Le 19 mai 2025 au théâtre du Gouvernail (Paris 19), pendant le tour de chant « Tout est un possible ». Photo : Rozenn Douerin.
Il est une catégorie très importante et pourtant souvent ignorée de la chanson que l’on pourrait intituler les « fredonneries ferroviaires ». J’ai moi-même abondé ce catalogue avec nombre de titres, chantant ici l’arrivée du RER B à Venise, çà les enjeux syndicaux du trajet Nanterre-Paris, là le changement d’univers qui s’opère entre Domont et Gare du Nord. En conclusion avant bis du premier concert inclus dans le projet D’une pierre deux coups, j’entonnais un hymne aux gares du Nord, à ras de silence, et ça donnait ça.
la Grande fugue op. 133 parachève en majesté la tentative d’épuisement du chaos proposée par le Chaos String Quartet dans ce disque. Des unissons chromatiques ouvrent le bal,
inquiétants car puissants puis sournois,
solennels puis comme déséquilibrés,
évidents puis fuyants car modulants et semblant se défaire.
Les feulements du violon de Susanne Schäfer esquissent le premier motif, troué, de la fugue, confié ensuite à l’alto de Sara Marzadori tandis que le sujet apparaît à l’aigu, entre grands intervalles et écho au chromatisme liminaire. L’entrée progressive des voix entremêlées saisit par sa capacité à associer les opposés que sont l’extrême rigueur du contrepoint et la profusion confusante d’une écriture du chaos. Tour à tour, les instruments tentent de guider le bouillonnement :
ici, le violoncelle de Bas Jongen essaye de poser une ligne de basse structurante ;
çà, le second violon d’Eszter Kruchió s’obstine à prolonger le rythme pointé tandis que le premier violon est déjà passé dans un rythme ternaire qui ruissellera ensuite sur ses compères ;
là, le premier violon réimpose sa prééminence en explosant frotissimi, entre tonicité des intervalles extrêmes, rage des suraigus et rebonds des notes répétées.
La version à l’écoute est particulièrement attentive à faire entendre l’ébullition de la musique,
sa montée en température,
ses variations d’intensité,
l’explosion d’escarbilles liquides et
la volonté du Grand Cuisiner de
conserver,
nourrir et cependant
mener à bien son plat pour le moins turbulent.
Pour ce faire, les complices soignent
l’étagement très travaillé des nuances,
l’exigence rythmique virtuose, et
un grand sens de la respiration personnelle (pour éclairer un propos) et collective (pour associer la précision à la confusion).
Un passage « meno mosso e moderato » bascule en Sol bémol et à une mesure à deux temps. Une mélodie en doubles croches court de pupitres en pupitres. Elle sert de réponse au thème chromatique entendu au début de la partition. Le mouvement plus apaisé associe ainsi
une élégance presque mozartienne avec la courbe gracieuse de la réponse et ses notes d’accompagnement répétées,
une aisance contrapuntique quasi bachologique, rappelant que Beethoven a été à bonne école en son jeune âge pour s’avaler des kilomètres de contrepoint rigoureux, et
à une inquiétude très beethovénienne qu’expriment tant le retour du motif escarpé que le choix sonore du quatuor consistant, lors de l’exposition récurrente du sujet, à poser le son puis à le distordre légèrement au long de la tenue, ce qui le dote d’un caractère cauteleux assez flippant.
Soudain, après un fade-out modulant, ressurgissent le traitement
en 6/8,
en Si bémol et
fortissimo
du thème chromatique, version allegro molto e con brio. Pourtant, cette fois, l’inquiétude semble se dissiper. L’affaire file, sautille et gambade harmonieusement.
Les phrasés sont onctueux,
les trilles sont énergiques, et
les échanges entre pupitres sont vigoureux mais nettement articulés.
La couleur change quand une pédale de La bémol au violoncelle annonce une modulation moins guillerette car sise dans le grave. Sans que le discours n’ait profondément muté,
une ombre plane,
une tension s’installe, et
l’œil qui frisait est désormais barré par un sourcil froncé.
Dorénavant,
les attaques sont plus sèches,
les trilles ne papillonnent plus : ils grommellent, et
les débats sont musclés.
Ça menace sourd. On montre les dents. Des aboiements éclatent.
