
« Ceci n’est pas un concert d’orgue » : peut-Ăªtre le titre eĂ»t-il mieux convenu que ce pas très aguichant, euphĂ©misme, « Berlioz, 150 ans après ». En tout cas, ceci est un concert avec orgue, mais qui aurait mĂ©ritĂ©, mieux que l’intĂ©ressant livret proposĂ© par Michel Roubinet, une explication de son fomenteur, en un mot, Yves Lafargue. Car ceci est, Ă tout le moins, un concert qui interroge sur le projet qui le sous-tend. En clair ou presque, celui qui vint pour profiter du grand orgue de la Maison risque de repartir déçu, alors mĂªme qu’un bon organiste – en prĂ©sence du maĂ®tre Daniel Roth, ça vaut mieux –, une excellente altiste et une brillante mezzo (de remplacement, pourtant) Ă©taient au rendez-vous. Dès lors, pourquoi diable prĂ©tendre Ăªtre déçu ? TĂ¢chons d’y rĂ©pondre dans cette petite notule, qui ne peut passer sous silence, notre cĂ´tĂ© CGT et mĂ©dius tendu bien bien haut vers le Pharaon et son lèche-cul des service pubik, la tristesse des « agents de sĂ©curité » que nous croisons Ă l’accueil, transformĂ©s en comĂ©diens d’aĂ©roport alors que, prĂ©cisent certains lorsque l’on discute, « on n’a quand mĂªme pas Ă©tĂ© embauchĂ© pour ce truc ridicule ».
Le concert s’ouvre sur la problĂ©matique de base : un rĂ©cital avec orgue doit-il Ăªtre spectaculaire ? Ă€ notre sens, non, pas forcĂ©ment, mĂªme si l’on paye l’acrobate en rĂ©munĂ©rant le musicien, mais avec une condition – qu’il expose une personnalitĂ©, une singularitĂ©, une dissonance. La dissonance d’Yves Lafargue est patente plus qu’Ă©patante, bref. Peu lui chaut d’impressionner, de satisfaire ou de wower (je tente) les spectateurs. Il joue ce qu’est-ce qu’il veut, surtout ce qu’est-ce que les autres ils jouent pas en concert.
Deux pièces d’Alexandre-Pierre-François BoĂ«ly, issues de l’opus 18, ouvrent le bal. L’Andante con moto et la Fantaisie plus fugue tĂ©moignent d’un instrumentiste sĂ©rieux – trop, peut-Ăªtre – qui aime les ondulants, refuse avec justesse la mollesse ou les retards et nĂ©glige sciemment le manque de rĂ©verbĂ©ration de la salle. En exĂ©cutant en concert ces pièces plus Ă leur place dans une cĂ©rĂ©monie religieuse oĂ¹ les guitares risibles de piètres amateurs n’auraient pas pris le pouvoir, l’interprète indique la voie qui sera la sienne durant cette prestation : show-off, non-non, audace oui-oui.

Et ce n’est que la première des deux grandes questions avec lesquelles il interpellera le public. La seconde est incontestablement : pourquoi l’orgue ? Telle est la question que pose toute transcription, mais singulièrement la transcription d’orchestre qui sonne comme un piano avec du ploum de pĂ©dalier dedans – pour mĂ©moire, nous avons rĂ©cemment abordĂ© des questions autour de la transcription en dialoguant avec Cameron Carpenter et en applaudissant le talent de Vincent Genvrin. La première intervention de Karine Deshayes, un peu en dedans, propulse la captive et son texte rappelant la relativitĂ© du gĂ©nie de cet arriviste Ă©hontĂ© qu’est Hugo (« Je ne suis pas Tartare / Pour qu’un eunuque noir / M’accorde ma guitare, / Me tienne mon miroir », peste). L’incarnation de la mezzo ne fait aucun doute, pas plus qu’elle n’en faisait lors de la consternante production bastillo-troyenne, mais le texte peine Ă parvenir au balcon.
