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Le blog de Bertrand Ferrier, page 230

Jan NovĂ¡k, Balletti et plus, VDE-Gallo


Ce qui est bien, quand on ne connaĂ®t pas grand-chose, c’est qu’il reste beaucoup Ă  dĂ©couvrir. Ainsi de Jan NovĂ¡k, dont VDE-Gallo a publiĂ© de nombreux disques, Ă  commencer par ce volume, captĂ© en 1996 par Olivier Buttex en personne et Ă©ditĂ© en 1999. Le Kammer Ensemble de Paris est alors dirigĂ© par Armin Jordan. Et le disque est super. (Voir infra pour une vraie critique suintante de prĂ©tention, comme d’hab’.)

Balletti Ă  9 (23′) prĂ©cipite l’auditeur dans un Allegro molto aux allures de danse de saint Guy – dont les premières mesures ont pour le moins inspirĂ© l’arrangeur de l’excellent « Coup de queue de vache » de Thomas Fersen ! La pulsation des violons trouve Ă©cho et swing dans les formules des bois, le grondement de la contrebasse, les unissons soudains et les Ă©noncĂ©s du cor. Quel dĂ©but en fanfare, astucieusement Ă©crit et follement Ă©nergique ! D’autant que la prise de son, donnant une impression de proximitĂ©, accentue cette ivresse de la farandole, mĂªme si le montage de Jean-Pierre Bouquet manque parfois de dĂ©licatesse (2’51).
Le Moderato offre Ă  la clarinette de Philippe Cuper l’occasion de lancer la partie. On y retrouve les carburants de la première phase : motifs circulant de pupitre en pupitre, bariolages facĂ©tieux ou virtuoses, fusĂ©es ascendantes et accents synchrones, avec l’ajout de cellules obsĂ©dantes ornĂ©es de cordes volontiers viennoises. Chaque instrument obtient l’occasion d’intervenir, en tĂªte d’ensemble ou en solo, de la flĂ»te de Clara Novakova au basson de Henri Lescourret en passant par le cor de Daniel Catalanotti tandis que les cordes (Jean-Claude Bouveresse, Philippe Dussol, Hugh Mackenzie et Bernard Cazauran) savent impulser le rythme voire les breaks (4’30), coll’arco ou en pizzicati, jusqu’Ă  l’accĂ©lĂ©ration finale.

Le Lento oppose la nonchalance des violons aux contretemps de la contrebasse et du basson. Ça se balance avec Ă©lĂ©gance, portĂ© par les montĂ©es de la clarinette, les minauderies de la flĂ»te et les intermèdes soufflĂ©s auxquels font Ă©cho les cordes. Le cor puis l’alto ajoutent du piquant Ă  ces beaux Ă©changes oĂ¹ les rĂ´les permutent gracieusement jusqu’Ă  l’apaisement final. Le Vivo n’enlèvera certes rien Ă  notre enthousiasme. Le quatuor Ă  cordes semble davantage moteur, mais le compositeur veille Ă  alterner les fonctions et Ă  insĂ©rer, au grĂ© des mutations d’atmosphère et des modulations, des surprises comme ces glissendi en parallèle ou Ă  l’unisson (2’15 et 2’37). Son sens brillant de la dĂ©clinaison des motifs offre, singulièrement un rĂ©sultat aussi impressionnant que passionnant de bout en bout.

Changement partiel d’Ă©quipe, avec les Sept mĂ©tamorphoses in pastorale L. V. B. (7′) pour flĂ»te, hautbois, deux violons et piano – Christophe Poiget et Christophe Larrieu se glissent alors dans le combo. Å’uvre de commande terminĂ©e peu avant la mort de l’artiste (peu après eĂ»t Ă©tĂ© plus Ă©tonnant), elle esquisse sept Ă©vocations de la « Symphonie pastorale » de Ludwig van Beethoven d’une durĂ©e moyenne d’une minute. L’Ă©nergie de l’Allegro liminaire est mise en valeur par une Ă©criture inventive et une exĂ©cution soignĂ©e (virtuositĂ©, sonoritĂ©, synchronisation et nuances). La flĂ»te baguenaude, gaie et primesautière dans l’Allegro non troppo, que troublent le piano puis le trio de cordes. Le troisième mouvement joue la vitalitĂ© du ternaire tournoyant en associant cordes, flĂ»te et hautbois. Le piano, silencieux dans le mouvement prĂ©cĂ©dent, prend avec Ă©lĂ©gance et brio le contrĂ´le de l’Andante, en dĂ©pit des interventions des cordes.

Le « Quasi scherzo vivace » qui s’enchaĂ®ne remet aux prises l’ensemble des protagonistes, Ă  coups de contretemps dĂ©licieux. Ces cahots prĂ©cipitent la course des instrumentistes dans le sixième mouvement, oĂ¹ le violoncelle prend le lead, accompagnĂ© par ses pairs. La lĂ©gèretĂ© de la flĂ»te fait basculer ce beau monde dans l’Allegro assai final oĂ¹ Jan NovĂ¡k utilise sa spĂ©ciale : après qu’il a installĂ© une dynamique fascinante, le compositeur envoie un soliste (en l’espèce la flĂ»te) planer au-dessus de la bataille… avant de re-susciter un antagonisme swinguĂ© (la flĂ»te, toujours, Ă  0’45 !). MĂªme si les dix secondes de blanc Ă  la fin de la piste surprennent, tout est savoureux : la partition, Ă  la fois simple, riche et gorgĂ©e de vie ; l’exĂ©cution, brillante et musicale ; et la restitution discographique, claire et sans chichi.

La ballade s’achève dĂ©jĂ , hĂ©las, avec le Concertino pour quintette Ă  vent (12′), Jean-Louis Capezzali s’emparant de la partie de hautbois. Cette musique de bonne humeur tente de marier jazz et musique savante. Dès l’Allegro molto, la libertĂ© harmonique qui sourd çà et lĂ  se frotte aux contretemps, aux formules rĂ©currentes qui ruissellent de pupitre en pupitre, aux effets de mini big band (1’22) renforcĂ©s par l’utilisation d’un basson en guise de contrebasse assurant le redoutable beat. Changement d’ambiance avec l’Adagio : le basson y Ă©voque l’accompagnement du cĂ©lèbre « Air » de la Suite en RĂ© de Johann Sebastian Bach, tandis que la flĂ»te, comme feu Johnny, a le blues. Le basson qui la rejoint après plus d’une minute l’encourage dans cette mĂ©lancolie. Le cor ne dit pas autre chose. Perturbante, l’arrivĂ©e des hautbois et clarinette semble dĂ©gingander le rythme, et hop, plus que remettre d’aplomb cette musique sciemment de guingois. Le basson-contrebasse s’offre alors un solo, avant que le thème initial ne revienne Ă  la flĂ»te, harmonisĂ© pour l’ensemble du quintette.

C’est Ă©crit avec mĂ©tier, ironie et subtilitĂ© ; et l’exĂ©cution est Ă  la hauteur du compositeur – on regrette d’autant plus que le decrescendo final soit truquĂ© par un fade-out artificiel que, vu le niveau des musiciens, l’on a tendance Ă  imaginer inutile. L’Allegro stipulĂ© « swingy » dĂ©gaine un hautbois qui se dandine. La flĂ»te, puis le basson, puis la clarinette donnent une teinte sĂ©rieuse car quasi fuguĂ©e Ă  ce mouvement, oĂ¹ le motif liminaire rĂ©sonne d’un bout Ă  l’autre de l’ensemble, cor compris, façon fugato ou unissons modulants. Le basson reprend par intermittences son rĂ´le de contrebasse, la flĂ»te gardant la prĂ©sĂ©ance pour Ă©noncer les thèmes qui balancent, en alternance avec les figures montantes (on part du grave, on ascensionne, zip zip, progressivement mais ensemble) et les moments rythmiques (accords en quintette Ă  rythmes pointĂ©s). Le tout finit alla big band, ce qui sera toujours prĂ©fĂ©rable Ă  quelque « Allahou akbar » de grand malade de l’os de la tĂªte ; et le rĂ©sultat est, ma foi, quelle qu’elle soit, bien savoureux.


En conclusion, on l’aura dĂ©duit, ce disque nous a totalement sĂ©duit. Les pièces qu’il rassemble sont Ă  la fois diverses et palpitantes. Les interprètes sont brillants : virtuositĂ© des saucisses, travail d’ensemble et capacitĂ© Ă  modifier la couleur des sons quand nĂ©cessaire. Un regret supplĂ©mentaire, nĂ©anmoins ? Non, deux. D’une part, Ă  l’aune du CD, la durĂ©e totale de 43′ est difficile Ă  justifier… mĂªme si d’autres disques NovĂ¡k peuplent le catalogue de VDE-Gallo. D’autre part, on eĂ»t aimĂ© que le livret expliquĂ¢t le choix de ces pièces – volontĂ© de surligner la diversitĂ© du compositeur ? retranscription d’un projet de concert nĂ©cessitant des Å“uvres aux tonalitĂ©s variĂ©es ? Rien n’en est dit. Ces regrets gourmand puis encyclopĂ©dique n’enlèvent pourtant guère Ă  une dĂ©couverte remarquable que nous nous rĂ©jouissons de partager avec des lecteurs qui, Ă©ventuellement, seraient presque aussi incultes en novĂ¡kologie que nous… donc hĂ¢tifs de rencontrer cette musique revigorante en diable !


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Jean Guillou, Orgue et percussions, Augure


MalgrĂ© son site Internet surannĂ©, l’affaire se passe autour d’un orgue massif (cinq claviers, soixante-douze jeux – traduction pour les non-oragnopassionnĂ©s : soixante-douze sons que l’artiste peut mĂ©langer), « construit Ă  partir de l’orgue personnel de Pierre Cochereau », puis « conçu par son titulaire Jacques Garnier » alors « inspirĂ© par les idĂ©es du cĂ©lèbre organiste (sic) Jean Guillou ». Ainsi se prĂ©figure un programme tripartite comme on aime, associant trois compositions pour percussions et trois improvisations de M. Saint-Eustache, grĂ¢ce Ă  deux organistes – Jean Guillou et un Jean-Baptiste Monnot d’Ă  peine vingt-six ans – et aux percussionnistes Jean-Baptiste Couturier, Jean-Christophe Garnier et Lionel Le Fournis.
Le Huitième colloque (21’) commence dans l’imprĂ©cision du possible – hĂ©-hĂ©, je tente. Sous les baguettes du virevoltant Lionel Le Fournis, le marimba bariole tandis que l’orgue multiplie ses propositions aguichantes, des principaux aux anches. La « RĂ©miniscence », première partie, associe avec une acuitĂ© passionnante la puissance de l’orgue, la rĂ©sonance de Saint-Vincent de Roquevaire et la prĂ©sence du marimba, peut-Ăªtre excessivement valorisĂ© par la prise de son – l’orgue est curieusement relĂ©guĂ© en fond sonore. Les anches et le plein jeu se frottent activement Ă  la prĂ©cision tremblante de la percussion – nan mais, attention, j’ai trouvĂ© la solution en relisant ces impressions d’Ă©coute : je prĂ©fère penser que c’est hyperpoĂ©tique plutĂ´t que très nul, comme formulation. La prise de son de Jean-Claude BĂ©nĂ©zech bĂ©nĂ©ficie alors aux rĂ©sonances et aux remarquables synchronisations des musiciens. Le compositeur joue avec gourmandise du spectre exigible de son complice (piste 1, 6’25), entre « notes » prĂ©cises et puissance de la percussion.
La « RĂ©surgence », seconde partie, propose d’aller de l’avant, entre mouvement tonique et rĂ©ponse organistique. Les effets d’écho et les dynamiques sont moins coruscantes, selon l’adjectif Ă  la mode, que tektonik. Ce nonobstant, il y a de la force, de la vigueur (piste 2, 3’20), de l’énergie et de la ponctuation (5’10). [Je sais, oh, je sais mais, sans me contrevanter, quand j’ai Ă©crit ça, j’Ă©tais sĂ»r ça veut dire quelque chose, alors je laisse, peut-Ăªtre ça veut.] La fougue de l’orgue finit par exploser au mitan du second mouvement, sanctionnĂ©e par un marimba peut-Ăªtre trop prĂ©sent en termes de captation, ce qui valorise l’excellence de son interprète mais sous-estime malgrĂ© lui son prĂ©cieux et prĂ©cis complice. Reste l’intĂ©rĂªt de cet enregistrement, incluant des moments magiques (autour de piste 2, 11’) oĂ¹ les deux musiciens se contaminent l’un l’autre avec une fausse spontanĂ©itĂ© et une vraie virtuositĂ©. Les gens bien diront : « C’est n’importe quoi. » Comme j’en fais pas vraiment partie et sans feindre l’enthousiasme absolu sous prĂ©texte que ce disque me fut offert par le producteur, je tonnerai donc simplement : bigre, ça impressionne et ça sonne.
Premier interlude, la Première improvisation (6’) s’articule autour d’un thème Ă©noncĂ© par le vibraphone et les cymbales, mĂªme si le pĂ©kin que je suis peine, comme pour la troisième improvisation, Ă  simuler avoir compris la cohĂ©rence entre la partition fixĂ©e dans le livret et le rendu. Dès la proposition du percussionniste consommĂ©e, l’organiste embraye sur l’opposition entre aigus, anche aiguĂ« et graves. La tension du propos est sensible, quoique difficile Ă  rendre au disque. Jean Guillou, soucieux de construire son discours autant que de saisir son auditeur, propose une succession de phases oĂ¹ les plans sonores s’affrontent puis d’autres oĂ¹ les jeux de dĂ©tail dessinent une ligne fragmentaire, comme impossible Ă  aboutir. Écho Ă  cette frustration, vient Ă  rĂ©sonner la colère des accords rĂ©pĂ©tĂ©s aux tuyaux graves ou hostiles. En tĂ©moigne le finale dont les plus grands tuyaux sortent plutĂ´t piteux que piètres vainqueurs – l’intĂ©riorisation des vibrations fait (presque) toujours partie de l’agogique, pof, du maĂ®tre.
La Chronique pour trio de percussions (14’), rare pièce d’Augure sans Jean Guillou, s’ouvre sur une proposition atmosphérique aux riches harmoniques que ponctuent de brèves esquisses formelles. L’atmosphérisation du monde sonore interroge jusqu’aux intervenants (2’). Tambours et caisses claires s’agitent (4’15) puis s’impuissiantent (hop). Deux vibraphones virtuoses dialoguent contre un percussionniste. Puis au mitan de la pièce, la force du choc l’emporte sur l’autorité de la note. Une tendance atmosphérique puis martelante embrase le dernier tiers de la pièce. Gongs et résonances embrasent l’espace que de petites cloches peinent à investir. Les clochettes et cymbales finales manquent tout autant d’émotivité pour motiver notre wow.
La Seconde improvisation (8’) rebondit d’abord, jboĂ¯ng jboĂ¯ng, sur la fin du thème du marimba. Ce faisant, discutent flĂ»tes et anches en crescendo. Les flux et reflux d’intensitĂ© procèdent pour partie par duos, accompagnĂ©s du penchant guilloutique pour les mĂ©langes creux et les tremblants Ă  quasi tout-va. Des courses-poursuites vers l’aigu s’appuient sur une pĂ©dale solide qui gronde son Ă©nergie face aux accents rĂ©pĂ©tĂ©s et aux arabesques ternaires. Alors, l’orgue juxtapose de brefs tutti Ă  des Ă©charpes de notes explorant tant les jeux aigus que les lamentations en decrescendo qui sanctionnent l’improvisation sans l’achever.


