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Le blog de Bertrand Ferrier, page 240

Comme un lundi

Ensemble Sylène, Pergolèse and more, Saint-AndrĂ© de l’Europe, 24 novembre 2018

Bruno Allen (thĂ©orbe), Xavier Barloy (violone), Gilles Murawiec (viole de gambe), Iori Hayashi (clavecin), Laurent Valero (flĂ»te Ă  bec), Younyoung Kim et Tatsuya Hatano (violons baroques)… et une partie du public venu en masse. Photo : Bertrand Ferrier.

PrĂ©cieux est l’ensemble Sylène, qui affiche vingt ans d’exercice au compteur, avec un effectif qui se renouvelle sans cesse. Sur un rĂ©pertoire baroque que se disputent les experts ultraspĂ©cialisĂ©s (au moins selon eux) et les amateurs de piètre qualitĂ© y voyant une musique plus simple Ă  jouer que la musique Ă©crite ultĂ©rieurement, il se propose de fusionner amateurs assumĂ©s, professionnels et futurs pro, avec, en dĂ©pit de son atavisme italien, une ouverture marquĂ©e aux jeunes Asiatiques. Dès lors, l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des niveaux techniques, attĂ©nuĂ© par un travail en commun très sensible, constitue le son de ce petit orchestre dont l’aspect non-conventionnel n’effraie pas les curieux. Pour preuve, un quart d’heure avant le dĂ©but du concert, les programmes prĂ©vus par l’ensemble Ă©taient tous distribuĂ©s alors que les spectateurs continuaient d’affluer – illustrant le succès, bien connu dans le p’tit monde des Ă©glises parisiennes, de David Alan-Nihil le compositeur et l’organisateur ultra recherchĂ©s (il a rĂ©cemment Ă©tĂ© recrutĂ© comme programmateur des Ă©vĂ©nements musicaux de Sainte-Marie des Batignolles).

Les compléments

Le programme du jour joue la diversitĂ© de l’instrumentarium pour les trois complĂ©ments placĂ©s au dĂ©but. Tout commence par une sonate en trio en rĂ© mineur de Georg-Philipp Telemann, TWV42.d7 de son petit nom. Les quatre brefs mouvements sont traitĂ©s comme autant de miniatures dotĂ©es d’une caractĂ©ristique propre. Certes, l’on mentirait en prĂ©tendant que cette pièce suffit Ă  nous rĂ©concilier avec un compositeur dont la production instrumentale nous semble si peu sapide. Toutefois, par sa brièvetĂ© et le soin apportĂ© Ă  son interprĂ©tation, elle parvient Ă  impulser une dynamique contrastĂ©e qui a son charme pour lancer la fĂªte.

Photo : Bertrand Ferrier

La cinquième sonate pour clavecin seul de Baldassare Galuppi est l’occasion d’entendre Ă  dĂ©couvert le rythmicien de l’ensemble : le claveciniste Iori Hayashi. DĂ©jĂ  diplĂ´mĂ© du CNSM de Lyon, il Ă©tudie actuellement au CNSM de Paris. Est-ce son statut d’Ă©lève sage, qui colle Ă  son attitude très introvertie, toute en concentration, qui donne l’impression d’un jeu sage, sĂ©rieux, impavide ? Cette caractĂ©ristique n’en convient pas moins Ă  l’Andante liminaire. L’on apprĂ©cie d’autant plus que le claviĂ©riste tente de s’encanailler dans l’Allegro, jusqu’Ă  l’ivresse de paquets de notes projetĂ©s avec une violence quasi provocante. L’Allegro assai final prolonge cette veine sinon gouailleuse, disons : semi-dĂ©gingandĂ©e, que l’interprète fait basculer du cĂ´tĂ© de la musique en agrĂ©mentant son travail de respirations pertinentes pour laisser respirer les phrases, fluidifier le discours en dĂ©pit du tempo rapide, et profiter de l’acoustique de Saint-AndrĂ© de l’Europe. Le rĂ©sultat est souriant, quoi que la partition ne nous semble pas de nature Ă  bouleverser l’auditeur, selon le principe paradoxal suivant : fĂ»t-elle jouĂ©e avec sĂ©rieux, une composition charmante ne suffit pas toujours Ă  charmer. Va-t’en comprendre…
Dernier complĂ©ment, le concerto en la mineur pour flĂ»te Ă  bec, deux violons et basse continue de Nicola Fiorenza attire l’oreille grĂ¢ce Ă  un Adagio qui ne manque pas de beaux moments, d’autant qu’il est portĂ© par une interprĂ©tation bien plus paisible que pesante. Le premier Allegro est rendu avec une lĂ©gèretĂ© qui rend justice Ă  l’allĂ©gresse dont il est censĂ© participer. L’on mentirait si l’on ne mentionnait pas notre Ă©tonnement en jugeant – sans doute un dĂ©faut de notre oreille – les violonistes baroques, pourtant formĂ©s auprès des meilleurs maĂ®tres sĂ©vissant Ă  Paris, pas toujours très justes (un effet du froid relatif qui fausserait de fragiles cordes ?). N’empĂªche, en dĂ©pit de notre snobisme de critique improvisĂ©, l’on se dĂ©lecte des synchronisations dont sont souvent capables les musiciens Ă  l’ouvrage. Le Grave qui suit propose une pause solennelle, assumĂ©e sans fard par les trois solistes et leurs accompagnateurs, avant que l’Allegro conclusif n’ouvre un nouveau champ de possibles en alternant conversation entre solistes et moments de tutti.

