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Le blog de Bertrand Ferrier, page 230

Pas encore richard, déjà post-wagnérien

C’est un gros projet qui commence. Première Ă©tage de la fusĂ©e, une tĂ©tralogie physique. La suite suivra, inch’Allalalalalah. DĂ©jĂ  compter sur vous serait pomme-pet-deup.


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La folie


On va Ăªtre clair mais la jouer euphĂ©mistique : ça ne nous a pas fait zizir que Brice et Eva annulent au dernier moment leur participation Ă  Komm, Bach!.  Et ce nonobstant, avec le remplaçant que Dame Fortune leur a trouvĂ©… Ben, on n’en pense toujours pas moins, mais on est sa mère fier d’espĂ©rer vous fricoter ce samedi pour un concert maousse costaud et merveilleux.

BĂ©rĂ©nice, ThĂ©Ă¢tre des Quartiers d’Ivry, 20 mars 2019

Tapis de sol après la neige noire. Photo : Bertrand Ferrier

Soyons sincère, pour une fois : pas envie de rĂ©diger cette chronique. Parce que la Manufacture des Å’illets est certes un endroit lointain Ă  l’aune d’un Parisien du Nord, certes hypermal indiquĂ© dans la ville d’Ivry, certes affublĂ© d’un pompier de sĂ©curitĂ© qui s’adonne Ă  une singerie de « fouille de sac » (ce n’est pas une contrepèterie) entre risible et rigolote, mais c’est surtout un endroit chaleureux, agrĂ©able, dotĂ© d’une salle oĂ¹ toutes les places offrent une bonne visibilitĂ©… et d’un bar ouvert avant et après les reprĂ©sentations, ce qui contribue Ă  la convivialitĂ© et aux Ă©changes. Oui, pour cette soirĂ©e alexandrine, j’Ă©tais, mon cher ami, très heureux de te voir. Cependant, il serait malhonnĂªte de ne pas tĂ©moigner de mon incomprĂ©hension devant ce qui m’attendait en ton sein, ce mercredi soir.
Ce qui nous attendait, c’Ă©tait des consternations en sĂ©rie autour de cette nouvelle production proposĂ©e par le ThĂ©Ă¢tre des Quartiers d’Ivry, essentiellement en direction des scolaires. Pourtant, BĂ©rĂ©nice est loin d’Ăªtre la pièce la plus empoudrĂ©e – ben voyons – de Jean Racine. Le texte rĂ©sonne de punchlines bien senties ; c’est tragique au sens oĂ¹ l’on sait d’emblĂ©e que ça ne va pas bien finir, mais ça esquive la facilitĂ© de la mort ; c’est au moins aussi Ă©rotique que politique ; et le cadre spatio-temporel restreint paraĂ®t donner plus d’Ă©cho Ă  l’intrigue qu’il ne l’Ă©trique. Or, la reprĂ©sentation Ă  laquelle nous avons assistĂ© est, autant que nous osions juger Ă  notre aune de spectateur lambda (c’est mieux que lamabada, in a way), trrrès loin d’Ăªtre Ă  la hauteur de ce monument du thĂ©Ă¢tre national. Avant d’expliquer pourquoi, pitchons l’histoire.

L’histoire

Antiochus aime BĂ©rĂ©nice. Or, depuis cinq ans, BĂ©rĂ©nice aime l’empereur Titus avec qui elle a hĂ¢te de, enfin, se marier, huit jours après son triomphe. Mais Titus ne veut pas Ă©pouser BĂ©rĂ©nice car la malheureuse est reine et, Ă  Rome, un empereur n’Ă©pouse pas une reine. En gros, Titus prĂ©fère les flonflons de la gloire et l’universalitĂ© de la pensĂ©e du destin Ă  une histoire de cul. Alors qu’Antiochus veut se suicider car il croit que BĂ©rĂ©nice lui Ă©chappe, Titus lui rĂ©vèle que BĂ©rĂ©nice est libre. Antiochus re-veut se suicider car son pote empereur lui ordonne d’annoncer la nouvelle Ă  la reine. Celle-ci, ayant confirmation de la nouvelle, veut se suicider car elle adooore Titus. Titus veut se suicider car il aime Rome mais il kiffe bien BĂ©rĂ©nice aussi. Finalement, BĂ©rĂ©nice calme tout le monde : elle se casse, Antiochus se casse aussi, personne ne se suicidera, c’est la vie qui demande ça – tu peux la comprendre, jamais tu ne pourras la dĂ©cevoir.

Valérie Dréville (Bérénice). Photo : Bertrand Ferrier.

Les six déceptions

DĂ©ception 1 : le dĂ©cor est un non-dĂ©cor. Un tapis rouge couvre la scène. Autour, des bancs en bois bornent l’espace scĂ©nique. Des nĂ©ons façon Olivier Py indiquent la proximitĂ© des coulisses. Les personnages sont la plupart du temps sur scène. L’objectif : donner plus de place Ă  la parole. Le rĂ©sultat : l’impression d’avoir affaire Ă  une reprĂ©sentation de MJC, oĂ¹ l’absence de budget justifie l’absence de dĂ©cor. Ici, rien ne sourd, rien ne sort, rien n’essore, yo rpz les parophonies, gros. Les costumes – habits de ville contemporains, sauf que les personnages sont pieds nus, ben parce que – sont signĂ©s Camille AĂ¯t Allouache ; c’est audacieux, de prĂ©tendre avoir créé des costumes quand, Ă  l’instar du dĂ©cor, ce qui est montrĂ© se rĂ©vèle plat et paresseux ! Certainement pas « neutre », car la neutralitĂ© sur un plateau n’existe pas ; certainement pas « en retrait pour valoriser le texte », puisque, prĂ©cisĂ©ment, l’intĂ©rĂªt du thĂ©Ă¢tre vivant est de faire incarner, par les acteurs et leur enveloppe scĂ©nique, un texte ainsi valorisĂ© ; juste plat et paresseux.
DĂ©ception 2 : au-dessus de la scène, au fond, il y a un Ă©cran oĂ¹ des vidĂ©os – accessoire obligatoire du thĂ©Ă¢Ă¢Ă¢Ă¢tre subventionnĂ© – de GrĂ©goire de Calignon montrent, avant la pièce et entre les actes, les personnages ou un visage fixe. Ă€ part l’utilisation d’un tic qui fait « mise en scène chic » ou l’occasion de craquer un peu de sous, moi y en a pas compris l’apport dramatique ou le sens de ce gadget superfĂ©tatoire.
DĂ©ception 3 : sera-ce pour placer une copine qu’Arsace, viril confident d’Antiochus, est confiĂ© Ă  Sabrina Kouroughli, assistante Ă  la mise en scène ? Ou l’objectif est-il de proposer un thĂ©Ă¢tre non-genrĂ© ou, mieux, souplement genrĂ© – mais pourquoi, alors, conserver un Titus ou un Paulin (le metteur en scène) mĂ¢le ? Ce tout tantĂ´t, nous lisions les chougneries de la bibliothèque Louise-Michel après qu’elle a dĂ©fendu une lecture de contes « queer » qui constitue « une approche safe et tendre des questions autour des genres, des corps et de l’altĂ©rité » avant que des livres autour de l’homosexualitĂ© soient lus Ă  des ados « par des drag-queens » (20 minutes, 21 mars 2019). Disons que, du moins, ce prosĂ©lytisme assumĂ© s’adresse Ă  qui n’en veut. Ici, nul prosĂ©lytisme, juste une question, vaine et ennuyeuse : pourquoi cette trahison sexuĂ©e ? Que signifient ces caresses appuyĂ©es d’Arsace Ă  son patron, au III ? HomoĂ©rotisme dĂ©calĂ© ou occupation des mains pour actrice dĂ©semparĂ©e par la direction de jeu ? Avouons que l’on n’a pas mĂªme envie de rĂ©flĂ©chir davantage Ă  cette option que l’on soupçonne, comme d’autres, d’Ăªtre in-signifiante.
DĂ©ception 4 : notre abandon de l’effort de pensĂ©e est motivĂ© par la mise en scène consternante qui accompagne cette rĂ©citation. Que signifient ces personnages souvent sur scène, mais pas toujours ? cette absence de dynamisme dans les mouvements ? cette dĂ©mission devant le texte au point de rendre la logique de jeu inintelligible (la symbolique des bancs, Ă  la fois limes et frontière inclue dans l’espace de jeu puisque BĂ©rĂ©nice peut intervenir assise) ? Jamais la moindre Ă©nergie ne se dĂ©gage de cette option qui paraĂ®t moins Ă©purĂ©e que feignante, et dĂ©placĂ©e devant un tel texte. D’ailleurs, pour ne pas faire dĂ©border ce rĂ©quisitoire, nous n’insisterons pas sur les gags consternants visant, sans doute, Ă  rĂ©veiller l’attention du public tant la production ne croit pas au thĂ©Ă¢tre qu’elle est censĂ©e dĂ©fendre : une chorĂ©graphie grotesque assumĂ©e par Caroline MarcadĂ© et une pluie de neige noire pour ouvrir le cinquième acte, boursouflures superflues ou verrues Ă  azoter enfonçant une lecture affligeante.

