
Ă€ l’occasion de la reprĂ©sentation de RomĂ©o et Juliette d’Hector Berlioz Ă la Philharmonie de Paris (complet), feat. Nora Gubisch, voici la deuxième partie de l’entretien que la diva nous a accordĂ© le 3 mai 2018. Retrouvez les coulisses de cet interview, ses secrets de divulgation et sa première partie en cliquant ici. Puis bonne dĂ©couverte de la suite… en attendant la fin, dès qu’elle aura Ă©tĂ© amendĂ©e !
Entretien avec Nora Gubisch 2/3
Il est une voie : l’art dâ€™Ăªtre artiste
Nora Gubisch, dans un premier temps, nous avons Ă©voquĂ© avec vous la construction de votre voix, en essayant de dessiner des lignes de force dans votre formation, dans votre parcours et dans votre motivation artistique. Peut-Ăªtre est-il temps d’aborder votre art sous l’angle de l’artisanat, autrement dit du mĂ©tier… ou plutĂ´t, des mĂ©tiers. En effet, votre travail est polymorphique, par exemple dans son rĂ©pertoire, ses formes de reprĂ©sentation et ses exigences Ă l’égard des solistes. Si vous le voulez bien, intĂ©ressons-nous en premier lieu au rĂ©pertoire. Vous l’avez signalĂ©, rien ou presque ne vous est Ă©tranger : vous professez votre grand intĂ©rĂªt pour les Å“uvres de notre temps, que vous avez parfois créées ; et cependant, vous Ăªtes souvent sollicitĂ©e pour interprĂ©ter des Å“uvres dĂ©jĂ patrimonialisĂ©es. Est-ce encore une façon de refuser d’entrer dans une case, claire mais rĂ©ductrice, ou un souci d’ouvrir votre champ de possibles ?
Vous avez l’air surpris. Quant Ă moi, je ne vois aucune antinomie entre les deux pĂ´les que sont la modernitĂ© et le patrimoine. J’aborde les crĂ©ations de manière Ă faire croire, le jour J, qu’elles ont toujours existĂ©. Je suis lĂ pour prendre les gens par la main. Je veux qu’ils ne craignent pas l’apparente discontinuitĂ© des lignes mĂ©lodiques, par exemple. Il ne faut pas que le spectateur se demande : « Mais qu’est-ce qu’elle est en train de chanter, celle-lĂ Â ? » Il faut qu’il soit pris par mon incarnation. Je veux qu’il soit suspendu Ă mes lèvres, qu’il comprenne que c’est facile – en tout cas, pas si compliquĂ© que ça – et qu’il suive l’histoire, l’action, comme dans une œuvre dĂ©jĂ bien connue.
Autrement dit, vous cherchez à rendre patente l’émotion qu’une forme radicale d’atonalité risque de mettre à distance ?
En quelque sorte. Il est sĂ»r que si vous vous contentez d’offrir une exĂ©cution chirurgicale au lieu d’oser une interprĂ©tation musicale et dramaturgique, vous n’aidez pas le spectateur. Il faut convaincre – soi-mĂªme d’abord, le spectateur ensuite – que la ligne existe et exprime une tension.
D’autant que, contrairement aux mastodontes verdiens ou wagnériens, le spectateur ne peut se rattacher à des patterns connus.
Oui mais, loin dâ€™Ăªtre un handicap, c’est prĂ©cisĂ©ment ce qui me plaĂ®t : cette libertĂ© totale que donne la joie de faire dĂ©couvrir de nouvelles pièces. Et puis, il y a le bonheur d’avoir la chance gĂ©niale, incomparable, extraordinaire, que des gens Ă©crivent pour vous, en pensant Ă votre voix, Ă votre personnalitĂ©, et que vous puissiez leur parler. J’ai Ă©tĂ© très, très gĂ¢tĂ©e sur ce plan… donc, j’aimerais lâ€™Ăªtre encore !
« Les traditions ne doivent pas nous faire du mal »
L’avantage, pour vous, c’est aussi que vous pouvez « conseiller » le compositeur en négociant des aménagements. C’est plus difficile avec Verdi ou Wagner…
En effet, cela arrive que je suggère une modification au compositeur, très ponctuellement, par exemple en lui soufflant que, pour mieux rendre tel mot ou donner plus de force à la prosodie, ce serait sans doute mieux de, etc.
Et il en tient compte ?
