Quand la SACEM oublie comment s’écrit Marie-Paule Belle (capture d’écran).
J’ai toujours payé mon dû à la SACEM, aussi exorbitant voire débile soit-il. J’ai toujours demandé – parfois de façon trrrrès insistante – aux organisateurs qui m’invitaient pour ploum-ploumer de déclarer non pas mon travail mais, le cas échéant, le travail des autres que je recousais. Il m’est arrivé que cette attitude me supprime des dates. No regret. Enfin, si, regret, mais un peu de dignité quand même.
En revanche, parfois, je reconnais que, devant l’arnaque qu’est cette société (déjà) tant elle pompe aux artistes pour se rémunérer et son irrespect des auteurs au profit des patrons et administrateurs, mon côté syndicaliste « on défend les collègues qui ont réussi » faiblit. Témoin cet extrait d’une passionnante confession filmée d’Isabelle Mayereau, à retrouver ici pour l’écran joint. Deux fautes d’orthographe dans une vidéo que tu produis sur une nana qui – si, Marie-Paule Belle, c’est pas rien – a dû te rapporter des centaines de milliers : pas de doute, c’est un détail mais, derrière ton projet vital, t’es une merde, SACEM.
Pierre Réach – Intégrale Beethoven, volume 4 – Première de couverture
Malin comme un singe, Pierre Réach entame le quatrième volume de son intégrale avec une sonate qui, pardon pour elle, ne paye guère de mine.
Sans titre infusé par un éditeur en quête de sexytude (ce n’était que la troisième de Louis de Bétove, comme stipuleraient les débiles qui, encore aujourd’hui, évoquent avec dévotion Jean-Sébastien Bach),
sans réputation grandiloquente,
sans originalité formelle,
l’œuvre claque pourtant deux premiers mouvements originaux et punchy. Ses deux derniers épisodes seront-ils à la hauteur ? (Bah, je sais, mais, parfois, le teasing est joyeusement léger, parfois, c’est moyen et, pour cette notule, je l’admets, tout laisse à supputer que l’on était dans la mauvaise moyenne.)
Le troisième mouvement, allegro, est un scherzo où la légèreté du toucher de Pierre Réach fait merveille. Dans une posture tonale indécise, la tune ose
le pétillement,
l’irritation et même
la fureur.
Le trio double l’énergie ternaire, la mesure à 3/4 passant officieusement à 9/8. En presque clair : y a toujours trois temps, mais y a trois croches par temps au lieu de deux dans la logique du 3/4, ce qui veut dire que les saucisses s’agitent plus et le swing tinte davantage.
L’aisance digitale de l’interprète,
son sens de la respiration,
son art de l’articulation,
sa science de la pédalisation
saisissent l’esgourde de l’écoutant et ne la lâchent plus. Le grondement de la coda conduit à un allegro assai toujours ternaire (en 6/8, cette fois). Pierre Réach l’attaque avec une forme d’ébriété – lui que nous n’avons jamais connu que sobre – tant
ses accords volent sur le clavier,
ses doubles croches s’amusent,
ses nuances éclairent avec un naturel confondant,
ses contrastes semblent sourdre du texte et non de la volonté de l’interprète.
Sans doute à force de fréquenter une œuvre sourd-il non pas une familiarité mais une forme de liberté intérieure qui donne de l’air à la poussière, de l’aisance au respect, du naturel aux foucades du compositeur.
On est saisi par la fluidité que trouve Pierre Réach dans le tortueux.
Il ne suave pas le rugueux, il le rend perceptible.
Il ne lisse pas le rocailleux, il astuce un chemin.
Il n’aplanit pas le pentu, il le rend désirable.
Il y a
du naturel dans sa restitution,
du vivant dans cette exécution,
de l’envie dans cette restitution.
Loin d’une proposition engoncée dans une idée componctueuse de l’Intégrale Des Sonates De Beethoven,
ça va de l’avant,
ça a de l’allant, bref,
ça groove et on headbangue volontiers sur ces octaves qui pulsent (à notre échelle, headbanguer est un compliment physique adressé à l’interprète et, éventuellement, au compositeur).
Une proposition
virtuose,
musicale et
pensée
qui donne hâte de vous retrouver pour raconter la sonate opus 10 n°2. À suivre !
Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici. Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.
Le 4 janvier 2024, au théâtre de Passy. Photo : Rozenn Douerin.
Avant d’aller écouter MPB et d’en rendre compte alors, je me souviens de ma colère quand Marie-Paule Belle, comme Anne Sylvestre, avait fini par être recouverte de consensualisme. L’idée : MPB était la chanteuse des LGBTQIA+, des militants pro-euthanasie, etc. Alors que, juste, la nana exprimait son ressenti, son vécu, mais ne cherchait point à être à la remorque des machins qui font que nul ne peut contester ton témoignage car telle est la doxa qu’il sied d’exprimer.
Des journalistes soumis peuvent tenter d’écraser une artiste sous la chape de gnangnantise qui leur vaudront un satisfecit du big boss, quelques artistes savent échapper à ces compressions. Alléluia, sœur Marie-Paule était de ceux-là.
Marie-Paule Belle au théâtre de Passy, 4 janvier 2024 -2/2
La première mi-temps contée ici s’achevait sur une bonne nouvelle : si, depuis Guy Béart en général et la mort de l’aimée en particulier, il n’y a définitivement plus d’après à Saint-Germain des Prés, il y fait beau temps comme à Saint-Raphaël. Se poursuivait ainsi la déclaration posthume d’amour à Françoise Mallet-Joris, racontée par ailleurs – précise la chanteuse avec son humour consubstantiel, rien que ça – dans « un livre sorti huit jours avant la fermeture des librairies pour le confinement, donc qui a connu un immense succès ». Marie-Paule Belle y met une belle énergie, avec talon qui claque et modulations qui passent bien. C’est que son récital revendique de raconter son histoire à sa façon. Histoires d’amours humaines, donc, d’amitiés artistiques et d’influences, l’artiste se revendiquant de Jacques Brel et Barbara.
L’illustre « Une petite cantate » rappelant son excellent spectacle autour de la dame Soulages. La pédale est généreuse, comme pour garder un zeste de prudence dans les mutations harmoniques de la chanson, mais l’on apprécie la fragilité assumée de la voix, qui sonne juste et vrai. Subtilement, la chanteuse embraye sur « La petite écriture grise », pilier de son répertoire évoquant l’effacement donc le souvenir – on pense à l’autre effacement (lui, dans un bel archipel, sûr’ment) évoqué dans le « Duvet gris » d’Isabelle Mayereau, dont elle a raconté l’origine dans un entretien wow. Mais assez d’émotion contenue, il est temps de rire ou presque.
Pour cela, Marie-Paule Belle propose de concilier la mode du slam et son amour de la chanson réaliste « à la Berthe Sylva ». Inspirée par une conversation téléphonique un soir de grande fatigue, Isabelle Mayereau lui a donc cousu un texte expliquant que l’on fait comme on peut, tant pis si « on peut peu ». Pas de « Nous nous plûmes » pour embrayer, bien qu’on n’s’y plût plus, mais « Les p’tits patelins », cavalcade rendant hommage aux chefs-lieux de canton et à ce qu’il s’y passe quand on s’y amuse, ce qui ne doit pas être si fréquent, surtout à – ne nous brouillons avec personne, les invitations à chanter en province (pardon, dans les territoires) sont si rares de nos jours !
