
Quel joli pari ! Le label IndĂ©Sens, dont nous chantĂ¢mes tantĂ´t les louanges Ă travers ses reprĂ©sentants, malgrĂ© un nom qui Ă©voque les pires jeux de mots d’enseigne de CoiffHeurs, ose la publication d’un disque rĂ©unissant les cinq sonates pour cuivres de Paul Hindemith, parmi les dix sonates pour piano-et-plus que composa le zozo. Au casting, parmi les plus grands solistes, surtout français, de leur catĂ©gorie. GĂ¢chons le suspense : le rĂ©sultat est Ă la hauteur du gĂ©nĂ©rique. Voici, en notre sens, pourquoi.
1.
Sonate pour trompette en Bb (1939)
Le disque commence « avec puissance ». Tant mieux : partir fort permet moult retournements rapides et inquiĂ©tants. Soixante secondes après un incipit qui ne minaude point, le changement d’atmosphère saisit l’oreille. Le grondement du piano, via des accords rĂ©pĂ©tĂ©s et des ondulations, fait Ă©cho aux lignes brisĂ©es de la trompette d’Éric Aubier. Un système d’échos alimente le discours, avalĂ© par les graves du piano. Un nouveau crescendo par paliers offre Ă la trompette l’occasion de reprendre sa position surplombante, fragilisĂ©e nĂ©anmoins par les guirlandes de notes de son partenaire qui provoquent l’instabilitĂ© du rythme final. Le deuxième mouvement attrape l’auditeur car il peine Ă se dĂ©velopper. De nombreux unissons illustrent cette difficultĂ© de la musique Ă prendre son essor. NĂ©anmoins, peu Ă peu, un motif rythme des embryons de variations ; sauf que le ressassement de cette formule finit par Ă©touffer toute vellĂ©itĂ© lyrique ou discursive.
La fausse gaietĂ© de la musique avoue sa vraie nature en dĂ©bouchant sur une longue « musique funèbre ». C’est l’occasion d’apprĂ©cier Ă dĂ©couvert l’incroyable toucher de Laurent Wagschal. La capacitĂ© du pianiste Ă faire sonner son instrument Ă la fois comme orchestre miniature et comme multiple soliste est sollicitĂ©e pour ouvrir le bal mortuaire. La trompette, aux sons tenus ou dĂ©tachĂ©s, apparaĂ®t, disparaĂ®t derrière les commentaires du piano, se rĂ©impose sans parvenir Ă prendre l’initiative des Ă©changes. Dieu, par exemple, soit louĂ©, le lamento connaĂ®t des ruptures : au mitan de ce mouvement, le piano plante des unissons doublĂ©s, d’intensitĂ© variable, qui rythment une section ponctuĂ©e de brisures et d’interventions puissantes de la trompette. Le silence semble mĂªme un moment avaler la procession avant que le motif de notes par deux, en unisson, rĂ©veille le piano pour un dernier adieu que la trompette couronne. Les musiciens dĂ©gagent ainsi de ce quart d’heure dense et pesant une sĂ©duisante intensitĂ© diĂ©gĂ©tique – en presque moins prĂ©tentieux, on pourrait dire : les gars, concentrĂ©s, racontent une histoire captivante car jamais uniment claire mĂªme si on sent que, globalement, ça rigole pas.
2.
Sonate pour cor en F (1939)
L’Å“uvre, captĂ©e au temple Saint-Marcel par Nikolaos Samaltanos, s’ouvre sur un mouvement modĂ©rĂ© oĂ¹ l’énergie dĂ©cidĂ©e du piano dialogue avec la chaleur du cor. C’est l’amorce d’un dialogue alternant parties superposĂ©es, questions-rĂ©ponses et imitations. L’impressionnante partie dĂ©volue au clavier d’HĂ©lène Tysman dirige les changements d’atmosphère. Des cellules de longueur diverses (deux Ă six  notes) se succèdent jusqu’à une coda rapide, conclue sur un accord parfait dont on ne sait s’il est optimiste ou, Ă©trangement, ironique. Le mouvement « tranquille » qui suit, construit en ABA, fait coulisser une mĂªme micromĂ©lodie entre les diffĂ©rentes voix et voie, au clavier et au cor, crĂ©ant des effets d’écho presque fuguĂ©s… mais vite mutĂ©s dans une section centrale oĂ¹ les aigus du piano ruissellent sur le procĂ©dĂ© et modifient la nature de la pièce avant que le cor ne reprenne le ton liminaire.
