
Après le saisissement des deux premiers impromptus, voici que s’avance le troisième, un thème et variations en Si bémol à jouer andante.
- Motif guilleret,
- notes répétées sautillant avec grâce,
- ornementation joyeuse,
- octaviation pimpante et
- souci d’éviter le sentimentalisme niaiseux
- (métrique irréprochable,
- tempo décidé,
- nuances concentrées sur le mezzo forte pour l’exposition) :
le thème met en appétit ! La première variation s’élance sur
- une basse à temps et à contretemps,
- des accords égrenés et
- une mélodie surplombante, intégrée à l’harmonisation et jouée en rythme pointé.
L’interprète veille donc
- à équilibrer les plans sonores,
- à varier les intensités pour insérer de la tension narrative dans l’énonciation régulière du texte, et
- à laisser poindre çà et là quelques surprises prévues par la partition (sursaut chromatique) ou dénichées par le musicien (tel accent ou telle mise en lumière de la basse).
Sur la même pulsation, la deuxième variation libère d’abord la main droite puis la main gauche, déliant tour à tour aigus et basses, les uns pour décrire une arabesque déliée, presque nonchalante, les autres pour remettre de la tonicité dans le moteur grâce à des octaves bien senties. L’utilisation d’une large partie du clavier dans le dialogue entre senestre et dextre permet d’apprécier un piano habilement réglé par Jean-Michel Daudon, d’une part, et, d’autre part, un artiste qui sait flatter l’oreille grâce à ces petites touches personnelles que sont, par exemple,
- la précision du phrasé,
- l’élégance du staccato,
- une recherche passionnante de la pédalisation juste, c’est-à-dire à la fois généreuse et jamais cotonneuse,
- le sens de l’équilibre des voix et
- le plaisir d’une diégèse où s’entrelacent cohérence d’un récit et plaisir de l’inflexion qui capte l’attention et colore le discours.
La troisième variation bascule – classique du genre – en mineur. Contraste radical avec la consœur que nous venons d’ouïr :
- le mode change,
- l’écriture passe de l’horizontal (une mélodie se détache) au vertical (accords et intervalles prédominent), et
- le ternaire des triolets vient se frotter au binaire des rythmes pointés.
On apprécie le souci de caractérisation
- des changements d’humeur ici tournoyants,
- des registres pianistiques instables, et
- des moments caractérisant un impromptu soudain plus animé comme si, pour partie, il renversait la table et défiait les conventions.
La quatrième variation va encore plus loin dans ce défi en ajoutant un bémol à l’armature au lieu d’en ôter trois. Nous voici en Sol bémol, dans un monde où la mélodie semble rechigner à émerger. Sous les doigts de l’interprète,
- mystère d’une mélodie portée disparue,
- circulation du lead,
- énergie des accents, et
- étonnements harmoniques (jonction Gb7 vers Bb à la reprise de la seconde section, par exemple)
semblent sourdre avec naturel d’une partition où le fort joli a reflué pour laisser place au palpitant et à l’inattendu. La cinquième et dernière variation renoue avec la tradition du double (ça accélère), avec la tension que Schubert aimait bien entre ternaire (la main droite joue une sorte de 24/8, soit quatre paquets de six doubles par temps) et binaire (la main gauche revient à la pulsation du deux temps liminaire), source inépuisable de groove. C’est le moment où les petites saucisses peuvent se lâcher. Pourtant, masquant presque la double virtuosité qu’il déploie (célérité de la dextre, sérénité de la senestre), Irakly Avaliani refuse de faire crépiter des notes afin de nous laisser goûter la musique sans parasite fanfaron ou bravache qui nous obligerait à nous exclamer : « Wow, il joue speed, le gars ? Comment il fait ? » (Même si la question n’est pas si stupide, reconnaissons-le…) Dans cette version,
- la vitesse devient grâce,
- la puls’ battement de cœur,
- le vertige technique tremplin pour l’imaginaire, entre patineuse qui virevolte et effort du partenaire pour la suivre.
La coda, soudain grave, fracasse sans remords cette bouffée de légèreté. La manière dont le pianiste retient ses derniers mots (ha ! l’attente de l’ultime mi bémol aigu ! ha !) semble nous parler de ces matins où, même après le réveil, l’on voudrait poursuivre le rêve ou le cauchemar interrompu par une maudite sonnerie afin de découvrir la suite. Dans la vraie vie, il n’y a pas de suite, à peine une chimère qui disparaît. Dans la vie du mélomane, cette désillusion n’est pas systématique. Ainsi, il nous reste une dernière histoire à découvrir dans ce cycle D 935. À suivre, donc, na !
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