
Ils s’Ă©taient connus, lĂ -bas, dans la capitale parisienne, vingt ans plus tĂ´t ; ils se sont retrouvĂ©s en 2013, Ă Rome, Ă Saint-Antoine des Portugais. Alexander Kniazev, la vedette du violoncelle, et Jean Guillou, feue la star de l’orgue, ont rĂ©ussi Ă fixer un rendez-vous pour confronter un violoncelle de 1732 avec un orgue Mascioni de 2008 (« conçu selon les plans de Jean Guillou » mais hĂ©las non dĂ©crit dans le livret) autour de pièces pas conçues – Ă l’origine – pour ce duo. (Pour l’anecdote, notons que, en 2017, l’aventure s’est prolongĂ©e lors de concerts incluant du Jean Guillou dedans.)
Le disque commence par trois sonates Ă©crites par Johann Sebastian Bach pour viole de gambe et clavecin. Peut-Ăªtre, dès la Première sonate (BWV 1027), les passionnĂ©s du beau son passeront leur chemin : selon ce qui nous est restituĂ©, le grave de l’orgue sature, le cromorne liminaire sonne Ă©touffĂ©, bref, seul le violoncelle est en beautĂ©, sans doute parce que Mme Kniazev, aka Dzhennet Knyazeva, a dirigĂ© la prise de son – son admiration pour l’Ă©poux est justifiĂ©e mais, en crĂ©ant un dĂ©sĂ©quilibre entre les deux complices, le rĂ©sultat ne met certes pas en valeur le musicien Ă la chevelure quasi alla Carles Puyol. Les foufous d’exactitude qui auraient commis l’erreur fatale de se laisser tenter pointeront avec une fielleuse gourmandise des dĂ©calages assez Ă©tranges dans l’Adagio liminaire, une tendance du cordiste Ă ne pas s’intĂ©resser « plus que ça » aux longues tenues, et, bien sĂ»r, des guillouteries comme ce tremblant ou ces trilles que seuls, et encore, des musicologues fervents ont peut-Ăªtre inventĂ© sur quelque copie inĂ©dite (2’20, 3’45). L’objectif n’est pas de signer une version rĂ©fĂ©rentielle et historiologiquement incontestable. Ă€ l’Ă©vidence, l’enjeu est ailleurs – donc, comme dit le syntagme anglais, s’il est tailleur, c’est qu’il est plus riche, bref : il s’agit de faire de la musique, entre musiciens extraordinaires, de jouer en prenant au sĂ©rieux la partition sans chercher, euphĂ©misme, Ă exĂ©cuter la sonate comme il sied d’ordinaire.
L’Allegro ma non tanto poursuit cette idĂ©e de musique « de chambre » entre mastodontes de bonne compagnie, autour, cette fois, d’un thème clairement inspirĂ© de l’incipit du choral cĂ©lĂ©brĂ© en BWV 645. Le mouvement hĂ©rissera les tenants d’une musique guindĂ©e et, en dĂ©pit d’un son qui peine parfois Ă rendre le dĂ©tail des trois parties, sera, au contraire, chĂ©ri des partisans d’une musique engagĂ©e, personnelle, libĂ©rĂ©e, ne craignant pas de dĂ©poussiĂ©rer la partition posĂ©e sur l’Ă©tabli des artistes artisans. CohĂ©rent, l’Andante quasi lento ne dĂ©vie pas du projet, avec une interprĂ©tation rĂ©solument subjective dont tĂ©moignent les guillouteries saugrenues indissociables de l’artiste (tremblants perpĂ©tuels, dĂ©tachĂ©s Ă 1’08, deux en deux inĂ©gaux des dernières mesures…) ou, apparemment, de l’orgue (impression de la dièse-si Ă la basse au lieu du seul si : problème mĂ©canique ou ajout de l’interprète, 1’39 ?). L’Allegro moderato est pris avec mordant, l’esprit primant parfois sur la lettre (deuxième rĂ© octaviĂ© au violoncelle, 0’29, ajout de notes de liaison Ă la main droite vers 1’40, par ex.). Les choix de registration Ă©clairent çà le discours, le rendent plus mystĂ©rieux lĂ oĂ¹ le grave devient plus aigu que la mĂ©lodie : Ă l’Ă©vidence, Jean Guillou prend plaisir Ă profiter, comme il l’a promis dans la notice, des possibilitĂ©s propres Ă l’orgue. Dès lors, Ă force de jouer subjectivement, les musiciens donnent parfois l’impression de jouer perso et, sporadiquement, de se trottiner après pour arriver ensemble sur les temps importants ; mais l’inquiĂ©tude ainsi suscitĂ©e a un avantage : elle est, sans conteste, antithĂ©tique de l’ennui.