En miroir, se dresse un extrait géographique et mental du dernier disque, « Pays natal » où « le mot maison, là-bas, rime avec prison / et les voisins en sont les gardiens », issu d’un texte inédit de Françoise Mallet-Joris.
As de l’agencement d’une set-list, la chanteuse revient à la chanson réaliste drôle dont elle a su faire une partie de son succès avec, dévastatrice « La biaiseuse ». Cette fois, pas d’interaction dans la salle avec l’ouvrier plisseur de passage qui va s’établir bien vite avec elle : une version plus sobre et très réussie cependant. C’est l’occasion pour l’artiste de se souvenir de tous ces endroits où, comme Serge Lama qu’elle invoque, elle est allée biaiser pendant que d’autres plissaient debout, avec une spéciale dédicace pour Longwy, une ville où, lors des galas, « les vieilles amenaient leur tricot » car « elles pensaient que c’était une veillée ».
Après avoir partagé sa vision du public, Marie-Paule Belle expose ce temps où elle était public, contrainte, avec Françoise Mallet-Joris, à assister à des démonstrations circassiennes aussi gênantes que pitoyables, voire « très pathétiques et très touchantes ». Françoise Mallet-Joris « répondant à toutes les questions que je me pose », ainsi qu’elle expliquait jadis pour lancer « Mais où est-ce qu’on les enterre ? », ces souvenirs affligés ont révélé que « ces gens-là » (bisou à toi, Jacques) vivent « d’un peu amour et de café » même les soirs où « on applaudit à peine ». Histoire de secouer l’affliction habitant cette chanson devant la nullité honnête et ravageuse de certains, et devant l’absence sans appel de FMJ, MPB enquille avec « Les amis de monsieur », un tube de Harry Fragson.
Après une chanson quasi féministe dont Barbara floutait le plus joli mot de la chanson, une chanson carrément pas féministe sur une femme au foyer. « Les petits dieux de la maison » travaillent la veine intimiste qui est aussi un champ d’exploration prisée par la musicienne. On y goûte notamment un piano à la fois
maîtrisé,
sans fioriture et
juste.
Marie-Paule Belle joue (toujours) bien, d’autant qu’elle évite l’extravagance, fixant le piano dans un rôle de partenaire précieux qui n’est pas là pour mettre en valeur celle qui chante et s’accompagne. Les gourmands de performances plus virtuoses pourront toujours écouter Dans mon piano noir de Romain Didier et singulièrement son arrangement extravagant de « Et maintenant ».
Versant souriant de la disparition, « Mais où est-ce qu’on les enterre ? » claque alors comme la juste question qu’elle est. Si depuis tonton Georges, est définitivement admis que les morts sont tous de braves types, n’oublions pas tous les trépassés qui étaient, eux, des sales types ou juste ces gens que l’on pourrait appeler des « ha, nan ! », comme ce que l’on pense quand on les aperçoit, fût-ce quand nous nous regardons dans notre miroir. Le nouveau retournement d’ambiance intervient avec le toujours bouleversant tube de Barbara, « Dis, quand reviendras-tu ? ». Comme l’on s’approche hélas sensiblement de la fin du spectacle, Marie-Paule Belle incite le public à prendre toute sa place au refrain – pas forcément ce que nous préférons : chanter ensemble est une joie que nous revendiquons, mais quand il y a Marie-Paule au piano, c’est pas le même saucisson, on préfère écouter Marie-Paule, quitte à fredonner en arrière-fond, évidemment.
Voici venu le temps des remerciements en forme de générique (on apprend à cette occasion que Jacques Rouveyrollis, complice coutumier de la chanteuse, est l’auteur des éclairages qui l’ont accompagnée – fonctionnels, mais, probablement contraints par un budget spécifique limité, pas à la hauteur de cette légende des théâtres). Certes, ils peuvent paraître un peu plus qu’un peu trop généreux. Par exemple, que des célébrités soient remerciées pour avoir radiné leur fraise me chiffonne : les p’tites gens qui ont payé leur place n’ont, euphémisme, pas moins d’importance pour le spectacle que ces privilégiés. Reste que la longueur de l’action de grâces témoigne de l’émotion de l’artiste, et exprimer ainsi sa vibration en se tournant vers les autres est une manière émouvante de parler de ce dont on ne parle pas :
le temps qui passe et ne se rattrape pas,
la maladie qui grommelle,
la mort qui gratte à la porte et
l’idée taboue que c’est peut-être une dernière fois que nous partageons en direct ce qu’Anne Sylvestre aurait presque appelé « la tendresse effarante qui va de nous à l’artiste ».
Pour se remettre du balabala, rien de mieux que la chanson pour toujours précédée d’un : « Alors, pour ceux qui ne sont venus que pour celle-là… » Donc, près d’un demi-siècle après l’avoir créée, Marie-Paule Belle n’est toujours pas et ne sera jamais « La Parisienne », bien qu’elle le soit pour l’éternité et, probablement, un chouïa au-delà. En tout cas, elle ne l’est pas ce « soir entre mille » qu’évoque la chanson-titre du dernier disque (désormais disponible en vinyle, trait d’union bobo entre modernité et tradition s’il en est), sur des paroles de Françoise Mallet-Joris. L’émotion est trop forte pour l’artiste, cette fois, qui mélange un peu les crayons de cette nouvelle trousse avant d’annoncer : « Je vais reprendre. » Malgré l’antisèche ou à cause d’elle, la peinture de « Vive le sport » est elle aussi un peu fraîche, mais qu’importe ? On est heureux que l’artiste décide de ne pas terminer sur du golden hit afin de privilégier
le récent,
le vivant,
le fringant.
Oui, l’on aurait parfois aimé être bousculé par la découverte de titres rarement voire jamais chantés sur scène. Difficile de ne pas comprendre qu’entre
les titres obligatoires,
ceux du dernier disque un rien obligés aussi et
ceux qui résonnent à l’oreille de l’artiste,
impossible de glisser des surprises ! Après tout, retrouver cette légende de la chanson intelligente, drôle, persistante, diverse, joliment dénudée dans l’option piano-voix, ce n’est pas une surprise, non, c’est pire : de la joie que l’on se promettait et qui est néanmoins advenue.
Marie-Paule Belle, le 4 janvier 2024, au théâtre de Passy (Paris 16). Photo : Rozenn Douerin.
Il y avait ce concert de sa tournée autour de Barbara. Dans mon souvenir désormais lointain, c’était dans manière de salle de fête de banlieue, mais peut-être était-ce juste dans un théâtre au-delà du périphérique, ce qui choque le Parisien (qui n’est pas plus Parisien que la chanteuse, ayant lui-même fleuri et vécu de l’autre côté de la Frontière). Un concert où je viens sans enthousiasme : Marie-Paule Belle qui s’abaisse à des covers alors que la scène française regorge de propositions grotesques de « reprises de Barbara », quel dommage !
Même si tu admires Barbara (ou parce que tu l’admires), tu viens vraiment parce que c’est Marie-Paule Belle. Puis tu sors du concert et tu te dis : « La vache ! Dire que j’ai failli louper ça parce que je suis intégriste et snob ! » De cela, il ne reste que des souvenirs vibrants mais plus ou moins enfouis. En revanche, du dernier concert où l’on a applaudi la nouvelle morte, restent quelques notes écrites – à commencer par celles initialement publiées ici – et tout ce qui ne s’écrit pas. Hommage, donc.
