Voilà donc la vingt-septième sonate pour piano de Ludwig van Beethoven (« donc » parce que l’on a raconté des bribes de son abondant storytelling lors de la précédente notule). Pour ouvrir le bal, un mouvement à jouer « avec vivacité et, d’un bout à l’autre, avec sentiment et expression ». Le musicien suit docilement les instructions de sorte que, sous ses doigts, l’incipit hésite entre bondissements et élégance timide. L’auditeur se délecte des à-coups
de nuances (sforzendiversus pianissimi),
de tempi (« in tempo » versus ralentis), et
de structure rythmique (ensemble de quatre versus triolets ou sextolets).
Pierre Réach les rend savoureux par son goût pour un jeu droit, soucieux de la partition et jamais tenté par la mignonnité, et hop, ce qui serait fâcheux dans une sonate de LvB.
Des accords répétés,
des contretemps et
des bariolages intensifs
semblent lancer l’affaire. Fausse piste ! La narration
se suspend à nouveau,
menace de se dissoudre dans le silence puis
se cabre sous l’effet
de notes,
d’intervalles et
d’accords tous trois répétés.
Aussitôt, la partition change son fusil d’épaule et revient à la légèreté et à la fluidité ; mais, une fois de plus, l’atmosphère est bousculée, à présent par le retour du motif liminaire, presque féroce à force de tonicité. Il faut
de la douceur,
du sens du surgissement et
de l’explosivité
pour raconter les méandres d’un mouvement volontiers
imprévisible,
troué,
suspendu,
inflammable et
porté par un trouble que prolonge joliment un dernier retour de motif soufflé sotto voce.
Le deuxième mouvement, en Mi désormais majeur, est « à jouer sans trop de vélocité et très chantant ».
Mélodieux mais résolu,
léger mais parcouru de tensions,
cohérent mais prompt à virer casaque,
ce second épisode régale par son mélange
de grâce,
de précipité d’idées et
de contrastes consubstantiels au compositeur et plus que soigneusement pensés et rendus par l’interprète.
Le développement se nourrit
de modulations,
de facéties rythmiques et
d’itérations
qui ne lâchent point l’oreille de l’auditeur. On essaye de ne plus s’étonner de la capacité du pianiste à associer
rejet de l’univocité,
respect du texte,
intelligence musicale et, semble-t-il,
souci de garder une cohérence narrative à travers les mutations brutales ou tuilées,
mais c’est tâche difficile. En effet, aussi à l’aise dans
le soyeux,
le rugueux ou
l’étoffe bien coupée de l’allant qui ne barguigne pas,
Pierre Réach signe ici une interprétation séduisante d’une sonate étonnante et entêtante. À suivre !
De quoi l’ayahuasca est-elle le nom, en Europe ? Cette plante hallucinatoire attire en Amazonie de plus en plus d’Européens dans ses rets.
Signe d’un malaise social grave et généralisé ?
Expression presque extrême d’un vide intérieur que seule peut remplir une expédition expérimentale ?
Objet marketing habilement développé par les autochtones et ceux qui exploitent l’imagerie fantasmagorique de hashtags tels que
« sagesse ancestrale »,
« retour à la vérité naturelle »,
« reconnexion avec un monde des esprits oublié fors l’Amazonie » ?
Ou manipulation mentale destinée à des esprits faibles, un peu paumés, qu’une « emprise mentale », concept fourre-tout et contesté par David Dupuis, permettrait de manipuler de manière très profitable, économiquement et humainement ?
Avec L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologiepsychédélique (Le Seuil), David Dupuis propose
une expérience,
une enquête et
une critique
visant à cerner
les enjeux,
la réalité et
les limites
d’une anthropologie d’un phénomène au croisement entre
spiritualité,
psychologie et
recherche d’ailleurs forcément au pluriel.
Son livre s’ouvre par l’exemple : en anthropologie participante, l’enquêteur doit se (p)lier aux processus qu’il observe. Aussi le prologue est-il consacré à « la plante qui fait voir » et qu’il expérimente, dans ce chapitre, au « centre Takiwasi », Takiwasi signifiant en quechua comme chacun ou presque sait « la maison qui chante ». Ici, sous la direction du « docteur Jacques Mabit, président exécutif », l’on
« traite les problèmes de toxicomanie » et de « stress post-traumatique »,
promeut des recherches « en médecines traditionnelles » et
vend, entre autres, des « retraites avec plantes maîtresses » visant à « guérir des blessures émotionnelles et psychologiques » et à « réaliser un travail d’introspection et de développement personnel ».