Ce n’est pas le cas du son, splendide, de Lise Berthaud. Cette beautĂ© du son, qui n’est certes pas antithĂ©tique d’une interprĂ©tation engagĂ©e, se poursuit sur les extraits des Troyens. Les extraits des Nuits d’Ă©tĂ© permettent d’apprĂ©cier Ă nouveau l’incarnation de Karine Deshayes, sa voix magnifique (souffle, justesse, intentions)… et, sans doute, son paradoxe : doit-elle chanter pour le micro juste devant elle ou pour l’ensemble de la salle ? Son choix fait grincer les dents du pseudocritique posĂ© au balcon et incapable de capter une syllabe du texte pourtant profĂ©rĂ© avec Ă©motion, conviction et savoir-faire. L’incapacitĂ© de l’orgue, en dĂ©pit des prouesses de l’interprète-adaptateur, Ă rendre l’intĂ©rĂªt de « L’Ă®le inconnue » (le bariolage bavard semble pataud plus qu’il ne valorise la partition) poursuit la première partie de la double interrogation : pourquoi ces transcriptions qui, osons Ăªtre prĂ©tentieux, semblent vaines ?

L’offertoire en sol mineur de CĂ©sar Franck, qui mène Ă la mi-temps, confirme la seconde partie de notre doute : pourquoi jouer ici ces pièces pas Ă©crites pour le concert, comme leur titre l’annonce ? L’interprète n’est presque pas en cause : il y met de l’Ă¢me, et la pĂ©roraison de la pièce est jouĂ©e avec l’autoritĂ© solennelle de rigueur – mais Ă quoi bon ? Ces Å“uvres visant Ă accompagner l’office ne montrent certes pas un CĂ©sar impĂ©rial ; leur rapport avec les « Nuits » n’est pas Ă©vident aux ouĂ¯es du clampin ; surtout, l’orgue Grenzing paraĂ®t disproportionnĂ© en regard de ces compositions peu captivantes.
L’Andantino en sol mineur dudit CĂ©sar Franck qui inaugure la seconde partie – non, pas de notre doute, ha-ha – rejoint cette impression. L’organiste fait un effort et de registration et de nuances via les boĂ®tes expressives ; il dĂ©montre sa sensibilitĂ© en osant mĂªme çà et lĂ quelque ralenti supĂ©rieurement senti. Reste la perplexitĂ©. Pourquoi cette musique anecdotique, fĂ»t-elle bien jouĂ©e ? Une pièce contemporaine – pourquoi pas une proposition d’Yves Lafargue – nous aurait paru, dans notre prĂ©tention de pseudocritique, plus appropriĂ©e.

Le principal intĂ©rĂªt du prĂ©sent concert est donc, on l’aura compris, d’interroger l’intĂ©rĂªt d’une transcription en tant qu’elle est susceptible de mettre en beautĂ© et l’Å“uvre d’origine et l’instrument d’arrivĂ©e. La « Marche de pèlerins » extraite de Harold en Italie illustre cette problĂ©matique. Lise Berthaud y brille comme soliste et comme accompagnatrice. L’orgue y fait dignement ploum-ploum. Reste que la question paraĂ®t se poser, quelque snob parĂ»t-elle : quel intĂ©rĂªt musical cette proposition maĂ®trisĂ©e, fonctionnelle et bien interprĂ©tĂ©e – c’est dĂ©jĂ bien, en un sens – revendique-t-elle ? En dĂ©pit de notre bonne volontĂ©, avouons que l’on peine Ă la dĂ©terminer.
