
Jamais anodin, toujours musical : le premier des deux volumes « Beethoven par Trudelies Leonhardt » réédité par Cascavelle est un formidable pied-de-nez aux snobs, dont je suis, qui pincent le nez devant le pianoforte et, pire, Beethoven au pianoforte.
Trudelies Leonhardt est la sÅ“ur de feue la vedette du clavecin (non, pas Jean Rondeau) ; et c’est elle que le label Cascavelle a choisi de valoriser dans une sĂ©rie de disques captĂ©s sur un pianoforte viennois de 1815 signĂ© par Benignus Seidner. Au programme, deux disques Beethoven et deux disques Schubert. Le premier opus Beethoven semble avoir paru initialement en 2002 dans une excellente prise de son de Michel Amsler – sans plus de prĂ©cision technique. Il s’ouvre par une Sonate de jeunesse en Mi bĂ©mol majeur (WoO 47 n°1, LVB avait douze ans). Pour la claviĂ©riste, pas question de rĂ©citer cette musique a priori bien sage et rangĂ©e comme on Ă¢nonnait jadis, sur l’estrade, les histoires de pomme rouge au couteau selon RenĂ© Guy Cadou.En tĂ©moigne l’Allegro cantabile initial, qui fait le choix des sforzandi voire des sforzandissimi Ă faire crise-cardiaquer une vieille douairière jusque-lĂ bercĂ©e par des bariolages de bon aloi. Retards et brutales accĂ©lĂ©rations secouent la poussière d’une partition Ă la portĂ©e soudain ragaillardie – d’autant que l’interprète Ă©vite judicieusement les reprises fastidieuses. Dès la première minute d’Ă©coute, on sait qu’il faut retirer le disque des mains de ceux qui verraient dans toute protocomposition beethovĂ©nienne une musique fort joliette. L’Andante confirme l’option leonhardtique en adoptant un rythme paisible qui ne rechigne pas Ă lorgner du cĂ´tĂ© de l’art martial, les retards en plus. Par contraste, le Rondo vivace conclusif offre le pĂ©tillement d’une Ă©nergie toujours ponctuĂ©e de rubato, subsumant donc l’opposition lent/vif grĂ¢ce Ă une mĂªme logique d’interprĂ©tation : le rythme, ici, reste une indication susceptible de faire surgir la musique, non de la contraindre.
La terrrrible « Lettre à Élise (alors que ThĂ©rèse, nous souffle-t-on, eĂ»t dĂ» la rĂ©ceptionner) » (« Ah, si seulement elle avait pu se taper le facteur on n’aurait pas, ah, ah, eu Ă se taper tous ces doubles soupirs et tous ces ne-m’oubliez pas, ah, ah ») enquille avec, cette fois, les reprises et une pĂ©dale gĂ©nĂ©reuse. Ici non plus, la rigueur rythmique n’est pas toujours respectĂ©e Ă la lettre, notamment dans les silences (un demi-soupir Ă©gale volontiers un soupir). MalgrĂ© l’insupportabilitĂ© – si, si – de cette scie, Trudelies Leonhardt essaye de l’interprĂ©ter (retard main gauche plage 2, 3’25 ; retard du rĂ©# mesure 100, 3’42 ; hĂ©naurme rubato final, etc.) comme pour ne pas laisser la partition entre les seules mains filles des jeunes gourdes, ou l’inverse, de bonne ou moins bonne famille cherchant Ă faire quelques roulades convenues comme qu’on faisait dans le temps chez les petits-bourgeois de ma caste.