Gilles Murawiec (viole de gambe), Blandine Bernard et non la Queen Elizabeth (mezzo-contralto), Iori Hayashi (clavecin), Laure Striolo (soprano) et Laurent Valero (alto, cette fois). Photo : Bertrand Ferrier.

Le Stabat mater

Dès le premier Ă©pisode du « gros morceau » de ce concert, notre marotte nous reprend : nous croyons percevoir certaines « duretez » des violons. L’entrĂ©e en jeu des voix nous rend plus positif – osons une incise en signalant le beau geste qui consiste Ă  faire entrer et demeurer ensemble les chanteuses et les musiciens dès le dĂ©but du concert ; ce ne sont pas des vedettes qui dĂ©baroulent pour Ă©blouir l’assistance pendant que l’on ploum-ploume derrière elles, ce sont des membres d’un ensemble, et cet effet discret de mise en scène le souligne avec Ă©lĂ©gance. Or, dès leurs premières notes, non seulement soprano et mezzo semblent parfaites pour la circonstance, mais elles sonnent avec complĂ©mentaritĂ©. C’est l’occasion de constater, une fois de plus, que les expĂ©riences diverses, de l’opĂ©rette pour Blandine Bernard au rĂ´le-titre de la Traviata pour Laure Striolo, ne sauraient Ăªtre stigmatisantes et rĂ©ductrices qu’aux oreilles des sots – ces connaisseurs qui, tout en bĂªlant pour le vivre-ensemble, plaident pour l’exclusivitĂ© chez les musiciens : si t’as chantĂ© l’Opinion publique dans OrphĂ©e aux Enfers ou Violetta, tu es souillĂ© Ă  vie et ne peux pas te risquer Ă  pergolĂ©ser. Ben si – et toc.
Le « Cuius animam gementem » ouvre un boulevard Ă  Laure Striolo pour rendre, d’une part, la dĂ©flagration du glaive qui traverse l’Ă¢me de la Vierge mère voyant son fils crucifiĂ©, et, d’autre part, le chagrin dĂ©sespĂ©rĂ© que cette vision suscite. L’artiste mĂªle Ă  sa vigueur lyrique, nĂ©cessaire, une retenue qui l’exonère d’un vĂ©risme mĂ©lodramatique – lequel serait ici inappropriĂ©. Le « O quam tristis » est un duo oĂ¹ chaque voix a sa mission : Ă  la soprano, les envolĂ©es qui expriment la dimension cĂ©leste de la Vierge ; Ă  la mezzo, aux graves exceptionnels, la suggestion de la douleur qui rabat Marie vers le pli de sa terrestre condition. Dans le « Quae moerebat », Blandine Bernard prend le pouvoir, tĂ¢chant de rĂ©pondre prĂ©sente dans la puissance tout en contrĂ´lant son vibrato, avec brio. Objectif : ne pas laisser les paillettes de la technique submerger la gravitĂ© du texte, lequel dĂ©crit en quelques phrases la douleur et l’impuissance mĂªlĂ©es de la mère du Christ – on n’est pas en train de conter les aventures d’un gai souriceau cherchant une blanche sauce pour accommoder ses noisettes, hein.
Après ce pari, tenu, le « Quis est homo » est un duo qui s’ouvre par une phrase de la soprano, aĂ©rienne dans les aigus, impressionnante dans ses tenues au long souffle. La mezzo lui rĂ©pond avec la mĂªme pertinence ; ainsi peut s’engager un vrai duo, appuyĂ© sur deux textes diffĂ©rents. L’un dĂ©plore le supplice mystique, l’autre Ă©voque les souffrances terrestres. Une synthèse commune tente de purifier les pĂªchĂ©s (transcendance) humains (immanence) sur la flagellation subie par JĂ©sus. La musique prend ainsi en charge l’association entre les tourments physiques du suppliciĂ© et la portĂ©e symbolique du supplice. Cette puissante ivresse du sens que le croyant trouve dans le sacrifice d’un dieu trentenaire Ă©clate dans le « Vidit suum dulcem natum ». La soprano y chante le moment oĂ¹ la mère voit le Christ rendre l’esprit. L’impossible fatalisme est esquissĂ© par le choix de Laure Striolo de nuancer plutĂ´t que de tonner afin, subodore-t-on, de mieux exprimer le mystère qui se noue ici.

