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Le blog de Bertrand Ferrier, page 240

L’art d’Aldo Ciccolini (3/8), Nocturnes de Chopin 1, Cascavelle


Dans le coffret « L’Art d’Aldo Ciccolini », recensĂ© çà et lĂ , le troisième disque propose une promenade en deux volumes autour des nocturnes de FrĂ©dĂ©ric Chopin. La balade est audacieuse Ă  double titre. D’une part, les guides frĂ©quentant le sentier ne manquent pas – en 2014, France Musique s’extasiait devant Claudio Arrau et Maria Joao Pires. D’autre part, cette fausse sĂ©rie (les numĂ©ros d’opus sont variĂ©s) n’a jamais Ă©tĂ© conçue pour Ăªtre Ă©coutĂ©e Ă  la file. Ce nonobstant, comme nous aimons certains dĂ©fis, nous nous proposons d’ouĂ¯r les dix premiers numĂ©ros, enregistrĂ©s en 2002 en l’église Saint-Marcel par JoĂ«l Perrot.
Le premier nocturne, en si bémol mineur, tube s’il en est, semble d’emblée poser un triple cadre, dans la liberté des 11 notes pour 6 temps disponibles :

  • pas de surjeu mĂ©lo chougnassier ;
  • puissance posĂ©e des basses, grĂ¢ce Ă  un joli piano ; et
  • dĂ©licatesse des aigus que valorise une prise de son idĂ©ale.

On apprĂ©cie Ă  la fois la modestie de l’artiste (« je vais pas faire semblant d’inventer le nocturne pour paraĂ®tre rĂ©volutionnaire, je joue de la musique », semble dire le zozo) et son engagement (accents prĂ©cis, retards assez lĂ©gers pour ne pas alourdir tout en faisant sens, prĂ©sence des intentions y compris dans le second Ă©noncĂ© du thème initial). Le deuxième nocturne, mĂ©gahit s’il en est, renoue avec ces mĂªmes qualitĂ©s. Le propos est distribuĂ© entre une main gauche Ă  l’accompagnement carrĂ©ment pas gauche – pfff, et pourtant, j’peux pas m’en empĂªcher, allez comprendre – tant le toucher est dĂ©licat, et une main droite soliste sachant Ăªtre d’une finesse Ă©poustouflante, dans l’énoncĂ© des notes comme dans le nuancier de leur agencement (Ă©couter piste 2 Ă  partir d’1’14). Le troisième numĂ©ro de l’opus 9, Allegretto, rĂ©pond au si bĂ©mol mineur initial par un Si majeur, selon une progression de tempo conduisant du Larghetto Ă  l’Allegretto en passant par l’Andante de la deuxième pièce. Tout cela est conduit par Aldo Ciccolini avec une dĂ©licatesse qui exclut les grands effets de manche rĂ©servĂ©e Ă  ces interprètes qui rĂ©investissent la partition pour briller au dĂ©triment du compositeur. Ainsi, le passage en mineur est enlevĂ© avec l’agitation fĂ©brile requise, et avec ce mĂªme refus de tonitruer ou d’écarteler pour briller. Le retour du A de l’ABA respecte cette proposition humble et sĂ©duisante Ă  la fois.
Le premier nocturne de l’opus 15 est le plus prompt des trois, puisque la sĂ©quence fera succĂ©der un Andante cantabile, un Larghetto et un Lento. Cette conception d’ensemble n’exclut pas la nĂ©cessaire caractĂ©risation dont bĂ©nĂ©ficie cette Å“uvre en Fa bientĂ´t embrasĂ©e par un passage « con fuoco » en mineur, Ă  la mesure variable, typique du Chopin nocturne : la pulsation n’est pas dans l’illusion posĂ©e du majeur ; et l’apaisement ne peut Ăªtre que provisoire ou habitĂ© d’un cÅ“ur au bord de l’explosion.
(Certes, j’ai l’air de donner des cours de musicologie. C’est ridicule, mais ce serait publiĂ© chez Actes Sud, cet immonde spĂ©cialiste de l’arrangement immobilier, ç’aurait l’air achement profond sans Ăªtre moins sot pour autant.)
Au Fa du premier numéro répond le Fa dièse de son collègue, donc les six hashtags à l’armature. Dans ce deuxième numéro, Aldo Ciccolini propose une démonstration technique toute musicale pour rendre chaque curiosité chopinistique telle que

  • les appogiatures,
  • les sĂ©quences de notes Ă  interprĂ©ter « senza rigore »,
  • les quadruples croches Ă  associer au Larghetto structurant,
  • les instabilitĂ©s provoquĂ©s par des associations instables (5 ou 7 pour 4, 3 pour 2, trilles complĂ©tĂ©es, etc.), et ainsi de suite.

L’accĂ©lĂ©ration du « doppio movimento » construit le centre de l’arche de l’ABA. L’agitation s’éteint dans le grave, au profit de la douceur digitale, « leggerissimo », d’une main droite qui sait soumettre les marteaux Ă  sa volontĂ©. Très diffĂ©rent, le troisième numĂ©ro, en sol mineur, ne prĂ©tend guère affronter de grandes difficultĂ©s techniques, ce qui prĂ©sente Ă  l’évidence une difficultĂ© musicale supplĂ©mentaire : comment soutenir l’intĂ©rĂªt d’un auditeur qui a payĂ© son disque pour avoir droit Ă  sa dose de vertiges et de wow ? Aldo Ciccolini a le mĂ©tier qu’il faut pour nĂ©gliger les exigences de spectaculaire ou d’outrance. Il interprète ce nocturne comme s’il s’agissait du premier et du dernier. Nul besoin de prouver une technicitĂ© quelconque – il se contente, si l’on puit dire, de jouer une musique qu’il valorise, outre sa maĂ®trise des doigts et du piano, grĂ¢ce Ă  trois astuces :

  • un sens de la mesure qui rend justice de la plasticitĂ© des nocturnes ;
  • un goĂ»t pour la nuance qui ne colorie plus la pièce mais la microcolorie ;
  • une science du toucher qui permet Ă  chaque note prĂ©cieuse de sonner comme l’artiste veut qu’elle sonne, et non dans la vulgaritĂ© d’un ensemble formant accord ou suite mĂ©lodique.


L’opus 27 associe un Larghetto et un Lento sostenuto. Le premier nommĂ©, en do dièse mineur, est magnifiĂ© par un usage magistral de la pĂ©dale de sustain, qui surmultiplie la beautĂ© de l’incipit centrĂ© sur les demi-tons. Tout cela est jouĂ© avec une clartĂ© admirable, que prolonge avec Ă©nergie le « PiĂ¹ mosso », transition vers le La bĂ©mol central aux couleurs de Mi, qui permet de ABAtiser en do dièse mineur pour boucler le morceau. Le deuxième numĂ©ro de la livraison, en RĂ© bĂ©mol, reprend la formule associant bariolage gĂ©nĂ©reux Ă  gauche et mĂ©lodie Ă  la main droite, en l’espèce souvent en duo. Imperturbable, Aldo Ciccolini en rend la dĂ©licatesse et les tensions sporadiques comme s’il jouait son premier nocturne. C’est tout Ă  fait appropriĂ© et profond, au point de nous pousser Ă  conseiller, genre, d’écouter le piste 8 de ce disque en suggĂ©rant sans avoir esgourdĂ© une autre piste au prĂ©alable. Vu par un simili-critique, le disque a ses raisons que la logique des compositeurs d’antan ne pouvoit anticiper…
Les dernières pistes de cette première partie associent les deux numĂ©ros de l’opus 32, Andante sostenuto et Lento : le Vivace ferait mauvais mĂ©nage avec le concept de nuit – et pourtant, mĂªme si l’on a abandonnĂ© l’Allegretto depuis de longues minutes, l’on ne s’ennuie pas : l’on savoure ! Rien de nouveau sous la Lune, c’est vrai : bariolage Ă  gauche et solo Ă  droite. C’est l’occasion de constater qu’un rien suffit Ă  animer un mouvement… ou plusieurs riens. Par exemple :

  • une respiration (piste 9, 1’08),
  • un lĂ©ger effet d’attente,
  • une accumulation de doubles rendues avec une discrĂ©tion de souris,
  • un « poco animato » bien tenu pour revenir « a tempo » sans embardĂ©e,
  • un pianissimo judicieux,
  • une cadence « a piacere » menĂ©e sans forfanterie jusqu’au mini Adagio final…

