
Le deuxième disque de la saga « L’Art d’Aldo Ciccolini », publié par Cascavelle et présenté récemment, est un patchwork, c’est entendu. Il inclut une archive publiée par la radio roumaine en 1961, un live de 1956 et une session de 2002 dont voici la première édition : de quoi illustrer l’acception de « disparate ».
Il n’en dĂ©marre pas moins sur la cavalcade du Deuxième impromptu de Franz Schubert… impromptu qui n’a peut-Ăªtre jamais mieux portĂ© son nom puisque le disque commence au milieu de la quatrième mesure de cet Allegro. En sus de cet Ă©trange dĂ©faut apparent, les ronchonchons Ă permanente pointeront un tempo dĂ©coiffant ; les durs-de-la-feuille regretteront une pĂ©dale qui gomme certains bouts de la guirlande mĂ©lodique ; las, mĂªme eux seront obligĂ©s de reconnaĂ®tre que le rĂ©cit est menĂ© aussi brillamment que justement. L’illustrent les diverses modulations que guide la main gauche afin que, de Mi bĂ©mol, l’on se retrouve, un sol bĂ©mol aux allures de Fa dièse plus tard, en si mineur. Cette tonalitĂ©, caractĂ©ristique de la deuxième partie confirme l’énergie du pianiste tout en dĂ©voilant la mĂ©diocritĂ© d’un piano dont l’accord, dans le mĂ©dium, est, disons, fragile (oh, ce do dièse Ă 1’32 : c’est un peu comme si on proposait Ă Voutch de peindre un dessin avec un crayon de couleur !). Ne chipotons pas plus que de raison, dans la mesure oĂ¹ l’artiste, fort d’une virtuositĂ© imparable, veille Ă assurer la clartĂ© de ce discours en ABAB pour transformer cet instant en bis, curieux pour ouvrir le bal d’un disque, oui, mais pas moins dĂ©lectable pour autant.
Le Quatrième impromptu, annoncĂ© Allegretto, n’en est pas moins pris Vivace, lui aussi, et cependant avec une lĂ©gèretĂ© que l’on goĂ»te, tant dans les rafales de doubles croches que dans les sĂ©ries d’accords oĂ¹ seule une oreille attentive repèrera la polyphonie car le maestro sait faire ressortir la note qu’il convient de suivre en prioritĂ©. Que ce sens analytique s’exprime Ă la main droite ou gauche, il ne musèle en rien la puissance d’un artiste que les sforzandi n’effrayent certes pas. ÉlĂ©gance n’est pas mollesse, sauf dans certains salons, paraĂ®t-il, que nous ne frĂ©quentons pas mais nous en acceptons l’augure (wow, c’Ă©tait pas gagnĂ© de glisser une expression impatientante dans une telle notule). Pas moins enlevĂ© est le trio en do dièse mineur, mĂªme si la prĂ©paration du piano (ce rĂ©, par ex. Ă 3’19) est trop Ă©pouvantable pour que nous prĂ©tendions trouver dans cette interprĂ©tation brillante matière Ă bouleverser l’auditeur – l’accordeur sĂ©vit en 1961, y a prescription. Le retour, après le B, du motif A, finit de confirmer une agilitĂ© de doigts dont l’on n’avait, hĂ©las, point doutĂ©.