Réservé depuis mai 2023 après avoir réservé bien avant, ça ne change rien ! Ce 4 janvier 2024, voilà neuf ans presque jour pour jour que nous n’avions vu, de nos yeux vu, Marie-Paule Belle en vrai, depuis cette soirée de janvier 2015 à la Nouvelle Ève. Les invitées du chobiz qui ont le malheur de nous jouxter peuvent bien essayer de nous toucher l’épaule – déjà, fais gaffe, c’est propre, ça, c’est moche mais c’est à moi – pour nous intimer – nous intimer, les folles – d’applaudir moins fort, à part risquer un applaudissement avec leur tête entre nos mains et un « t’as qu’à écouter le CD studio, en plus, chuis sûr, tu l’as reçu gratos, arrive juste pour le coquetèle, foutriquette », aucune chance de modérer
notre enthousiasme,
notre joie et
notre impatience.
Un précédent rendez-vous avait été reporté pour des « raisons de santé » restées pudiquement sous silence, même si certains médias ont révélé que la dame souffrait d’une récidive d’un cancer du sein l’obligeant à subir des traitements redoutables.
L’attente,
le soulagement et
la joie
étaient donc en trouple, ce jeudi 4 janvier, pour la première de la série de dix représentations reprogrammée au théâtre de Passy. Dans la salle,
des vedettes du temps jadis (Anny Duperey, Serge Lama, Isabelle Mayereau…),
des semi-vedettes (Alex Vizorek, Eva Darlan…) et
des anonymes.
Parmi les derniers nommés, essentiellement des têtes chenues que côtoient quelques rares personnes moins antiques, dont une partie ressortit fièrement de la communauté homosexuelle. Sur scène, un piano d’où émerge une rose (« je suis sûre qu’elle est en plastique », souffle derrière nous une permanentée d’un ton de connaisseuse, raté). La chanteuse lance son spectacle avec « J’ai les clefs », parolée – et hop – par Pierre Jolivet et Françoise Mallet-Joris. L’esprit facétieux de la fredonnerie n’empêche pas l’émotion de poindre dans les applaudissements nourris : la voix n’est peut-être pas encore chauffée, l’artiste paraît peut-être un brin fatiguée, mais peu importe !
La présence,
la personnalité et
la proximité – idéale pour le répertoire – facilitée par le piano-voix que Marie-Paule Belle maîtrise si bien
rayonnent au point que la musicienne demande grâce en soufflant, amusée : « Si vous commencez à applaudir comme à la fin… » Puis elle annonce
le contexte (« il y a onze mois et un jour que j’attends ce moment-là »),
l’enjeu (« je fête mes 54 ans de scène ») et
le projet : parcourir les épisodes précédents.
De son premier disque (affirme-t-elle : c’est inexact puisqu’elle vient de mettre sur les plateformes Mon premier album, où les chansons « réalistes » sur les filles de joie se taillent la part du lion – on y découvrira notamment « Émilienne », croquignolesque à souhait – mais sans la chanson en question), elle extrait ce qui fut longtemps un de ses chevaux de bataille, « L’âme à la vague », où le public a plaisir à murmurer les parophonies du refrain (« J’ai l’âme à la vague / J’ai l’âme qui vogue / Avide, elle drague / C’est comme une drogue »). L’artiste veut-elle déminer toute complaisance dans la nostalgie ? Aussitôt, « Amour allergie », sorti du dernier album, rappelle que, « quand on est amoureuse, ça pose certains problèmes ». Le fil rouge commence à apparaître : l’amour, forcément, donc le voyage, l’un et l’autre ne faisant qu’un. Par conséquent, la chanteuse emprunte le « Trans Europ Express » ou la version rêvée du train bleu grâce auquel on partirait loin, sollicitant avec métier la participation d’un public qui n’attend que ça.
Chansons nouvelles, chansons d’antan, la problématique est connue des chanteurs qui durent. Anne Sylvestre l’a vécue, qui refusait farouchement de revenir à ses chansons à guitare du début. Le défi de Marie-Paule Belle semble d’être de dispatcher dans sa set-list trois types de chansons dont les caractéristiques se chevauchent parfois :
les anciennes,
les neuves et
les tubesques.
Voici donc venu le temps, finement pensé, de « Wolfgang et moi ». Passage obligé d’un récital de MPB, cette chanson est présentée comme un hommage à la sœur de WAM qui, en réclamant ses royalties, devient « la première féministe ». L’humour sauve cette présentation de la tarte à la crème tendant à réduire la valeur des artistes du beau sexe à l’aune de leur « féminisme ». Anne Sylvestre est un bon exemple de cette tendance assez salissante, elle qui a connu un regain de popularité quand les médias ont décidé de ne la considérer que comme une militante de l’égalité entre les genres, ce qui revient à regarder son œuvre par le trou de la meurtrière alors qu’une grande fenêtre, juste à côté, permet d’embrasser son travail d’un coup d’œil autrement plus juste et enthousiasmant. Ce soir-là,
l’urgence,
l’attente et
la pression qu’elles engendrent
font chalouper les paroles du premier couplet mozartien. Cela rappelle aux plus fervents bellomanes que cette bête de scène est aussi un être vivant, et ça fait du bien de le savoir ! Ici, rien d’automatique, même si « Wolfgang et moi » colle à la peau de l’artiste. Marie-Paule Belle ne récite pas sa chanson, elle l’interprète avec cœur. Si un cahot de concentration ou de mémoire peut réveiller le voyageur, il personnalise aussi le trajet et humanise l’artiste impressionnant qui se produit sur scène. En plus, ça rassure le petit chanteur qui se morfond en rentrant chez lui après qu’il a bafouillé ou carrément avalé un couplet quand il était derrière son micro : merci, Marie-Paule !
L’enthousiasme suscité par le tube ne retombe pas avec le classique suivant, le vintage et toujours poignant « Quand nous serons amis », où l’artisane continue de démontrer le métier en usant des multiples manières de recevoir les applaudissements parmi lesquels on peut citer, en sus de l’habitude qui est un métier,
le sirotage modeste d’un verre d’eau,
l’attente patiente devant le clavier puis le pivotage face public,
le petit sourire qui remet un coin dans le juke-box,
plus tard la position debout avec son bonus qu’est le salut,
la sortie de scène et l’attente du bon tempo pour revenir, etc.
L’amour – ici dédié à Serge Lama – bat aussi dans « Celui » (en gros, celui qui ne m’a pas parlé d’amour m’a plus donné que celui qui m’a aimé mais mal), chanson gnangnan mais à laquelle tient l’artiste. Elle l’a intégrée dans maints tours de chant, y compris dans la série de chansons interprétées sur YT au piano blanc pendant le confinement. Or, c’est pas mal que, en glissant des chansons variées dont certaines risquent de moins emballer a priori l’auditeur, l’artiste oblige ses fans à la suivre dans son parcours tel qu’elle le perçoit, le conçoit et le vit, pas juste là où ils préfèrent la retrouver. Après tout, la diversité d’un répertoire contribue à sa profondeur, par-delà les inclinations particulières de chacun. D’autant que, finaude et rouée, Marie-Paule Belle est soucieuse de contraster ses titres afin de ne pas perdre les bellophiles, quelles que soient leurs préférences. Aussi enchaîne-t-elle avec une chanson dont elle disait ailleurs que Michel Grisolia et elle-même l’avaient écrite quand ils étaient ados. « Cinquante ans après, confie-t-elle le soir même, je la trouve d’actualité car c’est une chanson sur les curés, l’Église, tout ça ! » L’anticatholicisme est un topos de la chanson française. Évidemment et heureusement, nul ne s’en formalise, même si on attendrait les courageux sur les terrains d’autres religions encore plus strictes – si, si, c’est possible – quant au rôle dévolu aux moukères… « L’œuf » fait un effet bœuf et se frotte avec bonheur au contraste qui arrive avec la chanson habillant un texte d’Isabelle Mayereau. « Beaux jours à Saint-Germain » ouvre le dernier disque et, avec les modulations attendues, évoque un moment (celui de la rencontre avec Françoise Mallet-Joris) autant qu’un lieu perdu – d’où, peut-être, les cinq premières notes qui semblent sampler « Auprès de mon arbre » de Georges Brassens, où là aussi le parolier se souvenait avec nostalgie d’un moment et d’un lieu disparus…
… et pour la suite du concert, il faudra aller au prochain post sur le sujet, a priori le 10 janvier [désormais le 27 juillet] !
