
Eh bien, soit, afin de dissimuler notre inculture, faisons diversion et reconnaissons-le d’emblĂ©e : ni le design extĂ©rieur, ni les fautes de frappe apparentes sur la quatrième d’Ă©poque en Times New Roman (absence d’espaces fines avant les « : » ; confusion entre les apostrophes de la minute et des secondes sur les parties B et D ; espace en trop, c’est quand mĂªme puissant, entre PER et CUSSION, etc.), ni la composition ou les sornettes Ă©maillant le livret (du type « la formation trompette et orgue est rarement employĂ©e », p. 7, gĂ¢ ?), peut-Ăªtre du compositeur – on le redoute après une semonce aussi prĂ©tentieuse – mais non signĂ©, n’émargent dans la catĂ©gorie des produits que l’on pourrait dĂ©signer, ne serait-ce que pour faire caguer les fĂ©ministes stupides, sexy. En revanche, le projet de dĂ©couvrir Jean Daetwyler (1907-1994), un compositeur et chef d’orchestre que notre ignorance crasse et franchouillarde tenait sous son boisseau, dans un programme variĂ© dirigĂ© pour partie – sans prĂ©cision – par le compositeur en personne, voilĂ qui donne assez envie pour oublier promptement le packaging vintage, comme qu’on dit en bon français hexagonal.
Le disque débute par les Trois danses pour cordes et percussion (les masques, la mort et les bergers dans la montagne, 14’). La Première danse se jette dans la bataille avec des cordes d’abord à l’unisson et des tambours en soutien tonique. Un premier break autour de triolets laisse augurer d’une harmonie plus riche. Timbale discrète et wood-blocks aiguillonnent les musiciens à cordes. La chaleureuse prise de son de la radio de Berne peine hélas à restituer l’ensemble des interventions d’Alain Ramirez, seul percussionniste nommé, quand les violons jouent en tutti. Tant pis : après le passage moins vif, la partie A revient sur le devant de la scène pour secouer avec force le taedium vitae que seule notre volonté de nous accrocher au « larvatus prodeo » socialisant nous permet de vaincre… en apparence.
La Deuxième danse fait avancer sur un rythme de procession funèbre des glissendi, tremblements et motif rĂ©current repris et amplifiĂ© aux cordes graves (non, ce n’est pas de l’anglais – si, grave, tombe, bref). Avec les percussions et des dialogues pizz-arco, l’affaire s’emballe et devient moins symbolique qu’inquiĂ©tante. Puis la marche reprend, se brise au profit d’un violon solo allant chercher dans les hyperaigus une impossible solution : la marche reprend, lourde et ensuquante, dĂ©sormais plus fataliste que terrible. La Troisième danse vise à « exprimer les sensations rudimentaires d’une population [les bergers de haute montagne] encore en contact direct avec la nature sauvage ». Cloches, tutti puis contretemps poussent les violons Ă Ăªtre aussi agressifs que des mandolines rĂ©veillĂ©e trop tĂ´t. Le dialogue entre cordes et percussions avive la brève tension (3’) entre les partenaires rĂ©solument hostiles avant une coda formelle mais Ă©nergique. En somme, une gourmande mise en bouche appuyĂ©e sur un savoir-composer incontestable et un investissement patent des interprètes… en dĂ©pit d’un montage pas toujours très discret (piste 1, 1’20 ; piste 2, 4’29, par ex.).
La Pièce pour piccolo, cor des alpes, cordes et percussion (12′) s’annonce comme la plus pittoresque du lot. Et, non, ça n’a rien de raciste, mais que celui qui a coutume d’entendre de la musique savante pour cor des alpes – oui, je sais, pas exceptionnel, Leopold Mozart, Richard Strauss, tout ça tout ça, il n’empĂªche, je ne faraude, boum, point – me jette le premier quolibet (dont je n’aurai que faire, mais si ça peut lui rendre service, bienvenue). Dans le Capriccio, les cordes ambiancent d’emblĂ©e ; les Molnar – Heidi au piccolo, Joszef au cor – rĂ©pondent aussitĂ´t par une sonoritĂ© spĂ©cifique, incisive pour l’instrument suraigu, prĂ©cise et sereine pour l’acolyte incongru – on est rassurĂ© par la friabilitĂ© de la note esquissĂ©e Ă 1’28, tant on s’Ă©tonne en ignare que l’on puisse sortir des sons aussi justes et pertinents d’un tel instrument (oui, cette fois, c’est clairement raciste, mais ce genre de stigmatisation devrait presque passer).
