
Concours de tubes, profusion de marteaux, virtuositĂ© et bonne humeur : voilĂ le programme de la soirĂ©e exceptionnelle proposĂ©e par Cyprien Katsaris et ses collègues dans le cadre du projet 4 pianos. Exceptionnelle, la soirĂ©e l’est :
- car le Franco-chypriote se fait rare en France – il s’apprĂªte d’ailleurs Ă repartir sur les « routes de la soie » chinoises avec un programme original concoctĂ© sur mesure ;
- car il est rare qu’un programme enquille avec autant de gourmandise mĂ©gahits sur mĂ©gahits ;
- car le concert réunit quatre pianos sur la scène moins pour « le romantisme » vanté énigmatiquement par la publicité de la soirée que pour la virtuosité et le plaisir de la musique.
HĂ©lène Mercier, Cyprien Katsaris, Ferhan Ă–nder et Janis Vakarelis – pari de la paritĂ© – s’affrontent et s’unissent pour propulser d’emblĂ©e l’ouverture de Tannhäuser, dans une transcription de Carl Burchard. C’est HĂ©lène Mercier et son iPad qui lancent l’affrontement, tandis que Cyprien Katsaris sert de chef de meute. Les aigus prĂ©cis de Janis Vakarelis et la bonne synchronisation de Ferhan Ă–nder avec ses pairs contribuent Ă faire deviner le grondement d’Ă©nergie habitant cet incipit solennel, oĂ¹ les Ă©ventuels dĂ©calages que l’on imagine entendre ne suffisent pas Ă remettre en cause la qualitĂ© de l’ensemble.
Pour les trois mouvements du « Printemps », première des Quatre saisons vivaldiennes, les compères optent pour une transcription de Nicolas Economou et changent de piano, donc de rĂ´le dans l’Ă©conomie de la partition. VoilĂ l’occasion d’apprĂ©cier la capacitĂ© des instrumentistes Ă dĂ©peindre des Ă©nergies diffĂ©rentes (la joie, la retenue, la vitalitĂ©), et de subodorer la problĂ©matique du transcripteur : ou transformer la partition pour l’enrichir et justifier son instrumentarium, ou rester presque proche du texte d’Antonio et reconnaĂ®tre que quatre pianos, Ă©videmment, c’est un brin superfĂ©tatoire pour cette rengaine rĂ©jouissante. Nicolas Economou refuse de faire le beau en trahissant l’esprit original, et l’on tend Ă lui donner raison.

La « Marche de Racockzy » de Franz Liszt, transcrite par August Horn, conduit les artistes Ă changer derechef d’instruments – non que chacun soit interchangeable, plutĂ´t que tous sont au service de la musique, et adopter des postures variĂ©es traduit le dĂ©sir de travailler ensemble le mĂªme son, sans s’enkyster dans une spĂ©cialitĂ© (les graves, le mĂ©dium, les aigus). Après la tension wagnĂ©rienne et les couleurs de Vivaldi, c’est la tonicitĂ© qui prĂ©vaut dans cette rhapsodie amplifiĂ©e avec mĂ©tier sinon avec passion.
Les musiciens ont la finesse de terminer leur première partie sur l’excellente transcription de la Fantaisie sur Carmen de Georges Bizet – travail accompli par Achilleas Wastor. Outre le plaisir non nĂ©gligeable de laisser les esgourdes batifoler au milieu de thèmes connus, cette fĂªte aux petits doigts qui trottinent sait mĂªler la sensualitĂ© de « l’enfant de bohème » Ă la progression de la « marche des rois » sans oublier le swing jazzy d’une fin Ă suspense. Les pianistes caractĂ©risent chaque moment avec le soin et la virtuositĂ© requis : formidable !

La seconde partie envoie du bois d’emblĂ©e puisqu’elle se lance avec le BolĂ©ro de Maurice Ravel arrangĂ© par Jacques Drillon, prĂ©sent dans la salle. Derechef, on devine la tension entre transcription honnĂªte et extension du domaine de la transcription. Jacques Drillon opte pour le sĂ©rieux, mais veille Ă faire circuler la scie percussive aux quatre pianos. Il faut donc se rĂ©jouir du crescendo gouleyant mĂ©nagĂ© par l’arrangeur et ses porte-voix, plutĂ´t que de chougner parce que, souvent, un piano est Ă l’arrĂªt. De fait, on apprĂ©cie ce souci Ă la fois de distribuer de la joie au public, en terrain connu, de la pimenter par cette formation en quatuor peu commune, pour le coup, et de respecter les tubes choisis selon une double option : pas de réécriture extravagante, et un attachement Ă la musicalitĂ© de l’interprĂ©tation.

Les passionnĂ©s de musique inconnue bouderont encore leur allĂ©gresse Ă l’occasion de Libertango d’Astor Piazzola, arrangĂ© par Achilleas Wastor. Les flux et reflux argentins sont restituĂ©s avec talent, mĂªme si tel ou tel interprète semble plus ou moins en phase avec le feeling qui habite cette musique mi-folklorique, mi-classique. Le rĂ©sultat obtenu par le transcripteur et ses sbires n’en reste pas moins bluffant.
C’est alors que la connexion grĂ©co-chypriote entourant Cyprien Katsaris (le projet 4 pianos est grec, Nicolas Economou est chypriote, Achilleas Wastor est grec, le Centre culturel hellĂ©nique a l’excellente idĂ©e de sponsoriser la soirĂ©e) frappe un grand coup en terminant le programme avec la Suite de Zorba signĂ©e Mikis Theodorakis. Ce qui peut paraĂ®tre audacieux – les deux chouchous de Cyprien, Zorba et Theodorakis, ne sont certes pas les plus connus du soir – est en rĂ©alitĂ© malin, car la suite honore, entre autres, le rythme Ă©volutif du sirtaki… soit la troisième danse populaire des trois morceaux rĂ©unis en seconde partie, après le bolĂ©ro et le tango. Les pianistes en font un moment heureux, apprĂ©ciĂ© par le public tant pour les mĂ©lodies, leur harmonisation, les changements d’atmosphère, les effets de dialogue entre les quatre queues, les breaks et synchronisations, les nuances et la joie qui semble se dĂ©gager de cette interprĂ©tation.
Le triomphe rĂ©servĂ© au concert oblige les artistes Ă revenir avec deux bis. Le premier s’impose : c’est le presque cĂ©lèbre Galop-marche d’Albert Lavignac pour piano Ă huit mains, cavalcade facĂ©tieuse mais qui nĂ©cessite autant maĂ®trise que complicitĂ©. Le second, exigĂ© par un public en feu, sera un p’tit bout du Zorba. Les artistes pousseront l’Ă©lĂ©gance jusqu’Ă ne guère faire attendre les fans qui les attendent pour Ă©changer, faire autographer un disque ou solliciter une photo. Bref un concert souriant, intelligent, revigorant et animĂ© comme Ă la parade par Cyprien Katsaris en MC. Comme qu’on dit en musicologie appliquĂ©e : youpi.
