Tenues grondantes des cordes graves,
péroraisons hargneuses du second violon,
trilles volontiers vociférantes
animent subitement la causerie, qui a viré à la dispute vinaigrée avant de se suspendre quand une diversion en Mi bémol est proposée. Elle permet de rasséréner les convives, même si la pulsation reste acérée et le rythme indique moins une grande cordialité que la persistance d’une tension. Le Chaos String Quartet exacerbe avec une saine obstination a cohabitation entre une volonté d’ordonner le chaos et le chaos qu’engendre, par débordement, toute volonté de dompter cette force qui va. Ici se mêlent
virtuosité,
souci de la mécanique et
conviction.
On aurait beau jeu de pointer une tendance parfois extrême à
faire rutiler le moindre chrome,
acérer les lignes jusqu’à les rendre dangereuses à cerner, et à
pousser l’idée du chaos et de l’ordre dans ses derniers retranchements.
Ce serait peut-être objectivement défendable tant l’engagement des musiciens ne laisse point de repos, mais ce serait subjectivement erroné et, ce, à double titre. D’une part, en effet, ce choix radical n’est pas sans faire écho à l’ambition démesurée de cette grande fresque beethovénienne ; d’autre part, le projet du disque n’a jamais été, n’est pas et ne saurait être
de ronronner mais de secouer,
de ressasser mais de questionner,
d’accumuler des minutes de musique mais de raconter une histoire.
Une histoire du chaos dans la musique, ou comment la musique, dans sa diversité, a cherché à appréhender, à défaut (et c’est heureux) de museler le chaos. L’art
du silence,
de la suspension et
du break
sied à l’association entre une formation originale dans son état d’esprit et un must du répertoire qui lui incombe. On goûte
l’agilité des archets,
la cohérence du projet et
le plaisir du groove
(les pizz du violoncelle,
l’optimisation des changements de couleur et de tempo,
la trrrès large palette de sonorités suscitées, et
l’inclination pour l’accent net dont témoigne singulièrement l’impulsion des doubles cordes de la coda impulsées par Sara Marzadori) :
un projet
séduisant,
convaincant et
quasi funky,
à prendre dans le contexte d’un album concept et à savourer comme un excellent exemple d’un genre devenu rare dans l’industrie de la musique savante !
Pour écouter le disque gratuitement, c’est ici. Pour l’acquérir, c’est par exemple là.
Améliorer sa vie (au féminin) et sa santé sans rien changer : excellent travail ! Photo : Bertrand Ferrier.
En attendant le prochain post, quelques nouvelles du monde. À commencer par ce coup de génie consistant à vendre une sandale à prix de bitcoin tout en ne fournissant qu’un talon et une lanière. Il se murmure que même le champion du monde de sodomie se serait incliné, en dépit des risques, devant le luxe alla francese.
Après l’inflation de tout liée à la guerre en Ukraine, les arnaques d’une Grande Entreprise Française.
Heureusement, il s’en passe de belles, pour l’Hexagone.
Aïe, Le Monde découvre le danger de la démocratie versus la certitude de la dictature.
En attendant, le foutchebol réaffirme qu’il est something else.
C’est quand même dingue ! Même à l’oral sous-titré, les flics fautent d’accord…
Nouveau sublime du journalisme culturel selon Le Monde des livres : la tête à tautologie. Épisode 1.
Dans le même supplément, épisode 2. Tellement les gars en ont plus rien à foutre de lire les livres, réfléchir et transmettre.
Dormez, braves gens. Des agents surentraînés vous protègent. En revanche, je serais vous, bandits de petits et grands chemins, je commencerais à bravoter de l’arrière-train.
Rendre hommage à un chanteur suisse devant des lèche-entre-fesses, niveau Sosotteur Ier de la Pensée complexe.
Salaire au mérite, niveau XXL.
Quasi un quart de page dans Le Monde pour reproduire ce véritable cheffff-d’œuvre vingtiémiste, je ne dis pas que c’est trop. Ou alors, je le dis pas fort.
Et on est au vingt-et-unième siècle, tu me l’accorderas, mon poussin.
J’en déduis que les juges n’aiment pas la littérature.
Rentabiliser un incendie et la mort d’autrui, en un mot, quand t’as pas de dignité, niveau XXL.
L’anulingus expliqué aux lecteurs du Figaro.
Il n’y a pas que Louis S. Fils de, ça reste un métier depuis des millénaires.