Photo : Bertrand Ferrier

La première partie du Stabat mater dĂ©crivait la douleur de la mère ; la seconde partie adresse une prière Ă  la Vierge de mĂªme longueur, soit six numĂ©ros. Quoi qu’elles se succèdent, les deux sont intrinsèquement liĂ©es et procèdent d’une mĂªme logique intestine : c’est par les souffrances, par l’intelligence de ces tortures, par la sympathie au sens grec Ă©tymologique, par l’anticipation de notre propre mort grĂ¢ce Ă  la contemplation de la mort de l’Innocent, que nous pouvons espĂ©rer trouver la force de nous adresser Ă  la Vierge, partant d’obtenir qu’elle nous Ă©coute et nous accueille au moment de notre trĂ©pas. Aussi le « Eja Mater, fons amoris » place-t-il d’abord la mezzo dans une dynamique vigoureuse (la foi en la source d’amour doit Ăªtre vive et Ă  la base de tout) avant que les lamentations, irriguant l’espoir par la douleur, ne la conduisent Ă  Ă©clairer sa voix de façon plus sombre. Une fois de plus, Blandine Bernard excelle dans cet exercice tout en subtilitĂ©. L’orchestre l’accompagne dans les circonvolutions de la foi qu’elle exprime avec un louable souci de dynamisme, en Ă©cho Ă  l’engagement du croyant de compatir, sans faille, avec la mère Ă©plorĂ©e. En dĂ©pit d’un dĂ©part qui aurait pu Ăªtre plus prĂ©cis, le cĂ©lèbre « Fac ut ardeat cor meum » est du velours pour le duo de chanteuses. Elles n’y sont pas pour rien, mais pas pour tout non plus, tant l’Ă©criture de « Giovanni Battista Draghi dit Pergolèse », ainsi que le stipule le programme, est idĂ©ale pour des artistes sachant rendre, presque sans jeu de mots, la passion du croyant, id est le dĂ©sir viscĂ©ral d’Ăªtre enflammĂ© par l’amour du Christ.
Le « Sancta Mater » nous crispe Ă  nouveau Ă  cause des violons Ă  dĂ©couvert dont l’accord nous re-surprend. BientĂ´t, la soprano vole Ă  leur secours en ouvrant le duo entre graves (rappelant les souffrances du Christ) et aigus (volontĂ© d’Ă©lever son cÅ“ur vers le Christ). La mezzo Ă©voque Ă  son tour sa compassion profonde avec la Vierge. Dans un bel ensemble, le duo, dont les couleurs s’associent harmonieusement, pleure la crucifixion. Le « Fac ut portem » amène la mezzo, solennelle et rĂ©solue, Ă  exiger de porter la mort du Christ jusqu’Ă  Ă©prouver dans sa chair les souffrances du Christ. L’appel Ă  la stigmatisation est rendu par un engagement des instrumentistes Ă  la hauteur de la chanteuse.
Dans cette sombre perspective, l’« Inflammatus et accensus » tranche car c’est un air joyeux, en duo, Ă©voquant celui qui s’en remet Ă  la croix du Christ pour Ăªtre « morte proemuniri » (protĂ©gĂ© par sa mort). Ainsi la musique rappelle-t-elle que le dolorisme n’est pas une fin en soi, mais un premier pas, d’une exigence aussi folle que nĂ©cessaire, vers la fĂ©licitĂ© Ă©ternelle. SĂ©duisantes dans les passages dramatiques, les solistes Ă©meuvent aussi en chantant l’espoir, assises sur un accompagnement qui ne faiblit point et condense avec art le ritendo prĂ©cĂ©dant la dernière note. Cette confiance dans la salvation s’achève en duo et en deux temps : la recommandation de son Ă¢me « quando corpus morietur » (quand mon corps mourra), et le « Amen » dĂ©veloppĂ©, qui couronne sans Ă©pine une interprĂ©tation sachant rendre les diffĂ©rentes couleurs d’une partition que l’on a souventes fois ouĂ¯e interprĂ©tĂ©e avec moins de soin et, disons-le, de talent.