Le Sixième colloque pour orgue Ă  quatre mains et percussions (16’) associe Jean-Baptiste Monnot Ă  Jean Guillou, tandis que Jean-Baptiste Couturier et Jean-Christophe Garnier percussionnent. AmorcĂ© sur des motifs flĂ»tĂ©s mystĂ©rieux (et tremblants), le colloque prend vite le virage de la puissance. L’arrivĂ©e des cloches accentue l’étrangetĂ© des flĂ»tes, dont les nappes renient toute mĂ©lodie pour privilĂ©gier un travail d’atmosphère. Entre gong et tam-tams, un orgue rythmique trace sa voie face au marimba. C’est une flĂ»te qui prend la parole et s’impose (vers 4’) sans effacer les interventions qui l’enveloppent. L’ambiance planante vole en Ă©clats Ă  chaque sursaut digital du double soliste Ă  la console, mais la flĂ»te et le marimba ne se dĂ©couragent pas. S’installe manière de capharnaĂ¼m oĂ¹ se faufilent des cymbales au grĂ© de tenues obstinĂ©es que font scintiller les percussions mĂ©talliques. Des blocs chinois enrichissent le paysage oĂ¹ la caisse claire ne s’en laisse pas conter. Les interventions Ă©clatĂ©es de l’orgue, entre accords, cantilène fragmentaire et fumerolles de notes, osent s’appuyer sur l’ensemble du spectre disponible – tantĂ´t discret, dĂ©taillĂ© ou massif.
Le panel de percussions se mĂ©lange, alors qu’un dialogue tente de s’articuler entre l’orgue et le marimba (vers 10’20). Audiblement, les deux interlocuteurs ne parviennent pas Ă  s’accorder. L’orgue s’enfurie, et bam ; les toms tonnent. Un nouveau crescendo dĂ©flagre Ă  grands traits virtuoses ou Ă  coups d’accords rĂ©pĂ©tĂ©s. Puis la flĂ»te tremblante reprend le lead en duo avec le vibraphone. Une forme de paix s’étale, marquĂ©e par des roulements de cymbales, des tenues de l’orgue et des motifs de vibraphone. Wind chimes et fermeture de la boĂ®te expressive concluent la pièce sur une tenue tremblante qui lutte pour ne se point dissoudre trop tĂ´t. En somme, une Å“uvre sans doute plus impressionnante en live qu’au disque car, prĂ©sentement, la dissociation des plans sonores entre les percussions en avant et l’orgue au fond ne rend pas justice aux effets de rĂ©sonance, de suspension et de mĂ©lange sur lesquels, suppute-t-on, repose l’association entre un instrument soufflant et des collègues frappĂ©s. NĂ©anmoins, en l’état, elle pourra sĂ©duire les amateurs de musique mystĂ©rieuse habitĂ©e par des sonoritĂ©s variĂ©es et attirantes.
La Troisième improvisation (10’) repose sur une intervention brève, riche et insaisissable des percussionnistes. Avec mĂ©tier, Jean Guillou se positionne sur un rythme reconnaissable plus que sur la prolongation dĂ©formĂ©e d’une imitation. Le motif rĂ©pĂ©tĂ© permet d’explorer les cinq claviers de l’orgue. Aucune retenue en vue : rugositĂ© des pleins jeux, agressivitĂ© des anches, sĂ©vĂ©ritĂ© des Ă©chos, rĂ©currence des trĂ©molos guilloutiques, sautes digitales surplombĂ©es par les chamades… Tout est bon pour amplifier le motif de sept notes rĂ©pĂ©tĂ©es servant de cautĂ©risateur entre les diffĂ©rentes blessures du moignon thĂ©matique. Une Ă©vidente recherche de vitalitĂ© se fait jour Ă  travers la rĂ©pĂ©tition des notes, la registration mutante, les retours de motifs, les contrastes d’intensitĂ© ou la virtuositĂ© des saucisses. Dernière impro oblige, la puissance de la BĂªte n’est plus cachĂ©e. Mieux : elle s’étale dans ses multiples dimensions spatiales, rythmiques et chromatiques. Toutefois, le dĂ©chaĂ®nement de tuyaux finit par se contracter au profit d’un cromorne et de son tremblant. Cette accalmie prĂ©lude au retour de la flĂ»te trĂ©moloĂ¯que et de la pĂ©dale rythmique, selon la coutume de Jean Guillou consistant Ă  ne (presque) jamais finir sur un tutti. Le tout forme une promenade intĂ©ressante sur les ailes des larges possibles de l’orgue local.
En conclusion, un disque original et vigoureux, à conseiller en première intention aux auditeurs ayant goût pour les musiques excitant l’imagination plus que le headbanguing capillaire. Pas forcément mauvais signe pour le témoignage exceptionnel d’un répertoire aussi rare !


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Question d’Ă©quilibre


– Ça suffit, les histoires de chats. Chu mignon, moi aussi, non ?
–­ Pfff.

La chatsse

Presque Alaska. Photo : Bertrand Ferrier.

La seule chasse Ă  laquelle j’accepte de participer – mĂªme la chasse d’eau, je tire dessus –, c’est la chatsse, celle qui consiste Ă  traquer les chats qu’un vacancier te demande de s’occuper de, afin de vĂ©rifier s’ils vont bien. De ma prĂ©cĂ©dente traque, voici mes deux trophĂ©es. Le premier s’appelle Alaska, le meilleur cache-cachat que je connaisse.

Un peu plus d’Alaska. Photo : Bertrand Ferrier.

Le second trophĂ©e s’appelle Mimi. Elle, soyons honnĂªte, n’est pas du tout douĂ©e pour le cache-cachat.

Mimi, l’intĂ©grale. Photo : Bertrand Ferrier.

Du coup, on s’amuse Ă  d’autres jeux. Par exemple le cĂ©lèbre « si j’Ă©tais un animal, je serais », et lĂ , faut avouer qu’elle ne manque pas de chien. Enfin, j’me comprends. Bref, vivement les prochaines vacances, si je n’ai pas perdu ma place en allant Ă  la chatsse.

 

Caroline Boissier-Butini, Pièces variées, VDE-Gallo


Il existe, en musique classique, un continent appelĂ© MarchĂ© de niche que peuplent raretĂ©s et oubliĂ©s de l’Histoire – ceux que l’on n’ose pas appeler les compositeurs inconnus, puisque, apparemment, quelques personnes bien intentionnĂ©es les connaissent, les estiment et tenteraient, si le terme existait, de les prosĂ©lyter. VDE-Gallo fait partie des dĂ©fricheurs de ces territoires, comme en tĂ©moigne son attention Ă  Caroline Boissier-Butini (1786-1836). En effet, le label a produit trois enregistrements de ses Å“uvres : deux pour piano seul, et un pour instrumentarium variĂ© dont il sera question ici.
L’affaire du jour s’ouvre par le Sixième concerto pour piano, flĂ»te obligĂ©e et cordes. Cette musique suisse, redĂ©couverte par un label suisse et jouĂ©e par des musiciens essentiellement suisses, est enregistrĂ©e devant un public suisse… et s’appelle « La Suisse ». Il articule cinq atouts apprĂ©ciables.
Premier atout Ă  mettre en Ă©vidence : la flĂ»tiste Regula KĂ¼ffer, dont le jeu ne se contente pas d’aligner des notes mais les investit par un souffle prĂ©cieux – et des interventions improvisĂ©es – pour dĂ©voiler le charme de ces thème et variations. Le vibrato semblera çà ou lĂ  relĂ¢chĂ© voire envahissant (piste 1, 6’15, par ex.) ; et, tout sensible que l’on soit Ă  son dĂ©sir de subsumer les frontières en classique et pop, l’on mentirait en prĂ©tendant aimer ses, pardon, deguelendi façon sons de paquebot quittant le port (ouverture de l’Andantino). Toutefois, l’on goĂ»te, avec ses scories ou ses manifestations personnelles, selon ce que l’on voudra, l’implication de la musicienne.

Le deuxième atout du concerto est l’impressionnante Eva-Maria Zimmermann, armĂ©e d’un piano fort bien rĂ©glĂ©. Sa partition est aussi sage que charmante ? Soit, la voici qui l’anime par : une Ă©vidente facilitĂ© technique ; de discrets ritardendi (piste 1, 2’36, 4’49) ; un toucher dynamique ; son autoritĂ© (piste 1, 9’45) ; son sens des contrastes (piste 2, 3’45, par ex., pour le passage du toucher tout doux au thème martelĂ© avec puissance mais sans lourdeur) ; et un usage aussi rare que pertinent de la pĂ©dale, Ă©vitant par ex. Ă  l’Allegro initial de s’envaser dans la rĂ©citation guindĂ©e.
La troisième qualitĂ© de l’enregistrement est le sĂ©rieux de l’orchestre, placĂ© sous la direction de Matthias Kuhn. La phalange rĂ©pond avec mĂ©tier aux volutes des solistes (voir par ex. piste 3, 4’52). Bien que le livret cherche Ă  diffuser cette musique en soulignant la simplicitĂ© de l’accompagnement, il faut saluer la bonne synchronisation des cordistes, leur prĂ©sence dans les changements d’intensitĂ© et la sĂ»retĂ© des contrebasses.
La quatrième valeur ici stabylotĂ©e est la partition. Ă€ dĂ©faut de dissoner dans une Ă©poque de musique convenue ou de proposer des rapports Ă©tonnants entre solistes et ensemble, elle est fort agrĂ©able. Certes, les mouvements prompts sont souvent proches de sonates pour piano et, Ă©ventuellement, flĂ»te, qu’habillent des cordes serviles ; certes, le mouvement lent s’enliserait dans des variations arpĂ©gĂ©es – techniques pour le soliste mais sans grand intĂ©rĂªt pour l’auditeur –, n’eussent Ă©tĂ© la fougue des interprètes, la prĂ©sence de nombreuses accĂ©lĂ©rations judicieuses, et l’audace de quelques dièses surprenants. Partant, prĂ©domine une joliesse non nĂ©gligeable.