Parfois, et ça n’a pas de prix !
L’autre avantage, c’est que vous évitez les comparaisons avec les « versions de référence » puisque, la version de référence, c’est vous !
Évidemment, quand vous crĂ©ez une Å“uvre, personne n’est passĂ© avant vous ; et nul cuistre ne peut seriner : « Ouais, c’était pas mal, mais Shirley Verrett, dans les annĂ©es 1960, c’était autre chose, tout de mĂªme ! »
Cette liberté influence-t-elle votre approche de ce que les gens de bien appellent « le grand répertoire » ?
Vous avez raison sur deux plans : d’une part, « le grand rĂ©pertoire » n’est pas forcĂ©ment toujours plus grand que le rĂ©pertoire contemporain ; d’autre part, oui, quand vous avez connu la libertĂ© de crĂ©er un rĂ´le, elle vous accompagne. Vous ne vous focalisez plus tant que ça sur la tradition. Vous savez qu’elle existe, soit ; mais vous comprenez pourquoi il ne faut en tenir compte qu’avec modĂ©ration. En tout cas, elle ne doit pas nous faire du mal. N’oublions pas qu’il y a, dans ces fameuses traditions, des trucs qui ne devraient pas exister. Or, si vous ne vous pliez pas à ça, mĂªme si elles sont contradictoires avec la partition et le dĂ©sir du compositeur, vous avez droit aux « regrets » fielleux des soi-disant connaisseurs qui eussent tant aimĂ©, je dis ça au hasard, que Mme Gubisch exĂ©cutĂ¢t la cabalette numĂ©ro tant, « comme ça se fait ». L’opĂ©ra contemporain nous libère de ces fats. En consĂ©quence, oui, chanter le patrimoine et les compositions d’aujourd’hui, c’est très complĂ©mentaire. L’un nourrit l’autre.
J’imagine que c’est le mĂªme principe de complĂ©mentaritĂ© qui vous fait, peut-Ăªtre pas alterner mais, du moins, associer dans votre planning, rĂ©cital, opĂ©ra, opĂ©ra en concert, oratorio, musique de chambre, etc. NĂ©anmoins, n’y a-t-il pas une forme de frustration quand vous passez de l’opĂ©ra mis en scène Ă l’opĂ©ra en concert, par exemple ?
Ce que je vais vous dire va peut-Ăªtre vous surprendre : très souvent, l’incarnation sera d’autant plus forte que l’on est en version de concert. Je me souviens d’une reprĂ©sentation de Barbe-Bleue que j’ai donnĂ©e avec Alain Ă la baguette, l’Orchestre symphonique national du Danemark et GĂ¡bor Bretz en Barbe-Bleue. C’était Ă l’automne 2017, Ă Copenhague, dans un endroit sublime : la salle de concert construite par Jean Nouvel. Les conditions Ă©taient d’autant plus gĂ©niales que GĂ¡bor et moi chantions par cÅ“ur, et nous avions une grande complicitĂ© puisque nous avions dĂ©jĂ chantĂ© cette Å“uvre, ensemble, sur scène, dans une mise en scène d’Andrea Breth. Nous Ă©tions donc en version de concert, mais sans pupitre, sans costume liĂ© Ă nos personnages, rien qu’avec la musique de BartĂ³k. Pourquoi rajouter un dĂ©corum autour de cette Å“uvre ? Tout est Ă©crit. Tout est lĂ . Pareil pour Wagner : honnĂªtement, les Å“uvres se suffisent Ă elles-mĂªmes. Heureusement, parfois, ce « dĂ©corum » est tellement gĂ©nial et magnifique qu’il permet de sublimer une version de concert.

« Dans l’écoute, le regard est important »
Vous sous-entendez que, souvent, le dépouillement peut d’autant plus toucher les spectateurs qu’ils n’ont « que » la musique pour se concentrer… et pas de mise en scène contre laquelle pester !