Bruno Allen (théorbe), Xavier Barloy (violone), Laure Striolo (soprano sans lunettes), Blandine Bernard (mezzo-contralto), Gilles Murawiec (viole de gambe), Younyoung Kim (violon baroque), Iori Hayashi (clavecin) et Laurent Valero (alto). Photo : Bertrand Ferrier.

La conclusion

VoilĂ  un concert rĂ©ussi, portĂ© par son projet double (associer pros et amateurs, tout en revendiquant une exigence de haute qualitĂ©), par la sĂ»retĂ© de l’ensemble en dĂ©pit de quelques minuscules dĂ©tails propres Ă  tout concert, et par la qualitĂ© des non-divas-mais-divas-quand-mĂªme portant cette prestation par leur art, leurs singularitĂ©s et leur complĂ©mentaritĂ©. Avec jeu de mots, cette foi(s) : bien jouĂ©, Sylène !

Afrikan Kabaret, ThĂ©Ă¢tre-atelier du Verbe, 23 novembre 2018

Photo : Bertrand Ferrier

Ce vendredi 24 novembre, Jann Halexander poursuivait sa sĂ©rie de spectacles 1) atypiques, 2) mensuels, 3) donnĂ©s Ă  guichets fermĂ©s dans la semi-salle de spectacle parisienne qu’est le ThĂ©Ă¢tre-atelier du Verbe. Au programme, ce soir, après l’ouverture d’un quart d’heure assurĂ© par Abad Boumsong, poète et performeur camerounais : un « Afrikan Kabaret », incluant des classiques remixĂ©s (« Mack-the-Knife », « Youkali », « Les chemins de l’amour »), du golden hit avec du texte dedans (« T’en souviens-tu la Seine »), de la raretĂ© de superstars (« L’Annonciation » de Mylène Farmer et Laurent Boutonnat), des chansons de la vedette du lieu (« J’aimerais, j’aimerais », « Un poisson dans mon assiette » et le rĂ©cent « C’Ă©tait Ă  Port-Gentil », repris en habanera) ainsi qu’une chanson du claviĂ©riste du soir (« Tunisies intĂ©rieures »).

Photo : Bertrand Ferrier

Le projet Ă©tait sciemment dĂ©contenançant : lieu de spectacle inhabituel, rĂ©pertoire dĂ©calĂ©, projet dramatisĂ© (« dernier concert parisien [de 2018] »). Ce nonobstant – ou donc – le public a blindĂ© la salle, signe de la confiance qu’il fait Ă  l’Ă©nergumène franco-gabonais, soucieux de convoquer des mĂ©lodies fleur bleue de Francis Poulenc comme des zooms sur, entre autres, la vie sexuelle cachĂ©e des dĂ©putĂ©s, les migrants, la nostalgie, la dĂ©mocratie impossible et l’art de mal accrocher les rideaux roses – ce talent si particulier qu’illustre la photo infra.

Photo : Jann Halexander’s staff

L’intĂ©rĂªt, pour l’accompagnateur que j’Ă©tais ce soir-lĂ  : pouvoir associer chanson et musique. Avec un minimum de rĂ©pĂ©titions, il s’est agi de mettre en place les arrangements – voire les dĂ©rangements, de bricoler une set-list cohĂ©rente et aussi seyante que possible, de construire une micromise en espace et de mĂ©nager une partie pour la crĂ©ation en direct, indispensable afin d’assurer l’intĂ©rĂªt d’un spectacle par rapport Ă , disons, l’Ă©coute d’un streaming lĂ©chĂ© mais synthĂ©tique. Ă€ titre d’exemple, nous avons choisi de nous appuyer tant sur un clavier en plastique mais qui sonne (soi-disant la scène n’aurait pas supporter le piano Ă  queue que j’avais exigĂ©) et sur le clavier vintage local, en ouverture et en clĂ´ture du tour de chant, pour tĂ¢cher de tirer le meilleur de chaque outil Ă  disposition.


