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Le blog de Bertrand Ferrier, page 245

… et le matou revient


17 ans après, ma première traduction-adaptation connaît sa cinquième édition. Sortie en librairie ce 10 octobre. Youpi.

Le jour le plus ouf est la nuit

François-Xavier Grandjean. Photo : Bertrand Ferrier.

Pour la Nuit blanche, le festival Komm, Bach! propulse quatre heures de concert, Ă  travers trois rĂ©citals radicalement contrastĂ©s. Pour mise en bouche, une expĂ©rience collaborative tutti frutti…

… pour plat de rĂ©sistance, le best of orgue par François-Xavier Grandjean, the organiste of Namur…

… et en dessert, l’exploration de la Nuit : un duo orgue et lumières, avec une crĂ©ation en direct de Guillaume Vatan.

Bon appétit à tous !

Le dĂ©cor idĂ©al…


… pour chantonner en substance(s), micro en main : « Jusque-lĂ , vous avez brillamment parlĂ© de la culture vue du cĂ´tĂ© de ceux qui perçoivent des dizaines de millions d’euros de subvention. En tant que porte-parole mandatĂ© par la CGT, je voulais poser une question sur le contraire, notamment Ă  vous, monsieur qui, cachĂ© derrière votre Mac, proposez d’ouvrir la culture aux gens financièrement dĂ©favorisĂ©s et vous, monsieur, qui espĂ©rez Ă©largir votre public tout en vous rĂ©jouissant que, lors de votre Ă©tude prĂ©alable, la discussion n’ait rĂ©uni que des gens qui se connaissaient. » Bien.

L’Afrique, c’est chic


– Vous Ăªtes organiste, vous jouez avec des Africains…
– Ah bon ?
– Vous ne jouez pas avec des Africains ?
– Ma foi, ça m’arrive, mais je ne me caractĂ©riserais pas d’emblĂ©e comme « l’organiste qui »…


– Peu importe, vous allez adorer les disques que nous avons rapportĂ©s d’Afrique, quand nous y travaillions avec mon mari, il y a longtemps !
– Euh, je…


– Venez après la messe, nous Ă©couterons l’abbĂ© Paul Kodjo, Francis Bebey, Archangelo Demoneko, les premiers disques de Manu Dibango (nous connaissions très bien sa femme, celle qui tenait un bar pas très loin de chez nous) et les raretĂ©s de ce pauvre Franklin Boukaka.
– En fait, il appert que je suis un peu press…

Le griot ivoirien de la Bible… et l’Ă©ternel dĂ©bat du « petit nègre » : insulte aux autochtones, danger pour le français acadĂ©mique ou appropriation joyeuse d’une langue mondialisĂ©e ?

– Nous prendrons l’apĂ©ritif.
– Ah, c’est diffĂ©rent.

Jean Guillou, « Å’uvres pour piano, orgue, flĂ»te et violon », Augure


On le sait peut-Ăªtre, si Gottschalk est l’un des rois de la mĂ©lodie accrocheuse, Jean Guillou est un maĂ®tre en narration musicale. Il le dĂ©montre dans ce neuvième Ă©pisode de notre saga guilloutique, via Cantiliana, un disque enregistrĂ© pour Augure en septembre 2012 au Santuario dell’Arcella de Padoue, qui rassemble trois types d’œuvres : de la musique de chambre, des pièces pour orgue-et-pas-que et des improvisations.