La preuve : ce jour-lĂ , Ă Copenhague, nous avons eu droit Ă une standing ovation. On ne s’y attendait pas. C’est pas si frĂ©quent ! Tenez, au dĂ©but de notre entretien, vous me demandiez si, parfois, je sors de scène en Ă©tant satisfaite : voilĂ , après cette reprĂ©sentation, j’étais contente. Il y avait une telle Ă©motion ! Pourtant, Barbe-Bleue, ça ne se finit pas dans un cataclysme sonore. Au contraire, la musique s’éteint doucement. Du coup, on a vraiment Ă©tĂ© stupĂ©faits par la levĂ©e du public. On a senti un souffle monter de la salle, pas du tout des « brava » hystĂ©riques et convenus saluant des contre-uts pyrotechniques (mĂªme s’il y en a un !). Ça venait des trĂ©fonds, et ça nous a emportĂ©s. Dans ma carrière, c’est un moment qui restera gravĂ© en moi.
Comment l’expliquez-vous, si tant est que l’on puisse expliquer un succès inattendu ?
La sobriĂ©tĂ©, peut-Ăªtre. Il n’y avait pas de mise en scène, mais GĂ¡bor et moi, on se regardait. Ă€ la fin, quand il me met le manteau et que je dois… disons, que je dois m’en aller : chacun y verra ce qu’il veut, bref, j’ai tournĂ© mes yeux très, très lentement. Et juste avec rien, on Ă©tait complètement dedans. Le public a dĂ» le sentir.
Du coup, vous dĂ©conseilleriez d’aller vous voir Ă la Monnaie, oĂ¹ l’opĂ©ra sera mis en scène [entretien rĂ©alisĂ© le 3 mai 2018, avant la production en question] ?
Vous Ăªtes dingue ! Quand une mise en scène est extraordinaire, conçue par des directeurs d’acteurs fabuleux, au service de la partition et non de leurs petits fantasmes personnels, l’opĂ©ra prend une dimension formidable. Mais, d’une part, on doit tomber sur le bon metteur en scène – et sur un metteur en scène bon ; et, d’autre part, quand on est en version de concert par cÅ“ur, avec l’orchestre, les deux chanteurs et rien de plus, la perception du spectateur est spĂ©cifique Ă cette situation. En effet, et pardon par avance pour l’évidence que je vais profĂ©rer : dans l’écoute, le regard est très important.
Voulez-vous dire que…
… la mise en scène transforme l’œuvre. Parfois avec talent, parfois avec moins de rĂ©ussite. Au fond, peu importe : dès qu’un opĂ©ra est mis en scène, Ă©coute et regard entrent en concurrence. Notre attention est attirĂ©e par des dĂ©tails. On se dit : « Oh, regarde, cet accessoire, ça tourne ! » Ou : « Oh, y a du sang qui apparaĂ®t ! » Or, sans mise en scène, quand Judith dit : « Mais je vois du sang dans les nuages ! Barbe-Bleue, ton chĂ¢teau, il saigne ! », le sang est dans nos voix, nos intentions, notre prĂ©sence, notre incarnation. Il est dans l’orchestre.
Bref, représentation de concert et mise en scène sont complémentaires.
Oui, c’est pourquoi j’aime Ă les pratiquer toutes deux. NĂ©anmoins, quand la mise en scène, le dĂ©cor et les costumes ne font pas le travail Ă notre place, notre sens de l’incarnation est tellement sollicitĂ©, poussĂ© Ă l’extrĂªme, nĂ©cessaire, que l’on peut atteindre des sommets d’émotion en version de concert plutĂ´t qu’avec une mise en scène.

« Dans le récital, le destin était là  »
Est-ce votre soif de varier les degrés d’incarnation qui vous pousse à vous produire sporadiquement en récital – en sus du plaisir de partager ces moments avec votre alter ego Alain Altinoglu ?
DĂ©jĂ , je regrette de ne pas donner davantage de rĂ©citals. Ce sont des moments tellement spĂ©ciaux ! Il n’y a plus que nous deux. Quand on fait des concerts ensemble, comme les RĂ¼ckert-Lieder que nous avons redonnĂ©s l’’étĂ© dernier [le 24 aoĂ»t 2017 – Alain Altinoglu savourait dĂ©jĂ cette expĂ©rience en… 2013 !], on est tous les deux avec quatre-vingt artistes autour de nous. En rĂ©cital, c’est complètement diffĂ©rent. On retourne vers ce par quoi l’on s’est connu… voire avant ! Quand on s’est rencontrĂ©s, on Ă©tait pianistes. Très vite, j’ai dit Ă Alain que je voulais faire du chant et que je n’ambitionnais pas du tout dâ€™Ăªtre pianiste. J’ai travaillĂ© le piano pour atteindre un certain niveau, rien de plus. Un jour, donc, il est venu m’accompagner, et il a dĂ©couvert ce qu’était le chant.