Suit, de Franz Liszt, la « Sixième valse-caprice d’après Franz Schubert », tirĂ©e des SoirĂ©es de Vienne. Cette piste aussi commence honteusement au dernier temps de la troisième mesure : ou notre lecteur est dĂ©cidĂ©ment gourmand, ou l’éditeur n’a pas repris les bandes antiques avec l’exigence nĂ©cessaire – puisque c’est la première fois que pareille dĂ©convenue nous arrive, nous penchons hĂ©las pour une hypothèse qui dĂ©douane notre mĂ©diocre tourneur de rondelles, si j’puis dire. Heureusement, après ce zapping Ă©ditorial, il nous reste 5’ de musique ; et Aldo Ciccolini en profite pour contraster le vacarme (« con strepito ») du dĂ©but, en Do, avec la classe (« con grazia ») du premier intermède en Fa. C’est charmant au point de donner envie de chausser un lorgnon assorti Ă son frac. La deuxième partie en La, plus cĂ¢line (« dolce, leggiero, teneramente », je crois que le message est clair) n’est pas « poco allegro » mais dĂ©gagĂ©e de toute lourdeur terrestre. L’art que dĂ©ploie le pianiste pour accentuer çà et lĂ , presque discrètement, un accord sur le deuxième temps, fait le prix de ce passage. En effet, ce qui n’aurait pu paraĂ®tre que fort charmant devient « en mĂªme temps », selon le syntagme souillĂ© par Pharaon Ier de la PensĂ©e Complexe, ultra groovy. Le rubato « appassionato » n’arrange rien Ă cette envie de headbanguer qui nous prend soudain. D’autant que la troisième partie, en La, utilise la mĂªme basse pour laisser courir les petits doigts de la main droite sur deux voix avec la pĂ©tillance d’un excellent champagne. La contrebalance la lourdeur tellurique du dernier intermède dont, heureusement, nous exonère une dernière sĂ©quence oĂ¹ tricotent les saucisses. VoilĂ qui est bien enlevĂ© – et ce n’est pourtant qu’une mise en bouche avant les deux gros morceaux du disque !
En l’espèce, les choses sérieuses se dévoilent avec le Deuxième concerto pour piano de Franz Liszt, proposé dans une version de concert (magnifique toux, plage 4, à 6’05, par ex.) de 1956 avec l’orchestre de la Suisse romande dirigé par Ferenc Fricsay.
Le premier mouvement est bipolaire. Il affiche d’abord une humeur Adagio sostenuto assai, ce qui est dĂ©jĂ fort tiraillĂ©, il me semble. Cette fois, c’est la première mesure qui est « oubliĂ©e », si j’en crois mes oreilles, ce qui rend le dĂ©but curieux, et pas que parce que la qualitĂ© de la bande tranche avec la prĂ©cision des pistes enregistrĂ©es cinq ans plus tard. Toutefois, cet aspect technique intĂ©grĂ©, on est aussitĂ´t embarquĂ© dans la beautĂ© de la chose. Chaque musicien prend prĂ©texte des notes pour musiquer, les flĂ»tes très vite, la clarinette solo en la ensuite, le piano en entrant « dolce armonioso », les cordes rĂ©pondant aux arpèges du soliste. Dès le premier « marcato », le p’tit Aldo, si jeune fĂ»t-il alors, zèbre la salle et les micros Ă l’aide de son poinçon : une association reconnaissable entre dĂ©licatesse et capacitĂ© percussive. C’est le premier intĂ©rĂªt de cet enregistrement presque « de jeunesse ». Le deuxième est le dialogue avec l’orchestre : millimĂ©trĂ© jusque dans les triples croches, il fait circuler une sorte de dĂ©fi, de renforcement mutuel entre la vedette et les musiciens du rang qui trahit aussi la qualitĂ© du travail sans doute effectuĂ© par Ferenc Fricsay. Ainsi, soutenues par un orchestre prompt Ă lui tenir haute la dragĂ©e, les grandes zĂ©brures octaviĂ©es du piano se dĂ©ploient avec cohĂ©rence en dĂ©pit d’une composition sciemment hachĂ©e, sans « i », qui passe de La Ă rĂ© mineur pour dĂ©barquer sur le RĂ© bĂ©mol de l’Allegro agitato assai, rapidement transmutĂ© par l’orchestre en une sorte de fa dièse mineur. Ici, tout est mouvant, rien n’est sĂ»r ; en six minutes captivantes, les embardĂ©es de tempo (un andante disfracte la marche furibonde pour transitionner, eh oui, vers le deuxième mouvement) ; et l’on admire l’art des musiciens pour construire ensemble une histoire sans temps mort mais constellĂ©e de beaux moments.