De ces moments fragiles, Ă©vanescents, comme volĂ©s au mĂ©pris des pharaons en tout genre ou Ă  l’injustice de nos magistrats, ces froussards arrivistes, intouchables incompĂ©tents qui blessent notre sociĂ©tĂ©, restent les souvenirs du partage, des rires, des dĂ©sarçonnements (il est joyeux que ce mot semble ne pas avoir d’existence officielle), des rencontres, des dĂ©couvertes, et de tout ce qui transforme, un instant, nos murs encrassĂ©s de fatigue en fenĂªtres sur des ailleurs dĂ©jĂ  lĂ . Et pour le reste, on verra plus tard, si tout va presque bien jusqu’alors.

Photo : Bertrand Ferrier

 

Paul Goussot, Le Cuirassé Potemkine, Maison de la Radio, 21 novembre 2018

Console de l’orgue Grenzig. Photo : Bertrand Ferrier.

Ce n’est plus une mode, sire, c’est un raz-de-marĂ©e : le cinĂ©concert se dĂ©veloppe, ragaillardissant les films muets au son des orgues-pas-de-cinĂ©ma – mĂªme Komm, Bach! s’y est frottĂ© par le truchement de NoĂ«l Hazebroucq en personne. Dans la sĂ©rie programmĂ©e par Lionel Avot pour Radio-France, le dernier Ă©pisode en date proposait de plonger dans le film de propagande par excellence : Le CuirassĂ© Potemkine de SergueĂ¯ Eisenstein, complĂ©tĂ© cĂ´tĂ© sons par Paul Goussot Ă  l’orgue de la maison de la Radio.

L’histoire

Sur le cuirassĂ© Potemkine, des marins brimĂ©s par la hiĂ©rarchie, mĂ©decin compris, s’escagassent en constatant que l’on veut leur faire manger de la viande sur laquelle grouillent des vers. VĂ©nère et outrĂ© par l’antisĂ©mitisme de sa hiĂ©rarchie, Vakoulintchouk soulève ses potos ; il est tuĂ©. Ă€ Odessa, oĂ¹ il est dĂ©posĂ©, la foule lui rend hommage et encourage les mutins coquins. Les soldats du tsar, ces salauds, profitent de l’attroupement de la plèbe sur les immenses escaliers pour dĂ©fourailler Ă  tout-va. Les mĂ©chants envoient mĂªme une escadre pour rĂ©duire Ă  nĂ©ant ces diables rouges ; mais les soldats fraternisent, et la rĂ©volution d’octobre peut presque commencer.

Le concert

La soirĂ©e s’ouvre par une prĂ©sentation du film par Serge Bromberg, judicieusement Ă©clair et claire – mĂªme si son utilitĂ©, pour quiconque a feuilletĂ© le petit programme offert Ă  l’entrĂ©e, n’est pas flagrante. L’on est surtout venu voir avec nos noreilles comment le titulaire de l’orgue Dom Bedos (1748) de l’abbatiale Sainte-Croix de Bordeaux va dompter l’orgue Gerhard Grenzing inaugurĂ© voici quelques annĂ©es seulement. C’est lui qui ouvre le bal, avant que la bobine digitale n’ajoute l’image au souffle polymorphe de l’instrument.
D’emblĂ©e apparaĂ®t la première caractĂ©ristique de l’artiste – sa modestie qui est aussi maĂ®trise : point d’effets contrariants, de geste excessive, de dissociation outrancière entre le film et la musique. Paul Goussot assume la dimension fonctionnelle de son rĂ´le, laquelle consiste Ă  accompagner un rĂ©cit et non Ă  superposer sa crĂ©ativitĂ© ou sa technicitĂ© Ă  ce qu’est-ce qu’il s’agit de. La narrativitĂ© de son improvisation accompagne ainsi en souplesse le propos du film, tant en synchronisant le son et l’image qu’en calant l’intensitĂ© de la musique sur les variations dramatiques proposĂ©es par le cinĂ©aste. Si ce souci d’accompagnement le conduit Ă  s’en tenir Ă  un spectre allant du mezzo forte au fortissimo (très rares sont les moments piano), c’est aussi pour mieux valoriser les silences parcimonieux, partant très puissants, qui ponctuent le suspense dramatique final.

