés en Crimée, par exemple ? À l’inverse, déprogrammer un aussi grand compositeur, n’est-ce pas remettre en cause la démocratie et le pluralisme en écrasant la culture sous un réductionnisme inquiétant, rendant comptable tout compositeur de ce que le pays dont il a la nationalité a commis de plus cruel ? En réalité, deux aspects m’horripilent dans cette décision : d’une part, la sottise sans nom – j’essaye de dire ça en termes corrects, mais c’est difficile ! – qui consiste à réduire tout Russe, fût-il mort 130 ans plus tôt, à un fan de Vladimir Poutine ; et, d’autre part, de mélanger l’élévation que permet une œuvre musicale avec les questions légitimes que pose une guerre révoltante et épouvantable… comme le sont tant de guerres.
Et ta crainte rejoint la dilection occidentale et ukrainienne pour la censure, dont la censure et la demande de censure internationale de la série animée Masha et Michka par Kiev (sous prétexte qu’on y voit un ours sympa et que l’ours, c’est la Russie), annoncée quelques jours avant la publication de cet épisode, rappelle au besoin l’inquiétante connerie crasse. Certes, pour nous en tenir à la musique, l’on pourrait se dire que, par chance, cet autodafé était limité et que le feu semble à peu près circonscrit. Or, il n’en est rien, et ton renoncement marqué du sceau de la prudence le prouve : combien de projets incluant de la musique russe ont-ils été abandonnés par crainte d’un retournement (ou d’un détournement) des programmateurs, ces grands décideurs de ce que les mélomanes ont l’envie et le droit de consommer ? On ne le saura jamais… Le fait est que, souvent, la vie artistique est précaire. Quand des séismes la secouent, les musiciens ne peuvent pas ne pas en tenir compte.
Nicolas Horvath à Paris Expo (Paris 15), le 17 novembre 2023. Photo : Rozenn Douerin.
Comment se remettre d’un four ? Comment explorer des répertoires rares sur les scènes classiques – comme, au hasard, des soundtracks d’animés ou de jeux vidéo – sans effrayer les programmateurs guindés et les industriels du divertissement, paranos en diable quand on touche à leurs droits ? Bref, peut-on inventer une carrière de pianiste en mêlant les mastodontes de la musique savante et de nouveaux terrains de jeu ? Nicolas Horvath continue de nous révéler les coulisses d’une vie musicale intense et créative, donc risquée.
6.
De l’avantage du long terme sur l’immédiateté
Nicolas, tu nous as expliqué que, selon toi, le récital de piano, genre que l’on est incité à assimiler à un truc pour bourgeois
blanc,
âgé et
somnolent,
aimant le « divin » Mozart et se pâmant devant un prélude de Chopin qui lui rappelle qu’on est bien, sur Radio Classique, peut en réalité être un moment où, pendant une heure et des poussières, chacun est susceptible de vivre à 200 % et emporter avec lui une partie de ce boost d’énergie pour le reste de la vraie vie. Est-ce cette conviction que tu es, d’une certaine façon, un chief happiness manager, qui contribue à ta passion et à ton engagement pour le croisement entre musique savante et musique de jeu vidéo ? Pas seulement, bien sûr mais, en effet, la musique de jeu vidéo aide énormément de gens à se sentir bien. C’est une feel good music, et ça n’a évidemment rien de dévalorisant de dire ça. Je trouve même étrange d’avoir senti nécessaire de le préciser.
Ce n’est pas si étrange quand on voit combien
l’ennui,
la grisaille et
le ronronnant
sont valorisés, et pas que dans le domaine de la « musique classique »… À l’inverse, tous ceux qui l’ont expérimenté le savent : le son des jeux vidéos, et je le dis autant en tant que musicien qu’en tant qu’ancien gamer, on le rattache à des moments forts, solitaires ou partagés avec des amis proches. Des moments encore frais ou des moments viscéralement liés à l’enfance ou à l’adolescence. Dans tous les cas, des moments d’émotion réelle, y compris quand l’émotion est suscitée par une action qui se passe dans un monde imaginaire. Après tout, quand on est ému par un livre ou un film, c’est aussi d’imaginaire qu’il s’agit ! En quelques mots comme en cent, une BO de jeu vidéo est une musique qui touche au cœur. C’est son boulot et, comme elle est généralement écrite par des compositeurs qui savent ce qu’ils font, elle tient une place importante dans mon répertoire et dans mon univers personnel.