Il est connu que tout l’monde s’aime, mais pas pareil. Dès 2005, la Miviludes a alerté au sujet de cette entreprise contre les « pratiques chamaniques à la validité thérapeutique contestable » qui « conjuguent risque d’escroquerie et danger réel pour la santé physique et mentale de ceux qui s’y prêtent » (voir ici, pp. 47 sqq), on y reviendra.
De son côté, Jacques Mabit, qui attendait sans doute un panégyrique monolithique en échange de sa bonne volonté devant les demandes de David Dupuis, s’est senti trahi par l’auteur. En mai 2022, il s’est donc fendu d’un long article, tout à fait intéressant, pour dénoncer le doctorat dont est issu L’Épreuve de l’invisible. Dans ce travail universitaire, il voit un « procès instruit à charge » témoignant d’une « unilatéralité grotesque ». Pour lui, la thèse de David Dupuis se contente d’aligner les preuves d’une « posture de dénigrement
systématique,
rationaliste,
positiviste,
progressiste et
laïciste »,
fermez le ban. Pour lui, ce texte synthétise ce qui est devenu « l’unique travail de terrain et le fonds de commerce » du néo-docteur. On retrouvera avec profit son plaidoyer virulent ici.
C’est dans ce contexte bouillonnant d’accusations et de sentiment de traîtrise réciproques que pousse la question de l’ayahuasca.
Même si – Jacques Mabit le lui reprochera – David Dupuis n’a pas autant ingurgité d’ayahuasca qu’il conviendrait pour compléter une cure,
même s’il a testé – Jacques Mabit lui en fera itou grief – le produit dans d’autres usines à touristes férus de « médecine traditionnelle », ce qui l’amènera à interroger l’approche jusque-là très louangée du French doctor,
même s’il a assisté – Jacques Mabit le lui a accordé mais semblera se reprocher ce qu’il appelle un « privilège », rien que ça – à des séances de sirotage d’ayahuasca sans lui-même absorber le breuvage,
l’anthropologue commence par raconter comment il a vécu son expérimentation du produit (le « quand » est peu clair, ses enquêtes de terrain ne semblant pas toujours avoir été linéaires et l’auteur est étonnamment discret sur ces cahots). Car, par le mildiou et le diable, comment cela se passe-t-il concrètement ? Voilà ce que nous découvrirons dès la prochaine notule à ce sujet. À suivre ou à découvrir en lisant le livre en question ! Oh, certes, ce cut n’est pas encore le cliffhanger de la saison mais, en ajoutant
drogue,
soupçon de sectitude, et
polémiques étatiques,
l’on fit ce que l’on put, sans faute d’orthographe, pour obtenir un maximum de clics déçus qui ne nous rapporteront rien mais trouveront peut-être satisfaction dans une prochaine publication… (En vrai, ici, tout est gratuit, aucun cookie ne fiche personne, on partage juste
D’abord, le storytelling. Triple, s’il-vous-plaît, puisque la maison ne recule devant aucun sacrifice. Enfin, presque.
Premièrement, composée en 1814, la vingt-septième sonate qu’est l’opus 90 et que nous nous apprêtons à écouter avec vous, succède aux « Adieux » et précède les cinq tubes pianistiques qui clôtureront un cycle qui n’en était pas vraiment un.
Deuxièmement, elle est en mi mineur, ce qui n’a rien d’extraordinaire, sauf que c’est la seule des trente-deux sonates à être dans cette tonalité ce qui, pour le coup, est extraordinaire au sens premier du terme (même s’il faut pour cela considérer une sonate de Beethoven comme quelque chose d’ordinaire…) et qui la rend à jamais singulière aux esgourdes du mélomane curieux… d’autant que, dans ses Carnets de conversation, Beethoven a stipulé qu’il était « fermement convaincu que chaque tonalité avait ses caractéristiques émotionnelles propres » (on peut lire des écrits sur la tonalité chez Beethoven par exemple ici).
Dès lors, je subodore les deux questions que vous vous posez. D’une part, quelles sont les tonalités les plus utilisées par Beethoven dans ses sonates ? D’autre part, mi mineur est-il la seule tonalité à n’avoir été utilisée qu’une fois dans le corpus ? Afin de répondre à vos questions pressantes et ne maîtrisant pas l’intelligence artificielle, j’ai effectué en personne un double décompte. Voyons pour commencer les tonalités utilisées par LvB dans ses sonates pour piano.
