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Le blog de Bertrand Ferrier, page 244

Eugen Indjic, Chopin : Sonates 2 et 3, Dux


Pourquoi enregistrer des sonates de Chopin aujourd’hui ? Eugen Indjic, dont le compositeur est peut-Ăªtre LA grande spĂ©cialitĂ© au disque, ne rĂ©pond pas Ă  cette question dans le livret qui accompagne son nouvel enregistrement pour Dux. Pour les incultes de notre acabit, stipulons-le : l’homme, que nous allons chroniquer irrĂ©gulièrement sur cette colonne, est bardĂ© de grands prix dĂ©crochĂ©s aux concours Chopin, Leeds et Rubinstein au dĂ©but des annĂ©es 1970 ; il a jouĂ© le Premier concerto de Liszt avec l’Orchestre national symphonique de Washington Ă  treize ans, Ă©tĂ© ami avec Arthur Rubinstein et Alexandre Tansman, glorifiĂ© par feue la voleuse en couple Joyce Hatto et louĂ© par des zozos de l’acabit d’un Vladimir JankĂ©lĂ©vitch. Autant dire que, Ă  soixante-dix ans, il n’a, hĂ©las, Ă  se justifier d’une telle entreprise que par la musique, Ă  l’occasion de son enregistrement des Deuxième et troisième sonates de FrĂ©dĂ©ric Chopin, agrĂ©mentĂ©es du Treizième nocturne en guise d’interlude.

1.
Deuxième sonate en si bémol mineur

L’opus 35 (23’) se dĂ©ploie sur un mouvement tiraillĂ© par les moments posĂ©s (Grave initial) et les passages vifs (Doppio movimiento proche), le binaire et le ternaire, le bariolage et les accords rĂ©pĂ©tĂ©s. L’interprète trace sa voie entre la radicalitĂ© furieuse d’un Ivo Pogorelich et l’élĂ©gance esthĂ©tisĂ©e d’une Martha Argerich. En clair, il tĂ¢che de rendre avec libertĂ© les diffĂ©rentes phases du discours sans laisser les vagues successives dĂ©border la digue du bon goĂ»t. La tempĂªte qu’il dĂ©chaĂ®ne est contrĂ´lĂ©e. L’auditeur Ă©prouve le plaisir de contempler l’orage en sĂ©curitĂ©, sur son canapĂ©, par la baie double-vitrĂ©e – ou la double baie vitrĂ©e, ça marche presque aussi – lui offrant une vue dĂ©gagĂ©e sur les fureurs haletantes de la nature que hachent des moments de rĂ©pit oĂ¹ Éole gonfle ses poumons. MĂªme le passage en majeur qui prĂ©cède le scherzo ondule sous les intempĂ©ries rageuses ; et le vent hurle avec dĂ©lectation dans les accords rĂ©pĂ©tĂ©s ou suivis qui secouent le deuxième mouvement en mi bĂ©mol mineur (six bĂ©mols, plus les doubles – quand on aime, on ne compte presque pas).
Le temps de contempler les dĂ©gĂ¢ts causĂ©s par ce dĂ©ferlement, et le grondement reprend avant de s’épuiser, direction le mĂ©gahit, celui qui a transformĂ© FrĂ©dĂ©ric Chopin en Cradle of Filth des mĂ©lomanes dĂ©pressifs : la « Marche funèbre » en ABA. Eugen Indjic en propose une interprĂ©tation Ă  la fois clinique et personnelle, puisque des accents cassent sporadiquement la rĂ©gularitĂ© du glas connu. La lente dĂ©ploration est l’occasion d’apprĂ©cier Ă  la fois l’élĂ©gance d’un pianiste qui, tout en maĂ®trisant le monstre (qualitĂ© du legato, efficacitĂ© des nuances, sens de la pĂ©dale), s’applique Ă  restituer l’atmosphère pesante sans chercher Ă  l’agrĂ©menter de facĂ©ties hors de propos. L’étrange Finale Ă  l’unisson est l’occasion de laisser gronder une dernière fois le piano avant le pouĂ«t final, signant une version puissante et libĂ©rĂ©e des paillettes que l’on trouve parfois, hĂ©las, comme pour stabyloter une virtuositĂ© pourtant consubstantielle de ce genre de partition.

2.
Treizième nocturne

On aborde donc avec gourmandise l’interlude proposĂ©, en l’espèce l’opus 48 n°1 (6’). Pris sur un tempo paisible, ce cĂ©lèbre morceau en ABA convient Ă  l’option ici choisie par Eugen Indjic : on ne joue pas Chopin pour faire le malin mais pour jouer joliment de la belle musique. Se faufile ainsi aux oreilles le souci d’unitĂ© sonore entre les graves et les notes supĂ©rieures, avec le remplissage du mĂ©dium pour la partie majeure. La lĂ©gèretĂ© des accords de la troisième partie dessine Ă  la fois une technique confondante et une vraie ligne interprĂ©tative privilĂ©giant le texte sans gommer son potentiel de virulence par des accents Ă©vitant l’écueil de la mignonnerie. Nocturne, oui ; tube, OK ; mais gnangnan, nan, nan.

Autour du disque Dux, minicolloque impromptu sur « Pourquoi enregistrer Chopin aujourd’hui ? ProlĂ©gomènes Ă  toute musicologie prospective qui se voudra considĂ©rer comme une science, l’expĂ©rience Eugen Indjic ». Photo (dĂ©tail) : Bertrand Ferrier.

3.
Troisième sonate en si mineur

L’opus 58 (24’) offre un changement d’atmosphère fort apprĂ©ciable. L’Allegro maestoso qui lance la fĂªte s’ouvre avec une sĂ©rĂ©nitĂ© nĂ©cessaire pour faire apprĂ©cier le virus de l’inquiĂ©tude qui contamine très vite la partition. En effet, les modulations s’accĂ©lèrent, puis des doubles croches rayent le clavier, ruant dans des contretemps qui peinent Ă  se stabiliser. Après l’oscillation dynamique du premier Ă©pisode, la partie apaisĂ©e qui suit est bien rendue par la sĂ©rĂ©nitĂ© du pianiste. Elle permet de donner Ă  entendre la contradiction entre une mĂ©lodie posĂ©e et un accompagnement hĂ©sitant (sautes d’octaves, triolets, doubles croches Ă  gauche contre triolets de croches Ă  droite, 5 pour 6, trilles, quarts de soupir…). Eugen Indjic excelle Ă  rendre musical ce qui pourrait nâ€™Ăªtre qu’une rhapsodie d’atmosphères variĂ©es. La cohĂ©rence du son, rendant inutile la reprise, offre densitĂ© et lisibilitĂ© Ă  l’histoire que racontent les notes. En ce sens, l’arrivĂ©e en B n’est pas une nouvelle mutation mais l’aboutissement provisoire d’une tension que le pianiste a paru contenir et qui aboutit, de la sorte, Ă  une rĂ©solution logique par-delĂ  les Ă©vĂ©nements qui auront marquĂ© ce mouvement. Le scherzo « molto vivace » qui suit suit (pfff) la forme ABA chère Ă  Chopin. Il s’ouvre, en Eb, dans une dĂ©ferlante de notes dĂ©bitĂ©es avec une rĂ©gularitĂ© sans faille. Cette mĂ©canique de prĂ©cision valorise la fin brillante sur un Eb, donc un D#. La note est un pivot. Elle permet d’ouvrir un passage plus posĂ© en B. On apprĂ©cie que la mĂ©lodie s’y mĂªle au dit (re-pfff) de l’accompagnement, id est que les notes supĂ©rieures ne soient pas seules audibles face Ă  un tapis sonore. Ici, le lead est juste un peu plus intense que l’orchestre, et cela enrichit un sage passage (re-re-pfff) parfois rendu anodin par d’autres interprètes, parce que moins vigoureux que les autres moments. L’auditeur doit faire l’effort pour se guider entre deux explosions de croches… jusqu’à la modulation un brin tirĂ©e par la barbichette permettant le retour du Eb virtuose, brillamment enlevĂ© par le pianiste.
Le Largo consĂ©cutif, toujours en forme ABA, s’enchaĂ®ne en B via le truchement du Eb/D#. Il s’agit, cette fois, de rendre l’opposition entre un tempo lent et un balancement articulĂ© autour des triples croches, puis des doubles Ă  la main gauche et des effets proposĂ©s Ă  la main droite (triolets de doubles, appoggiatures, nombreux changements d’intensitĂ©, etc.). L’arrivĂ©e du rythme ternaire annonce la modulation en E, cette fois articulĂ©e autour du B. On apprĂ©cie alors la grande dĂ©licatesse avec laquelle est jouĂ© ce passage, sans dĂ©bitage mĂ©canique ni abus de rubato. Ă€ la sobriĂ©tĂ© de l’écriture rĂ©pond la juste modestie de l’interprète, qui n’est certainement pas mollesse – comme l’indiquent l’impressionnante clartĂ© du discours et la prĂ©cision des crescendi / decrescendi – mais capacitĂ© Ă  orienter l’oreille pour donner sens au son – la magnifique modulation vers le B (piste 8, autour de 6’) l’illustre, et se laisse secouer, avec la musculature requise, par le surgissement du fa dièse, lien avec le Bm liminaire conduisant au Finale. De la sorte, s’imposent deux qualitĂ©s rendant cet enregistrement prĂ©cieux : la capacitĂ© Ă  associer tonicitĂ©, sans laquelle la technique n’est rien qu’une sale manie de mièvre m’as-tu-vu, et douceur – cette dernière caractĂ©ristique est obligatoire pour les croches du 6/8 conclusif. Ici, tout y est : le vertige du presto, mĂªme si officiellement pas tanto, l’émotion des nuances renforçant les ondulations du clavier, la prĂ©cision des synchronicitĂ©s, la qualitĂ© des dĂ©calages triolet / quatre croches, la rugositĂ© des doigts amenant la modulation en Eb, la plus secouante, puis en D et Bm, et enfin la rĂ©solution en B. Comme que disent les musicologues, je crois, « ça joue ».

Bon, j’ai trouvĂ© la set-list qu’en polonais, alors voilĂ , quoi.

Du coup, pourquoi enregistrer Chopin aujourd’hui ? Peut-Ăªtre, grĂ¢ce Ă  Zbigniew Kusiak Ă  la prise de son et Ă  Szymon Janoswki pour l’accord du piano, afin d’incarner ce paradoxe qu’il reprĂ©sente, dans l’histoire du piano, entre sensibilitĂ© exacerbĂ©e et Ă©nergie inventive, entre dĂ©licatesse intĂ©riorisĂ©e et virtuositĂ© extravertie, entre musicalitĂ© subtile et force qui, l’air de rien, emporte tout sur son passage. Si telle est votre vision de Chopin, ni bĂ»cheron enfoui sous les pĂ©tales de roses ni virtuose gnangnan cherchant Ă  compenser ses larmoiements par des excès de triples croches, Eugen Indjic is, clearly, your man, et ce disque fut gravĂ© pour vous.

