
Le second volume de cette réédition Ă©voquĂ©e tantĂ´t s’ouvre sur la modĂ©ration et la grĂ¢ce du Rondo op. 51 n°1 en Do. Trudelies Leonhardt prend le parti de dĂ©rouler la pièce avec simplicitĂ© – tout juste s’autorise-t-elle quelque retard sporadique après le temps, sans doute pour ne pas sombrer dans la facilitĂ© somnolente d’un rendu mĂ©canique. Les modulations mignonnes (D7 vers G,  A7 vers D…) sont rendues par des doigts lĂ©gers et prĂ©cis, sans que cela n’exclue la montĂ©e en tension nĂ©cessaire au passage en mineur. Forme ABA oblige, le retour au majeur dissout la lĂ©gère inquiĂ©tude qui folĂ¢trait, avant qu’une embardĂ©e colorĂ©e par un RĂ© bĂ©mol ne conduise Ă la rĂ©solution finale. En somme, voilĂ une pièce charmante rendue avec mĂ©tier et modestie.
La Sixième sonate en Fa, op. 10 n°2, est contemporaine du Rondo. L’Allegro initial dĂ©marre par un prologue brisĂ© qui rĂ©duit la tonalitĂ© de Fa Ă un Do incertain. GrĂ¢ce Ă sa double maĂ®trise et des doigts et de l’instrument, Trudelies Leonhard excelle Ă rendre le swing des contre-temps, ruptures de rythme, changement de tessiture du thème et autres concatĂ©nations ternaire (main gauche) sous binaire (main, eh bien, euh, droite). La redite de la reprise obligĂ©e est l’occasion d’une version qui paraĂ®t lĂ©gèrement plus lyrique. Puis le surgissement du mineur dĂ©bouche sur un Si bĂ©mol, poursuit cette veine dynamique qui ne se pose jamais. Le compositeur joue du silence pour multiplier les changements de tonalité : ainsi de ce RĂ© qui reprend et transpose le thème liminaire avant de conter fleurette au sol mineur qui, un C7 plus tard, permet de revenir au Fa. Bref, pas une once d’ennui dans cette allĂ©gresse virevoltante que Trudelies Leonhardt porte sans prĂ©cipitation mais avec une finesse sĂ©duisante. L’Allegretto ternaire qui suit efface la rĂ©solution prĂ©cĂ©dente accollant au Fa un fa mineur concentrĂ© dans les graves. On y retrouve le goĂ»t de l’interprète pour les sforzandi qui font sursauter… et pimentent la simplicitĂ© du thème parcourant le clavier. Une nouvelle modulation, en RĂ© bĂ©mol cette fois, vibre au rythme des contre-temps appuyĂ©s Ă la main gauche ; et, portĂ©e par un pianoforte aux très beaux graves, la musicienne de faire son miel d’une Ă©criture hĂ©sitant entre verticalitĂ© (accords) et horizontalitĂ© (brèves sĂ©ries de croches esquissant et effaçant la possibilitĂ© d’une mĂ©lodie). Lentement amenĂ©, le fa mineur vient conclure le mouvement en ABA, heureusement irisĂ© par des accents toniques qui donnent une ombre d’ironie Ă cette fin mignonne mais fort convenue. Comme pour lever toute ambiguĂ¯tĂ©, le Presto Ă©grène en 2/4 l’accord de Fa, entre marche et fugue avortĂ©e. Puis les modulations reprennent : sans prĂ©venir surgit le La bĂ©mol, soutenu par des sforzandi appropriĂ©s au pianoforte, qui se dĂ©grade et se prolonge en RĂ©. Les doigts tour Ă tour pĂ©tillants et autoritaires de l’artiste donnent une cohĂ©rence Ă ce tourneboulis, je tente, sujet d’un dialogue mutant entre les deux mains. La conclusion par des accords Ă l’unisson, menĂ©e sans barguigner (et sans reprise, ouf), achève de nous convaincre que cette version d’une belle sonate est palpitante.