Voilà, voilà le décor. Photo : Bertrand Ferrier.

DĂ©ception 5 : la direction d’acteurs est Ă  la bassesse plus qu’Ă  la hauteur de la rĂ©alisation. Les personnages sont livrĂ©s Ă  leur incapacitĂ© Ă  se mouvoir, Ă  exprimer leurs Ă©motions autrement que par une diction hĂ©sitant entre le plat et le surjeu, Ă  habiter leur corps scĂ©nique dans une logique spĂ©cifique et maĂ®trisĂ©e – ainsi des mouvements perpĂ©tuels du bras droit pour les droitiers, du bras gauche pour celui que l’on soupçonne d’Ăªtre gaucher. Le texte est dĂ©bitĂ© platement, avec de nombreuses erreurs de diĂ©rèses (type « Je veux que vous partiez. / Dieu, quelle violence ! », m’enfin, la diĂ©rèse d’insistance sur Di/eu est indispensable, Antiochus !), des respirations inopportunes (« Arsace, je me vois chargĂ© de sa conduite » la pause excessive Ă  la virgule conduit Ă  avaler le pied du « e » muet alors qu’une insistance sur le deuxième « a » eĂ»t permis de traduire la virgule sans trahir l’alexandrin), des coupures malvenues (« Ce port / majestueux » segmente BĂ©rĂ©nice dès le I), des intentions qui tombent Ă  plat par une mĂ©lodramatisation des passages chagrineux, et hop. MĂªme les moments attendus (« je fuis des yeux distraits qui, me voyant toujours, ne me voyaient jamais », « HĂ©, quoi ? Vous me jurez une Ă©ternelle ardeur / Et vous me la jurez avec cette froideur ! », « Et, puisqu’il faut cĂ©der, cĂ©dons Ă  notre gloire », etc.) sont souvent savonnĂ©s, abandonnĂ©s Ă  une lecture qui nous laisse Ă  la fois froid – plus facile Ă  Ă©crire qu’Ă  dire – et bouillant d’indignation.
DĂ©ception 6 : les acteurs principaux sont tout sauf convaincants. StĂ©phane Brel, en Titus, nous stupĂ©fie : par quelle erreur de casting lui a-t-on offert et a-t-il acceptĂ© ce rĂ´le ? Pendant deux-trois actes, on ne le taxe que de froideur et l’on soupçonne une dĂ©cision de mise en scène ; mais, dès le quatrième acte, il semble craquer. Techniquement, il paraĂ®t dĂ©semparĂ© sur scène. Dramatiquement, il est si dĂ©muni qu’il est, par exemple, obligĂ© de s’Ă©bouriffer le brushing pour mimer l’Ă©motion (« Mais il ne s’agit plus de vivre, il faut rĂ©gner »). La voix dĂ©bite, morne ou vaguement plaintive, un texte pourtant noble et portĂ© par la dĂ©chirure entre deux tentations : l’amour et la gloire ; et ce que l’on pouvait redouter arriva. Après avoir longtemps rĂ©sistĂ©, le public, globalement sage et disciplinĂ©, finit par rire de cette pantalonnade qui ridiculise la pièce, y compris sur le « Pourquoi suis-je empereur ? Pourquoi suis-je amoureux ? », qui est quand mĂªme le cÅ“ur battant de la pièce. Pour une fois, on ne peut donner tort Ă  la manifestation collĂ©giale de scepticisme dĂ©sappointĂ©. MĂªme le grand monologue du IV est jouĂ© comme si le personnage lisait Le Figaro sur un fond bruitiste – prĂ©caution anticipant sur l’ennui du spectateur ? Moins de bruit, plus de thĂ©Ă¢tre, pas de menton qui bouge, accompagnĂ© du bras droit, pour signifier « un trouble qui m’agite », et le tour Ă©tait en partie jouĂ© ! Le pire, dans cette dĂ©rĂ©liction du verbe que l’on soupçonne Ăªtre au moins pour partie motivĂ©e par la direction d’acteurs, c’est que Jean Racine n’est pas mieux servi par BĂ©rĂ©nice. ValĂ©rie DrĂ©ville, qui semble un peu brigitte pour son vert empereur aux airs de Jean-Luc Lemoine ou Benjamin Griveaux, impatiente en surjouant ses deux registres : sa voix de contre-alto façon sorcière ou Cruella, et sa voix fluette pour faire l’amoureuse qui, dès lors, sonne faux. Son jeu de scène fait Ă©cho Ă  celui de ses complices : le secouage de crinière pour jouer « Il verra son ouvrage » suscite aussi sa dose de rigolade consternĂ©e qui s’impose. Nous devons admettre que, nous aussi, nous finĂ®mes par glousser, malgrĂ© la colère de voir Racine si mal servi.

Stéphane Brel (Titus) Photo : Bertrand Ferrier.

La conclusion

Acceptons l’hypothèse que les excès et maladresses, objectifs et patents, recensĂ©s dans la sixième dĂ©ception, sont moins l’illustration de rĂ©citants au niveau d’amateurs mĂ©diocres, ce qu’ils ne sont pas, que le fruit d’options esthĂ©tiques qui nous hĂ©rissent. Contrairement aux apparences, la notule sur le point de s’achever veut porter tĂ©moignage d’une consternation globale, et non juger des performances individuelles d’artistes sans doute Ă©garĂ©s dans un projet inepte. On n’en regrette pas moins l’Ă©chec flagrant de ce non-thĂ©Ă¢tre que l’on regarde sombrer avec manière d’admiration antithĂ©tique. Car, oui, il y a lĂ  quelque chose d’aussi triste que quasi fascinant : comment faire aussi faible avec une pièce aussi forte ?

Rigolons comme la danse ou presque


– Oui mais ce site, y a plus que des trucs kon rin Ă  vwèr vec Bertrand Ferrier.
– Alors super, quand il a rin Ă  dire sur des sujets culturels, il met des photos de trucs ou de chiens, genre : allez tous vous faire emphysiquer.
– Ou peut-Ăªtre c’est son site et il aime les deux.
– Et bim, vous avez vu ?  VoilĂ  le retour du critique kèmpo les critiques.

Jean-Nicolas Diatkine, Beethoven et Schumann, JND


PubliĂ© sous la marque « JND » avec le numĂ©ro 01, comme Cyprien Katsaris grave ses pièces de choix pour Piano 21 ou l’association Augure valorise sous son label le legs musical du grand homme de Saint-Eustache, le disque de JND enregistrĂ© Ă  la Salle Colonne par Étienne Collard articule deux Å“uvres majeures du rĂ©pertoire pianistique, sans doute comme un pied-de-nez aux mastodontes industriels du disque – ça existe encore ; et c’est Ludwig van Beethoven, en cours de surdisation, tadaaam, avancĂ©e, qui ouvre le bal.
La Vingt et unième sonate, dite Waldstein [oui, l’absence de traits d’union sur « vingt et un », carrĂ©ment « ancienne orthographe » voire graphie surannĂ©e limite snob, est un mĂ©dius humectĂ© puis tendu bien haut Ă  l’AcadĂ©mie, qui ferait mieux de simplifier son dĂ©corum grotesque plutĂ´t que de cracher sur une tradition pas plus stupide, oh non, que la plupart des saugrenus mortels Ă  Ă©pĂ©e, c’est dit – avec pĂ©riphrase et euphĂ©misme, mais c’est dit] du nom du dĂ©dicataire, n’est certes pas la plus ennuyeuse de la sĂ©rie beethovĂ©nienne – si, y en a oĂ¹ c’est qu’on s’ennuie, au moins moi-je. Elle s’enclenche sur un Allegro con brio (12′) pulsĂ© par des accords rĂ©pĂ©tĂ©s et des mouvements inversĂ©s – en presque clair : quand la main droite bariole vers le bas, la gauche dentellise, hop, vers le haut. La lĂ©gèretĂ© du toucher n’exclut ni les accents Ă  temps et contretemps qui seyent, ni les pianissimi subito qui permettent Ă  la phrase de respirer et de sonner plus ample ou plus claire, ni les magnifiques crescendi-decrescendi qui illuminent, par exemple, les modulations d’après la première reprise. Un piano aussi bien prĂ©parĂ© que captĂ© – graves somptueux, aigus cristallins ou toniques – participe de l’intĂ©rĂªt des transitions (7′) et de la troisième exposition du thème, selon l’articulation A-A-B-A’. Le languissant mouvement central, en forme d’Introduzione – Adagio molto (4′) permet d’encore mieux apprĂ©cier la maĂ®trise de la pĂ©dale de sustain. Jean-Nicolas Diatkine prend le temps qu’il faut pour installer l’atmosphère que contredira le Rondo (11′), marquĂ© Allegro moderato. Si, as far sa we are concerned, cette mise en attente de l’auditeur par le compositeur n’est pas le passage qui nous captive le plus, elle n’en demeure pas moins essentielle dans l’Ă©conomie de la prĂ©sente sonate ; et, en travaillant le son, la rĂ©sonance, les micro-Ă©vĂ©nements comme ces fa octaviĂ©s, l’interprète nous aide Ă  prendre notre mal en impatience luxueuse.
Le troisième mouvement, prĂ©-schumannien (Robert naĂ®t en 1810, la sonate est composĂ©e vers 1804), s’ouvre sur des croisements de mains, oĂ¹ la main droite dĂ©roule un tapis bariolĂ© pour laisser la main gauche Ă©noncer le thème tout en le gravant. Puis la logique des choses revient, toujours baignĂ©e dans l’Ă©lĂ©gance d’un piano jamais sĂ©pia. Des triolets Ă©nergiques secouent le mouvement et offrent aux doigts virtuoses l’occasion de se dĂ©fouler. Une sĂ©quence nimbĂ©e dans une pĂ©dale sciemment trop gĂ©nĂ©reuse prĂ©cède le retour de l’Ă©nonciation liminaire jusqu’au basculement de Do Ă  do mineur après quelque trille diabolique. LĂ , c’est la fĂªte des saucisses vendues en triolet. Une traduction mineure du thème prĂ©cède arpèges et bariolages. Ce prolongement de rĂ©exposition sert de transition vers le retour lourdaud du majeur. IndiffĂ©rente Ă  ces effets de collage, l’exĂ©cution parie sur la finesse. Elle associe la dextĂ©ritĂ© Ă  la musicalitĂ©, sans craindre le blom-blom bien franc quand l’exige la partition (interlude avant la coda). Le Prestissimo joue les contrastes entre Ă©nergie des temps, arpèges et gammes parfois en octaves. Une dernière sĂ©rie de modulations trillĂ©es conduit Ă  une fin que, si tu comprends pas que c’est fini, mĂªme pas Dieu ou RaĂ«l peut quelque chose pour toi. Ainsi, en incarnant les beautĂ©s et les patauderies – dĂ©solĂ©, Ludwig, mais faut dire les choses – de la partition, le musicien rĂ©veille un Beethoven jamais neutre, souvent passionnant, toujours pimpant.