Le meilleur de la femme, selon Le Figaro. C’est pas rien, ce me semble. Vivement le pire de, ça m’intéresse.
C’est vrai, les temps sont durs et les p’tits poissons font la gueule. Mais, si l’on veut bien rigoler, n’oublions jamais qu’il y a les mises en scène homophiles d’opéra à Paris. Le machin où se passe cette insulte à une œuvre puissante de Gaetano Donizetti et, accessoirement, aux mélomanes voire aux contribuables qui cofinancent cette cochonnerie, s’appelle l’Opéra-Comique. Pour les amateurs, ça peut jouer.
Trois mouvements, trois cellules matricielles, trois citations : avec son troisième quatuor, écrit en 1983, Alfred Schnittke déploie
sa capacité de penser polymorphe,
son art du contrepoint et
sa propension à la diversité de l’écriture.
Le premier mouvement – le seul ici interprété par le Chaos String Quartet – s’ouvre sur les trois citations :
une du Stabat mater d’Orlando de Lassus,
une de la grande fugue beethovénienne op. 133 qui conclura le disque, et
une égrenant les quatre lettres-notes constituant la signature de Dmitri Chostakovitch, DSCH.
Le son
émerge doucement du silence,
y retourne,
s’en libère.
Le compositeur frictionne
les intensités,
les harmonies,
les modes de jeu
(pizzicati,
coll’arco,
glissendi…).
La partition laisse résonner les différentes citations, travaillant les mutations
d’intensité,
de dynamique et
d’esthétique.
Entre
collage,
superposition et
fondu-enchaîné,
l’andante procède d’une expressivité
parfois à fleur de peau,
souvent imprévisible et
toujours palpitante,
ce qui dessine par projections interposées un chaos hésitant avec passion entre
ordre contrapuntique,
entrelacs labyrinthiques et
explosivité étincelante.
Une dernière transition conduit vers le quart d’heure beethovénien que nous écouterons dans une prochaine notule. Les artistes répètent « Die Groβe Fuge » sur différents registres, accompagnés par leurs instruments jusqu’à un unisson filé. Une dernière incartade avant d’entamer le monument. À suivre !
Pour écouter le disque gratuitement, c’est ici. Pour l’acquérir, c’est par exemple là.
Censée assurer la sécurité de notre petit monde, la police brille par sa face obscure à double titre. D’une part parce qu’elle baigne dans certains des bas-fonds sordides de nos âmes, corps et actes et que, à force de clapoter dans ce marigot, elle se retrouve souvent contaminée ; d’autre part parce qu’elle ajoute plus que fréquemment des couches de ténèbres au noir Soulages de notre vie en cohabitation.
À l’heure du triomphe de Master Poulet, il fallait bien un ancien commandant de cette institution, qui a aimé son métier avec passion, pour dénoncer de l’intérieur, dans La Face obscure de la police qui vient de paraître chez Max Milo, les travers de la grande Boutique en claquant des questions qui fâchent comme :
pourquoi la lutte contre le narcotrafic est-elle devenue une mascarade ?
pourquoi la police est-elle davantage au service du pouvoir que de la population ?
pourquoi de nombreux agents dérapent-ils dans l’exercice de leur fonction ?
jusqu’à quel point la franc-maçonnerie tient-elle l’institution ?
les syndicats font-ils plus de mal que de bien aux fonctionnaires ?
à qui profite le remplacement de la police d’État par ses succédanés piteux et dangereux que sont la police municipale et les entreprises de sécurité privée ?
L’ancien des stups qui a sévi à Marseille et à Paris, lui-même ex-franc-maçon et syndicaliste, répond d’une plume alerte à ces questions et à bien d’autres. En associant expériences vécues, événements tout frais et analyse rigoureuse, il
décrit les conséquences délétères de ces moments où la police est incitée à faire du chiffre en interpelant à l’aveugle ;
révèle l’influence des réseaux, prompts à promouvoir des incompétents et à protéger des agents déviants ;
dénonce la détérioration des conditions de travail des policiers et leur impact direct sur la vie publique ;
montre pourquoi les forces de l’ordre ont pris l’habitude de casser du citoyen ; bref, il
illustre, exemples précis à l’appui, comment le néolibéralisme macronien – mais pas que – a largement transformé une institution vouée à une mission noble en un pantin politique souvent réduit à jouer des scènes guignolesques pour nourrir les médias, promouvoir des notabilités aux bas instincts et nuire aux citoyens de mille et une façons.