Montmorency, parvis de la collégiale (95). Photo : Bertrand Ferrier
Cet article, publié jadis ici, ne dit rien de la fois où l’on alla voir la dame à trois reprises au théâtre de Dix-heures – avant que ce lieu, racheté par un faquin, ne programmât, comme tant de ses semblables, que de la caguade de stand-upers médiocrement communautaristes – parce que, pianiste-chanteur mal dégrossi, on ne comprenait pas « comment elle fait la dame ». Mais il raconte quand même que, des années plus tard, la nouvelle morte alors encore vivante avait de quoi ré-ébaubir les adeptes et les petits cons dont nous fûmes et sommes, parfois, encore, heureusement.
Marie-Paule Belle, La Nouvelle Ève, 26 janvier 2015
Le concept : après quarante-cinq ans de carrière, les artistes survivants ont parfois l’élégance d’avoir la peur de s’enfermer dans un musée chantant, sorte de juke-box déversant leurs succès en chevrotant. Marie-Paule Belle, elle, prend le problème à bras-le-corps – pas celui du chevrotage, laissons cela à Charles Aznavour, momie consternante dont seule la télévision publique s’obstine à ne pas constater le décès. Quatre ans après son dernier disque produit en crowdfunding, « MPB » était sur la scène du cabaret protéiforme La Nouvelle Eve, qui associe revues et spectacles du désormais médiocre Élie Semoun, par ex. Elle y donnait trois représentations d’un nouveau spectacle piano-voix intitulé « comme au cabaret ». La deuxième date était bien remplie sans être, ô surprise, complète en dépit de soldes de dernière minute. Le prix abusif des billets, 38 € en placement libre, peut sans doute expliquer pour partie cette incongruité. Là qu’on sert : pour une fois, avant d’évoquer le concert, signalons l’excellent accueil réservé aux spectateurs par le cabaret au décor aguichant avec
étoiles et angelots au plafond,
tentures,
tables et chaises rouges à souhait, et
scène lumineuse.
De fait, nous avons apprécié
l’ouverture des portes trente-cinq minutes avant le spectacle (juste quand il commençait à pleuvoir sur des fans déjà au taquet),
le sourire au contrôle,
l’absence de pantalonnade sécuritaire sur le thème « montrez-moi vos sacs non je regarde pas c’est juste pour faire semblant », et
la non-traque de nourriture voire de boisson
alors que le cabaret commercialise du liquide à des prix prohibitifs – si, 8 € pour un Coca, ça commence à fleurer sec le prohibitif. Cet accueil accueillant, inattendu au vu de la concurrence, offre une image conviviale et positive de cette salle de spectacles.
Marie-Paule Belle vue par Josée Novicz
Le concert : encadré par un incipit et un envoi chantés, joliment tournés pour l’occasion – ce seront quasi les seuls inédits du tour de chant –, le récital s’appuie sur trois piliers – les chansons « obligatoires car trop connues », les reprises moins attendues, et de petits intermèdes parlés qui tissent un fil rouge narratif. Ainsi la chanteuse joue-t-elle la carte du métatexte et du concert en miroir : « comme au cabaret », elle
s’adresse au public,
l’invite sporadiquement à chanter avec elle,
explicite ses rares sautes de mémoire,
associe chansons de son répertoire et covers d’illustres anciens ;
mais, à l’image de son domicile faisant face à ses débuts (« j’habite 7, rue Jacob, en face de là où était le cabaret de l’Échelle, vous pourrez venir en pèlerinage »), elle revient aussi sur ce qu’est, selon elle, un spectacle « comme au cabaret ». Cette explicitation du concert est l’occasion de narrer son épopée par petites touches, de décliner ses préférences chansonnistologiques et de faire glousser la salle. De la sorte, elle crée un spectacle original, alors que l’on pouvait craindre la simple resucée d’une set-list connue de tous (ce qui n’aurait déjà pas été si mal). La finesse de cette réalisation, faussement « à la bonne franquette », est un des signes du talent éclatant de Marie-Paule Belle.
Le répertoire qu’elle interprète est un autre signe de ce talent. Dans la tradition des cabarets de la rive gauche, Marie-Paule Belle associe trois types de chansons :
les chansons d’antan
(comique troupier façon
Gaston Ouvrard,
Yvette Guilbert,
Harry Fragson…),
les chansons de collègues
(Jacques Brel et ses chansons pas-toutes-si-célèbres,
Barbara et son « Dis, quand reviendras-tu » pris avec un optimisme inattendu,
Marcel Mouloudji et son « Un jour, tu verras »,
Guy Béart et son gréciste « Il n’y a plus d’après à Saint-Germain-des-Prés ») et
les créations dont elle a écrit
texte,
partie de texte ou, au moins,
musique.
Dans cette dernière catégorie, le choix est à la fois large et limité. Large puisque longue carrière jalonnée de disques originaux. Limité car, en sus des reprises, souhait de ne pas frustrer le public qui « n’est venu que pour celles-là » :
« La Parisienne »,
« Nosferatu »,
Wolfgang et moi »,
qu’elle réussit à chaque fois à chanter comme si elle cherchait à remotiver ces hits d’une mimique ou d’une intonation nouvelle… Pourtant, la chanteuse parvient à glisser un étonnant « Chopin en jazz », savoureux et inédit à souhait, et des chansons de son dernier album, signées en l’espèce de la nullissime parolière Dominique Walls, incluant
« Celles qui aiment elles », la moins pire des gnangnans grâce à la délicatesse de la mélodie, très simple, dénichée par l’artiste ;
« Les asphodèles », qui copie-colle les codes des Brinvilliers ou de l’après-midi d’été chaud, très chaud, pour parler de jardinage donc de masturbation (quel dommage que pas de vraie chute puisque retour du refrain non modifié !) ; et
« Assez », lamentable chougnerie contre les violences conjugales et la lapidation (faire rimer « Cécile » et « ses cils », pfff).