Do m (5, 8, 32)
Do M 1 (3, 21)
Do# m (14)
Ré m (17)
Ré M (7, 15)
Mib M (4, 13, 18, 26)
Mi m (27)
Mi M (9, 30)
Fa m (1, 23)
Fa M (6, 22)
Fa# M (24)
Sol m (19)
Sol M (10, 20, 25)
Lab M (12, 31)
La M (2, 28)
Sib M (11, 29)
Voyons à présent le classement des tonalités les plus utilisées (les tonalités sont rangées par fréquence puis par ordre allant de Do à Si – enfin, à Si bémol car il n’y a pas de sonate pour piano en Si chez Ludwig).
Mib M, 4 (4, 13, 18, 26)
Do m, 3 (5, 8, 32)
Sol M, 3 (10, 20, 25)
Do M, 2 (3, 21)
Ré M, 2 (7, 15)
Mi M, 2 (9, 30)
Fa m, 2 (1, 23)
Fa M, 2 (6, 22)
Lab M, 2 (12, 31)
La M 2 (2, 28)
Sib M, 2 (11, 29)
Do# m, 1 (14)
Ré m, 1 (17)
Mi m, 1 (27)
Fa# M, 1 (24)
Sol m, 1 (19)
Non, pour des clampins comme nous, ça ne sert à rien de savoir cela, mais il est des curiosités que l’on peut étancher presque facilement : voilà qui est fait pour celle-ci. Et, donc, nous constatons que mi mineur n’est pas la seule tonalité mono-sollicitéee (ha !) par Beethoven dans le corpus qui nous intéresse. Re-donc, oui, tout ce développement sur la singularité tonale de la sonate relève, peu ou prou, du baratin voire du balabala. Ce nonobstant, maintenant qu’il est écrit, hein… Troisièmement, le storytelling de la vingt-septième sonate raconte qu’elle serait un court-métrage biographique fixant la passion de Moritz von Lichnowsky, à qui elle est dédiée, pour « une jeune actrice viennoise ». D’où la partition initiale entre le « combat entre la tête et le cœur » et la « conversation avec la bien-aimée ». Les titres des deux épisodes ont depuis évolué. Tout commence par un mouvement à trois temps qu’il faut jouer « avec vivacité et, d’un bout à l’autre, avec sentiment et expression ». Hélas, pour en savoir davantage, il faudra attendre la prochaine notule à suivre !
Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici. Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.
Utopie du Paradis des edelweiss à la tribune de l’église Saint-André de l’Europe (Paris 8), le 1er aout 2026. Photo : Bertrand Ferrier.
« Tout va trop vite, c’est dingue, tout va trop vite ! » était un leitmotiv de Redouane Harjane. Ce n’est pas complètement faux, sauf sur la ligne 13 du métro parisien, ligne dont la capacité à s’arrêter entre les stations est manière de slow life dont l’on se passerait volontiers. Bref, aujourd’hui, le lecteur qui veut faire une pause le peut, ainsi qu’il le peut à la mi-parcours de Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?. Il peut même regarder une malinoise qui assiste à la messe et s’étonne en découvrant que les lectures lues ce jour ne sont pas les lectures du jour. Certes, c’est un peu technique mais, comme aujourd’hui on prend le temps, on devrait plus ou moins décrypter le message sans guère de difficultés. Et, après, hop, une pièce dans l’bousin, et c’est r’parti !
Pour retrouver d’anciennes nouvelles (si) du monstre et d’autres, c’est ici.
Pierre Réach – Intgérale Beethoven, volume 4 – Première de couverture
Avec la sonate opus 27 n°1 en Mi bémol, Pierre Réach dégaine une sonate pas comme les autres. Il l’avait gardée sous le coude malgré, sans doute, la crainte de ne pas aller au bout de l’aventure qu’est l’enregistrement d’une intégrale. L’andante de cette pièce indiquée comme étant « quasi una fantasia » est gorgé de reprises, donc exige un sens de la narration particulier. Rien n’effraye l’interprète :
ni le chromatisme osé,
ni les modulations saugrenues,
ni le cahot provoqué par un allegro ternaire dans une nouvelle tonalité
dont le surgissement est presque imprévisible, n’eussent été les signaux « de basse intensité » liés aux modulations étonnantes (et à la proximité entre do mineur et Mi bémol, certes) qui évoquent a posteriori l’existence d’une tension pouvant aller jusqu’à la déchirure. Principalement, pourtant,
c’est léger,
ça bondit,
ça jaillit.