Ce sont ces petits rien qui font des petits tout et convainquent de l’intĂ©rĂªt de cette version. Le dixième nocturne en La bĂ©mol confirme cette veine en refusant la fatalitĂ© empesĂ©e du Lento liminaire. Pour preuve, il s’anime d’emblĂ©e, puis s’agite davantage dès lors qu’il assume le 12/8 jusqu’alors Ă  peine dissimulĂ© sous un quatre-temps de bon aloi. Et voici qu’un fa dièse mineur incertitude Ă  nouveau cette rafale d’accords… avant le sage retour en La bĂ©mol, rythme et tonalitĂ©. Or, cette pseudo-minianalyse zicologique ne rend nullement compte de la beautĂ© de ce que l’on entend sous les doigts d’Aldo Ciccolini : pas de rĂ©verb’, pas de brouillard pseudo-romantique, pas de fake sur l’air de l’émotion – juste une musique qui Ă©meut parce qu’elle est rendue avec esprit, virtuositĂ© et intĂ©rioritĂ©.
Aucun moyen de savoir si ceci est la meilleure version des dix premiers nocturnes mais, soyons sincères : qu’est-ce qu’on s’en fout ? C’est une magnifique sĂ©rie de dix nocturnes que, bien sĂ»r, on goĂ»tera avec d’autant plus de plaisir que l’on ne les Ă©coutera point Ă  la chaĂ®ne. Cependant, en bloc ou au dĂ©tail, on savourera de toute manière l’impressionnante restitution par feu le colosse italien du piano. En attendant la suite, l’on a connu, admettons sans nous vanter, pire perspective.

L’art d’Aldo Ciccolini (2/8), Schubert + Liszt + Chopin, Cascavelle

 
Le deuxième disque de la saga « L’Art d’Aldo Ciccolini », publié par Cascavelle et présenté récemment, est un patchwork, c’est entendu. Il inclut une archive publiée par la radio roumaine en 1961, un live de 1956 et une session de 2002 dont voici la première édition : de quoi illustrer l’acception de « disparate ».
Il n’en dĂ©marre pas moins sur la cavalcade du Deuxième impromptu de Franz Schubert… impromptu qui n’a peut-Ăªtre jamais mieux portĂ© son nom puisque le disque commence au milieu de la quatrième mesure de cet Allegro. En sus de cet Ă©trange dĂ©faut apparent, les ronchonchons Ă  permanente pointeront un tempo dĂ©coiffant ; les durs-de-la-feuille regretteront une pĂ©dale qui gomme certains bouts de la guirlande mĂ©lodique ; las, mĂªme eux seront obligĂ©s de reconnaĂ®tre que le rĂ©cit est menĂ© aussi brillamment que justement. L’illustrent les diverses modulations que guide la main gauche afin que, de Mi bĂ©mol, l’on se retrouve, un sol bĂ©mol aux allures de Fa dièse plus tard, en si mineur. Cette tonalitĂ©, caractĂ©ristique de la deuxième partie confirme l’énergie du pianiste tout en dĂ©voilant la mĂ©diocritĂ© d’un piano dont l’accord, dans le mĂ©dium, est, disons, fragile (oh, ce do dièse Ă  1’32 : c’est un peu comme si on proposait Ă  Voutch de peindre un dessin avec un crayon de couleur !). Ne chipotons pas plus que de raison, dans la mesure oĂ¹ l’artiste, fort d’une virtuositĂ© imparable, veille Ă  assurer la clartĂ© de ce discours en ABAB pour transformer cet instant en bis, curieux pour ouvrir le bal d’un disque, oui, mais pas moins dĂ©lectable pour autant.
Le Quatrième impromptu, annoncĂ© Allegretto, n’en est pas moins pris Vivace, lui aussi, et cependant avec une lĂ©gèretĂ© que l’on goĂ»te, tant dans les rafales de doubles croches que dans les sĂ©ries d’accords oĂ¹ seule une oreille attentive repèrera la polyphonie car le maestro sait faire ressortir la note qu’il convient de suivre en prioritĂ©. Que ce sens analytique s’exprime Ă  la main droite ou gauche, il ne musèle en rien la puissance d’un artiste que les sforzandi n’effrayent certes pas. ÉlĂ©gance n’est pas mollesse, sauf dans certains salons, paraĂ®t-il, que nous ne frĂ©quentons pas mais nous en acceptons l’augure (wow, c’Ă©tait pas gagnĂ© de glisser une expression impatientante dans une telle notule). Pas moins enlevĂ© est le trio en do dièse mineur, mĂªme si la prĂ©paration du piano (ce rĂ©, par ex. Ă  3’19) est trop Ă©pouvantable pour que nous prĂ©tendions trouver dans cette interprĂ©tation brillante matière Ă  bouleverser l’auditeur – l’accordeur sĂ©vit en 1961, y a prescription. Le retour, après le B, du motif A, finit de confirmer une agilitĂ© de doigts dont l’on n’avait, hĂ©las, point doutĂ©.
Suit, de Franz Liszt, la « Sixième valse-caprice d’après Franz Schubert », tirĂ©e des SoirĂ©es de Vienne. Cette piste aussi commence honteusement au dernier temps de la troisième mesure : ou notre lecteur est dĂ©cidĂ©ment gourmand, ou l’éditeur n’a pas repris les bandes antiques avec l’exigence nĂ©cessaire – puisque c’est la première fois que pareille dĂ©convenue nous arrive, nous penchons hĂ©las pour une hypothèse qui dĂ©douane notre mĂ©diocre tourneur de rondelles, si j’puis dire. Heureusement, après ce zapping Ă©ditorial, il nous reste 5’ de musique ; et Aldo Ciccolini en profite pour contraster le vacarme (« con strepito ») du dĂ©but, en Do, avec la classe (« con grazia ») du premier intermède en Fa. C’est charmant au point de donner envie de chausser un lorgnon assorti Ă  son frac. La deuxième partie en La, plus cĂ¢line (« dolce, leggiero, teneramente », je crois que le message est clair) n’est pas « poco allegro » mais dĂ©gagĂ©e de toute lourdeur terrestre. L’art que dĂ©ploie le pianiste pour accentuer çà et lĂ , presque discrètement, un accord sur le deuxième temps, fait le prix de ce passage. En effet, ce qui n’aurait pu paraĂ®tre que fort charmant devient « en mĂªme temps », selon le syntagme souillĂ© par Pharaon Ier de la PensĂ©e Complexe, ultra groovy. Le rubato « appassionato » n’arrange rien Ă  cette envie de headbanguer qui nous prend soudain. D’autant que la troisième partie, en La, utilise la mĂªme basse pour laisser courir les petits doigts de la main droite sur deux voix avec la pĂ©tillance d’un excellent champagne. La contrebalance la lourdeur tellurique du dernier intermède dont, heureusement, nous exonère une dernière sĂ©quence oĂ¹ tricotent les saucisses. VoilĂ  qui est bien enlevĂ© – et ce n’est pourtant qu’une mise en bouche avant les deux gros morceaux du disque !
En l’espèce, les choses sérieuses se dévoilent avec le Deuxième concerto pour piano de Franz Liszt, proposé dans une version de concert (magnifique toux, plage 4, à 6’05, par ex.) de 1956 avec l’orchestre de la Suisse romande dirigé par Ferenc Fricsay.
Le premier mouvement est bipolaire. Il affiche d’abord une humeur Adagio sostenuto assai, ce qui est dĂ©jĂ  fort tiraillĂ©, il me semble. Cette fois, c’est la première mesure qui est « oubliĂ©e », si j’en crois mes oreilles, ce qui rend le dĂ©but curieux, et pas que parce que la qualitĂ© de la bande tranche avec la prĂ©cision des pistes enregistrĂ©es cinq ans plus tard. Toutefois, cet aspect technique intĂ©grĂ©, on est aussitĂ´t embarquĂ© dans la beautĂ© de la chose. Chaque musicien prend prĂ©texte des notes pour musiquer, les flĂ»tes très vite, la clarinette solo en la ensuite, le piano en entrant « dolce armonioso », les cordes rĂ©pondant aux arpèges du soliste. Dès le premier « marcato », le p’tit Aldo, si jeune fĂ»t-il alors, zèbre la salle et les micros Ă  l’aide de son poinçon : une association reconnaissable entre dĂ©licatesse et capacitĂ© percussive. C’est le premier intĂ©rĂªt de cet enregistrement presque « de jeunesse ». Le deuxième est le dialogue avec l’orchestre : millimĂ©trĂ© jusque dans les triples croches, il fait circuler une sorte de dĂ©fi, de renforcement mutuel entre la vedette et les musiciens du rang qui trahit aussi la qualitĂ© du travail sans doute effectuĂ© par Ferenc Fricsay. Ainsi, soutenues par un orchestre prompt Ă  lui tenir haute la dragĂ©e, les grandes zĂ©brures octaviĂ©es du piano se dĂ©ploient avec cohĂ©rence en dĂ©pit d’une composition sciemment hachĂ©e, sans « i », qui passe de La Ă  rĂ© mineur pour dĂ©barquer sur le RĂ© bĂ©mol de l’Allegro agitato assai, rapidement transmutĂ© par l’orchestre en une sorte de fa dièse mineur. Ici, tout est mouvant, rien n’est sĂ»r ; en six minutes captivantes, les embardĂ©es de tempo (un andante disfracte la marche furibonde pour transitionner, eh oui, vers le deuxième mouvement) ; et l’on admire l’art des musiciens pour construire ensemble une histoire sans temps mort mais constellĂ©e de beaux moments.
Le deuxième mouvement se présente comme un Allegro moderato enchaîné à l’écho de l’Andante. Le violoncelle solo énonce le thème qu’il tente d’imposer en profitant de la transformation du do dièse mineur en Ré bémol. Pourtant, c’est seul que le piano lui fait écho, hésitant entre le Mi qu’affectionne le hautbois, et son Ré bémol préféré qui finit par l’emporter, na. Les artistes rendent ce balancement élégant qui succède à la confrontation frontale, façon Tom & Jerry, qui donnait peps au premier mouvement. L’Allegro deciso ronfle alors avec l’acre orgueil d’une fanfare que Ferenc Fricsay sait, ha-ha, néanmoins nuancer. Une nouvelle modulation hésite autour d’un hypothétique la mineur, sujet d’un emportement violent du piano qui n’épouvante pas le moins du monde la tempétueuse phalange suisse. Tout cela est tonique, coordonné, vibrionnant et couronné par un soliste dont les doigts semblent s’amuser de leur ivresse.
VoilĂ , je crois que j’ai atteint un sommet dans le « ça veut presque dire quelque chose mais en vrai non » pour cette notule.
En La, le troisième mouvement s’enchaîne, « Marziale un poco meno allegro » (« un poco » est l’expression juste), avant que le piano ne reprenne le lead dans un passage « un poco animato » (« un poco » est l’expression injuste) au point d’obtenir un solo « un poco meno mosso » (j’ai rien dit sur « un poco », faut pas abuser des running gags). S’ensuivent diverses tentatives d’alliances, les violons s’appuyant sur le piano pour contrer l’alliance entre le piano et les flûtes, sous l’arbitrage du violoncelle solo. Direction le dernier minimouvement, Allegro animato, qui n’est probablement pas joué par un pianiste mais par les lutins du père Noël, comme chacun sait. La strette est l’occasion de redonner un peu de travail basique au cymbalier, pendant que la fanfare prépare le triomphe d’un pianiste dont les doigts menacent de prendre feu. Bref, la partition, écrite par un hyperpianiste, est rendue avec la démence essentielle par un virtuose déjà indéboulonnable et qui semble galvaniser un orchestre aux petits soins pour lui.


