
Dans le coffret « L’Art d’Aldo Ciccolini », recensĂ© çà et lĂ , le troisième disque propose une promenade en deux volumes autour des nocturnes de FrĂ©dĂ©ric Chopin. La balade est audacieuse Ă double titre. D’une part, les guides frĂ©quentant le sentier ne manquent pas – en 2014, France Musique s’extasiait devant Claudio Arrau et Maria Joao Pires. D’autre part, cette fausse sĂ©rie (les numĂ©ros d’opus sont variĂ©s) n’a jamais Ă©tĂ© conçue pour Ăªtre Ă©coutĂ©e Ă la file. Ce nonobstant, comme nous aimons certains dĂ©fis, nous nous proposons d’ouĂ¯r les dix premiers numĂ©ros, enregistrĂ©s en 2002 en l’église Saint-Marcel par JoĂ«l Perrot.
Le premier nocturne, en si bémol mineur, tube s’il en est, semble d’emblée poser un triple cadre, dans la liberté des 11 notes pour 6 temps disponibles :
- pas de surjeu mélo chougnassier ;
- puissance posĂ©e des basses, grĂ¢ce Ă un joli piano ; et
- délicatesse des aigus que valorise une prise de son idéale.
On apprĂ©cie Ă la fois la modestie de l’artiste (« je vais pas faire semblant d’inventer le nocturne pour paraĂ®tre rĂ©volutionnaire, je joue de la musique », semble dire le zozo) et son engagement (accents prĂ©cis, retards assez lĂ©gers pour ne pas alourdir tout en faisant sens, prĂ©sence des intentions y compris dans le second Ă©noncĂ© du thème initial). Le deuxième nocturne, mĂ©gahit s’il en est, renoue avec ces mĂªmes qualitĂ©s. Le propos est distribuĂ© entre une main gauche Ă l’accompagnement carrĂ©ment pas gauche – pfff, et pourtant, j’peux pas m’en empĂªcher, allez comprendre – tant le toucher est dĂ©licat, et une main droite soliste sachant Ăªtre d’une finesse Ă©poustouflante, dans l’énoncĂ© des notes comme dans le nuancier de leur agencement (Ă©couter piste 2 Ă partir d’1’14). Le troisième numĂ©ro de l’opus 9, Allegretto, rĂ©pond au si bĂ©mol mineur initial par un Si majeur, selon une progression de tempo conduisant du Larghetto Ă l’Allegretto en passant par l’Andante de la deuxième pièce. Tout cela est conduit par Aldo Ciccolini avec une dĂ©licatesse qui exclut les grands effets de manche rĂ©servĂ©e Ă ces interprètes qui rĂ©investissent la partition pour briller au dĂ©triment du compositeur. Ainsi, le passage en mineur est enlevĂ© avec l’agitation fĂ©brile requise, et avec ce mĂªme refus de tonitruer ou d’écarteler pour briller. Le retour du A de l’ABA respecte cette proposition humble et sĂ©duisante Ă la fois.
Le premier nocturne de l’opus 15 est le plus prompt des trois, puisque la sĂ©quence fera succĂ©der un Andante cantabile, un Larghetto et un Lento. Cette conception d’ensemble n’exclut pas la nĂ©cessaire caractĂ©risation dont bĂ©nĂ©ficie cette Å“uvre en Fa bientĂ´t embrasĂ©e par un passage « con fuoco » en mineur, Ă la mesure variable, typique du Chopin nocturne : la pulsation n’est pas dans l’illusion posĂ©e du majeur ; et l’apaisement ne peut Ăªtre que provisoire ou habitĂ© d’un cÅ“ur au bord de l’explosion.
(Certes, j’ai l’air de donner des cours de musicologie. C’est ridicule, mais ce serait publiĂ© chez Actes Sud, cet immonde spĂ©cialiste de l’arrangement immobilier, ç’aurait l’air achement profond sans Ăªtre moins sot pour autant.)
Au Fa du premier numéro répond le Fa dièse de son collègue, donc les six hashtags à l’armature. Dans ce deuxième numéro, Aldo Ciccolini propose une démonstration technique toute musicale pour rendre chaque curiosité chopinistique telle que
- les appogiatures,
- les séquences de notes à interpréter « senza rigore »,
- les quadruples croches Ă associer au Larghetto structurant,
- les instabilités provoqués par des associations instables (5 ou 7 pour 4, 3 pour 2, trilles complétées, etc.), et ainsi de suite.