Autrement dit,
la précision,
l’exigence du texte et
le sens du phrasé
font presque tout.
Le toucher,
les variations d’intensité et
l’énergie vibrante du tempo
font le reste. Le retour (préparé) à la formule liminaire ouvre la voie au calme dont le charme paisible rend d’autant plus croustillant l’attaque du molto allegro e vivace à trois temps qui enquille. Dans cette marmite qui semble bouillonner de l’intérieur sous l’apparence simple d’un duo,
mouvements parallèles ou contraires,
legato et staccato,
grondements et secousses
animent avec vigueur un discours tourné vers
l’itération,
la mutation d’intensités et bientôt
les microdécalages formant un déséquilibre plein d’allant.
En La bémol mais toujours à trois temps, l’adagio con espressione affiche une gravité solennelle martelée par les octaves graves.
Pierre Réach lui donne
un soyeux qui s’abstient de mièvrerie
(accents,
nuances,
étagement lumineux des différentes voix),
une poésie qui sait s’électriser
(variété des ornements,
pertinence de l’agogique,
élégance du trait de quadruples croches), et
une douceur qui s’habille de liberté
(inventivité harmonique,
contretemps presque facétieux,
rubato final qui glisse vers le dernier mouvement).
L’ample allegro vivace qui conclut cette sonate kaléidoscopique réussit à nouveau à contraster par
son tempo,
sa mesure et
sa tonicité motorique voire explosive.
Jouant sur les différents
registres,
touchers et
effets d’écho
convoqués par la partition, l’interprète s’amuse
ici de la dentelle en doubles croches rigoureuses,
çà du pétillement du bariolage léger,
là de la jubilation d’octaves têtues.
Le compositeur associe
répétitions,
retournements et
foucades
pour diffuser une énergie qui circule d’une main à l’autre et dont la diversité donne l’impression ou l’espérance, par-delà les vagues musicales, de devoir être inextinguible. Des moments de suspense font néanmoins respirer l’auditeur avant que
sforzendi,
dialogue et
cavalcade,
irrésistibles,
ne reviennent faire rutiler leur fougue,
ne se souviennent du calme initial puis
ne glissent vers la pyrotechnie finale incluant
quintuples croches et trilles (c’était bien la peine d’écrire un mouvement lent !),
doublement du tempo et
crescendo avec fortissimo à l’arrivée.
La lecture de Pierre Réach rend à la fois
la vitalité,
les foucades et
l’originalité de la sonate.
Voilà bien une astucieuse mise en bouche avant la sonate opus 90 en mi mineur qui conclut le premier disque de ce quatrième volume ! À suivre, donc…
Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’estici. Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.
Ce 7 août, aux 19 h tintinnabulantes, j’accompagnerai Jann Halexander au piano (à queue, s’il-vous-plaît) du théâtre de l’île Saint-Louis, donc au cœur du Paris chic.
C’est un concert presque impromptu pour celui qui se décrit comme « le petit mouton noir et frisé de la chanson française ». Entre
classiques de son répertoire,
raretés du catalogue,
inédit (en l’espèce un GROS titre qu’il vient d’enregistrer sous la houlette de Sébastyén Defiolle et qui devrait rejoindre ses hits incessamment), et
reprises de chansons puissantes,
le gars a décidé de fomenter au pied levé un récital
foufou,
audacieux et
roboratif,
dans une formule intimiste piano-voix qu’il n’a plus utilisée depuis long de temps, mais qui s’annonce parfaitement adaptée à la salle du soir.
Un peu de Jann Halexander fugace en répétition le 26 juillet 2026 au studio Pianos International (Paris 8). Photo instantanée : Bertrand Ferrier.
Au programme, 1 h 15 de fredonneries joyeuses, entêtantes et envolantes avec du texte et de la musique dedans. Le tout est quasi offert pour 11 €, au frais de l’été. On peut réserver ici.
