
Au lendemain de la mort de David Hockney, nous voici devant l’une des deux expositions du Petit palais. La première s’intéresse au portrait et « fait dialoguer » des œuvres patrimoniales avec des machins ayant la particularité d’avoir été exécutés par des femmes bien en cour au ministère de la Culture et plus si affinités (ces machines qui font confluer les hashtags à subventions ou commandes publiques type Claire Tabouret). La seconde – qui nous intéresse, elle – plonge dans l’œuvre quasi inconnue ici d’un peintre hongrois et stimule diablement, en dépit d’un parcours plombé par la banalité sans vergogne de la présentation fomentée par Annick Lemoine, patronne d’Orsay et de l’Orangerie. La dame, forcément bien en cour elle aussi, a trouvé une tripartition d’une inventivité presque insultante pour le visiteur tant elle est nulle.
- « Un artiste en devenir »,
- « Un artiste accompli » et
- « Dernières expérimentations »
scandent la visite et scandalisent le visiteur. J’espère que tout le budget n’est pas passé dans ce trait de génie, lors d’une résidence en brainstorming à l’île Maurice aux frais de la Francophonie ! Sinon, j’ai d’autres suggestions pour de prochaines expositions, parmi lesquelles
- « Permanences, mutations et pérennité d’un œuvre »,
- « Naissance d’un peintre, accomplissement d’un artiste, postérité d’un.e homme »,
- « Un génie qui s’assume précocement, un talent qui se dépasse en détricotant les genres, un pinceau qui fait apothéose de sa déconstruction »
(me contacter pour plus de propositions).

L’exposition « Modernité hongroise », titre aussi affligeant que la structure du parcours, permet de découvrir un peintre star en son pays mais à peu près inconnu en France. Elle va poser d’intéressantes questions au fil de la visite – précisons que, ce vendredi presque soir, il y a très peu de monde dans le musée, ce qui est peu flatteur pour feu le peintre, certes, mais aussi un plaisir rare et presque incommensurable pour le badaud parisien.
La première de ces questions est celle de la lumière. La présentation alterne des tableaux sombres à peine éclairés dont, avouons-le, on ne peut distinguer que quelques masses, guère plus, et des tableaux d’une luminosité impressionnante (une série de salles décline le projet de « peindre au soleil » jusqu’à l’éblouissement).
La deuxième question est celle de la polymorphie de la patte stylistique. À une même période, Károly Ferenczy, devenu peintre « sur le tard » (il revendique avoir assumé son premier tableau à vingt-sept ans), peut claquer des tableaux très différents,
- l’un s’efforçant au réalisme,
- l’autre se risquant à un espace impressionniste,
- un autre encore préférant le flou au détail.
Notons que, hélas, la maladresse d’une présentation décidément ratée, mélangeant ex abrupto aux œuvres de Ferenczy des tableaux complémentaires signés par d’autres peintres, ne facilite pas la méditation du promeneur à ce sujet.
La troisième question, assez liée, est celle de la structure thématique, des paysages pouvant se mêler à une section sur les portraits et réciproquement. Pour le non-spécialiste, tout se passe comme si les sachants avaient voulu imposer une partition rigide que les faits contredisaient, et qu’ils avaient dû se résoudre à boucher des trous avec
- des créations d’autres artistes,
- des œuvres secondaires voire tertiaires de Károly Ferenczy (vagues esquisses ou études pour des affiches), ou
- des tableaux aux thématiques ou aux genres différents de ce qu’annonçait la section – balaud.

Si, en dépit de cadres éblouissants, coupables imprécisions et astuces pataudes décontenancent, elles n’obèrent pas totalement, loin de là, l’intérêt de la découverte,
- plaisante – c’est un compliment –,
- parfois saisissante,
- souvent admirative
devant ce que l’on imagine avoir été un combat entre un savoir-faire patent (les drapés, la matière, les compositions) et la quête d’une voie personnelle, spécifique, reconnaissable qui, par chance pour nous, n’aboutira pas.
- Ni la fascination pour la nature,
- ni les détours par la religion ou la mythologie,
- ni la fréquentation des problématiques du portrait ou des paysages domestiques,
ne permettent réellement de définir la « patte Károly Ferenczy ». Le combat prévaut sur la certitude. C’est palpitant. En effet, plus qu’à une évolution chronologique banale d’un chanteur à pinceau découvrant sa voix petit à petit, on se laisse saisir par son exploration avide de genres et d’embardées différents.
- Autoportraits criant la difficulté de l’artiste à cerner la jointure entre artisanat et art,
- maîtrise technique qu’il déploie et observe en peignant telle apprentie consœur et en évoquant avec gourmandise l’ambiguïté créatrice de la palette, thème récurrent du travail exposé à Paris,
- échappatoires symboliques à travers
- la forêt,
- les cieux ou
- les figures bibliques tutélaires,
- référence à des topoi locaux comme ces tziganes et bohémiennes, habillés ou nues,
- fusion des genres voire des époques comme quand Jésus enseigne à un étrange aréopage
- d’enfants,
- de chevaliers en armure et
- d’homme à chapeau haut de forme,
- exploration presque homoérotique du corps des garçons – fraîchement sortis ou non de l’eau – et des hommes, parfois lutteurs, où le sexe (et non le séant) est souvent masqué, fors le Christ gisant, voire
- connexion à des communautés ou des ensembles d’artistes où le peintre semble vouloir trouver une place, entrée dans une logique de sérialité tentant par exemple de cerner de quatre façons différentes un même patio,
rien ne semble lui permettre de fixer sa propre identité d’artiste avec la force de l’évidence.

La fin de l’exposition, quoique pas la plus passionnante immédiatement, paraît acter la déchirure.
- Ici, des corps nus et des tissus froissés ;
- çà, des portraits familiaux ou amicaux qui ressassent un artisanat éblouissant qui tourne presque à vide à force de renoncer à une narration ou à une radicalité ;
- là, des espaces considérés comme matières picturales n’ayant plus besoin de mise en perspective.
Il y a
- de l’émotion dans cet abandon,
- de l’énergie dans cette brisure, et
- de la morale douce-amère dans cette acceptation ne s’être peut-être pas totalement trouvé… sans jamais avoir abandonné.
En dépit d’une structuration de l’exposition plutôt lamentable (et d’un état moyen de conservation des tableaux globalement inquiétant), le visiteur ne peut que se goberger et de la découverte de tableaux essentiellement empruntés aux grandes collections de Budapest, et de cette étrange et insoupçonnable errance mentale d’un grand peintre qui, selon toute probabilité, est mort sans avoir réussi à percer le secret de son talent.























