
C’est le retour sporadique du blog, et c’est chic comme le fwic.
Avant Le Chant du cygne le lendemain, Matthias Goerne et Martin Helmchen – remplaçant (malgré une souffrance à la jambe gauche) de Daniil Trifonov – hommageaient, et hop, La Belle Meunière du sieur Franz Schubert. L’ensemble est un florilège d’un recueil de Wilhelm Müller (LE Müller du Winterreise) et a paru en saga courant 1824. Ll’anecdote, rappelée par Angèle Leroy, dit que Wilhelm n’a pas eu vent de ce travail avant de périr, un an avant Franz. Voici le plot : le narrateur
- se balade,
- repère la fille du meunier,
- la séduit,
- se la fait piquer par un chasseur et
- se noie comme Jack Monoloy.
Contextualisons l’écoute. Remplaçant un fieffé mélomane adorant courir pieds nus, nous nous retrouvons au premier rang de l’arrière-scène. On peut sincèrement se demander comment, pour des lieder, la Philharmonie ose vendre des places situées derrière le chanteur. Musicalement, c’est une absurdité qui confine à l’arnaque et, quoique nous soyons ravi d’assister à ce récital, cette dégueulasserie proposée à la grande salle Pierre-Boulez nous secoue quelque peu les rognons. D’ailleurs, juste avant le concert, la concentration est perfectible chez nos compères.
Deux rangs derrière nous, un homme d’un certain âge ne se fait guère d’illusions. Certes, son beau-père débarque ce soir et consultera dès demain dans une clinique parisienne, mais il est peu probable que lui soit proposé un traitement curatif. Au parterre, des vieilles portent des masques, de préférence noirs, qu’elles enlèvent pour parler dans le Sonotone de celui que l’on suppose être leur époux (mais mesdames sont peut-être plus coquines que ça) ; on les entend rugir intérieurement contre les inconscients démasqués : « Mais restez chez vous ! » Et, comme dans tous les concerts pas complets, la tension est au max à 20 h pétantes : les couples de jeunes lovers se disputent pour savoir s’il faut se replacer, d’abord, puis où. L’ambiance drrrrramatique du programme commence à monter. C’est bon signe.
La première partie du cycle s’ouvre sans traîner, avec plus de vigueur que de douceur (c’est un compliment, ça nous arrive), sur le voyage du narrateur. Sur un piano motorique à souhait (quand j’ai pris ça en note, je trouvais que c’était sensé mais c’est vrai que, a posteriori, je trouve ça comme vous : moyen), la voix envoie, haha, de l’envie d’avancer. Pour autant, Matthias Goerne ne se prive pas de portamento, sa spécialité et parfois sa facilité, qui assouplissent la profération des cinq couplets. Preuve d’un travail de détail bien qu’il s’agisse d’un plan B, les deux brillants complices du soir – Martin Helmchen, irréprochable, donnera toujours l’impression qu’accompagner Schubert, rien de plus évident et facile – ajoutent des couleurs singulières au début du quatrième couplet et se confortent habilement par des respirations remarquablement synchrones.
« Wohin? » offre un contraste plaisant en
- se tournant vers une émotion plus lyrique,
- cherchant la nuance,
- galbant les tensions et
- osant la suspension.
Pour la halte du voyageur, le piano se tend avec art, et le chant se fait plus expressif. Bientôt, en rendant hommage au ruisseau, la voix s’aventure sans crainte dans
- les aigus,
- les tenues et
- les nuances pastel
sans obérer la particularité du surgissement du mineur. Jamais en défaut de surprises, la partition ménage
- un piano tonique,
- une voix résolue, et
- une souplesse indispensable au récit,
d’autant qu’elle n’est jamais mollesse. Derrière le monument, les interprètes réussissent à trouver la musique – Matthias Goerne renonçant même à tester l’eau qui clapote dans un verre super chic calé près du clavier. Pour l’accompagner, Martin Helmchen impose un piano
- serein,
- sensible et
- polymorphe,
sachant
- s’imposer,
- impulser et
- servir de base à manières de récitatif.
Matthias Goerne ne cherche pas
- l’exploit technique,
- le souffle absolu ou
- la tessiture démonstrative qui lui messiérait.
Il creuse davantage
- l’émotion du dit,
- la projection du ressenti et
- le velours de nuances piano à tomber.
Ces charmes – bouleversants – ne restent pas mignonnets. Avec « Ungeduld »,
- le piano s’enflamme,
- le phrasé se brise,
- les accents mitraillent l’urgence (ouais, ben je tente des syntagmes, c’est comme ça).