Pierre Réach – Intgérale Beethoven, volume 4 – Première de couverture
Environ onze minutes : c’est la durée totale de la sixième sonate en Fa, opus 10 n°2, soit moins que le plus bref mouvement de la Hammerklavier qui clôturera l’intégrale. Cela raconte pour partie la plasticité de cette notion de « sonate pour piano de Beethoven », plus complexe à cerner que ce que ce label unifiant laisserait subodorer.
Le premier des trois mouvements est un allegro à deux temps et jaillit d’une anacrouse staccato. En clair ou presque, ça commence avant que ça ne commence. Plus encore, ça n’attend pas, ça bondit, loin de ec que pourrait laisser subodorer la première de couverture du coffret où l’artiste semble raide et distant. Certes, suffit de l’écouter pour savoir que non mais, admettons-le,
l’image très figée,
les signes archétypaux choisis pour présenter le disque et
la typo peu engageante
peuvent induire en erreur. La musique contredit pleinement cette intuition. D’emblée, elle se révèle
énergique,
élégante,
balancée.
Sans ostentation mais avec efficacité,
palpitent les ornements qui, parfois, se cumulent
(appogiatures,
trilles,
mordants,
triolets de doubles croches à la main droite…) ;
swinguent les va-et-vient rythmiques (accompagnement passant
du binaire au ternaire,
de la double croche à la triple,
des arpèges au silence…) ; et
s’articulent
legato,
staccato et
sforzendo, comme autant d’éléments d’un même langage aux multiples atours.
Gracieuses, les mains se croisent pour un joli effet de dialogue entre aigus et graves sur son lit d’arpèges arythmiques avant que la reprise ne soit subtilement esquivée pour basculer plus vite en mineur. Soudain, c’est
presque un french-cancan qui se déchaîne ;
une délicate cavalcade enfantine qui lui succède ;
un duel plus irrité qui oppose dextre et senestre… et
une brusque suspension qui précipite plus qu’elle ne ménage le bref passage en Ré.
Pierre Réach rend ces tournoiements aussi
palpitants que naturels,
surprenants que fluides,
évidents qu’inattendus.
Son Steinway fort bien réglé dévoile une même capacité à faire musique sur l’ensemble des registres et des intensités, permettant à l’interprète de déclamer son texte avec
assurance,
allant et
finesse.
L’allegretto ternaire qui enquille étonne d’emblée par sa tonalité de La bémol, dont le contraste avec le Fa précédent suscite l’étonnement et attire l’attention. L’unisson grave semble faire sortir la musique des ténèbres avant que le piano n’en révèle les diaprures bigarrées et presque fantasques en étendant le domaine du son dans l’aigu.
Alors que nous nous installons dans un confort agréable, une nouvelle volte change la donne et secoue nos certitudes et nos anticipations.
La tonalité de Ré bémol,
la solennité de l’oscillation rythmique,
les cahots
(variété des attaques,
silences interrogatifs,
ruptures de motifs) puis
le retour au motif et à la tonalité liminaires
s’attachent – et parviennent – à emporter l’auditeur dans une écoute sans cesse en éveil. Le presto final troque le trois temps et le fa mineur conclusif pour le deux temps et le Fa majeur du premier mouvement. Un fugato sautillant engage avec
une légèreté émoustillante,
un sens du groove joliment manifesté par des accents bien sentis, et
un art du dialogue polyphonique éclairé par des doigts d’une appréciable agilité.
Guilleret, il court, il court, le furet que semble être devenu le sujet du mouvement. Un soin particulier apporté
au toucher,
au phrasé et
à la pédalisation osée par petites touches
contribue à rendre ces trois petites minutes beaucoup trop courtes – et l’on ne sait, in fine, si l’on apprécie davantage la pétillance de la musique ou la frustration de sa brièveté, ce qui est un compliment rare que l’on est heureux de partager entre le compositeur et son porte-voix. À suivre !
Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici. Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.
Quand la SACEM oublie comment s’écrit Marie-Paule Belle (capture d’écran).
J’ai toujours payé mon dû à la SACEM, aussi exorbitant voire débile soit-il. J’ai toujours demandé – parfois de façon trrrrès insistante – aux organisateurs qui m’invitaient pour ploum-ploumer de déclarer non pas mon travail mais, le cas échéant, le travail des autres que je recousais. Il m’est arrivé que cette attitude me supprime des dates. No regret. Enfin, si, regret, mais un peu de dignité quand même.
