
Dans le premier coffret des Å“uvres orchestrales d’Alexandre Rabinovitch-Barakovsky, Ă©voquĂ© ici et lĂ , le troisième volume semble composite. Toujours articulĂ© autour de la mystique polymorphe de l’artiste, il propose trois pièces d’environ 25′ chacune, toutes d’un seul tenant, et dont les deux premières tranchent, chronologiquement, avec la dernière.
- « Jiao » (2004) se rĂ©fère Ă un dĂ©sir d’unitĂ© temporelle via un rituel taoĂ¯ste-mais-pas-que qui permet de dialoguer avec les ancĂªtres.
- « Maithuna » Ă©voque un dĂ©sir d’unitĂ© sexuelle Ă travers ce rituel tantrique mais-pas-que, oĂ¹ homme et femme ne font plus qu’un, soit par la divinisation de l’autre, soit par l’hĂ©tĂ©rosexualitĂ©, soit par l’accession Ă une androgynie mystique – trois cĂ´tĂ©s du mĂªme triangle uniciste fascinant un compositeur pour lequel l’essentiel de son travail s’intitule : « Anthologie des rituels archaĂ¯ques – Ă€ la recherche du Centre ».
- « RĂ©cit de voyage » (1976) explore un dĂ©sir d’unitĂ© spirituelle, oĂ¹ la parabole du fils prodigue version saint Luc dialoguerait avec le bouddhisme… et la musicologie capable de mixer, Beethoven, Schubert et les accords de Tristan und Isolde.
Par-delĂ l’analepse que semble proposer cette association, se dĂ©ploient deux problĂ©matiques consubstantielles de la philosophie kalĂ©idoscopique du compositeur.
- D’une part, le crĂ©ateur tend un arc entre unitĂ© crĂ©atrice et multiple musical. En presque plus clair, les Å“uvres, nombreuses, sont Ă la fois un Ă©clatement du message (sa diffusion, dans la double acception de transmission et de dissĂ©mination) et son ressassement sous d’autres angles. Cela Ă©choĂ¯se, ben voyons, la spĂ©cificitĂ© de la musique rĂ©pĂ©titive, toujours identique et jamais longtemps pareille, ou la particularitĂ© d’un miroir qui, quand on le brise, se dĂ©truit moins qu’il ne se multiplie.
- D’autre part, l’artiste revendique une conception de la musique moins comme assemblage de sons que comme assemblage de significations – sorte de, osons l’emphase, synesthĂ©sie transcendantale. Je sais mais, promis, je pondrai d’autres posts hypermoins ronflants, genre photo de chien et c’est tout ; n’empĂªche, ici, je pense qu’un peu de complexitĂ© en apparence prĂ©tentieuse ne nuit pas mais, si elle indispose le lecteur, ce que je comprends, il peut toujours vaguer sur d’autres sites moins prise-de-tĂªte, si si la famille, je le comprendrai et, soyons honnĂªte, j’m’en tampiponne – je snobe personne, je suis heureux de partager mes dĂ©couvertes, mais je vais pas m’empĂªcher de rĂ©flĂ©chir Ă haute Ă©criture sous prĂ©texte que c’est plus compliquĂ© que du Big Flo & Oli, faut pas abuser non pu. Pour les autres, je tĂ¢che d’intelligibiliser, et boum, ce qu’est-ce que je veux exprimer : la musique d’Alexandre Rabinovitch-Barakovsky n’est pas que musique, elle est aussi projet philosophique qui replace l’auditeur dans le questionnement des identitĂ©s, du temps, des interactions et des transcendances. Bon, c’est pas forcĂ©ment plus limpide, mais peut-Ăªtre ça donne une idĂ©e ; et, sinon, laissons tomber, chplof, et poursuivons..
Intelligibles ou brumeuses, ces quelques pistes seront, sommairement et quoi qu’il en soit, notre guide d’Ă©coute.
« Jiao », associant onze cordes (« Musiques nouvelles » dirigĂ© par Jean-Paul Dessy), clavinova, cĂ©lesta, vibraophone et carillon amplifiĂ©s, commence dans un dĂ©luge de carillons et de gammes montĂ©es ou descendues, que la forte rĂ©verbĂ©ration rend fantomatiques, malgrĂ© les tensions proposĂ©es par le synthĂ©tiseur et les cordes furieuses. Une première respiration (2’27) ouvre la voie au thème suivant, marquĂ© par uun vif Ă©change entre synthĂ© et cordes, avec des sons de clochettes en arbitres. La pièce s’organise entre apaisements et reprise des Ă©changes vigoureux. Chaque soliste prend tour Ă tour la parole dans un espace musical qui se fragmente au grĂ© des variations d’intensitĂ©. Les cordes colorent certains passages d’un lyrisme bienvenu (7’15), auquel le cĂ©lesta s’empresse de faire Ă©cho, suivi par le vibraphone. Le synthĂ© tente de perturber cette douceur revenue ; mais mĂªme le fragment suivant (11′) conserve cette harmonie symbolisĂ©e par les gammes et trilles Ă©grenĂ©es par Andrew Russo au cĂ©lesta.