Il n’était pas du tout accompagnateur ?
Mieux, il n’avait aucune idĂ©e de cette discipline ! Or, cette collaboration a scellĂ© notre binĂ´me, en tout bien tout honneur ! C’est ainsi que, des annĂ©es, que dis-je ? des dĂ©cennies plus tard – eh oui, c’est carrĂ©ment ça ! –, nous nous retrouvons, parfois, Alain derrière son piano, sans sa baguette, et moi. Ces rendez-vous rĂ©guliers crĂ©ent une sorte d’arche indĂ©fectible qui nous relie, nous abrite et nous construit en creusant ses fondations sur toutes nos annĂ©es d’expĂ©rience(s), moi d’opĂ©ra, lui d’orchestre. C’est drĂ´le car, avant qu’il ne devĂ®nt chef, la manière dont il jouait du piano et m’accompagnait suscitait une mĂªme rĂ©action : « C’est fou, on a l’impression d’entendre un orchestre… Tu l’accompagnes comme un chef… » Comme quoi, dans le rĂ©cital, son destin Ă©tait dĂ©jĂ lĂ .
Philippe Entremont nous déclarait tantôt, en substance : « J’ai toujours orchestré ce que je jouais. Quand on joue du piano, il faut imaginer tous les instruments. C’est comme ça que, de pianiste, je suis devenu chef aussi. » Vous qui fûtes pianiste, comment expliquez-vous qu’un pianiste puisse donner cette sensation d’orchestrer un accompagnement avec son piano… au point de, parfois, devenir chef d’orchestre « pour de bon » ?
Je ne parlerai que d’Alain. Pour lui, je crois connaĂ®tre la rĂ©ponse. Je pense que c’est ce souffle qu’il a, cet art de la respiration. Jamais il n’asphyxiera un chanteur. Il sait quand vous avez besoin de respirer avant mĂªme que vous n’en ayez conscience. Il a une espèce d’hyperacuitĂ©, un don pour sentir l’autre. Ces qualitĂ©s pianistiques font de lui un très grand chef d’opĂ©ra. Évidemment, avec moi, son talent est dĂ©cuplĂ© car il me connaĂ®t plus que par cÅ“ur ; mais, chez les chanteurs qu’il ne connaĂ®t pas, il sent très vite les facultĂ©s des uns et des autres, leurs faiblesses aussi. Il peut se dire : « Tiens, ce soir, je sens que celui-ci ne va pas aller au bout de sa phrase si je n’accĂ©lère pas un peu le tempo. »
Dès lors, en récital, quand vous avez votre magicien pour vous toute seule, vous devez vous sentir plus qu’en confiance et en confort…
Un peu, oui ! Lorsqu’il y a quatre-vingt musiciens entre lui et moi, mĂªme si Alain sent tout aussi bien les choses, il y a un temps d’inertie due Ă la masse orchestrale. Quand il est Ă son piano, c’est en direct que la musique se sculpte. Si vous saviez comme sa prĂ©cision est prĂ©cieuse ! Avec Alain au piano, je me sens comme un bijou travaillĂ© par un grand joailler.
NĂ©anmoins, sans l’apparat, le dĂ©corum, l’effet wow que peut produire l’opĂ©ra, l’exercice du rĂ©cital doit Ăªtre difficile.
Pas difficile : dĂ©licat. Pour cette occasion, vous avez travaillĂ©, bien sĂ»r, mais vous Ăªtes sans filet. J’adore ça. Parce que c’est très intime ; et parce que l’exercice n’est pas si Ă©loignĂ© de l’opĂ©ra, votre pain quotidien. L’effort d’incarnation est tout Ă fait semblable, peut-Ăªtre mĂªme dĂ©cuplĂ© car il n’y a pas de falbalas, pas d’histoire continue. Ă€ chaque mĂ©lodie, vous devez saisir l’auditeur et lui faire vivre l’émotion spĂ©cifique de l’œuvre par le seul truchement de votre voix. D’ailleurs, vocalement, vous pouvez parfois aller beaucoup plus loin. Comme il n’y a pas le volume de l’orchestre, vous pouvez risquer des hyperpianissimi, si bien que, oui, peut-Ăªtre que la marge de manÅ“uvre musicale qui vous est offerte est plus large.