En revanche, parfois, je reconnais que, devant l’arnaque qu’est cette société (déjà) tant elle pompe aux artistes pour se rémunérer et son irrespect des auteurs au profit des patrons et administrateurs, mon côté syndicaliste « on défend les collègues qui ont réussi » faiblit. Témoin cet extrait d’une passionnante confession filmée d’Isabelle Mayereau, à retrouver ici pour l’écran joint. Deux fautes d’orthographe dans une vidéo que tu produis sur une nana qui – si, Marie-Paule Belle, c’est pas rien – a dû te rapporter des centaines de milliers : pas de doute, c’est un détail, mais il en dit long sur le respect des artistes.
Pierre Réach – Intégrale Beethoven, volume 4 – Première de couverture
Malin comme un singe, Pierre Réach entame le quatrième volume de son intégrale avec une sonate qui, pardon pour elle, ne paye guère de mine.
Sans titre infusé par un éditeur en quête de sexytude (ce n’était que la troisième de Louis de Bétove, comme stipuleraient les débiles qui, encore aujourd’hui, évoquent avec dévotion Jean-Sébastien Bach),
sans réputation grandiloquente,
sans originalité formelle,
l’œuvre claque pourtant deux premiers mouvements originaux et punchy. Ses deux derniers épisodes seront-ils à la hauteur ? (Bah, je sais, mais, parfois, le teasing est joyeusement léger, parfois, c’est moyen et, pour cette notule, je l’admets, tout laisse à supputer que l’on était dans la mauvaise moyenne.)
Le troisième mouvement, allegro, est un scherzo où la légèreté du toucher de Pierre Réach fait merveille. Dans une posture tonale indécise, la tune ose
le pétillement,
l’irritation et même
la fureur.
Le trio double l’énergie ternaire, la mesure à 3/4 passant officieusement à 9/8. En presque clair : y a toujours trois temps, mais y a trois croches par temps au lieu de deux dans la logique du 3/4, ce qui veut dire que les saucisses s’agitent plus et le swing tinte davantage.
L’aisance digitale de l’interprète,
son sens de la respiration,
son art de l’articulation,
sa science de la pédalisation
saisissent l’esgourde de l’écoutant et ne la lâchent plus. Le grondement de la coda conduit à un allegro assai toujours ternaire (en 6/8, cette fois). Pierre Réach l’attaque avec une forme d’ébriété – lui que nous n’avons jamais connu que sobre – tant
ses accords volent sur le clavier,
ses doubles croches s’amusent,
ses nuances éclairent avec un naturel confondant,
ses contrastes semblent sourdre du texte et non de la volonté de l’interprète.
Sans doute à force de fréquenter une œuvre sourd-il non pas une familiarité mais une forme de liberté intérieure qui donne de l’air à la poussière, de l’aisance au respect, du naturel aux foucades du compositeur.
On est saisi par la fluidité que trouve Pierre Réach dans le tortueux.
Il ne suave pas le rugueux, il le rend perceptible.
Il ne lisse pas le rocailleux, il astuce un chemin.
Il n’aplanit pas le pentu, il le rend désirable.
Il y a
du naturel dans sa restitution,
du vivant dans cette exécution,
de l’envie dans cette restitution.
Loin d’une proposition engoncée dans une idée componctueuse de l’Intégrale Des Sonates De Beethoven,
ça va de l’avant,
ça a de l’allant, bref,
ça groove et on headbangue volontiers sur ces octaves qui pulsent (à notre échelle, headbanguer est un compliment physique adressé à l’interprète et, éventuellement, au compositeur).
Une proposition
virtuose,
musicale et
pensée
qui donne hâte de vous retrouver pour raconter la sonate opus 10 n°2. À suivre !
Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici. Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.
Le 4 janvier 2024, au théâtre de Passy. Photo : Rozenn Douerin.
Avant d’aller écouter MPB et d’en rendre compte alors, je me souviens de ma colère quand Marie-Paule Belle, comme Anne Sylvestre, avait fini par être recouverte de consensualisme. L’idée : MPB était la chanteuse des LGBTQIA+, des militants pro-euthanasie, etc. Alors que, juste, la nana exprimait son ressenti, son vécu, mais ne cherchait point à être à la remorque des machins qui font que nul ne peut contester ton témoignage car telle est la doxa qu’il sied d’exprimer.
Des journalistes soumis peuvent tenter d’écraser une artiste sous la chape de gnangnantise qui leur vaudront un satisfecit du big boss, quelques artistes savent échapper à ces compressions. Alléluia, sœur Marie-Paule était de ceux-là.