La Deuxième sonate (BWV 1028) va-t-elle respecter cette direction artistique ? L’Adagio, pris très posĂ©ment, confirme Ă tout le moins la patte Jean Guillou avec ce cromorne tremblant de la main droite qui rĂ©jouira les aficionados sans forcĂ©ment sĂ©duire l’ensemble des auditeurs – c’est pas le but, on s’en doute. Notre rigiditĂ© de vieux croĂ»ton nous oblige itou Ă reconnaĂ®tre un certain scepticisme devant le changement de clavier Ă chaque phrase, la continuitĂ© du discours s’effaçant derrière un miroitement ensoleillĂ© dont l’apprĂ©ciation sera rĂ©solument affaire de goĂ»t. Plus tenu, l’Allegro moderato sautille Ă bon droit, le changement de registration permettant en l’espèce de faire vivre les reprises. L’incipit de l’Andante ne manque pas de noblesse en dĂ©pit de la prise de son qui, selon ce que nous entendons, Ă©crase les graves de l’orgue. Ă€ notre sens, qui ne manque pas d’Ăªtre bouffi d’orgueil comme celui d’un pseudocritique, le tremblant, nous ne pouvons que le seriner, n’apporte pas grand-chose au cornet – mais c’est lĂ le style Guillou, soit, et l’on estimera avec courtoisie que, d’une certaine manière, il permet, par ses ondulations, de mieux apprĂ©cier les choix de liaison ou de dĂ©tachĂ©. Pour autant, l’on mentirait en s’extasiant devant « l’enrichissement de la partition » par Jean Guillou qui, jugeant l’accompagnement Ă©tique, y a ajoutĂ© des notes – c’est fait avec mĂ©tier, bien sĂ»r, mais cela Ă´te aussi la sobriĂ©tĂ© Ă notre sens fort efficace du vrai continuo.
L’Allegro affiche une tonicitĂ© que dope le violoncelle selon trois stratĂ©gies :
- des départs retardés au maximum, voire au-delà ;
- un choix de legato pensé pour chaque segment ;
- et un soin apportĂ© aux contrastes d’intensitĂ©.
Jean Guillou ne nĂ©glige pas non plus les inĂ©galitĂ©s qui, en feignant de trĂ©bucher, Ă©lectrisent l’Ă©coute (1’48)… avant que le dernier accord, octaviĂ© dans le grave par le violoncelliste, finisse de surprendre l’auditeur. En somme, aurait-on imaginĂ© que des sonates aussi sages d’apparence pussent susciter une Ă©coute aussi interrogative, donc attentive ? La force de cette proposition nous semble rĂ©sider dans la volontĂ© de la rupture, non pour obtenir quelque effet d’esbroufe mais parce que, parvenu Ă un certain stade de connaissance, de maĂ®trise et de notoriĂ©tĂ©, des artistes audacieux peuvent se permettre d’Ăªtre radicaux et d’exprimer leur vision musicale, dĂ»t-elle titiller les habitudes des auditeurs lambda et les dĂ©sarçonner malicieusement.

La Troisième sonate (BWV 1029) se distingue des deux premières par trois spécificités :
- elle est en mineur,
- elle s’articule en trois mouvements, et
- le premier mouvement est un tempo prompt.
Après une attaque presque confuse, le Vivace joue toutefois plus Ă l’Allegro dynamique qu’au mouvement de virtuositĂ©. La nervositĂ© est pourtant de mise (main gauche, 0’48, par ex.), laissant rĂ©sonner une instabilitĂ© sporadique qui intrigue et empĂªche tout sentiment de lassitude. La partition n’incite pas davantage Ă l’ennui de bon aloi, zĂ©brĂ©e qu’elle est de jolies embardĂ©es en forme de modulations. L’Adagio espressivo est alors l’occasion de retrouver l’anche avec son tremblant. Le tempo très lent ravira les amateurs de vibration, mais il ne convainc pas mĂªme Jean Guillou qui, pour passer le temps, comme il le fait dans nombre de mouvements, colorie la partition en y ajoutant ses propres crĂ©ations ainsi qu’il aime faire. Admettons – toute vergogne bue, toute – que cette proposition ne nous sĂ©duit guère quoi qu’elle confirme notre impression qu’un adagio pris trop lent, mĂªme avec un violoncelle soliste capable de jouer les modestes accompagnateurs Ă la reprise, si tu le pimpes pas un peu, c’est lassant. Conclusion : si tu dois le pimper, c’est que tu l’as pris hypertrop lent ! L’Allegro moderato, lui aussi, grevĂ© par l’obsĂ©dant trĂ©molo, est rehaussĂ© d’harmonisations guilloutiques. Rien qui n’obère l’allant sans excès des instrumentistes. Le reste est affaire de goĂ»t : les changements de registre sont plaisants mais pas toujours convaincants (1’31 : pourquoi diable, nom d’un p’tit ouistiti ?) ; l’autonomie des musiciens est bien cadrĂ©e mais donne souvent une impression de rythmique souplement convergente. C’est assurĂ©ment un choix d’interprĂ©tation ; peut-Ăªtre doit-on constater qu’elle ne parvient pas Ă nous Ă©bouriffer en dĂ©pit de notre, pourtant, pas si mauvaise volontĂ©.