Le lien avec le Carnaval de Robert Schumann (32′) n’est pas explicitĂ© dans le livret. C’est d’autant plus dommage que la notice, expliquant la dimension autobiographique quoique codĂ©e de cette sĂ©rie de vingt et une pièces (comme la vingt et unième sonate : sera-ce le lien numĂ©rologique cachĂ© ?) est signĂ©e de l’interprète, dont on aurait aussi aimĂ© qu’il nous prĂ©sentĂ¢t les raisons qui l’ont poussĂ© Ă  interprĂ©ter les deux mastodontes au programme. Le PrĂ©ambule est pris sans mollesse, avec des doubles en forme d’anacrouse assurant un dynamisme parfait pour servir de tremplin au PiĂ¹ moto. L’Animato est enlevĂ© sans forfanterie, et le Presto ne traĂ®ne certes pas en chemin, comme l’exige la simplicitĂ© harmonique de son accompagnement… mĂªme si son double trĂ©buchement Ă  quatre temps rappelle que la partition n’est point aussi lisse qu’elle semble. MĂªme si un mixage plus attentif aurait Ă´tĂ© le bruit qui le prĂ©cède, « Pierrot » fait usage des contrastes pour souligner l’Ă©trangetĂ© du personnage censĂ© Ăªtre dĂ©peint dans ce portrait moins lunaire qu’insistant sur la maladresse, la fragilitĂ© ou, pourquoi pas, la bancalitĂ©, hop, du personnage. « Arlequin » est bien plus agile mĂªme si, par le truchement de l’agilitĂ© du pianiste, sa grĂ¢ce, elle aussi, est oxymoriquement grotesque. Prolongeant les notes autour desquelles s’articule la Suite, la « Valse noble » l’exploite sur plusieurs octaves, animĂ©e par les dĂ©cĂ©lĂ©rations-remises Ă  tempo judicieusement menĂ©es par le musicien. « Eusebius » balance d’un Adagio Ă  un PiĂ¹ lento molto teneramente oĂ¹ sĂ©duit la sensibilitĂ© d’un pianiste qui n’extravertit pourtant pas sa vibration personnelle.
Passionato exigĂ© pour « Florestan » ? Mais aussi, Adagio, accelerando et a tempo. L’exĂ©cutant excelle Ă  rendre cette intranquillitĂ©. Pourtant, celle-ci exige un fort sens intĂ©rieur du rythme saccadĂ© pour dĂ©barouler sur « Coquette » au point d’intĂ©grer, dans la mise en plage, l’introduction de « Coquette » dans « Florestan ». Le Vivo n’en fait pas moins jaillir Ă  la fois les sursauts que la lĂ©gèretĂ© excessivement gracieuse de la mamzelle, mimĂ©e par des ritardendi prĂ©cieux et des sautillements faussement effarouchĂ©s. « RĂ©plique » fait Ă©cho Ă  la pièce prĂ©cĂ©dente, tandis que les « Sphinxes », contradictoires, Ă©noncent la clef de l’Ă©nigme lettrĂ©e tout en la laissant indĂ©chiffrable Ă  tout auditeur non frottĂ© de kabale schumannique (ou pas assez curieux pour lire le livret du disque). Ils ouvrent ainsi la voie aux « Papillons », fĂªte aux p’tits doigts qui s’agitent et que Jean-Nicolas Diatkine tient Ă  ponctuer d’accents terriens : voleteurs (allons donc), les papillons n’en vivent pas moins sur la Terre, ben oui… et racontent aussi l’histoire de l’humain Schumann en revenant sur son obsĂ©dant quartolet La-mi bĂ©mol-do-si symbolisant son lieu de naissance. Les mĂªmes notes se mĂ©langent dans « Lettres dansantes », pulsion compulsive et sautillante dont l’interprète parvient nĂ©anmoins Ă  rendre les deux caractères : pĂ©tillant et suspendu. « Chiarina », aux sonoritĂ©s et au tempĂ©rament gottschalkiens utiles pour musiquer la Clara chĂ©rie, profite de l’art des contrastes de l’interprète, entre emportement et piano subito, tempo rĂ©gulier et respiration nĂ©cessaire.

« Chopin » est un magnifique hommage qui va bien au-delĂ  de la contrefaçon assumĂ©e – en tĂ©moigne le sĂ©rieux avec lequel l’interprète caractĂ©rise chacune des voix de ce bref intermède. « Estrella » joue de l’ensemble du clavier ainsi que du contretemps persistant pour conjurer ou animer un dernier trois-temps avant le retour au binaire tellurique. En effet, « Reconnaissance », entre La bĂ©mol et Si, revient Ă  un Animato devenu tubesque. Avec aisance, Jean-Nicolas Diatkine fait ressortir chant, rĂ©ponse et une nostalgie que peinent Ă  contrebalancer majeur et forme ABA. Retour au Presto pour « Pantalon et Colombine », entre La bĂ©mol et si bĂ©mol mineur, pris avec plus d’ardeur que de sensualitĂ©, ce qui valorise la partie meno Presto puis l’efficacitĂ© du staccato. La « Valse allemande » est plus embiĂ©rĂ©e que Molto vivace, ce qui lui donne un charme très apprĂ©ciable. Les Ă©tonnants retards proposĂ©s par l’interprète ravivent cette sympathique rengaine (avec deux reprises Ă  l’identique) non sans humour… d’autant qu’elle est enchaĂ®nĂ©e comme il se doit avec l’Intermezzo presto « Paganini ».
Changement d’atmosphère assurĂ© ! Les doubles bancales et opposĂ©es prĂ©cèdent le retour de la valse, cette fois dĂ©grisĂ©e et sĂ©millante. L' »Aveu » est jouĂ© moins Passionato que retenu, comme pour trancher avec la « Promenade » en RĂ© bĂ©mol oĂ¹ l’artiste insiste sur l’opposition entre les gargouilleries des namoureux et les aboiements du père de la donzelle, ce qui ne peut masquer les battements de cÅ“ur de Robert. Car, oui, on peut s’appeler Robert et avoir des Ă©motions, comme le laisse entendre le dernier retard avant l’accord final. La « Pause » qui, avouons-le, est un titre presque aussi apprĂ©ciĂ© par l’auteur de cette notule que le serait « Sieste » (mĂªme si une sieste de vingt secondes comme cette Pause, franchement, merci bien), porte hypermal son nom. Il s’agit d’une cavalcade ternaire prĂ©cĂ©dant avec virtuositĂ© la « Marches des DavidsbĂ¼ndler contre les Philistins », pièce quatre fois plus longue que la moyenne de ses copines.
Elle s’ouvre sur un Ă©noncĂ© solennel (« Non Allegro ») que le musicien n’hĂ©site pas Ă  dilater (0’38) pour mieux relancer cette musique martiale centrĂ©e sur le premier temps. Le Molto piĂ¹ vivace est jouĂ© plus tonique que vivace, ce qui permet de lancer un Animato chopinien rĂ©ellement animĂ©, qui lui-mĂªme ribouldingue dans un Vivo intĂ©grant un nouvel Ă©noncĂ© du thème, avec Ă©cho main gauche – main droite. L’aisance technique du virtuose est au service de la musique et non de l’esbroufe, au point de faire chanter avec nuances un final dont l’Ă©criture offre parfois aux balourds officiellement talentueux l’occasion d’exprimer leur ascendance rĂ©eellement Ă©lĂ©phantesque. Ici, ça sonne et souligne l’importance d’Ă©couter, d’une part, le Carnaval dans son entièretĂ©, d’autre part, afin de goĂ»ter aux mutations, rĂ©currences, dĂ©formations, similitudes, contrastes et Ă©chos tant dans la musique que dans l’exĂ©cution. Le rĂ©sultat, alors, est remarquable.
Et, en 2021, l’affaire est disponible dans une nouvelle Ă©dition !