Cinquième argument du projet CBB, la prise de son de Gerald Hahnefeld. Oh, pour des raisons techniques que l’on imagine, elle n’est pas d’une clartĂ© irrĂ©prochable, mais elle parvient Ă  mettre en espace les trois pĂ´les (l’orchestre, le piano, la flĂ»te) de sorte que tout soit audible et distinct. Elle permet ainsi d’ouĂ¯r dans des conditions fort apprĂ©ciables une proposition musicale restĂ©e passablement mĂ©connue pendant quasi trois siècles ; et c’est justice de lui en savoir grĂ©.
La Pièce pour l’orgue illustre le rĂªve foufou de la compositrice d’Ăªtre nommĂ©e titulaire de Saint-Pierre de Genève. Faut l’admettre, c’est l’avantage des organistes : faire, parfois, fantasmer les pianistes. L’interprĂ©tation Ă©nergique et registrĂ©e avec contraste par la très sĂ»re Nicoleta Parschivescu, n’allusionne point, tsoin tsoin, le requiem de la Missa pro defunctis que l’incipit pourrait laisser deviner mais, stipule la notice, « CĂ© qu’è l’aino » (« Celui qui est lĂ -haut »), hymne bien suisse visant, avec un courage de musicien arriviste – de musicien, donc –, Ă  fuck off les Français tout juste boutĂ©s de l’autre cĂ´tĂ© – Ă´ esprit de Julien Dragoul, Ă©tais-tu lĂ  ? La prise de son de Hilmar Kerp laisse Ă  raison rĂ©sonner le duo entre tutti et Ă©cho, avec les ondulants qui mettent en valeur l’orgue Kuhn de l’Ă©glise Theodor de BĂ¢le. Les choix de registration font utilement vivre ce projet pianistique avec pĂ©dale obligĂ©e dont on ne peut prĂ©tendre, en dĂ©pit des efforts digitaux et musicaux (silences, respirations, diffĂ©renciation des plans sonores, maĂ®trise des difficultĂ©s techniques) de l’interprète, que ses rĂ©pĂ©titions, son manque d’imagination et sa conception très caricaturale (forte vs piano) de l’instrument nous ont bouleversĂ©.

Babette Dorn, spĂ©cialiste des compositrices peu connues (mĂªme si le livret affirme que son enregistrement des pièces d’Ilse Fromm-Michales « a connu un retentissement considĂ©rable », restons mesurĂ©, que diable), s’attaque Ă  la Première sonate pour piano de la pianiste Caroline Boissier-Butini. Elle connaĂ®t la bĂªte puisqu’elle a Ă©ditĂ© les trois sonates de la damoiselle. Le premier mouvement permet d’apprĂ©cier la technique de la pianiste qui veille Ă  la clartĂ© du discours. La virtuositĂ© nĂ©cessaire s’efface parfois pertinemment devant la nĂ©cessitĂ© de faire naĂ®tre la musique (voir par ex. l’inspiration subtile de la piste 5, 3’27), traduisant la pratique pianistique de la compositrice, capable d’impressionner tout en cherchant Ă  toucher ses auditeurs.
Sage, l’Adagio qui suit ? AssurĂ©ment, et la rudesse du piano de la fondation Hindemith, quasi jamais sous le mezzo forte, ne le masque pas. La prise de son très directe de Claude MarĂ©chaux ne dissimule rien de cette volontĂ© de dĂ©livrer un propos sans faux-semblant. Le Rondo agitato final, plus long mouvement de la sonate, est interprĂ©tĂ© avec ce mĂªme double souci de franchise et de lisibilitĂ©. Techniquement, c’est fort bien fait, car il faut envoyer du lourd pour jouer cette musique ; mais la volontĂ© d’honnĂªtetĂ© sous-tendant ce disque hommage, volontĂ© qui suppose un hĂ©naurme bagage de maĂ®trise pianistique et de sens de l’interprĂ©tation, n’est-elle pas contradictoire avec le dĂ©sir d’Ă©mouvoir l’auditeur lambda que nous croyons Ăªtre ? La fin schubertienne, avec ses mi-la-si-do lancinants, qui ne demandent qu’Ă  s’insinuer dans l’Ă¢me ou, Ă  dĂ©faut, l’ouĂ¯e, des clampins que nous sommes, pourrait, in a way, le laisser Ă  penser.


Le disque achève son pĂ©riple sur le Divertissement avec rondo Ă  la polacca pour piano, clarinette et basson, super combo, dont la dame n’a laissĂ© que deux mouvements sur ce qui, certainement, en eĂ»t dĂ» comporter trois. EnregistrĂ© toujours Ă  la fondation Hindemith, toujours avec Claude MarĂ©chaux aux micros, le lendemain de la Première sonate pour piano, la pièce rĂ©unit Didier Puntos au ploum-ploum, Michel Westphal Ă  la clarinette et Catherine PĂ©pin Ă  l’anche double. L’Allegretto fait la part belle au piano sur un principe de thème et variations Ă  la fois mignon et peinant Ă  animer le palpitant de l’Ă©coutant, d’autant que l’on soupçonne la compositrice d’avoir mal connu le basson, ici Ă©touffĂ© Ă  la fois par la captation, son souffle curieusement court (on entend presque plus ses attaques que ses notes) et par sa partie sans intĂ©rĂªt. Le rondo au beat polonais valorise avant tout la dextĂ©ritĂ© du pianiste sans se trop soucier de crĂ©er une discussion ternaire.
MoralitĂ© : les pianophiles fĂ©ministes admireront cette proposition joliment menĂ©e ; les mĂ©lomanes apprĂ©cieront cette pierre apportĂ©e Ă  l’Histoire de la musique ; les curieux pressĂ©s pourront se concentrer sur le Sixième concerto et, Ă©ventuellement, la Pièce pour l’orgue sans craindre de trop perdre s’il doit s’en tenir lĂ  – la joliesse des compositions suivantes manque, malgrĂ© que l’on en ait, du souci des autres instruments convoquĂ©s et de l’inventivitĂ© requise pour captiver durablement l’auditeur prĂ©tentieux que nous sommes devenu.


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Tita Nzebi, « From Kolkata », Bibaka

1.
Le concept

C’est, au choix, une petite bonne femme ou une boule d’Ă©nergie. C’est une Gabonaise qui prend la prĂ©caution de prĂ©tendre qu’elle ne parle pas si bien français que ça, et une Française qui revendique de parler le nzebi, une langue peut-Ăªtre pratiquĂ©e par 150 000 individus soit dix pour cent des Gabonais avec quelques confrères congolais. C’est une ex-artiste de bars ou une meneuse de projets musicaux pour le moins ambitieux. C’est, assurĂ©ment, une chanteuse qui, avec un instrumentarium bien de chez nous, donc de chez elle, recrĂ©e une musique bien de chez elle, qui devient donc un peu de chez nous… et la mĂ©tisse encore un peu plus en la mĂªlant Ă  des expĂ©riences indiennes.
Dès lors, son nouveau disque, From Kolkata, n’est pas une Ă©nième galette, fĂ»t-elle talentueuse, d’Africains s’adressant Ă  leurs compatriotes immigrĂ©s en Europe ou cherchant Ă  sĂ©duire les ploucs que nous sommes pour la plupart et qui sont si vite Ă©blouis par la puissance dansante et la fougue entraĂ®nante de certains rythmes « de lĂ -bas », surtout quand ils ont Ă©tĂ© simplifiĂ©s au prĂ©alable. Non, Tita Nzebi, faire danser, elle s’en tampiponne un tantinet le bibobĂ©chon, mĂªme si ses sons incitent souvent Ă  bouger sa corporalitĂ©. Aller la voir en concert, c’est cependant aller voir une vraie chanteuse et une musicienne exigeante, pour qui faire de la variĂ©tĂ© est un projet sociĂ©tal. D’une part parce que la variĂ©tĂ© de thèmes, rythmes, constructions et genres illustre, de manière spĂ©culaire, nos variĂ©tĂ©s externes (allĂ©luia, on n’est pas tous pareils, n’en dĂ©plaise Ă  la connerie du vivre-ensemble) et internes (chacun d’entre nous est polymorphe et multiple) ; d’autre part parce que la chanson, fĂ»t-ce dans une langue en soi peu pratiquĂ©e, est constituĂ©e tant de musique que de texte, si si, et les paroles ont le droit d’Ăªtre signifiantes mĂªme quand la rythmique et la mĂ©lodie nous poussent Ă  bouger la tĂªte. Illustrons ces propos gĂ©nĂ©raux par les cas particuliers dissĂ©minĂ©s dans ce nouveau tour de chant.


2.
Le contenu

Le disque s’ouvre sur « Ba ngu » et non « Ba gnu », voyons (« Les mères ») oĂ¹ l’on est instantanĂ©ment happĂ© par la batterie dĂ©licate de Georges Dieme. Le titre est un hymne entraĂ®nant pour « toutes les mamans qui se sont occupĂ©es de l’enfant que je fus », et pour tous les enfants qui ont la chance d’avoir, eux aussi, une maman. PortĂ© par une construction lisible, un beat entraĂ®nant et un refrain accessible, le titre d’ouverture n’est pourtant pas un pied-de-nez Ă  ceux qui voudraient rĂ©duire Tita Nzebi Ă  son engagement politique. En effet, l’artiste refuse cette appellation « sauf si, par politique, tu entends l’exigence de droiture Ă  tous les stades de la sociĂ©té », Ă  commencer par l’espace familial, dont on connaĂ®t l’acceptation large si prĂ©gnante en Afrique.
Après cette entrĂ©e en matière plus sociale que revendicative, « La caravane passe » s’appuie sur un joli contrepied : la première section de cuivres, quasi banalement reggae, est aussitĂ´t subvertie par le dĂ©calage ternaire apportĂ© par la guitare de Serge Ananou au bout de dix secondes. L’artiste file une mĂ©taphore qui animalise les humains victimes de l’administration et de la milice. De la sorte, elle rappelle Ă  la fois l’importance de ces orateurs-chiens qui se font entendre… et la polysĂ©mique vanitĂ© d’un tel projet, dont tĂ©moignent les lamentations un brin surannĂ©es du saxophone de Nicolas GuĂ©ret, l’ingĂ© son de l’album. Le recours Ă  une construction associant couplet-refrain et fin façon ragga bref ajoute Ă  l’efficacitĂ© de cette chanson militante et malicieusement bilingue. Oui, « malicieusement bilingue » car auditeurs et spectateurs francophones peuvent reprendre en chÅ“ur, avec joie, « la caravane passe », alors que le reste du texte, en nzebi, Ă©voque la violence dont les sangliers sanguinaires – id sunt les dictateurs et sbires des potentats – sont capables ; or, les horreurs ainsi narrĂ©es avec fatalisme ne nous empĂªchent pas de trouver ce titre entraĂ®nant et plaisant. Bref, l’artiste tĂ©moigne, et notre caravane passe.

Tita Nzebi au Café de la danse, le 3 février 2018. Photo : Bertrand Ferrier.

« BĂ¢ul song » propose un pas de cĂ´tĂ©. C’est l’une des deux chansons co-créées en Inde avec des autochtones. Or, explique Tita Nzebi, ses co-crĂ©ateurs venaient la rencontrer avec des Å“uvres de leur patrimoine, pas des envies de nouvelles chansons Ă  fomenter ; d’oĂ¹ son choix, pour collaborer avec Gobinda Das Baul dit Gobinda Das Bairagya, de rendre hommage aux « veillĂ©es autour du feu Ă  M’Bigou » via une comptine et un conte que chantaient sa grand-mère. Entre duo et dialogue, ce titre est fondĂ© sur une boucle musicale, trampoline pour placer et laisser rebondir paroles et vocalises. Faute d’en saisir la substance, on apprĂ©cie cette troisième proposition musicale pour sa diffĂ©rence, bien animĂ©e par la basse d’Ivan RĂ©chard qui n’oublie pas, youpi, de s’enflammer quelque peu sur la fin.
Significatif de l’ambiguĂ¯tĂ© de Tita Nzebi, « Mè ba bèle » (« On me dĂ©teste ») est une chanson qui pourrait s’appliquer Ă  chacun, puisqu’elle pose que, si tu penses que tout le monde te dĂ©teste, y a p’t-Ăªtre des raisons ; mais le titre n’exclut certes pas une exĂ©gèse politique (« Dans tous les rĂ©cits, on cite ton nom / Partout oĂ¹ on dit du mal des gens, ton visage est vu / Et quand on te le signale, tu dis qu’on te dĂ©teste »). La voix de la chanteuse joue d’ailleurs d’une tonalitĂ© plus ironique, fĂ»t-elle sertie par des chÅ“urs impeccables propulsĂ©s par Bouassa Yi Bouanga Harold Clark, Isaac John, NaĂ«lle Nada, Steeve Rezendjani et Vyns Ona. Ici, sĂ©duisent singulièrement le soin portĂ© Ă  l’interprĂ©tation et la longue coda rythmique – celle qui, quel hasard, est la plus possiblement politique du lot.