Face Ă  au monstre

Photo : Bertrand Ferrier

Peur de l’obscuritĂ© ? Toujours l’impression que quelque chose te jouxte ? Sais-tu que tu n’es pas forcĂ©ment fou ou peureux ? Souvent, un monstre te guette en vrai…

Photo : Bertrand Ferrier

Bon, lĂ , il appert que c’Ă©tait un chien pas mĂ©chant, mais imagine si c’eĂ»t Ă©tĂ© un python !

Photo : Bertrand Ferrier

Christian Chamorel, Mozart: Piano Works, Calliope


Il est vrai que je ne suis pas souvent d’accord avec les rĂ©ponses, mais j’aime bien Ăªtre d’accord avec les questions que posent les artistes, les vrais – sous-entendu, par ex., pas les metteurs en scène engagĂ©s Ă  Bastille. En l’espèce, je suis complètement d’accord avec la question de Christian Chamorel, ouĂ¯ jadis en duo puis en solo : Mozart est-il gnangnan, industriel du bariolage, asphyxiĂ© sous la poudre de sa livrĂ©e, voire overrated, ce qui reste malgrĂ© tout plus chic que d’Ăªtre surcotĂ© ?
Pour y rĂ©pondre, son disque, qui promet de montrer un Mozart « pionnier », ne joue pas la rĂ©volution d’emblĂ©e. En effet, la Sonate en Fa K 533/494 (23′) avance une proposition qui aère la polĂ©mique. La pièce est jouĂ©e avec des doigts toniques, agrĂ©mentĂ©s d’une pĂ©dale souvent sobre et enveloppĂ©e dans une palanquĂ©e de nuances superbement amenĂ©es et rĂ©alisĂ©es. L’allegro est une force qui va, ce qui Ă©vite de s’attarder sur les grosses ficelles du dĂ©veloppement (modulations, rĂ©pĂ©titions, Ă©chos, longs arpèges…). Dès lors, on redoute le long andante, que l’instrumentiste ne cherche pas Ă  prendre plus vite que de raison : andante n’est pas courante. Il faut donc, pour neuf minutes, faire crĂ©dit Ă  l’artiste de son projet et Ă©couter « pour de bon ». La sonoritĂ©, les multiples touchers, la capacitĂ© Ă  rendre Ă©vidente la logique des phrases, le mĂ©tier qui permet de faire goĂ»ter la polyphonie, l’Ă©nergie qui concilie puissance et mouvement lent, et surtout le sens de la respiration (silence, lĂ©ger rubato, retard ne dĂ©passant pas les bornes de l’Ă©lĂ©gance) suscitent l’intĂ©rĂªt pour l’interprĂ©tation plus que pour l’Å“uvre… en dĂ©pit de jolies dissonances qui titillent agrĂ©ablement l’oreille (piste 2, vers 6′). Bref, le rondo arrive Ă  point pour secouer la torpeur dans laquelle nous menacions de sombrer en dĂ©pit des qualitĂ©s de l’exĂ©cution. Le thème liminaire sonnerait d’une banalitĂ© furieuse si Christian Chamorel ne sauvait le jour par les dĂ©tachĂ©s opportuns, les contrastes et intensitĂ©s qui vont bien… et dont rendent justice autant (1) le superbe Steinway prĂ©parĂ© par Corinne Wieland que (2) l’acoustique de « L’Heure bleue » Ă  La Chaux-de-Fonds et (3) la prise de son d’Ines Kammann. Certaines variations, plus harmonieuses ou dĂ©licates que d’autres, happent l’attention jusqu’Ă  cette Ă©trange fin grave d’un mouvement que l’interprète dĂ©crit comme une pièce rapportĂ©e, petite facilitĂ© prĂ©-composĂ©e que Mozart agrĂ©gea aux deux premiers Ă©lĂ©ments pour offrir « un final plus lĂ©ger ».
Le Rondo en la mineur K 511 (9′) impose d’emblĂ©e son chromatisme prĂ©-chopinien, que Christian Chamorel veille Ă  ne pas surjouer de façon anachronique. Deux couplets pivotent autour du thème imbibĂ© de mĂ©lancolie. L’ornementation, rigoureuse, anime cette forme sans surprise, que les modulations, l’usage abondant du demi-ton, le toucher prĂ©cis et le rythme pertinent du pianiste contribuent Ă  rendre apprĂ©ciable en dĂ©pit des redites qui ne semblent pas toujours indispensables Ă  l’Ă©conomie gĂ©nĂ©rale de la pièce… telle qu’un auditeur snob de 2018 eĂ»t pu, sottement, imaginer judicieux de la redessiner.

Les Dix variations sur « Unser dummer Pöbel meint » (13′) est la partition idĂ©ale pour Christian Chamorel. Dès le thème liminaire, non-mozartien, elle lui permet de valoriser son incroyable talent pour la schizophrĂ©nie, cette capacitĂ© Ă  aller boire une bonne grosse chope avec des Munichois en fin de soirĂ©e et, la mesure d’après, siroter quelques bulles millĂ©simĂ©es avec la marquise de Louis-Vuitton. Les variations, d’une virtuositĂ© imparable – pas de celle qui fait du bruit sur tout le clavier, de celle qui, si tu dĂ©cales seulement une double, tu pourris la prise et chacun se gausse – lui siĂ©ent itou Ă  la perfection. D’abord parce que c’est pas parce qu’il joue du Mozart qu’il ne sait pas secouer ses saucisses. Ensuite parce que nous ne connaissons aucun pianiste capable de faire autant de musique avec des notes fonctionnelles – jusque dans les ornements malins ajoutĂ©s comme il convient Ă  la reprise de la première section de la dixième variation. Enfin parce qu’il se sert de cet exercice très codifiĂ© pour prolonger son propos sur la verdeur, l’originalitĂ© et la grandeur de Mozart. Les pinailleurs pointeront ainsi ce do aigu, Ă  la troisième mesure de la huitième variation (ben quoi ? faut montrer que, quand on m’offre un disque, je fais hyperbien semblant de l’Ă©couter, quand mĂªme), qui semble tarder Ă  venir et, pourtant, tombe dans le bon temps. Cette capacitĂ© Ă  subdiviser une microseconde pour valoriser une note provisoirement sommitale placĂ©e sur un temps faible, c’est aussi ce genre d’indice qui trahit un grand interprète – lequel, rouĂ©, refait le mĂªme coup dans la seconde partie de la variation, comme pour bien montrer que c’est un choix interprĂ©tatif qui consiste Ă  crĂ©er de l’inattendu dans du convenu parce que, peut-Ăªtre, le convenu est moins dans le formalisme d’une pièce que dans une exĂ©cution routinière… ou la certitude prĂ©alable de l’auditeur.
Dès lors, la Sonate en Mi bĂ©mol K 282 (12′) sonne comme un choix curieux pour un artiste qui se propose de mettre en avant le gĂ©nie de Mozart. Écrite Ă  dix-huit ans, l’Å“uvre ressortit a priori du pensum. Sauf que Christian Chamorel, l’insolent, affirme que, loin d’Ăªtre un sage parangon classique, elle serait un jalon du prĂ©romantisme, au moins grĂ¢ce Ă  son premier mouvement. Acceptons-en l’augure et, cependant, nĂ©anmoins, quoi que, ce nonobstant, pourtant, though, although, however, nevertheless et tutti quanti, admettons l’inadmissible : oui, l’on apprĂ©cie le soin mis dans l’interprĂ©tation, l’ajout plein de grĂ¢ces d’ornement Ă  la reprise de la première section (voir le changement de note sur la première croche de la septième mesure, tadaaam) et donc d’emblĂ©e dans la seconde ; or, malgrĂ© cet atout inestimable, il nous paraĂ®t audacieux de chercher, dans cette sonate, autre chose que de la musique mignonnette, voilĂ , c’est dit. Aussi, embarquĂ© dans une telle verve sans faute d’orthographe, craint-on le pire ennui, au moins, pour la suite, puisque les deux derniers mouvements sont annoncĂ©s comme moins inventifs.  En rĂ©alitĂ©, il est difficile de s’ennuyer avec un tel pianiste. En revanche, cette fois, il serait vain de chercher Ă  le contredire : les menuets du deuxième mouvement sont charmants et longuets comme sont charmantes et longuettes les roulades d’une jeune première de Labiche balbutiant du Lalo (quand ladite jeune première est charmante, bien entendu, et que le comique de situation nous fait rire en enviant ces riches bourgeois). Les doigts s’agitent dans l’allegro pris, heureusement, quasi presto – encore une fois, le rendu est parfait, l’attention est attirĂ©e avec justesse sur la mĂ©lodie oĂ¹ qu’elle se trouve, la percussion des accords n’est jamais vulgaire, les respirations aèrent avec finesse la pĂ¢te sonore : on admire donc l’exĂ©cution, mais la sonate nous paraĂ®t ensuquĂ©e dans une esthĂ©tique qui peine Ă  nous Ă©mouvoir bien qu’elle mette en valeur les incroyables vertus d’interprète de l’olibrius derrière le clavier – son final piano achève de mĂ©riter des brava en dĂ©pit de son vain dĂ©fi de nous convaincre du gĂ©nie mozartien.


Cela dit, attention, la dĂ©monstration n’est pas terminĂ©e ! Il reste un gros Adagio en si mineur K 540 (10′) pour nous bluffer. Le caractère un brin dĂ©cousu de la pièce, offrant diffĂ©rents caractères, dĂ©samorce une partie des chansonnettes sur le « systĂ©matisme » de Mozart – d’oĂ¹ la dĂ©ception quand les reprises rentabilisent ce qui nous plaisait et « systĂ©matise » ce qui pouvait Ăªtre plus ravaudĂ© voire, in a way, rhapsodique que cousu de corde blanche. D’autant que la seconde partie reproduit largement les systèmes de mains croisĂ©es et d’accompagnement proposĂ©s lors des cinq premières minutes. Hormis le final majeur, on peinerait Ă  prĂ©tendre Ăªtre bouleversĂ© ou surpris par cette composition un peu empesĂ©e Ă  notre goĂ»t de snob qui n’arrive guère Ă  dĂ©centrer ses penchants les plus avouables, sans doute les pires. Heureusement, domine la formidable capacitĂ© de Christian Chamorel Ă  capter l’oreille par un son, un accent, une nuance, une respiration, une dilatation du soupir ou de la tenue (piste 19, 7’55) de sorte que l’on applaudit, stupĂ©fait et hypocrite dans la mesure oĂ¹ un autre interprète nous aurait permis de piquer un somme ce qui n’est presque jamais dĂ©sagrĂ©able. TantĂ´t cristallin, tantĂ´t tank, toujours très personnel, le piano semble se soumettre aux moindres dĂ©sirs musicologiques et musicaux, l’un n’allant pas toujours avec l’autre chez tant d’experts, de l’interprète.
Cela mĂ©ritait bien un bis, en l’espèce la Gigue en Sol K 574, exĂ©cutĂ©e avec brio, et qui a le mĂ©rite singulier de marquer le cĂ´tĂ© « rĂ©cital » du disque : pas une simple liste de tubes de Mozart, mais un vrai projet rĂ©flĂ©chi et jouĂ© avec un talent Ă©poustouflant par le mec qui l’a pensĂ©. Tu vois, Momo, si tu as au moins rĂ©ussi Ă  stabyloter pour quelques clampins de ma trempe Ă  quel point Christian Chamorel est un grand pianiste, tes bluettes et tes trucs pour marquis (2’12) n’Ă©taient point inutiles ! Quant aux curieux soucieux d’acquĂ©rir un disque aussi superbement jouĂ© que talentueusement enregistrĂ©, ils auront grande joie Ă  profiter de cette jolie musique si supĂ©rieurement exĂ©cutĂ©e… ainsi que des notes de livret de l’interprète en personne, que nous avons Ă©vitĂ© de citer en long ici afin que chaque acheteur puisse profiter de la parole du vrai connaisseur comme en avant-première.