Le disque, gĂ©nĂ©reusement pourvu de près d’1 h 10 de musique, s’achève sur quatre bis, dont on aurait pu imaginer qu’ils fussent distribuĂ©s autour des sonates afin de permettre une Ă©coute des sonates plus « rĂ©citalière », id est privilĂ©giant un plaisir d’Ă©coute en continu, qu’encyclopĂ©dique, avec les trois sonates Ă la suite – toujours critiquer semble un principe, apparemment, chez le pseudocritique qui signe cette chronique. L’Aria de la Suite en D (BWV1068/2), tube s’il en est, met en Ă©vidence trois caractĂ©ristiques dĂ©jĂ croisĂ©es :
- l’insouciance d’Alexander Kniazev Ă tenir les notes,
- l’imperfection de la prise de son supprimant les mĂ©diums au profit de graves saturĂ©s, et
- la beauté du son du violoncelliste.
Le choral « Nun komm, der Heiden Heiland » (BWV 659), dans un arrangement non expliquĂ©, est indigne des artistes car quasi inaudible : comme disait un entraĂ®neur en admirant mon sens très particulier de l’activitĂ© natatoire, mĂªme ma grand-mère fait mieux que ça – et mĂªme quand les grands-mères meurent, l’expression demeure. La Sicilienne de la Quatrième sonate pour violon et clavecin semble paisiblement insipide quand, Ă la première reprise, elle tente de se justifier par une registration hors de propos, ridiculisant la simplicitĂ© de Bach : agacĂ© une fois de trop, nous abandonnons le titre Ă ses gesticulations dĂ©cevantes – tant qu’Ă jouer un tube, autant le jouer pour ce qu’il est, pas pour faire les malins. Le disque s’achève sur l’Adagio du triptyque BWV 564, dont l’arrangement (transposition Ă l’octave), comme les autres, n’est pas signĂ©. On y apprĂ©cie le rythme staccato impulsĂ© par Jean Guillou, le professionnalisme de son partenaire (malgrĂ©, par ex., ce sol transformĂ© en si, 2’18) ; mais le Grave, entièrement confiĂ© Ă l’orgue, sonne comme un aveu quant Ă la superficialitĂ© de ces bonus qui, pourtant, auraient pu Ăªtre tout Ă fait agrĂ©ables et justifiĂ©s par le plaisir d’entendre des trucs-qu’on-connaĂ®t après des pièces intrigantes mais moins familières au pĂ©kin que nous sommes beaucoup Ă Ăªtre. Enfin, au moins, que je suis aussi.
En conclusion, sans Ă©voquer les faute orthotypo poussant inutilement en capitales les deux instruments sur la première face du disque tout en ajoutant une espace en trop entre la virgule et Jean Guillou, la prise de son qui empĂªche d’ouĂ¯r l’orgue, les choix musicologiques non explicitĂ©s et les facĂ©ties – plus mystĂ©rieuses que fascinantes – des interprètes nous poussent Ă ne conseiller ce disque qu’aux guilloumaniaques ou aux kniazevidolĂ¢tres. Les autres auditeurs susceptibles d’Ăªtre happĂ©s pourraient Ăªtre ceux qui s’imaginent, fillettes, fillettes, que Johann Sebastian Bach, c’est toujours la mĂªme rengaine. Parfois, non, Bach peut se mĂ¢tiner de sonoritĂ©s et de rythmiques inattendues ; et, Ă l’intĂ©rieur de ces parfois, nous nous arrogeons, royal, le droit de penser, si si, que, parfois bis, c’est dommage.
Pour retrouver nos 16 chroniques autour de Jean Guillou, c’est ici.
Pour acheter ce disque et vĂ©rifier si le critique est plus prĂ©tentieux qu’objectif, c’est lĂ .