« Le plus compliqué,
c’est dâ€™Ăªtre loin de ceux que l’on aime »
En effet, Ă l’opĂ©ra, votre « marge de manÅ“uvre » est moins flagrante. C’est d’ailleurs la troisième polymorphie qui caractĂ©rise votre mĂ©tier, comme nous l’évoquions au dĂ©but de cette deuxième partie : la soliste est Ă la fois seule et intĂ©grĂ©e Ă une troupe Ă©phĂ©mère – ce qui peut Ăªtre aussi exaltant que dĂ©cevant, j’imagine. Après plus de vingt ans de carrière, sauriez-vous dĂ©terminer ce qui va vous permettre dâ€™Ăªtre Ă l’aise dans une production ; et, Ă l’inverse, certaines conditions risquent-elles de vous demander un temps d’adaptation ?
Cela dĂ©pend d’abord de la taille de la production. Moins il y a de partenaires, plus vite on comprend comment cela va se passer. Après, je ne vois pas trop d’occasions oĂ¹ j’ai vĂ©cu des expĂ©riences pĂ©nibles. En revanche, souvent, j’ai l’impression de ne pas Ăªtre dans le mĂªme monde que tous mes collègues, voire de ne pas exercer la mĂªme profession.
En termes d’exigence artistique ?
De projet artistique, plutĂ´t. J’ai croisĂ© des chanteurs très, très chanteurisĂ©s, comme nous disions dans la première partie de l’entretien. Ils parlent de chant toute la journĂ©e, mĂªme pendant les pauses. Le chant, le chant, le chant, ils ne savent parler que de ça. Heureusement, dans une production comme Aida oĂ¹ il y a Ă©normĂ©ment de chanteurs, surtout quand on est en double cast, il y a toujours au moins un collègue – et en gĂ©nĂ©ral davantage – grĂ¢ce Ă qui vous vous dites : « VoilĂ , on est lĂ pour la mĂªme chose. » Et si ce n’est pas sur le plateau, ce sera un instrumentiste, un chef de chant, un pianiste, un coach… On se raccroche Ă qui on peut. En fait, moi, j’ai une règle : quand je quitte ma maison, je veux savoir pourquoi je pars.
En clair, vous voulez Ăªtre convaincue de la nĂ©cessitĂ© de votre prĂ©sence et de la qualitĂ© de l’enjeu ?
Disons que je refuse Ă©normĂ©ment de propositions. Sans bonnes raisons, je ne quitte pas mon chez-moi. Je suis une maman. Mon fils a bientĂ´t treize ans [Ă¢ge soigneusement actualisĂ© par la maman en fĂ©vrier 2019 !]. J’en suis dingue. Cela fait partie des paramètres importants dans mes choix de carrière ; et cela rejoint aussi les difficultĂ©s concrètes de notre mĂ©tier, que je vous avais promis d’aborder. La principale, c’est vraiment ça : Ăªtre loin de ceux que l’on aime. Par exemple, quand vous faites vos dĂ©buts Ă Vienne, vous avez envie que votre famille soit lĂ .
Et ç’a été le cas ?
Ouiii ! Alain a pris un avion in extremis après sa scène orchestre de Lohengrin Ă Bruxelles ; si bien que j’avais, dans la salle, mon mari, mon fils, mes parents. Le thĂ©Ă¢tre pouvait s’écrouler…
C’est ainsi que le « taureau fĂ©lin » a pu entrer en scène pour affronter BrĂ¼nnhilde.
En effet. Car ça, ç’a toujours Ă©tĂ© essentiel pour moi. D’autant que je suis longtemps restĂ©e collĂ©e Ă mon fils ! Dois-je raconter cela ? Ma foi, oui, c’est cela aussi, la vie d’une chanteuse ! Donc je le dis : j’ai allaitĂ© mon fils quatorze mois. Or, j’ai rechantĂ© moins de trois mois après avoir donnĂ© naissance [sur le « tsunami Ă©motionnel » que dĂ©clenche le fait d’Ăªtre diva et maman, on peut complĂ©ter ces confidences avec un riche entretien disponible ici]. C’était Le ChĂ¢teau de Barbe-Bleue, dĂ©jĂ . Autant dire que j’ai Ă©tĂ© habituĂ©e Ă ce que mon fils soit tout le temps avec moi. MĂªme Ă l’opĂ©ra.