Le deuxième mouvement se présente comme un Allegro moderato enchaîné à l’écho de l’Andante. Le violoncelle solo énonce le thème qu’il tente d’imposer en profitant de la transformation du do dièse mineur en Ré bémol. Pourtant, c’est seul que le piano lui fait écho, hésitant entre le Mi qu’affectionne le hautbois, et son Ré bémol préféré qui finit par l’emporter, na. Les artistes rendent ce balancement élégant qui succède à la confrontation frontale, façon Tom & Jerry, qui donnait peps au premier mouvement. L’Allegro deciso ronfle alors avec l’acre orgueil d’une fanfare que Ferenc Fricsay sait, ha-ha, néanmoins nuancer. Une nouvelle modulation hésite autour d’un hypothétique la mineur, sujet d’un emportement violent du piano qui n’épouvante pas le moins du monde la tempétueuse phalange suisse. Tout cela est tonique, coordonné, vibrionnant et couronné par un soliste dont les doigts semblent s’amuser de leur ivresse.
VoilĂ , je crois que j’ai atteint un sommet dans le « ça veut presque dire quelque chose mais en vrai non » pour cette notule.
En La, le troisième mouvement s’enchaîne, « Marziale un poco meno allegro » (« un poco » est l’expression juste), avant que le piano ne reprenne le lead dans un passage « un poco animato » (« un poco » est l’expression injuste) au point d’obtenir un solo « un poco meno mosso » (j’ai rien dit sur « un poco », faut pas abuser des running gags). S’ensuivent diverses tentatives d’alliances, les violons s’appuyant sur le piano pour contrer l’alliance entre le piano et les flûtes, sous l’arbitrage du violoncelle solo. Direction le dernier minimouvement, Allegro animato, qui n’est probablement pas joué par un pianiste mais par les lutins du père Noël, comme chacun sait. La strette est l’occasion de redonner un peu de travail basique au cymbalier, pendant que la fanfare prépare le triomphe d’un pianiste dont les doigts menacent de prendre feu. Bref, la partition, écrite par un hyperpianiste, est rendue avec la démence essentielle par un virtuose déjà indéboulonnable et qui semble galvaniser un orchestre aux petits soins pour lui.

Reste à savourer le dernier gros morceau de la galette ; mais, mazette, le beau morceau ! Il s’agit de la Troisième sonate, op. 58, de Frédéric Chopin. Enregistrée en 2002 dans l’église Saint-Marcel, réputée pour son acoustique, elle n’avait jamais été publiée avant 2018.
Comme on pouvait s’en (re)douter, il semble que le montage soit de nouveau ratĂ©. L’Allegro maestoso commence au troisième temps de la sonate – il faudra attendre 4’11 et la reprise pour entendre ce fameux dĂ©but. Pas une raison pour oublier ce qui se passe après : quarante-six ans après le prĂ©cĂ©dent enregistrement, l’agilitĂ© du Ciccolini lisztien, intacte, s’exprime Ă travers la magie d’un musicien capable de tricoter et de nuancer avec une aisance incroyable et une maĂ®trise du clavier blackboulante : Ă©coutez Ă 0’54 les deux voix de la main droite tandis que gronde la main gauche. Techniquement, ce n’est sans doute pas le plus impressionnant, mĂªme s’il faut quand mĂªme se le farcir ; musicalement, c’est saisissant. La prise de son de JoĂ«l Perrot, dont nous avons jadis chantĂ© les louanges, Ă©vacue la rĂ©sonance de l’église pour mieux concentrer l’attention sur ce qui se passe sous la calebasse du monstre. VoilĂ une option moins spectaculaire qu’intĂ©ressante car il semble que, Ă la fougue du jeune pianiste, rĂ©pond alors la maturitĂ© de celui qui a dĂ» mettre cette sonate sur l’Ă©tabli assez de fois pour connaĂ®tre le moindre copeau glissĂ© sous le moindre nÅ“ud de notes. Du coup, les passages noirs de doubles sont maĂ®trisĂ©s, les passages tendres sont comme savourĂ©s, et l’architecture est claire sans sombrer, Ă´ humour, dans un didactisme de mauvais aloi. Loin dâ€™Ăªtre une Ă©nième version pour musique de fond, cette gravure propose une sonate Ă Ă©couter. Aussi apprĂ©ciera-t-on, par-delĂ les doigts, la force qui habite l’interprète lorsque le temps de saisir un climat diffĂ©rent est venu. Le passage en majeur qui conclut le premier mouvement en est une Ă©nième mais non moins superbe illustration ; ce nonobstant, si vous n’avez que dix secondes, c’est dĂ©jĂ pas mal, Ă©coutez, plage 8, de 12’ Ă 12’09 comment le courroux se transforme en apaisement : vous comprendrez ce qu’est-ce que je veux parler de.
