
Après une tournĂ©e parisienne or somethin’, le duo emmenĂ© par Jennifer Young vient secouer l’Église amĂ©ricaine de Paris, oĂ¹ l’on subit hĂ©las, en dĂ©pit d’un dĂ©cor apaisant, la saletĂ© d’autres spectateurs – inconvĂ©nient d’aller au concert d’une presque-amie : se contenir pour ne pas faire de scandale – incluant : bracelets glinneglinnegant, portables prenant photo avec flash, sacs Ă main Ă zip ouverts et fermĂ©s sans cesse, programmes A3 pliĂ©s dans tous les sens, grattage de pantalon, etc. Abstractons, ou tentons.
Pour s’inscrire dans le projet de l’annĂ©e du Japon, le rĂ©cital s’ouvre sur… Claude Debussy, version Banville et Verlaine pour commencer. Dans l’acoustique gĂ©nĂ©reuse de l’Ă©glise, la voix prend le temps de dĂ©voiler son potentiel. C’est au piano qu’elle laisse d’abord la gloire de « rĂªver aux amours dĂ©funts » (sic). Nozomi Misawa assume son rĂ´le en proposant un accompagnement cristallin, en dĂ©pit de quelques dĂ©rapages de doigt – privilège du live que de critiquer la faillibilitĂ© des virtuoses, faut bien se venger de notre absence de talent, non mais. Le « Clair de lune » offre Ă Jennifer Young l’occasion de faire « sangloter d’extase les jets d’eau ». On apprĂ©cie sa capacitĂ©, fort subtile, Ă laisser le son profiter d’une acoustique moins adaptĂ©e Ă la prĂ©cision du dit qu’Ă la valorisation du chantĂ©. Deux mĂ©lodies pour piano seul concluent la pĂ©riode debussyste du concert : une « Fille aux cheveux de lin » abordĂ©e sans chichi sinon sans p’tit dĂ©faut, et la plus japonisante des quatre pièces, la deuxième Image, « Et la Lune descend sur le temple qui fut », oĂ¹ l’instrumentiste donne la pleine dimension de son art : Nozomi Misawa excelle Ă rendre lisibles les diffĂ©rentes strates harmoniques et Ă crĂ©er une atmosphère – qualitĂ©s redoutables Ă acquĂ©rir mais indispensables dans semblable rĂ©pertoire.
Les brefs « Three Hokku » de Mary Howe (1882-1964) sur des poèmes d’Amy Lowell, se faufilent ensuite. Ces miniatures peu connues, avec un « u » mais pas que, proposent une musique oĂ¹ la sobriĂ©tĂ© apparente n’est jamais dissociĂ©e d’un patent souci de beautĂ©… sans pour autant omettre de solliciter la soprano : ainsi, au travail sur les aigus du deuxième Ă©pisode cherchant Ă Â«Â Ăªtre digne » des « faint and fragile petals » que mime l’accompagnement en fade out, succède un troisième volet sollicitant le souffle de la cantatrice essayant de voir Ă travers « a cloud of lilies ». Une belle dĂ©couverte interprĂ©tĂ©e par une chanteuse en feu et une pianiste Ă son affaire.

S’ensuivaient, sur un poème de Kyoshi Takahama, les KatchĂ´-Huei de Susumu Yoshida, Japonais rĂ©sidant Ă Paris et prĂ©sent au concert (« we have to do a great work », se morigĂ©nait donc la toujours gentille Jennifer avant sa prestation). Avouons que cette tĂ©tralogie nous a consternĂ©. La première pièce propose un accompagnement minimaliste sur une ligne vocale articulĂ©e entre le grave initial et des aigus joliment enlevĂ©s très doucement. La deuxième partie demande Ă la soprano de chanter dans le piano, si, pendant que la pianiste tient la pĂ©dale de sustain. Après quoi, l’accompagnatrice dĂ©clenche un orage dans les graves, ce qui est efficace, dont on attend qu’il s’atteigne pendant plusieurs minutes, ce qui est way too long. Le troisième numĂ©ro, annonçant une Ă©toile filante, propose des suraigus sur un accompagnement monodique forcĂ©ment très aigu. Le quatrième tome, s’ouvre et se conclut sur un accompagnement en cordes de piano grattĂ©es façon harpe, avec re-long silence Ă la fin. On ne nie pas le travail des interprètes, mais le rĂ©sultat nous convainc si peu que la tĂ©tralogie nous paraĂ®t tutoyer quelque chose d’assez proche du foutage de goule – ou, mais est-ce prĂ©fĂ©rable, du risiblement ridicule, et vice et versa.