Quel contraste avec les qualités qui irradient du reste du répertoire ! D’autant que l’art de mélanger les chansons pour chanter à la fois ce que le public veut et ce qu’elle-même veut est un troisième signe du talent sempervirens de Marie-Paule Belle…
La représentation :
bateleuse hors pair,
interprète sans égal,
vocaliste séduisante (même si, à force de craindre pour ses aigus, elle finit par les fragiliser, alors qu’elle possède une large tessiture très assurée),
l’artiste fait passer la faiblesse de certaines chansons par le plaisir de la nouveauté (après tout, le dernier album de Ricet Barrier ou celui d’Anne Sylvestre n’était guère justifiable que par ce petit plaisir-là) et, surtout, par l’énergie qui se dégage de sa set-list. Devant tant de maîtrise, on apprécie même son authenticité, absente des récitals trop mécaniques, quand les premiers « trous » apparaissent. Or, quiconque a un peu fredonné en public sait que, le plus difficile, ce n’est pas la gestion du blanc, puisque l’on peut en parler et en plaisanter ; non, le pire, c’est la pression que cette saute de concentration met pour les chansons suivantes.
Ne plus oublier,
ne pas trop bégayer,
ne pas s’emmêler sur les prochains « gros passages »…
Marie-Paule Belle affronte elle aussi ces défis, avec le métier et l’aisance que permettent une rouerie consommée et un public extatique, même si la gestion des admirateurs n’est pas si aisée. En effet, les spectateurs associent à la fois des réactions d’amateurs de chansons (applauses qui savent se taire au bon moment, interpellations limitées, écoute attentive) et des meuglements de fans écervelés semblant rêver de se reconnaître sur un disque live. Là encore, Marie-Paule Belle parvient à mêler bienveillance et ironie pour « tenir » sa salle… et finir, fait rare pour une chanteuse « à textes », même star émouvant les nostalgiques, par toucher les mains des spectateurs, entre vieux et folles, lors du dernier salut. En conclusion, malgré les attentes très élevées que suscite tout récital piano-voix de Marie-Paule Belle, l’artiste séduit une fois de plus.
Voix sûre,
spectacle original où son répertoire de création est expulsé en périphérie comme un sublime prétexte,
savoir-faire hors pair,
styles variés,
humours protéiformes,
liberté de choix et
élan musical intact :
on dirait bien « chapeau », si la chanteuse n’avait expliqué qu’elle avait gagné une émission ainsi nommée, où l’on coiffait d’un chapeau les interprètes que n’appréciaient pas les téléspectateurs. Alors, soyons simples et estimons que « bien ouèj, MPB » fera l’affaire.
En attendant un prochain post, quelques nouvelles du monde. À commencer par l’art du cut avant « aux œufs d’or », histoire de créer une polémique.
Non, ça, c’est juste une pub, mais faut bien vivre, hein (l’excellent produit vanté ici est à retrouver chez votre libraire préféré ou, par exemple, ici).
Là, on est plus sur de l’info by LeFigaro. Un truc où tu t’installes dans le canap’ et tu regardes l’écran. Mais avec dix millions de subventions d’État pour ça, c’est pas rien.
La médecine sportive des fouteboleurs sénégalais, niveau expert relatif. Bon, du moment que le praticien n’est pas homosexuel…
Moi, ça va, chacun sache que je suis normalse ; mais la FIFA ?
Tutoyer la base d’un poteau gauche, ou l’art grotesque de rédiger l’éloge d’un imbécile qui a réussi.
Quand tu penses à la prime qui te passe sous le pif et que tu rappelles au monde entier que t’es une sombre cacacterie faisant honte à la France.
Mais pète un coup, enlève tes pin’s et ferme-la, farceur qui s’ignore mais cherche du pognon.
C’est vrai que, après les armes, je me demandais ce que les néolibéraux macroniens pourraient bien financer, juste avant de réautoriser des saloperies cancéreuses.
Vous pouvez répéter la question ?
Abaya pour tous.te.s.x.a.etc., allez ouste.
Quand t’as trop picolé au coquetèle et que tu travailles pour LeFigaro, ça donne ce genre de blague sur ce à quoi on rêve, nous les ploucs.
« Fucking Jesus » en traduction Arte.
L’info, niveau Le Figaro.
Vivre ensemble ? Oui. Mais séparément de préférence.
Vivre ensemble ? Oui. Mais séparément de préférence, ou dans les centres commerciaux sponsorisés par ces petites fèces d’élu local désinhibé.
La musique, selon la coulante qui préside la France. Mais j’aime bien le lien pour un autre article sous la pub pour M. Brigitte, qui parle de la police de la vie fors l’Élysée.
Sera-ce la charia avant la beuh ?
L’inflation. La putain d’inflation. Ou les putain d’actionnaires, for that matters.
L’info by Le Figaro.
J’aime bien remettre ce genre de léchage d’anus après que rien, en fait.
J’aime bien aussi la concaténation des informations.
Quand ton seul argument de merde, copié-collé par un journaliste de même niveau, c’est la chougne.
Le théâtre contemporain selon Le Monde.
Une propagande pro-matcha et poussette. Ça change de la propagande pro-industrie de l’armement pratiquée par le même pays, mais ça donne pas hyperplus envie. De quoi, je sais pas. De Suède, peut-être.
Non, rien, tout va bien, t’inquiète.
Le milliardaire « banquier de la gauche radicale », gros « actionnaire » de médias et pote de dictateurs qu’il conseille annonce qu’il va être président : OK, on rembobine et on m’explique, j’ai pas tout, tout compris. C’est comme l’autre banquier qui est devenu président avant lui ou bien ?
Trop de houblon, sans doute, à lequipe.fr.
Super idée du ministère de l’inculture : « Maintenant qu’ils sont parvenus à leurs fins, voyons voir comment faire pour qu’ils ne parviennent pas à leurs fins. Oups. »
Le génie qui joue du piano avec sa bite et n’est entouré que par une flopée de corrompus (pas comme en France, tu penses) a une intuition scientifique. Pour une fois, il paraît moins con qu’il ne l’est. À mon avis, depuis quelques années, il aurait pu se douter du scoop, mais bon, tant qu’on peut aller gratter quelques milliards pour les copains…
Grand reportage, niveau Le Figaro téléréalité.
Vous pouvez répéter la question, L’Équipe ?
Heureusement, le vote maastrichtien suivant a répondu ainsi qu’il était demandé. Bienvenue en démocratie.
La vache ! Et, sinon, vous faites quoi, comme métier ?
L’inspiration est-elle une question d’orientation sexuelle ? Arte a bien sa p’tite idée, mais.
Six buts dans l’anus et une seconde défaite d’affilée. Le chauvinisme de merde – le chauvinisme, donc – n’a pas de limite. Surtout devant l’imbécile qui a réussi.
Peut-être un fantasme de blogueur sportif : entrer « très vite au cœur de la zone de vérité ». Nous ne voyons pas d’autre explication. Bonsoir.
Peut-être un autre fantasme – sémiologique, cette fois – de blogueur sportif : « Être servi dans l’axe entre les signes ». Pas les lignes, hein, les signes. Bref, nous (qui ne faisons jamais de faute de grappe, tsss, tsss) ne voyons pas d’autre explication. Bonsoir.
Bienvenue dans la start-up nation, qui a des idées pour éviter que les matons ne désertent.
FAKE NEWS! Finale Argentine – Espagne, une équipe africaine en quart de finale (qui était en demi lors de la précédente édition), une équipe officielle grotesque éliminée par le futur champion : Yves Thréard, t’as faux sur tout. Sérieux, petit farceur, dénonce les redressements fiscaux des milliardaires et la phobie française des riches, ça, au moins, ça nous fait béger et golri, puis tais-toi définitivement à tout jamais et jusqu’à ce que plus rien ne s’ensuive tant ta prose fleure le purin de l’incompétence mielleuse.
« Probablement » : la lucidité du parquet italien est quand même something else !