Qu’en sera-t-il de la Fantaisie en sol mineur op. 77 ? A priori, pas de dĂ©ception en vue. Le prologue est aussi escarpĂ© que celui de la Sixième sonate, avec ses ruptures de tempo, ses contrastes d’intensitĂ© et ses changements de tonalité… qui dĂ©bouchent sur un Allegro ma non troppo en 6/8 et en Si bĂ©mol. Après la tentation du Mi bĂ©mol, c’est le rĂ© mineur qui s’impose notamment grĂ¢ce Ă une sĂ©quence sans barre de mesure, avant que le Eb7 se coagule au A7 et entraĂ®ne un passage en La bĂ©mol, lui-mĂªme mutant en si mineur de façon ambiguë… jusqu’à ce que le rythme en apparence binaire impose le Si majeur dans un Allegretto bancal. Dans ce tournoiement incessant, fait merveille la maĂ®trise du rĂ©cit musical que dĂ©montre Trudelies Leonhardt, soucieuse de rendre chaque mutation dans sa spĂ©cificitĂ©. Les effets d’étrangetĂ©, d’échos, d’énergie, sont restituĂ©s avec la mĂªme Ă©lĂ©gance. L’opposition entre les deux mains concluant le passage en Si avant la brève mutation en Do l’illustre pleinement. La pièce s’achève sur de curieuses modulations et une non moins bizarre queue-de-poisson en Si. En prenant le parti d’une rhapsodie presque cohĂ©rente Ă force de disruptions,  l’interprète guide avec malice l’auditeur dans cette composition mystĂ©rieuse prĂ©sentĂ©e comme la transcription, pas forcĂ©ment transcendante a posteriori, d’une improvisation.

Deux pièces mineures enquillent. Les Variations sur « Rule Britannia » (WoO 79) sont marquĂ©es par le soin qu’apporte l’interprète Ă une composition dont l’intĂ©rĂªt peine Ă poindre. Heureusement, la beautĂ© des sonoritĂ©s du Seidner jouĂ© ici, l’association entre ternaire et binaire (variations 2 et 3) et la modulation surprenante recherchĂ©e un moment dans la dernière variation aident Ă passer le temps. NĂ©anmoins, on eĂ»t aimĂ© connaĂ®tre la raison qui prĂ©sida au choix d’enregistrer ce morceau plutĂ´t qu’un autre plus intĂ©ressant – il n’en manque quand mĂªme pas chez LvB ! En dĂ©pit d’un rendu soucieux de prendre au sĂ©rieux ce pensum, cette piste reste un mystère marquĂ©e par notre pulsion de l’à -quoi-bonisme. Question similaire pour les Six Ă©cossaises (WoO 83), sĂ©rie de pièces Ă deux temps dont l’interprĂ©tation sĂ©millante ne suffit pas Ă subsumer l’impression d’avoir affaire Ă l’enregistrement superlatif d’un « Classique du piano » peu essentiel.
On passe dans un autre monde avec la Vingt-septième sonate en mi mineur op. 90. Deux mouvements l’articulent. Le premier, en français, s’annonce « Avec vivacitĂ© et d’un bout Ă l’autre avec sentiment et expression ». Pour le manager de Luigi di Beethoveno, ce premier mouvement symbolise le fight entre tĂªte et cÅ“ur, le second marquant « la conversation avec la p’tite chĂ©rie » (je modernise la trad, mais bon). Trudelies Leonhardt marque le vaste premier mouvement par une dichotomie poussĂ©e entre vigueur et douceur, ce qui n’est en rien caricatural comme le dĂ©montre sa capacitĂ© Ă mettre en scène la tension Ă travers contrastes,rubatos et variĂ©tĂ© de touchers. Nous revoici dans la magie Leonhardt, avec une capacitĂ© inouĂ¯e au pianissimo impromptu, au decrescendo Ă©blouissant, au toucher cristallin, et aux modulations si finement amenĂ©es (un lĂ©ger tenu ou un accent infime sur une note rend le passage, mĂªme ardu, si Ă©vident !). Cette capacitĂ© Ă nous faire entendre l’art du compositeur n’est pas contradictoire avec la confrontation entre classicisme du zozo et rudesse de certaines transitions (piste 8, autour de 4’).