Reste à savourer le dernier gros morceau de la galette ; mais, mazette, le beau morceau ! Il s’agit de la Troisième sonate, op. 58, de Frédéric Chopin. Enregistrée en 2002 dans l’église Saint-Marcel, réputée pour son acoustique, elle n’avait jamais été publiée avant 2018.
Comme on pouvait s’en (re)douter, il semble que le montage soit de nouveau ratĂ©. L’Allegro maestoso commence au troisième temps de la sonate – il faudra attendre 4’11 et la reprise pour entendre ce fameux dĂ©but. Pas une raison pour oublier ce qui se passe après : quarante-six ans après le prĂ©cĂ©dent enregistrement, l’agilitĂ© du Ciccolini lisztien, intacte, s’exprime Ă  travers la magie d’un musicien capable de tricoter et de nuancer avec une aisance incroyable et une maĂ®trise du clavier blackboulante : Ă©coutez Ă  0’54 les deux voix de la main droite tandis que gronde la main gauche. Techniquement, ce n’est sans doute pas le plus impressionnant, mĂªme s’il faut quand mĂªme se le farcir ; musicalement, c’est saisissant. La prise de son de JoĂ«l Perrot, dont nous avons jadis chantĂ© les louanges, Ă©vacue la rĂ©sonance de l’église pour mieux concentrer l’attention sur ce qui se passe sous la calebasse du monstre. VoilĂ  une option moins spectaculaire qu’intĂ©ressante car il semble que, Ă  la fougue du jeune pianiste, rĂ©pond alors la maturitĂ© de celui qui a dĂ» mettre cette sonate sur l’Ă©tabli assez de fois pour connaĂ®tre le moindre copeau glissĂ© sous le moindre nÅ“ud de notes. Du coup, les passages noirs de doubles sont maĂ®trisĂ©s, les passages tendres sont comme savourĂ©s, et l’architecture est claire sans sombrer, Ă´ humour, dans un didactisme de mauvais aloi. Loin dâ€™Ăªtre une Ă©nième version pour musique de fond, cette gravure propose une sonate Ă  Ă©couter. Aussi apprĂ©ciera-t-on, par-delĂ  les doigts, la force qui habite l’interprète lorsque le temps de saisir un climat diffĂ©rent est venu. Le passage en majeur qui conclut le premier mouvement en est une Ă©nième mais non moins superbe illustration ; ce nonobstant, si vous n’avez que dix secondes, c’est dĂ©jĂ  pas mal, Ă©coutez, plage 8, de 12’ Ă  12’09 comment le courroux se transforme en apaisement : vous comprendrez ce qu’est-ce que je veux parler de.
Le bref deuxième mouvement est un redoutable scherzo « molto vivace » en Mi bémol, comme si le Si majeur précédent avait été un Si bémol 7


La partie suivante n’a aucun sens, dĂ©solĂ©

(Le mi bĂ©mol servira bien, au mitan du mouvement, Ă  sonner comme un rĂ© dièse et Ă  entraĂ®ner une deuxième partie en Si – tonalitĂ© qui sollicite un rĂ© dièse, note commune au piano avec le mi bĂ©mol de la tonalitĂ© originale) (oui, j’essayais dâ€™Ăªtre plus clair mais, cĂ´tĂ© pĂ©dagogie aussi, je me rends compte que beurk, bien)


. Un molto vivace, avec Ciccolini, c’est deux choses : d’une part, le soulagement de savoir que les pianistes jouent par cÅ“ur, car tu voudrais pas lui tourner les pages, tu saurais pas oĂ¹ c’est qu’il en est – au moins, Ă  l’orgue, tu regardes la partie de pĂ©dale quand ça va trop vite, si le mec de tout sexe joue Ă  peu près les notes, tu peux Ăªtre raccord ; d’autre part, la confirmation que, quand tu as un p’tit chouye de talent, tu peux jouer Ă  mĂ©gadonf et, pourtant, faire de la musique avec Ă©lĂ©gance et frisson. La forme ABA de cette respiration virtuose enquille sur le Largo en Si, reprenant la triade de la sonate, qui balance la tonalitĂ© entre si mineur, mi bĂ©mol et Si… sans exclure le Mi, qui se faufile bientĂ´t, et le fa mineur qui pointera tantĂ´t le bout de ses bĂ©mols. La dĂ©licatesse du pianiste profite de ce long mouvement lent pour s’exprimer Ă  plein. Tout cela n’est pas joli : c’est fin et rempli d’harmoniques qu’il convient de prendre le temps de goĂ»ter avant de se laisser enivrer par un Finale preste « ma non tanto » en si mineur.
Effectivement, Aldo Ciccolini ne saccage pas le balancement ternaire en Ă©crasant le champignon. Nulle paresse dans cette pulsation moins fulminante que d’autres la pratiquèrent : les doubles croches rappelleront aux sceptiques le potentiel du monsieur ; en rĂ©alitĂ©, une envie de faire sonner cette musique, entre thème, accompagnement, dĂ©veloppement et embardĂ©es avec modulations Ă  la clef. Le tout se fond dans et se fonde sur – oh un quasi zeugme – un travail rythmique essentiel dans un mouvement dont le moteur est, un, la vitesse et, deux, le rapprochement entre la logique ternaire et la quadrature du binaire, si si. La dĂ©rive en mi bĂ©mol renoue avec la stimulante pyrotechnie des doubles croches que prolongera le si mineur attendu, ensoleillĂ© par le Si majeur final. Au terme de ce parcours, le pianiste efface les silences. Il semble vouloir synthĂ©tiser la pièce en s’offrant trois mesures ultimes qui dĂ©clinent l’accord parfait sans pause. Et pourquoi pas ?
En conclusion, un disque composite qui offre trois visions de qualité de l’artiste :

  • la vivacitĂ© des « encore » en dĂ©pit d’un piano mĂ©diocre ;
  • l’excellence d’un Ă©change orchestral oĂ¹ l’écoute des uns rĂ©pond Ă  l’aisance exigeante de l’autre ;
  • la maĂ®trise sapientale mais rĂ©solument tonique d’un artiste aussi rouĂ© que douĂ©.