Photo : Bertrand Ferrier

Deuxième caractĂ©ristique que nous avons cru dĂ©celer : une prĂ©paration minutieuse, dont tĂ©moignent trois indices. Un, une connaissance prĂ©cise du film, qui enlève Ă  l’improvisation sa spontanĂ©itĂ© mais lui octroie une plus juste musicalitĂ©. Deux, le recours Ă  des musiques prĂ©-Ă©crites, incluant des intertextes russophones ou bachophiles et des thèmes prĂ©-envisagĂ©s – l’artiste, partitions Ă  l’appui, ne s’en cache nullement, improvisant leurs surgissements et leur insertion dans le flux narratif. Trois, une registration prĂ©parĂ©e avec soin, qui fait la part belle aux ondulants pour rendre avec fluiditĂ© l’inquiĂ©tude animant toute disruption dans l’ordre préétabli.
Troisième caractĂ©ristique : techniquement, le musicien aux allures de gendre sĂ©rieux parfait touche sa bille. Certes, sa musique ne frise jamais le mauvais goĂ»t, ni dans le surlignement du discours, ni dans une expĂ©rimentation sonore refusant les modes les plus consonnants. Cela nous permet d’autant mieux d’apprĂ©cier sa science de l’harmonisation (les accords qui accompagnent les thèmes), de la registration (l’art de choisir les jeux donc les claviers qui sont les plus pertinents pour raconter l’histoire) et de la technique (impressionnante semi-fugue accompagnant quasi toute la cinquième partie du film). Le mauvais garçon que nous aimons Ă  paraĂ®tre parfois eĂ»t-il aimĂ© que l’artiste osĂ¢t exploser plus tĂ´t ? Peut-Ăªtre. Mais cet effet d’attente rend toute justice Ă  ce feu d’artifice final, qui donne Ă  comprendre que ce qui a prĂ©cĂ©dĂ© Ă©tait conçu pour concentrer la tension dans la confrontation entre le cuirassĂ© et ses ennemis virtuels que le cinĂ©aste peine Ă  figurer. L’organiste, lui, dĂ©montre non seulement qu’il sait jouer, en dĂ©pit d’un accord qui ne nous semble pas 100 % nickel si ce concept a une quelconque validitĂ©, mais qu’il sait aussi concevoir son improvisation sur la durĂ©e (72′) qui lui est proposĂ©e… en rĂ©servant le solo de la jolie trompette du quatrième clavier pour la fin

Paul Goussot. Photo : Bertrand Ferrier.

La conclusion

Un instrumentiste fin et sans peur affrontant un film iconique mais accessible : la programmation du jour était ma foi joliment troussée.
L’on peut, certes, s’Ă©tonner que l’Ă©cran soit dĂ©roulĂ© pile devant les tuyaux de l’orgue – on a connu salle mieux pensĂ©e. L’on peut, soit, estimer que l’acoustique sèche, d’oĂ¹ nous nous trouvons, ne valorise pas Ă  sa juste mesure le travail du jeune zozo Ă  l’ouvrage ce soir. L’on peut, c’est vrai, continuer de dĂ©noncer la vulgaritĂ© maladroite du tuyau conduisant Ă  la console mobile, qui aurait gagnĂ© Ă  Ăªtre davantage sous la scène – comme diraient peu ou prou, sans « t », nos amis belges : ce serpent moche sur l’intĂ©gralitĂ© du jardin Ă  mi-scène, c’est dĂ©connĂ©. L’on peut, enfin, parce que la musique n’est presque rien sans un after adaptĂ©, trouver rĂ©pugnant que le demi de bière banale proposĂ© au bar du dernier Ă©tage soit limitĂ© Ă  40 cl – on imagine la joie du connard qui a imaginĂ© cette pauvre arnaque des riches. Reste que la soirĂ©e a Ă©tĂ© l’occasion d’applaudir l’un des plus brillants presque-jeunes organistes français dans un exercice qui, Ă  l’Ă©vidence, le passionne ; elle a aussi permis de goĂ»ter l’association entre un projet culturel grand public (dont tĂ©moigne la prĂ©sence de nombreux scolaires) et un dĂ©fi musical pensĂ© et maĂ®trisĂ© ; et elle a assumĂ©, avec succès, son devoir de faire vivre un instrument coĂ»teux et puissant – la Philharmonie, dont la bĂªte paraĂ®t si honteusement inutile, restant un bel exemple de dĂ©pense scandaleuse de l’argent public, mĂªme pour financer, lĂ  encore, des facteurs allogènes.
En rĂ©sumĂ©, ce cinĂ©concert Ă©tait souvent fort, et fort prenant le reste du temps. Autant le dire, l’on a hĂ¢te de revenir voir le tuyau de la console mobile le 27 fĂ©vrier pour rĂ©-Ă©couter le brillant Vincent Genvrin (une critique qui permet de pointer le triplement du prix des billets en un an), artiste Komm, Bach! de surcroĂ®t, ce qui est un signe ou presque.

