
Pour encourager la paix – vaste projet, chère madame –, la dĂ©lĂ©gation permanente Ă l’Unesco (est-ce bien raisonnable de rĂ©munĂ©rer des gens pour ça ?) de la CorĂ©e organisait un concert gratuit unissant Mozart Ă Beethoven, sous la direction de Philippe Entremont et la surveillance d’Anne Harvey-Nagl, le premier violon australien du soir. Curieuse coĂ¯ncidence, juste avant de venir, j’ai fini une fiche de lecture pour un Ă©diteur souhaitant Ă©valuer le nouveau roman Harlequin de Melissa de la Cruz, quasi vedette de la chick lit, qui affirme, dans cet opus Ă paraĂ®tre le 16 dĂ©cembre chez InkYard, qu’il n’y a qu’un CorĂ©en pour vouloir sortir sincèrement avec une CorĂ©enne – je densifie un tout p’tit peu, mais y a d’ça. Moins unispĂ©ciste que la romancière girly, la CorĂ©e unesquienne, puissance invitante bien Ă©levĂ©e, ne se replie pas sur elle-mĂªme ni sur sa grande problĂ©matique d’ouverture Ă la CorĂ©e du Sud.
Ce soir, elle programme du trrrès occidental, ce qui est peut-Ăªtre dommage pour les curieux – ce pays ne manque ni de grands interprètes ni de grands musiciens contemporains, mĂªme « à l’occidentale ». NĂ©anmoins, histoire de cĂ©lĂ©brer son hĂ´te, la non moins bien Ă©levĂ©e Beethoven Philharmonie de Vienne ouvre le bal par un bref « Arirang », tube corĂ©en orchestrĂ© par Pascal Vigneron pour rĂ©pondre Ă ce goĂ»t local pour les hymnes folkloriques symphonisĂ©es – on se souvient du succès, il y a quinze ans, des « Chansons corĂ©ennes » profĂ©rĂ©es par Hei-Kyung Hong, et propulsĂ©es par Virgin Classics avec un Ensemble orchestral de Paris dirigĂ© par Duc-Ki Kim, feat.… « New Arirang ».

Cette mĂ©lodie sirupeuse, classicisĂ©e avec la modestie qui sied, ayant fait son office, il est temps d’entamer l’odyssĂ©e macroniste annoncĂ©e. En effet, le programme s’ouvre sur la Quarante-et-unième symphonie en Ut KV 551 de Wolfgang Amadeus Mozart, surnommĂ©e « Jupiter » par Peter Salomon, jadis, sans doute en hommage Ă peine anticipĂ© au prĂ©sident de la Start-up nation de Rothschild – si, c’est possible, mĂ©crĂ©ants haineux que vous Ăªtes. D’emblĂ©e, l’orchestre se signale par un souci marquĂ© de contraster avec finesse tant les intensitĂ©s que les tempi. L’acoustique sèche de la salle, haute et pas spĂ©cialement conçue pour le concert, euphĂ©misme, profite Ă cette approche sobre qui rend justice des finesses mozartiennes.
Signe d’un public de non-mĂ©lomanes applaudissant entre les mouvements (« ha, c’est pas fini ? »), l’attention de nos voisins Ă©clate Ă peine le quart d’heure de musique atteint. L’Andante ternaire est donc le premier Ă bĂ©nĂ©ficier du bruit de fond qui nous accompagnera ce soir. Pour l’alimenter :
- la pouffe qui rigole avec sa copine pendant que son copain de type libanais mate en gros plan des photos de Marion Maréchal-Le Pen ;
- le mec qui met cinq minutes Ă ouvrir le plastique enserrant les gĂ¢teaux corĂ©ens offerts Ă de nombreux spectateurs ;
- une vieille qui se lève, prend des photos avec iPhone, les filtre puis les met en ligne (sur IG, nous semble-t-il) et montre le rĂ©sultat Ă sa copine, histoire d’engager le dĂ©bat ;
- le septuagĂ©naire qui s’Ă©coute renifler et doit manquer de piles pour Sonotone car il renifle sans cesse plus fort, etc.