EspĂ©rant que les dĂ©buts tronquĂ©s sont dus Ă  quelque facĂ©tie technique plutĂ´t qu’à une erreur plus structurelle, nous avons vive curiositĂ© de nous plonger prochainement dans les deux disques de nocturnes chopiniques enregistrĂ©s dans la foulĂ©e de la sonate par JoĂ«l Perrot, qui nous promet : « Ils ne plairont pas Ă  tout le monde. » Ça tombe bien, comme feu Victor Lanoux et Pierre Richard, jadis, on n’est pas comme tout l’monde, on est comme les autres, et rĂ©ciproquement.

L’art d’Aldo Ciccolini (1/8), Scarlatti et Debussy, Cascavelle


Première réédition du label Cascavelle depuis sa reprise par VDE-Gallo en 2017, un coffret louant L’Art d’Aldo Ciccolini proposait tout récemment un drôle d’assemblage : des enregistrements historiques, datant des années 1950 et d’autres plus récents, gravés au début des années 2000 par l’excellent Joël Perrot. Avec cette notule, nous entamons la traversée des huit disques au programme, disponibles
ici pour 41 € au moment oĂ¹ nous mettons cette chronique en ligne, ce qui est assez amusant nonobstant un livret peu fourni, version japonaise oblige un peu, mais disponible sur le Net, excellente idĂ©e.
Le premier disque du coffret, donc, est issu des archives de la radio roumaine. En guise de mise en bouche, voici cinq sonates de Domenico Scarlatti. Dans ces miniatures qui ne dĂ©passent pas les 4’30, feu Aldo Ciccolini, malgrĂ© un usage gĂ©nĂ©reux de la pĂ©dale de sustain, se montre Ă  la fois dĂ©cidĂ© et capable de nuances dans la fameuse K 380. Ce qui frappe, c’est ainsi la rencontre entre trois qualitĂ©s wow, ben oui(w) :

  • clartĂ© remarquable,
  • virtuositĂ© digitale et
  • dĂ©licatesse d’un toucher polymorphe et toujours appropriĂ© (K 239).

Car ce n’est pas le tout de jouer vite ou fort pour Ă©pater la galerie, il faut aussi jouer fin et variĂ© pour sĂ©duire le mĂ©lomane bouffi d’exigence – on a connu d’autres raisons bouffantes guère plus frĂ©quentables. Or, dans les cavalcades comme dans les rares passages plus posĂ©s, le pianiste de trente-six ans choisit de ne pas tortiller du poignet afin de donner cohĂ©rence et intĂ©rĂªt Ă  ces piĂ©cettes ici lustrĂ©es avec un Ă©clat pour le moins pimpant (sautillante K 492). C’est Ă©bouriffant et, notons-le, d’une très belle qualitĂ© sonore.
Le projet mute avec le Premier livre des prĂ©ludes de Claude Debussy enregistrĂ©, lui, en concert – l’hiver ? on l’espère vues les toux roumaines, qui n’ont rien Ă  envier aux dĂ©ficiences pulmonaires des salles parisiennes dont les mamies permanentĂ©es de tout Ă¢ge et sexe cherchent Ă  s’occuper en bruitant le beau, ces connasses. Le choc est brutal car, au studio, succède un brouhaha et un son de piano qui, tout en restant net, perd en dĂ©finition le temps que les esgourdes s’habituent Ă  cette autre atmosphère. En vaut-ce, eh oui, la peine ? CarrĂ©ment. Ou plutĂ´t, rondement : les « Danseuses de Delphes » annoncent une version allante  mais souple, oĂ¹ les diffĂ©rents plans sonores sont clairement rĂ©partis pour guider l’oreille de l’auditeur. L’usage abondant de la pĂ©dale traduit une volontĂ© de ouater les « Voiles » – sera-ce pour compenser une acoustique trop sèche ? « Le vent dans la plaine » associe aussi une pĂ©dale omniprĂ©sente Ă  des doigts vĂ©loces, mais la puissance des accents refuse, et c’est heureux, le mignon-tout-plein pour valoriser la tension que sous-tend l’écriture.
« Les sons et parfums tournent dans l’air du soir » profitent d’une technique exceptionnelle pour donner une personnalitĂ© propre Ă  chaque sĂ©quence plutĂ´t que de peindre une atmosphère d’un sĂ©pia post-impressionniste d’ensemble. « Les collines d’Anacapri » correspondent bien Ă  un pianiste qui semble Ăªtre Ă  son meilleur quand son Ă©nergie et son agilitĂ© digitales sont mises Ă  contribution. Cependant, « Des pas sur la neige », oĂ¹ le « rythme doit avoir la valeur sonore d’un fond de paysage triste et glacé », montre que l’interprète n’est pas qu’un monstre : armĂ© de sa pĂ©dale toujours envahissante, il s’astreint Ă  retenir ses notes pour cristalliser le temps entre aigus fragiles et ultragraves sombres – pour une fois, hĂ©las, le montage coupe le fade out, nous Ă©vitant le concert de toux mais effaçant trop vite la ronde et son point d’orgue.

« Ce qu’a vu le vent d’ouest » déchaîne la sourde fureur attendue, avec ce supplément dans l’art du crescendo-decrescendo qui fait les belles versions. Le tube de « La fille aux cheveux de lin » et son cortège de six, avec un « x » hélas, bémols est enlevé sans forfanterie ni maniérisme. « La sérénade interrompue », aux hispanismes rendus avec goût, est interprétée avec les trois qualités requises :

  • tonicitĂ©,
  • sens du contraste et
  • crĂ©ation d’une atmosphère mystĂ©rieuse au-delĂ  des curieux surgissements binaires du RĂ© face au si bĂ©mol mineur de rigueur.

« La cathĂ©drale engloutie » fonctionne elle aussi sur cette maĂ®trise du piano qui permet de susciter une atmosphère suspendue mais jamais mièvre puisque secouĂ©e par de puissants accords lorsque le monument « sort, peu Ă  peu, de la brume », peut-Ăªtre pas rĂ©alisĂ©s « sans dureté » comme l’exige la partition, mais avec tout du moins la fermetĂ© nĂ©cessaire pour imposer le roc face Ă  la nue, entre Do et do dièse mineur, jusque dans les abysses aiguĂ«s et les cimes graves, ou l’inverse, du piano. « La danse de Puck » va comme un gant Ă  un pianiste maĂ®tre de ses doigts et la pĂ©dale de sustain donc capable de dresser un dĂ©cor en quelques accords (Ă©coutez la dĂ©licatesse de la main droite dentelant au-dessus du trille. Les « Ministrels » concluent le bal, Ă  la fois « nerveux et avec humour ». Les amateurs d’élĂ©gance Ă  la française passeront leur chemin. Comme le « sec et retenu » final (plutĂ´t « puissant et envoyé » !), les nuances traditionnellement suggĂ©rĂ©es sont souvent balayĂ©es par le plaisir du faux pataud et du vrai grotesque. Loin d’Ăªtre scandaleuse, cette audace se rĂ©vèle pertinente car elle rend sa lisibilitĂ© aux vifs contrastes de cette pièce.
En conclusion, le charme de ce disque Ă  deux faces, comme dans le temps jadis ou le temps bobo du vinyle, rĂ©side dans la capacitĂ© de l’interprète Ă  faire vivre les petites boules noires et blanches qu’accompagnent des traits. Plus simplement, portĂ© par une technique impressionnante, Aldo Ciccolini sait caractĂ©riser Ă  la fois la diversitĂ© des paysages traversĂ©s et l’unitĂ© du voyage grĂ¢ce Ă  un son toujours somptueusement pensĂ©. La suite des dĂ©couvertes vaguera de 1961 Ă  1956… avant de finir en 2002 (extrait des inĂ©dits du coffret !). On en r’parle ce tout tantĂ´t, inch’Allalalalah.