Quand La Damnation de Faust s’impose, la « Ballade du roi de Thulé » souligne le plaisir d’interprĂ©tation de la mezzo (mĂªme si, passĂ©s les graves, on ne comprend rien, pardon, Ă ce qu’elle profère), la richesse de l’accompagnement de Lise Berthaud et la prĂ©cision du ploum-ploumeur. La « Marche hongroise », dans la transcription de Henri Busser, gagne en sĂ©rieux ce qu’elle perd en facĂ©tie, en notes ce qu’elle oublie en effets, en prĂ©cision ce qu’elle obère en musique (chais pĂ´, j’essaye). L’ultime « Romance » claque grĂ¢ce aux piani de l’altiste, Ă l’expressivitĂ© de la mezzo très attentive Ă ses partenaires, et au rythme assumĂ© par la pĂ©dale de l’organiste. La villanelle joliment reprise en bis n’Ă´te point les trois questions : pourquoi cette proposition d’arrangements ? pourquoi cette sous-utilisation de l’orgue, en dĂ©pit de l’effort de registration ? et pourquoi ce choix de pièces pas terribles pour orgue seul ?

Peut-Ăªtre parce que ceci n’Ă©tait pas un concert pour orgue. Soit. Mais cela apaise si peu notre dĂ©ception que l’on n’ose le supputer.
La rĂ©ponse d’Yves Lafargue
Bonjour, Bertrand Ferrier. Je vais essayer de livrer quelques notes, sans céder au plaidoyer point par point, ni au contrit « Ben oui, mais… ».
DonnĂ©e de base : j’ai voulu ce programme, oui. Voici le paragraphe que j’avais proposĂ© Ă RF pour Ă©clairer sur mes intentions : « L’organiste qui veut rendre hommage Ă Berlioz doit se garder de le faire seul ! Ainsi, pour un portrait aussi juste qu’original, trois musiciens vont conjuguer trois ingrĂ©dients indispensables : la voix, ambassadrice privilĂ©giĂ©e du compositeur ; le timbre chaleureux de l’alto, instrument romantique par excellence ; et le relief orchestral, assurĂ© par l’orgue de l’auditorium. » Relief interne de l’orgue qui s’est peut-Ăªtre un peu Ă©moussĂ© Ă partir du moment oĂ¹ j’ai dĂ©cidĂ© d’associer l’alto Ă presque toutes les pièces vocales. Écrire ces transcriptions pour alto et orgue s’est rĂ©vĂ©lĂ© un artisanat passionnant.
En tĂªte du premier projet de programme : « Autour d’un anniversaire : Hector Berlioz (11 dĂ©cembre 1803 – 8 mars 1869). Transcriptions Ă l’orgue seul – Mise en regard avec des pièces d’orgue de son temps – Partie de rĂ©cital vocal accompagnĂ© Ă l’orgue – Pièces interprĂ©tĂ©es en duo et en trio. » On m’aurait demandĂ© mon avis pour un titre, je crois que j’aurais mis « berlioziade » dedans.
Ceci n’est donc pas un « concert d’orgue » : le programme est modelĂ© par le projet. Cependant, j’ai voulu qu’y figurent d’authentiques pièces d’orgue (du temps de Berlioz) : j’ai choisi pour cela des Å“uvres que je trouve belles, significatives, et complĂ©mentaires du reste du programme : l’Offertoire en sol mineur de Franck, par exemple – la seule pièce Ă rĂ©sonance liturgique du concert, sachant qu’au XIXe encore, l’offertoire est le moment oĂ¹ l’organiste oublie le mieux les contraintes du culte. J’ai cru dĂ©celer dans cette pièce des terrains communs Ă Berlioz et Ă Franck : Ă©loquence, chromatisme, Ă©trangetĂ© (mes. 98-107), fugato, superposition de thèmes. Pour moi elle peut figurer au concert et sur un grand instrument, sans contresens.
Ă€ quel public ai-je donc pu penser ? J’avoue, pas en prioritĂ© Ă un public de concerts « d’orgue », mais plutĂ´t aux personnes venues entendre Lea (puis Karine), Lise, et du Berlioz. Aviez-vous eu connaissance du programme Ă l’avance ? Si oui, vous avez dĂ» hĂ©siter Ă venir, et vous auriez peut-Ăªtre bien fait de renoncer. Merci dâ€™Ăªtre venu, et merci pour votre compte-rendu.
PS : Bien que je semble aimer les ondulants, je n’en ai pas utilisé le 27 mars.



