Marie-Paule Belle au théâtre de Passy, 4 janvier 2024 -2/2
La première mi-temps contée ici s’achevait sur une bonne nouvelle : si, depuis Guy Béart en général et la mort de l’aimée en particulier, il n’y a définitivement plus d’après à Saint-Germain des Prés, il y fait beau temps comme à Saint-Raphaël. Se poursuivait ainsi la déclaration posthume d’amour à Françoise Mallet-Joris, racontée par ailleurs – précise la chanteuse avec son humour consubstantiel, rien que ça – dans « un livre sorti huit jours avant la fermeture des librairies pour le confinement, donc qui a connu un immense succès ». Marie-Paule Belle y met une belle énergie, avec talon qui claque et modulations qui passent bien. C’est que son récital revendique de raconter son histoire à sa façon. Histoires d’amours humaines, donc, d’amitiés artistiques et d’influences, l’artiste se revendiquant de Jacques Brel et Barbara.
L’illustre « Une petite cantate » rappelant son excellent spectacle autour de la dame Soulages. La pédale est généreuse, comme pour garder un zeste de prudence dans les mutations harmoniques de la chanson, mais l’on apprécie la fragilité assumée de la voix, qui sonne juste et vrai. Subtilement, la chanteuse embraye sur « La petite écriture grise », pilier de son répertoire évoquant l’effacement donc le souvenir – on pense à l’autre effacement (lui, dans un bel archipel, sûr’ment) évoqué dans le « Duvet gris » d’Isabelle Mayereau, dont elle a raconté l’origine dans un entretien wow. Mais assez d’émotion contenue, il est temps de rire ou presque.
Pour cela, Marie-Paule Belle propose de concilier la mode du slam et son amour de la chanson réaliste « à la Berthe Sylva ». Inspirée par une conversation téléphonique un soir de grande fatigue, Isabelle Mayereau lui a donc cousu un texte expliquant que l’on fait comme on peut, tant pis si « on peut peu ». Pas de « Nous nous plûmes » pour embrayer, bien qu’on n’s’y plût plus, mais « Les p’tits patelins », cavalcade rendant hommage aux chefs-lieux de canton et à ce qu’il s’y passe quand on s’y amuse, ce qui ne doit pas être si fréquent, surtout à – ne nous brouillons avec personne, les invitations à chanter en province (pardon, dans les territoires) sont si rares de nos jours !
En miroir, se dresse un extrait géographique et mental du dernier disque, « Pays natal » où « le mot maison, là-bas, rime avec prison / et les voisins en sont les gardiens », issu d’un texte inédit de Françoise Mallet-Joris.
As de l’agencement d’une set-list, la chanteuse revient à la chanson réaliste drôle dont elle a su faire une partie de son succès avec, dévastatrice « La biaiseuse ». Cette fois, pas d’interaction dans la salle avec l’ouvrier plisseur de passage qui va s’établir bien vite avec elle : une version plus sobre et très réussie cependant. C’est l’occasion pour l’artiste de se souvenir de tous ces endroits où, comme Serge Lama qu’elle invoque, elle est allée biaiser pendant que d’autres plissaient debout, avec une spéciale dédicace pour Longwy, une ville où, lors des galas, « les vieilles amenaient leur tricot » car « elles pensaient que c’était une veillée ».
Après avoir partagé sa vision du public, Marie-Paule Belle expose ce temps où elle était public, contrainte, avec Françoise Mallet-Joris, à assister à des démonstrations circassiennes aussi gênantes que pitoyables, voire « très pathétiques et très touchantes ». Françoise Mallet-Joris « répondant à toutes les questions que je me pose », ainsi qu’elle expliquait jadis pour lancer « Mais où est-ce qu’on les enterre ? », ces souvenirs affligés ont révélé que « ces gens-là » (bisou à toi, Jacques) vivent « d’un peu amour et de café » même les soirs où « on applaudit à peine ». Histoire de secouer l’affliction habitant cette chanson devant la nullité honnête et ravageuse de certains, et devant l’absence sans appel de FMJ, MPB enquille avec « Les amis de monsieur », un tube de Harry Fragson.
