Il est vrai que je ne suis pas souvent d’accord avec les rĂ©ponses, mais j’aime bien Ăªtre d’accord avec les questions que posent les artistes, les vrais – sous-entendu, par ex., pas les metteurs en scène engagĂ©s Ă Bastille. En l’espèce, je suis complètement d’accord avec la question de Christian Chamorel, ouĂ¯ jadis en duo puis en solo : Mozart est-il gnangnan, industriel du bariolage, asphyxiĂ© sous la poudre de sa livrĂ©e, voire overrated , ce qui reste malgrĂ© tout plus chic que d’Ăªtre surcotĂ© ?
Pour y rĂ©pondre, son disque, qui promet de montrer un Mozart « pionnier », ne joue pas la rĂ©volution d’emblĂ©e. En effet, la Sonate en Fa K 533/494 (23′) avance une proposition qui aère la polĂ©mique. La pièce est jouĂ©e avec des doigts toniques, agrĂ©mentĂ©s d’une pĂ©dale souvent sobre et enveloppĂ©e dans une palanquĂ©e de nuances superbement amenĂ©es et rĂ©alisĂ©es. L’allegro est une force qui va, ce qui Ă©vite de s’attarder sur les grosses ficelles du dĂ©veloppement (modulations, rĂ©pĂ©titions, Ă©chos, longs arpèges…). Dès lors, on redoute le long andante, que l’instrumentiste ne cherche pas Ă prendre plus vite que de raison : andante n’est pas courante. Il faut donc, pour neuf minutes, faire crĂ©dit Ă l’artiste de son projet et Ă©couter « pour de bon ». La sonoritĂ©, les multiples touchers, la capacitĂ© Ă rendre Ă©vidente la logique des phrases, le mĂ©tier qui permet de faire goĂ»ter la polyphonie, l’Ă©nergie qui concilie puissance et mouvement lent, et surtout le sens de la respiration (silence, lĂ©ger rubato , retard ne dĂ©passant pas les bornes de l’Ă©lĂ©gance) suscitent l’intĂ©rĂªt pour l’interprĂ©tation plus que pour l’Å“uvre… en dĂ©pit de jolies dissonances qui titillent agrĂ©ablement l’oreille (piste 2, vers 6′). Bref, le rondo arrive Ă point pour secouer la torpeur dans laquelle nous menacions de sombrer en dĂ©pit des qualitĂ©s de l’exĂ©cution. Le thème liminaire sonnerait d’une banalitĂ© furieuse si Christian Chamorel ne sauvait le jour par les dĂ©tachĂ©s opportuns, les contrastes et intensitĂ©s qui vont bien… et dont rendent justice autant (1) le superbe Steinway prĂ©parĂ© par Corinne Wieland que (2) l’acoustique de « L’Heure bleue » Ă La Chaux-de-Fonds et (3) la prise de son d’Ines Kammann. Certaines variations, plus harmonieuses ou dĂ©licates que d’autres, happent l’attention jusqu’Ă cette Ă©trange fin grave d’un mouvement que l’interprète dĂ©crit comme une pièce rapportĂ©e, petite facilitĂ© prĂ©-composĂ©e que Mozart agrĂ©gea aux deux premiers Ă©lĂ©ments pour offrir « un final plus lĂ©ger ».
Le Rondo en la mineur K 511 (9′) impose d’emblĂ©e son chromatisme prĂ©-chopinien, que Christian Chamorel veille Ă ne pas surjouer de façon anachronique. Deux couplets pivotent autour du thème imbibĂ© de mĂ©lancolie. L’ornementation, rigoureuse, anime cette forme sans surprise, que les modulations, l’usage abondant du demi-ton, le toucher prĂ©cis et le rythme pertinent du pianiste contribuent Ă rendre apprĂ©ciable en dĂ©pit des redites qui ne semblent pas toujours indispensables Ă l’Ă©conomie gĂ©nĂ©rale de la pièce… telle qu’un auditeur snob de 2018 eĂ»t pu, sottement, imaginer judicieux de la redessiner.
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Les Dix variations sur « Unser dummer Pöbel meint » (13′) est la partition idĂ©ale pour Christian Chamorel. Dès le thème liminaire, non-mozartien, elle lui permet de valoriser son incroyable talent pour la schizophrĂ©nie, cette capacitĂ© Ă aller boire une bonne grosse chope avec des Munichois en fin de soirĂ©e et, la mesure d’après, siroter quelques bulles millĂ©simĂ©es avec la marquise de Louis-Vuitton. Les variations, d’une virtuositĂ© imparable – pas de celle qui fait du bruit sur tout le clavier, de celle qui, si tu dĂ©cales seulement une double, tu pourris la prise et chacun se gausse – lui siĂ©ent itou Ă la perfection. D’abord parce que c’est pas parce qu’il joue du Mozart qu’il ne sait pas secouer ses saucisses. Ensuite parce que nous ne connaissons aucun pianiste capable de faire autant de musique avec des notes fonctionnelles – jusque dans les ornements malins ajoutĂ©s comme il convient Ă la reprise de la première section de la dixième variation. Enfin parce qu’il se sert de cet exercice très codifiĂ© pour prolonger son propos sur la verdeur, l’originalitĂ© et la grandeur de Mozart. Les pinailleurs pointeront ainsi ce do aigu, Ă la troisième mesure de la huitième variation (ben quoi ? faut montrer que, quand on m’offre un disque, je fais hyperbien semblant de l’Ă©couter, quand mĂªme), qui semble tarder Ă venir et, pourtant, tombe dans le bon temps. Cette capacitĂ© Ă subdiviser une microseconde pour valoriser une note provisoirement sommitale placĂ©e sur un temps faible, c’est aussi ce genre d’indice qui trahit un grand interprète – lequel, rouĂ©, refait le mĂªme coup dans la seconde partie de la variation, comme pour bien montrer que c’est un choix interprĂ©tatif qui consiste Ă crĂ©er de l’inattendu dans du convenu parce que, peut-Ăªtre, le convenu est moins dans le formalisme d’une pièce que dans une exĂ©cution routinière… ou la certitude prĂ©alable de l’auditeur.