 

 

Si l’on ose pointer la curiositĂ© qui consiste Ă  numĂ©roter les plages du Carnaval Ă  partir de 1 (Ă  partir de 4 eĂ»t Ă©tĂ© plus pratique), il serait cossu de ne pas souligner la qualitĂ© de ce disque. Certes, il n’est pas publiĂ© chez un gros fabriqueur, blam, de stars ; il n’en dĂ©livre pas moins un rendu excellent d’un point de vue sonore, et aussi sĂ©duisant que stimulant d’un point de vue musical. Totalement incohĂ©rent, nous serons Ă  Pleyel et non Ă  Gaveau le 3 avril, mais ceux qui cherchent un concert pianistique de grande tenue ce soir-lĂ  savent Ă  quel saint se vouer… bien que Gaveau soit une salle aussi charmante que mal servie par ses hĂ´tes.


Pour rĂ©server une place au concert du 3 avril, c’est ici.

Alexandre Rabinovitch-Barakovsky, « Terza pratica » I.2, VDE-Gallo


TantĂ´t, nous avons commencĂ© la traversĂ©e des Å“uvres orchestrales d’Alexandre Rabinovitch-Barakovsky. DĂ©sormais, une question s’impose : le compositeur, chef d’orchestre et parfois interprète saura-t-il nous captiver au long des quatre galettes qui constituent ce qui n’est qu’un premier coffret ? Partons Ă  l’assaut de la rĂ©ponse avec le deuxième album du coffret.
Le volume 2 se met en route Ă  toute berzingue : La Triade (1998), pour orchestre et violon amplifiĂ©, lance l’orchestre de Padoue, dirigĂ© par le compositeur, sur les traces trĂ©pidantes de Yayoi Toda dans « Le deuil » (12’30). C’est, pardon, festif, vivant jusqu’à la toux (1’18), puis le tempo semble s’apaiser. Le bariolage typiquement minimaliste dialogue avec un violon volontiers cantonnĂ© dans aigus et suraigus. L’affaire s’emballe Ă  nouveau, le ternaire se mĂªlant au binaire. Le xylophone, aux accents choisis, relance Ă  son tour, suivi par les cordes qu’un synthĂ©tiseur a rejointes. Une sorte d’alto, presque tzigane, vient s’attrister sous les moqueries d’une trompette. La clarinette s’entretient avec le violon. Le glockenspiel et les bois s’immiscent pour donner leur avis, suscitant un dĂ©bat qui s’achève, logique pour un deuil, sur une mort lente conclue par le mĂ©tallophone (faut toujours se mĂ©fier de ces instruments).

« La transe » (7’) se prĂ©sente comme « inspirĂ©e par le dieu Shiva » qui, un peu comme Bertrand Ferrier, « crĂ©e et dĂ©truit les choses en dansant », mĂªme si je me contente plutĂ´t de dĂ©truire – et encore, le plus souvent, c’est pas fait mĂ©chamment. Une Ă©nergie pĂ©tillante, ascendante, renforcĂ©e par une brève fanfare, Ă©bouriffe le mouvement très xylophonnĂ© en son ouverture. La danse dĂ©gingande l’ensemble de l’orchestre, part belle Ă©tant rĂ©servĂ©e au glockenspiel, aux cordes en gĂ©nĂ©ral et au violon solo sporadiquement. Les bois, se tuilant, imitent les ondes Martenot pour la coda. C’est enlevĂ©, Ă©crit avec mĂ©tier, interprĂ©tĂ© sans barguigner.
Tranchant avec l’emballement des deux premiers mouvements, « Le silence » (9’30) s’ouvre paisiblement sur un duo – plus qu’un dialogue – quasi dĂ©nudĂ©, disons au nom de patates : Ă©purĂ©, entre violon amplifiĂ© et glockenspiel. L’objectif est d’évoquer le passage de la vie Ă  la mort, cet « immense silence » selon ThĂ©rèse d’Avila, mais aussi cette « union intime avec le Dao » chère aux taoĂ¯stes. Le chÅ“ur des cordes aiguĂ«s signale la transmutation immĂ©diate dans une sorte d’extase amniotique que hautbois et flĂ»tes finissent par nourrir. Des aboiements de trompette prĂ©cèdent la suspension du temps que la clarinette mimera dans son spectre grave. Les cors, unis aux hautbois, achèvent de signifier cette transformation dont le son ondulant des cordes, lors de la tenue ultime, mime jusqu’à l’épuisement.

Seconde Å“uvre au programme, Das Tibetanische Gebet (1992), est une cantate pour chÅ“ur de chambre et huit musiciens. Le ChÅ“ur de chambre de l’AcadĂ©mie musicale de Tallinn et l’ensemble Hortus musicus sont placĂ©s sous la direction du compositeur. Le sous-texte de cette Å“uvre ample est multiple, comme toujours chez l’artiste. Trois facteurs se mĂªlent :

  • la thĂ©orie jungienne selon laquelle « la dominante suprĂªme de la psychĂ© est toujours de nature philosophico-religieuse » (on ne peut donc espĂ©rer toucher l’homme en son trĂ©fonds, fĂ»t-ce par la musique, qu’en touchant Ă  sa dimension mystique, ce que met en pratique le compositeur) ;
  • la perspective tibĂ©taine visant Ă  une « dĂ©livrance graduelle de la problĂ©matique dualiste [lâ€™Ă¢me comme psychĂ© de l’homme et lâ€™Ă¢me comme manifestation d’une rĂ©alitĂ© spirituelle] avec comme finalitĂ© l’unitĂ© de la conscience [par l’abandon du corps] » ;
  • et « l’état de wajd propre Ă  l’esthĂ©tique musicale des soufis », Ă©tat situĂ© entre la crainte et l’affliction qui permet au cÅ“ur, par la musique, d’« acquĂ©rir une connaissance Ă©sotĂ©rique » – propos structurant, on l’aura compris, chez Alexandre Rabinovitch-Barakovsky.

Bien sĂ»r, l’on peut juger cette prĂ©sentation comme un galimatias amphigourique confirmant la nullitĂ© d’une musique rĂ©pĂ©titive tout juste bonne Ă  se gonfler de mots stupides ; l’on peut aussi estimer que cette prise de tĂªte est inutile puisque, ce qui compte, c’est la musique ; mais l’on peut enfin, youpi, prendre acte de cette dĂ©claration d’intention pour orienter l’écoute de l’œuvre dont l’effet sonore n’en reste pas moins ce qui nous intĂ©resse le plus.
Le premier mouvement (9’) s’ouvre sur une introduction instrumentale avant que le chÅ“ur, hĂ©las très en arrière selon ce qui nous est restituĂ©, n’entame d’amples ondulations pailletĂ©es par le glockenspiel et rythmĂ©es par les accents de l’octuor. En dĂ©pit d’un son un brin confus, la belle tenue des voix aiguĂ«s et la restitution des effets crescendo-decrescendo contribuent Ă  soutenir l’intĂ©rĂªt de cette musique style, comment pitcher l’idĂ©e ? Peter Pan qui s’envole dans le crĂ©puscule avec la fĂ©e Clochette. Le vibraphone tuile premier et deuxième (10’30) mouvements. Après le « Om », le « Mani » de « Om Mani Padme Hum » (le joyau dans le lotus) fait son apparition. Voix et instruments suivent le mĂªme mouvement d’inspiration-expiration, façon diastole-systole, qui gonfle puis dĂ©gonfle l’intensitĂ© du propos. Le soin apportĂ© aux nuances et aux variations de puissance, l’intĂ©rĂªt des percussions lĂ©gèrement percutantes grĂ¢ce Ă  des accents Ă  contretemps, les fausses extinctions de l’invocation ne manquent pas de savoir-faire, mĂªme si la cyclicitĂ© du rituel exige une attention soutenue pour ne pas trouver le temps long – peut-Ăªtre volontairement ?