MĂªme si, sur le disque promo, « L’kwĂ©lé » (« Le mariage ») est souillĂ© d’une faute orthotypo – faut toujours que l’on surjoue le mec soi-disant hyperattentif aux objets que l’on lui remet, c’est pĂ©nible –, ce titre creuse la veine familiale donc morale que fouille Tita Nzebi dans la mine de son inspiration. En substance, le texte rappelle que « chaque histoire a un responsable », que respect et dĂ©shonneur sont les deux pĂ´les entre lesquels nos petites humanitĂ©s tanguent, et que le mariage – entre personnes de sexe opposĂ©, faut bien le dire – inscrit l’humain dans l’Histoire selon « des Ă©checs et des rĂ©ussites [qui] ne datent pas d’aujourd’hui ». Cette fois, le message prime sur la mĂ©lodie, confiĂ©e Ă  la flĂ»te improvisante de Nicolas GuĂ©ret, tandis que les percussions de Jimmy Mbonda soutiennent dans l’intimitĂ© les fĂ»ts et cymbales du batteur. Cette fois, on a tout loisir d’admirer ces rythmes incroyablement compliquĂ©s – la guitare complĂ©mentaire de Sec Bidens enrichit cette sensation – quoi qu’ils sonnent simples, et c’est cet oxymoron qui fait le prix Ă  nos ouĂ¯es d’une telle musique. Notre perplexitĂ© Ă  ce stade ? Nous cherchons toujours la prĂ©sence des claviers de Landry Onguelle, Ă  l’Ă©vidence ou superfĂ©tatoires selon le mixeur, ou sous-produits, l’un n’empĂªchant pas l’autre, ce qui sera le cas jusqu’aux nappes de « Mindombe ».
« SĂ´le moyi Ă  wè » (« Choisis ta vie ») poursuit le message du titre prĂ©cĂ©dent. Le texte y trahit la tension tripolaire, et hop, qui anime Tita Nzebi : un, l’importance accordĂ©e Ă  la leçon de morale ; deux, le rĂ´le primordial de la famille ; trois, l’ouverture Ă  d’autres possibles, Ă  condition qu’ils ne contredisent pas fondamentalement les deux premiers pĂ´les. En clair, ici, la narratrice conseille un « enfant », lui intime d’Ă©couter ses parents sans forcĂ©ment tout prendre pour argent comptant, le laisse libre de « choisir sa vie avec soin » mais rappelle Ă  son interlocuteur, en conclusion, qu’il a « une racine ». Contrairement aux apparences, par le truchement de la chanson, l’humain transcende ici les spĂ©cificitĂ©s gĂ©ographiques : cette chanson fait rĂ©sonner des classiques de notre rĂ©pertoire bien hexagonal, du style « Auprès de mon arbre » du moustachu ou « Les murs de poussière » de l’autre moustachu.
Percussions et guitares ouvrent le bal sans dessiner illico la voie Ă  suivre, comme pour souligner la complexitĂ© des choix de vie que nous avons tous (eu) Ă  faire. La richesse rythmique, soulignĂ©e par les contretemps de Serge Ananou, contraste avec la simplicitĂ© de la grille de deux accords seulement. On l’avoue, allez : on peinera Ă  s’enthousiasmer pour le solo de sax de Cyrille MĂ©chin, qui sonne plus comme un remplissage que comme une nĂ©cessitĂ© dans la construction du morceau… en dĂ©pit du son plein qui rappelle, curieusement, les rares et belles heures de Morphine. NĂ©anmoins, l’arrangement se rĂ©vèle Ă©volutif, avec accompagnement bouche fermĂ©e vers la fin puis coda plus enlevĂ©e. Ainsi se redessine le dessein de Tita Nzebi, considĂ©rant que « faire danser » entre moins dans ses prĂ©rogatives que faire passer un message… sans que, pour autant, l’auditoire doive se contenter de sa sapience : la fin Ă©nergique du titre tĂ©moigne que, mĂªme si le mot n’existe pas, un peu de pĂ©tillance point ne nuit.

Photographie reproduite avec l’autorisation de Bibaka

D’ailleurs, la chanteuse n’est pas dupe de cette posture pĂ©dagogique. « Mindombe » (« Les sages ») attaque vertement et vertueusement les donneurs de leçons dont chacun sait combien leur vie puduc – comme la nĂ´tre, peut-Ăªtre, mais nous, du moins, limitons notre propension Ă  guider la vie des autres. Voici donc le retour du versant politique de la montagne Nzebi, mĂªme si Tita prend soin d’Ă©viter de vilipender les puissants plĂ©nipotentiaires pour secouer ceux dont elle se sent plus proche, « les sages, les aĂ®nĂ©s, les maĂ®tres de la parole, les oncles, les pères et les mères », ces garants d’une certaine rectitude que leur lĂ¢chetĂ© devant le traĂ®tre, quoique comprĂ©hensible, rend complice du massacre des enfants du Gabon, selon l’artiste aussi engagĂ©e qu’enragĂ©e. Une introduction bruitiste ouvre la chanson rythmiquement moins complexe que les prĂ©cĂ©dentes, avec ce nonobstant un solo de guitare saturĂ©e, le renfort de Jeremy Grasso Ă  la gratte et sa fin ouverte. Ici, la verve virulente prend toute la place ; l’introduction d’une jolie mĂ©lodie ou d’un beat trop riche risquerait sans doute de diluer le message qui gagne, dès lors, Ă  Ăªtre bien saisi pour entendre le vĂ©ritable intĂ©rĂªt de ce titre.
« L’ghĂ´be » (« Le respect ») part d’un constat: la plupart des humains ou, au moins, nombre d’entre eux, sont moches, bruyants, crĂ©tins et dĂ©testables Ă  de nombreux titres. Pourtant, martèle, ultratolĂ©rante, Tita Nzebi, « ce sont des humains comme toi / MĂªme s’ils sont tordus ». Intro rythmique, diction presque parlando sur une structure donnant l’impression d’enchaĂ®ner une mesure Ă  quatre temps Ă  une mesure Ă  cinq temps, ce qui se prĂªte Ă  un solo scattĂ© tout Ă  fait bienvenu : cela fomente un titre pauvre en mĂ©lodie mais riche en possibles pour sonner en concert !
Titash Bhromor Sen est l’Indienne convoquĂ©e sur la chanson qui donne son titre Ă  l’album, « From Kolkata » (« De Calcutta »). Tita Nzebi explique que le texte de cette piste est inexplicable car « à la question de savoir de quoi parle telle chanson, un Nzebi aura du mal Ă  trouver une rĂ©ponse synthĂ©tique : dans chaque couplet, il y a une sentiment ou une histoire diffĂ©rente, et le contenu d’une chanson peut varier d’un jour Ă  l’autre. » Ce qui fait l’identitĂ© d’une chanson, cette fois, c’est sa musique. Laissons-nous donc happer par ce duo et ses acolytes, prĂ©cĂ©dĂ©s par un bruitage d’oiseaux accompagnant les premières voix. EnregistrĂ© en Inde, le titre prĂ©sente un grain spĂ©cifique qui ne manque pas de charme pour cette conterie interprĂ©tĂ©e sur une boucle (jouĂ©e live, bien sĂ»r, et non samplĂ©e). Les deux voix des solistes, la prĂ©sence juste des choristes et la soliditĂ© des musiciens assurent l’intĂ©rĂªt de l’auditeur, malgrĂ© l’absence de texte pour les raisons susnommĂ©es.

« Dictature inavouĂ©e » nous replonge dans la partie politique du propos de Tita Nzebi, dont on suit avec intĂ©rĂªt la progression au cours de l’album. De la mĂ©taphore du sanglier, on est passĂ© Ă  l’Ă©vocation des victimes les plus spectaculaires – l’artiste ne dĂ©nonce pas que les morts sanglantes, elle s’Ă©meut aussi des dĂ©tournements d’argent qui empĂªchent les Gabonais de bĂ¢tir les Ă©coles payĂ©es des fortunes par les Occidentaux… ou de maintenir Ă  flot des hĂ´pitaux pour soigner les habitants, mĂªme faibles, mĂªme sidĂ©ens. VoilĂ  une troisième phase de son discours, beaucoup plus virulent, beaucoup plus explicite.
Cela s’accompagne d’une double conscience. D’une part, la chanteuse explique en entretien que son but n’est pas de culpabiliser ceux qui la viennent voir en concert, mais d’exprimer aussi cette part de ses Ă©motions et de sa quĂªte de justice. D’autre part, elle insiste moins sur les « faussaires hissĂ©s et soumis » que sur les valeurs qu’elle dĂ©fend, donc la paix et, surtout, la libertĂ©. Cette positivitĂ© se manifeste dès l’intro solo de Landry Onguelle qui met en valeur la voix de l’artiste. Un Occidental imbu de ses repères parolistologiques considèrera le texte comme naĂ¯f ; or, force est de constater que rarissimes sont les musiciens capables de s’Ă©lever contre le rĂ©gime gabonais. Le texte n’est donc pas naĂ¯f : il est frontal, audacieux, encore plus que si, sans espĂ©rer devenir dĂ©putĂ© europĂ©en et/ou gendarme, un chanteur français avait osĂ© dĂ©noncer la souillure que constituait le ministère de Manuel Valls, l’existence d’un SĂ©nat – gabegie s’il en est, avec ces ministres inutiles, plĂ©onasme souvent – ou la prĂ©sence Ă  la tĂªte de l’État de Pharaon Ier de la pensĂ©e complexe, bref. D’autant que la chanson, co-signĂ©e par Tita Nzebi comme toutes les fredonneries prĂ©sentĂ©es sur ce disque, s’accompagne d’une sĂ©rie savoureuse de breaks, richement sertis dans des arrangements incluant une section de cuivres feat. les non encore citĂ©s Christian Martinez Ă  la pouĂ«t-pouĂ«t et Philippe Henry au trombone. Bref, ça balance pas mal ; et il est certain que, forgĂ© pour le concert, ce titre en hommage Ă  la libertĂ© tant espĂ©rĂ©e et si lointaine, devrait finir de mettre le feu au CafĂ© de la danse.


Le disque ne s’en finit par moins sur « BayĂ©ndi » (« Les partants »), titre Ă©trangement arrangĂ© – et c’est heureux – avec, entre autres, « bouteilles » et doubles cordes graves – Florence Hennequin est honorĂ©e d’un solo de violoncelle, et Ivan RĂ©chard passe Ă  la contrebasse. On apprĂ©cie cette capacitĂ© Ă  se renouveler jusqu’au terme du disque, intro comprise, qui plus est Ă  l’aune d’un texte suppliant : « Attends un peu, la conversation n’est pas finie, il y a tant de promesses Ă  tenir » car, mĂªme si, « ici, rien n’est Ă©ternel », il reste un espoir complètement guedin Ă  l’artiste, celui qui la pousse Ă  continuer de chanter devant des audiences sans cesse croissantes : « Que l’Homme cesse de tuer l’Homme ! »

3.
La miniconclusion

Une voix expressive, une jolie section musicale, une plaisante variĂ©tĂ© d’inspirations et d’aspirations et un souci de composer un disque qui ne soit pas seulement un goody pour arrondir les fins de concert sont autant d’Ă©lĂ©ments qui font de cette production de qualitĂ© une hypothèse que tous les curieux peuvent envisager avec appĂ©tit.


Pour s’informer sur le concert parisien de Tita Nzebi, c’est ici.
Pour rĂ©server, c’est lĂ .

René Gerber, Musique orchestrale II, VDE-Gallo


1.
L’apĂ©ritif

Que serait la musique occidentale sans les orchestres de l’Est ? Indispensables Ă  l’économie d’une certaine production classique, notamment d’œuvres Ă©crites par des compositeurs moins connus que les superstars du secteur, ces formations ne sont pas sans poser des questions comme, entre autres, celle du bon usage des fonds publics. Ceux-ci ne devraient-ils pas soutenir des projets de mise en valeur locale des patrimoines nationaux autrement, pour parler de la France, qu’en soutenant d’immondes merdasses aussi rĂ©pugnantes que leurs commanditaires – pensons Ă  la grande sucette d’Anne Hidalgo, pour 650 000 boules, ou Ă  la repeinture en moche, pour plus de 500 000 balluches, de la salle des teufs de Pharaon Ier de la PensĂ©e complexe ? Car, en se trouvant poussĂ©s Ă  solliciter des phalanges allogènes, petits et gros producteurs font certes rĂ©sonner des partitions exclues des salles de concert. Toutefois, ils Ă©loignent aussi le rĂ©pertoire local des ensembles autochtones, jugĂ©s dĂ©mesurĂ©ment coĂ»teux. De leur cĂ´tĂ©, ces mastodontes plus ou moins prestigieux estiment, eux, que jouer des noms inconnus ne sera jamais rentable alors qu’une Ă©nième Neuvième de Beethoven, un BolĂ©ro de Ravel ou une Cinquième de Chostakovich, dĂ»t-on les massacrer, ç’a de bonnes chances de blinder vite fait – remarque en passant, en cette semaine prĂ©cĂ©dant la rĂ©vĂ©lation aux ploucs que nous sommes des programmations majeures des salles parisiennes.
MĂªme VDE-Gallo, dont on connaĂ®t l’attachement pour la musique suisse, a dĂ», afin de jouer RenĂ© Gerber, solliciter des formations comme l’orchestre de Radio Bucarest, l’orchestre philharmonique de Koszalin et, pour le prĂ©sent disque, l’Orchestre de la radio moldave de Kichinev, placĂ© sous la direction du rĂ©cidiviste Silvano Frontalini. Cette dĂ©localisation Ă©tait une condition sine qua non pour produire une gravure des Heures de France de RenĂ© Gerber, musicien suisse dĂ©sormais peut-Ăªtre moins mal connu des lecteurs – et de l’auteur – de ce site… mĂªme si nous sommes trrrrès loin d’avoir parcouru les quelque deux cent cinquante pièces de son rĂ©pertoire.