Cyprien Katsaris et Christoph PrĂ©gardien, « Auf FlĂ¼geln des Gesanges », Challenge Classics


Encore une critique qui, après celle du dernier spectacle de Jann Halexander, ne prétend seulement pas à l’objectivité. En effet, (d)énonçons-le d’emblée : ici, le propos sera biaisé. Pourtant, l’histoire avait commencé en quatre temps, avec le sérieux binaire requis.

1.
Les quatre temps de l’analepse quasi proleptique, et hop

  1. Nous avons critiquĂ© les prĂ©cĂ©dents volumes de l’inarrĂªtable Cyprien Katsaris, parus sur son label Piano 21, tant pour son hommage Ă  Theodorakis que pour son disque de transcriptions de Karol A. Penon.
  2. Sentant notre bonne volonté mais estimant que la référence à son engagement scientologique était injustement marquée du sceau de l’ironie, l’artiste s’est ému de notre mécompréhension.
  3. Le pianiste a acceptĂ© notre proposition de dialogue et nous a accordĂ© un long entretien, diffusĂ© en trois Ă©pisodes, sur la scientologie, sur le rapport qu’entretiennent ou n’entretiennent pas scientologie et art, et sur la cohabitation, fructueuse ou nĂ©faste, qui unit scientologie et travail d’artiste.
  4. La discussion ayant permis d’expliciter tant ce qui sous-tendait la critique que le lien entre démarche spirituelle et vie de musicien, Cyprien Katsaris a accepté notre audacieuse proposition de donner, le terme n’est pas trop fort, un concert orgue et piano en l’église Saint-André de l’Europe, en compagnie de la remarquable pianisto-clavecinorganiste Esther Assuied. Ce concert aura lieu le 1er décembre.

Bref, inutile de prĂ©tendre ici griffonner librement sur le prĂ©sent disque, tout juste paru chez Challenge Classics, aussi distributeur de Piano 21. Or, c’est fĂ¢cheux, et pas que pour des ronronnements sur la morale de la critique.

2.
Les quatre libertés du disque

Oui, cette absence de libertĂ© critique est regrettable car la libertĂ© est au cÅ“ur du nouveau disque paraphĂ© par Cyprien Katsaris, « Auf FlĂ¼geln des Gesanges » (« Sur les ailes de la chanson », lied de Felix Mendelssohn-Bartholdy sur un poème de Heinrich Heine).

  1. Comme toute exĂ©cution musicale, ce disque illustre la libertĂ© d’interprĂ©ter. Comme toute libertĂ©, ladite libertĂ© est relative, ici au respect de la partition… et Ă  la capacitĂ© technique de celui qui s’y colle – ce qui ne pose guère de souci Ă  celui que mĂªme ses critiques les plus venimeux assimilent Ă  un monstre devant qui cède tout clavier non-suicidaire. On l’entend dans la transcription de Franz Liszt de « Die Forelle » (Schubart / Schubert), en dĂ©pit d’un micro placĂ© sans doute trop près du clavier d’oĂ¹, peut-Ăªtre, des bruits parasites (mĂ©canique dĂ©faillante ou ongles bruyants ? ce sera le cas pour toutes les pièces pour piano seul) : après un Ă©noncĂ© du thème très sĂ©rieux, Cyprien Katsaris ose le dĂ©sĂ©quilibre joyeux, en Ă©cho Ă  la truite qui frĂ©tille – encore – dans son Ă©tang (0’50). VoilĂ  pour la libertĂ© rythmique. Quant Ă  la libertĂ© sonore, la haute dose de notes Ă  dĂ©biter par seconde n’y peut mais : le pianiste s’amuse en crĂ©ant deux sortes de crescendo, l’une aurĂ©olĂ©e de la pĂ©dale (1′), l’autre par la dilatation de la mesure (1’03), façon de crĂ©er un point d’attention – irisation dans le dĂ©ferlement d’arpèges qui vont bientĂ´t Ăªtre agrĂ©mentĂ©s d’ornementations associant l’accompagnement, le thème aux notes rĂ©pĂ©tĂ©es et le contrechant… le tout prĂ©cĂ©dant la diminution, les octaves dans les aigus, l’accelerando pour accompagner la dĂ©gringolade dans les graves, le rubato dĂ©sespĂ©rĂ©, prĂ©texte Ă  une dernière guirlande digitale. Bref, les notes, toutes les notes, rien que les notes, les notes avec l’aisance de celui qui ne se rend peut-Ăªtre mĂªme plus compte des notes mais qui rend compte, mazette, de la musique : libertĂ©.
  2. Deuxième axe du disque, la libertĂ© de construire un programme original, fort caractĂ©ristique de Cyprien Katsaris, depuis longtemps libĂ©rĂ© des programmes imposĂ©s qu’assènent, souvent avec talent quoique, peut-Ăªtre, avec plus de fatalitĂ© que d’enthousiasme, certains de ses collègues plus dans le game. Par ses choix radicaux, le pianiste souligne que, au moins lorsque l’on revendique Ă  la fois une indĂ©pendance d’esprit, une belle notoriĂ©tĂ© et une juste fermetĂ© de caractère, il n’y a pas de fatalitĂ© Ă  proposer toujours les mĂªmes pièces. On peut oser, quitte Ă  faire feu de toute comparaison. Ainsi le musicien revendique-t-il d’avoir tentĂ©, avec ce disque, d’associer les liederophiles aux pianomaniaques, « mĂªme si la tĂ¢che paraissait encore plus difficile que de parvenir Ă  organiser l’inattendue rencontre historique entre Kim Jung Un et Donald Trump ». Associer un vague projet (enregistrer avec Christophe PrĂ©gardien, partenaire de scène depuis 2015) avec une rĂ©flexion musicologique qui n’a pas peur de s’encanailler avec l’humour : libertĂ©.
  3. Troisième axe du disque, la libertĂ© de combiner des lieder et leur transcription pour piano. Ainsi le ruisselet du « Liebesbotschaft » de Ludwig Rellstab et Franz Schubert, oĂ¹ se fond le rougeoiement solaire qui murmure en frissonnant des rĂªves d’amour Ă  la bien-aimĂ©e, est-il associĂ© Ă  sa transcription par Leopold Godowsky, prĂ©fĂ©rĂ©e Ă  la version lisztienne afin de varier les propositions. Si elle peut paraĂ®tre plus compacte que crĂ©ative, cette version exige de son interprète, davantage que de la virtuositĂ©, une indĂ©pendance de doigts et une science du son permettant d’extraire la mĂ©lodie, pas toujours juchĂ©e sur les notes aiguĂ«s et, en revanche, toujours accompagnĂ©e du clapotis du ruisseau. Pianistes au poignet rigide s’abstenir ! Pour les autres, ceux qui sont capables d’enrichir la voix humaine d’un Ă©cho instrumental, de colorer diffĂ©remment une Å“uvre encore fraĂ®che dans l’oreille de l’auditeur, de transmuter un piano-support en piano soliste : libertĂ©.
  4. Quatrième axe du disque, la libertĂ© de rĂ©interprĂ©ter les Å“uvres scintille, par-delĂ  mĂªme le fait que les mĂ©lodies sont jouĂ©es deux fois, dès le mot mĂªme de « transcription ». En effet, la transcription, contrairement Ă  ce que laisse supputer le terme, n’est jamais, quand elle est bien faite, traduction littĂ©rale pour un autre instrumentarium d’un texte musical premier. Cependant, oĂ¹ s’arrĂªte la libertĂ© pseudo fonctionnelle du transcripteur, et oĂ¹ commence la libertĂ© de son homologue moins fidèle donc plus crĂ©atif qu’est le « paraphraseur » ? Il faut un pianiste aussi fĂ©ru de ces circulations que Cyprien Katsaris pour chercher la glaise Ă  pĂ©trir, analyser les possibles Ă  sculpter et trancher en galeriste. Son fil rouge a consistĂ© Ă  ne proposer que des transcriptions, c’est-Ă -dire, en gros, des pièces qui reproduisent la trame, Ă  une exception près : la « Paraphrase sur Vergebliches Ständchen [Vaine sĂ©rĂ©nade] » d’Eduard SchĂ¼tt, d’après Anton von Zuccalmaglio et Johannes Brahms mais près de trois fois plus longue. Après que Christoph PrĂ©gardien a campĂ© une jeune fille sage, tellement sage qu’elle se refuse la moindre ironie en renvoyant son prĂ©tendant au fond de la nuit supposĂ©ment glacĂ©e (« Gute Nacht, mein Knab’! »), un prĂ©lude ouvre la voie au thème qu’une modulation enrichit en l’irriguant de l’Ă©motion battante du prĂ©tendant, qui semble hĂ©siter entre colère, dĂ©sir et diplomatie. Dans les aigus, le suspense tentateur mute quand les mĂ©diums tentent d’inventer une stratĂ©gie pour enfin parvenir au lit de la fille. Un espoir renaĂ®t dans les suraigus ; las, le sĂ©rieux du mĂ©dium, renforcĂ© par l’obĂ©issance aux consignes de la mère, Ă©noncĂ©s dans les graves, freine l’optimisme du prĂ©tendant. SimultanĂ©ment, sans s’Ă©couter, les graves grognent, les aigus insistent, force restant Ă  la morale, une dernière cavalcade cĂ©lĂ©brant cette triste victoire… en attendant une prochaine sĂ©rĂ©nade ? Bref, respect d’un principe d’unitĂ© dans le choix des transcriptions, mais aussi respect du texte qu’Ă©nonce avec prĂ©cision le tĂ©nor et que commente, une fois, avec verve, le piano – en d’autres termes, rĂ©interprĂ©tation : libertĂ©.
Polychrome II et Rondibulle, assistants critiques sur « Die Florelle ». Photo : Bertrand Ferrier.