On passe aux choses un p’tit peu plus cossues avec la Cinquième sonate en do mineur du zozo. L’Allegro molto e con brio, quoique point trop technique, est interdit aux doigts boudinĂ©s ou trop manucurĂ©s. Le profil idĂ©al pour une interprète qui prĂ©fère l’explosivitĂ© Ă la douceur, le stromboscope au sombre-obscur, le tranchant clivant Ă l’émollient charmeur – hĂ©-hĂ©, « émollient », pas peu fier de l’avoir faufilĂ©, y en a, c’est « MACRON DÉMIFION », moi, c’est « émollient », comme quoi, rien. Pas d’intensitĂ© lisse, ici ; mais pas non plus de borne rythmique que la pulsation intĂ©rieure ne peut renverser, mĂªme avec les reprises. Trudelies Leonhardt excelle Ă rendre les simili-alĂ©as de la pensĂ©e et des modulations en rendant au silence sa part et Ă la respiration son importance. Ses attaques ne sont pas des caresses ; ses fortissimi ne dĂ©pareraient pas dans l’arsenal d’une BAC. Cette puissance a aussi une volontĂ© diĂ©gĂ©tique : une sonate Ă l’ancienne est constituĂ©e de trois mouvements distincts et très caractĂ©risĂ©s. Partant, pas question d’interprĂ©ter un Allegro Ă©lectrique comme l’on interprètera l’Adagio molto qui suit. Oh, celui-ci ne dĂ©daigne pas l’explosivitĂ© sous prĂ©texte qu’il est plus lent ; mais la pyrotechnie se complĂ©mente, et pourquoi pas, d’une dĂ©licatesse que les variĂ©tĂ©s rythmiques (12 puis 8) permettent Ă l’interprète d’arabesquer, je tente, avec une finesse qui n’est jamais faiblesse – et lĂ , j’arrĂªte les formules plouf, presque promis. Trudelies Leonhard se plaĂ®t Ă surligner les lignes de faille, les fractures, les zĂ©brures de la composition, celles que moult autres interprètes cachent parfois sous le tapis de la consonance. La sonoritĂ© multiple de son instrument contribue Ă la cohĂ©rence de ce projet secouant. On est d’autant plus curieux de dĂ©couvrir Ă quelle sauce elle va suçoter le Prestissimo du Finale, reprises comprises. En effet, ce mouvement mystĂ©rieux synthĂ©tise cette double pulsion de dĂ©licatesse et de brisure de la ligne mĂ©lodique. L’écriture, tendue vers le ressassement obsessionnel de la première sĂ©quence, est sans cesse brisĂ©e par deux autres thèmes contrariants. Trudelies Leonhardt, Ă l’aise dans ce territoire tourbillonnant, n’hĂ©site pas Ă jouer du ralentissement et de l’accĂ©lĂ©ration pour laisser tout son mystère Ă la fin suspendue de la sonate.

Second interlude, la « Pièce pour piano en Si bĂ©mol » (WoO 60) s’annonce Animato ma non troppo. En 1’08, l’interprète parvient Ă esquisser les trois atmosphères suggĂ©rĂ©es par le compositeur : fermetĂ© tonique, hĂ©sitation en balancier et, au centre, bref Ă©quilibre de la douceur. La respiration dĂ©gainĂ©e par l’artiste est bienvenue et nullement traitĂ©e par-dessus la cuisse, euphĂ©misme. Ni par-dessous, d’ailleurs, pour ce que cela peut vouloir dire. En clair, ça sonne.