MĂªme les cameramen officiels sortent en devisant et laissent un temps les portes ouvertes pour que nous profitions de la bonne ambiance qui semble rĂ©gner dans le hall. Certes, on mentirait en prĂ©tendant que la musique mozartienne est, Ă nos ouĂ¯es, de bout en bout passionnante ; nĂ©anmoins, il est dommage que pas une pincĂ©e de dĂ©cence, let alone de politesse Ă©ventuellement sollicitĂ©e après les discours sucrĂ©s des officiels, n’ait eu la bonne idĂ©e d’inspirer une large partie des invitĂ©s du soir.

D’autant que, sur scène, par-delĂ ce mini-brouhaha, les artistes jouent avec conviction. MĂªme le menuet, bouffi de redites, paraĂ®t pimpant tant l’orchestre s’attache Ă rendre la partition avec un triplĂ© gagnant : prĂ©cision, Ă©lĂ©gance et lĂ©gèretĂ©. Le chef prend le Molto allegro conclusif avec une intensitĂ© inaltĂ©rĂ©e. Il tĂ¢che d’entraĂ®ner sa phalange Ă envoyer du son quand il le faut et Ă contraster dès que les sinuositĂ©s mozartiennes le permet. Le discours bute sur une fugue sans cesse avortĂ©e. Ce principe du report sciemment irritant alimente l’Ă©nergie des archets, d’une part, et, d’autre part, la pulsation concentrĂ©e du combo en costume, comme principaux arguments susceptibles de retenir l’attention d’un spectateur dĂ©jĂ très sollicitĂ© par les parasites qui l’entourent. La coda triomphale, jouĂ©e dans une belle communion (Ă©tat d’esprit, impulsion, synchronicitĂ©), vaut Ă la Philharmonie viennoise des brava mĂ©ritĂ©s, quoique envoyĂ©s pour partie par de grossiers personnages.
Le mitan du show permet de profiter d’un Ă©trange buffet… ressemblant Ă un goĂ»ter. Au programme, cafĂ© (pas terrible), thĂ© Lipton (pas terrible non plus, donc) et thĂ© goĂ»t jujube (odeur peu excitante, goĂ»t très dĂ©licat) agrĂ©mentĂ©s de quelques madeleines fort savoureuses et de rares gaufrettes. La lutte est sĂ©vère entre les postulants Ă la miette finale et ceux qui essayent d’Ă©viter des critiques qu’ils ne souhaitent pas croiser. Plus spĂ©cifiquement, une grande proportion de femmes pensent Ă changer de sexe afin de parvenir aux toilettes avant la fin de l’entracte. C’est ainsi que, Ă proximitĂ© du serpentin aspirant aux lieux d’aisance, nous happons quelques pensĂ©es puissantes de spectatrices très en verve, sur l’air tout ce qu’il y a de plus authentique, du :
– C’est bizarre, on n’a pas entendu la chanson corĂ©enne, au dĂ©but…
– Ben si, c’Ă©tait le premier morceau.
– Ha, je croyais qu’ils avaient tout de suite commencĂ© par Mozart !
Pascal Vigneron sera content, j’imagine.
La seconde partie envoie du bois avec le Cinquième concerto pour piano en Eb de Ludwig van Beethoven, dit « l’Empereur ». Perspective macroniste, avais-je annoncĂ© – il faut bien que Pharaon Ier de la PensĂ©e complexe se diversifie ! Au clavier, Kun-Woo Paik fait aussitĂ´t sursauter ceux qui l’Ă©coutent : il joue un piano dĂ©gueulasse, peut-Ăªtre encore plus ouh-ouhtable qu’un autre entendu tantĂ´t. SonoritĂ© mĂ©tallique, mauvais rĂ©glages, accord Ă©pouvantable (les mĂ©diums et les aigus, Seigneur tout-puissant : jurez-moi qu’aucun professionnel n’a tripotĂ© ce pauvre instrument depuis au moins trente ans !)… Tandis que les photographes officiels ou pas prennent bruyamment des photos, ce Ă quoi ils s’adonneront pendant une dizaine de minutes, la voisine me souffle Ă l’oreille : « On dirait un mec qui joue la BO d’AmĂ©lie Poulain Ă la gare Montparnasse. » En dehors de la provoc’ de la punchline, il y a presque de ça, cĂ´tĂ© sonoritĂ©.