Le bref deuxième mouvement est un redoutable scherzo « molto vivace » en Mi bémol, comme si le Si majeur précédent avait été un Si bémol 7
La partie suivante n’a aucun sens, dĂ©solĂ©
(Le mi bĂ©mol servira bien, au mitan du mouvement, Ă sonner comme un rĂ© dièse et Ă entraĂ®ner une deuxième partie en Si – tonalitĂ© qui sollicite un rĂ© dièse, note commune au piano avec le mi bĂ©mol de la tonalitĂ© originale) (oui, j’essayais dâ€™Ăªtre plus clair mais, cĂ´tĂ© pĂ©dagogie aussi, je me rends compte que beurk, bien)
. Un molto vivace, avec Ciccolini, c’est deux choses : d’une part, le soulagement de savoir que les pianistes jouent par cÅ“ur, car tu voudrais pas lui tourner les pages, tu saurais pas oĂ¹ c’est qu’il en est – au moins, Ă l’orgue, tu regardes la partie de pĂ©dale quand ça va trop vite, si le mec de tout sexe joue Ă peu près les notes, tu peux Ăªtre raccord ; d’autre part, la confirmation que, quand tu as un p’tit chouye de talent, tu peux jouer Ă mĂ©gadonf et, pourtant, faire de la musique avec Ă©lĂ©gance et frisson. La forme ABA de cette respiration virtuose enquille sur le Largo en Si, reprenant la triade de la sonate, qui balance la tonalitĂ© entre si mineur, mi bĂ©mol et Si… sans exclure le Mi, qui se faufile bientĂ´t, et le fa mineur qui pointera tantĂ´t le bout de ses bĂ©mols. La dĂ©licatesse du pianiste profite de ce long mouvement lent pour s’exprimer Ă plein. Tout cela n’est pas joli : c’est fin et rempli d’harmoniques qu’il convient de prendre le temps de goĂ»ter avant de se laisser enivrer par un Finale preste « ma non tanto » en si mineur.
Effectivement, Aldo Ciccolini ne saccage pas le balancement ternaire en Ă©crasant le champignon. Nulle paresse dans cette pulsation moins fulminante que d’autres la pratiquèrent : les doubles croches rappelleront aux sceptiques le potentiel du monsieur ; en rĂ©alitĂ©, une envie de faire sonner cette musique, entre thème, accompagnement, dĂ©veloppement et embardĂ©es avec modulations Ă la clef. Le tout se fond dans et se fonde sur – oh un quasi zeugme – un travail rythmique essentiel dans un mouvement dont le moteur est, un, la vitesse et, deux, le rapprochement entre la logique ternaire et la quadrature du binaire, si si. La dĂ©rive en mi bĂ©mol renoue avec la stimulante pyrotechnie des doubles croches que prolongera le si mineur attendu, ensoleillĂ© par le Si majeur final. Au terme de ce parcours, le pianiste efface les silences. Il semble vouloir synthĂ©tiser la pièce en s’offrant trois mesures ultimes qui dĂ©clinent l’accord parfait sans pause. Et pourquoi pas ?
En conclusion, un disque composite qui offre trois visions de qualité de l’artiste :
- la vivacité des « encore » en dépit d’un piano médiocre ;
- l’excellence d’un Ă©change orchestral oĂ¹ l’écoute des uns rĂ©pond Ă l’aisance exigeante de l’autre ;
- la maîtrise sapientale mais résolument tonique d’un artiste aussi roué que doué.
EspĂ©rant que les dĂ©buts tronquĂ©s sont dus Ă quelque facĂ©tie technique plutĂ´t qu’à une erreur plus structurelle, nous avons vive curiositĂ© de nous plonger prochainement dans les deux disques de nocturnes chopiniques enregistrĂ©s dans la foulĂ©e de la sonate par JoĂ«l Perrot, qui nous promet : « Ils ne plairont pas Ă tout le monde. » Ça tombe bien, comme feu Victor Lanoux et Pierre Richard, jadis, on n’est pas comme tout l’monde, on est comme les autres, et rĂ©ciproquement.