3.
Les quatre portraits de transcripteurs

Puisque toutes les transcriptions ont un mĂªme projet (reproduire la mĂ©lodie en l’insĂ©rant dans l’accompagnement, sans en tirer toute une paraphrase), il nous faut trouver un autre axe pour Ă©voquer diffĂ©rentes pièces ici rĂ©unies. Nous qui ne sommes pas portĂ©s sur la biographie des artistes, nous allons nĂ©anmoins nous rĂ©soudre Ă  proposer quatre portraits de zozos ayant choisi de se coller Ă  cet exercice.

  1. Contrairement au syntagme connu, on est souvent mieux servi que par soi-mĂªme ; sinon, personne n’irait au restaurant. Cependant, il faut reconnaĂ®tre que se servir soi-mĂªme peut Ăªtre pratique ; sinon, personne ne quitterait les restaurants. Donc, le premier type de transcripteurs est le compositeur du lied himself. Franz Liszt et Theodor Kicrhner ressortissent ici de cette catĂ©gorie. PortĂ© par la « sainte ville de Cologne », un amoureux poĂ©tisĂ© par Heinrich Heine voit dans Notre Dame le portrait Ă©vident de sa choupinette (« Die Gleichen der Liebsten genau »). Christoph PrĂ©gardien veille Ă  prolonger la note quand, d’une Ă©vocation prĂ©tendĂ»ment objective, le narrateur passe Ă  une subjectivitĂ© assumĂ©e, transformant le rĂ©el par un regard dĂ©rĂ©alisant. S’ensuit une cascade rendant hommage aux flots plus tempĂ©tueux que majestueux du Rhin. Ce dĂ©ferlement met en valeur autant la dextĂ©ritĂ© du pianiste que sa capacitĂ© Ă  faire sonner le lead, ha-ha, et Ă  crĂ©er une atmosphère par l’articulation, la pĂ©dale et les respirations. Theodor Kirchner propose de chanter avec Heinrich Heine le printemps, le rossignol et l’amour (featuring la classique parophonie entre « Lied » et « Liebe »). Pour sa transcription, el señor Kirchner propose une sĂ©rie d’Ă©chos octaviĂ©s qui Ă©grènent la mĂ©lodie, comme si nature et musique se rĂ©pondaient jusqu’Ă  se fondre en une charmante mini-pĂ©roraison.
  2. Le deuxième type de transcripteurs est un membre de la famille du compositeur originel. L’illustre le « FrĂ¼hlingsnacht » de Robert Schumann, extrait des Liederkreis, op. 39, dont l’incipit n’a pas manquĂ© d’inspirer Marguerite Monnot ou Édith Piaf, selon les ragots, pour « L’Hymne Ă  l’amour ». L’interprĂ©tation engagĂ©e de Christoph PrĂ©gardien rend avec pertinence l’hermĂ©tique ambiguĂ¯tĂ© du poème de Joseph von Eichendorff, puisque cette « Nuit de printemps » met en scène un exaltĂ© partagĂ© entre l’Ă©ructation d’exultation et la jubilation du dĂ©sespoir larmoyant (« Jauchzen möcht’ ich, möchte weinen »). Clara le traduit dans un subtil dĂ©ferlement d’accords oĂ¹ la mĂ©lodie dans le mĂ©dium et le grave finit par se perdre dans la puissance de l’Ă©motion – celle qui empĂªche l’auditeur de dĂ©terminer la part de rĂ©alitĂ© qui palpite dans le prometteur « Sei ist deine » (« Elle est Ă  toi », et pas cette chanson, Auvergnat).
  3. Le troisième type de transcripteurs Ă©largit le champ des possibles en offrant Ă  quelqu’un qui n’est ni le compositeur, ni un membre de sa famille, la possibilitĂ© de dĂ©vouer au piano solo le duo originel. Ainsi des  « TraĂ¼me » de Richard Wagner d’après un poème de la fameuse Mathilde Wesendonck – des rĂªves rĂ©sumables, pour ainsi dire Ă  des fleurs qui poussent pour, in fine, s’enfoncer dans nos tombes. L’accompagnement, essentiellement constituĂ© d’accords et de doublage Ă  l’unisson, tranche avec l’investissement du texte par Christoph PrĂ©gardien, quasi mĂ©lo par contraste, moins mĂ©lodieuse d’une Nina Stemme mais plus soucieuse du sens que celle de la vedette wagnĂ©rienne, plus Ă©thĂ©rĂ©e qu’Ă©mue – et pourquoi pas ? Élève de Bruckner et Liszt, August Stradal en propose une transcription oĂ¹ le rĂªve est d’emblĂ©e engoncĂ© entre la basse et les accords prĂ©vus par le compositeur initial. Le songe tente bien de s’extraire de cette gangue trop humaine, mais la louable espĂ©rance s’Ă©vanouit dans l’incandescence de l’Ă©phĂ©mère. Au point que, mĂªme dans la dernière suspension, les rĂªves « dann sinken in die Gruft »… sans cesser d’espĂ©rer un jour nouveau. Belle piste que cette quatorzième plage de l’album !
  4. Transcripteur et accompagnateur, Cyprien Katsaris ne pouvait enregistrer ce disque sans rendre hommage Ă  un quatrième type de transcripteurs : l’accompagnateur. En l’espèce, Gerald Moore propose une pianicisation (?) de la berceuse (« Wiegenlied ») de Johannes Brahms, qui souhaite « bonsoir et bonne nuit » Ă  l’auditeur. Ici, la voix de Christoph PrĂ©gardien fait merveille. Si la transformation appuyĂ©e de « Guten A-abend » en diĂ©rèse est sans doute question de goĂ»t, le souci de rendre les mots jusqu’au bout des dernières consonnes (« du wieder gewe-cke-te ») ne souffre pas contestation. Gerald Moore se met au service de ce tube avec la modestie ironique de celui qui intitulait ses mĂ©moires Am I too loud?. On sent l’excellent pianiste soucieux de ne pas Â«Â Ăªtre trop fort », c’est-Ă -dire (1) de ne pas couvrir la mĂ©lodie, (2) de ne pas imposer sa personnalitĂ© sur une musique Ă©crite par autrui, et (3) d’apporter le contraire du loud, le lied donc, qui n’est pas le lead (mĂªme moi, j’ai pfffĂ©, alors bon) mais la capacitĂ© de rendre un discours intelligible, plaisant et attractif. Des octaves favorisant la lisibilitĂ© et la profondeur d’harmoniques du propos ouvrent la transcription. Des arpèges aigus la prolongent, alors que le thème se rĂ©partit entre le mĂ©dium et la partie supĂ©rieure. Pour l’occasion, Cyprien Katsaris dĂ©gaine largement sa pĂ©dale de sustain, unissant dans un mĂªme son accompagnement et mĂ©lodie en rĂ©ussissant Ă  ne pas rendre fonctionnel l’un ni indistinct l’autre. Le dialogue qui s’ensuit entre graves et aigus ajoute Ă  la magie d’une transcription qui a la modestie de ne se point terminer sur des volutes ou des suraigus alla Disney. Nice one, Gerald!