« Padme » se faufile dès le dĂ©but du troisième mouvement (8’30) et poursuit cette quĂªte de l’immobilitĂ© dans les flux et reflux. Une brève rupture du discours (1’57) prĂ©pare l’entrĂ©e du piano, main droite. Un bref intermède instrumental (3’15) semble traduire la conscience par le compositeur que trop de statisme peut finir par suspendre l’attention donc l’adhĂ©sion de l’auditeur. Le surcroĂ®t d’énergie, les Ă©volutions du tempo (jolie suspension Ă  5’33), l’arrivĂ©e d’un nouveau locuteur Ă  marteaux, le traitement plus diffĂ©renciĂ© du chÅ“ur (voix fĂ©minines / masculines) pour conclure ravivent l’intĂ©rĂªt du pseudocritique.
Le quatrième mouvement (7’30), fondĂ© sur le « Hum », confirme cette volontĂ© de saisir derechef l’écoutant lambda que nous sommes par l’ouĂ¯e en associant tempo vif, accents, arrivĂ©e des cloches tubulaires et rĂ´le plus dynamisant du piano. La maĂ®trise du chÅ“ur estonien, Ă  la hauteur des clichĂ©s sur l’art vocal en Estonie, par exemple lors d’admirables tenues (2’20). La suite du mouvement Ă©puise une mĂªme harmonie Ă  l’aide de sforzandi qui se dissolvent peu Ă  peu pour laisser place au cinquième mouvement (7’30), plus atmosphĂ©rique avec rĂ©sonances, suspensions, parties orchestrales tandis que le chÅ“ur intervient pour ressasser l’intĂ©gralitĂ© de son « Om mani padme hum ». Tout paraĂ®t finir Ă  4’20 quand un bref regain accompagnĂ© d’une nouvelle extinction rapide, ce système interrogeant par Ă -coups le concept de finitude. La fin de notre vie est-elle la fin ? L’arrĂªt de la musique est-elle la fin de la musique ? Ce que nous savons – donc croyons savoir – n’est-il rien d’autre qu’enfermement ou que limitation de nous-mĂªmes ? La dĂ©rĂ©liction du mouvement jusqu’à la dernière mesure instrumentale fait ainsi vibrer les interrogations Ă©sotĂ©riques que le compositeur promettait de susciter.



En conclusion
, ce deuxième disque illustre le diptyque unité-variété dont Alexandre Rabinovitch-Barakovsky est familier. Sur un socle spirituel proximal, et toc
, le compositeur articule deux Å“uvres radicalement diffĂ©rentes, en dĂ©pit des apparences liĂ©es aux procĂ©dĂ©s rĂ©pĂ©titifs. La première travaille sur l’immersion de l’auditeur dans une dynamique qui se suspend – Ă©cho de notre vie brouillonne qui cesse un jour et, croient certains, au moins certains jours, se prolonge selon des modalitĂ©s Ă  la fois floues et non garanties. La seconde explore la profondeur d’une formule magique en l’élargissant au maximum afin de lui offrir cette part de mystère, donc de mystique, que l’immĂ©diatetĂ© frĂ©nĂ©tique de notre monde lui refuse. Si La Triade est plus immĂ©diatement captivante, son association avec Das Tibetanische Gebet est une idĂ©e judicieuse. Rendez-vous toujours aussi appĂ©tissant, donc, pour une prochaine exploration du troisième disque.


Ă€ suivre !
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La vie C


Toi aussi, prends le RER C et deviens surrĂ©aliste sans t’Ă©garer dans la PlĂ©Ă¯ade.

Abad Boumsong, Entretien avec un poète, Comédie Dalayrac, 15 mars 2019

Photo : Bertrand Ferrier

On n’avait jamais vu le thĂ©Ă¢tre d’Alain Cohen, ex-Soum-Soum devenu ComĂ©die Dalayrac, aussi plein, ce qui est relativement très vexant puisque l’on y a participĂ© Ă  moult activitĂ©s collaboratives visant Ă  pousser collectivement quelque chansonnette avant de s’escagasser devant la grossièretĂ© incongrue et dĂ©placĂ©e du mec chargĂ© de coordonner l’accueil des fredonneurs et des spectateurs – après le concert d’Abad, on a renouĂ© fortuitement avec lui, et ça nous fait joie, hop, vu que l’on pense que BarthĂ©lĂ©my Saurel est l’un des chanteurs les plus exceptionnels que compte le Paris chansonnique, avec Jean Dubois en chef de file gĂ©nial et Claudio Zaretti en artiste cool, quand ce cool-lĂ  fait autant de bien qu’un hamac qui se dandine, c’est pas peu dire de notre point de vue.
Ce vendredi, l’ambiance est Ă  la DieudonnĂ© version thĂ©Ă¢tre de la Main d’or : le cabaret qui jouxte l’OpĂ©ra-Comique se remplit et, quand il est plein, il se remplit encore. Pour un chroniqueur claustrophobe, l’Ă©preuve est rude, mais parole fut donnĂ©e d’assister au spectacle. Partant, mĂªme en souffrant, l’on fera son possible pour tenir le temps que faire se pourra. IndiffĂ©rent Ă  la jalousie du prĂ©sent chroniqueur constatant l’ultracomplĂ©tude du lieu, ce qui est bon signe mĂªme si c’est pas très sympa, Abad Boumsong se prĂ©sente  moins comme le frère de Jean-Alain – on peut le dire, il l’assume sur les rĂ©seaux sociaux – que comme un poète d’une race particulière : rassurĂ© par une table curieusement superfĂ©tatoire postĂ©e Ă  jardin, rassemblant des livres sĂ©rieux feat. des vieilles Ă©ditions de Corneille (pas le chougneur tentant de passer pour un chanteur, le dramaturge), Abad revendique d’Ăªtre le poète qui a envie d’aller au-delĂ  des livres pour rencontrer l’autre et vibrer, avec lui, d’une mĂªme Ă©motion. « Dans n’importe quel art, pose-t-il, le succès peut arriver ; mais le vrai succès, c’est de rencontrer l’autre. »
Pour cela, il propose d’articuler sa parole autour d’une douzaine de textes qu’il introduira en rĂ©pondant aux questions du public… questions qu’il a lui-mĂªme conçues et numĂ©rotĂ©es afin de garder le contrĂ´le de cette interaction avec une idĂ©e-phare : personne ne connaĂ®t le poète. Dès lors, le premier poème, mixĂ©, se greffe sur le mouvement le plus (le seul) cĂ©lèbre de la Sonate soi-disant au clair de lune de Beethoven : vampirisme du poète underground hackant le tube occidental.  Selon Abad, le peuple malade dont nous sommes se couperait de la rĂ©alitĂ© ; le poète-griot, lui, doit s’en Ă©loigner pour mieux revenir exploser comme un volcan au milieu de ses frères les hommes auxquels il laisse miroiter la mĂ©moire amniotique, structurante chez Boumsong, de la libertĂ© Ă©trange qu’il stigmatise dans le « ventre de la mère ». « Je voulais m’envoler, insiste-t-il, mais je n’avais plus d’elle / et quand je l’ai trouvĂ©e, on m’avait pris le ciel » : l’artiste assume et creuse cette fracture psychanalytique qui fait de lui ad vitam un homme qui veut chanter pour un monde sourd, si-elle au ci-el le lui permet.



Cette impression d’Ăªtre ailleurs pousse le poète Ă  assumer d’Ăªtre rien moins que le nĂ©ant ou l’Ă©ternitĂ©, autrement dit l’inaccessible, l’irrĂ©ductible, le possible que nous sommes avant que les clefs du dĂ©terminisme nous sclĂ©rosent en place (yo). Marcher dans les rues en criant non, lancer des mots comme on jette des pierres – beau projet, mĂªme si ça dĂ©pend sur qui tu comptes jeter une pierre. Sauf que les non-poètes (les gens) n’entendent pas, quels que soient les sens qu’ils impliquent, en cela que, quand le poète parle, ils ne perçoivent ni les sons, ni les sens. VoilĂ  la victime obligĂ©e de cacher les blessures trop sensibles « que les cracheurs de sang ciblent ».
Assumant son attirance pour Jacques Brel et les tubes comme la Sarabande de son pote Haendel, il en profite pour prĂ´ner une mondialisation Ă  l’Ă©chelle humaine. Celle-ci, conçue dans une acception poĂ©tique qui hĂ©rissera tant les racistes que les pragmatiques, consisterait Ă  « ouvrir les frontières » car « nous sommes ce que vous Ăªtes, nous sommes ce que vous faites – et ce que vous faites, c’est les larmes dans nos tĂªtes, le vacarme des trompettes, les larmes des fillettes », jusqu’Ă  « la folie d’une planète ». Pour l’artiste, « tout homme est un immigrĂ© qui s’ignore ». Dès lors, c’est d’un point de vue artistique, suppute-t-on, qu’il faut entendre cette revendication qui, intellectuellement, politiquement, gĂ©opolitiquement, pourrait paraĂ®tre lĂ©gère.
Tel est l’intĂ©rĂªt de se frotter aux poèmes d’Abad Boumsong. Certes, l’on peut estimer que la revendication africaniste d’une Europe terre d’accueil (car c’est dans ce sens que l’on parle d’immigration, scoop) paraĂ®t Ă  tout le moins discutable ; aussi entendre la parole du profĂ©rateur en tant que procĂ©dĂ© artistique s’impose, quelles que soient les amusantes provocations politiques (« la prochaine fois que je veux passer la douane, je dis que je suis du pĂ©trole, on ne me demandera pas mes papiers »). En effet, il s’agit d’une performance, pas d’un Ă©change gĂ©opolitique ou universitaire, et l’on peut accueillir la parole du performeur mĂªme si l’on ne pense point, mais alors point du tout, que la dĂ©termination sexuĂ©e soit une construction capitaliste visant Ă  enfermer les gens, ou que braves pauvres ou salopards de riches du monde entier doivent Ăªtre, par principe, accueillis dans l’Europe riche et bienfaitrice en dĂ©pit du Banquier Ier de la PensĂ©e complexe. De mĂªme que nous avons le droit de passer pour un gros fachiss ringard (genre I give a fuck about you fuckin’ think, motherfucker), l’artiste a le droit, crĂ©nom d’une pipe, de profĂ©rer sa foi gĂ©nĂ©reuse, le fondement intellectuel et pragmatique de son credo te parĂ»t-il fragile Ă  toi, plouc blancoss du type bertrandferrierus qui es engoncĂ© dans une rĂ©alitĂ© qui se prĂ©tend aware.