2.
Le menu

Au programme aujourd’hui, deux Å“uvres pour clarinette encadrent Les Heures de France et avivent la mortification d’Olivier Buttex, le patron fondateur du label. En effet, peu avant l’enregistrement, le soliste prĂ©vu s’est dĂ©sistĂ©. En dernier recours, le clarinettiste solo de l’orchestre moldave a acceptĂ© de le remplacer… et, au moment de la réédition, le directeur de Gallo n’a pas rĂ©ussi Ă  retrouver le nom de l’artiste. Pourtant, le virtuose avait du pain sur la planche, d’autant que, quand RenĂ© Gerber Ă©crit pour un instrument en particulier, c’est toujours en connaissance de cause.
Dans un entretien donnĂ©, octogĂ©naire, Ă  Louis de Marval – un nom qui sonnera une cloche aux lecteurs assidus – pour « Archives pour demain », le crĂ©ateur soulignait que sa formation avait Ă©tĂ© centrĂ©e sur la vie musicale peut-Ăªtre encore davantage que sur la thĂ©orie. Certes, celui qui a aussi sĂ©vi comme galeriste a travaillĂ© son art avec des sommitĂ©s plus ou moins connues, dont Nadia Boulanger ; certes, ce passionnĂ© du jeu d’Ă©chec a rencontrĂ© Stravinski, Dukas et mĂªme un Ravel mal en point – avant que le bolĂ©riste composĂ¢t Don Quichotte Ă  DulcinĂ©e –, mais il a surtout suivi les conseils de ses profs sur deux points :

  • d’une part, assister au maximum de rĂ©pĂ©titions d’orchestre ;
  • d’autre part, vivre au moins une journĂ©e avec un instrumentiste pour comprendre concrètement son instrument – car, explique-t-il, « on apprend la musique en Ă©coutant les musiciens ».

Faisons-lui donc confiance a priori. S’il Ă©crit pour la clarinette, il doit maĂ®triser son affaire !

3.
L’entrĂ©e

Le Concertino pour clarinette et orchestre (13’) est conçu selon un triptyque vif-lent-vif. D’emblĂ©e, accompagnĂ© de nappes d’orchestre, le soliste parcourt allègrement ses registres en liĂ© comme en dĂ©tachĂ©. Trompettes, cors et bassons lui rĂ©pondent, enclenchant une nouvelle phase, quasi jazzy. Le hautbois et les trompettes colorent diffĂ©remment le motif, que l’écho des cors rend plus orchestral. Le mouvement malaxe alors les diffĂ©rents ingrĂ©dients projetĂ©s dans son saladier jusque-lĂ . Les souffleurs en profitent pour intervenir Ă  tour de rĂ´le sur un tapis de cordes qui contraste avec les dĂ©tachĂ©s de la clarinette ou le swing des pizzicati. Les flĂ»tes, discrètes jusqu’ici, dĂ©clenchent le crescendo qui couronne cette plaisante promenade.
L’adagio, plus bref, commence par une plainte associant clarinette, volontiers Ă  dĂ©couvert, et cordes. Les brefs flux et le reflux des intensitĂ©s, parfois pailletĂ©es de cuivres ou d’un hautbois, ne dissipent la brume que par intermittences, comme lors de l’étrange dissonance apportĂ©e par les cors (2’40-2’44) prĂ©parant la fin en fade out. Contraste idĂ©al avec le dernier mouvement, un Presto ternaire au dĂ©but tonifiant – mouais, quatre Ă©pithètes, je le concède, il est temps d’allĂ©ger. Clarinette, hautbois et wood-blocks dĂ©chaĂ®nent une houle. Quand celle-ci se retire, les trompettes aiguillonnent le soliste. D’autres souffleurs les rejoignent bientĂ´t. En rĂ©torsion, les violons valsent sur de gros ploums de contrebasse, surplombĂ©s par une clarinette vigilante. Le retour du motif de dix-huit notes (4-4-10), dans la lignĂ©e du souffle gerbĂ©rien moyen, mesurĂ© prĂ©cĂ©demment autour de dix-neuf notes, annonce les derniers dialogues qui s’achèvent sur un crescendo serti par les timbales. InterprĂ©tation solide et partition plaisante, malgrĂ© une fin qui a l’élĂ©gance de nous laisser, comme c’est drĂ´le (attendez, vous allez pouffer), sur notre faim – voilĂ , vous pouvez pouffer.

4.
Le plat

Les Heures de France (22’) sont un curieux assemblage de dix mouvements allant de vingt-cinq secondes Ă  3’40 pour les neuf premiers, et poussant jusqu’à 7’17 pour l’Allegretto final. Le Prestissimo liminaire, plutĂ´t sage au vu de l’appellation, s’arc-boute sur une mĂ©lodie plus folklorique que populaire, que Nana Mouskouri tenta de repopulariser en 1978. RenĂ© Gerber orchestre avec mĂ©tier, comme Ă  l’accoutumĂ©e. Le Lento propose au cor anglais manière de « Fais dodo, t’auras du lolo », joli projet, que l’orchestre reprend en chÅ“ur et abandonne decrescendo. C’est une sorte de « Meunier, tu dors », trompettĂ© sans faux-semblant, qui secoue alors l’Allegretto. L’ambiance martiale est heureusement habillĂ©e par une riche harmonisation proposĂ©e en alternance par des cordes. Complèteront cette brève esquisse les dissonances des cuivres, la modulation mineure des bois et l’écho des cors sur une pĂ©dale d’accompagnement. Tout Ă  fait croquignolesque !
Sur le mĂªme modèle, la suite enchaĂ®ne les vieux tubes des chansons françaises. Ainsi, la clarinette s’empare du Moderato, en dialogue avec les cordes et le hautbois surplombant, tandis que les trompettes tentent de revenir Ă  la charge. Aux cordes de dialoguer avec le cor anglais dans l’Allegro quasi presto plus dĂ©veloppĂ©, oĂ¹ les thèmes rebondissent les uns sur les autres sans se refuser le plaisir de l’accĂ©lĂ©ration ou des sonoritĂ©s inattendues (piano aux cordes Ă©touffĂ©es, xylophone…). L’ironie d’un thème sur deux notes qui se suivent, type « Lundi, mardi, le facteur n’est pas passé », gonfle quand l’orchestre s’empare de ce perturbateur pas endoctrinien. Une pĂ©dale de contrebasse conduit les bois Ă  reprendre la main tandis que les flĂ»tes font schisme, tadaaam, en serinant « Dodo, l’enfant do ». InterprĂ©tation soignĂ©e (au point que, sournois, l’on remarque surtout un dĂ©calage, Ă  3’07, c’est dire si ailleurs Notre SuprĂªme MĂ©disance est déçue de constater une bonne mise en place), et musique dĂ©licate pour goĂ»ter aux sonoritĂ©s de presque chaque pupitre de l’orchestre… arrĂªtant ainsi la blague sur les cors, adaptable aux alti face aux soprani : « Pourquoi les cors sont-ils si forts ? C’est parce qu’ils se nourrissent des larmes des contrebasses qui pleurent quand elles n’ont pas de solo ! »

Le mini Allegro quasi presto semble proposer des bribes de « Ah ! vous dirais-je, maman ? », formant un intermède bienvenu, qui souligne le souhait de RenĂ© Gerber de construire une suite divertissante. Après quatre mouvements similaires, une section plus longue casse l’habitude d’Ă©coute. En effet, avec cet Allegro s’ouvre une sĂ©rie de quatre mouvements contrastĂ©s (0’30/2’30/0’30/2’30) que l’Allegretto final renversera Ă  nouveau. L’Allegro quasi presto, pris sans le vertige de la grande cĂ©lĂ©ritĂ©, met en avant les bassons avant que tout l’orchestre, petites flĂ»tes et tubas compris, investisse le thème et le prolonge gentiment jusqu’à la minicoda. Le microPresto qui suit fait ruisseler un motif de pupitre en pupitre, que dĂ©veloppe, langoureux sinon lounge, l’Adagio placĂ© après et confiĂ© aux seules cordes… avant que les souffleurs ne fassent une apparition in fine contenue par les cordes. Si le thème de l’Allegretto est simple, le scintillement de l’accompagnement ne renie pas une richesse orchestrale aux forts accents debussystes.
Soudain, piano et cuivres pulvĂ©risent cette atmosphère. Bois et caisse claire s’en mĂªlent, mais un voile apaisĂ©, presque triste, met fin Ă  cette tentation de tension (pfff). Les huit notes du motif dĂ©goulinent de pupitre en pupitre jusqu’aux clarinettes qui, avec le glockenspiel, relancent le scintillement orchestral. Dès lors, le thème entame sa réémergence, en rĂ©alitĂ© sa diffraction quasi spectrale, wow, dans une large partie de l’orchestre. Et lĂ , pouf, « Une souris verte » fracasse ce sĂ©rieux avec toute sa naĂ¯vetĂ©. L’accompagnement en quartes franches, aux consonances japonisantes, ne laisse pas de chance Ă  la tentative de contrechant que fomente la trompette, obligĂ©e de brandir Ă  plein souffle la « Carmagnole » pour se fabriquer une place. RĂ©veillĂ©e, la phalange se retrouve pour un tutti avant que la timbale n’annonce puis ne ponctue la coda d’un coup sec.

5.
Le dessert

Le Concerto pour clarinette et orchestre (19’) complète ce disque finement agencĂ©. Harpes et cymbales signalent l’arrivĂ©e du soliste. Les cordes, violon solo compris, rĂ©pondent Ă  cette entrĂ©e en matière, commentĂ©e par tout l’orchestre dont les flĂ»tes et le piano. Pointera-t-on des violons pas toujours parfaitement justes sur les attaques (1’19) ? Ce serait se focaliser sur le dĂ©tail au lieu de souligner la capacitĂ© des musiciens Ă  suivre le chef pour se rĂ©pondre de pupitres en pupitres… et pour jouer ensemble, dans un mĂªme son. Ă€ dĂ©couvert, le soliste rĂ©pond Ă  l’orchestre, qui se remet Ă  son service avant de tenter de l’aspirer dans les rĂ©currents tremblements des cordes. Cor anglais et hautbois provoquent la star. Après un temps de discrĂ©tion, celle-ci montre qu’elle a parfaitement intĂ©grĂ© le discours de ses comparses. Ă€ son tour de faire monter la sauce dont cymbales ni harpes ne peuvent contenir long de temps l’envie de blobloter hors de la saucière.
C’est bien Ă  la clarinette que revient la première place de ce mouvement « modĂ©rĂ©, puis modĂ©rĂ©ment animé » oĂ¹ le compositeur construit une sĂ©rie de modules, de motifs, de formes d’accompagnement ou de solo qui s’interpĂ©nètrent Ă  mesure que la partition se dĂ©roule… jusqu’à la très gerbĂ©rienne minicoda avec timbales, cymbales, contrebasses grondantes et trait soliste. Le Moderato est amorcĂ© par les cors, auxquels rĂ©pond la clarinette sur un thème en Sol proche de « Marie, trempe ton pain », repris par les cordes et les cuivres. On retrouve ainsi le mĂ©tier du RenĂ© Gerber quasi folkloriste. La lisibilitĂ© et la simplicitĂ© de cette facette d’Ă©criture feront grincer les passionnĂ©s de musique oĂ¹ l’insondable le dispute Ă  l’énigmatique – que le dieu du chic leur viennent en aide, s’il n’a guère mieux pour s’occuper.
Le dernier volet, un Vivo ternaire, met aux prises clarinette bariolante et cordes. Ensuite, les couleurs debussystes habillent la composition, Ă©moustillĂ©es par la grĂ¢ce harmonique d’un compositeur moins Ă  l’aise dans les dĂ©veloppements que dans le traitement orchestral des motifs Ă©noncĂ©s frontalement. Les bois disputent entre eux ; après quoi, les cordes reprennent leur place, martelĂ©e par les ploums de contrebasse. Cuivres et percussions font leur apparition avant qu’un thème Ă©voquant quelque peu le premier mouvement de la Suite n°1 tirĂ©e de Peer Gynt ne hante le discours. Le clarinettiste, malgrĂ© son Ă©vident talent, finit par montrer de discrets signes de faiblesse lors des passages de registre (par ex. le passage au la Ă  4’59 et le retour au registre supĂ©rieur Ă  5’04) ; c’est aussi que ce mouvement est sollicitant, balayant sa tessiture sur des nuances souvent douces, ce qui ne facilite pas l’exĂ©cution. La trompette solo aussi finit par fatiguer (5’19), mettant moins en question le niveau de l’orchestre et des musiciens que les conditions d’enregistrement sans doute tendues. Un dernier break conduit le discours brièvement vers la première danse polovtsienne d’Alexandre Borodine, avant qu’une sorte de valse brisĂ©e ne finisse en crescendo vers un microsolo de caisse claire… conduisant Ă  la minicoda attendue.