Trudelies Leonhardt, Beethoven 2/2, Cascavelle


Le second volume de cette réédition Ă©voquĂ©e tantĂ´t s’ouvre sur la modĂ©ration et la grĂ¢ce du Rondo op. 51 n°1 en Do. Trudelies Leonhardt prend le parti de dĂ©rouler la pièce avec simplicitĂ© – tout juste s’autorise-t-elle quelque retard sporadique après le temps, sans doute pour ne pas sombrer dans la facilitĂ© somnolente d’un rendu mĂ©canique. Les modulations mignonnes (D7 vers G,  A7 vers D…) sont rendues par des doigts lĂ©gers et prĂ©cis, sans que cela n’exclue la montĂ©e en tension nĂ©cessaire au passage en mineur. Forme ABA oblige, le retour au majeur dissout la lĂ©gère inquiĂ©tude qui folĂ¢trait, avant qu’une embardĂ©e colorĂ©e par un RĂ© bĂ©mol ne conduise Ă  la rĂ©solution finale. En somme, voilĂ  une pièce charmante rendue avec mĂ©tier et modestie.
La Sixième sonate en Fa, op. 10 n°2, est contemporaine du Rondo. L’Allegro initial dĂ©marre par un prologue brisĂ© qui rĂ©duit la tonalitĂ© de Fa Ă  un Do incertain. GrĂ¢ce Ă  sa double maĂ®trise et des doigts et de l’instrument, Trudelies Leonhard excelle Ă  rendre le swing des contre-temps, ruptures de rythme, changement de tessiture du thème et autres concatĂ©nations ternaire (main gauche) sous binaire (main, eh bien, euh, droite). La redite de la reprise obligĂ©e est l’occasion d’une version qui paraĂ®t lĂ©gèrement plus lyrique. Puis le surgissement du mineur dĂ©bouche sur un Si bĂ©mol, poursuit cette veine dynamique qui ne se pose jamais. Le compositeur joue du silence pour multiplier les changements de tonalité : ainsi de ce RĂ© qui reprend et transpose le thème liminaire avant de conter fleurette au sol mineur qui, un C7 plus tard, permet de revenir au Fa. Bref, pas une once d’ennui dans cette allĂ©gresse virevoltante que Trudelies Leonhardt porte sans prĂ©cipitation mais avec une finesse sĂ©duisante. L’Allegretto ternaire qui suit efface la rĂ©solution prĂ©cĂ©dente accollant au Fa un fa mineur concentrĂ© dans les graves. On y retrouve le goĂ»t de l’interprète pour les sforzandi qui font sursauter… et pimentent la simplicitĂ© du thème parcourant le clavier. Une nouvelle modulation, en RĂ© bĂ©mol cette fois, vibre au rythme des contre-temps appuyĂ©s Ă  la main gauche ; et, portĂ©e par un pianoforte aux très beaux graves, la musicienne de faire son miel d’une Ă©criture hĂ©sitant entre verticalitĂ© (accords) et horizontalitĂ© (brèves sĂ©ries de croches esquissant et effaçant la possibilitĂ© d’une mĂ©lodie). Lentement amenĂ©, le fa mineur vient conclure le mouvement en ABA, heureusement irisĂ© par des accents toniques qui donnent une ombre d’ironie Ă  cette fin mignonne mais fort convenue. Comme pour lever toute ambiguĂ¯tĂ©, le Presto Ă©grène en 2/4 l’accord de Fa, entre marche et fugue avortĂ©e. Puis les modulations reprennent : sans prĂ©venir surgit le La bĂ©mol, soutenu par des sforzandi appropriĂ©s au pianoforte, qui se dĂ©grade et se prolonge en RĂ©. Les doigts tour Ă  tour pĂ©tillants et autoritaires de l’artiste donnent une cohĂ©rence Ă  ce tourneboulis,  je tente, sujet d’un dialogue mutant entre les deux mains. La conclusion par des accords Ă  l’unisson, menĂ©e sans barguigner (et sans reprise, ouf), achève de nous convaincre que cette version d’une belle sonate est palpitante.
Qu’en sera-t-il de la Fantaisie en sol mineur op. 77 ? A priori, pas de dĂ©ception en vue. Le prologue est aussi escarpĂ© que celui de la Sixième sonate, avec ses ruptures de tempo, ses contrastes d’intensitĂ© et ses changements de tonalité… qui dĂ©bouchent sur un Allegro ma non troppo en 6/8 et en Si bĂ©mol. Après la tentation du Mi bĂ©mol, c’est le rĂ© mineur qui s’impose notamment grĂ¢ce Ă  une sĂ©quence sans barre de mesure, avant que le Eb7 se coagule au A7 et entraĂ®ne un passage en La bĂ©mol, lui-mĂªme mutant en si mineur de façon ambiguë… jusqu’à ce que le rythme en apparence binaire impose le Si majeur dans un Allegretto bancal. Dans ce tournoiement incessant, fait merveille la maĂ®trise du rĂ©cit musical que dĂ©montre Trudelies Leonhardt, soucieuse de rendre chaque mutation dans sa spĂ©cificitĂ©. Les effets d’étrangetĂ©, d’échos, d’énergie, sont restituĂ©s avec la mĂªme Ă©lĂ©gance. L’opposition entre les deux mains concluant le passage en Si avant la brève mutation en Do l’illustre pleinement. La pièce s’achève sur de curieuses modulations et une non moins bizarre queue-de-poisson en Si. En prenant le parti d’une rhapsodie presque cohĂ©rente Ă  force de disruptions,  l’interprète guide avec malice l’auditeur dans cette composition mystĂ©rieuse prĂ©sentĂ©e comme la transcription, pas forcĂ©ment transcendante a posteriori, d’une improvisation.

Deux pièces mineures enquillent. Les Variations sur « Rule Britannia » (WoO 79) sont marquĂ©es par le soin qu’apporte l’interprète Ă  une composition dont l’intĂ©rĂªt peine Ă  poindre. Heureusement, la beautĂ© des sonoritĂ©s du Seidner jouĂ© ici, l’association entre ternaire et binaire (variations 2 et 3) et la modulation surprenante recherchĂ©e un moment dans la dernière variation aident Ă  passer le temps. NĂ©anmoins, on eĂ»t aimĂ© connaĂ®tre la raison qui prĂ©sida au choix d’enregistrer ce morceau plutĂ´t qu’un autre plus intĂ©ressant – il n’en manque quand mĂªme pas chez LvB ! En dĂ©pit d’un rendu soucieux de prendre au sĂ©rieux ce pensum, cette piste reste un mystère marquĂ©e par notre pulsion de l’à-quoi-bonisme. Question similaire pour les Six Ă©cossaises (WoO 83), sĂ©rie de pièces Ă  deux temps dont l’interprĂ©tation sĂ©millante ne suffit pas Ă  subsumer l’impression d’avoir affaire Ă  l’enregistrement superlatif d’un « Classique du piano » peu essentiel.
On passe dans un autre monde avec la Vingt-septième sonate en mi mineur op. 90. Deux mouvements l’articulent. Le premier, en français, s’annonce « Avec vivacitĂ© et d’un bout Ă  l’autre avec sentiment et expression ». Pour le manager de Luigi di Beethoveno, ce premier mouvement symbolise le fight entre tĂªte et cÅ“ur, le second marquant « la conversation avec la p’tite chĂ©rie » (je modernise la trad, mais bon). Trudelies Leonhardt marque le vaste premier mouvement par une dichotomie poussĂ©e entre vigueur et douceur, ce qui n’est en rien caricatural comme le dĂ©montre sa capacitĂ© Ă  mettre en scène la tension Ă  travers contrastes,rubatos et variĂ©tĂ© de touchers. Nous revoici dans la magie Leonhardt, avec une capacitĂ© inouĂ¯e au pianissimo impromptu, au decrescendo Ă©blouissant, au toucher cristallin, et aux modulations si finement amenĂ©es (un lĂ©ger tenu ou un accent infime sur une note rend le passage, mĂªme ardu, si Ă©vident !). Cette capacitĂ© Ă  nous faire entendre l’art du compositeur n’est pas contradictoire avec la confrontation entre classicisme du zozo et rudesse de certaines transitions (piste 8, autour de 4’).
Pourtant, doux est l’incipit du dialogue, majeur, qui unit le compositeur Ă  sa choupinette dans le second mouvement. Celui-ci est interprĂ©tĂ© « teneramente » par la mĂªme interprète qui n’hĂ©sitait pas, tantĂ´t, Ă  balancer de pertinents boum-badaboums dans nos esgourdes. Une telle tendresse n’exclut pas, heureusement, des forte et accelerando rythmant la passion contenue Ă  peine, lesquels transcendent la niaiserie merveilleuse du love. D’ailleurs, un dernier Ă©noncĂ© du thème nous bouscule en mineur et module mĂªme en Do (ternaire), puis en do mineur (binaire) puis en do dièse mineur… avant que la synthèse ne s’effectue, pĂ©niblement, autour de Mi. Ces moments de tension-dĂ©tente sont interprĂ©tĂ©s avec une intelligence confondante qui ne peut que capter l’attention et l’admiration de l’auditeur –surtout si, mĂ©diocre claviĂ©riste, il a essayĂ© de s’y coller, mĂªme sur un « simple »piano, pourtant plus simple Ă  gouverner qu’un pianoforte. Une sĂ©quence de modulations, hĂ©sitant derechef entre binaire et ternaire, n’arrive pas Ă  se dĂ©tacher durablement du thème en Mi, que mains gauche et droite se partagent.Un retour apaisĂ© du leitmotiv prĂ©pare une brève coda en fade out, que l’artiste impose au clavier avec une maestria remarquable.
En conclusion, on espère que de nouvelles rééditions ont pu booster les points perfectibles de ce disque : non point l’interprĂ©tation, toujours somptueuse, mais l’absence d’explication aux choix d’œuvres ici gravĂ©es… sans compter quelques naĂ¯vetĂ©s qui surprennent tant on devine l’engagement de VDE-Gallo dans la valorisation du catalogue Cascavelle. Il n’empĂªche, en dehors de visuels peut-Ăªtre sciemment surannĂ©s, pourquoi, dans le livret, avoir insĂ©rĂ© des « extraits de presse » ridicules, du genre : « Merveilleux Schubert ! » (Diapason) pour ce disque Beethoven… et c’est tout, les autres « extraits de presse » Ă©tant issus d’interlocuteurs anonymes, l’un de Stockholm, l’autre d’Utrecht ? Pourquoi publier un disque d’une telle qualitĂ© en prenant la peine d’y glisser un feuillet aussi saugrenu ? Ce n’est certes pas que ces incongruitĂ©s soient graves ; toutefois, n’aurait-on pas signalĂ© ces scories bĂ©nignes, on se serait senti traĂ®tre Ă  l’égard de nos lecteurs, sous prĂ©texte que nous avons reçu gracieusement les deux disques chroniquĂ©s ces jours-ci… et les deux disques Schubert interprĂ©tĂ©s par la mĂªme artiste et que nous avons hĂ¢te de goĂ»ter. Reste l’essentiel, reprĂ©sentĂ© par un disque Ă©tonnant, magnifiquement jouĂ© autant que nous en puissions juger, très bien enregistrĂ©, associant Å“uvres importantes et compositions moins imposantes, comme si le tout formait un rĂ©cital accessible Ă  tous. Partant, quoique sponsorisĂ©, donc plus-que-soupçonnable de collusion, nous en conseillons vivement l’écoute et, le cas Ă©chĂ©ant, la judicieuse conservation chez soi via, si envie et moyens sont au rendez-vous, l’acquisition.