Gros morceau Ă venir avec la Douzième sonate en La bĂ©mol, que dĂ©capsule un Andante con variazoni, pris sans prĂ©cipitation. La première phrase permet de goĂ»ter diffĂ©rents registres du pianoforte historique. C’est la tonicitĂ© que la deuxième variation met en avant via accords et octaves. Trudelies Leonhardt rend ces caractĂ©ristiques avec la lĂ©gèretĂ© et la non-mièvrerie requise. L’illustrent des variations d’intensitĂ© et d’intention fort sĂ©duisantes. La variation centrale propose un Ă©clairage singulier puisqu’elle ose le mode mineur : son la bĂ©mol mineur (sept bĂ©mols, ben voyons) est judicieusement rendu dans toute l’attractivitĂ© de l’ombre funĂ©raire qui enveloppe et fascine l’ouĂ¯e voyeuriste. PerlĂ©e et dĂ©licate, la quatrième variation n’en est pas moins jouĂ©e avec un goĂ»t certain pour la percussion qui l’écarte de toute jolitude ennuyeuse. La cinquième variation, oĂ¹ un trio succède Ă un duo, trahit la sensibilitĂ© de l’interprète souvent masquĂ©e derrière un paravent de puissance sĂ©duisante. Ă€ dĂ©faut de variation Ă©bouriffante, le compositeur propose, après ces paraphrases thĂ©matiques, un scherzo Ă jouer Allegro molto. La pianiste s’en dĂ©lecte. Son toucher est prĂ©cis, clair et contrastĂ© pour rendre, d’une part, les diffĂ©rences en dĂ©pit des rĂ©pĂ©titions et, d’autre part, la dynamique des contretemps. Le trio fait savourer sa maĂ®trise de la pĂ©dale. Par ce truchement – « truchement » et « émollient » dans une mĂªme notule, sĂ©rieux, je ne me gausse pas du monde –, le son est riche ; et le balancement, net, se dĂ©tache harmonieusement d’un scherzo oĂ¹ la puissance des croches, notamment dans les basses, tient lieu de rĂ©sonance.
La « Marche funèbre sur la mort d’un hĂ©ros » revient au la bĂ©mol mineur. Trudelies Leonhardt le prend avec une retenue tout sauf mĂ©lodramatique que le sens de la respiration fait vibrer avec une sĂ»retĂ© de goĂ»t particulièrement plaisante. L’emportement inversĂ© des triples croches en majeur n’en rĂ©sonne qu’avec plus de force en dĂ©pit des reprises – obligĂ©es, hĂ©las. Le retour du thème initial conclut le mouvement. Ici, l’interprète, ne fait pas la maligne : elle rend la musique, sans dilater inutilement la mesure ni saccager ce moment solennel par une irrĂ©gularitĂ© qui, pour piquante qu’elle eĂ»t paru dans une Å“uvre de jeunesse, eĂ»t ici semblĂ© aussi appropriĂ©e que, disons, une crotte sur un tapis ou un ch’veau gras dans un thĂ©. L’Allegro final va-t-il secouer cet apaisement soyeux ? Point : Trudelies Leonhardt rend avec sĂ©rieux les Ă©chos des deux mains. Tout cela vous a un air de rĂ©conciliation de bon aloi. Le passage en do mineur tente bien, orageux, de gĂ¢cher l’ambiance. C’est trop tard. L’interprète dĂ©montre ainsi son souci de rendre la lettre autant que l’esprit – sans rĂ©sister au plaisir de laisser durer une note plus longtemps qu’exigĂ©, histoire de rappeler que ce n’est pas un pianoforte mĂ©canique qui joue (voir, par exemple piste 12, main gauche, 2,26, main droite, 2’30).
Un petit postlude attend les gourmands : la « Pièce en si mineur » (WoO 61). GorgĂ©e de rĂ©pĂ©titions, elle exige de l’exĂ©cutante une maĂ®trise de l’instrument indispensable pour nuancer cette composition oxymorique, Ă la fois brève et Ă rallonge (reprises, passage en majeur avec reprises et da capo). Pourtant, Trudelies Leonhardt parvient Ă lui donner un sens grĂ¢ce Ă un remarquable decrescendo lors du da capo, et un avant-dernier silence qui suspend le temps.
En conclusion, voici un disque oĂ¹ s’exprime une personnalitĂ© rĂ©solue mais respectueuse du texte, qui pourrait bien rĂ©concilier les mĂ©lomanes sceptiques quant au pianoforte avec une musique qui, pour nâ€™Ăªtre pas toujours, en soi, passionnante, dĂ©montre qu’elle est captivante dès lors qu’une musicienne sans complexe l’affronte avec ses convictions et ses audaces.


