Arthur vous attendait en loge ?
Exactement. Je me souviens que, quand il avait neuf mois, je chantais Brangäne. Je me revois, dans notre ancien appartement, avec le porte-bĂ©bĂ© et moi en train de hurler Brangäne. J’imagine qu’il n’aimait pas que je le pose, donc il Ă©tait tout le temps avec moi, mĂªme pendant les rĂ©pĂ©titions, chez moi. Après, je suis partie faire la prod avec lui. J’avais une nounou Ă disposition, et il ne me quittait jamais. C’est un luxe que je suis heureuse de pouvoir m’offrir, mais il y a un mais : quand ils ne sont pas lĂ , ça rippe. VoilĂ pourquoi, avant d’accepter une production, je mets en balance le plaisir de chanter et la nĂ©cessitĂ© de voir grandir mon fils.
« On peut se faire des fractures,
mais show must go on ! »
Arthur a dû beaucoup voyager avec vous…
Oh, oui. Il a été scolarisé plein de fois dans les lycées français. Pas le choix : il m’était impensable de passer entre quatre et six semaines, pour une nouvelle production, loin de lui.
Quel genre de propositions avez-vous choisi de décliner pour concilier vos obligations et votre besoin de vivre auprès des vôtres ?
Typiquement, des petits rĂ´les dans des endroits prestigieux… ou, du moins, des rĂ´les de second plan et peut-Ăªtre pas si petits que ça !
Ces petits rôles ne sont-ils pas un moyen de mettre le pied dans certaines institutions majeures ?
Il est possible que j’en paye un peu le prix, aujourd’hui. Peut-Ăªtre qu’accepter m’aurait davantage mise en orbite ! Cependant, cela me permet de me concentrer sur ce que j’aime. Ne pas Ăªtre lĂ pendant six semaines pour refaire Le ChĂ¢teau de Barbe-Bleue, mais allĂ©luia ! C’est tellement riche, ce que vous apprenez, ce que vous recevez, avec cette Å“uvre… Et puis, peut-Ăªtre que, en refusant des petits rĂ´les, j’ai rĂ©ussi Ă faire ce que je prĂ©fère : alterner concert, opĂ©ra mis en scène et rĂ©cital (mĂªme si j’aimerais dĂ©cidĂ©ment en donner davantage). Ça, pour moi, c’est extraordinaire.
MĂªme dans l’extraordinaire se niche l’ordinaire : vous Ăªtes l’une des rares artistes lyriques Ă rappeler que vous Ăªtes, aussi, contrairement aux apparences scĂ©niques, un Ăªtre humain. En clair, comme vous l’avez soulignĂ©, « les chanteurs ne sont pas des machines » et « il y a des plantades tout le temps, Ă l’opĂ©ra : on part trop tĂ´t, on rate une note. » Chacun comprend le principe. Mais, sur des productions pour lesquelles les spectateurs ont payĂ© leur billet entre 35 et 231 euros, par ex., chacun escompte aussi que vous serez exceptionnelle quand, nous, nous sommes prĂ©sents. Comment gĂ©rez-vous les moments oĂ¹ votre voix vous semble fragilisĂ©e, oĂ¹ votre enthousiasme d’aller bosser est amoindri, oĂ¹ votre envie de chanter est grignotĂ©e par des soucis pesants, et oĂ¹, malgrĂ© tout, il faut y aller ?
Vous avez raison, nous devons toujours avoir un niveau d’exigence de dingue. En d’autres termes, vous devez Ăªtre le seul Ă entendre que, ce soir, vous Ăªtes moins bien. Si d’autres que vous sont susceptibles de l’entendre, alors il ne faut pas y aller. En un sens, c’est pas compliqué ! Ă€ titre personnel, j’ai très peu annulĂ© au cours de ma carrière. Ça m’est arrivĂ© deux fois. Si on ne peut pas chanter, on n’y va pas. Si on y va, c’est que l’on peut. Vous vous souvenez du couplet de Christa Ludwig Ă propos de l’influence des règles et de la mĂ©nopause sur ses performances [voir Christa Ludwig, Ma voix et moi, Les Belles Lettres – Archimbaud, trad. Françoise Tillard, pp. 77 et 218]. Oui, c’est vrai que nous, les femmes, nous sommes plus fatiguĂ©es dans ces circonstances. On va annuler pour ça ? Ben non.