Photo : Bertrand Ferrier

Droit dans ses bottes, Abad Boumsong, lui, dĂ©nonce ces « enfers du monde Ă  l’envers », qui justifient que lui et on en gĂ©nĂ©ral « deviennent des araignĂ©es pour ne jamais saigner / car la plus grande prison est celle que l’on construit en nous, et l’on s’y enferme pour construire ce monde fou. » Le poète s’enferre alors dans l’enfer des tĂ©ci qu’il dĂ©crit avant, dĂ©ceptif, d’avouer que ce n’Ă©tait pas son monde car lui avait peur de ce qu’il lui reste de liquide amniotique : sa maman. Au point d’estimer que, si les mamans faisaient leur boulot, il n’y aurait pas plus de dĂ©linquance que, exceptionnellement, le vol d’un livre intelligent Ă  la Fnac. Structurellement, Abad cultive plus qu’il ne dĂ©lire – au sens Ă©tymologique du mec qui quitte son sillon – une voie humaniste qui rĂªve de se changer en prière.
Pour lui, « l’univers entier est, quelque part, en nous-mĂªme dès que quelqu’un nous aime », ce qui ne l’empĂªche pas de craindre de parler librement, quand on lui demande si Ăªtre poète ça aide Ă  niquer, vu que sa choupinette est lĂ  pour assister Ă  son triomphe. L’auteur-performeur assume cette intranquillitĂ© qui le pousse Ă  envisager d’« avoir froid mĂªme après la mort de l’hiver ». Son objectif est quasi france-gallien : rĂ©sister, exister, et changer l’idĂ©al en cactus. En somme, il souhaite organiser la rĂ©sistance par l’art, ce qu’il appelle l’art-volution et, pour contrer le bĂ©ton ou l’avancĂ©e de la matière, oser une ultime lumière.

Photo : Bertrand Ferrier

Alors que l’on se rĂ©jouit du succès formidablement impossible mais rĂ©ellement exceptionnel d’un poète-diseur, l’on pourrait, Ă©videmment, faire son snob – ne serait-ce que par jalousie, le mec plus-que-remplissant une salle oĂ¹ l’on co-chantonna jadis. L’on pointerait alors une introduction trop longue – rendĂ®t-elle hommage au travail, qui paraĂ®t fort louable, de notre voisin FrĂ©dĂ©ric : zappĂ©e, elle aurait judicieusement incitĂ© l’artiste Ă  commencer ex abrupto sur le poème clair-de-lunĂ©. D’autres questions se faufileraient, ne serait-ce que pour laisser croire que nous-je avons des big lessons Ă  donner. Du genre ? Ben,

  • comment jamais tu te poses la question de ce qui te permet de te dire poète Ă©crivant des livres – en clair, pourquoi ne pas s’interroger sur quand-un-artiste-devient-artiste plutĂ´t que de considĂ©rer que ton statut est ancrĂ©, dĂ©finitif, et que tu peux t’auto-interviouver Ă  ce sujet – ce que l’on risque de trouver intĂ©ressant, soit mais un peu, pardon, excessif ou prĂ©tentieux ?
  • pourquoi prĂ©tendre souhaiter la rencontre avec les gens si c’est pour leur faire lire des questions exigĂ©es par l’artiste ?
  • pourquoi ne pas avoir donnĂ© les textes Ă  la rĂ©gie pour lui permettre une meilleure rĂ©activitĂ© ?
  • pourquoi spĂ©cifier que le titre d’un poème anaphorisant « les gens » s’appelle « Les gens » ?
  • est-ce vraiment malin de finir sur deux poèmes un peu assistĂ©s par un prompteur en forme de cellulaire, alors que jusque-lĂ , le texte Ă©tait dit moins par cÅ“ur qu’avec cÅ“ur ?
  • pourquoi citer les titres des poèmes, des « livres » Ă  venir… et pas les compositeurs des musiques qui soutiennent les rĂ©citations ?

Ne pas mentionner ces questions eĂ»t Ă©tĂ© se contenter de servilitĂ© envers Purple Shadow Agency, qui nous invita, ou envers Abad Boumsong, qui nous offrit jadis un thĂ© parfumĂ© Ă  la poudre de baobab. Une telle cochonnerie serait aussi hĂ©morroĂ¯dale que celle qui consisterait Ă  ne pas admettre que, en dĂ©pit d’un contexte tempĂ©ratural et organisationnel oppressant, et malgrĂ© un dĂ©saccord sur l’engagement politique qui pourra paraĂ®tre aux mĂ©disants utilement consensuel ou gentiment niaiseux, l’on doit saluer avec respect la performance gĂ©nĂ©reuse d’un poète-diseur original, travailleur et rĂªvant de rĂªver. Sans presque nous vouloir vanter, on a connu expĂ©rience plus abrasive.