Trudelies Leonhardt, Beethoven 1/2, Cascavelle


Jamais anodin, toujours musical : le premier des deux volumes « Beethoven par Trudelies Leonhardt » réédité par Cascavelle est un formidable pied-de-nez aux snobs, dont je suis, qui pincent le nez devant le pianoforte et, pire, Beethoven au pianoforte.
Trudelies Leonhardt est la sÅ“ur de feue la vedette du clavecin (non, pas Jean Rondeau) ; et c’est elle que le label Cascavelle a choisi de valoriser dans une sĂ©rie de disques captĂ©s sur un pianoforte viennois de 1815 signĂ© par Benignus Seidner. Au programme, deux disques Beethoven et deux disques Schubert. Le premier opus Beethoven semble avoir paru initialement en 2002 dans une excellente prise de son de Michel Amsler – sans plus de prĂ©cision technique. Il s’ouvre par une Sonate de jeunesse en Mi bĂ©mol majeur (WoO 47 n°1, LVB avait douze ans). Pour la claviĂ©riste, pas question de rĂ©citer cette musique a priori bien sage et rangĂ©e comme on Ă¢nonnait jadis, sur l’estrade, les histoires de pomme rouge au couteau selon RenĂ© Guy Cadou.En tĂ©moigne l’Allegro cantabile initial, qui fait le choix des sforzandi voire des sforzandissimi Ă  faire crise-cardiaquer une vieille douairière jusque-lĂ  bercĂ©e par des bariolages de bon aloi. Retards et brutales accĂ©lĂ©rations secouent la poussière d’une partition Ă  la portĂ©e soudain ragaillardie – d’autant que l’interprète Ă©vite judicieusement les reprises fastidieuses. Dès la première minute d’Ă©coute, on sait qu’il faut retirer le disque des mains de ceux qui verraient dans toute protocomposition beethovĂ©nienne une musique fort joliette. L’Andante confirme l’option leonhardtique en adoptant un rythme paisible qui ne rechigne pas Ă  lorgner du cĂ´tĂ© de l’art martial, les retards en plus. Par contraste, le Rondo vivace conclusif offre le pĂ©tillement d’une Ă©nergie toujours ponctuĂ©e de rubato, subsumant donc l’opposition lent/vif grĂ¢ce Ă  une mĂªme logique d’interprĂ©tation : le rythme, ici, reste une indication susceptible de faire surgir la musique, non de la contraindre.
La terrrrible « Lettre Ă  Élise (alors que ThĂ©rèse, nous souffle-t-on, eĂ»t dĂ» la rĂ©ceptionner) » (« Ah, si seulement elle avait pu se taper le facteur on n’aurait pas, ah, ah, eu Ă  se taper tous ces doubles soupirs et tous ces ne-m’oubliez pas, ah, ah ») enquille avec, cette fois, les reprises et une pĂ©dale gĂ©nĂ©reuse. Ici non plus, la rigueur rythmique n’est pas toujours respectĂ©e Ă  la lettre, notamment dans les silences (un demi-soupir Ă©gale volontiers un soupir). MalgrĂ© l’insupportabilitĂ© – si, si – de cette scie, Trudelies Leonhardt essaye de l’interprĂ©ter (retard main gauche plage 2, 3’25 ; retard du rĂ©# mesure 100, 3’42 ; hĂ©naurme rubato final, etc.) comme pour ne pas laisser la partition entre les seules mains filles des jeunes gourdes, ou l’inverse, de bonne ou moins bonne famille cherchant Ă  faire quelques roulades convenues comme qu’on faisait dans le temps chez les petits-bourgeois de ma caste.
On passe aux choses un p’tit peu plus cossues avec la Cinquième sonate en do mineur du zozo. L’Allegro molto e con brio, quoique point trop technique, est interdit aux doigts boudinĂ©s ou trop manucurĂ©s. Le profil idĂ©al pour une interprète qui prĂ©fère l’explosivitĂ© Ă  la douceur, le stromboscope au sombre-obscur, le tranchant clivant Ă  l’émollient charmeur – hĂ©-hĂ©, « émollient », pas peu fier de l’avoir faufilĂ©, y en a, c’est « MACRON DÉMIFION », moi, c’est « émollient », comme quoi, rien. Pas d’intensitĂ© lisse, ici ; mais pas non plus de borne rythmique que la pulsation intĂ©rieure ne peut renverser, mĂªme avec les reprises. Trudelies Leonhardt excelle Ă  rendre les simili-alĂ©as de la pensĂ©e et des modulations en rendant au silence sa part et Ă  la respiration son importance. Ses attaques ne sont pas des caresses ; ses fortissimi ne dĂ©pareraient pas dans l’arsenal d’une BAC. Cette puissance a aussi une volontĂ© diĂ©gĂ©tique : une sonate Ă  l’ancienne est constituĂ©e de trois mouvements distincts et très caractĂ©risĂ©s. Partant, pas question d’interprĂ©ter un Allegro Ă©lectrique comme l’on interprètera l’Adagio molto qui suit. Oh, celui-ci ne dĂ©daigne pas l’explosivitĂ© sous prĂ©texte qu’il est plus lent ; mais la pyrotechnie se complĂ©mente, et pourquoi pas, d’une dĂ©licatesse que les variĂ©tĂ©s rythmiques (12 puis 8) permettent Ă  l’interprète d’arabesquer, je tente, avec une finesse qui n’est jamais faiblesse – et lĂ , j’arrĂªte les formules plouf, presque promis. Trudelies Leonhard se plaĂ®t Ă  surligner les lignes de faille, les fractures, les zĂ©brures de la composition, celles que moult autres interprètes cachent parfois sous le tapis de la consonance. La sonoritĂ© multiple de son instrument contribue Ă  la cohĂ©rence de ce projet secouant. On est d’autant plus curieux de dĂ©couvrir Ă  quelle sauce elle va suçoter le Prestissimo du Finale, reprises comprises. En effet, ce mouvement mystĂ©rieux synthĂ©tise cette double pulsion de dĂ©licatesse et de brisure de la ligne mĂ©lodique. L’écriture, tendue vers le ressassement obsessionnel de la première sĂ©quence, est sans cesse brisĂ©e par deux autres thèmes contrariants. Trudelies Leonhardt, Ă  l’aise dans ce territoire tourbillonnant, n’hĂ©site pas Ă  jouer du ralentissement et de l’accĂ©lĂ©ration pour laisser tout son mystère Ă  la fin suspendue de la sonate.