Quand le mec aux costumes gratos et à la femme vénale ne sait plus comment exister mais confirme qu’il est, juste, un gros dégueulasse de m’as-tu-vu sans vergogne dont on se demande pourquoi son nom est doté de deux « l ».
Quand tu dénonces un environnement irrespirable qui t’a fait respirer et ta fortune (oh, un zeugme) pendant quatorze ans : meurs, meurs, meurs bien !
Un « incident ». Un peu comme la brûlation de Notre-Dame pour une mégotion. Mais, ici, tout s’explique, le fautif était bourré. Et puis, c’était un « petit monument ». Alors ça va, merde.
Ce racisme et ce sexisme, t’as le droit.
Ben, parce que.
Comment ferrer un milliardaire, la version pour les femmes qui veulent croire que l’arnaque peut être sincère – alors que l’article est une nécro.
Le même jour sur le même média, comment ferrer un milliardaire, la version pour les fans.
Quand t’as pas d’honneur tant que t’as les honneurs.
Grand reportage, niveau Le Figaro. Rien sur les temps faibles de la soirée, hélas.
Bref, let me summarize : on ne pourra pas sauver tout le monde. Surtout pas tous les chirurgiens.
D’ici le prochain post, survivons-nous autant que nous pouvons, et hauts les cœurs malgré que !
Pierre Réach – Intégrale Beethoven, volume 4 – Première de couverture
Il l’a fait ! Pierre Réach a rejoint le cercle très fermé des pianistes français ayant enregistré et publié une intégrale des sonates de Ludwig van Beethoven. Son exploit est peut-être encore plus notable que la performance de ses prédécesseurs car les ventes de disque sont devenues tellement minimes que l’existence même d’une série de quatre volumes étalés sur plusieurs années est une gageure dont il n’était pas certain qu’elle allât jusqu’à dame. Exploit technique et économique, partant, et aboutissement d’une carrière qui fait osciller l’artiste entre satisfaction jouissive et bluespost-partum.
Au programme du dernier double disque, huit sonates d’ampleur variée, avec la Hammerklavier pour conclure. En début de sprint final, la troisième sonate (op. 2 n°3) en Ut que décapsule un allegro con brio. « Con brio » ne signifie pas bruyant. C’est donc pour
l’élégance,
la délicatesse et
l’allant
qu’opte Pierre Réach aux commandes d’un Steinway D capté, comme de coutume, par le toujours excellent Étienne Collard.
Accents,
contretemps,
contre-rythmes
(triolets relançant la logique binaire,
tenues,
sforzendi vraiment puissants sur le deuxième temps…) et
legato soyeux pour enlever les doubles sans transformer le texte en pointillés à relier par l’imagination
accueillent l’auditeur avec le dynamisme requis.
Bariolage tonique,
trilles ciselées et
sextolet de triples filant comme file le blizzard sur la steppe
nous entraînent dans une cavalcade à la fois joyeuse et brinquebalante. Les sautes
d’humeur,
de couleurs,
de modes et
de tonalités
ne laissent pas s’installer une évidence monolithique. On se goberge
des surprises,
des ornements, et
de la variété des attaques pimpant la narration,
d’autant que Pierre Réach enjambe intelligemment la première reprise qui aurait remplacé la fraîcheur du texte par une redite dispensable.
Fluidité des traits,
largeur du spectre d’intensités,
capacité à incarner le texte sans en rien ôter ni y ajouter quoi que ce soit :
la probité de l’interprète n’est jamais sécheresse, elle est confiance dans une partition – même si celle-ci est rarement classée dans le top moumoute des trente-deux sonates. Le pianiste est convaincu qu’il n’y a pas de « petite sonate » de Ludwig van Beethoven, et il est bien décidé à nous le prouver.
L’indécision du compositeur,
sa cyclothymie créatrice et
son désir d’oser la variété d’ambiances
trouvent en lui un porte-voix convaincant, qui semble particulièrement inspiré par les à-coups
harmoniques,
rythmiques et
stylistiques
d’un premier mouvement étonnant. Le deuxième mouvement est un adagio en Mi, ce qui surprend après un acte liminaire en Do. Ici, rien ne presse. La musique se déploie avec grâce mais, paradoxalement, sous des allures d’une grande sérénité, reste parcourue par une instabilité structurelle dont témoignent notamment
les contretemps,
la brièveté des séquences et
la modulation rapide – presque brutale – en mi mineur, bientôt submergée par la tonalité de Sol.
C’est ce que le musicien préfère, chez Beethoven : sa propension à changer de masque vite et souvent tout en restant lui-même.
Les mains se croisent ;
la main gauche assure la basse puis file fredonner des bribes de mélodie ;
les nuances évoquent un miroitement insaisissable ;
poignets et doigts donnent l’impression que le clavier devient malléable à merci, comme s’il se soumettait à la musique et amplifiait les desiderata du virtuose pour leur permettre de rayonner davantage.
Le retour à la partie A en majeur prépare une coda chargée de fusionner les deux poétiques avec une habileté que l’auditeur, même s’il ne se revendique point beethovénomaniacofadafondu, doit qualifier de confondante jusque dans son apparente simplicité. À suivre !
Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.
Un aperçu très partiel de l’offre (Avignon 2026). Photo : Bertrand Ferrier.
Alors que s’achève le festival d’Avignon 2026, quelques souvenirs du off où j’ai traîné la savate du 4 au 11 juillet. Au programme : selon les estimations, entre 1600 et 1800 spectacles, de 10 h à la minuit passée, sept jours sur sept… et nous, et nous, et nous. Alors, au pas de course, on met en place son, lumières, décor, puis on range en vitesse pour que les collègues puissent commencer en retard mais pas à cause de nous.
Peu avant le début de « Mademoiselle Maya en Ut intégral » au théâtre de l’Incongru (Avignon 2026), en présence du lapin régisseur Ti K Fouti. Photo : Bertrand Ferrier.
Et le suspense commence : fera-t-on salle comble, avec de profitables programmateurs dans la salle (graal du fantasme estival) ou, comme chante Félix Leclerc, nuitera-t-on tout seul ?
Ce risque, en termes avignonnais, se dit ainsi.
Demi-heure avant le début de « Mademoiselle Maya en Ut intégral » au théâtre de l’Incongru (Avignon 2026). Photo : Bertrand Ferrier.
Pour éviter le four, on s’agite dans la fournaise. On fait des trucs qui ne servent souvent guère mais sont consubstantiels au folklore local : on tracte. Trop, ça, incontestablement.
Souvenir d’Avignon 2026 : tracter, c’est le pied mais, la prochaine fois, je prendrai des chaussures de randonnée. Ou le bus, pour faire comme dans la chanson. Photo : Bertrand Ferrier.
Du coup, certaines inventent des performances pour distribuer « 300 tracts en 30 minutes ».
Adèle Pistone et Mathilde Chatin tractent à leur manière rue de la Bonneterie, lors du off d’Avignon 2026. Photo : Bertrand Ferrier.
Pour ne pas être en reste, on imite les djeunses donc, à notre tour, on crée des happenings. Matin et après-midi, on sort le piano et on diffuse en direct un teaser comprenant quelques extraits saignants du concert dont l’intégrale sera donnée le soir.
Devant le théâtre de l’Incongru (Avignon 2026), feat. Ti K Fouti, lapin-marteau et heureux de l’être. Photo : Bertrand Ferrier.
Quand on est las, on refait le monde au village du off.