4.
Les quatre grands moments de l’enregistrement

  1. Les grandes rĂ©ussites de ce disque sont liĂ©es Ă  des associations. Autant le vivre ensemble est une puanteur dĂ©goĂ»tante servant tout juste aux apparatchiks dĂ©goĂ»tants Ă  partir entre Strasbourg et Bruxelles, autant ces mix’n’match-lĂ  ont du prix Ă  nos ouĂ¯es. Le premier mĂ©lange dĂ©licat est celui qui associe tubes et raretĂ©s. Alors que la problĂ©matique commerciale est assumĂ©e par le fomenteur du projet (Cyprien Katsaris se demandant si ceux qui aiment le piano achèteront son disque de lieder, et si ceux qui aiment les lieder achèteront un disque oĂ¹ c’est que y a quand mĂªme du piano solo), la composition de ce rĂ©cital tĂ©moigne d’un vrai respect de l’auditeur, puisqu’il se clĂ´t sur l’hymne des boĂ®tes Ă  musique et s’ouvre sur la plus cĂ©lèbre des truites, pièce idĂ©ale pour rendre l’esprit joyeux puis rageur devant la connerie de la pĂªche – peu de lieder soulignent la dĂ©testable, ignominieuse, rĂ©pugnante lĂ¢chetĂ© de la chasse, aujourd’hui protĂ©gĂ©e en France par l’État immonde du certes pas plus respectable Pharaon Premier de la PensĂ©e Complexe, Sa Cochonnerie Emmanuel Macron. Nous revendiquant pour partie des ploucs, ces nouilles que le gratin mĂ©prise Ă©hontĂ©ment, nous sommes heureux d’entendre des hits qui nous ring a bell (et en plus, on n’a pas honte d’Ă©crire en anglais quand ça nous chante, c’est dire si l’on est plouc) ; nous revendiquant aussi pour partie des curieux, nous sommes joyeux d’entendre l’histoire de la tombe d’Anakreon selon Johann Wolfgang von Goethe et Hugo Wolf puisque, Ă  dĂ©faut de passer sa mort en vacances du cĂ´tĂ© de Sète, le poète iconique a trouvĂ© refuge sur une colline oĂ¹ pousse le rosier et « wo sich das Grillchen ergötzt » (oĂ¹ le grillon se plaĂ®t). Aux mots chantĂ©s avec soin par Christoph PrĂ©gardien rĂ©pond la transcription sans forfanterie de Bruno Heinze-Reinhold, transcripteur de dix mĂ©lodies de Hugo W. Sans arborer notre ignorance en fiertĂ©, nous n’avions jamais ouĂ¯ cette condensation du propos, et l’Ă©couter ne nous a pas fait perdre trois minutes.
  2. Le deuxième mĂ©lange dĂ©licat qui fait le charme du prĂ©sent disque est la capacitĂ© du pianiste Ă  assumer des morceaux solistes tout en se mettant au service du chanteur lors des duos. Certaines mauvaises langues diront que l’un (le solo) permet d’accepter l’autre (le service), tant les concertistes sont rĂ©putĂ©s dotĂ©s d’un ego abrutissant. Pourtant, rien d’abrutissant, dans la maĂ®trise du Bechstein de concert enregistrĂ© dans la si rĂ©putĂ©e acoustique du temple Saint-Marcel, pile au moment des entretiens que nous menions avec l’artiste. Pour vous en convaincre, Ă©coutez la mĂ©lodie de Clara Schumann oĂ¹ la forĂªt, forcĂ©ment la forĂªt, murmure en secret avant que le porte-voix de Hermann Rollett ne promette de rĂ©vĂ©ler tantĂ´t ces secrets – donc que la forĂªt murmure des secrets en secret, faut suivre – dans ses chants (« in Liedern offenbaren »). Après avoir serti la voix parfaitement investie et convaincante de Christoph PrĂ©gardien, le pianiste propose une transcription de Franz Liszt qui reprend la mĂªme clartĂ© du propos, renforçant juste par quelques accents la lisibilitĂ© de la mĂ©lodie. Il n’y a pas, d’un cĂ´tĂ©, l’accompagnateur chĂ¢trĂ© par sa mission et, de l’autre, le soliste exubĂ©rant, libĂ©rant manière de miction triomphale : l’un contre l’autre musiquent. (Absolument. Ça ne veut rien dire ou presque, mais c’est une dĂ©dicace Ă  qui rigolait quand je proposais une improvisation entre gris clairs et gris foncĂ©s, na.)
  3. Le troisième mĂ©lange dĂ©licat articule la folie de la virtuositĂ© extravertie Ă  la qualitĂ© du jeu technique mais sans nĂ©on. En clair, de mĂªme que le chant de Christoph PrĂ©gardien tĂ¢che de s’adapter Ă  son interprĂ©tation du sens des lieder, de mĂªme le jeu de Cyprien Katsaris s’amuse Ă  se glisser dans la spĂ©cificitĂ© de ce qui lui est demander. En tĂ©moigne, par exemple, le duo autour de la « Freundliche [agrĂ©able] Vision » d’Otto Julius Bierbaum et de Richard Strauss, redoutable pour le tĂ©nor – et remarquablement maĂ®trisĂ© – alors que le piano semble s’en tenir Ă  un accompagnement rĂ©gulier. Or, Ă©coutez, par-delĂ  la rĂ©gularitĂ© apparente, en rĂ©alitĂ© Ă  l’Ă©coute de la respiration de la phrase et du chanteur, la mutation du son que suscite le truchement des nuances (piste 17, 1’13 – 1’15) : rien de mirobolant en apparence, et pourtant, quelle musicalitĂ© sur ce simple decrescendo permettant de signifier l’apparition – en rĂªve, re-forcĂ©ment en rĂªve – non point d’une maison bleue mais d’une blanche maison « enfouie dans les verts buissons » (« Tief ein weiβes Haus in grĂ¼nen BĂ¼schen ») ! La transcription qui suit est signĂ©e Walter Gieseking et rend prĂ©cisĂ©ment compte de la limite de la virtuositĂ©. Inutile de trahir une pièce intime pour lui rajouter les fioritures lisztiennes qui vont bien et font grand effet. Ici, la difficultĂ© est intĂ©rieure, quasi invisible, mĂªme si le pianiste doit se fader la mĂ©lodie en sus de l’accompagnement dĂ©jĂ  cossu. Cette libĂ©ration des exigences du show-off est un grand mĂ©rite du disque qui, bien sĂ»r, comprend des pièces rappelant qu’un musicien classique est, un peu comme une gymnaste, l’Ă©rotisme en moins quand c’est un vrai musicien, un Ăªtre bizarre capable de faire des trucs inappropriĂ©s avec son corps et son esprit ; mais, cette exigence de funambule Ă©vacuĂ©e, ladite libĂ©ration du show-off rappelle que la technique gagne Ă  Ăªtre l’occasion de faire de la musique, pas juste l’opportunitĂ© de fasciner les foules par des tours de bonneteau sexy mais peu nourrissants pour l’Ă¢me – il me souvient d’avoir assistĂ©, quand j’Ă©tais jeune, tout en haut du fond du ThĂ©Ă¢tre des Champs-ÉlysĂ©es, Ă  la dĂ©tresse d’Arcadi Volodos, contraint de dĂ©gainer ses bis de bĂªte de foire devant une foule avide dont je faisais, mais carrĂ©ment sa mère, partie. Ici, y a du spectacle, mais y a aussi de l’intĂ©rieur ; et ce frĂ´lement-frottement, nullement contradictoire, est fort sĂ©duisant.
  4. Le quatrième mĂ©lange dĂ©licat propose une « approche dĂ©cloisonnĂ©e » des genres. En clair, parfois, c’est triste, parfois, symboliste, parfois, gai, parfois, nostalogique, etc. Le souci de composition du rĂ©cital convainc. Ainsi, Ă  « Agnes » d’Eduard Mörike et Johannes Brahms, qui sonne joliment mais curieusement dans la bouche d’un homme (en gros, c’est l’histoire d’une nĂ©nette qui explique qu’elle pleure parce que son mec-pour-la-vie ne lui a Ă©tĂ© fidèle que le temps des roses), succède la « Vaine sĂ©rĂ©nade » oĂ¹ une fille se mĂ©fie Ă  temps des balabalas de son soupirant. De mĂªme, alors que la « Nuit de printemps » de Joseph von Eichendorff geint parce que la lueur de la Lune rouvre les blessures de son petit boum-boum, « Auf FlĂ¼geln des Gesanges » [Sur l’aile de mes chants, titre de l’album] de Heinrich Heine rĂªve, par la magie du chant, de transporter la bien-aimĂ©e dans un monde oĂ¹ on nage au milieu des gazelles, des violettes et des rĂªves dĂ©licieux – je synthĂ©tise un tout p’tit peu. Il est certain que confronter des atmosphères de dĂ©sespĂ©rance topique et d’onirisme bĂ©at ne sĂ©duirait qu’un temps. Ce qui achève de convaincre, c’est l’association entre (1) une virtuositĂ© bien maĂ®trisĂ©e, (2) un sens de la musicalitĂ© et du texte très travaillĂ©, et (3) la cohabitation entre (a) proximitĂ© stylistique des lieder, (b) variĂ©tĂ© malgrĂ© tout des harmonisations et langages musicaux, et (c) concatĂ©nation d’Ă©motions contradictoires. Force reste Ă  la qualitĂ© de conception et Ă  la virtuositĂ©, toujours musicale, du disque.

En conclusion

Au regard de toutes ces qualitĂ©s, un regret primordial, Ă©vident, rageur : pas de traduction des textes. DĂ©jĂ , bon, pas de traduction de la prĂ©sentation en français alors qu’une partie du fan-club de Cyprien Katsaris est plutĂ´t francophone qu’anglophone, argh ; mais pas de traduction, mĂªme en anglais, des textes des mĂ©lodies, franchement, c’est bien pourri, et nous changeons sciemment d’idiolecte pour le stipuler. Encore une chance que certains sites proposent des traductions d’amateurs pour guider les curieux ! Cette erreur d’Ă©dition – mĂªme pas un problème financier : y avait une source d’Ă©conomie Ă©vidente, en l’espèce l’inutile pochette en carton autour du disque, cette idĂ©e fort sotte sauf, suppute-t-on, pour ceux qui n’essayent pas d’ouvrir le disque – complique de façon significative la capacitĂ© des non-germanophones d’apprĂ©cier en vĂ©ritĂ© la qualitĂ© de l’interprĂ©tation de Christoph PrĂ©gardien, donc la beautĂ© des mĂ©lodies.  Certes, par-delĂ  les mots, il nous restera la musique, seulement celle qu’on fait Ă  un ou deux ; mais il est dommage de ne pas offrir Ă  ceux qui auront la riche idĂ©e d’acquĂ©rir ce disque le plein de possibles pour en apprĂ©cier d’autres beautĂ©s. L’avis gĂ©nĂ©ral est donc une moyenne fustigeant une sotte Ă©conomie du label et saluant avec brava, cĂ´tĂ© artistes, un travail (1) pensĂ© avec foi, (2) portĂ© avec passion et (3) exĂ©cutĂ© avec talent.

Le sucre, c’est bon pour la musique

François-Xavier Grandjean. Photo : Bertrand Ferrier.

– Et donc, Ă  Komm, Bach!, vous aimez que Bach et la musique contemporaine ?
– Ben, oui, mais pas que.
– Genre ?
– Genre.

Jann Halexander, « Ceci n’est pas l’Afrique », Atelier du Verbe, 12 octobre 2018

Photo : Bertrand Ferrier

Ceci est aussi Jann Halexander.
Pourtant, Jann Halexander, on l’a vu chanter ses compos, covĂ©riser Pauline Julien, multiplier les albums et leurs remix, se confier face camĂ©ra Ă  propos de sa façon de vivre son art et mĂ©tier de fredonneur polymorphe… Le voici aujourd’hui dans une veine plus transverse avec ce projet, sis Ă  l’Atelier du verbe, qui fait rĂ©sonner son p’tit cÅ“ur de mulĂ¢tre, intitulĂ© Ceci n’est pas l’Afrique. Au programme, une alternance, d’une part, de textes issus des mĂ©moires africaines (ou, plutĂ´t, pas-africaines) de sa mère, Ă  laquelle le fiston fait une superpub tant on ne peut qu’apprĂ©cier l’art de croquer les situations avec un mĂ©lange d’honnĂªtetĂ© et de sensibilitĂ© parfaitement articulĂ©es, parues chez ces forbans de L’Harmattan, et, d’autre part, de chansons de Jann-lui-mĂªme-en-personne Ă©voquant, par exemple, les Ă©lĂ©phants, Port-Gentil, le mĂ©tissage, les migrants et le docteur Schweitzer.
Bon, soyons stipulatoire. Comme Jann produira mon prochain concert dans cette salle, le 18 janvier Ă  20 h, on se doute que la critique a peu de chance d’Ăªtre furibonde. NĂ©anmoins, elle tĂ¢chera d’Ăªtre honnĂªte. En l’espèce, elle Ă©valuera le concept chanson-et-texte, qui pourrait paraĂ®tre, au choix, hyper Ă©culĂ© – je l’utilise aussi pour le prochain spectacle in situ – ou expĂ©rimental  – c’est pas de la chanson, c’est pas du thĂ©Ă¢tre, c’est quoi donc ? Mais elle postulera que la bonne idĂ©e est triple :

  • une sĂ©lection de textes percutants ou descriptifs mais pas que « facilement drĂ´les » ;
  • une lecture assurĂ©e par des rĂ©citants très divers, tant de niveau que d’investissement dans la prĂ©paration de leur lecture – par exemple, on apprĂ©cie l’engagement sans grĂ¢ce superflue du plus grand d’entre eux, très applaudi (ça va, j’ai pas le prĂ©nom du gaillard sous la main et je veux Ă©viter d’Ă©crire plus de sornettes que je n’en ai dĂ©jĂ  dĂ©pgoupillĂ©es, ça m’arrive) et la prĂ©sence de Tita Nzebi, comme presque d’habitude rayonnante et intĂ©rieure  ; et
  • un Ă©cho non systĂ©matiquement direct entre le thème du texte et le sujet de la chanson.
Ceci n’est pas l’Afrique, extrait. Photo : Bertrand Ferrier.