Second interlude, la « Pièce pour piano en Si bĂ©mol » (WoO 60) s’annonce Animato ma non troppo. En 1’08, l’interprète parvient Ă  esquisser les trois atmosphères suggĂ©rĂ©es par le compositeur : fermetĂ© tonique, hĂ©sitation en balancier et, au centre, bref Ă©quilibre de la douceur. La respiration dĂ©gainĂ©e par l’artiste est bienvenue et nullement traitĂ©e par-dessus la cuisse, euphĂ©misme. Ni par-dessous, d’ailleurs, pour ce que cela peut vouloir dire. En clair, ça sonne.
Gros morceau Ă  venir avec la Douzième sonate en La bĂ©mol, que dĂ©capsule un Andante con variazoni, pris sans prĂ©cipitation. La première phrase permet de goĂ»ter diffĂ©rents registres du pianoforte historique. C’est la tonicitĂ© que la deuxième variation met en avant via accords et octaves. Trudelies Leonhardt rend ces caractĂ©ristiques avec la lĂ©gèretĂ© et la non-mièvrerie requise. L’illustrent des variations d’intensitĂ© et d’intention fort sĂ©duisantes. La variation centrale propose un Ă©clairage singulier puisqu’elle ose le mode mineur : son la bĂ©mol mineur (sept bĂ©mols, ben voyons) est judicieusement rendu dans toute l’attractivitĂ© de l’ombre funĂ©raire qui enveloppe et fascine l’ouĂ¯e voyeuriste. PerlĂ©e et dĂ©licate, la quatrième variation n’en est pas moins jouĂ©e avec un goĂ»t certain pour la percussion qui l’écarte de toute jolitude ennuyeuse. La cinquième variation, oĂ¹ un trio succède Ă  un duo, trahit la sensibilitĂ© de l’interprète souvent masquĂ©e derrière un paravent de puissance sĂ©duisante. Ă€ dĂ©faut de variation Ă©bouriffante, le compositeur propose, après ces paraphrases thĂ©matiques, un scherzo Ă  jouer Allegro molto. La pianiste s’en dĂ©lecte. Son toucher est prĂ©cis, clair et contrastĂ© pour rendre, d’une part, les diffĂ©rences en dĂ©pit des rĂ©pĂ©titions et, d’autre part, la dynamique des contretemps. Le trio fait savourer sa maĂ®trise de la pĂ©dale. Par ce truchement – « truchement » et « émollient » dans une mĂªme notule, sĂ©rieux, je ne me gausse pas du monde –, le son est riche ; et le balancement, net, se dĂ©tache harmonieusement d’un scherzo oĂ¹ la puissance des croches, notamment dans les basses, tient lieu de rĂ©sonance.
La « Marche funèbre sur la mort d’un hĂ©ros » revient au la bĂ©mol mineur. Trudelies Leonhardt le prend avec une retenue tout sauf mĂ©lodramatique que le sens de la respiration fait vibrer avec une sĂ»retĂ© de goĂ»t particulièrement plaisante. L’emportement inversĂ© des triples croches en majeur n’en rĂ©sonne qu’avec plus de force en dĂ©pit des reprises – obligĂ©es, hĂ©las. Le retour du thème initial conclut le mouvement. Ici, l’interprète, ne fait pas la maligne : elle rend la musique, sans dilater inutilement la mesure ni saccager ce moment solennel par une irrĂ©gularitĂ© qui, pour piquante qu’elle eĂ»t paru dans une Å“uvre de jeunesse, eĂ»t ici semblĂ© aussi appropriĂ©e que, disons, une crotte sur un tapis ou un ch’veau gras dans un thĂ©. L’Allegro final va-t-il secouer cet apaisement soyeux ? Point : Trudelies Leonhardt rend avec sĂ©rieux les Ă©chos des deux mains. Tout cela vous a un air de rĂ©conciliation de bon aloi. Le passage en do mineur tente bien, orageux, de gĂ¢cher l’ambiance. C’est trop tard. L’interprète dĂ©montre ainsi son souci de rendre la lettre autant que l’esprit – sans rĂ©sister au plaisir de laisser durer une note plus longtemps qu’exigĂ©, histoire de rappeler que ce n’est pas un pianoforte mĂ©canique qui joue (voir, par exemple piste 12, main gauche, 2,26, main droite, 2’30).
Un petit postlude attend les gourmands : la « Pièce en si mineur » (WoO 61). GorgĂ©e de rĂ©pĂ©titions, elle exige de l’exĂ©cutante une maĂ®trise de l’instrument indispensable pour nuancer cette composition oxymorique, Ă  la fois brève et Ă  rallonge (reprises, passage en majeur avec reprises et da capo). Pourtant, Trudelies Leonhardt parvient Ă  lui donner un sens grĂ¢ce Ă  un remarquable decrescendo lors du da capo, et un avant-dernier silence qui suspend le temps.
En conclusion, voici un disque oĂ¹ s’exprime une personnalitĂ© rĂ©solue mais respectueuse du texte, qui pourrait bien rĂ©concilier les mĂ©lomanes sceptiques quant au pianoforte avec une musique qui, pour nâ€™Ăªtre pas toujours, en soi, passionnante, dĂ©montre qu’elle est captivante dès lors qu’une musicienne sans complexe l’affronte avec ses convictions et ses audaces.

Laissez-moi dormir…


… quand je suis en papillote. C’est pourtant pas difficile : laissez- moi dormir ! Et, peut-Ăªtre, je danserai pour vous, mesdames.

Julie Fuchs, Abbaye de Royaumont, 30 novembre 2018

Photo super originale, mais bon : Bertrand Ferrier

L’avantage d’Ăªtre conviĂ© Ă  des Ă©vĂ©nements chic et choc comme Les entretiens de Royaumont, c’est par exemple de zoner le soir autour de l’abbaye – avouons que cela a quelque peu ce que les architectes animaliers appellent « de la gueule ».

Photo : Bertrand Ferrier

Mais l’autre avantage, c’est aussi d’Ăªtre invitĂ© Ă  assister Ă  un concert de la soprano Julie Fuchs, feat. Karolos Zouganelis au Fazioli, le tout dans un lieu qui est Ă  your average grange ce que la reine Elisabeth est Ă  l’ancĂªtre de base. Du coup, notre critique est forcĂ©ment biaisĂ©e : dans une atmosphère si spĂ©ciale, nous voulons retenir le meilleur de cette heure de musique.

Photo : Bertrand Ferrier

(En revanche, comme nous aimons bien les plans biscornus, celui-ci aura six branches. Et pourquoi pas, nom d’un p’tit cochon tout rond ? En sus du contexte exceptionnel, nous avons synthĂ©tisĂ© six raisons de nous rĂ©jouir d’assister Ă  ce rĂ©cital, donc les voici, na.)

Julie Fuchs. Photo : Bertrand Ferrier.

Premièrement, sĂ©duit l’audace qui conduit Ă  mĂªler les rĂ©pertoires, rĂ©unissant ainsi des mĂ©lodies dĂ©licates (Hahn, Debussy, Poulenc), de grands hits du rĂ©pertoire puccinien (« Quando me vo’ », « O moi bambino caro ») et la musique d’opĂ©rette ou de musical, poussant la chanteuse Ă  passer sans frĂ©mir du français Ă  l’italien avant de fricoter avec l’anglais d’outre-Atlantique.
Deuxièmement, c’est liĂ©, on applaudit le choix judicieux de ces pièces variĂ©es, prĂ©sentĂ©es avec cÅ“ur pour un public mĂªlĂ© Ă  dĂ©faut de se prĂ©tendre en tout point mĂ©lomane.
Troisièmement, emballe un sens de l’incarnation qui fait fi des p’tites sautes de texte et défie les aléas d’aigus parfois plus ou moins précis ou d’un vibrato à la générosité çà ou là surprenante – jugera, sentencieux, tel snob que nous sommes quand ça nous chante, ha ha.
Quatrièmement, saisissent un charisme magnĂ©tique et une spontanĂ©itĂ© travaillĂ©e qui irradient et unifient les rĂ©pertoires abordĂ©s en donnant son plein sens au rĂ©cital oĂ¹, avec peu d’effets, la vedette doit entraĂ®ner l’auditoire dans ses mondes.

Karolos Zouganelis. Photo : Bertrand Ferrier.