Jean Guillou, Orgue et violoncelle, Augure


Ils s’Ă©taient connus, lĂ -bas, dans la capitale parisienne, vingt ans plus tĂ´t ; ils se sont retrouvĂ©s en 2013, Ă  Rome, Ă  Saint-Antoine des Portugais. Alexander Kniazev, la vedette du violoncelle, et Jean Guillou, feue la star de l’orgue, ont rĂ©ussi Ă  fixer un rendez-vous pour confronter un violoncelle de 1732 avec un orgue Mascioni de 2008 (« conçu selon les plans de Jean Guillou » mais hĂ©las non dĂ©crit dans le livret) autour de pièces pas conçues – Ă  l’origine – pour ce duo. (Pour l’anecdote, notons que, en 2017, l’aventure s’est prolongĂ©e lors de concerts incluant du Jean Guillou dedans.)
Le disque commence par trois sonates Ă©crites par Johann Sebastian Bach pour viole de gambe et clavecin. Peut-Ăªtre, dès la Première sonate (BWV 1027), les passionnĂ©s du beau son passeront leur chemin : selon ce qui nous est restituĂ©, le grave de l’orgue sature, le cromorne liminaire sonne Ă©touffĂ©, bref, seul le violoncelle est en beautĂ©, sans doute parce que Mme Kniazev, aka Dzhennet Knyazeva, a dirigĂ© la prise de son – son admiration pour l’Ă©poux est justifiĂ©e mais, en crĂ©ant un dĂ©sĂ©quilibre entre les deux complices, le rĂ©sultat ne met certes pas en valeur le musicien Ă  la chevelure quasi alla Carles Puyol. Les foufous d’exactitude qui auraient commis l’erreur fatale de se laisser tenter pointeront avec une fielleuse gourmandise des dĂ©calages assez Ă©tranges dans l’Adagio liminaire, une tendance du cordiste Ă  ne pas s’intĂ©resser « plus que ça » aux longues tenues, et, bien sĂ»r, des guillouteries comme ce tremblant ou ces trilles que seuls, et encore, des musicologues fervents ont peut-Ăªtre inventĂ© sur quelque copie inĂ©dite (2’20, 3’45). L’objectif n’est pas de signer une version rĂ©fĂ©rentielle et historiologiquement incontestable. Ă€ l’Ă©vidence, l’enjeu est ailleurs – donc, comme dit le syntagme anglais, s’il est tailleur, c’est qu’il est plus riche, bref : il s’agit de faire de la musique, entre musiciens extraordinaires, de jouer en prenant au sĂ©rieux la partition sans chercher, euphĂ©misme, Ă  exĂ©cuter la sonate comme il sied d’ordinaire.
L’Allegro ma non tanto poursuit cette idĂ©e de musique « de chambre » entre mastodontes de bonne compagnie, autour, cette fois, d’un thème clairement inspirĂ© de l’incipit du choral cĂ©lĂ©brĂ© en BWV 645. Le mouvement hĂ©rissera les tenants d’une musique guindĂ©e et, en dĂ©pit d’un son qui peine parfois Ă  rendre le dĂ©tail des trois parties, sera, au contraire, chĂ©ri des partisans d’une musique engagĂ©e, personnelle, libĂ©rĂ©e, ne craignant pas de dĂ©poussiĂ©rer la partition posĂ©e sur l’Ă©tabli des artistes artisans. CohĂ©rent, l’Andante quasi lento ne dĂ©vie pas du projet, avec une interprĂ©tation rĂ©solument subjective dont tĂ©moignent les guillouteries saugrenues indissociables de l’artiste (tremblants perpĂ©tuels, dĂ©tachĂ©s Ă  1’08, deux en deux inĂ©gaux des dernières mesures…)
ou, apparemment, de l’orgue (impression de la dièse-si Ă  la basse au lieu du seul si : problème mĂ©canique ou ajout de l’interprète, 1’39 ?). L’Allegro moderato est pris avec mordant, l’esprit primant parfois sur la lettre (deuxième rĂ© octaviĂ© au violoncelle, 0’29, ajout de notes de liaison Ă  la main droite vers 1’40, par ex.). Les choix de registration Ă©clairent çà le discours, le rendent plus mystĂ©rieux lĂ  oĂ¹ le grave devient plus aigu que la mĂ©lodie : Ă  l’Ă©vidence, Jean Guillou prend plaisir Ă  profiter, comme il l’a promis dans la notice, des possibilitĂ©s propres Ă  l’orgue. Dès lors, Ă  force de jouer subjectivement, les musiciens donnent parfois l’impression de jouer perso et, sporadiquement, de se trottiner après pour arriver ensemble sur les temps importants ; mais l’inquiĂ©tude ainsi suscitĂ©e a un avantage : elle est, sans conteste, antithĂ©tique de l’ennui.
La Deuxième sonate (BWV 1028) va-t-elle respecter cette direction artistique ? L’Adagio, pris très posĂ©ment, confirme Ă  tout le moins la patte Jean Guillou avec ce cromorne tremblant de la main droite qui rĂ©jouira les aficionados sans forcĂ©ment sĂ©duire l’ensemble des auditeurs – c’est pas le but, on s’en doute. Notre rigiditĂ© de vieux croĂ»ton nous oblige itou Ă  reconnaĂ®tre un certain scepticisme devant le changement de clavier Ă  chaque phrase, la continuitĂ© du discours s’effaçant derrière un miroitement ensoleillĂ© dont l’apprĂ©ciation sera rĂ©solument affaire de goĂ»t. Plus tenu, l’Allegro moderato sautille Ă  bon droit, le changement de registration permettant en l’espèce de faire vivre les reprises. L’incipit de l’Andante ne manque pas de noblesse en dĂ©pit de la prise de son qui, selon ce que nous entendons, Ă©crase les graves de l’orgue. Ă€ notre sens, qui ne manque pas d’Ăªtre bouffi d’orgueil comme celui d’un pseudocritique, le tremblant, nous ne pouvons que le seriner, n’apporte pas grand-chose au cornet – mais c’est lĂ  le style Guillou, soit, et l’on estimera avec courtoisie que, d’une certaine manière, il permet, par ses ondulations, de mieux apprĂ©cier les choix de liaison ou de dĂ©tachĂ©. Pour autant, l’on mentirait en s’extasiant devant « l’enrichissement de la partition » par Jean Guillou qui, jugeant l’accompagnement Ă©tique, y a ajoutĂ© des notes – c’est fait avec mĂ©tier, bien sĂ»r, mais cela Ă´te aussi la sobriĂ©tĂ© Ă  notre sens fort efficace du vrai continuo.
L’Allegro affiche une tonicitĂ© que dope le violoncelle selon trois stratĂ©gies :

  • des dĂ©parts retardĂ©s au maximum, voire au-delĂ  ;
  • un choix de legato pensĂ© pour chaque segment ;
  • et un soin apportĂ© aux contrastes d’intensitĂ©.

Jean Guillou ne nĂ©glige pas non plus les inĂ©galitĂ©s qui, en feignant de trĂ©bucher, Ă©lectrisent l’Ă©coute (1’48)… avant que le dernier accord, octaviĂ© dans le grave par le violoncelliste, finisse de surprendre l’auditeur. En somme, aurait-on imaginĂ© que des sonates aussi sages d’apparence pussent susciter une Ă©coute aussi interrogative, donc attentive ? La force de cette proposition nous semble rĂ©sider dans la volontĂ© de la rupture, non pour obtenir quelque effet d’esbroufe mais parce que, parvenu Ă  un certain stade de connaissance, de maĂ®trise et de notoriĂ©tĂ©, des artistes audacieux peuvent se permettre d’Ăªtre radicaux et d’exprimer leur vision musicale, dĂ»t-elle titiller les habitudes des auditeurs lambda et les dĂ©sarçonner malicieusement.


La Troisième sonate (BWV 1029) se distingue des deux premières par trois spécificités :

  • elle est en mineur,
  • elle s’articule en trois mouvements, et
  • le premier mouvement est un tempo prompt.

Après une attaque presque confuse, le Vivace joue toutefois plus Ă  l’Allegro dynamique qu’au mouvement de virtuositĂ©. La nervositĂ© est pourtant de mise (main gauche, 0’48, par ex.), laissant rĂ©sonner une instabilitĂ© sporadique qui intrigue et empĂªche tout sentiment de lassitude. La partition n’incite pas davantage Ă  l’ennui de bon aloi, zĂ©brĂ©e qu’elle est de jolies embardĂ©es en forme de modulations. L’Adagio espressivo est alors l’occasion de retrouver l’anche avec son tremblant. Le tempo très lent ravira les amateurs de vibration, mais il ne convainc pas mĂªme Jean Guillou qui, pour passer le temps, comme il le fait dans nombre de mouvements, colorie la partition en y ajoutant ses propres crĂ©ations ainsi qu’il aime faire. Admettons – toute vergogne bue, toute – que cette proposition ne nous sĂ©duit guère quoi qu’elle confirme notre impression qu’un adagio pris trop lent, mĂªme avec un violoncelle soliste capable de jouer les modestes accompagnateurs Ă  la reprise, si tu le pimpes pas un peu, c’est lassant. Conclusion : si tu dois le pimper, c’est que tu l’as pris hypertrop lent ! L’Allegro moderato, lui aussi, grevĂ© par l’obsĂ©dant trĂ©molo, est rehaussĂ© d’harmonisations guilloutiques. Rien qui n’obère l’allant sans excès des instrumentistes. Le reste est affaire de goĂ»t : les changements de registre sont plaisants mais pas toujours convaincants (1’31 : pourquoi diable, nom d’un p’tit ouistiti ?)­ ; l’autonomie des musiciens est bien cadrĂ©e mais donne souvent une impression de rythmique souplement convergente. C’est assurĂ©ment un choix d’interprĂ©tation ; peut-Ăªtre doit-on constater qu’elle ne parvient pas Ă  nous Ă©bouriffer en dĂ©pit de notre, pourtant, pas si mauvaise volontĂ©.
Le disque, gĂ©nĂ©reusement pourvu de près d’1 h 10 de musique, s’achève sur quatre bis, dont on aurait pu imaginer qu’ils fussent distribuĂ©s autour des sonates afin de permettre une Ă©coute des sonates plus « rĂ©citalière », id est privilĂ©giant un plaisir d’Ă©coute en continu, qu’encyclopĂ©dique, avec les trois sonates Ă  la suite – toujours critiquer semble un principe, apparemment, chez le pseudocritique qui signe cette chronique. L’Aria de la Suite en D (BWV1068/2), tube s’il en est, met en Ă©vidence trois caractĂ©ristiques dĂ©jĂ  croisĂ©es :

  • l’insouciance d’Alexander Kniazev Ă  tenir les notes,
  • l’imperfection de la prise de son supprimant les mĂ©diums au profit de graves saturĂ©s, et
  • la beautĂ© du son du violoncelliste.