Notre fascisme indĂ©crottable nous fait regretter l’absence de par-cÅ“ur ou, Ă  dĂ©faut pour les lecteurs, de système leur permettant d’Ăªtre Ă  l’aise avec leur papier (plutĂ´t que de se dĂ©battre avec des pliures rĂ©calcitrantes) et leur chemise (sans la set-list collĂ©e en quatrième). Paradoxalement, cela se ressent d’autant plus qu’un effort de mise en scène a Ă©tĂ© assurĂ©, notamment pour l’ouverture et la sortie. Pourquoi pas un p’tit truc pour que chaque lecteur soit plus confortable ?
Peut-Ăªtre pour souligner l’importance de la diversitĂ©, de la rencontre, de la spontanĂ©itĂ© derrière l’organisation rigoureuse qui permet Ă  Jann de blinder la petite salle jusqu’Ă  la gueule. Et, de fait, grĂ¢ce Ă  la personnalitĂ© de la vedette du jour, le projet capte l’attention, jusque dans les sĂ©quences qui, esthĂ©tiquement, nous intĂ©ressent moins mais, artistiquement, sont tout Ă  fait stimulantes. Ainsi de la tribune offerte Ă  Nanda, qui suscite, nous sommes tĂªtus, les mĂªmes compliments et les mĂªmes rĂ©serves que tantĂ´t, mais qui ouvre dans le spectacle, avec pertinence, une fenĂªtre diffĂ©rente – et puis, j’aime bien la tradition selon laquelle les petites mains ont le droit aussi, dans la limite des conventions de Genève, bien sĂ»r, de partager leur propre vibe.

Le mulĂ¢tre en noir et blanc. Photo : Bertrand Ferrier.

Dès lors, on repart de la soirĂ©e avec le smile. Est-ce un critère de qualitĂ© ? CarrĂ©ment. Surtout quand, comme le fffffatiguĂ© que je suis vient parce qu’il s’est engagĂ© Ă  venir et que, en regagnant ses pĂ©nates, il juge qu’il a eu bien raison de faire, pour un temps, la nique Ă  sa fffffatigue pendant 1 h 30 parce que, en somme, c’Ă©tait bien. Deuxième atout, le charme de la soirĂ©e est d’articuler mĂ©tier, savoir-faire, spontanĂ©itĂ©, intĂ©rioritĂ©s et talents que l’amateurisme de certains lecteurs colore d’une bonne humeur plutĂ´t plaisante car contenue Ă  sa juste place. Troisième atout, il est joyeux Ă  la fois que Jann Halexander puisse aboutir une nouvelle proposition artistique originale, et qu’il la valide devant une salle comble, mĂªlant Gabonais et blancoss. Un regret ? Toujours, mais celui-ci est consĂ©quent ! Par exemple, en se mĂªlant aux spectateurs qui saluent les artistes Ă  la sortie, l’on aperçoit un assortiment de gĂ¢teaux apĂ©ro alors que l’on n’est pas invitĂ© Ă  l’after. Genre, trop dĂ©g’.
(Bon, ça va, Jann, tu produis toujours mon spectacle, en janvier ?)

C’était bien un truc de ouf (3/3)

Photo : Rozenn Douerin

… et puis la nuit blanche devint vraiment nocturne. Dans une Ă©glise (presque) totalement noire, les spectateurs de la Nuit blanche Ă  Saint-AndrĂ©, venus spĂ©cialement ou restĂ©s depuis le concert tutti frutti donnĂ© en ouverture de bal, furent dotĂ©s d’une bougie et invitĂ©s Ă  s’enfoncer dans les tĂ©nèbres pour un concert « orgue et lumières ».

Guillaume Vatan en action. Photo : Rozenn Douerin.

Au programme, des « improvisations noires pour une nuit blanche », orchestrĂ©es aux faisceaux par le jeune rĂ©alisateur Guillaume Vatan, gourmand d’une expĂ©rience pionnière dans une carrière pourtant semĂ©e de petits ou gros cailloux aux formes variĂ©es. Le projet ? Offrir une dĂ©clinaison synesthĂ©tique, ouĂ¯e et vue, oĂ¹ la lumière rĂ©ponde aux sons et rĂ©ciproquement, jusqu’Ă  ce que les deux paraissent, par moments, consubstantiels, ce qui n’est pas rien. D’oĂ¹ des effets de zoom, d’ombres-et-Ă©blouissements saisissants.

En Ă©cho Ă  l’orgue, l’Ă©clairagiste, avec des moyens a priori dĂ©risoires, crĂ©e un ballet monochrome dont le fredonnement, le silence et les aboiements s’Ă©mancipent d’une plate illustration. L’artiste investit l’espace ecclĂ©sial, redessine l’architecture et rĂ©interprète le sacrĂ© minĂ©ral sur lequel ricochent les insomnies protĂ©iformes susurrĂ©es, pointillĂ©es (je tente) ou rugies par le king of the instruments.

En dĂ©finitive plus narrative que fragmentaire, plus immersive que dĂ©sorientante, plus disruptive que radicale, l’expĂ©rience proposĂ©e aux spectateurs dĂ©clinait, après un concert orgue – haute-contre – cor anglais – hautbois – saxophone – clarinette puis un grrrand rĂ©cital d’orgue, un nouveau possible du « concert d’orgue », Ă  la fois respectueux de l’endroit sacrĂ© oĂ¹ se posait la proposition culturelle, riche de dĂ©frichages artistiques et explorateur de pistes prĂ©cieuses pour marier Ă©motions et quĂªtes de beautĂ©s.
Prochain concert Komm, Bach! : le samedi 17 novembre Ă  20 h (orgue, cor et soprano). Car, oui, après la nuit blanche, les jours se lèvent encore. Tant que nous aussi, mĂªme si c’est parfois Ă¢pre ou acre, joie.

Saint Joseph de Saint-André. Photo : Rozenn Douerin.

 

Paul Hindemith, Les cinq sonates pour cuivres, IndéSens


Quel joli pari ! Le label IndĂ©Sens, dont nous chantĂ¢mes tantĂ´t les louanges Ă  travers ses reprĂ©sentants, malgrĂ© un nom qui Ă©voque les pires jeux de mots d’enseigne de CoiffHeurs, ose la publication d’un disque rĂ©unissant les cinq sonates pour cuivres de Paul Hindemith, parmi les dix sonates pour piano-et-plus que composa le zozo. Au casting, parmi les plus grands solistes, surtout français, de leur catĂ©gorie. GĂ¢chons le suspense : le rĂ©sultat est Ă  la hauteur du gĂ©nĂ©rique. Voici, en notre sens, pourquoi.

1.
Sonate pour trompette en Bb (1939)

Le disque commence « avec puissance ». Tant mieux : partir fort permet moult retournements rapides et inquiĂ©tants. Soixante secondes après un incipit qui ne minaude point, le changement d’atmosphère saisit l’oreille. Le grondement du piano, via des accords rĂ©pĂ©tĂ©s et des ondulations, fait Ă©cho aux lignes brisĂ©es de la trompette d’Éric Aubier. Un système d’échos alimente le discours, avalĂ© par les graves du piano. Un nouveau crescendo par paliers offre Ă  la trompette l’occasion de reprendre sa position surplombante, fragilisĂ©e nĂ©anmoins par les guirlandes de notes de son partenaire qui provoquent l’instabilitĂ© du rythme final. Le deuxième mouvement attrape l’auditeur car il peine Ă  se dĂ©velopper. De nombreux unissons illustrent cette difficultĂ© de la musique Ă  prendre son essor. NĂ©anmoins, peu Ă  peu, un motif rythme des embryons de variations ; sauf que le ressassement de cette formule finit par Ă©touffer toute vellĂ©itĂ© lyrique ou discursive.
La fausse gaietĂ© de la musique avoue sa vraie nature en dĂ©bouchant sur une longue « musique funèbre ». C’est l’occasion d’apprĂ©cier Ă  dĂ©couvert l’incroyable toucher de Laurent Wagschal. La capacitĂ© du pianiste Ă  faire sonner son instrument Ă  la fois comme orchestre miniature et comme multiple soliste est sollicitĂ©e pour ouvrir le bal mortuaire. La trompette, aux sons tenus ou dĂ©tachĂ©s, apparaĂ®t, disparaĂ®t derrière les commentaires du piano, se rĂ©impose sans parvenir Ă  prendre l’initiative des Ă©changes. Dieu, par exemple, soit louĂ©, le lamento connaĂ®t des ruptures : au mitan de ce mouvement, le piano plante des unissons doublĂ©s, d’intensitĂ© variable, qui rythment une section ponctuĂ©e de brisures et d’interventions puissantes de la trompette. Le silence semble mĂªme un moment avaler la procession avant que le motif de notes par deux, en unisson, rĂ©veille le piano pour un dernier adieu que la trompette couronne. Les musiciens dĂ©gagent ainsi de ce quart d’heure dense et pesant une sĂ©duisante intensitĂ© diĂ©gĂ©tique – en presque moins prĂ©tentieux, on pourrait dire : les gars, concentrĂ©s, racontent une histoire captivante car jamais uniment claire mĂªme si on sent que, globalement, ça rigole pas.

2.
Sonate pour cor en F (1939)

L’Å“uvre, captĂ©e au temple Saint-Marcel par Nikolaos Samaltanos, s’ouvre sur un mouvement modĂ©rĂ© oĂ¹ l’énergie dĂ©cidĂ©e du piano dialogue avec la chaleur du cor. C’est l’amorce d’un dialogue alternant parties superposĂ©es, questions-rĂ©ponses et imitations. L’impressionnante partie dĂ©volue au clavier d’HĂ©lène Tysman dirige les changements d’atmosphère. Des cellules de longueur diverses (deux Ă  six  notes) se succèdent jusqu’à une coda rapide, conclue sur un accord parfait dont on ne sait s’il est optimiste ou, Ă©trangement, ironique. Le mouvement « tranquille » qui suit, construit en ABA, fait coulisser une mĂªme micromĂ©lodie entre les diffĂ©rentes voix et voie, au clavier et au cor, crĂ©ant des effets d’écho presque fuguĂ©s… mais vite mutĂ©s dans une section centrale oĂ¹ les aigus du piano ruissellent sur le procĂ©dĂ© et modifient la nature de la pièce avant que le cor ne reprenne le ton liminaire.
Tout se bouscule dans le mouvement « animé », qui est d’autant plus palpitant que les dix premières minutes ont installĂ© des jalons sur le point dâ€™Ăªtre reconvoquĂ©s, synthĂ©tisĂ©s, modifiĂ©s pour partie et secouĂ©s. Il part bille en tĂªte avec une walking bass percutante, que zèbrent des breaks toniques. Une première rupture (piste 6, 1’20) semble offrir un petit apaisement aux musiciens ; mais le piano s’emporte, menaçant de réélectriser le propos. Ça ne manque pas : en dĂ©pit du ton dĂ©bonnaire du cor, une troisième section est parcourue par une ire inquiète. Forte ou piano, la tension secoue Ă  nouveau le discours par des effets d’écho que le piano agrĂ©mente de soli apportant de nouveaux grains au moulin du cor. Surprises, hoquets, decrescendo et contrastes brutaux sont remarquablement rendus par des interprètes qui se retrouvent pour l’accord parfait entendu plus tĂ´t mais, cette fois, point-d’orguisĂ©. Sur l’ensemble de l’œuvre, en dĂ©pit d’une pĂ©dale de sustain très utilisĂ©e, le piano rend avec prĂ©cision et profondeur les tensions qui secouent sa partie, tandis que le Galicien David Alonso capte l’oreille par les variations de couleur qu’il est capable de faire miroiter, de des chromatismes chauds aux teintes Ă©blouissantes en passant par le murmure des pastels – le deuxième mouvement illustre Ă  merveille cette association entre virtuositĂ© et entente musicale entre les deux interprètes.