6.
Le doggy bag

En conclusion, ce disque, rééditĂ© en 2002, Ă©largit l’hommage de VDE-Gallo Ă  un compositeur prolifique, grand orchestrateur, passionnĂ© de thĂ©matiques populaires et fomenteur d’une musique maĂ®trisĂ©e, souvent aussi agrĂ©able Ă  entendre qu’intĂ©ressante Ă  Ă©couter.


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Jean Guillou, Bach : les sonates en trio, Augure


Dans le fonds sans fond que le label Augure met Ă  disposition des mĂ©lomanes et des guilloumaniaques (si, vendre un disque 10 €, hors frais d’envoi, c’est quasi mettre Ă  disposition – lien d’achat en fin d’article), voici l’un des disques les plus paradoxaux. Il s’appuie sur l’une des partitions les plus cĂ©lèbres de l’un des compositeurs les plus cĂ©lèbres jouĂ© par feu l’un des organistes les plus cĂ©lèbres en France et en Italie ; mais il est enregistrĂ© en public, excusez du peu, sur un orgue moderne (le Kleuker de l’Alpe-d’Huez designĂ© par Jean Marol selon une conception de Jean Guillou) et Ă  une Ă©poque floue – sans doute la fin des annĂ©es 1980. Quand on imagine le nombre de fois que feu le roi de Saint-Eustache a dĂ» se les fader, ces six sonates, on subodore combien les experts passionnĂ©s qui agitent Augure ont dĂ» apprĂ©cier cette version-ci, et cela renforce tant l’appĂ©tit que l’exigence snob de l’écoutant. Ă€ cette excitation s’ajoute une pique pour notre curiosité : quel Jean Guillou va-t-on ouĂ¯r – le foufou qui n’en fait qu’à sa tĂªte, ou le passionnĂ© respectueux du texte ?
Pour nos lecteurs non organologues, ça existe, prĂ©cisons que les Six sonates en trio sont un exercice redoutĂ© par tous les interprètes. En six fois trois mouvements, elles exigent une indĂ©pendance totale des deux mains et des petits petons (le trio est constituĂ© d’une main droite, d’une main gauche et d’une pĂ©dale, chacune jouant une ligne Ă  une voix, chacune ayant Ă  peu près Ă©gale importance), sans possibilitĂ© de se raccrocher aux branches car, en plus de jouer les notes, il faut faire de la musique. Si l’on parvient Ă  cet exploit technique et quasi spirituel, le rĂ©sultat est aussi palpitant que proprement vertigineux ; si l’on s’en tient aux notes, ce qui est dĂ©jĂ  un exploit, l’Ă©coute devient vite fastidieuse ; si l’on commet la moindre bourdasse, ça s’entend et les so-called connaisseurs, s’entreregardant, laissent leurs yeux entonner l’hymne satisfait du : « Mouais, t’as vu ? Lui aussi, il galère… ». Ou elle aussi, for what I care. Bref, cette suite est l’Alpe-d’Huez du cycliste – sauf que lĂ , contrairement au bridge, le dopage hormonal ne sert de rien.
L’assaut lancĂ© sur la Première sonate dĂ©voile instantanĂ©ment trois caractĂ©ristiques du rĂ©citaliste en forme, et hop : un jeu sautillant ; un tempo vif ; et ces petites irrĂ©gularitĂ©s voulues dans l’énoncĂ© du thème qui font, souvent, la marque de fabrique guilloutienne. De fait, l’allègre Allegro ne traĂ®ne pas en chemin, quoi que l’interprète veille Ă  bien dĂ©tacher le groove ascendant de la pĂ©dale. C’est d’autant plus prĂ©cieux, a posteriori, que la prise de son correcte mais vintage floute quelque peu le contour des jeux de dĂ©tail ici choisis. Dans l’Adagio, on soupçonne les Ă©tranges chamades, associĂ©es au tremblant si guilloutique, de prendre en charge la main droite, proposant, au contraire du premier mouvement, une distinction nette entre les deux claviers. MĂªme si l’anche n’est pas très flattĂ©e par le disque, elle n’obère guère le travail de legato ainsi que le souci de rendre vivante la mesure en laissant respirer les Ă©noncĂ©s du thème dans, peu ou prou, le cadre imparti. L’Allegro plaira aux amateurs de sensations fortes : ça gigote de la chipolata sans pour autant prĂ©cipiter le tempo Ă  l’abattoir. Sans doute trouve-t-on ici l’interprète Ă  son meilleur. Vitesse, prĂ©cision, toucher renforçant la lisibilitĂ© du propos, absence d’extravagances, voilĂ  qui rend justice Ă  l’organiste si souvent critiquĂ©, parfois Ă  raison, pour les foucades et les imprĂ©cisions dont certains magistrats de la musique se demandaient, Ă  l’occasion de tel rĂ©cital moins abouti que l’un des milliers d’autres, si elles n’étaient pas opportunĂ©ment synonymes. VoilĂ , au contraire, un beau tĂ©moignage de ce que peut Ăªtre la virtuositĂ© pas tempĂ©rĂ©e.
La Deuxième sonate se profile sous l’aspect d’un Vivace de la mĂªme eau que le mouvement prĂ©cĂ©dent. C’est Ă  la fois impressionnant et apprĂ©ciable car l’artiste n’oublie jamais de respirer pour donner ampleur et lisibilitĂ© Ă  sa version. Les tremolos marquent le retour du mouvement lent, en l’espèce un Largo oĂ¹ les sonoritĂ©s de l’anche principale, tremblante, pourront, Ă  l’écoute, agacer, sans tout Ă  fait gĂ¢cher l’intĂ©rĂªt d’un mouvement moins marquĂ© par quelques hĂ©sitations Ă  la pĂ©dale guettĂ©es avec aviditĂ© par l’auditeur vicieux (2’15, par ex.) que par un souci de phraser soit en continu, soit par d’opportuns deux par deux. L’Allegro s’ouvre sur une pĂ©dale sans doute plus musicologique que le texte connu (mesures 3 Ă  5 : troisièmes temps octaviĂ©s ou illusion sonore ?). Puis l’affaire se lance, et la dextĂ©ritĂ© live se dĂ©ploie avec une gourmandise non dissimulĂ©e. Comme en tĂ©moignent les rares imperfections (mesure oĂ¹ la main droite s’endort, par ex., Ă  2’20 – non, les habituĂ©s le savent, on ne collectionne point ici les bourdelettes Ă©claboussant potentiellement telle ou telle interprĂ©tation mais, de temps en temps, je laisse croire que j’écoute avec attention, d’oĂ¹ ce genre de remarques absolument essentielles), c’est Ă©nergique et maĂ®trisĂ© sans jamais Ăªtre impersonnel ou froid.

L’orgue de Notre-Dame des neiges. Source : site d’Augure.

La Troisième sonate bouscule les habitudes en osant un mouvement liminaire lent, en la prĂ©sence d’un Andante. Jean Guillou a-t-il bien lu cette indication ? Doutons-en car l’andante ne marche pas, il court au point de semer quelques notes en chemin (choix sans doute musicologiquement fondĂ© pour la main droite Ă  0’58 et donc 3’37, par ex.). Du coup, le mouvement abandonne tout espoir de poĂ©sie au profit d’une musique qui, portĂ©e par une pĂ©dale grave, pulse et pousse. Contraste avec l’Adagio e dolce, oĂ¹ la battue plus mesurĂ©e laisse Ă  l’auditeur le temps de goĂ»ter les ornements choisis par l’artiste, voire mĂªme ses fautes (ainsi des si bĂ©mol de la pĂ©dale sauvagement bĂ©carrisĂ©s, 2’58), rappelant que la musique n’est, avant tout, pas quĂªte de perfection mais quĂªte et requĂªte de beautĂ©. Cette fois, pour ne pas s’attarder outre mesure, suppute-t-on, les reprises, il est vrai dispensables, sont escamotĂ©es. Le Vivace est une gigue que la prise de son rend parfois confuse sans en gommer la vitalitĂ©, notamment dans les triolets foufous qui animent la pièce. Comment parvient-on, techniquement, Ă  jouer cela de la sorte ? Mystère. Mais Jean Guillou ne vient pas compter les pĂ©tales de roses, il dĂ©pote, il envoie du lourd, il bulldozĂ©rise les notes sur son passage ; et, contrairement Ă  certains rĂ©sultats de show-off Ă  l’amĂ©ricaine oĂ¹ l’interprète talentueux en fait des caisses sans convaincre, le rĂ©sultat est joyeusement entraĂ®nant. Aussi cette troisième sonate, loin de sombrer dans la lĂ©thargie, est-elle l’œuvre des contrastes oĂ¹ la dinguerie d’un interprète sans limite ni retenue n’hĂ©site pas Ă  mettre le fire quand il le souhaite, et mĂªme quand le compositeur Ă©tait plus mesurĂ© dans son projet. Stimulant.
La Quatrième sonate s’ouvre sur un bref Adagio, pris adagio cette fois (d’oĂ¹, sans doute, l’hĂ©sitation Ă  la pĂ©dale au moment de reprendre le thème : c’est trop facile pour l’artiste !) car prĂ©cĂ©dant un Vivace. Celui-ci permet Ă  l’interprète de renouer avec une virtuositĂ© exempte de chichis : ça file droit et prompt. Les auditeurs minutieux, habituĂ©s aux patchs, pourront bien pointer çà et lĂ  une pĂ©dale un brin crĂ©ative ; nous ne les suivrons guère dans cette voie, tant l’ensemble tĂ©moigne d’une fougue intelligente, d’une technique supĂ©rieure et d’un art de faire frĂ©tiller les notes presque Ă  vous faire headbanguer – dĂ©fi que nous aurions moins de mal Ă  relever, sans nous vanter bien entendu, que si nous devions jouer ce Vivace mĂªme avec un talent moindre. L’Andante et son trĂ©molo est plus posĂ© que le prĂ©cĂ©dent mouvement du mĂªme nom, s’offrant mĂªme des ritardendi internes pour que la phrase musicale trouve sa rĂ©sonance et son sens. Comme c’est un concert et que la partition est redoutable, sans doute peut-on repĂ©rer çà et lĂ  quelques imprĂ©cisions discrètes (4’10, par ex.) ; elles ne nuisent guère aux propos du compositeur et de l’artiste – celui qui prĂ©fère les notes, toutes les notes, rien que les notes, peut bien aller se faire lanlère : ici, il y a les notes et l’esprit, c’est hautement apprĂ©ciable. Pourtant, l’on n’ose imaginer ce qu’il serait advenu du « Un poco allegro » s’il avait eu l’imprudence de s’appeler « Molto allegro ». En dĂ©pit de sonoritĂ©s dont l’évaluation sera affaire de goĂ»t, la prise de risque, le toucher et l’équilibre de la registration font de cette expĂ©rience de concert un moment tout Ă  fait digne dâ€™Ăªtre bu au goulot avec l’ivresse des pĂ©tillants improbables. Non, ça ne veut rien dire, mais ça le dit pas mal – le sens surgissant peut-Ăªtre, impromptu et fĂ©cond, de l’absence de sens, comme ces jours qu’invoquait Walt Whitman :

Jours, surgissez du fond de vos genèses insondables,
d’envergure d’autant plus sauvage, d’autant plus altière !
(Walt Whitman, Feuilles d’herbe, trad. Jacques Darras [1994 ?], Gallimard, « PoĂ©sie » [2002], 2005, p. 397)

La Cinquième sonate est la plus longue de toutes (env. 15’ contre 10’ pour les autres). L’Allegro liminaire est pris avec la simplicitĂ© – apparente – de la tonalitĂ© d’Ut, fĂ»t-elle fluctuante (nec mergitur). Rien d’effrayant dans la cĂ©lĂ©ritĂ© pour un grand virtuose, mĂªme si le concert peut prĂ©senter quelques cahots rassurant le spectateur sur l’humanitĂ© très ponctuelle du surmusicien (ainsi du rĂ© qui ne veut pas se dĂ©clencher Ă  0’30, hoquet Ă  2’35, par ex.). Le choix d’une registration très claire, appuyĂ©e sur une pĂ©dale discrète, renforce la soliditĂ© du propos, en dĂ©pit d’un tremolo qui correspond plus Ă  l’esthĂ©tique propre Ă  l’interprète qu’à une option objectivement dĂ©fendable. Rien qui ne remette en cause la qualitĂ© d’ensemble, qui moins est par le contraste que cet allant permet avec le Largo de 6’30 glissĂ© ensuite par Johann Sebastian Bach. Ce tube iconique des Sonates est Ă©noncĂ© sans prĂ©cipitation avec un 2’ (ou un 1′ ?) presque criard Ă  la main droite, associĂ© Ă  un tremblant toujours aussi superfĂ©tatoire, ce qui n’est pas rien. La clartĂ© du trio n’en pĂ¢tit pas. En effet, Jean Guillou veille Ă  Ă©clairer le dialogue des claviers par un dĂ©tachĂ© et des ralentis presque pĂ©dagogiques. L’Allegro final ne traĂ®ne pas en chemin. Après avoir « placĂ© un focus » – comme diraient les gens bien en enlevant le « s » – sur la clartĂ©, l’artiste arrive Ă  transformer sa hĂ¢te en illusion orchestrale. En clair, ça s’entremĂªle tant que l’on croit plus avoir affaire Ă  un symphonique qu’Ă  un orgue de deux claviers. Dès lors, quelles que soient les rĂ©serves subjectives qui restent la libertĂ© de tout un chacun en dĂ©pit de la lutte pour la lobotomie nationale menĂ©e par Pharaon Ier de la PensĂ©e complexe, la spĂ©cificitĂ© de chaque option et la friction qu’opèrent entre elles, dans une mĂªme sonate, ces diffĂ©rences concatĂ©nĂ©es, popopo, ne peuvent que susciter l’admiration.