L’accĂ©lĂ©ration du « doppio movimento » construit le centre de l’arche de l’ABA. L’agitation s’éteint dans le grave, au profit de la douceur digitale, « leggerissimo », d’une main droite qui sait soumettre les marteaux Ă sa volontĂ©. Très diffĂ©rent, le troisième numĂ©ro, en sol mineur, ne prĂ©tend guère affronter de grandes difficultĂ©s techniques, ce qui prĂ©sente Ă l’évidence une difficultĂ© musicale supplĂ©mentaire : comment soutenir l’intĂ©rĂªt d’un auditeur qui a payĂ© son disque pour avoir droit Ă sa dose de vertiges et de wow ? Aldo Ciccolini a le mĂ©tier qu’il faut pour nĂ©gliger les exigences de spectaculaire ou d’outrance. Il interprète ce nocturne comme s’il s’agissait du premier et du dernier. Nul besoin de prouver une technicitĂ© quelconque – il se contente, si l’on puit dire, de jouer une musique qu’il valorise, outre sa maĂ®trise des doigts et du piano, grĂ¢ce Ă trois astuces :
- un sens de la mesure qui rend justice de la plasticité des nocturnes ;
- un goût pour la nuance qui ne colorie plus la pièce mais la microcolorie ;
- une science du toucher qui permet à chaque note précieuse de sonner comme l’artiste veut qu’elle sonne, et non dans la vulgarité d’un ensemble formant accord ou suite mélodique.

L’opus 27 associe un Larghetto et un Lento sostenuto. Le premier nommĂ©, en do dièse mineur, est magnifiĂ© par un usage magistral de la pĂ©dale de sustain, qui surmultiplie la beautĂ© de l’incipit centrĂ© sur les demi-tons. Tout cela est jouĂ© avec une clartĂ© admirable, que prolonge avec Ă©nergie le « PiĂ¹ mosso », transition vers le La bĂ©mol central aux couleurs de Mi, qui permet de ABAtiser en do dièse mineur pour boucler le morceau. Le deuxième numĂ©ro de la livraison, en RĂ© bĂ©mol, reprend la formule associant bariolage gĂ©nĂ©reux Ă gauche et mĂ©lodie Ă la main droite, en l’espèce souvent en duo. Imperturbable, Aldo Ciccolini en rend la dĂ©licatesse et les tensions sporadiques comme s’il jouait son premier nocturne. C’est tout Ă fait appropriĂ© et profond, au point de nous pousser Ă conseiller, genre, d’écouter le piste 8 de ce disque en suggĂ©rant sans avoir esgourdĂ© une autre piste au prĂ©alable. Vu par un simili-critique, le disque a ses raisons que la logique des compositeurs d’antan ne pouvoit anticiper…
Les dernières pistes de cette première partie associent les deux numĂ©ros de l’opus 32, Andante sostenuto et Lento : le Vivace ferait mauvais mĂ©nage avec le concept de nuit – et pourtant, mĂªme si l’on a abandonnĂ© l’Allegretto depuis de longues minutes, l’on ne s’ennuie pas : l’on savoure ! Rien de nouveau sous la Lune, c’est vrai : bariolage Ă gauche et solo Ă droite. C’est l’occasion de constater qu’un rien suffit Ă animer un mouvement… ou plusieurs riens. Par exemple :
- une respiration (piste 9, 1’08),
- un léger effet d’attente,
- une accumulation de doubles rendues avec une discrétion de souris,
- un « poco animato » bien tenu pour revenir « a tempo » sans embardée,
- un pianissimo judicieux,
- une cadence « a piacere » menée sans forfanterie jusqu’au mini Adagio final…
Ce sont ces petits rien qui font des petits tout et convainquent de l’intĂ©rĂªt de cette version. Le dixième nocturne en La bĂ©mol confirme cette veine en refusant la fatalitĂ© empesĂ©e du Lento liminaire. Pour preuve, il s’anime d’emblĂ©e, puis s’agite davantage dès lors qu’il assume le 12/8 jusqu’alors Ă peine dissimulĂ© sous un quatre-temps de bon aloi. Et voici qu’un fa dièse mineur incertitude Ă nouveau cette rafale d’accords… avant le sage retour en La bĂ©mol, rythme et tonalitĂ©. Or, cette pseudo-minianalyse zicologique ne rend nullement compte de la beautĂ© de ce que l’on entend sous les doigts d’Aldo Ciccolini : pas de rĂ©verb’, pas de brouillard pseudo-romantique, pas de fake sur l’air de l’émotion – juste une musique qui Ă©meut parce qu’elle est rendue avec esprit, virtuositĂ© et intĂ©rioritĂ©.
Aucun moyen de savoir si ceci est la meilleure version des dix premiers nocturnes mais, soyons sincères : qu’est-ce qu’on s’en fout ? C’est une magnifique sĂ©rie de dix nocturnes que, bien sĂ»r, on goĂ»tera avec d’autant plus de plaisir que l’on ne les Ă©coutera point Ă la chaĂ®ne. Cependant, en bloc ou au dĂ©tail, on savourera de toute manière l’impressionnante restitution par feu le colosse italien du piano. En attendant la suite, l’on a connu, admettons sans nous vanter, pire perspective.




























