
C’est l’histoire de petits presque-jeunes allemands qui galèrent pour conquĂ©rir l’Hexagone. Ils s’appellent quasi Ă©nigmatiquement les 4.1, pour quatre musiciens Ă vent et un pianiste. Ils donnaient leur premier concert hexagonal ce 27 novembre Ă l’Institut Goethe, en costume et baskets. Nous y folĂ¢trĂ¢mes.
Trois pièces au programme. La première est le Quintette en Mi bĂ©mol de Ludwig van B. Dans l’acoustique sèche de l’auditorium, la prĂ©cision millimĂ©trĂ©e des musiciens happe d’emblĂ©e l’auditeur. Pourtant, pour la petite histoire, Sebastian Schindler, le corniste, est sur la liste du quintette depuis quelques jours seulement et la rĂ©vĂ©lation de la « grave maladie » dĂ©veloppĂ©e par le titulaire tutĂ©laire. Les tensions bien menĂ©es, les accents en commun, la synchronisation sĂ©vère n’en animent pas moins le Grave puis l’Allegro ma non troppo liminaire, qui pèse Ă lui seul la moitiĂ© de la composition (partant, un quart d’heure). L’Andante cantabile permet d’apprĂ©cier un piano cristallin en dĂ©pit des spĂ©cificitĂ©s du BlĂ¼thner local. Cela indique d’une part que l’Institut a bien pris en compte les difficultĂ©s de justesse soulignĂ©es tantĂ´t et explicables par un changement de tempĂ©rature non anticipĂ© ; d’autre part, cela indique la maĂ®trise technique de Thomas Hoppe, accompagnateur de Tabea Zimmermannn, Itzak Perlman ou Joshua Bell – mĂªme si affirmer qu’il « est considĂ©rĂ© comme l’un des meilleurs pianistes de sa gĂ©nĂ©ration » peut, sur le seul fondement du « est considĂ©ré », prĂªter Ă sourire. On note le souci qu’a le quintette de restituer le texte musical : comme le grave Ă©tait grave, l’allegro allègre mais pas trop, l’andante chante comme le stipule le titre du mouvement. Le Rondo « allegretto ma non troppo » permettra derechef d’apprĂ©cier le travail d’ensemble qui Ă©claire avec art les diffĂ©rentes astuces utilisĂ©es par LVB pour que sa partoche vibre : soli, ensembles, unissons, accents, variations d’intensitĂ©, etc.

Après cette première demi-heure, advient le Jerusalem Mix du compositeur « israĂ©lo-amĂ©ricain » Avner Dorman. Pièce iconique de 4.1, cette proposition en six mouvements vise, selon l’exposĂ© en français de Jörg Schneider, Ă illustrer des Ă©clats de vie dans la capitale israĂ©lienne. Sur cette base narrative, se dĂ©ploie une musique nĂ©otonale très accessible – dira-t-on : très amĂ©ricaine ? – ce qui n’est pas, allĂ©luia, pĂ©joratif. On y retrouve du swing de bon aloi pour branler du chef, de la variĂ©tĂ© de climats pour ne se point ennuyer, de la musique descriptive pour coller aux titres Ă programme (« Mur des lamentations », « Marche nuptiale », « Explosion », « Appel Ă la prière islamique »…) un soupçon de modernitĂ© très tempĂ©rĂ©e (cordes du piano frappĂ©es ou percutĂ©es façon cymbalum, souffle sans son pour dĂ©crire la vie après le blast), des diversitĂ©s d’usage de l’ensemble (piano, puis rajout de clarinette et basson, puis dĂ©veloppement vers le tutti, etc.). Tout cela est aussi savamment Ă©crit qu’exĂ©cutĂ© avec esprit, mĂªme si un esprit snob pointerait la sagesse très corsetĂ©e du propos, cependant que l’auditeur curieux se rĂ©jouirait d’une musique oĂ¹ le savoir-Ă©crire ne s’envase pas dans des dissonances ennuyeuses ni ne se noie dans de pseudo-audaces surannĂ©es.
Une brève pause plus tard, demi-heure de musique attend les interprètes Ă travers le Quintette en Si bĂ©mol de Walter Gieseking – une interprĂ©tation indicative est disponible sur YouTube, une esquisse de partition est feuilletable ici. La pièce tripolaire s’appuie en première intention sur un Allegro moderato (10′). Comme le laissait prĂ©voir le dĂ©but du concert, les deux mots sont respectĂ©s Ă la lettre : c’est allègre et c’est modĂ©rĂ©. Non que la virtuositĂ© inquiète ces laurĂ©ats de concours internationaux, mais bien qu’ils privilĂ©gient la musique sur l’esbroufe et la dĂ©monstration technique extravertie. Il en faut, nĂ©anmoins, de la technique, pour tenir le souffle, pour jouer ensemble, pour se recaler l’air de rien quand de minidĂ©crochages rappellent le plaisir du risque live, pour faire musiquer des guirlandes de notes quand on pianote la partition Ă©crite par un pianiste, bref, pour donner sens Ă un quintette Ă©crit avec science et bon goĂ»t, mais sans les extravagances qui permettent aux bons interprètes de passer pour des gĂ©nies Ă©bouriffants. Ici, le piano peut se poser, attendre l’Ă©veil susciter par le cor, accueillir ses invitĂ©s, se dĂ©tendre, laisser les vents conciliabuler en bavardant puis soutenir des unissons, et ainsi de suite. Cette absence de heurts, cette phobie du show-off vibrent itou dans l’Andante (9′) qui suit. Au bloc piano-cor qui ouvre les dĂ©bats succède l’apport des instruments exclus. Le discours redistribue peu Ă peu les cartes sans s’Ă©carter, pfff, du plaisir des unissons. 4.1 habite la composition et l’habille de tensions qu’il veille Ă restituer de façon fort convaincante. Le Vivace molto scherzando (10′) conclusif sollicite le cor pour sonner le rĂ©veil dans ce mouvement clairement dessinĂ© sur une forme ABA. Symbole de l’entente entre les artistes, une minichorĂ©graphie salue le retour du thème festif dont la cĂ©lĂ©ritĂ© syncopĂ©e sied Ă ravir aux instrumentistes du soir.

En conclusion, mĂªme si l’on aurait peut-Ăªtre apprĂ©ciĂ© d’entendre aussi 4.1 dans une composition leur donnant l’occasion d’exprimer avec plus de spontanĂ©itĂ© les joyeux petits pĂ©tillements qui les secouent Ă l’Ă©vidence, l’association entre des timbres singuliers et une envie commune de donner force et profondeur aux notes donc Ă l’esprit des Å“uvres retient et flatte l’attention de l’auditeur. Au long du concert, ces artistes souriants (et certes pas que pendant la Bagatelle offerte en bis), concentrĂ©s, musiciens au moins autant que techniciens, sĂ©duisent et laissent espĂ©rer une plus large exposition du quintette dans l’Hexagone et pas que. Pour les amateurs de la sĂ©rie Classique en suites, signalons que le prochain concert mettra au piano Gaspard Dehaene pour un programme Schubert, Liszt et Bruneau-Boulmier. Rendez-vous avenue d’IĂ©na le 22 janvier !



