Dès lors, la Sonate en Mi bĂ©mol K 282 (12′) sonne comme un choix curieux pour un artiste qui se propose de mettre en avant le gĂ©nie de Mozart. Écrite Ă dix-huit ans, l’Å“uvre ressortit a priori du pensum . Sauf que Christian Chamorel, l’insolent, affirme que, loin d’Ăªtre un sage parangon classique, elle serait un jalon du prĂ©romantisme, au moins grĂ¢ce Ă son premier mouvement. Acceptons-en l’augure et, cependant, nĂ©anmoins, quoi que, ce nonobstant, pourtant, though , although , however , nevertheless et tutti quanti , admettons l’inadmissible : oui, l’on apprĂ©cie le soin mis dans l’interprĂ©tation, l’ajout plein de grĂ¢ces d’ornement Ă la reprise de la première section (voir le changement de note sur la première croche de la septième mesure, tadaaam) et donc d’emblĂ©e dans la seconde ; or, malgrĂ© cet atout inestimable, il nous paraĂ®t audacieux de chercher, dans cette sonate, autre chose que de la musique mignonnette, voilĂ , c’est dit. Aussi, embarquĂ© dans une telle verve sans faute d’orthographe, craint-on le pire ennui, au moins, pour la suite, puisque les deux derniers mouvements sont annoncĂ©s comme moins inventifs. En rĂ©alitĂ©, il est difficile de s’ennuyer avec un tel pianiste. En revanche, cette fois, il serait vain de chercher Ă le contredire : les menuets du deuxième mouvement sont charmants et longuets comme sont charmantes et longuettes les roulades d’une jeune première de Labiche balbutiant du Lalo (quand ladite jeune première est charmante, bien entendu, et que le comique de situation nous fait rire en enviant ces riches bourgeois). Les doigts s’agitent dans l’allegro pris, heureusement, quasi presto – encore une fois, le rendu est parfait, l’attention est attirĂ©e avec justesse sur la mĂ©lodie oĂ¹ qu’elle se trouve, la percussion des accords n’est jamais vulgaire, les respirations aèrent avec finesse la pĂ¢te sonore : on admire donc l’exĂ©cution, mais la sonate nous paraĂ®t ensuquĂ©e dans une esthĂ©tique qui peine Ă nous Ă©mouvoir bien qu’elle mette en valeur les incroyables vertus d’interprète de l’olibrius derrière le clavier – son final piano achève de mĂ©riter des brava en dĂ©pit de son vain dĂ©fi de nous convaincre du gĂ©nie mozartien.
Cela dit, attention, la dĂ©monstration n’est pas terminĂ©e ! Il reste un gros Adagio en si mineur K 540 (10′) pour nous bluffer. Le caractère un brin dĂ©cousu de la pièce, offrant diffĂ©rents caractères, dĂ©samorce une partie des chansonnettes sur le « systĂ©matisme » de Mozart – d’oĂ¹ la dĂ©ception quand les reprises rentabilisent ce qui nous plaisait et « systĂ©matise » ce qui pouvait Ăªtre plus ravaudĂ© voire, in a way , rhapsodique que cousu de corde blanche. D’autant que la seconde partie reproduit largement les systèmes de mains croisĂ©es et d’accompagnement proposĂ©s lors des cinq premières minutes. Hormis le final majeur, on peinerait Ă prĂ©tendre Ăªtre bouleversĂ© ou surpris par cette composition un peu empesĂ©e Ă notre goĂ»t de snob qui n’arrive guère Ă dĂ©centrer ses penchants les plus avouables, sans doute les pires. Heureusement, domine la formidable capacitĂ© de Christian Chamorel Ă capter l’oreille par un son, un accent, une nuance, une respiration, une dilatation du soupir ou de la tenue (piste 19, 7’55) de sorte que l’on applaudit, stupĂ©fait et hypocrite dans la mesure oĂ¹ un autre interprète nous aurait permis de piquer un somme ce qui n’est presque jamais dĂ©sagrĂ©able. TantĂ´t cristallin, tantĂ´t tank, toujours très personnel, le piano semble se soumettre aux moindres dĂ©sirs musicologiques et musicaux, l’un n’allant pas toujours avec l’autre chez tant d’experts, de l’interprète.
Cela mĂ©ritait bien un bis , en l’espèce la Gigue en Sol K 574, exĂ©cutĂ©e avec brio, et qui a le mĂ©rite singulier de marquer le cĂ´tĂ© « rĂ©cital » du disque : pas une simple liste de tubes de Mozart, mais un vrai projet rĂ©flĂ©chi et jouĂ© avec un talent Ă©poustouflant par le mec qui l’a pensĂ©. Tu vois, Momo, si tu as au moins rĂ©ussi Ă stabyloter pour quelques clampins de ma trempe Ă quel point Christian Chamorel est un grand pianiste, tes bluettes et tes trucs pour marquis (2’12) n’Ă©taient point inutiles ! Quant aux curieux soucieux d’acquĂ©rir un disque aussi superbement jouĂ© que talentueusement enregistrĂ©, ils auront grande joie Ă profiter de cette jolie musique si supĂ©rieurement exĂ©cutĂ©e… ainsi que des notes de livret de l’interprète en personne, que nous avons Ă©vitĂ© de citer en long ici afin que chaque acheteur puisse profiter de la parole du vrai connaisseur comme en avant-première.