
Posons la question que nous inspire le joli moi de May, crĂ©atrice aujourd’hui plus acclamĂ©e pour son retour tĂ©lĂ©visĂ© dans « Access » (après avoir Ă©tĂ© longtemps plus rĂ©putĂ©e pour sa hot attitude) que pour sa science d’Ă©criture. Donc, voici la question : pourquoi Le Banquet, une pièce souvent rigolote et expressive, associant divers arts scĂ©niques avec des interprètes au taquet, ne parvient-elle pas Ă nous soulever d’enthousiasme comme nous l’aimerions ? Est-ce, simplement, un snobisme de mauvais aloi ? Peut-Ăªtre, et peut-Ăªtre pas que. Voici toujours l’histoire.
C’est un banquet de noces, sous un chapiteau. Dans ce cirque, la table est en haut d’une minicolline glissante, et les invitĂ©s vivent les affres a minima aussi glissantes des repas de mariage : picolage, blagues convenues, dragues, danses, discours, sĂ©ances de doss’ photographiques ou filmiques, vomissures et souillages de robe de mariĂ©e, Ă©crasage de pikifien, dĂ©nudages (pour faire thĂ©Ă¢tre contemporain sĂ©rieux, on voit, ouf, une paire de fesses – celle de Tristan Robin, quasi sosie de Benjamin Castaldi croyons-nous inutile d’estimer) et meurtre sur grand Ă©cran. La rĂ©fĂ©rence platonicienne est sĂ©rieuse : on sait que Le Banquet commence par une drague homosexuelle oĂ¹ Glaucon supplie Apollodore de lui narrer ce qu’il se dit de l’amour lors d’un banquet oĂ¹ Socrate Ă©tait en verve, avec deux « v » notamment. VoilĂ donc venu le temps d’explorer l’amour, dans ce qu’il a de plus Ă©clatĂ© (la cĂ©rĂ©monie, le dĂ©sir, le rĂªve, la cristallisation, le narcissisme, le fatalisme, le dĂ©sir de mort, petite ou non, le mystère, la reproduction via un bĂ©bĂ©-objet, l’animalitĂ© grĂ¢ce Ă un chien en peluche, le regard de l’autre, le mythe caverneux qui s’esquisse sous une nappe etc.). On pense Ă l’excipit du Banquet, oĂ¹ Socrate se bourre la gueule – mais pas que – avec Agathon et Aristophane avant que de partir avec Aristodème. Cette coda rĂ©sume la pièce. Donc, derrière la convention qui fige les saynètes dans une imagerie sciemment convenue et hĂ©las fort juste, Mathilda May interroge donc bien la philosophie de l’amour, remotivant son langage prĂ©fĂ©rĂ© depuis Open Space : non pas la pièce sans texte, mais la pièce avec quatre idiomes – les borborigmes aux intonations explicites, les chansons, les silences et les corps, l’imagination du spectateur articulant agrammaticalement ces Ă©lĂ©ments de linguistique incomplète.

D’oĂ¹ notre doute devant notre manque d’enthousiasme et, avouons-le, notre ennui sporadique. Par chance, ce sont sans doute les coups d’Ă©clat de la pièce qui nous Ă©clairent.
Première raison de notre modĂ©ration : la prĂ©visibilitĂ© des sĂ©quences est rarement subvertie par un absurde crĂ©atif susceptible de pimenter notre attention. C’est ce qui se passe sous la table quasi inaccessible, avec des effets lumière et vidĂ©o Ă la fois basiques et brillants, qui nous offre cette explication : quand l’auteur subsume le convenu pour l’habiller non pas seulement de drĂ´lerie, quelque bien exĂ©cutĂ©e soit-elle, mais d’une poĂ©sie dĂ©calĂ©e, comme Ă contretemps, nous adhĂ©rons Ă son magnĂ©tisme. (Non, ça ne veut presque rien dire, mais je tente quand mĂªme.)