Après une chanson quasi féministe dont Barbara floutait le plus joli mot de la chanson, une chanson carrément pas féministe sur une femme au foyer. « Les petits dieux de la maison » travaillent la veine intimiste qui est aussi un champ d’exploration prisée par la musicienne. On y goûte notamment un piano à la fois
maîtrisé,
sans fioriture et
juste.
Marie-Paule Belle joue (toujours) bien, d’autant qu’elle évite l’extravagance, fixant le piano dans un rôle de partenaire précieux qui n’est pas là pour mettre en valeur celle qui chante et s’accompagne. Les gourmands de performances plus virtuoses pourront toujours écouter Dans mon piano noir de Romain Didier et singulièrement son arrangement extravagant de « Et maintenant ».
Versant souriant de la disparition, « Mais où est-ce qu’on les enterre ? » claque alors comme la juste question qu’elle est. Si depuis tonton Georges, est définitivement admis que les morts sont tous de braves types, n’oublions pas tous les trépassés qui étaient, eux, des sales types ou juste ces gens que l’on pourrait appeler des « ha, nan ! », comme ce que l’on pense quand on les aperçoit, fût-ce quand nous nous regardons dans notre miroir. Le nouveau retournement d’ambiance intervient avec le toujours bouleversant tube de Barbara, « Dis, quand reviendras-tu ? ». Comme l’on s’approche hélas sensiblement de la fin du spectacle, Marie-Paule Belle incite le public à prendre toute sa place au refrain – pas forcément ce que nous préférons : chanter ensemble est une joie que nous revendiquons, mais quand il y a Marie-Paule au piano, c’est pas le même saucisson, on préfère écouter Marie-Paule, quitte à fredonner en arrière-fond, évidemment.
Voici venu le temps des remerciements en forme de générique (on apprend à cette occasion que Jacques Rouveyrollis, complice coutumier de la chanteuse, est l’auteur des éclairages qui l’ont accompagnée – fonctionnels, mais, probablement contraints par un budget spécifique limité, pas à la hauteur de cette légende des théâtres). Certes, ils peuvent paraître un peu plus qu’un peu trop généreux. Par exemple, que des célébrités soient remerciées pour avoir radiné leur fraise me chiffonne : les p’tites gens qui ont payé leur place n’ont, euphémisme, pas moins d’importance pour le spectacle que ces privilégiés. Reste que la longueur de l’action de grâces témoigne de l’émotion de l’artiste, et exprimer ainsi sa vibration en se tournant vers les autres est une manière émouvante de parler de ce dont on ne parle pas :
le temps qui passe et ne se rattrape pas,
la maladie qui grommelle,
la mort qui gratte à la porte et
l’idée taboue que c’est peut-être une dernière fois que nous partageons en direct ce qu’Anne Sylvestre aurait presque appelé « la tendresse effarante qui va de nous à l’artiste ».
Pour se remettre du balabala, rien de mieux que la chanson pour toujours précédée d’un : « Alors, pour ceux qui ne sont venus que pour celle-là… » Donc, près d’un demi-siècle après l’avoir créée, Marie-Paule Belle n’est toujours pas et ne sera jamais « La Parisienne », bien qu’elle le soit pour l’éternité et, probablement, un chouïa au-delà. En tout cas, elle ne l’est pas ce « soir entre mille » qu’évoque la chanson-titre du dernier disque (désormais disponible en vinyle, trait d’union bobo entre modernité et tradition s’il en est), sur des paroles de Françoise Mallet-Joris. L’émotion est trop forte pour l’artiste, cette fois, qui mélange un peu les crayons de cette nouvelle trousse avant d’annoncer : « Je vais reprendre. » Malgré l’antisèche ou à cause d’elle, la peinture de « Vive le sport » est elle aussi un peu fraîche, mais qu’importe ? On est heureux que l’artiste décide de ne pas terminer sur du golden hit afin de privilégier
le récent,
le vivant,
le fringant.
Oui, l’on aurait parfois aimé être bousculé par la découverte de titres rarement voire jamais chantés sur scène. Difficile de ne pas comprendre qu’entre
les titres obligatoires,
ceux du dernier disque un rien obligés aussi et
ceux qui résonnent à l’oreille de l’artiste,
impossible de glisser des surprises ! Après tout, retrouver cette légende de la chanson intelligente, drôle, persistante, diverse, joliment dénudée dans l’option piano-voix, ce n’est pas une surprise, non, c’est pire : de la joie que l’on se promettait et qui est néanmoins advenue.