Le caprice devient martial, avec impressionnantes sautes d’octave de la vedette, ponctuellement doublĂ©e par les violons en pizz comme sa collègue. Un solo de piccolo enclenche une rĂ©ponse du cor puis, joliment harmonisĂ©e, de l’ensemble jusqu’au final attendu. L’Andante s’amorce sur la mĂªme note (Ă l’octave) que la dernière du caprice, prolongeant l’Ă©tonnement qui saisit l’auditeur. Le cor Ă©tale une plainte qu’Ă©tayent les cordes graves. L’orchestre prolonge cette lamentation. Une humeur guillerette surgit au mitan du morceau, permettant aux violons d’exprimer leur juste lyrisme avant que la rythmique du cor, au souffle impressionnant, ne rythme puis n’apaise le mouvement, Ă l’aune de son titre. L’Humoresque finale pĂ©tarade grĂ¢ce Ă une colère de xylophone Ă laquelle le cor rĂ©pond aussi sec qu’un cuivre habituel. Le piccolo lui fait Ă©cho, armĂ© d’un orchestre de pizzicati avant de dialoguer brillamment avec son acolyte puis avec le xylophone. Comme annoncĂ© par le livret, c’est simple mais finement fait ; c’est joyeux et savamment orchestrĂ© ; bref, c’est original et fort aguichant.
Le Concerto pour trompette, orchestre Ă cordes et percussion (19′), par son titre mĂªme, s’annonce plus sĂ©rieux. Pourtant, le livret prĂ©vient : on va commencer sur un tango et finir sur une passacaille, nous voilĂ prĂ©venus. Dès le premier mouvement, xylophone et cordes font corps contre la star, incarnĂ©e par Daniel Sieber. Ce sont les cordes en pizz qui lancent l’esprit tango (0’49) avec une malice très Ennio Morricone. Le xylophone remet le mouvement d’aplomb (2’18), encouragĂ© par les archets. En ternaire, la trompette commente avant de se glisser en contrechant de ses comparses, fĂ»t-ce Ă l’unisson du xylophone. Un moment d’Ă©lĂ©gie violonistique n’y peut mais : tout doit se finir en simplicitĂ© avec trompette-qui-cadence et xylophone.
Le deuxième mouvement se prĂ©sente comme « une mĂ©ditation sur un bruissement de cordes qui imite la nature ». Sur un ostinato des cordes graves, les violons imitent un lent balancement Ă©olien superbement harmonisĂ©, auquel rĂ©pond la trompette bouchĂ©e. Un nouvel Ă©pisode, rythmĂ© par le triangle, interrompt ce dialogue paisible. Les violons sont en ostinato. Les contrebasses rĂ©pondent. La trompette westernienne rĂ©torque en dialogue, semble-t-il, avec les violoncelles. Un troisième Ă©vĂ©nement prompt et ternaire marque le mitan du mouvement. La trompette virtuose se met Ă l’unisson de cette fĂªte populaire en rappelant le thème initial. Cordes et wood-blocks rythment la progression qui finit par s’apaiser. Un quatrième Ă©vĂ©nement, avec triangle, Ă©voque, en symĂ©trie, ce qui se passa tantĂ´t. Par contraste, les violons 1 jouent la timiditĂ© en Ă©vitant de sonner avec justesse (6’38), la trompette morriconienne conclut le mouvement avec sa maĂ®trise chaleureuse, habile (respiration judicieuse Ă 8’24) mais sans mièvrerie.
Le troisième mouvement est agressĂ© par les wood-blocks et les contrebasses en pizz, rejoints par le groupe violons coll’arco + trompette. Le dĂ©tachĂ© du soliste impressionne par sa soliditĂ© ; le savoir-faire du compositeur brille en installant une tension joyeuse qui rend honneur Ă la tarentelle, dont le nom Ă©voque pourtant une saloperie d’araignĂ©e, mais c’est pas la faute de Jean Daetwyler, faut bien le reconnaĂ®tre. Cependant, au mitan (ben non, c’est pas ma faute si je rĂ©emploie le mot, le compositeur semble concevoir avec prĂ©cision la moitiĂ© de ces pièces) du mouvement, la partition dĂ©joue les attentes. trompette roulante, wood-blocks troublants, cymbale mystĂ©rieuse, peaux dĂ©rangeantes : excellente idĂ©e qui prend le contrepied d’une musique habile « mais facile » afin de montrer le son en construction. Le tango revient, avant que la tarentelle n’emballe la chose dans un finale consensuel Ă souhait. Dès lors, on apprĂ©cie dans cette pièce l’association entre maĂ®trise compositionnelle et p’tite part personnelle qui sourd çà et lĂ .