Tout se bouscule dans le mouvement « animé », qui est d’autant plus palpitant que les dix premières minutes ont installĂ© des jalons sur le point dâ€™Ăªtre reconvoquĂ©s, synthĂ©tisĂ©s, modifiĂ©s pour partie et secouĂ©s. Il part bille en tĂªte avec une walking bass percutante, que zèbrent des breaks toniques. Une première rupture (piste 6, 1’20) semble offrir un petit apaisement aux musiciens ; mais le piano s’emporte, menaçant de réélectriser le propos. Ça ne manque pas : en dĂ©pit du ton dĂ©bonnaire du cor, une troisième section est parcourue par une ire inquiète. Forte ou piano, la tension secoue Ă nouveau le discours par des effets d’écho que le piano agrĂ©mente de soli apportant de nouveaux grains au moulin du cor. Surprises, hoquets, decrescendo et contrastes brutaux sont remarquablement rendus par des interprètes qui se retrouvent pour l’accord parfait entendu plus tĂ´t mais, cette fois, point-d’orguisĂ©. Sur l’ensemble de l’œuvre, en dĂ©pit d’une pĂ©dale de sustain très utilisĂ©e, le piano rend avec prĂ©cision et profondeur les tensions qui secouent sa partie, tandis que le Galicien David Alonso capte l’oreille par les variations de couleur qu’il est capable de faire miroiter, de des chromatismes chauds aux teintes Ă©blouissantes en passant par le murmure des pastels – le deuxième mouvement illustre Ă merveille cette association entre virtuositĂ© et entente musicale entre les deux interprètes.
3.
Sonate pour saxophone en Eb (1943)
En quatre mouvements, la sonate pour saxophone s’ouvre sur un mouvement modĂ©rĂ© qui incite Nicolas Prost Ă vibrer avec une gĂ©nĂ©rositĂ© très, euh, gĂ©nĂ©reuse, les sons qu’il tient. Ă€ ce prĂ©lude rĂ©pond un mouvement animĂ© qui pivote, façon ABA derechef, autour de motifs guillerets rarement entendus jusqu’ici. Pourtant, après un premier Ă©change de bon aloi, piano et sax s’exacerbent, s’emportent et s’étincellent (si, si) jusqu’à ce qu’un rappel du thème initial s’éclaire d’une lumière diffĂ©rente sous les cascades de notes du piano avant une rĂ©solution en douceur. Le troisième mouvement, aux accents presque jazzy, s’apparente Ă une mĂ©lopĂ©e quasi nostalgique – osons l’inosable : jazzy nostalgique. Bref. Cette fois, peu de duel : les deux musiciens semblent participer d’un mĂªme sentiment qu’ils dĂ©crivent de concert, leur art mettant en Ă©vidence cette science de Paul Hindemith pour croquer une atmosphère et l’installer en Ă peine deux minutes.
La sonate s’achève sur un dialogue enflammé qui fait la part belle au piano – on regrette dès lors que l’instrument ne semble pas avoir été préparé au mieux (voir piste 10, 1’23, le do dièse – ré qui sonne, au mieux, faux, au pis, bastringue). Le marteleur est rejoint par le saxophone pour manière de valse, le piano pyrotechnise, et pourquoi pas, à nouveau tandis que le souffleur tente d’imposer un motif qui rappellera « Ô Croix dressée sur le monde » aux habitués des églises – si, ça existe encore. Les circonvolutions du clavier ne cessent que pour s’entrecouper d’accords furibonds, auxquels répond une note tenue et vibrée du saxophone. Aussi salue-t-on le souci de Nicolas Prost et Laurent Wagschal de caractériser finement chaque changement de caractère dans une pièce qui n’en manque pas.
4.
Sonate pour trombone en F (1941)
Écrite deux ans avant, la sonate pour trombone s’ouvre sur un capharnaĂ¼m qu’accentue la prise de son très rĂ©verbĂ©rĂ©e signĂ©e Thomas Vingtrinier. Poursuivant une mĂªme interrogation, piano et trombone s’interpellent dans un premier mouvement annoncĂ© « maestoso ». L’épuisement du thème ouvre l’espace nĂ©cessaire au deuxième mouvement, « grazioso », qui s’ouvre sur un solo de piano aux harmonies très hindemithiennes. La rĂ©ponse de Fabrice Millischer el’tromboniss dĂ©clenche une nouvelle confession des marteaux, qui ont la main sur ce mouvement en dĂ©pit des Ă©chos sĂ©rieux Ă©noncĂ©s par le cuivre.