3.
Sonate pour saxophone en Eb (1943)

En quatre mouvements, la sonate pour saxophone s’ouvre sur un mouvement modĂ©rĂ© qui incite Nicolas Prost Ă  vibrer avec une gĂ©nĂ©rositĂ© très, euh, gĂ©nĂ©reuse, les sons qu’il tient. Ă€ ce prĂ©lude rĂ©pond un mouvement animĂ© qui pivote, façon ABA derechef, autour de motifs guillerets rarement entendus jusqu’ici. Pourtant, après un premier Ă©change de bon aloi, piano et sax s’exacerbent, s’emportent et s’étincellent (si, si) jusqu’à ce qu’un rappel du thème initial s’éclaire d’une lumière diffĂ©rente sous les cascades de notes du piano avant une rĂ©solution en douceur. Le troisième mouvement, aux accents presque jazzy, s’apparente Ă  une mĂ©lopĂ©e quasi nostalgique – osons l’inosable : jazzy nostalgique. Bref. Cette fois, peu de duel : les deux musiciens semblent participer d’un mĂªme sentiment qu’ils dĂ©crivent de concert, leur art mettant en Ă©vidence cette science de Paul Hindemith pour croquer une atmosphère et l’installer en Ă  peine deux minutes.
La sonate s’achève sur un dialogue enflammé qui fait la part belle au piano – on regrette dès lors que l’instrument ne semble pas avoir été préparé au mieux (voir piste 10, 1’23, le do dièse – ré qui sonne, au mieux, faux, au pis, bastringue). Le marteleur est rejoint par le saxophone pour manière de valse, le piano pyrotechnise, et pourquoi pas, à nouveau tandis que le souffleur tente d’imposer un motif qui rappellera « Ô Croix dressée sur le monde » aux habitués des églises – si, ça existe encore. Les circonvolutions du clavier ne cessent que pour s’entrecouper d’accords furibonds, auxquels répond une note tenue et vibrée du saxophone. Aussi salue-t-on le souci de Nicolas Prost et Laurent Wagschal de caractériser finement chaque changement de caractère dans une pièce qui n’en manque pas.

4.
Sonate pour trombone en F (1941)

Écrite deux ans avant, la sonate pour trombone s’ouvre sur un capharnaĂ¼m qu’accentue la prise de son très rĂ©verbĂ©rĂ©e signĂ©e Thomas Vingtrinier. Poursuivant une mĂªme interrogation, piano et trombone s’interpellent dans un premier mouvement annoncĂ© « maestoso ». L’épuisement du thème ouvre l’espace nĂ©cessaire au deuxième mouvement, « grazioso », qui s’ouvre sur un solo de piano aux harmonies très hindemithiennes. La rĂ©ponse de Fabrice Millischer el’tromboniss dĂ©clenche une nouvelle confession des marteaux, qui ont la main sur ce mouvement en dĂ©pit des Ă©chos sĂ©rieux Ă©noncĂ©s par le cuivre.
Au contraire, le troisième mouvement part sur des auspices tromboniques. L’énergie de la « chanson du ferrailleur » exprime les contradictions de cette pièce, à la fois « allegro » et « pesante », au point d’enchaîner cette troisième section sur un « allegro maestoso pesante »… comme le premier mouvement. Questions-réponses et ressassement du thème principal nourrissent un duo que rythme le martèlement, parfois ternaire, du piano. En confrontant piano et trombone avec une force qui n’est pas que vivacité, le compositeur tire le meilleur parti des possibles de ces deux associés. C’est lisible et efficace ; d’autant que l’union entre la sonorité généreuse de Fabrice Millischer et la finesse technnique de Laurent Wagschal fonctionne avec brio.

5.
Sonate pour tuba en Bb (1955)

La sonate pour tuba met en scène un soliste aux graves redoutables, aurĂ©olĂ© d’un accompagnateur bien plus prĂ©sent que lui grĂ¢ce Ă  ses aigus et Ă  sa manière d’impulser le groove. C’est une dĂ©finition idĂ©ale de cet oxymoron qu’est l’« Allegro pesante », avec changement de swing (plage 15, 1’10). Le mĂªme thème sature l’espace, de l’aigu aux graves rythmiques du piano et du tuba, avant qu’une dĂ©tente n’ouvre la voie Ă  une esquisse de valse (2’41), prĂ©lude au fade out conclusif. Un bref Allegro assai s’ouvre sur un dialogue pĂ©tillant oĂ¹ les bariolages forcenĂ©s du piano aboutissent Ă  un dĂ©fi rĂ©ciproque brièvement conclu. Le troisième mouvement, plus long que les deux premiers rĂ©unis, propose des variations en duo ou en solo, avec Ă©chos, questions-rĂ©ponses, imitations et duels. Les instruments Ă©changent les rĂ´les – et la musique Ă©voque moult musiciens, de Poulenc Ă  Debussy en passant, bizarrement, mais jamais nous ne dĂ®mes que point ne sommes bizarres, par certains reprĂ©sentants des Ă©coles franco-belges de l’époque.
La prise de son attentive de Paul Boulier permet au tuba de jouer son solo dans la rĂ©sonance non excessive du piano. Éclatent ensuite les Ă©tincelles que libère Laurent Wagschal avec les deux mains en duo sporadique et le tuba en contestataire till the end. Au lieu de prĂ©tendre que le tuba est un instrument soliste comme un autre, Paul Hindemith lui propose de s’illustrer en tant qu’instrument soliste pas comme un autre, ce qui est autrement plus malin : il ne s’agit point de nier les pouĂ«t-pouĂ«t, mais d’intĂ©grer les spĂ©cificitĂ©s de la bestiole dans une problĂ©matique musicale spĂ©cifique et intrigante. Le rĂ©sultat ne pouvait Ăªtre mieux portĂ© que par StĂ©phane Labeyrie, vedette en France de ce monstre, et Laurent Wagschal, extraordinaire pianiste tant techniquement que musicalement.

La conclusion

PortĂ© par une Ă©quipe de premier plan, ce projet discographique, enregistrĂ© sur deux annĂ©es, mĂ©rite la plus grande attention des mĂ©lomanes. Loin de chercher Ă  illustrer les instruments auxquels ces sonates se destinent, Paul Hindemith y propose un parcours Ă  travers les possibles musicaux de chacun d’eux. Les interprètes exceptionnels, au premier chef desquels les deux pianistes, servent son propos avec une dĂ©votion patente. Certes, ne serait-ce que pour surjouer notre indĂ©pendance Ă  l’Ă©gard des attachĂ©es de presse sympa, on peut glisser de minimes reproches Ă  la rĂ©alisation du livret, sur l’air du « pas de traduction des mouvements Ă©crits en allemand » (alors que les sonates, elles, sont francisĂ©es) ; les orthotypo-maniaques se demanderont si le foliotage de toutes les pages Ă©tait indispensable ; les lecteurs scrupuleux se gausseront de la tentative de réécriture lĂ©nifiante de l’histoire de Hindemith (celui n’a pas juste « émigrĂ© sous la pression des nazis », il a d’abord plus-que-tentĂ© de collaborer avec eux, le faire passer pour une victime pure et innocente est malhonnĂªte) ; et l’on regrettera que le livret offre une description sommaire des sonates, curieusement datĂ©e (de la FĂªte de la musique 2018, WTF), dont l’intĂ©rĂªt musicologique est, soyons sobre pour une fois, aussi mĂ©diocre que la prĂ©sente notule, alors que l’on aurait aimĂ©, ignorant que nous sommes, resituer telle Å“uvre dans le rĂ©pertoire soliste des instruments concernĂ©s, par ex. par l’intervention de tel ou tel soliste.
Reste, pour l’essentiel, un disque en tout point intéressant, pertinemment mixé et revu par Erwan Boulay, qui devrait intriguer les gourmands de cuivres, de musiques narratives et de beaux projets virtuoses.

C’Ă©tait bien un truc de ouf (2/3)

« La » toccata en répétition. Photo : Bertrand Ferrier.

Après son premier Ă©pisode, la « Nuit blanche » Ă  Saint-AndrĂ© incluait dès 21 h 30 la prestation d’un reprĂ©sentant de ce que les connaisseurs de Tintin ou des RG appellent « la filière belge » de l’orgue. Premier infiltrĂ© dans notre pas-plat pays pour Komm, Bach! (on garde son grand ami Jean-Luc Thellin pour un concert-Ă©vĂ©nement de CarĂªme), François-Xavier Grandjean, l’artiste que mĂªme L’Officiel des spectacles surnomme « Fix » et que nous appelons en toute simplicitĂ© prudente « le bĂ»cheron des Ardennes ».

« La » toccata vue de près, toujours en répétition. Photo : Bertrand Ferrier.

Comme on n’a pas honte – enfin, pas assez souvent ou pas assez vite –, on en gĂ©nĂ©ral et je en particulier lui avons demandĂ© s’il pourrait-y pĂ´ nous jouer un best of. Ouais, carrĂ©ment un florilège des plus grands tubes pour orgue Ă  tuyaux. Le truc qui fait que si ton doigt est en retard (sur le clavier ou le pĂ©dalier, bien sĂ»r), tout le monde est censĂ© crier : « Ooooh ! Scandale ! » Sauf que le mec s’est pas dĂ©montĂ©. Il a, effectivement, proposĂ© une compil’ de 75 minutes des plus grands hits de l’orgue.

Avec Fix Grandjean. Photo : Rozenn Douerin.