CĂ´tĂ© technique, en revanche, on ne joue pas tout Ă fait dans la mĂªme cour, on s’en doute, mĂªme si le septuagĂ©naire n’a peut-Ăªtre plus l’intĂ©gralitĂ© de sa brillante dextĂ©ritĂ© d’antan, comme en tĂ©moignent des accrochages rĂ©currents. Ceux-ci rappellent que ce qui paraĂ®t fluide et aisĂ© ne l’est Ă©videmment pas : nombreux unissons Ă l’octave, mouvements opposĂ©s des deux mains, traits et changements d’atmosphère requièrent un exĂ©cutant rouĂ© pour tenir les quarante minutes de dĂ©fi. Puis, les notes sont accrochĂ©es si sporadiquement qu’elles font plutĂ´t entendre les notes non accrochĂ©es et l’ivresse ressentie par l’auditeur assistant Ă l’exigence de virtuositĂ© live, avec ses p’tites fautes inĂ©vitables mais sincères, humaines et authentiques.

Or, le soliste manifeste son envie de musique par-delĂ les notes. On entend avec force les diffĂ©rents styles qu’il met en place, allant de la martialitĂ© allemande Ă la rĂªverie d’un prĂ©-romantisme germanique. Dans cet esprit, le deuxième mouvement « tubesque », pris Ă un tempo paisible, n’est peut-Ăªtre pas le plus abouti. En cause, les entrĂ©es parfois incertaines des bois ; et, surtout, le piano, souvent Ă nu, dĂ©ployant un mĂ©dium et un aigu fleurant bon le meuble vermoulu achevant de se dĂ©grader dans une maison de campagne enlierrĂ©e. MalgrĂ© que l’on en ait, cette faute technique, au vu des moyens dont disposent l’Unesco, la CorĂ©e et les organisateurs de la soirĂ©e (on a mĂªme droit Ă des pubs pour Hyundai avant et Ă la mi-temps, mĂ¢rde !), gĂ¢che notre plaisir Ă entendre la complicitĂ© qui unit Philippe Entremont Ă son collègue, par exemple dans les beaux Ă©quilibres que trouvent l’orchestre et la vedette lorsque le piano accompagne l’orchestre en bariolant doucement Ă ses cĂ´tĂ©s. Dans ce dĂ©sir centripète – en un mot – de fusion, quasi hĂ©gĂ©lien dans la quĂªte d’une synthèse Ă©pongeant les apparentes contradictions agogiques et les restituant dans un agencement idoine [quand j’ai Ă©crit ce truc, c’Ă©tait hyperclair mais lĂ , vu le nombre d’Ă©pithètes, je dis : « Hum, pas sĂ»r, sĂ»r »], il est logique que le dernier mouvement rĂ©unisse les qualitĂ©s des deux premiers : association pertinente entre les musiciens, souci de coupler cohĂ©rence du discours et large spectre de nuances, envie de donner sa place Ă la digitalitĂ© de la pièce sans jamais oublier son ambition fixe – nous Ă©mouvoir.
En conclusion, une soirĂ©e originale, dans une salle sans doute pas Ă©vidente pour les musiciens mais pas assez dĂ©concertante, presque ha-ha, pour les dĂ©partir de leur professionnalisme, de leur savoir-faire et de leur engagement Ă faire sonner une musique jamais paisible, pas vraiment apaisante et toutefois digne d’Ăªtre Ă©coutĂ©e en paix – enfin, si on le permet – voire avec intĂ©rĂªt quand elle est, comme ce soir, exĂ©cutĂ©e avec rĂ©flexion et mĂ©tier.