Le Dialogue pour trompette et orgue (17′) en trois mouvements associe Daniel Sieber Ă Hilmar Gertschen. La prise de son s’embourbe dans la rĂ©verbĂ©ration, qu’un orgue, non citĂ© mais très peu gracieux, peine Ă aĂ©rer. L’Ă©criture guère organistique de l’accompagnement ne sert guère ni le soliste, ultra rĂ©verbĂ©rĂ© par l’acoustique de l’Ă©glise, ni le ploum-ploumeur Ă©touffĂ© par une partition, pardon, sans intĂ©rĂªt. Les timbres ingrats de l’instrument tuyautĂ© ne valorisent pas davantage un premier mouvement peu attrayant. L’Allegro central propose manière de gigue promptement assagie. Les ruptures de rythme l’emportent sur la connaissance de l’orgue qui aurait permis d’Ă©crire une partie autrement intĂ©ressante. On mentirait en Ă©prouvant la moindre inclination pour ce piètre collage de parties, tentassent-elles de coller une habanera pour passer le temps (3’22). La mĂ©sintelligence de l’orgue sape l’admiration que devrait susciter la sĂ©rĂ©nitĂ© des interprètes. Le troisième mouvement, lent, n’impacte pas le diagnostic car l’ennui s’ajoute Ă la difficultĂ© d’inventer une atmosphère Ă un duo dont l’intĂ©rĂªt nous Ă©chappe, soyons franc, totalement – le retour de la habanera quasi finale parachevant notre consternation. C’est dire si l’on redoute la suite !
Car, pour finir, nous voilĂ confrontĂ© au NoĂ«l des bergers ou variations sur une chanson mĂ©diĂ©vale et populaire pour trompette et orgue, avec Paul Falentin au pouĂ«t et Bernard Heiniger au braoum – un duo souventes fois enregistrĂ© par le label. Curieusement, le livret anonyme revendique une filiation Ă la fois mainstream et prestigieuse, associant la pièce Ă DvoÅ™Ă¡k, Brahms et BartĂ³k. Cette conjuration est censĂ©e expliquer que « la musique populaire a donnĂ© naissance Ă un style spĂ©cial, basĂ© sur un thème et des variations ». Une telle remarque confirme l’idĂ©e que Jean Daetwyler ou l’auteur de la notice n’a guère grenouillĂ© près du roi des instruments. En effet, pour les organistes, notamment français, une grande partie du rĂ©pertoire traditionnel d’Avent et de NoĂ«l est prĂ©cisĂ©ment constituĂ© de noĂ«ls populaires capturĂ©s et ainsi dĂ©veloppĂ©s par des musiciens d’Ă©glise – rien Ă voir avec le folklore classicisĂ© par les maĂ®tres ultĂ©rieurs, et pas vraiment Ă voir non plus avec la concatĂ©nation rhapsodique de styles proposĂ©e par Jean Daetwyler en personne. Baste, celui qui Ă©crit ces lignes ayant aussi fautĂ© dans quelques-uns de ses propos, au moins, laissons lĂ les notices et, comme feu l’excellent Calvin Russell, let the music play.

Le thème principal, Ă©noncĂ© en dialogue par l’orgue et la trompette, dĂ©bute comme « Laissez paĂ®tre vos bĂªtes » sans s’y rĂ©duire. L’orgue seul propose une variation sur jeu de dĂ©tail avant de s’associer Ă la rĂ©exposition du thème rĂ©interprĂ©tĂ© et dĂ©mĂ©diavilisĂ© par la trompette. Le retour du thème en duo plombe la dynamique de dĂ©veloppement mais lisibilise, et pourquoi pas, le propos, avant la coupure de 3’38, oĂ¹ une sorte de cromorne lance le dialogue avec la trompette bouchĂ©e. Un accord des anches perfectible (4’18, ça grince !) n’efface pas l’arrivĂ©e d’un nouveau thème (4’28), qui suscite des dĂ©veloppements moins figĂ©s mĂªme si guère crĂ©atifs. Un dernier mouvement agite la partie (5’51), dĂ©fiant la trompette (6′). C’est mignon, mais dĂ©cidĂ©ment pas Ă©crit par un organophile (6’13) et montĂ© – faut bien Ăªtre honnĂªte, selon notre oreille – Ă l’arrache (6’25, 6’33…). Cela n’empĂªche pas l’existence de moments amusants (7’26) avant le retour du thème en duo accompagnĂ© de sa coda, mais rien qui ne soit suffisant pour nous faire frĂ©tiller.
En conclusion, ce disque propose deux versants du compositeur : l’un qui paraĂ®t proche de sa dilection, entre orchestration Ă©nergique et sonoritĂ©s chères Ă son palpitant ; l’autre qui semble plus plaquĂ© sur ses aspirations et peine Ă optimiser l’usage de l’orgue. Sans doute ce coup de sonde dans le monde de Jean Daetwyler, Ă moitiĂ© captivant, mĂ©rite-t-il d’Ăªtre approfondi, notamment chez un Ă©diteur qui s’est richement investi pour valoriser le travail de son compatriote en cassette, vinyles et disques laser !
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