Tu l’as souvent intégrée dans tes programmes. Souvent et très tôt ! Cela fait longtemps que, dans mes récitals, j’insère des bouts de transcription de bande originale de jeu vidéo. Résultat, j’ai été repéré par de grandes conventions d’animés et de mangas au point de donner des concerts devant trois ou quatre mille personnes, écran géant, tout le tintouin. C’était dingue, pour un jeune musicien ! À la suite de ces événements, je suis entré en contact avec Overlook Events pour leur expliquer que je pressentais que le monde musical changeait. À l’époque, des stars comme Arcadi Volodos ou Yuja Wang faisaient bouger les lignes, par exemple quand ils interprétaient la folle transcription par Vladimir Horowitz de la Marche turque de Wolfgang Amadeus Mozart. Il y avait une envie de folie, d’étonnement, de dépassement du répertoire (en l’espèce, une version augmentée de Mozart). Plus spécifiquement, quelqu’un comme Jarrod Radnich cumulait des dizaines de millions de vues avec ses transcriptions virtuoses de Pirates des Caraïbes et de Harry Potter. J’étais convaincu qu’il fallait développer la rencontre entre le milieu du piano classique et le jeu vidéo.
As-tu bien évangélisé tes interlocuteurs ? Non. Au terme de notre échange, j’ai compris que, tout convaincu que j’étais, je n’avais pas convaincu. Je précise : « Pas encore ! » Car je suis têtu…
En attendant, tu as bifurqué. Oui, complètement. Je me suis lancé dans les intégrales Philip Glass et Erik Satie. Naxos ne croyait pas du tout aux jeux vidéo, de sorte que j’ai sorti ce répertoire de mes set-lists pour promouvoir les projets très porteurs. Ensuite, il y a eu ce projet autour des compositrices dont on a parlé, qui m’a conduit au bord du précipice, et j’ai été sauvé par un de mes anciens contacts autour des jeux vidéo qui est revenu vers moi.
« Je suis Français, je crois à la parité »
Tu n’avais pas lâché l’affaire. Non, on était restés en contact. Il m’avait demandé des transcriptions et m’avait engagé pour être le pianiste qui accompagnait Dany Elfman au Grand Rex, c’est pas rien ! En outre, j’avais écrit pas mal d’autres transcriptions, pour piano seul, cette fois, et j’avais préparé un album pour Little Big Adventures. Bref, je continuais de pratiquer la musique composée pour des jeux vidéo par amour pour ces partitions, mais je faisais ça presque en sous-marin car, en classique, c’est mal vu.
Jusqu’au moment où… En 2021 ou en 2022, mon contact m’annonce que, après sa grande tournée orchestrale, Joe Hisaishi du Studio Ghibli a donné son accord pour que l’on propose un programme de concert autour de ce répertoire, version piano seul, et qu’on l’enregistre. Partant, on a sorti un premier album du Studio Ghibli (on vient de sortir le deuxième), et je suis parti dans une tournée qui m’a moi-même impressionné… et qui, financièrement, m’a sauvé la vie grâce aux fonds qui rentraient régulièrement. Je me souviens avec effroi de la période qui a précédé : je n’avais plus aucune proposition de concert car Montgerout, Brillon de Joy ou Germaine Tailleferre n’intéressait personne, malgré les trois ou quatre ans de travail que j’y avais consacrés.
Certaine crétine a profité de ce trou d’air pour rafaler ton travail avec un mépris et une surdité assez typique de la critique de projets originaux en musique classique quand ils ne sont pas validés par l’establishment. Tant pis pour elle puisque, en fin de compte, et comme pour faire rager les rageux, tout se passe comme si le jeu vidéo te remerciait pour tes bons et loyaux services de l’ombre pile au moment où tu en avais besoin ! Ce n’est pas seulement que j’en avais besoin, c’est que j’étais au fond du seau. Même en termes de moral ! J’y croyais, à ce projet sur les compositrices inconnues. Comme souvent, il avait évolué. Au début, je voulais explorer le répertoire des compositeurs français oubliés.
Sans distinction de sexe. Oui et non. En 2017, parallèlement au troisième volume d’Erik Satie, j’avais proposé à Naxos de diviser la série moit’ / moit’. Je suis Français, je crois beaucoup à la parité. Donc j’envisageais un album Hélène de Montgeroult, un François-Adrien Boieldieu, un Anne-Louise Brillon de Jouy, un Ferdinand Hérold, etc. Je m’étais entouré de musicologues, j’avais travaillé la question des partitions à la Bibliothèque nationale, bref, j’étais au taquet. Ma proposition a pris la poussière pendant deux ans sur les bureaux de la maison de disque, qui n’y croyait pas trop. En 2019, elle m’a cependant dit banco À CONDITION de ne garder que les femmes. J’ai accepté. Peut-être n’aurais-je pas dû ! Maintenant que je connais la suite, à l’évidence, c’était l’archétype de la fausse bonne idée comme savent en avoir les marketteurs de tout bord…