
Première réédition du label Cascavelle depuis sa reprise par VDE-Gallo en 2017, un coffret louant L’Art d’Aldo Ciccolini proposait tout rĂ©cemment un drĂ´le d’assemblage : des enregistrements historiques, datant des annĂ©es 1950 et d’autres plus rĂ©cents, gravĂ©s au dĂ©but des annĂ©es 2000 par l’excellent JoĂ«l Perrot. Avec cette notule, nous entamons la traversĂ©e des huit disques au programme, disponibles ici pour 41 € au moment oĂ¹ nous mettons cette chronique en ligne, ce qui est assez amusant nonobstant un livret peu fourni, version japonaise oblige un peu, mais disponible sur le Net, excellente idĂ©e.
Le premier disque du coffret, donc, est issu des archives de la radio roumaine. En guise de mise en bouche, voici cinq sonates de Domenico Scarlatti. Dans ces miniatures qui ne dĂ©passent pas les 4’30, feu Aldo Ciccolini, malgrĂ© un usage gĂ©nĂ©reux de la pĂ©dale de sustain, se montre Ă la fois dĂ©cidĂ© et capable de nuances dans la fameuse K 380. Ce qui frappe, c’est ainsi la rencontre entre trois qualitĂ©s wow, ben oui(w) :
- clarté remarquable,
- virtuosité digitale et
- délicatesse d’un toucher polymorphe et toujours approprié (K 239).
Car ce n’est pas le tout de jouer vite ou fort pour Ă©pater la galerie, il faut aussi jouer fin et variĂ© pour sĂ©duire le mĂ©lomane bouffi d’exigence – on a connu d’autres raisons bouffantes guère plus frĂ©quentables. Or, dans les cavalcades comme dans les rares passages plus posĂ©s, le pianiste de trente-six ans choisit de ne pas tortiller du poignet afin de donner cohĂ©rence et intĂ©rĂªt Ă ces piĂ©cettes ici lustrĂ©es avec un Ă©clat pour le moins pimpant (sautillante K 492). C’est Ă©bouriffant et, notons-le, d’une très belle qualitĂ© sonore.
Le projet mute avec le Premier livre des prĂ©ludes de Claude Debussy enregistrĂ©, lui, en concert – l’hiver ? on l’espère vues les toux roumaines, qui n’ont rien Ă envier aux dĂ©ficiences pulmonaires des salles parisiennes dont les mamies permanentĂ©es de tout Ă¢ge et sexe cherchent Ă s’occuper en bruitant le beau, ces connasses. Le choc est brutal car, au studio, succède un brouhaha et un son de piano qui, tout en restant net, perd en dĂ©finition le temps que les esgourdes s’habituent Ă cette autre atmosphère. En vaut-ce, eh oui, la peine ? CarrĂ©ment. Ou plutĂ´t, rondement : les « Danseuses de Delphes » annoncent une version allante mais souple, oĂ¹ les diffĂ©rents plans sonores sont clairement rĂ©partis pour guider l’oreille de l’auditeur. L’usage abondant de la pĂ©dale traduit une volontĂ© de ouater les « Voiles » – sera-ce pour compenser une acoustique trop sèche ? « Le vent dans la plaine » associe aussi une pĂ©dale omniprĂ©sente Ă des doigts vĂ©loces, mais la puissance des accents refuse, et c’est heureux, le mignon-tout-plein pour valoriser la tension que sous-tend l’écriture.
« Les sons et parfums tournent dans l’air du soir » profitent d’une technique exceptionnelle pour donner une personnalitĂ© propre Ă chaque sĂ©quence plutĂ´t que de peindre une atmosphère d’un sĂ©pia post-impressionniste d’ensemble. « Les collines d’Anacapri » correspondent bien Ă un pianiste qui semble Ăªtre Ă son meilleur quand son Ă©nergie et son agilitĂ© digitales sont mises Ă contribution. Cependant, « Des pas sur la neige », oĂ¹ le « rythme doit avoir la valeur sonore d’un fond de paysage triste et glacé », montre que l’interprète n’est pas qu’un monstre : armĂ© de sa pĂ©dale toujours envahissante, il s’astreint Ă retenir ses notes pour cristalliser le temps entre aigus fragiles et ultragraves sombres – pour une fois, hĂ©las, le montage coupe le fade out, nous Ă©vitant le concert de toux mais effaçant trop vite la ronde et son point d’orgue.
« Ce qu’a vu le vent d’ouest » déchaîne la sourde fureur attendue, avec ce supplément dans l’art du crescendo-decrescendo qui fait les belles versions. Le tube de « La fille aux cheveux de lin » et son cortège de six, avec un « x » hélas, bémols est enlevé sans forfanterie ni maniérisme. « La sérénade interrompue », aux hispanismes rendus avec goût, est interprétée avec les trois qualités requises :
- tonicité,
- sens du contraste et
- création d’une atmosphère mystérieuse au-delà des curieux surgissements binaires du Ré face au si bémol mineur de rigueur.
« La cathĂ©drale engloutie » fonctionne elle aussi sur cette maĂ®trise du piano qui permet de susciter une atmosphère suspendue mais jamais mièvre puisque secouĂ©e par de puissants accords lorsque le monument « sort, peu Ă peu, de la brume », peut-Ăªtre pas rĂ©alisĂ©s « sans dureté » comme l’exige la partition, mais avec tout du moins la fermetĂ© nĂ©cessaire pour imposer le roc face Ă la nue, entre Do et do dièse mineur, jusque dans les abysses aiguĂ«s et les cimes graves, ou l’inverse, du piano. « La danse de Puck » va comme un gant Ă un pianiste maĂ®tre de ses doigts et la pĂ©dale de sustain donc capable de dresser un dĂ©cor en quelques accords (Ă©coutez la dĂ©licatesse de la main droite dentelant au-dessus du trille. Les « Ministrels » concluent le bal, Ă la fois « nerveux et avec humour ». Les amateurs d’élĂ©gance Ă la française passeront leur chemin. Comme le « sec et retenu » final (plutĂ´t « puissant et envoyé » !), les nuances traditionnellement suggĂ©rĂ©es sont souvent balayĂ©es par le plaisir du faux pataud et du vrai grotesque. Loin d’Ăªtre scandaleuse, cette audace se rĂ©vèle pertinente car elle rend sa lisibilitĂ© aux vifs contrastes de cette pièce.
En conclusion, le charme de ce disque Ă deux faces, comme dans le temps jadis ou le temps bobo du vinyle, rĂ©side dans la capacitĂ© de l’interprète Ă faire vivre les petites boules noires et blanches qu’accompagnent des traits. Plus simplement, portĂ© par une technique impressionnante, Aldo Ciccolini sait caractĂ©riser Ă la fois la diversitĂ© des paysages traversĂ©s et l’unitĂ© du voyage grĂ¢ce Ă un son toujours somptueusement pensĂ©. La suite des dĂ©couvertes vaguera de 1961 Ă 1956… avant de finir en 2002 (extrait des inĂ©dits du coffret !). On en r’parle ce tout tantĂ´t, inch’Allalalalah.


