Deuxième raison de notre modĂ©ration, la concurrence du gag-sans-texte-cohĂ©rent est cruelle pour cette prestation pourtant aussi qualitative que drolatique. Prenons deux exemples. Si l’on compare avec les jeux de scène des VocaPeople, le Cirque du Soleil israĂ©lien de la chanson, la puissance d’invention technique ici utilisĂ©e paraĂ®t un brin limitĂ©e. Surtout, vus sur cette mĂªme scène, les exceptionnels clowns russes des Semianyki jouant la famille-dĂ©jantĂ©e-Ă -borborigmes nous paraissent avoir poussĂ© l’art de la troupe parlant-sans-parole très, très au-delĂ de ce qui nous est prĂ©sentĂ© ici. Or, c’est la rĂ©ussite du ballet de la chaussure coincĂ©e qui nous y fait penser. Quand StĂ©phanie Djoudi-Guiraudon, la serveuse, crĂ©e une chorĂ©graphie malgrĂ© elle pour cause d’accident technique, symbole mĂ©lancolique de l’absurde homo festivus, on a la sensation que ce pouvoir du corps est enfin source d’une dramaturgie plus puissante que lors de chorĂ©graphies d’ensemble bien rĂ©glĂ©es, certes, y compris dans les imperfections volontaires du balourd ou de la balourde de service (de nouveau, StĂ©phanie Djoudi-Guiraudon emporte la palme), mais planplan en dĂ©pit de leur rĂ©alisation fouillĂ©e.
Troisième raison de notre modĂ©ration, il semble exister une tension entre deux pĂ´les. D’une part, l’humour de spectacle de fin d’annĂ©e (running-gag de JĂ©rĂ©mie Covillault version DJ, bien moquĂ© Ă la fin) qui, Ă notre goĂ»t, l’emporte trrrrrop souvent ; d’autre part, une dĂ©rision plus fine, comme celle incarnĂ©e par Arnaud Maillard en Chaplin quand il masque par de petits pas le chien Ă©crasĂ© aux yeux de Lee Delong ; ou comme ce moment oĂ¹ Ariane Mourier, après s’Ăªtre laissĂ©e Ă©touffer par les clichĂ©s du « beau mariage », se laisse vamper physiquement in fine par d’autres clichĂ©s vidĂ©os (la nature, la nuit, les Ă©toiles qui tournent), comme si, de la sorte, l’auteur signifiait que l’amour n’est qu’un merveilleux tombereau de clichĂ©s vomitifs sous lesquels nous rĂªvons tous de crouler pour nous abandonner Ă la seule pulsion universelle, l’Ă©rotisme – fĂ»t-il liĂ© consubstantiellement au culte de Thanatos. Que le patronyme d’Ariane Mourier, la mariĂ©e, tisse serrĂ© le fil entre l’amour, le mourir et le marier n’est qu’un semi-hasard de plus…

En conclusion, Le Banquet de Mathilda May nous paraĂ®t mĂ©riter une double apprĂ©ciation : souvent drĂ´le, il est plus touchant que drĂ´le lorsque l’esthĂ©tique post-Tati se laisse dĂ©border par une crĂ©ativitĂ© plus profonde qui, bizarrement, donne l’impression d’Ăªtre bridĂ©e. Le rĂ©sultat est un spectacle qui enthousiasme la salle, vaut assurĂ©ment de banquer, popopo, ses 40 € tant les comĂ©diens s’Ă©chinent Ă jouer juste et Ă respecter synchronisation et Ă©nergie, mais laissera peut-Ăªtre sur le cĂ´tĂ© quelques snobs – mais pas que par snobisme, j’espère l’avoir esquissĂ© supra.
PS : en vrai, j’Ă©tais invitĂ© par un lycĂ©e qui envoie quand mĂªme soixante futurs techniciens du spectacle remplir la salle. IdĂ©al pour en apprendre de belles sur RomĂ©o, danseur devenu ouvreur au thĂ©Ă¢tre, qui coupait les cheveux des filles quand il Ă©tait, plus jeune garnement, en classe. On entendit aussi d’amusantes saillies ambiguĂ«s comme « J’aime pas aller au thĂ©Ă¢tre, je finis toujours coincĂ©e au milieu d’une rangĂ©e, c’est trop ma vie » ; ou cet Ă©change critique : « – T’es trop foncedĂ©, t’arriveras jamais Ă te relire. / – Ben, si j’suis r’descendue et que j’arrive plus Ă m’lire, j’en refum’rai un. » Et tout le reste reste, ha-ha, sur place, bien entendu.