Le choral « Nun komm, der Heiden Heiland » (BWV 659), dans un arrangement non expliquĂ©, est indigne des artistes car quasi inaudible : comme disait un entraĂ®neur en admirant mon sens très particulier de l’activitĂ© natatoire, mĂªme ma grand-mère fait mieux que ça – et mĂªme quand les grands-mères meurent, l’expression demeure. La Sicilienne de la Quatrième sonate pour violon et clavecin semble paisiblement insipide quand, Ă  la première reprise, elle tente de se justifier par une registration hors de propos, ridiculisant la simplicitĂ© de Bach : agacĂ© une fois de trop, nous abandonnons le titre Ă  ses gesticulations dĂ©cevantes – tant qu’Ă  jouer un tube, autant le jouer pour ce qu’il est, pas pour faire les malins. Le disque s’achève sur l’Adagio du triptyque BWV 564, dont l’arrangement (transposition Ă  l’octave), comme les autres, n’est pas signĂ©. On y apprĂ©cie le rythme staccato impulsĂ© par Jean Guillou, le professionnalisme de son partenaire (malgrĂ©, par ex., ce sol transformĂ© en si, 2’18) ; mais le Grave, entièrement confiĂ© Ă  l’orgue, sonne comme un aveu quant Ă  la superficialitĂ© de ces bonus qui, pourtant, auraient pu Ăªtre tout Ă  fait agrĂ©ables et justifiĂ©s par le plaisir d’entendre des trucs-qu’on-connaĂ®t après des pièces intrigantes mais moins familières au pĂ©kin que nous sommes beaucoup Ă  Ăªtre. Enfin, au moins, que je suis aussi.
En conclusion, sans Ă©voquer les faute orthotypo poussant inutilement en capitales les deux instruments sur la première face du disque tout en ajoutant une espace en trop entre la virgule et Jean Guillou, la prise de son qui empĂªche d’ouĂ¯r l’orgue, les choix musicologiques non explicitĂ©s et les facĂ©ties – plus mystĂ©rieuses que fascinantes – des interprètes nous poussent Ă  ne conseiller ce disque qu’aux guilloumaniaques ou aux kniazevidolĂ¢tres. Les autres auditeurs susceptibles d’Ăªtre happĂ©s pourraient Ăªtre ceux qui s’imaginent, fillettes, fillettes, que Johann Sebastian Bach, c’est toujours la mĂªme rengaine. Parfois, non, Bach peut se mĂ¢tiner de sonoritĂ©s et de rythmiques inattendues ; et, Ă  l’intĂ©rieur de ces parfois, nous nous arrogeons, royal, le droit de penser, si si, que, parfois bis, c’est dommage.


Pour retrouver nos 16 chroniques autour de Jean Guillou, c’est ici.
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Alexandre Rabinovitch-Barakovsky, « Terza pratica » I.1, VDE-Gallo


Évidemment, vous connaissiez Alexandre Rabinovitch-Barakovsky. Moi, non. D’oĂ¹ le choc de dĂ©couvrir une patte très maĂ®trisĂ©e, singulière quoique inscrite dans la lignĂ©e minimaliste, qui sait Ă  la fois manier l’orchestre et le pailleter de ses tics mystiques et instrumentiques prĂ©fĂ©rĂ©s. Voici, donc, quelques bonnes nouvelles Ă  savourer pour ceux qui les ignoraient encore.
Bien sĂ»r, la thĂ©orie est complexe : Alexandre Rabinovitch-Barakovsky est Ă  la fois mystique, numĂ©rologue et syncrĂ©tiste. Ainsi, comme il le confie Ă  Elena Dubinets (extraits du livret Ă  retrouver ici), la « Terza pratica », qui donne son titre Ă  ce premier florilège, s’inscrit dans une chronologie musicale. La « Prima pratica » Ă©tait la musique de la quiĂ©tude Ă©motionnelle : tout Ă©tait harmonieux. Avec Monteverdi, apparaĂ®t la rationalisation de la musique, donc la Seconda Pratica, la musique de la tonalitĂ© « avec la polaritĂ© majeur-mineur, joie-souffrance ». La Terza pratica, marquĂ©e par « les savoirs traditionnels (le chamanisme, la gnose, la kabbale, le soufisme, le bouddhisme, etc.) » revendique une rĂ©appropriation holistique de la musique, oĂ¹ les concepts-clĂ©s tournent autour de la ritualisation, de l’initiation, de la purification et de l’alchimie, entre psychanalyse jungienne et cosmogonie hindouiste. VoilĂ  pour une prĂ©sentation synthĂ©tique du sous-texte. Reste Ă  ouĂ¯r ce que donne, en pratique, cette troisième façon de penser, composer, interprĂ©ter et faire vivre la musique.

Le premier coffret de quatre disques consacrĂ© par VDE-Gallo Ă  l’artiste s’ouvre sur Les Six Ă©tats intermĂ©diaires, « Sinfonia fondĂ©e sur le Livre tibĂ©tain des morts » créée en 1998. « La vie » (9’), pour grand orchestre et synthĂ©tiseur, sonne comme du Philip Glass en moins joufflu. Le minimalisme (structures rĂ©pĂ©titives, dĂ©calages parallèles faibles de bariolages simples, collage de motifs sans tuilage, etc.) s’anime par le flux des idĂ©es et des intensitĂ©s tout en sachant dĂ©velopper des motifs rĂ©currents. « Le rĂªve » (9’) poursuit cette esthĂ©tique oĂ¹ le cĂ©lesta, le glockenspiel ou le mĂ©tallophone continue de dessiner la voie. L’intranquillitĂ© Ă©broue, si si, les cordes et les cuivres, relayĂ©es par les bois. L’effet prime sur la joliesse que le Belgrade Philharmonic Orchestra, dirigĂ© par le compositeur, ne cherche pas Ă  privilĂ©gier en dĂ©pit de nuances que l’on aimerait parfois plus prononcĂ©es. « La transe » (10’) s’ouvre sur des accords aux odeurs plastiques – pas sĂ»r que l’enregistrement en concert rende le mieux justice Ă  cette manifestation toni(que)truante. La mĂªme Ă©nergie incessante va nĂ©anmoins capter l’oreille en excitant, animant et secouant la pièce de bout en bout.
« Le moment de la mort » (8’30) valorise au premier chef des glissendi, notamment de synthĂ©. Une formule lancinante tente d’absorber un motif moins ascendant que sisyphien – id est : une fois arrivĂ© en haut, on redescend, façon Ben Sidran dans Picture him happy – que dĂ©nouent des cloches tubulaires. « La rĂ©alité » (9’30) se fonde, elle, sur un puissant motif franchement descendant tant cette dynamique s’affermit dans l’ensemble de l’orchestre, d’abord dans les aigus puis sur l’ensemble du spectre. Un tutti tonitruant assourdit alors l’auditeur, comme la rĂ©alitĂ© tend Ă  nous assommer (enfin, je crois). Un decrescendo, guidĂ© par une guitare Ă©lectrique – semble-t-il – et animĂ© par des fusĂ©es du synthĂ©, prĂ©pare les contrastes finaux, jusqu’à l’effacement brutal. « L’existence » (8’) se fonde sur des boucles plus hypnotiques, articulĂ©es autour de mouvements ternaires uniformes. Puis un motif descendant prĂ©cède la remontĂ©e guidĂ©e par les synthĂ©tiseurs, sans stabilitĂ© : l’existence n’est pas l’Ă©quilibre, elle monte et descend une quarte obsĂ©dante avant qu’une fin planante ne laisse les derniers mots au synthĂ©.



Les Trois invocations concluent le disque avec quatuor à cordes et célesta amplifié, joué par le compositeur. « Souffrance » (6’) valorise la riche sonorité du quatuor à l’unisson. Les pairs secouent des accords proches sous la ligne simple que strie le violon. L’énergie s’apaise au mitan du mouvement pour prolonger le procédé sur un mode plus élégiaque, qui précède l’entrée arpégée du célesta. Les accords, soutenus par les pizz, s’associent aux arpèges puis les avalent. Le discours se suspend enfin et se délite sur une pluie tamisée de cordes conclue par le célesta.
Ă€ grands Ă -coups, « DĂ©sir » (7’30) rĂ©impulse de la vigueur grĂ¢ce au violoncelle jouant dans ses aigus. Le cĂ©lesta distille une poĂ©sie troublĂ©e par de plus terrestres envies. Arpèges, respirations et interventions des violons tentent d’enrichir la situation. Le discours concatène alors les fluctuations poussant corps et esprit entre lĂ©gèretĂ© de l’instinct, pesanteur de l’humain et force transcendante de vie, avant de s’épuiser donc, comme nous, de mourir. AussitĂ´t, « DĂ©livrance » (6’30) met au premier plan un lit de cordes, clapotant façon Rhin au dĂ©but de la « TĂ©tralogie », le pizz du violoncelle en sus. De rares embardĂ©es troublent cette paix retrouvĂ©e, anti-Ă©vĂ©nementielle. Pourtant, Ă  la moitiĂ© de la traversĂ©e, le cĂ©lesta s’emballe, montrant ses fragilitĂ©s. DĂ©bordĂ©es, les cordes se retrouvent envasĂ©es dans un glissendo final de plus d’1’30, symbole d’une dĂ©livrance sinusoĂ¯dale Ă  conquĂ©rir, que ponctue le compositeur au clavier.
En somme, un début riche quoique accessible, varié quoique cohérent, qui met en appétit pour les galettes qui seront bientôt notulées, à leur tour, sur cette colonne !


Ă€ suivre !
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