Pourtant, doux est l’incipit du dialogue, majeur, qui unit le compositeur Ă sa choupinette dans le second mouvement. Celui-ci est interprĂ©tĂ© « teneramente » par la mĂªme interprète qui n’hĂ©sitait pas, tantĂ´t, Ă balancer de pertinents boum-badaboums dans nos esgourdes. Une telle tendresse n’exclut pas, heureusement, des forte et accelerando rythmant la passion contenue Ă peine, lesquels transcendent la niaiserie merveilleuse du love. D’ailleurs, un dernier Ă©noncĂ© du thème nous bouscule en mineur et module mĂªme en Do (ternaire), puis en do mineur (binaire) puis en do dièse mineur… avant que la synthèse ne s’effectue, pĂ©niblement, autour de Mi. Ces moments de tension-dĂ©tente sont interprĂ©tĂ©s avec une intelligence confondante qui ne peut que capter l’attention et l’admiration de l’auditeur –surtout si, mĂ©diocre claviĂ©riste, il a essayĂ© de s’y coller, mĂªme sur un « simple »piano, pourtant plus simple Ă gouverner qu’un pianoforte. Une sĂ©quence de modulations, hĂ©sitant derechef entre binaire et ternaire, n’arrive pas Ă se dĂ©tacher durablement du thème en Mi, que mains gauche et droite se partagent.Un retour apaisĂ© du leitmotiv prĂ©pare une brève coda en fade out, que l’artiste impose au clavier avec une maestria remarquable.
En conclusion, on espère que de nouvelles rééditions ont pu booster les points perfectibles de ce disque : non point l’interprĂ©tation, toujours somptueuse, mais l’absence d’explication aux choix d’œuvres ici gravĂ©es… sans compter quelques naĂ¯vetĂ©s qui surprennent tant on devine l’engagement de VDE-Gallo dans la valorisation du catalogue Cascavelle. Il n’empĂªche, en dehors de visuels peut-Ăªtre sciemment surannĂ©s, pourquoi, dans le livret, avoir insĂ©rĂ© des « extraits de presse » ridicules, du genre : « Merveilleux Schubert ! » (Diapason) pour ce disque Beethoven… et c’est tout, les autres « extraits de presse » Ă©tant issus d’interlocuteurs anonymes, l’un de Stockholm, l’autre d’Utrecht ? Pourquoi publier un disque d’une telle qualitĂ© en prenant la peine d’y glisser un feuillet aussi saugrenu ? Ce n’est certes pas que ces incongruitĂ©s soient graves ; toutefois, n’aurait-on pas signalĂ© ces scories bĂ©nignes, on se serait senti traĂ®tre Ă l’égard de nos lecteurs, sous prĂ©texte que nous avons reçu gracieusement les deux disques chroniquĂ©s ces jours-ci… et les deux disques Schubert interprĂ©tĂ©s par la mĂªme artiste et que nous avons hĂ¢te de goĂ»ter. Reste l’essentiel, reprĂ©sentĂ© par un disque Ă©tonnant, magnifiquement jouĂ© autant que nous en puissions juger, très bien enregistrĂ©, associant Å“uvres importantes et compositions moins imposantes, comme si le tout formait un rĂ©cital accessible Ă tous. Partant, quoique sponsorisĂ©, donc plus-que-soupçonnable de collusion, nous en conseillons vivement l’écoute et, le cas Ă©chĂ©ant, la judicieuse conservation chez soi via, si envie et moyens sont au rendez-vous, l’acquisition.



