Et, dans le public, on atteint le top de la connassitude parisienne : les spectateurs ne toussent plus dès qu’il y a un blanc, ils toussent pour montrer qu’ils ont entendu kyavé (faut aller vite) un blanc. Par chance, Martin Helmchen n’attend pas que les cacochymes aient fini leur sketch pour renvoyer du pâté. Avec son partenaire, il joue avec
- le tacet,
- l’attente et
- l’attaque (franche ou progressive).
L’auditeur se goberge
- de douceurs,
- d’effets d’écho entre chant et piano,
- de tenues assurées et
- de prolongations instrumentales pertinentes.
L’allant ternaire des « Fleurs du meunier » trouve le bon tempo. Musique et texte baguenaudent autour
- des larmes pas larmoyantes,
- des émotions pas prédéterminées,
- des déceptions qui minent donc animent le vivant.
Même la « Tränenregen », cette pluie de larmes, échappe à la chougnassitude. Les interprètes privilégient
- une impression de paix,
- l’expression d’une communion romantique avec le paysage que l’on assimile à l’aimée, et
- cette fusion qui capte le publie dans les rets d’une parole finement musiquée.
L’efficacité du piano signale sans ambiguïté que « ma meunière est à moi ». Rien de doux, ici, la testostérone l’emporte. Matthias Goerne a le triomphe
- ombrageux,
- impératif et
- autoritaire.
Il a raison, car la musique s’y prête. Et soudain, on bascule sur la « pause » qui annonce la seconde partie. Le romantique qui a la nénette qu’il convoitait est perdu.
- L’espoir,
- la crainte et
- le désespoir
ont disparu. Que reste-t-il ? C’est la seconde partie du cycle, centrée sur une couleur qui n’était pas encore préemptée par une religion ou par LFI : le vert, sans faute d’orthographe, évidemment.
- La musique ne musarde pas,
- le récit oscille entre dialogue et monologue, et
- les artistes excellent à rendre le changement thymique qui déflagre quand apparaît le beau gosse de la salle de sport qu’est, à l’époque, le chasseur.
La jalousie se déploie,
- vivace,
- vigoureuse,
- absolument redoutable.
Quand émerge le lamento avec sa pédale répétée, la voix ne se plaint pas, elle est la plainte et, sans grand effet pyrotechnique, le piano devient sa caisse de résonance. L’auditeur est pris par l’oscillation entre
- balancement et stagnation des accords répétés,
- l’envie de repartir et l’hypnotisation chromatique par le vert,
- l’acceptation de la défaite et la complexité d’un sentiment où se mêlent
- révolte,
- chagrin et
- plaisir de gratter la croûte qui fait mal.
Franz Schubert dégaine alors ses spéciales :
- le glas du médium,
- l’aspiration topique à la tombe et
- la facilité satisfaisante consistant à penser que la mort puisse être un lien d’amour éternel,
même avec quelqu’un qui n’en aurait plus rien à battre du défunt. Avec brio et intériorité, Matthias Goerne convoque donc les meilleurs alliés du lover romantique déçu :
- les fleurs qui fanent,
- la Lune qui point,
- les anges qui perdent leurs ailes dans une sorte de marche funèbre… qui ne renonce néanmoins pas tout à fait à l’espoir.
On salue alors
- la puissance,
- l’autorité et
- la science musicale
qui permettent à Martin Helmchen de sculpter le son jusqu’au bout, ce qui paraîtrait pfff ailleurs mais qui, en la circonstance, est juste parfaitement le mégatruc à faire. Il est fort, le gars ! La monumentale berceuse d’adieu associe
- recueillement,
- dignité et, enfin,
- désespoir tant espéré.
This is Schubert for ya anyway, un truc assez corsé pour
- troubler les rêves des dormeurs,
- évacuer du chemin du moulin les filles volages et, surtout,
- éviter que les ombres ne réveillent les morts.
C’est important, ça. Je sais pas pourquoi Gims le fiscaliste déficient, Nakamura ou Theodora n’en parle pas plus. Bizarre, non ?
Quand je repars de la Philharmonie, j’essaye de respirer l’air qui passe en pensant aux belles meunières pour qui je fus le voyageur et, mais j’aime pas me vanter, le chasseur vert. Puis j’entends une vieille connasse (les deux se lisent sur son visage) qui glisse très fort à son vieux connard : « En tout cas, le moment que j’ai trouvé le plus, vraiment le plus, c’était le silence après la fin. » J’ai mis Calvin Russell à fond dans mon casque pour éviter le drame. Et je ne l’ai pas tuée.