Une nouvelle vague d’Ă©nergie se cristallise autour des accords dĂ©cidĂ©s du synthĂ© (16′), qui semblent d’abord s’Ă©teindre avant qu’un Ă©change descendant et montant ne les associent au cĂ©lesta. Ă€ 19’30, une respiration prĂ©cède le prolongement du discours que constellent des sforzendi glissĂ©s du violon 1. Le propos musical continue d’effeuiller les gammes, non sans oser pousser un souffle (21’45) renforcĂ© par les contrebasses. L’exorcisme visant Ă l’« apaisement des Ă¢mes » semble fĂªter son triomphe sur les esprits malveillants que cĂ©lesta et vibraphone conduisent vers le calme d’un lit de cordes (non, pas un hamac) puis d’un synthĂ©tiseur contemplant la suspension brutale du cĂ©lesta (curieux silence de dix secondes en fin de plage).
On l’aura compris, cette pièce, moins spectaculaire que d’autres prĂ©cĂ©demment chroniquĂ©es, exige une Ă©coute mĂ©ditative et dĂ©gagĂ©e de l’empressement contemporain qui nous turlupine souvent ; il est probable que cette extraction de l’urgence pragmatique exigĂ©e de l’auditeur participe du projet de ce rituel – pour se relier aux ancĂªtres, donc franchir les barrières du temps, il faut commencer par s’extraire des contingences qui nous retiennent… et dont notre rythme de vie, le flux temporel et la diachronicitĂ© qui nous pousse vers notre mort sont, souvent, les principaux faix pesant sur nous. Dès lors, la musique d’Alexandre Rabinovitch-Barakovsky ne se contente plus d’Ă©voquer un rituel : elle devient rituel puisque, dĂ©jĂ , son Ă©coute nous dĂ©place, nous dĂ©centre donc, potentiellement, nous recentre. Et cela n’a presque rien de mystico-verbeux : celui qui a dĂ©jĂ mis de la zique qui pulse afin de se redonner la pĂªche ou d’affronter, avec un brin de vigueur, des tĂ¢ches bien saoulantes, celui-ci sait combien la musique peut, dans une certaine mesure, influer sur nos influx (popopo, ça punchline grave, on dirait du slam pour la Mairie de Paris – chĂ©po, c’est tombĂ© sur eux, on n’a qu’Ă laisser, avec des « s », pas des « ch », tant pis pour les chubvenchions).
« Maithuna » se prĂ©sente comme une « sinfonia concertante pour orchestre ». Vigueur et tonicitĂ© sont de mise pour saisir l’auditeur grĂ¢ce Ă des accords puissants et des trilles de xylophone que ponctue l’inĂ©vitable cĂ©lesta. Le premier apaisement (1’40) transforme le discours en mĂ©ditation contrastĂ©e, entre contrebasse et cĂ©lesta, tandis que les tĂ©moins de la scène rongent leur frein. L’intervention du synthĂ© (3’36) bloque la narration. L’occasion de repartir de plus belle, avec des fumerolles allant des cordes aux flĂ»tes… et aux trompettes entre western et martiales. La circulation du questionnement entre les pupitres et les nombreux breaks captent l’oreille avec assurance. Après les lamentations en glissendo des violons, le compositeur se risque mĂªme – très brièvement, voyons – aux dĂ©lices du swing (7’07) avant de reprendre des Ă©lĂ©ments de langage qui lui sont plus familiers.
Les va-et-vient de la tension exploitent la puissance percussive et grondante de l’orchestre, les brefs crescendi des cordes et des trompettes, les marches simples (montĂ©e ou descente d’un ton sur une quarte) et les mutations de sonoritĂ© (Ă©couter autour de 10’55). Peut-Ăªtre la variĂ©tĂ© de la palette interroge-t-elle la double problĂ©matique du rituel sexuel tel qu’Ă©voquĂ© par Alexandre Rabinovitch-Barakovsky : dĂ©couverte des altĂ©ritĂ©s, puissance du dĂ©sir,et accession mystique Ă manière de sacrĂ©. D’oĂ¹ des phĂ©nomènes d’apaisement (14’40) associant l’art de prendre son temps Ă la fulgurance. Faire acte et suspendre participent de la manière du compositeur : ni rhapsodie, ni linĂ©aritĂ©, mais sinusoĂ¯des.
L’ampleur des compositions rĂ©pond Ă ce souci de plonger l’auditeur dans un monde qui dĂ©fie l’obsession tĂ©lĂ©ologique – celle qui nous fait comprendre le dĂ©but par la fin. En clair, on sait qu’un mouvement de musique, ça commence fort, Ă©ventuellement après une intro, ça se calme et ça finit fort. En thĂ©orie, parfois ; en pratique, souvent. Ici, foin de ces conventions. Un grand crescendo autour de 19’30 ne conduit certes pas la composition Ă la banqueroute de l’inspiration. Ainsi s’exprime l’idĂ©e de continuitĂ©, de flux, d’organisation oĂ¹ l’Ă©nergie de ce qui semble statique et rĂ©pĂ©titif contredit la pulsion de « progression » qui guide si souvent nos pensĂ©es. Un exemple : Ă 22’12, le discours semble de nouveau s’Ă©puiser. Pourtant, il retrouve vigueur dans l’ensemble de l’orchestre, sous une forme contenue, Ă travers les gammes et les notes rĂ©pĂ©tĂ©es qui conduisent Ă l’Ă©tiolement final.