Saint-AndrĂ© de l’Europe, 17 novembre 2018

Yann Liorzou. Photo : Rozenn Douerin.

Après cinquante et un concerts Komm, Bach!, faut l’avouer : on sait qu’il y a des ingrĂ©dients plus sexy que d’autres. Par exemple, ce 17 novembre, on avait conscience d’envoyer du bois. Par exemple bis, dans notre saladier, on avait lancĂ© un organiste tout juste descendu, j’ai pas fini ma phrase, de sa tribune de Saint-HonorĂ©-d’Eylau, et aussitĂ´t concentrĂ© sur ses partitions digitales, sur la musique et sur ses complices. Car…

Ogier Jenevein. Photo : Rozenn Douerin.

… car, avec Yann Liorzou, on avait un tout mimi sapin, mais un sapin sans dĂ©co, ça fait bizarre. Alors on a ornĂ© l’orgue d’un cor, l’instrument qui sent bon la musique frisson. Pour rĂ©gler son compte au cor, on avait invitĂ© un mec qui fricote avec des big bands quand il ne s’immisce point dans les plus grands orchestres parisiens ou n’enseigne la musique la plus sĂ©rieuse du monde au CRD de Yerre ou au conservatoire de Cergy-Pontoise. Ă€ ce point, on avait du puissant et du goĂ»tu Ă  la tribune. Mais vous connaissez la maison et son moto (pas sa moto, hein) que je viens de lui infliger : too much is never enough. Par consĂ©quent…

Sandrine Marchina. Photo : Rozenn Douerin.

… on a Ă©picĂ© notre plat du jour avec la voix et l’audace de Sandrine Marchina. Non contente d’interprĂ©ter en soliste oratorios, opĂ©rettes et grands airs de Mozart quand elle ne se glisse pas, avec une modeste gourmandise, dans des chÅ“urs prestigieux, elle a choisi de s’agrĂ©ger au duo Ogier Jenevein + Yann Liorzou pour un programme pyrotechnique, chantĂ© en allemand (Strauss), portugais (Villa-Lobos), re-allemand (Schubert), français (Vierne)… et latin (Franck). Spectaculaire et gracieux.

Orgue, cor et soprano, triplé gagnant. Photo : Rozenn Douerin.

Le public nombreux a fait la fĂªte aux vedettes du soir, orgue inclus. C’Ă©tait chouette. Le prochain concert, comme les cinquante deux prĂ©cĂ©dents, s’annonce nĂ©anmoins lui aussi exceptionnel, feat. le maĂ®tre du clavier Cyprien Katsaris et l’une des jeunes organistes dont le talent et la virtuositĂ© Ă©claboussent le public Ă  chacune de ses prestations – en tĂ©moigne l’Ă©motion des auditeurs de son tout frais concert Ă  Saint-Nicolas, sur la superbe BĂªte d’Agnès Grall-Menet. N’attendez pas que l’on vous raconte ce rĂ©cital orgue et piano : comme on dit en anglais, sauvez le rendez-vous. On vous espère d’ores et dĂ©jĂ .

 

Saint-Augustin, 18 novembre 2018

Photo : Rozenn Douerin

On m’a dit que j’Ă©tais le dernier choix. M’en fiche. GrĂ¢ce Ă  Christophe Martin-MaĂ«der (et sa femme), l’invitant, Ă  Esther Assuied, la registrante si motivĂ©e, Ă  Rozenn Douerin, la photographe-camĂ©rawomeune privĂ©e, et aux foufous venus ouĂ¯r un nobody, ai jouĂ© dans des conditions de vedette et sur un orgue wow, souffrĂ®t-il par exemple du rĂ©cit. J’aimerais dire que c’est normal.
J’aimerais.
(Non, toi, l’orgue, derrière, tu as eu ton heure de gloire, laisse-moi crĂ¢ner avec ma chemise chic et mon neupape qu’on voit preskepo.)

Photo : RozennDouerin

VoilĂ . Chacun son tour. Na.

Photo : Rozenn Douerin

 Sachant que tout se finit toujours de la mĂªme sorte chez les ivrognes parisiens. Aimerais avoir honte, mais au contraire.