Or, Ă  la fin du concert, deux Ă©vĂ©nements ont secouĂ© sa modestie de grand virtuose belge : l’enthousiasme du public qui l’oblige Ă  bisser, avec un « b », et Ă  bosser. Son « Andante » de LefĂ©bure-WĂ©ly a fini de renverser les auditeurs. Ça, c’est le d’une part. Le d’autre part, c’est une spectatrice latino qui m’a alpaguĂ© après le concert, visiblement très Ă©mue, pour m’expliquer que, pianiste pro, elle s’ennuie au rĂ©cital ; grĂ¢ce Ă  François-Xavier Grandjean, elle a retrouvĂ© l’Ă©motion du live classique qui l’anime elle aussi – le fait de jouer de la musique, pas que des notes. Ce sont quelques mots, mais pas les moins importants que l’on ait entendus et que l’on ait joie Ă  transmettre.

Ne reste plus, in a way,  qu’Ă  transformer cette performance avec la dernière partie de cette folle Nuit blanche…

Bérénice, Opéra de Paris, 8 octobre 2018

Décor : Christian Schmidt (détail). Photo : Bertrand Ferrier.

1.
Les captatio benevolentiae

On pourrait commencer par un pot bien pourri des meilleures du soir. Genre : « C’est adaptĂ© de BĂ©rĂ©nice de Corneille », « C’est une crĂ©ation, mais ça date de 1958 [annĂ©e de naissance du compositeur] », « C’est très boulĂ©zien mais je ne sais pas si Boulez l’a entendu et approuvé », et on arrĂªte lĂ  parce que ça me re-saoule.
On pourrait enchaĂ®ner sur l’air du « tiens, un opĂ©ra plutĂ´t en français MAIS composĂ© par un Suisse et dirigĂ© par un autre Suisse, avec les quatre premiers rĂ´les confiĂ©s Ă  un Danois, une Canadienne et deux Anglais ». De fait, ce serait juste d’insister sur cette arnaque de l’OpĂ©ra national qui ne donne Ă  peu près aucun rĂ´le soliste aux nationaux – ici, Julien Behr, « rĂ©vĂ©lation Adami 2009 », rĂ©ussit nĂ©anmoins Ă  avoir un petit rĂ´le, au cĂ´tĂ© de l’inutile danseuse et rĂ©citante amplifiĂ©e – façon double de Rigoletto dotĂ© de parole – qu’est l’IsraĂ©lienne Rina Schenfeld, dont le rĂ´le est en hĂ©breu parce que, que du français sur une scène d’opĂ©ra, ça serait vraiment sale – l’explication par Michael Jarrell rame encore plus que cet exemple de mauvaise foi perso. Mais bon.
On pourrait aussi parler de notre gourmandise Ă  l’idĂ©e d’aller voir une nouvelle crĂ©ation, commandĂ©e Ă  Michael Jarrell par l’OpĂ©ra de Paris, ou des dorures de Garnier, ce serait plus positif. Ou de la musique et du spectacle, puisque c’est surtout la question – alors, concentrons-nous sur cet aspect du sujet.

2.
L’histoire

Titus (Bo Skovhus) va Ă©pouser BĂ©rĂ©nice (Barbara Hannigan). Antiochus (Ivan Ludlow), chouchou de Titus, dĂ©cide de se casser car il aime BĂ©rĂ©nice depuis lurette. Mais Titus, conseillĂ© par Paulin (Alastair Miles) renonce Ă  Ă©pouser BĂ©rĂ©nice car c’est une allumeuse allogène, et tous les Romains trouveraient ça dĂ©gueu. Antiochus, assistĂ© d’Arsace (Julien Behr), reprend espoir. Las, BĂ©rĂ©nice, appuyĂ©e par PhĂ©nice (Rina Schenfeld), lui dit : plutĂ´t crever que de me mettre avec toi. D’ailleurs, elle menace de se tuer sitĂ´t partie. Titus aussi menace de se tuer. Antiochus fait chorus. Finalement, BĂ©rĂ©nice, dans cette version, s’en va seule sans se tuer. Total : 1 h 30 sans entracte.

3.
Le spectacle

Au programme, un dĂ©cor unique de Christian Schmidt, parfois habillĂ© par des projections de rocafilm (murs, gens qui plongent dans l’eau ou foules façon c’est-pas-bien-le-fascisme ou la-bĂªte-immonde-est-pas-loin), tantĂ´t propulsĂ©s Ă  mĂªme les murs ou sur un Ă©cran transparent – c’est bien fait, mais Ă  quoi bon ? Ă€ jardin, petit vestibule ; au centre, salon oĂ¹ du sable noir tient lieu de tapis et trois chaises d’ameublement ; Ă  cour, petit vestibule. Mise en scène et dramaturgie – jamais bien compris la diffĂ©rence, j’avoue – oscillent entre thĂ©Ă¢tre expĂ©rimental (mouvements injustifiĂ©s donc hyper mystĂ©rieux, prĂ©sence insupportable d’une « danseuse », essentiellement capable de se prendre pour Batwoman en Ă©cartant les bras), hommage Ă  Bob Wilson et Ă  ses profils Ă©gyptiens (gĂ¢ ?) et surjeu façon telenovela d’AB Production puisque, pour montrer l’Ă©motion, on se caresse les cheveux, on se jette par terre, on Ă©treint des murs ou on casse des chaises – et si on veut montrer que l’on est folle, on joue dĂ©coiffĂ©e, façon Guenièvre apprivoisant Euripide dans Kaamelott.
Le pire, c’est que les chanteurs, qui parlent-chantent parfois les uns contre les autres, semblent avoir travaillĂ©, ouvrant des portes (sauf Ă  la fin oĂ¹ elles s’ouvrent seules pour BĂ©rĂ©nice), les refermant, dĂ©plaçant des chaises, tentant une symĂ©trie finale quand Arsace et Paulin tentent de tenter Titus simultanĂ©ment, bref. Or, ce surjeu, dĂ©jĂ  grotesque en soi, est servi par des costumes sans intĂ©rĂªt mais qui respectent nĂ©anmoins les stĂ©rĂ©otypes attendus : Barbara Hannigan n’a pas le droit de passer cinq minutes sans nous laisser deviner voire voir ses tĂ©tons, via une nuisette ou un top Ă©chancrĂ© ; et Bo Skovhus doit finir en marcel pour parfaire sa ressemblance avec Monsieur Propre, Tom Marvolo Riddle ou Hulk. En somme, malgrĂ© la bonne volontĂ© des acteurs, la consternation nous saisit quasiment de bout en bout – la fin, lourdement symbolique mais plus sobre dans le jeu, est cependant le passage le moins insupportable du lot, et pas que parce que ça sent l’Ă©curie.

Juste avant. Photo : Bertrand Ferrier.

4.
La musique

AidĂ©e par la mise en scène et l’aidant avec une touchante rĂ©ciprocitĂ©, la partition, que nous dĂ©couvrons en direct, nous a inspirĂ© un ennui profond. D’apparence très uniforme presque de bout en bout, elle sollicite un gros orchestre et montre un goĂ»t particulier pour les cuivres graves et percussions. Elle s’Ă©pice d’interventions Ă©lectroniques et d’un play-back pour chÅ“ur enregistrĂ©, essentiellement rĂ©duit Ă  chuchoter. MĂªme les passages instrumentaux marquant, suppose-t-on, la frontière entre les actes, ne sĂ©duisent plus après un premier interlude intĂ©ressant, Ă  force de se ressembler dans leur principe.
LĂ  encore, le travail de l’orchestre et la direction de Philippe Jordan ne sont pas en cause, comme l’indiquent de nombreuses petites synchro parfaites entre chanteurs et instruments. NĂ©anmoins, faute de climax prenants, d’accidents sĂ©duisants, de variĂ©tĂ© dans les modes d’accompagnement, de modularitĂ© du discours, le rĂ©sultat peine Ă  nous captiver. Certes, on peut Ă  très bon droit se demander si l’ennui est un bon critère de jugement, tant il relève de la subjectivitĂ© extravertie, de mĂªme que ne prĂ©juge pas forcĂ©ment d’une partition lassante le faible enthousiasme du public, qui oblige les artistes Ă  sortir en courant de scène pour que la queue du plateau ne s’Ă©clipse pas dans le brouhaha indiffĂ©rent. Reste que notre impression d’ennui nous agace d’autant plus que nous nous rĂ©jouissions d’entendre la nouvelle crĂ©ation de l’OpĂ©ra de Paris – double dĂ©ception, donc.

Bo Skovhus, Barbara Hannigan et Ivan Ludlow. Photo : Bertrand Ferrier.

5.
Le plateau vocal

L’opĂ©ra semble avoir Ă©tĂ© Ă©crit sur mesure pour Barbara Hannigan. La soprano y dĂ©livre ses cĂ©lèbres ultra-aigus, jusqu’au dernier son, filĂ© et rĂ©ussi. Dramatiquement, elle est hĂ©las rĂ©duite Ă  une caricature d’hystĂ©ro. De plus, faute d’une intelligence suffisante des alexandrins par le compositeur (oh, ces syllabes muettes accentuĂ©es en fin de vers !), la performance vocale Ă©clipse l’Ă©motion ou l’intĂ©rĂªt que l’on pourrait essayer de trouver dans ce remix de classique – bonne idĂ©e commerciale puisque cela draine des classes de lycĂ©ens, mĂªme si c’est infiniment moins sĂ©duisant et intĂ©ressant, selon nous, que le remake balzacien de l’an passĂ©. Bo Skovhus lui aussi fait le travail, mais son personnage univoque souffre de deux bĂ©mols : un français très inĂ©galement intelligible, euphĂ©misme ; et une attitude toujours autoritaire, sans doute voulue par le metteur en scène, qui contribue Ă  l’ennui Ă©prouvĂ© puisque, en dĂ©pit de la performance qui consiste Ă  crĂ©er un opĂ©ra difficile, jamais il n’est en situation de nous Ă©mouvoir par son paradoxe d’homme de pouvoir minĂ© par le kif. Ivan Ludlow sĂ©duit davantage pour les raisons inverses : pourvu de la mĂªme voix sĂ»re que ses deux principaux compagnons de scène, il parle un français le plus souvent très intelligible et sait Ă©voquer le paradoxe de son personnage (il est fidèle Ă  Titus mais ne peut s’empĂªcher d’aduler BĂ©rĂ©nice) par la fragilitĂ© de sa composition. ApprĂ©ciable.

En conclusion

PlutĂ´t que de surligner derechef notre dĂ©ception musicale et dramatique, l’on prĂ©fère se rĂ©jouir qu’il nous ait Ă©tĂ© presque donnĂ© (41 €, pas si cher pour une belle place dans un bel endroit pour entendre un bel orchestre et de beaux chanteurs) d’assister Ă  une reprĂ©sentation d’un nouvel opĂ©ra. En souhaitant qu’une prochaine fois, pas de Claus Guth et sa clique : c’Ă©tait moche, ça devient lourd, boudu.