Au contraire, le troisième mouvement part sur des auspices tromboniques. L’énergie de la « chanson du ferrailleur » exprime les contradictions de cette pièce, à la fois « allegro » et « pesante », au point d’enchaîner cette troisième section sur un « allegro maestoso pesante »… comme le premier mouvement. Questions-réponses et ressassement du thème principal nourrissent un duo que rythme le martèlement, parfois ternaire, du piano. En confrontant piano et trombone avec une force qui n’est pas que vivacité, le compositeur tire le meilleur parti des possibles de ces deux associés. C’est lisible et efficace ; d’autant que l’union entre la sonorité généreuse de Fabrice Millischer et la finesse technnique de Laurent Wagschal fonctionne avec brio.
5.
Sonate pour tuba en Bb (1955)
La sonate pour tuba met en scène un soliste aux graves redoutables, aurĂ©olĂ© d’un accompagnateur bien plus prĂ©sent que lui grĂ¢ce Ă ses aigus et Ă sa manière d’impulser le groove. C’est une dĂ©finition idĂ©ale de cet oxymoron qu’est l’« Allegro pesante », avec changement de swing (plage 15, 1’10). Le mĂªme thème sature l’espace, de l’aigu aux graves rythmiques du piano et du tuba, avant qu’une dĂ©tente n’ouvre la voie Ă une esquisse de valse (2’41), prĂ©lude au fade out conclusif. Un bref Allegro assai s’ouvre sur un dialogue pĂ©tillant oĂ¹ les bariolages forcenĂ©s du piano aboutissent Ă un dĂ©fi rĂ©ciproque brièvement conclu. Le troisième mouvement, plus long que les deux premiers rĂ©unis, propose des variations en duo ou en solo, avec Ă©chos, questions-rĂ©ponses, imitations et duels. Les instruments Ă©changent les rĂ´les – et la musique Ă©voque moult musiciens, de Poulenc Ă Debussy en passant, bizarrement, mais jamais nous ne dĂ®mes que point ne sommes bizarres, par certains reprĂ©sentants des Ă©coles franco-belges de l’époque.
La prise de son attentive de Paul Boulier permet au tuba de jouer son solo dans la rĂ©sonance non excessive du piano. Éclatent ensuite les Ă©tincelles que libère Laurent Wagschal avec les deux mains en duo sporadique et le tuba en contestataire till the end. Au lieu de prĂ©tendre que le tuba est un instrument soliste comme un autre, Paul Hindemith lui propose de s’illustrer en tant qu’instrument soliste pas comme un autre, ce qui est autrement plus malin : il ne s’agit point de nier les pouĂ«t-pouĂ«t, mais d’intĂ©grer les spĂ©cificitĂ©s de la bestiole dans une problĂ©matique musicale spĂ©cifique et intrigante. Le rĂ©sultat ne pouvait Ăªtre mieux portĂ© que par StĂ©phane Labeyrie, vedette en France de ce monstre, et Laurent Wagschal, extraordinaire pianiste tant techniquement que musicalement.
La conclusion
PortĂ© par une Ă©quipe de premier plan, ce projet discographique, enregistrĂ© sur deux annĂ©es, mĂ©rite la plus grande attention des mĂ©lomanes. Loin de chercher Ă illustrer les instruments auxquels ces sonates se destinent, Paul Hindemith y propose un parcours Ă travers les possibles musicaux de chacun d’eux. Les interprètes exceptionnels, au premier chef desquels les deux pianistes, servent son propos avec une dĂ©votion patente. Certes, ne serait-ce que pour surjouer notre indĂ©pendance Ă l’Ă©gard des attachĂ©es de presse sympa, on peut glisser de minimes reproches Ă la rĂ©alisation du livret, sur l’air du « pas de traduction des mouvements Ă©crits en allemand » (alors que les sonates, elles, sont francisĂ©es) ; les orthotypo-maniaques se demanderont si le foliotage de toutes les pages Ă©tait indispensable ; les lecteurs scrupuleux se gausseront de la tentative de réécriture lĂ©nifiante de l’histoire de Hindemith (celui n’a pas juste « émigrĂ© sous la pression des nazis », il a d’abord plus-que-tentĂ© de collaborer avec eux, le faire passer pour une victime pure et innocente est malhonnĂªte) ; et l’on regrettera que le livret offre une description sommaire des sonates, curieusement datĂ©e (de la FĂªte de la musique 2018, WTF), dont l’intĂ©rĂªt musicologique est, soyons sobre pour une fois, aussi mĂ©diocre que la prĂ©sente notule, alors que l’on aurait aimĂ©, ignorant que nous sommes, resituer telle Å“uvre dans le rĂ©pertoire soliste des instruments concernĂ©s, par ex. par l’intervention de tel ou tel soliste.
Reste, pour l’essentiel, un disque en tout point intéressant, pertinemment mixé et revu par Erwan Boulay, qui devrait intriguer les gourmands de cuivres, de musiques narratives et de beaux projets virtuoses.