Cette histoire, racontée avec une truculence lucide par un Jean-Pierre Colombiès dépité par la tournure des événements mais croyant toujours à la possibilité d’un sursaut, ça claque et c’est disponible chez votre libraire ou, par exemple, ici. Pour les Franciliens, une rencontre avec l’auteur est prévue le 28 mai à 19 h à la librairie Au bonheur des livres (Paris 17). Au plaisir de vous y retrouver !
Il est rare que Jean-Philippe Rameau soit associé à l’idée de chaos, qui préside à ce disque. Pourtant, le compositeur a bien mis cet imaginaire en musique sur un livret de Louis de Cahusac, à l’occasion de l’ouverture de Zaïs, opéra-ballet racontant le test d’amour réussi par Zélidie tout en rendant hommage dans le même mouvement – estiment les connaisseurs qui s’y connaissent – à la maçonnerie.
Avant l’acte premier, donc, le prologue « peint le débrouillement du Chaos et le choc des Éléments lorsqu’ils se sont séparés ». Le roi des Génies y réveille les Éléments et suscite l’apparition de l’Aurore, de l’Amour et des Plaisirs. Présenté dans un arrangement maison, sans transition après le second quatuor de György Ligeti mais avec l’aide d’une percussion dans l’incipit, l’œuvre oscille entre
musique programmatique,
solennité assumée et
fragmentation du propos.
C’est un terrain de jeu idéal pour un quatuor qui a le goût
des mutations,
du bouillonnement et
des contrastes en tout genre
(intensités,
attaques,
caractères…).
Réduit à seize cordes, le prologue perd certes en majesté mais nullement en
tonicité,
effets spectaculaires et
énergie joyeusement chaotique.
Une transition cosignée par Samu Gryllus et le quatuor propose un passage escarpé entre Rameau et Johann Sebastian Bach.
Souffles,
frottements et
glissements
semblent explorer une inframusique dont émerge le deuxième contrepoint de L’Art de la fugue, après le premier entendu presque au début du disque. Le quatuor y fait sonner sa vision du chaos : un triple mélange
de rigueur métronomique et de brusquerie (les rythmes pointés sont sciemment surpointés),
de clarté dans l’exposition polyphonique et de luxuriance dans le déploiement des quatre voix,
de précision dans la répartition de la mélodie et d’art de la conversation dans les commentaires et prolongements du sujet qui font foisonner la partition.
Une judicieuse confrontation avec la musique bien plus unidirectionnelle d’un Rameau, qui continue de soutenir l’intérêt d’un disque que nous écouterons plus avant dans une prochaine notule. À suivre !
Pour écouter le disque gratuitement, c’est ici. Pour l’acquérir, c’est par exemplelà.
Vivement une restauration de cette démonstration scientifique de la capacité française à lutter contre les virus. Gare d’Ermont-Eaubonne (Val-d’Oise), avril 2026. Photo : Bertrand Ferrier.
En attendant un prochain post, quelques nouvelles du monde. À commencer par une façon immanquable de lutter contre le dopage technologique et personnel par l’un des mecs qui court le marathon en moins de deux heures. « Rien qu’des dos’ d’eau claire au fond d’la musette » chantait Francis C., sans citer nommément – le cachottier – ni Sabastian Sawe, ni Paul Seixas.
C’est pas la course à la défense ni la course à l’armement. C’est la course à la guerre qui crame autant de billets, nuance.
Dans la série « Ajouter une blague à ce monde gorafisé serait superfétatoire », nouvel pizob.
La billetterie de Jean-Marc Dumontet réussit à facturer des envois de courriels (tout en vendant les billets les plus au fond de son théâtre 39 € pièce). Pareil, superfétatoire ce serait commenter de.
Là, j’avoue, j’ai cherché une blague. Mais « une nouvelle réalité territoriale se dessine » pour ne pas parler de la colonisation meurtrière par L’État-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom sous peine de courroucer Mme La Censeuse Caroline Yadan, peut-être que c’est déjà une blague de lèche-entre-fesses, qui sait ?
Co-prince d’Andorre (sans faute d’orthographe), donc autodécoré par lui. Comme s’écrierait Redouane Harjane, « mais meurs, meurs, meurs bien ! ».