« On fait le spectacle pour le public »
Mais comment vous débrouillez-vous pour…
On dit merci Ă la technique. La technique, ça sert à ça. Maintenant, si vous Ăªtes aphone et si vous avez chopĂ© un virus, c’est autre chose. Pour le reste, quand on est moins bien, y a la technique qui est lĂ pour que le public ne puisse pas entendre la mĂ©forme. Si la mĂ©forme est perceptible, alors, je le redis : mieux vaut rester chez soi ce jour-lĂ .
Cependant, vous nâ€™Ăªtes pas des machines.
Quand je dis : « On n’est pas des machines », ça veut dire que tout peut arriver, et personne s’en rend compte, et vous vous retrouvez allumĂ©e dans un papier. Je vais vous donner un exemple qui m’est arrivĂ©. Juste avant mon entrĂ©e dans Tancrède, un gros mouton de poussière est tombĂ© des cintres. Ça ne s’est pas vu de la salle, mais je l’ai avalĂ©. LĂ , c’est l’enfer. D’autant que j’étais en superforme, mais c’était fini. Non, vraiment, on n’est pas des machines ! On peut se faire mal en scène, ça arrive très souvent [voir Christa Ludwig, 112]. On ne le dit pas. On peut se faire des fractures, et pourtant show must go on. Personne le saura. Personne. En revanche, vous lirez : « Monsieur Machin a fait des notes un peu bizarres… » Ben oui, il venait juste de se casser le doigt ! Alors, c’est vrai, comme vous le dites, c’est pas le problème du spectateur qui a payĂ© sa place en fonction de ses moyens ou de sa passion. Mais c’est vrai aussi que les gens qui viennent vous voir dans la loge sont en larmes, submergĂ©s par l’émotion. Et c’est vrai aussi que le critique s’imagine que son boulot, c’est de trouver ce qui va pas, ne serait-ce que pour prouver qu’il Ă©tait lĂ et qu’il est immensĂ©ment cultivĂ©. Dès lors, votre rĂ©alitĂ© concrète de chanteuse, pas de machine, il s’en fiche !
En plus des nuages de poussière, j’imagine que de nombreux Ă©lĂ©ments peuvent impacter objectivement votre performance. Le dĂ©cor, par exemple…
CarrĂ©ment ! J’ai le souvenir d’une production très chouette, mais avec un dĂ©cor monstrueux qui exigeait une performance physique de dingue. On passait trois heures en scène, jamais stables, jamais les deux pieds au mĂªme niveau, sur des trucs un peu mous, en train de courir dans tous les sens en chantant des trucs ultrahyperathlĂ©tiques. En plus, on s’activait dans une tente car le vrai thĂ©Ă¢tre Ă©tait en travaux ; comme il n’y avait pas d’acoustique, notre prestation devait Ăªtre reprise par des relais de micro… qui marchaient une fois sur deux. RĂ©sultat, si votre relais se coupait, plus personne ne vous entendait correctement. On arrivait vraiment aux limites, ce qui avait l’avantage de nous pousser dans nos retranchements ; mais, du coup, les experts patentĂ©s pouvaient très bien se dire : « Tiens, la femme du chef n’a pas de voix, en vrai ! », ou « Ah, le tĂ©nor, son aigu, il ne l’a pas tenu… » Parfois, on n’entendait plus rien, puis les voix meuglaient. Et vous, vous pensez aux gens qui sont venus faire leur papier… Ben qu’ils le fassent ! Je trouve ça juste pas honnĂªte. Venez dans des bonnes conditions. Venez dans un vrai thĂ©Ă¢tre. Puis, si ce n’est pas le cas et que le rĂ©sultat ne vous a pas plu, ne dites rien ou constatez l’effet que ce spectacle a sur le public. Parce que, pardon, mais on fait quand mĂªme le spectacle pour lui. Pour le public.
Tant pis pour vous : je n’avais pas prĂ©vu d’ouvrir la troisième et dernière partie de l’entretien sur ce point, mais l’occasion est trop belle ! Je vous propose donc que, après une coupure idĂ©ale pour faire monter le suspense, nous entamions notre ligne finale, consacrĂ©e à « ce que c’est, concrètement, quâ€™Ăªtre une artiste lyrique internationale », en faisant un point sur votre rapport Ă la critique. Ça vous va ?
Oh, oui !




