Heureusement, Nozomi Misawa propose, partition sous les yeux, la Litany de Toru Takemitsu (1930-1996), aurĂ©olĂ©e de son storytelling – partition Ă©garĂ©e, réécrite trente ans plus tard. C’est tout Ă fait dĂ©licieux, et idĂ©al pour la pianiste : cet Ă©trange mĂ©lange entre Debussy, Messiaen et, alors que ça n’a rien Ă voir mais j’Ă©cris ce qu’est-ce que je pense, Scriabine, dessine un paysage musical palpitant et multiple. Le rendu pianistique fait merveille de tout matĂ©riau. Les sons, les silences, les diffĂ©renciations des voix dans les accords, la continuitĂ© du discours en dĂ©pit du palimpseste compositionnel, tout est rendu avec finesse. Sans doute l’absence de « par cÅ“ur », contraire Ă la tradition que de grands artistes combattent, laisse-t-il imaginer que la mĂªme pièce, intĂ©riorisĂ©e, serait encore plus prenante – laisser une part au fantasme des auditeurs les plus snobs est sans doute aussi une grĂ¢ce.

Le programme s’achève sur cinq pièces de Charles Griffes (1884-1920) que Jennifer s’empresse de prĂ©empter en rappelant que Charles Claws est bien amĂ©ricain, son patronyme se prononçant Gris-Fesses. C’est encore une très belle dĂ©couverte. Peut-Ăªtre, sur cet Ă©chantillon, n’est-on pas aussi happĂ© que nous l’eussions Ă©tĂ© par un florilège de l’Australien Percy Grainger (1882-1961), il est vrai dotĂ© de quatre dĂ©cennies de crĂ©ativitĂ© supplĂ©mentaires, mais la qualitĂ© du traitement de la voix et le soin apportĂ© Ă l’Ă©criture de l’accompagnement sont passionnants. Par-delĂ l’utilisation de la quinte nipponisante, le « Paysage » inspirĂ© par Fujiwara no Teika, mort octogĂ©naire au treizième siècle, ce qui est sans doute une hĂ©naurme performance, est servi par le talent d’une pianiste au service du texte et par la droiture d’une soprano refusant de chanter de façon opĂ©ratique, ce dont elle est très capable mais qui ne rendrait point justice à « l’air solitaire de l’automne » qu’elle respire et expire pour son public. Les cinq pièces donnent l’occasion aux artistes de valoriser tant leur talent propre (l’expressivitĂ© et les aigus de Jennifer quand elle s’emballe sont Ă la hauteur de la modestie pourtant Ă©tincelante de sa comparse) et leur complicitĂ©.
Un petit bis autour d’une mĂ©lodie traditionnelle japonaise traitĂ©e « à l’occidentale » par feu un compositeur japonais malchanceux, et le tour est jouĂ© : un rĂ©cital original, personnel, habitĂ©, agrĂ©mentĂ© par un programme prĂ©cis et prĂ©cieux en dĂ©pit de la nuisance sonore qu’il offre aux pauvres putes qui jouent les enthousiastes aux applauses alors qu’elles ont donnĂ© Ă entendre Ă quel point, pendant une heure, elles se sont fait chier sa mère. Bref, la soixantaine de personnes venue repart des Ă©tincelles dans les yeux pour des tas de raisons. Par exemple : parce que la musique fut ou belle ou contestable – ce qui est chouette ; parce que l’interprĂ©tation fut habitĂ©e ; parce que chacune des artistes joua son rĂ´le (l’AmĂ©ricaine Ă©tant spontanĂ©e et authentique comme le veut le clichĂ©, la Japonaise Ă©tant modeste et discrète comme l’exige un autre topos) ; et surtout parce que, dans un cadre de luxe, ce concert Ă entrĂ©e libre, soulignons-le, Ă©tait un très joyeux moment de musique, d’intelligence et de rencontre culturelle. Ajoutez-y la correction du jeune agent de sĂ©curitĂ©, aussi inutile que souriant, non, quand mĂªme plus inutile mais on voit l’idĂ©e, et la pudeur du quĂªteur gardant les yeux très droits pour ne pas voir la couleur du billet que tu dĂ©poses en courant avant de retourner au travail : excellente fin d’après-midi dominicale.
Pour les gourmands, prochain concert le dimanche 28 octobre, Ă 17 h (compter 1 h 15) : Philip James Glenister, tĂ©nor, et Laurana Mitchelmore, pianiste, interprètent Schumann, FaurĂ© et Finzi. Finissons sur la mĂ©lodie japonaise qui fit le bis, et que Jennifer conseille d’Ă©couter dans la version de Thelonious. Dont acte.
