Franchement, Le Figaro, confiez la stagiérie à des stagiéristes francophones. Après que + indicatif, bravo ; mais « bientôt un an après que », à part un MNA de 36 ans niveau CP, qui c’est qui qui parle presque de la sorte ? On écrira mieux : « Presque un an après que Benoît, son fils de 17 ans », eh oui. Et on en profitera pour reformuler afin d’éviter la récurrence de « après ». Allez, va demander pardon à papa et viens faire le bisou.
Doublé aussi pour qui ? Peut-être c’est mieux de boire trop de bière après le direct, pas pendant, même quand on pige à L’Équipe. Une idée somca.
Le Figaro, champion des scoupes de cheveux.
La dévastation orthographique by L’Équipe.
Aïe. Sans doute une faute du Bayern. Ou une sortie en boîte trop tardive, hier ?
Je sais que les temps sont durs et qu’les p’tits poissons font la gueule. Mais
une grosse enquête journalistique,
une volonté de creuser une problématique sociétale essentielle,
un vrai engagement à chercher la vérité en franglais contre un million de subventions,
ça redonne le peps, non ? Non ? Ha bon. En tout cas, j’aurai fait mon max.
Le chaos – tel que l’envisage le troisième mouvement du second quatuor de György Ligeti – est « come un meccanismo di precisione ». Après deux mesures de silence, le mécanisme
s’enclenche,
se décale,
se dérègle et
déraille.
À nous
poulies,
rouages et
roues dentelées
plus ou moins de guingois ! Le titre programmatique est assumé par la partition, même si la précision du mécanisme ne se réfère pas à une synchronisation lisse. Au contraire, grâce aux frictions répétées, le compositeur et ses interprètes donnent aux cahots rythmiques
du grain,
du relief et
de la matière.
Notes puis intervalles répétés
se jaugent,
accélèrent,
s’effacent puis
rejaillissent quand l’archet se substitue aux pizzicati.
Soudain, la palette
d’attaques,
de sonorités et
de registres
s’amplifie puis se resserre, dans une forme ABA accélérée qui n’est pas sans rappeler la structure de Lux aeterna.
Soudain, le chaos change d’apparence – Ligeti expliquait que les cinq mouvements travaillaient le même matériau, mais nous devons admettre que cela ne saute pas aux oreilles insuffisamment exercées. Avec le quatrième mouvement, c’est un chaos foufou qui se présente à l’auditeur. Il s’agit d’un presto
furioso,
brutale et même
tumultuoso.
Prometteur !
Tonnerre rugueux,
cacophonie apparente et
complexités rythmiques
font dialoguer
tenues éthériques,
crissements,
bombardements sonores,
curiosités harmoniques… et
silence pour une dizaine de secondes.
Semble ainsi fulminer un chaos marqué par
l’imprévisibilité,
les recombinaisons et
l’absence d’harmonie
dans le défilé de son kaléidoscope thymique.
Ça cogne avec rage, puis
ça s’apaise, puis
ça repart
en tambourinant,
en tonitruant et, grâce à la vigueur des musiciens,
en éructant sans fard.
Sous l’austérité d’une œuvre pétaradante, l’on se délecte de la vitalité qui émane de la capacité de la partition à déjouer toute attente hormis celle de la prochaine surprise.
Le cinquième mouvement renverse la table en s’annonçant comme un allegro « con delicatezza ». La rhétorique quasi minimaliste se distord en confrontant
des rythmes,
des évolutions et
des dynamiques
distincts à chaque pupitre. Un premier épuisement du sujet suspend le discours, avant que le second violon et le violoncelle ne relancent le grouillement sonore à coups de triples croches jouées triple piano, d’abord à l’unisson puis à l’opposé. Leurs collègues tirent des pédales vibrantes puis se lancent et entraînent tout le quatuor dans une cavalcade… qui s’éteint à son tour. Il serait donc là, le chaos, non point seulement dans son imprévisibilité
d’intensité,
de couleur et
d’énergie,
mais aussi dans sa capacité à ressurgir alors qu’il semblait
assagi,
étouffé voire, pis :
rangé des voitures.