Dans sa note d’intention, Alexandre Rabinovitch-Barakovsky espĂ©rait musiquer, hop, « les charges Ă©motionnelles positives » que sont « adoration, exaltation, dynamisme, magie, ensorcellement et Ă©merveillement ». Il est certain que « Maithuna » permet aux curieux et non aux seuls mystiques de se laisser porter par un fort riche dessein animĂ© (lĂ , je pense que, Ă peine dĂ©veloppĂ©, ce jeu de mots d’une profondeur et d’une originalitĂ© Ă©pouvantables pourrait concourir au Grand Prix de poĂ©sie mĂ©tropolitaine, au moins, mais j’aime pas me vanter, ou si peu).
« RĂ©cit de voyage » est une fausse mini-autobiographie en musique. Certes, l’artiste Ă©voque spontanĂ©ment le lien avec son Ă©migration d’URSS, deux ans avant la composition de ce road-movie ; mais il le resitue aussitĂ´t dans la quĂªte d’illumination quasi mystagogique qui structure son projet musical. Cette pièce – sera-ce la raison de son insertion discrète en fin de troisième volume ? on n’ose le subodorer – ressortit plus de la musique de chambre que de la musique orchestrale. En effet, elle s’adresse Ă un quatuor fluant, incluant un violon, un violoncelle, un marimba et un vibraphone, un piano et un cĂ©lesta – le tout amplifiĂ©.
L’on croit aussi entendre çà et lĂ quelque synthĂ©tiseur ainsi que des cloches tubulaires, non mentionnĂ©es dans l’instrumentarium du disque, mais c’est une ondulation du violon de Jean Piguet qui lance la fĂªte sur un motif statique auquel fait notamment Ă©cho le violoncelle de Mark Drobinsky. Le groove est assurĂ© par les percussions Ă baguette ou non : après 2’30, cĂ©lesta et piano commentent avec verve ce qui vient d’Ăªtre dit, suscitant l’intervention du marimba de FrĂ©dĂ©ric Macarez. Premier break Ă 4’11 : un rythme de pantin dĂ©sarticulĂ©, exacerbant le pof-pofpofpof de la Wanderer-Fantaisie schubertienne, cherche une voie que l’harmonie statique semble dĂ©signer comme une impasse. Ă€ 6’45, des accords suspendus (ceux de Tristan ? faut chercher, quand mĂªme…) suspendent le propos – un voyage est rarement sans brisure – avant qu’un tutti n’excite les comparses.
Des zĂ©brures dĂ©fient l’unitĂ© de la partition, exprimant la tension par la rĂ©pĂ©tition, l’accĂ©lĂ©ration des notes dans un tempo identique, les glissendi-sforzendi, les crescendi-pianissimi, les ruptures (11’05), les questions-rĂ©ponses (violon-piano), les effets d’Ă©cho autour d’un motif du marimba, les percussions lancĂ©es par le piano, l’effet de confusion suscitĂ©e par la rĂ©verbĂ©ration amplifiĂ©e (autour de 13’05). Le discours Ă la fois Ă©clatĂ© et statique cherche solution – c’est plus chic que de chercher une solution – dans l’imitation des instruments entre eux et les arpèges du piano. Le violon, au fort tempĂ©rament, ne s’en laisse pas conter ; la sĂ©rĂ©nitĂ© Ă double corde du violoncelle (17’35) traduit autrement un Ă©tat d’esprit similaire. Une longue plainte rappelant les ondulations liminaires tout en contant fleurette Ă l’esthĂ©tique des sirènes – pas les nageuses, voyons – est Ă©noncĂ©e par le violon (autour de 19′) avant que les percussions ne reprennent le lead, sous le regard du violoncelle. Le retour des glissendi annonce la fin du voyage en fade-out rythmĂ©e par les cloches et couronnĂ©e par deux accords du pianiste-compositeur.
VoilĂ bien une pièce qui donne plus d’ampleur Ă la palette d’Alexandre Rabinovitch-Barakovsky exposĂ©e dans ce recueil. DissociĂ©e de la problĂ©matique des rituels et moins obsĂ©dĂ©e par une tonalitĂ© obsessionnelle, elle offre Ă l’auditeur l’occasion de dĂ©couvrir d’autres façons de traiter les instruments que la manière 1991 – 2005 entendue jusque-lĂ . En ce sens, en sus de son intĂ©rĂªt intrinsèque, elle sert aussi d’allĂ©chante bande-annonce pour le prochain disque, dernier volume du coffret, dont les partitions, interprĂ©tĂ©es pour partie par Martha Argerich, s’Ă©chelonneront de 1977 Ă 1996. Que les gourmands, donc, se prĂ©parent – ou anticipent en acquĂ©rant directement le coffret, les impatients.
Ă€ suivre !
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