Cinquièmement, convainc un souci d’intégrer dans la musique Karolos Zouganelis, pianiste délicat, qui rend bien à la cantatrice ses attentions par une complicité artistique jamais surjouée.
Sixièmement, happe un dĂ©sir de rendre Ă  chaque musique sa spĂ©cificité : le temps hors-temps des mĂ©lodies, le drame Ă  fleur de peau des golden hits de l’opĂ©ra vĂ©riste (ou presque assimilĂ©), et la facĂ©tie coquine des chansons qu’elle restitue avec un talent fou. Si l’artiste lit ces lignes, sans doute rugira-t-elle derechef ; bien qu’elle ait eu souci, comme dans l’album, Yes!, de ne pas s’en tenir Ă  l’opĂ©rette, c’est pourtant dans ce rĂ©pertoire qu’elle nous sĂ©duit le plus en associant la maĂ®trise vocale de l’artiste lyrique qui-n’a-pas-besoin-d’en-faire-des-caisses Ă  la gouaille d’une Marie-Paule Belle que l’on retrouve dans « Yes » de Maurice Yvain, Pierre Soulaine et RenĂ© Pujol, ou dans « J’ai deux amants », le standard d’AndrĂ© Messager et Sacha Guitry.

Jérôme Chartier, grand manitou des « Entretiens ». Photo : Bertrand Ferrier.

Bref, joyeuse fut cette escapade Ă  Royaumont, sous l’Ă©gide de JĂ©rĂ´me Chartier, Ă  l’instar de l’heure en compagnie d’un pianiste remarquable et de la charmante soprano-maman française la plus cĂ©lèbre du plateau hexagonal… qui annonce, avis aux impatients, un nouveau disque et une tournĂ©e pour 2019.

Saint-AndrĂ© de l’Europe, 1er dĂ©cembre 2018

Photo : Bertrand Ferrier

Dire que l’on attendait ce moment serait un euphĂ©misme. Pourtant, ce n’est pas un aboutissement. Juste un special day, mais quel special day! GrĂ¢ce Ă  la gentillesse du maestro Cyprien Katsaris, Ă  l’enthousiasme de la virevoltante Esther Assuied et Ă  la bienveillance de l’Association des amis de l’orgue de Saint-AndrĂ© emmenĂ©e par Odile Rocher, nous avons pu manigancer un concert orgue et piano. De loin, ça ne paraĂ®t rien ; de près, pour une première, c’est un travail hĂ©naurme, avec double retour vidĂ©o, « simple » retour son, nĂ©gociations de rĂ©pĂ©tition spĂ©cifiques, organisation complexe pour intĂ©grer le piano, et bien sĂ»r gestion des alĂ©as tantĂ´t humains (multiples concerts des artistes), religieux (sensibilitĂ©s autochtones) ou politiques (mouvement des gilets jaunes).

Esther Assuied IRL avant le concert. Photo volée : Bertrand Ferrier

Tout le cĂ´tĂ© glamour ou presque, nous l’avons montrĂ© lors du montage ou de l’avant-dernière rĂ©pĂ©tition. Il est donc temps de se faufiler backstage avec le joyeux foutoir qui prĂ©cĂ©dait le concert. Le plus important : qu’Esther ait une banane une demi-heure avant le concert (c’est l’Ă©cole Christophe Mantoux), ce qui ne l’empĂªche pas de croquer la pomme ; et que Cyprien, malgrĂ© le stress de sa venue, ait le temps de se poser pour siroter quelques gorgĂ©es de jus de cerise bio.

Photo : Bertrand Ferrier

Certes, les blocages du mĂ©tro par des autoritĂ©s frileuses ont conduit de nombreux spectateurs Ă  renoncer Ă  leur venue ; mais la chaleur des applaudissements, l’Ă©motion des spectateurs devant l’union formidable de deux instruments et instrumentistes d’exception, l’amabilitĂ© de l’assistance malgrĂ© la farce de L’Officiel, qui aurait annoncĂ© un concert gratuit, et en dĂ©pit de notre retard dĂ» aux perturbations jaunes, tout cela poussa Cyprien Katsaris, en grande forme, Ă  proposer un nouveau concert d’une quinzaine de minutes aux derniers spectateurs hĂ©sitant Ă  quitter l’Ă©glise, autour de pièces de Forqueray. Comme ça, au milieu de nous.

Cyprien Katasris après le concert, à Saint-André comme à la maison. Photo : Bertrand Ferrier.

Oui, on attendait ce moment, partagĂ© avec cathos, athĂ©es, anticlĂ©ricaux, juifs, scientologues, NSP (ne se prononcent pas) et sans doute autres ; subsĂ©quemment, comme dirait le philosophe Ă  la tĂªte d’Indochine, ce fut un putain de moment. Merci Ă  tous, et rendez-vous le 15 dĂ©cembre pour un autre Ă©vĂ©nement – le premier concert dans la capitale de Pauline Chabert depuis la parution de son disque flattant les noĂ«ls de Balbastre !

L’intermède de l’abbaye

Photo : Bertrand Ferrier

PlutĂ´t qu’une expĂ©rience client, hashtag prĂ©fĂ©rĂ© des refourgueurs de fèces, le 30 novembre Ă©tait le jour de l’expĂ©rience fournisseur. Avec Esther Assuied, nous Ă©tions embarquĂ©s pour « inspirer » les centaines de participants aux Entretiens de Royaumont grĂ¢ce Ă  « cinq Ă  six minutes » d’orgue Ă  quatre mains. Ce pour quoi il convient de se munir d’un badge dans une pièce qui Ă©voquera pour partie la bibliothèque de Sven aux lecteurs d’Immemoria.

L’important Ă©tait de se repĂ©rer parmi les vedettes invitĂ©es presque comme toi. Pour jouer juste après qu’Édith Cresson a Ă©tĂ© interviouvĂ©e, il faut bien avoir Ă©tĂ© mĂªlĂ© alphabĂ©tiquement Ă  des vedettes. Ça donne une touch de crĂ©dibilitĂ©. Enfin, la plus belle crĂ©dibilitĂ© envisageable – Ă  l’impossible, nul n’est tenu.

Photo : Bertrand Ferrier

ÉpuisĂ©s par l’imposture de Bertrand Ferrier, dehors, les arbres abandonnent toute raison et se jettent Ă  l’eau sans que j’aie besoin de les toucher. Je les trouve un peu emphatiques, mais bon. Tant pis pour eux.

Photo : Bertrand Ferrier

Quant Ă  moi, j’ai un tout p’tit peu de travail sur la planche. Ben oui, je ne suis pas lĂ  que pour faire de zoulis photogrammes. Enfin, je crois pas. Mais, attention, je peux me tromper. Pas systĂ©matiquement, hĂ©las – ça m’aurait donnĂ© un style, peut-Ăªtre.

Photo : Bertrand Ferrier

En rĂ©alitĂ©, je ne suis pas venu seul pour inspirer. Outre Esther Assuied, dont chacun sait dans quelle estime, comme moult, je tiens son talent, j’avais rĂ©quisitionnĂ© mesdames les orgues du coin, entrevues tantĂ´t grĂ¢ce Ă  ValĂ©rie Capliez et sa fidèle acolyte. De quoi faire pour feindre la compĂ©tence.

Six minutes plus tard, tout Ă©tait accompli. C’Ă©tait chouette. Il Ă©tait temps de cingler vers Saint-AndrĂ© de l’Europe pour prĂ©parer la rĂ©pĂ©tition du concert orgue et piano… avant de revenir Ă  l’abbaye le soir mĂªme afin, notamment d’applaudir Julie Fuchs. Ă€ suivre, donc.

Cyprien Katsaris meets Esther Assuied

Piano de Noël. Photo : Bertrand Ferrier

On y est.
Vendredi, c’Ă©tait l’avant-dernière rĂ©pĂ©tition. Pour les zicoss comme pour le so-called technicien.

Photo : Bertrand Ferrier

Histoire que chacun s’aperçoive des yeux et des oreilles dans l’intimitĂ© de l’Ă©glise.

Photo moche : Bertrand Ferrier.

Donc, juste une avant-dernière mise au point.

Photo : Bertrand Ferrier

Avec ce cĂ´tĂ© Polnareff – pianiste qui Ă©tudia au CNSMDP itou – de Cyprien Katsaris, reconnaissable Ă  la partie touffistique de sa tĂªtalitĂ©, ainsi qu’Ă  ses lunettes.

Cyprien Polnareff. Photo : Bertrand Ferrier.

Bref, ce samedi a, paradoxalement, commencé par le dernier accord.

William Attig par photophone pourri. Photo pourrie, donc : Bertrand Ferrier.

Avant la dernière rĂ©pĂ©tition, il est temps de mettre un point final au programme avant d’attendre le public – inch’Allalalalalah vous – dès 19 h 30. Ouverture des portes Ă  19 h 45. Vivement que.