Au village du off, avec le lapin multifonction Ti K Fouti et les comédiens Indy, Jann Halexander et Charlotte Grenat alias mademoiselle Maya – sa camériste, à gauche, a souhaité ne pas apparaître (Avignon 2026). Photo : Bertrand Ferrier.
Et, parfois, heureusement, on performe…
Au théâtre de l’Incongru (Avignon 2026). Photo publiée avec l’aimable autorisation de Purple Shadow Agency.
… puis, le soir de dernière, on se prépare à se souvenir. À une prochaine, peut-être, Avignon, et à bientôt, la scène !
Devant le théâtre de l’Incongru, avec Pascal Pistone, directeur du théâtre, Jann Halexander et Charlotte Grenat alias mademoiselle Maya, au festival off d’Avignon, le 10 juillet 2026. Photo publiée avec l’aimable autorisation de Purple Shadow Agency.
Pour conclure notre promenade à travers Peintres de l’ombre. Les faussaires à l’œuvre (Mimésis) de Monique Jeudy-Ballini, interrogeons-nous sur l’ontologie de l’art du faussaire. Au reste, peut-être y a-t-il dans ce syntagme manière d’oxymoron. En effet, l’artiste est réputé « se penser soi-même sur le modèle du créateur divin, produisant des formes à partir de sa seule pensée, libre de tout modèle et donc à l’origine de quelque chose de neuf » ; le faussaire, c’est tout le contraire.
L’imitation,
l’inspiration poussée, parfois même
la reproduction la plus similaire possible
ne cadrent pas a priori avec la définition de l’art comme geste créatif. Or, le problème que pose le faux ne s’arrête pas là. Le faux interroge le vrai. Le met en cause. L’introduit dans l’ère du soupçon. Selon l’expression de l’auteur, il « contamine le regard » et fait craindre que le vrai ne soit « qu’un faux qui ne s’est pas fait prendre » (148). Aussi certains distinguent-ils les bons faux (qui passent pour des vrais) des mauvais (que l’on décroche piteusement de leurs cimaises).
En ce sens, un faux authentifié perd – au moins provisoirement – son statut de faux pour gagner celui de vrai. La distinction entre l’authentique et la copie, que l’on avait tendance à supputer ferme et définitive, peut s’effacer grâce à « une sorte de blanchiment », que celui-ci signale le talent et la maîtrise du contrefacteur ou qu’il couronne l’avidité d’experts soucieux de croquer à pleines dents dans le gâteau du marché de l’art. De la sorte, le faux « confronte régulièrement le monde de l’art à son impuissance » ou à sa voracité, le processus global étant souvent l’aboutissement d’une conjuration des malfaiteurs.
Artisan roué,
intermédiaire véreux et
expert corrompu ou incompétent (l’un n’empêchant pas l’autre)
sont autant de participants potentiels et complémentaires à ce genre d’arnaque. D’autres larrons renforcent le mécanisme.
En général, les conservateurs de musée et les restaurateurs n’ont aucun intérêt à admettre la présence de faux dans les collections ou parmi les tableaux de maître qu’ils manipulent. Roger Roche, restaurateur en chef au musée du Québec admettait à la fois « ne pas être toujours capable d’identifier un faux » et « ne pas toujours être en mesure de le dénoncer ». C’est que le faux rappelle qu’une grande partie de l’art tourne autour des problématiques pécuniaires qui s’appuient notamment sur un principe résumé par Tony Tetro, faussaire renommé :
Signé par moi, un simple dessin ne valait rien ; signé par un peintre célèbre, il valait de l’argent que je pouvais mettre à la banque.
Dans quelques cas rarissimes, il arrive que l’amour de la notabilité l’emporte sur l’appel de l’argent. Monique Jeudy-Ballini cite le cas de Mark A. Landis, faussaire qui a préféré faire don de son travail « à une cinquantaine de musées et de galeries d’art américains » comme s’il s’agissait de vrais. L’arnaque n’ayant rien coûté à ces institutions, le malin s’en est tiré comme un prince… tout en révélant la faiblesse scientifique et/ou l’aveuglement du petit monde de l’art.
Reste que, à l’exception près, le rapport entre le faux et l’argent est d’autant plus fort qu’il est exactement le même que celui qu’entretient le vrai avec l’argent. Jean-Claude Anaf, commissaire-priseur, le résumait ainsi à ses clients :
Le tableau, c’est pas très important, mais le certificat vaut plus cher que le tableau.
Au point que les profits potentiels à tirer de ce juteux business ont inspiré à Henri Abel Abraham Haddad, dit David Stein, une jolie formule : « J’ai fait du toboggan sur le vertige des autres. »
Pour autant, l’argent n’est pas le seul moteur du faussaire. Monique Jeudy-Ballini évoque aussi « le plaisir éprouvé à maîtriser un jeu de dupes » où « les experts ne sont bons que si le faussaire est mauvais ». De même, constatait le faussaire Guy Ribes, quand un collectionneur comprend que son chef-d’œuvre est un faux, il le revend ; quand celui à qui il l’a cédé s’en aperçoit à son tour, il le revend, etc. John Myatt résume cette chaîne d’une phrase : « C’est la richesse qui essaye de se protéger – et pourquoi pas, je suppose ? »
Il n’en demeure pas moins que commettre un faux est un acte passible de peines sévères, bien que les plaintes ne soient pas systématiques. Par exemple, on raconte que Pablo Picasso rechignait à attaquer les très nombreux faussaires qui salissaient son travail en expliquant : « Je sais bien ce qui va arriver. Je serai chez le juge d’instruction, on introduira un criminel, menottes au point, et ce sera un de mes amis ! » Certains faussaires – ça les arrange bien, évidemment – estiment que « l’histoire de l’art est pleine de peintres qui se savent copiés (…) ou de peintres qui se copient entre eux ». En conséquence, commettre un faux serait non seulement participer à l’extension du domaine d’un maître, mais aussi se hisser au niveau des plus grands noms de l’Histoire de l’art.
Ce nonobstant, même si Monique Jeudy-Ballini évite d’employer le terme, l’une des grandes révélations que permet le faux concerne la fétichisation du nom du peintre qui, quand il est renommé, devient à lui seul une machine à cash, indépendamment de l’œuvre elle-même. Cette constante travers des siècles de beaux-arts, tout comme la faible féminisation du business, tant du faux que du vrai. La capacité à transformer le geste artistique en espèces sonnantes et trébuchantes emporte la morale et l’équité sur son passage, guidée par le désir de « celui qui achète une toile non pas pour l’émotion qu’elle lui procure mais pour l’investissement qu’elle représente ».
À cette aune, les progrès de la digitalisation et du numérique ne révolutionnent pas ces pratiques, au contraire : elles perpétuent une pratique de duplication et ne cessent d’interroger ce qui suscite réellement l’émotion artistique. L’auteur cite l’exemple de la duplication des Noces de Cana de Véronèse, recréées par une imprimante 3D. Résultat : « Les gens savaient qu’ils regardaient une copie et, pourtant, ils pleuraient. »
Monique Jeudy-Ballini constate « une fluidité entre réel et virtuel » augmentant « l’indécision quant à la définition du faux ». Un tableau reproduit, une œuvre perdue reconstituée – autrement dit : imaginée – par un logiciel ou une intelligence artificielle correctement promptée, cela ne ressortit pas forcément du faux au sens où le processus est assumé sans duperie, mais cela questionne la notion d’authenticité artistique et de la « transformation du rapport entre un auteur, une œuvre et ses regardeurs », sans oublier le marché qui en tire profit.