Indochine, 16 novembre 2018, AccorHotels Arena

Photo : Bertrand Ferrier

Tu sais que tu es vieux quand on te réinvite à voir Indochine.
Quand tu penses, en 2018, que tu vas voir Indochine Ă  Bercy.
Quand tu tiens, quoi que tu sois souvent debout, à avoir un siège numéroté.
Quand tu constates que « Tiens, c’est pas comme avant », mĂªme si c’est juste que la set-list a davantage mĂ©langĂ© titres rĂ©cents et anciens titres – peut-Ăªtre pour complaire TMC, qui filme ce soir.
Quand tu as envie de coller au coin Nicola Sirkis Ă  chaque faute de français qu’il tĂ¢che de faire passer, Ă  l’instar de tant de clampins, pour une licence poĂ©tique (dont le cĂ©lèbre « Tombera les croix »). Ă€ chaque fois qu’il ouvre la bouche, donc, ou tout comme.
Quand tu penses gĂ©opolitique au moment oĂ¹ le groupe dĂ©montre une fois de plus son consensualisme de rampant en crachant sur Donald Trump – stupiditĂ© judicieusement zappĂ©e par le diffuseur tĂ©lĂ© grĂ¢ce Ă  la rĂ©clame.
Quand tu trouves chic, mĂªme hors contexte ferroviaire, de recourir au mot « rĂ©clame ».

Photo : Josée Novicz

Quand tu vas voir un vieux groupe (en rĂ©alitĂ©, un vieux chanteur, un concert d’Indochine n’Ă©tant plus qu’un concert de Nicola S.).
Quand tu penses que c’est rebelle de ne pas mettre de bouchons auriculaires, comme si tu allais Ă©couter Rammstein or somethin’.
Quand tes anecdotes sur le groupe sont éculées, sans « n », depuis, au moins, 1986.
Quand tout ce que tu sais d’Asia Argento, la compagne du dispensable « Gloria », c’est, si tu as suivi, qu’elle a Ă©tĂ© violĂ©e, qu’elle a violĂ© et qu’elle chante vraiment mal.
Quand on te demande si c’Ă©tait bien et que, en première intention, tu rĂ©ponds « La batterie – pas celle de mon tĂ©lĂ©phone, humour – avait un super son » et, en seconde : « En plus, au retour, on a eu une place assise dans le mĂ©tro. »
Quand tu dis « Oh, une vieille » d’un air satisfait en apercevant une fan extatique d’au moins 42 ans.
Quand tu as 41 ans, donc.

Photo : Josée Novicz

 

Cherche intrus, du coup

… et je crois que le message est clair

  1. Michel Corrette (1707-1795) : Cinquième ton (extraits) (9’)
  • Plein Jeu
  • Duo
  • Basse de trompette
  • Tambourin
  • Grand jeu
  1. Danses de la Renaissance (6’)
  • My Lady Carey’s Dompe [Lamento pour Dame Carey] (Anonyme)
  • Ronde et saltarelle (Tylman Susato, 1551)
  • Tant que vivray (d’après Claudin de Sermisy)
  • Bransles (Claude Gervaise)
  1. Robert M. Helmschrott (né en 1938) : Simbolo di pace (12’)
  1. Wolfgang A. Mozart (1756 – 1791) : Andante en Fa majeur pour orgue mĂ©canique (10’) KV 616

Pause (5′)

  1. Sigismond Neukomm (1778-1858) : Grande étude n°12 « Un concert sur un lac interrompu par un orage. Grande fantaisie dramatique » (11’)

  2. Improvisation

Durées données à titre indicatif. Temps total : env. 1 h.

Vibrations en approche


Magnifique concert en vue : de l’orgue, dĂ©jĂ , du cor avec ça et, cerise sur la meringue, une soprano. En sus, un programme variĂ© allant du solennel au multiple, avec du Bach, du Villa-Lobos, du Vierne, du Schubert, du Mozart, du Gounod et du Dukas. Le tout ornĂ© d’une entrĂ©e libre, d’une sortie tout aussi libre, et d’un Ă©cran gĂ©ant pour suivre le rĂ©cital comme si vous Ă©tiez auprès des artistes.
Rates-tu donc pas ça ! Rendez-vous en l’Ă©glise Saint-AndrĂ©-de-l’Europe, 24 bis, rue de Saint-PĂ©tersbourg, Paris 8, mĂ©tro Place de Clichy ou Europe. Programme ci-d’sous.