La Sixième sonate conclut le cycle Ă  allure Vivace, sur un rare effet d’unisson aux claviers. Jean Guillou dĂ©chaĂ®ne ensuite la lĂ©gèretĂ© de sa main droite dĂ©tachĂ©e en l’opposant Ă  une pĂ©dale dont les 16’ solides sonnent presque comme des 32’ tant ils habitent l’espace sonore. Les accros patents sont rares (le « la » de la, ha-ha, main droite se rĂ©volte Ă  2’13, par ex.), ce qui n’empĂªche pas l’interprète d’oser d’étranges dilatations du tempo (2’57) qu’il associe, allĂ©luia, Ă  une envie d’avancer jamais dĂ©mentie. Le Lento rappelle Ă  quel point l’apprĂ©ciation des anches relève du goĂ»t personnel – d’ailleurs, peut-Ăªtre la prise de son ne flatte-t-elle pas les registres Ă©lus, plus nasards et criards que bouleversifiants. NĂ©gligeant les reprises, youpi, Jean Guillou accentue l’impression de vacillement propre Ă  ce mouvement – d’amples ornements, le swing des anacrouses, l’accentuation des notes pointĂ©es, le tremblant de la main gauche et une pĂ©dale peut-Ăªtre moins sĂ»re que dans d’autres circonstances (voir autour d’1’57, par ex.) l’aident Ă  insister sur ce système de contretemps. L’Allegro final est attaquĂ© pied au plancher et, pourtant, l’impression de bousculade est largement contredite par un souci du dĂ©tail dont tĂ©moignent des choix fantasques de dĂ©tachĂ© comme vers 0’49. Faute d’information et de compĂ©tence suffisante, on ne doute pas que, thĂ©oriquement, ces incongruitĂ©s se puissent Ă©tayer – mais l’effet s’approche plus d’un hoquet d’ébriĂ©tĂ© que d’une licence historique. Entre cavalcade et volontĂ© savante de personnalisation, cet ultime mouvement semble vouloir synthĂ©tiser les partis pris par l’interprète – le choix est audacieux, mĂªme si l’effet musical peinera Ă  Ă©mouvoir l’auditeur.
Ce nonobstant, pas besoin dâ€™Ăªtre un guilloumaniaque pour applaudir Ă  la performance d’ensemble, bluffante de virtuositĂ©, intĂ©ressante par son pari instrumental et grisante par le cĂ´tĂ© « sur le ring face Ă  un monstre aux dix-huit labyrinthes ». Oui, sporadiquement, les excès d’interprĂ©tation – disons : la guilloutisation de Bach –, dans la registration comme dans les options de tempo ou de legato, pourront irriter ; mais, fichtre, Ă  cette dose, l’on prĂ©fère s’escagasser de ces excès que d’une sagesse lĂ©nifiante risquant de rendre insipide un chef-d’œuvre puissant que ce disque incarne plus qu’il ne l’actualise.


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Trio Bohème, Les saisons, Calliope


EnregistrĂ© en cinq jours au studio Stephen Paulello (donc sur un piano Stephen Paulello) par les micros de FrĂ©dĂ©ric Briant, ce disque unit sous une mĂªme thĂ©matique deux pièces Ă  la fois proches et diffĂ©rentes. Proches, elles le sont puisque ce sont toutes deux des transcriptions – la première est signĂ©e Alexander Goedicke, la seconde JosĂ© Bragato. Deuxième proximitĂ© : l’intitulĂ© et la construction chronologique – de janvier Ă  dĂ©cembre pour Piotr Ilitch TchaĂ¯kovski, du printemps Ă  l’hiver pour Astor Piazzolla. Troisième proximitĂ© : la mĂªme formation est aux manettes, une formation semi-composite puisqu’elle se revendique 100 % slave mais rĂ©unit trois nationalitĂ©s – serbe, ukrainienne et russe.
Quant aux diffĂ©rences, elles sont patentes. Le cycle pour piano des Saisons fut d’emblĂ©e Ă©crit comme une unitĂ© ; la tĂ©tralogie argentine est une refabrication, comme racontĂ© tantĂ´t. Le contraste de tempĂ©rament entre les deux cultures des compositeurs, russe et argentine, de deux siècles et deux mondes diffĂ©rents, mais aussi entre les deux partitions originelles laisse augurer d’un contraste dont la spĂ©cificitĂ© du double rendu n’a pas dĂ» constituer un maigre dĂ©fi pour les audacieux musiciens du Trio Bohème, mais qui semble les avoir fort stimulĂ©s, si l’on en croit la jolie vidĂ©o de prĂ©sentation ci-dessous.

Pour lancer la transcription des Saisons de Piotr Ilitch TchaĂ¯kovski, la transcription de « Janvier au coin du feu » s’ouvre sur un propos transposĂ© littĂ©ralement, avec soprano au violon, accompagnement au piano et basse au violoncelle, alternĂ© avec du piano solo. Les arpèges de la partie mineure sont rĂ©servĂ©s au piano. MĂªme si l’intĂ©rĂªt d’une transcription ne saute pas encore aux esgourdes, la qualitĂ© et l’engagement de l’interprĂ©tation, associĂ©s aux sonoritĂ©s des deux complĂ©ments du piano plaident pour le plaisir. Cette foi dans la partition anime le « Carnaval de fĂ©vrier ». Certes, la partie soliste joliment animĂ©e ne justifie pas l’ajout de deux pĂ©tillants musiciens ; toutefois, modĂ©rant notre scepticisme, la seconde partie tĂ¢che de mieux rĂ©partir le discours entre piano et violon. Le « Chant de l’alouette » de mars propose un dialogue entre violon et violoncelle avec des ploum-ploums de piano, puis un dialogue entre violon et piano, et enfin un bis – forme ABA oblige. Le propos est joliment exĂ©cutĂ©, avec concentration du propos et Ă©vitement de romantisation excessive.
Aussi sage et charmant, le « Perce-neige » d’avril alterne passages avec cordes et marteaux, et passages avec marteaux solitaires. MĂªme si l’on n’est toujours pas convaincu par le choix de cette transcription, l’on se rĂ©gale devant une musique jouĂ©e avec autant de richesse harmonique et une telle absence d’affĂ©terie. « Les nuits de mai » se risquent alors Ă  plus de réécriture, avec des duos Ă  la tierce, des passages Ă  l’octave grave pour le violoncelle ou une coda octaviante non prĂ©vus par PIT. Forme A(9/8) B (2/4) A oblige, la circularitĂ© du propos s’impose mais ne bride pas la sensibilitĂ© jamais extravertie du trio. La presque cĂ©lèbre « Barcarolle » de juin s’agrĂ©mente de passages Ă  l’octave du violon. On note, toujours, un esprit d’ensemble remarquable, en majeur comme en mineur : mĂªmes respirations, belles synchronisations, efficaces communautĂ©s d’intention.
Le « Chant du faucheur » de juillet reprend des caractĂ©ristiques semblables, avec quelques Ă©chos Ă  l’unisson des deux cordistes. La pianiste rythme l’affaire et prĂ©pare tout ce monde Ă  l’heureux temps de « la moisson » du mois d’aoĂ»t. C’est le piano qui rythme cet « Allegro vivace » et ouvre le « Dolce cantabile » qui sert de partie mĂ©diane. Ses deux complices Ă©changent avec Ă©lĂ©gance et Ă©nergie des questions-rĂ©ponses dont le piano surveille la pulsation. « La chasse » de septembre souligne l’excellent travail d’unitĂ© des triolistes, en quelque sorte, tant les synchros sont parfaites malgrĂ© le doublement astucieux des croches par le transcripteur. Cette exĂ©cution admirable se prolonge dans le « Chant d’automne » d’octobre, ouvert par l’exergue de TolstoĂ¯, oĂ¹ le piano sert d’accompagnateur de luxe Ă  ses complices, alors que pointent les prĂ©misses des tangos Ă  venir.
La « TroĂ¯ka » de novembre, curieusement dramatisĂ©e en « Course en troĂ¯ka » dans le livret, se dĂ©capsule sur les unissons du piano avant que l’on profite, Ă  l’octave, des unissons des deux complices. La persistante forme ABA, majeure – mineure – majeure, est Ă©nergisĂ©e par un piano sans mignardise et des acolytes sachant respirer (fort, cĂ´tĂ© violoncelliste) de conserve. La mĂªme pianiste ouvre la valse du « NoĂ«l » de dĂ©cembre, avant que la rejoignent, d’abord Ă  l’unisson, ses collègues.
En conclusion, un charmant moment, exĂ©cutĂ© avec sensibilitĂ© mais sans chougnerie… et sans non plus rĂ©pondre Ă  la question de la nĂ©cessitĂ© de jouer cette transcription, alors qu’un si large rĂ©pertoire plus valorisant existe. Dans cette perspective, plutĂ´t qu’un livret nous rappelant les basiques des deux compositeurs ou nous assĂ©nant les conseils ampoulĂ©s d’un Olivier Raimbault (« Écoutez bien ces Å“uvres ! » ben tu crois on fait quoi ? ou « Ces deux compositeurs de lĂ©gende parlent de ce qui vient Ă  l’Ă¢me quand le corps danse », gĂ¢Â ? une nouvelle proposition de texte pour l’album de feue Maurane que sauvaient deux titres goldmaniens par excellence, peut-Ăªtre ?), on eĂ»t apprĂ©ciĂ© que les artistes expliquassent le choix de ce programme et donc de ces pièces ravaudĂ©es pour une formation semblable Ă  la leur.

Igor Kiritchenko, Lev Maslovsky et Jasmina Kulaglich. Photo : Marie-Sophie Leturcq. Source : site des artistes.

Ă€ ce stade du disque, plus de doute possible : le trio Bohème n’est pas seulement constituĂ© d’excellents artistes et de fieffĂ©s musiciens ; il forme aussi un corps homogène et, quoique rĂ©cent, très cohĂ©rent. Reste une question : what about the groove you need to play Astor Piazzolla with a feeling? Le Printemps  des Quatre saisons Ă  Buenos Aires offre manière de rĂ©ponse. En dĂ©pit d’une prise de son qui tend Ă  noyer le piano dans le flou, le sens du contretemps est parfait pour contredire ce mythe de l’autochtonisme, tadaaam, empĂªchant les non-locaux de jouer pertinemment des compositeurs allogènes – pour des raisons de langue, les habituĂ©s de ce site savent que nous serons plus circonspects sur la question opĂ©ratique, la dĂ©sastreuse production des Troyens soulignant qu’une très belle voix slave, quand elle ne se soucie pas du français, devrait Ăªtre promptement boutĂ©e hors d’une production de Bastille, mais ce n’est pas le sujet hic et nunc. Ici et maintenant, ça swingue Ă  souhait. Aura-t-on l’impression d’une once de sagesse, qui est l’autre nom de l’Ă©lĂ©gance, quand le violoncelle attaque la deuxième partie ? Ce n’est certes pas très canaille, ce qui pourrait Ăªtre regrettable dans ce rĂ©pertoire, mais que c’est beau et maĂ®trisĂ© !
L’inquiĂ©tant ÉtĂ© argentin vibre et breake comme il sied. Tout l’art et le savoir-faire des musiciens se met au service d’une partition dont ils subliment les exigences, sinon la folie charnelle. Ils savent jouer ensemble, mettre tension quand cela s’apprĂªte, dĂ©tendre et rĂ©emballer l’affaire : voilĂ  qui va leur servir pour dĂ©jouer les pièges embourbants de l’Automne. Le feeling est indispensable pour associer attente et longs traits suspendus par l’harmonie faurĂ©enne du piano. Or, les mutations d’atmosphère ne manquent ni de mĂ©tier ni de charme, surtout pas dans les decrescendi qui prĂ©cèdent les soli des cordistes… et guère moins dans les parties animĂ©es, oĂ¹ la virtuositĂ© des artistes propose une version intelligemment assumĂ©e comme propre et non pseudo-localiste.
Reste alors Ă  affronter l’Hiver. ZĂ©brĂ© de ruptures rythmiques et de changements d’atmosphère, cet ample trio fait la part belle au piano, ce qui n’est pas pour effrayer Jasmina Kulaglich, ni comme soliste ni comme accompagnatrice. Ses pairs sont au niveau des dĂ©fis, qu’ils soient techniques ou musicaux. ÉnoncĂ©s des thèmes, unissons, contrechants, communautĂ© de sentiments, finale majestueusement apaisĂ© trahissent un travail en commun fort abouti.