De la sorte,
suspensions et tenues,
unissons et silences,
déflagrations et déstructuration de la ligne
permettent à l’oreille d’être toujours en alerte, et aux interprètes de laisser poindre l’oxymorique délicatesse du chaos, pimpée par
la virtuosité digitale et technique,
l’exigence de la mise en place et
la science de la nuance,
jusqu’à l’effacement dans le silence des espaces finis, pour une fois (désolé, Blaise, une autre fois, peut-être ?).
Pourtant, sans se laisser désemparer, l’exploration du chaos continuera dans une prochaine notule. À suivre !
Pour écouter le disque gratuitement, c’est ici. Pour lire notre première chronique à quatre temps sur le premier disque du quatuor, c’est çà. Pour l’acquérir, c’est par exemplelà.
Au théâtre du Gouvernail (Paris 19), le 18 mars 2026, lors du double concert « D’une pierre deux coups ». Photo : Rozenn Douerin.
Le capitalisme, c’est « l’expropriation de la masse du peuple par quelques usurpateurs » ; la révolution, c’est « l’expropriation de quelques usurpateurs par la masse du peuple », cinglait Karl Marx à la fin du premier livre du Capital. Force est toutefois de constater que, dans la masse du peuple, certains, à l’instar de tel comique chouchou marocain ou de tel blanc-bec arriviste élu député européen, envisagent de s’exproprier eux-mêmes de leur condition en s’acoquinant avec quelque usurpatrice de l’autoproclamée haute société. Spoiler : c’est rare que ça finisse bien. Faut éviter trop de regrets au pas autoproclamé petit peuple… d’autant que c’est, à quelques chèvres près, le sujet d’cette chanson.
Qu’est-ce que le chaos ? Comment la musique peut-elle nous en causer ? C’est la problématique de cet album concept, évoquée au long des deux épisodes précédents, et son examen passe à présent par l’expérience radicale constituée par le second quatuor de György Ligeti. L’allegro nervioso liminaire s’ouvre sur une mesure silencieuse « senza tempo ». Effacée promptement, elle précipite l’auditeur dans un monde où
explosivité des pizzicati fortissimi,
limbes des suraigus pianissimi et
phases planantes
dessinent une atmosphère fuligineuse. La rigueur rythmique de la partition, imperceptible à l’oreille nue,
chamboule les tempi,
secoue les mesures et
bouscule la division du temps (ainsi du mélange synchrone, au deuxième temps de la mesure 23,
d’un triolet,
d’un quintolet et
de quatre doubles).
Le chaos est ici un espace où les repères se brouillent. L’on essaye de s’orienter
à l’intensité,
à la tessiture utilisée,
à l’événement qui soudain jaillit,
et c’est cet essai, jamais satisfaisant, qui capte l’attention. Impossible d’entendre, il faut écouter. Accepter le sursaut. Scruter et être ébloui. Tendre la portugaise et se laisser hypnotiser pour finir à nouveau sonné. S’habituer à se déshabituer.
Ici bouillonne la rage.
Çà se cramponne la suspension.
Là déflagre la déflagration.
Pour qui aime se laisser raconter des histoires percutantes et imprévisibles, un délice piquant. Pour qui aime ouïr une voix douce parler de sa morning routine avec un joli sourire très doux dans le timbre, un supplice grotesque.
Le deuxième mouvement est marqué « sostenuto, molto calmo ». Des sons
ondulants,
striés,
déformés,
frottés les uns aux autresavec rugosité
tour à tour ou simultanément
se rapprochent,
s’éloignent,
se tuilent,
se provoquent,
dérapent,
cognent,
s’élèvent,
s’amplifient,
jouent avec l’inaudible et
finissent par s’éteindre.
Tout se passe comme si, ici, le chaos fragilisait une méthode rationnelle qui consisterait à tenter
d’amadouer,
de dompter et
de classer
les événements sonores. En effet, ce ne sont pas tant les rébellions du hasard qui s’opposent à cette stratégie d’organisation ; le quatuor Chaos semble suggérer que le chaos n’est pas domesticable car, dès lors qu’il serait domestiqué, il disparaîtrait. Le chaos ne reçoit d’ordre de personne, le bienheureux. Dès la prochaine notule, nous vérifierons si les trois derniers mouvements confirment ce point d’étape. À suivre !
Pour écouter le disque gratuitement, c’est ici. Pour lire notre première chronique à quatre temps sur le premier disque du quatuor, c’est çà. Pour l’acquérir, c’est par exemplelà.