En dépit d’une écriture qui aurait parfois gagné à être lissée (récurrences, répétitions et pléonasmes sont nombreux), Peintres de l’ombre. Les faussaires à l’œuvre permet de plonger dans ce monde interlope avec un souci patent de la documentation et un art certain pour donner à penser au lecteur. De quoi inviter joyeusement les lecteurs de notre petite série à découvrir à la source les analyses et pistes collationnées dans cet ouvrage !
Auguste Renoir, « Chemin montant vers les hautes herbes » (ca. 1875). Photo : Rozenn Douerin.
Sous le titre trompeur Renoir et l’amour (de l’amour, il ne sera pratiquement pas question), le musée d’Orsay célèbre ses quarante ans en rassemblant ses toiles d’Auguste et en les augmentant grâce à
des prêts de la National Gallery de Londres,
du musée des beaux-arts de Boston (institutions où l’exposition voyagera à partir du 3 octobre) et grâce à
quelques portraits de Renoir peints par autrui, pour la mise en bouche.
À quelques jours de la clôture, peut-être boostée par l’attrait pour la climatisation en cette période de fortes chaleurs, la fréquentation dépasse les 100 % de la capacité du lieu. Les files d’attente sont impressionnantes et la presse pas tout à fait compatible avec la contemplation sereine de l’œuvre de la star locale. Néanmoins, l’enjeu en vaut la chandelle. On ne relate plus la profondeur et la profusion des collections d’Orsay ; l’ajout de tableaux sans doute jamais vus en France et pas prêts d’y revenir ajoute à l’excitation et vaut bien, faute de mieux, quelque inconfort momentané. C’est la condition pour découvrir une variété de sujets difficilement rassemblés par des thématiques parfois biscornues et souvent fourre-tout.
À la vérité, l’œil pétille plus que l’esprit dès lors que l’on abandonne, autant que faire se peut, la problématique faussement mise en avant par les commissaires. Alors, on peut se laisser happer par les grandes passions du peintre – les commentaires des tableaux s’attardent, eux, plus volontiers sur ses petites passions, maîtresses incluses :
la couleur
(variété et vivacité,
composition et décomposition,
valeur suggestive pouvant se substituer à la forme)
le mouvement
(dynamique de la composition,
énergie du trait,
allant çà socialisé, là érotisé de la danse),
les paysages
naturels et souvent éclaboussés de soleil,
humanisés
(habitats,
insertion de l’homme dans l’espace,
reliefs de repas peints comme un champ hirsute), voire
intérieurs quand l’artiste se focalise sur un visage aux traits plus complexes qu’il n’y paraît de loin.
L’accrochage salue aussi le traitement des personnages (et même des animaux : chiens, chat, coq…) cher au peintre. Nus ou demi-nus, les corps de femmes se marbrent de teintes contradictoires qui font écho au bouillonnement du fond (ainsi de l’étude dite Torse de femme au soleil). Soigneusement vêtus, les individus s’insèrent, sincères, dans la comédie sociale de la bonne bourgeoisie prête, parfois, à s’encanailler. Les toiles alternent scènes de genre posées et saynètes présentées comme saisies sur le vif
(un salon,
une tablée,
une volte chorégraphique…).
Auguste Renoir, « La Yole » (1875). Photo : Rozenn Douerin.
Entre raretés et tableaux célébrissimes, le regard est invité à s’ajuster et à saisir la spécificité des cadrages donc du propos.
Vie intime,
partages amicaux où la virilité s’exprime aussi par une drague assumée, et
liesse populaire
baladent le visiteur dans un kaléidoscope de sujets mais aussi d’atmosphères et d’éléments. Si
la nature, à travers les jardins, notamment, est omniprésente,
les lieux de convivialité plus ou moins clos (cafés, atelier, salon) et les commerces comme celui de « la modiste » travaillent l’air et la circulation de la lumière, tandis que
la fascination pour les canotiers éclabousse le musée d’une onde rafraîchissante.
Entre ville et feuillage, le plaisir de la promenade picturale se nourrit aussi de la variété des formats, allant de la minuscule Lecture du rôle, prêtée par le musée de Reims, aux grands formats célébrissimes. Au point que, étourdis par la vigueur du pinceau et bousculés par le grand nombre de visiteurs, l’on en viendrait presque à oublier que la peinture de Renoir est aussi une peinture
de l’attente,
de la suspension voire
du mystère susceptible de rendre éngimatique une attitude ou un visage – celui
d’une lectrice,
de Nini Lopez ou
d’une spectatrice à la fois regardante et regardée dans sa loge d’opéra, par exemple.
Auguste Renoir, « La Seine à Chatou » (1881). Photo : Rozenn Douerin.
Or, à en juger par les tableaux rassemblés pour l’occasion, Renoir aime singulièrement saisir
l’entre-deux,
l’impalpable et
le non-dit.
Plus suggestive que narrative, sa geste artistique est semée de points de bascule qu’il saisit et offre avec gourmandise au spectateur sans lui en dévoiler ni les tenants ni les aboutissants. Ainsi,
un bouquet abandonné (ou posé) sur un siège,
une discussion muette entre un homme et une femme à travers une clôture,
une scène panoramique sur le pont des Arts où les nombreux passants (et deux chiens) vaquent à l’on ne saura jamais quoi, devant des monuments comme indifférents à l’agitation humaine
pimentent, parmi d’autres, l’évidence du trait d’une pointe d’étrangeté. C’est qu’il y a du rythme, dans l’œuvre de Renoir, que ce soit
dans l’immobilité d’une pose conventionnelle,
dans les bousculades et le fouillis des grands boulevards,
dans un pas de danse mais aussi
dans la tonicité du coup de pinceau qui croque ou évoque tel espace ou telle silhouette.
Auguste Renoir, « La Danse à Bougival » (1883). Photo : Rozenn Douerin.
Aussi, en dépit de l’importante présence de la nature, végétale ou aquatique, ressort-il de la visite une importance prégnante accordée aux corps, qu’ils soient
sagement figés,
finement ambigus (les sachants contemporains soupçonnent le peintre d’avoir croqué dans « La Yole », en omettant le canotier attendu, un couple de lesbiennes),
tendrement enlacés dans la danse,
volontiers dénudés (ainsi du gamin croqué de dos en train de câliner un chat bien aimable) ou
ancrés dans la convention bourgeoise par des costumes impeccables, même à la fin d’un repas.
Tout se passe comme si, à travers
la variété de ses inspirations,
la vivacité de ses pinceaux et
l’étendue sidérante de sa palette chromatique,
Auguste Renoir évoquait, sous différents angles, une envie de vivre ou, a minima, d’habiter sa vie. Sous ses airs souvent sages, ses tableaux vibrent de la tension entre
désirs et conventions,
pulsions et us,
individualités et ordre social.
Cette électricité revigorante ne s’arrête pas au seuil du musée. Après que nous avons regagné le chaud de l’été et laissé la foule des visiteurs derrière nous, nous découvrons qu’il nous suffit de cligner des yeux pour vérifier que nous avons réussi notre braquage. En effet, au nez et à la barbe des gardiens de tout sexe, nous avons emporté avec nous un peu de cette lumière impressionniste que nous étions venus quérir ; et c’est un peu de cet un peu (si) de lumière que la présente chronique a, à sa manière, tenté de partager avec vous, chers lecteurs.