En conclusion, voici un disque enquillant deux pièces charmantes, faisant entendre un trio techniquement remarquable, et restituant un travail prĂ©cieux. Si l’on regrette de ne trouver de rĂ©ponse Ă  nos questions – du type : aucun rapport, hormis le titre, entre Piotr et Astor, Ă©tait-ce voulu ? pourquoi avoir choisi d’enregistrer des transcriptions ? en quoi la première fait-elle rĂ©sonner singulièrement l’original ? –, on ne peut que saluer le brio et le sĂ©rieux de l’interprĂ©tation, ce mĂªme sĂ©rieux qui, paradoxalement, pousse Ă  applaudir la qualitĂ© du Piazzolla tout en avouant n’y avoir pas trouvĂ© notre content de folie propre Ă  cette musique argentine dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e au point de ressembler, ainsi que l’on le lui reprocha jadis, Ă  de la grrrande musique classique qu’elle est !


Découvrir le trio en concert :
guettez la mise en ligne du 30 avril sur le site de l’institut Goethe !

Vincent Genvrin, César Franck et Modeste Moussorgski, Maison de la radio, 27 février 2019

Avant la première bataille. Photo : Bertrand Ferrier.

Quoi qu’il joue ce soir-lĂ  sur une console pourvue d’un ridicule cordon ombilical en manière de Westaflex, rappel de l’incurie stupide des incultes pouvoirs publics laissant croire que des Ă©conomies minables compensent leurs dĂ©penses somptuaires (ça bombarde en Ă©pithètes, bien ou bien ?), Vincent Genvrin est un monsieur sĂ©rieux, ainsi que chante si bien Julie Fuchs d’après Sacha Guitry et AndrĂ© Messager. Loin d’Ăªtre bĂªte comme un homme moyen – comme un homme, donc –, Vincent Genvrin est mĂªme sĂ©rieusement sĂ©rieux : diplĂ´mĂ© du CNSM de Lyon et titulaire du CA, il a gagnĂ© moult concours internationaux ; il est doublement titulaire de grandes orgues Ă  Paris ; il est professeur d’orgue en conservatoire ; il a enregistrĂ© une dizaine de disques, a Ă©tĂ© le directeur artistique du label Hortus et partage ses avis motivĂ©s avec les lecteurs des critiques de Diapason.
Cerise sur le clafoutis, il a sévi lors du festival Komm, Bach!, ce qui est une qualité carrément-pas négligeable. Certes oui-da, nous avons affaire à un monsieur sérieux, comme en témoigne sa barbe sérieuse qui le pousse à ressembler de plus en plus à un facteur d’orgues sérieux du type de Xavier Lebrun. Et alors ? Cet incipit sera-t-il simple baratin biographique et people en guise de captatio ? Pas que. Car, sans réduire l’artiste à son parcours musical, il semble que, chez Vincent Genvrin, le sérieux susnommé imprègne à la fois la construction de son programme et son art d’interprète.
(Na.)
(C’est un beau « na », ça.)

Photo : Bertrand Ferrier

Au programme de ce concert qui sera bientĂ´t diffusĂ© Ă  20 h sur France Musique ? La Grande pièce symphonique de CĂ©sar Franck et les Tableaux d’une exposition transcrits par l’interprète en personne. La sĂ©ance s’ouvre par le gros mastodonte qu’est la symphonie-avec-un-titre-pĂ©riphrastique du Franco-Belge. D’emblĂ©e, on est impressionnĂ© par le dĂ©fi sonore : avec un compositeur de cet acabit, dont les pièces profanes s’épanouissent dans des Ă©glises avec orgue en rapport, la crĂ©ation d’une ambiance spĂ©cifique est indispensable – un peu comme le jazz gagne Ă  Ăªtre ouĂ¯ dans un club, verre Ă  la main. Ici, l’acoustique sèche Ă©vite certes tout excès de rĂ©verbĂ©ration mais annihile surtout le moindre espoir d’atmosphère franckiste « comme on la connaĂ®t » de par le fait mĂªme de la tradition, badabam.
Loin de se laisser dĂ©sarçonner par cette Ă©vidence qu’il avait, en connaisseur, en travailleur et en habituĂ©, anticipĂ©e, Vincent Genvrin accentue, par ses choix techniques et musicaux, la caractĂ©ristique inhĂ©rente et Ă  l’instrument et Ă  l’auditorium. Pour ce faire, par exemple, il associe Ă  des doigts prĂ©cis la mĂ©ticuleuse utilisation des pĂ©dales d’expression. SĂ©rieux, le zozo ? Moins, peut-Ăªtre, qu’intĂ©rieur, ce qui n’est certes pas synonyme d’ennuyeux, allĂ©luia. Il s’agit plutĂ´t pour l’artiste de fomenter un Ă©quilibre entre la partition et le rendu, forcĂ©ment plus Ă©tique que dans des vaisseaux flatteurs comme peuvent l’Ăªtre d’amples Ă©glises.

Après la première bataille. Photo : Bertrand Ferrier.

Ainsi l’entrĂ©e du premier thème n’est-elle ni sautillante, façon Virgil Fox, ni pĂ©dago-chianchiant, façon j’ai citĂ© personne. Pourtant, l’instrument ne facilite pas la tĂ¢che : par exemple, on regrette – bon, c’est le rĂ´le du pseudocritique aussi, hein – l’absence de prestance du Prestant, si si, lorsque dialoguent jeux de pĂ©dale et clavier. L’orgue – curieusement, le programme s’étale sur les Ă©vĂ©nements historiques autour des Å“uvres mais ne dit rien de la composition de l’instrument, ce qui serait quand mĂªme hyperplus intĂ©ressant – déçoit moins dans les pianissimi, toutes boĂ®tes fermĂ©es, mĂªme si l’accord entre les anches de dĂ©tail et les ondulants paraĂ®t alors d’autant plus perfectible, cela dit pour avoir l’air de s’y connaĂ®tre un brin alors que l’on retranscrit juste une impression de concert, hop-lĂ´.
L’organiste, lui, propose une prestation très concentrée et marquée par ses :

  • souci de caractĂ©risation des diffĂ©rents types et esprits musicaux ;
  • concentration sur le texte qu’il veille Ă  ne pas surcharger d’attention ;
  • volontĂ© de respiration au moment de changer de mood ; et surtout, tant pour les traits de pĂ©dale que pour l’indĂ©pendance des quatre prolongements principaux du torse,
  • maĂ®trise technique absolue qui rappelle que la virtuositĂ©, façon Vincent Genvrin, n’est jamais contradictoire avec la musicalitĂ© – y compris quand l’instrument peine Ă  rendre la poĂ©sie ou les sautes d’humeur de cette grande et belle musique.
Photo : Bertrand Ferrier

La seconde Å“uvre au programme est donc ce blob que sont les Tableaux d’une exposition de Modeste Moussorgski. L’œuvre est moins connue que ses adaptations, dont l’orchestration ravĂ©lienne n’est qu’un avatar parmi d’autres, feat. le remix pour deux orgues proposĂ© par Guy Bovet. Jadis, Vincent Genvrin en a Ă©crit sa propre transcription et l’a enregistrĂ©e. Il remet l’ouvrage sur le mĂ©tier, fort d’une science de l’harmonie, d’un art patent dans l’agencement des couleurs sonores et, c’est pas rien, d’une technique flamboyante. LĂ  encore, le terme est ambigu : cette flamboyance est un possible, non une obligation. Ainsi, la première Promenade est Ă©noncĂ©e paisiblement (mais avec double pĂ©dale si besoin, les connaisseurs unijambistes apprĂ©cieront), car brio technique ne signifie pas extravagance dĂ©cibellistique, allez zou.
Preuve en est ce « Gnomus », inquiĂ©tant Ă  souhait, dont l’orguisation, et hop, fait surgir la malice et la fureur. La deuxième Promenade renouvelle le thème par l’ajout de fonds pertinents… et toujours cette incroyable aisance au pĂ©dalier. Vincent Genvrin Ă©tant un garçon sĂ©rieux, le ravĂ©lien « Il vecchio castello » privilĂ©gie avec finesse l’évocation au spectaculaire. La troisième Promenade crescendise mais sans se spectaculariser Ă  outrance – pof, deux nĂ©ologismes dans la mĂªme sentence sotte, c’est cadeau. Les « Tuileries » associent lĂ©gèretĂ© et efficacitĂ©, quand « Bydlo » imprime plus profondĂ©ment la marque Genvrin, id est cet art de tamiser pour mĂ©nager un crescendo Ă©lĂ©gant dans les tensions du discours. Pour paraphraser mon grand maĂ®tre, M. Stupalaci, l’interprète tente de peindre la couleur sans la couleur… mais avec la palette sonore Ă  sa disposition, lui.

Photo : Bertrand Ferrier

Dans cette perspective, la quatrième Promenade trahit la grande familiaritĂ© du musicien avec son mĂ©dium, tout en adressant un juste mĂ©dius prĂ©alablement humectĂ© aux vieilles de tout Ă¢ge et tout sexe imaginant que l’orgue, c’est d’abord un gros truc qui joue fort. Le « Ballet des poussins dans leurs coques » amplifie ce message manuel en proposant une version digitale et impressionnante Ă  souhait, bien que l’artiste se refuse Ă  mettre corporellement en scène sa technique – genre « Nan, mais c’est normal, rien d’exceptionnel, limite je suis pas en forme, n’importe quel regardeur de Cyril Hanouna et mĂªme quelque ordure soutenant Pharaon Ier de la PensĂ©e complexe, c’est dire, peut en faire autant », etc.
L’hymne des juifs conduit Vincent Genvrin Ă  pĂ©trir davantage sa matière sonore jusqu’à attribuer le thème au pĂ©dalier. Le marchĂ© de « Limoges », longtemps plus connu que celui, hĂ©catombique comme chez Achille, de Brive-la-Gaillarde, montre que pĂ©tiller n’inquiète pas le virtuose, mais ne le contraint pas Ă  se dĂ©partir de son sĂ©rieux. Ainsi refuse-t-il la facilitĂ© qui consisterait Ă  surjouer des doublettes. Transcrire, fĂ»t-ce des pièces dĂ©monstratives, ce n’est pas forcĂ©ment crĂ¢ner, c’est prolonger un talent musical en lui offrant ce que nos amis poètes de l’informatique appellent « une autre extension ».

Photo : Bertrand Ferrier

Avec « Catacombae » s’ouvre la sĂ©quence flippe de la suite, qui culmine avec « Cum mortuis un lingua mortua ». DĂ©jĂ , du latin, bon, mais y a mieux ! Contrastes entre graves et deux pieds tremblants – rĂ©glables, parce que l’on ne peut cacher le cordon ombilical mais rĂ©gler les tremblants, on peut, quelle bande de fucking faquins, bordel (peste, je me suis lĂ¢chĂ© jusqu’Ă  employer « faquin », Dieu m’en prĂ©serve) – saisissent l’auditeur, que « La cabane sur des pattes de poule » de « Baba Yaga » ne rassure pas. La terrible sorcière est prise en charge par la pĂ©dale en tirasse, aucun sous-entendu dans cette remarque – le sait bien l’organiste qui est obligĂ© de dire « et c’est pas un jeu de mot » quand il parle de la grosse pĂ©dale expressive ; et Vincent Genvrin profite de son aisance technique pour accentuer utilement les contrastes entre les diffĂ©rentes phases du morceau. La « Grande porte de Kiev » finale est lancĂ©e sans hĂ¢te et sans triomphalisme, ce qui permet au musicien de tirer le meilleur de son outil, grĂ¢ce Ă  :

  • une double pĂ©dale rĂ©currente,
  • une science des claviers qui subsume quelques rares flottements propres au live, comme autant de spĂ©ciales dĂ©dicaces Ă  ceux qui, depuis une heure un quart, bisquent de ne trouver guère de failles dans la perfection sĂ©rieuse de cet homme sĂ©rieux, et
  • une registration aussi progressive que maligne, dont on comprend combien elle a pu enthousiasmer Lionel Avot, le maĂ®tre des lieux.
… et après des dizaines de registration, la 516, enfin ou presque. Photo : Bertrand Ferrier.

Deux bis transcrits, rien de moins, dont le dernier manualiter, finissent d’enthousiasmer le public en dĂ©pit d’une sonoritĂ© qui, dĂ©cidĂ©ment, mĂªme sous les doigts de maĂ®tres comme Paul Goussot ou Vincent Genvrin, que l’on soit au balcon Ă  cour ou Ă  jardin, ou au troisième rang de l’orchestre, peine Ă  Ă©blouir l’auditeur. Ce sera bien le seul regret, certes de taille, inspirĂ© par un concert remarquablement prĂ©parĂ©, supĂ©rieurement jouĂ© et musicalement sĂ©rieux mais, ou donc, stimulant. Pas de quoi nous empĂªcher, nous qui avions rĂ©servĂ© notre place plus de trois mois plus tĂ´t (rageant de n’avoir point pu le faire encore plus tĂ´t), d’espĂ©rer la rĂ©vĂ©lation du prochain concert in situ de Vincent Genvrin, c’est dire.