1.
La musique de chambre

 Cantiliana pour flĂ»te et piano (1972, 12’) explore les charmes de la rĂ©sonance. Dans une acoustique très rĂ©verbĂ©rĂ©e et avec une prise de son au plus près des artistes (on croit entendre les craquements du fauteuil du pianiste), les musiciens Ă©tablissent des instances de dialogue variĂ©es : unissons, rĂ©ponses, Ă©chos d’intervalles, duos synchronisĂ©s ou dĂ©liĂ©s, effets d’attente contant fleurette au silence entre deux traits… La pièce s’articule autour d’une narration qui privilĂ©gie la lisibilitĂ© sur la pure virtuositĂ©, ce qui remet le son au cÅ“ur de la musique et permet Ă  Anna Mancini, la flĂ»tiste, de parcourir le spectre des nuances. Alors que le piano, très mĂ©tallique, n’est sans doute pas le plus bel instrument que nous ayons Ă©coutĂ©, le compositeur-pianiste en tire le meilleur grĂ¢ce Ă  la clartĂ© de ses accents et de son dĂ©tachĂ©, prĂ©cieux dans cette pièce sur la rĂ©sonance. La maĂ®trise de la pĂ©dale de sustain est remarquable et s’accorde aux volutes tour Ă  tour filĂ©es, ciselĂ©es, poinçonnĂ©es, festonnantes ou filantes qu’expulse la flĂ»tiste avec une apparence de libertĂ© rĂ©jouissante. Sur son dernier tiers, la pièce finit par se dĂ©mener, via le piano qui fulmine des accords rĂ©pĂ©tĂ©s ; puis le jeu d’écho entre les musiciens reprend, serti dans la profondeur des rĂ©sonances et le rythme faussement dĂ©gingandĂ© des notes dĂ©tachĂ©es du piano auxquelles rĂ©pondent les graves d’Anna Mancini. Les imitations se succèdent, marquĂ©es par les pĂªches du piano, entre ultragrave et suraigu. La pièce prend son temps pour s’achever sur une suspension profonde, idĂ©ale pour les circonstances acoustiques de l’enregistrement.
Co-incidence pour violon solo (2001, 8’) s’amuse des impossibles. Impossible technique : Jean Guillou exige de dĂ©saccorder la corde grave pour gagner une tierce dans les abysses d’ordinaire pĂ©diluviques du violon. Impossible structurel : en laissant place aux silences, aux longues tenues et aux respirations, le compositeur offre Ă  son exĂ©cutant l’occasion de composer avec la très longue rĂ©verbĂ©ration de l’église de Padoue oĂ¹ l’enregistrement est effectuĂ©. Quelques pizzicati tentent de fissurer la sĂ©rĂ©nitĂ© de la mĂ©lopĂ©e, prĂ©cipitant une cavalcade in fine très brève. Des doubles cordes esquissent une synthèse des embardĂ©es qui ont balayĂ© la palette sonore disponible. Cette volontĂ© de conciliation hegĂ©lienne se rĂ©vèle vaine, et non « se rĂ©vène vèle », ça n’aurait aucun sens. Le prouve, en quelque sorte, le retour du motif initial, au tiers du rĂ©cit. Il assure la continuitĂ© d’un discours associant la clartĂ© des rĂ©currences aux glissades dĂ©gingandĂ©es, l’ampleur des graves aux violences des suraigus, la richesse des harmoniques Ă  la colère provisoire des accords rĂ©pĂ©tĂ©s finaux avalĂ©s par trois derniers coups de butoir. L’interprĂ©tation d’Alessandro Cappeletto tĂ¢che de rendre raison de la partition en ne masquant aucun plein ni dĂ©liĂ©, et en exposant fièrement les diffĂ©rentes couleurs sonores de son instrument, de l’attaque franche Ă  la naissance progressive du son, du geste sĂ»r Ă  la suspension interrogative, du ton posĂ© Ă  la frĂ©nĂ©sie oĂ¹ les sons s’interpolent. Ainsi portĂ©e, la relative brièvetĂ© de la pièce et l’utilisation de « refrains » contribuent Ă  l’intĂ©rĂªt de l’écoute.
Impulso pour flĂ»te solo (2009, 6’) s’ouvre sur une double interrogation : motif brisĂ© et instabilitĂ© du thème. De brèves sĂ©quences se succèdent, tuilĂ©es par la rĂ©sonance de l’église – cette fois peut-Ăªtre trop importante pour Ăªtre idĂ©ale. L’éventail de sonoritĂ©s propre Ă  cet instrument est convoqué : traits, roulements, percussions, sons filĂ©s et dĂ©naturĂ©s, souffle Ă©puisĂ© (4’19) sont concatĂ©nĂ©s en 270 secondes. Ironiquement, l’intertexte de Syrinx, plus centrĂ© sur le souffle, semble se faufiler çà pour interroger les brisures zĂ©brant le discours lĂ  fragmentĂ©. Or, l’autoritĂ© du dĂ©tachĂ© dynamise l’exĂ©cution en accumulant des pointillĂ©s dont les dĂ©coupes effilĂ©es tĂ©moignent de l’impossibilitĂ© d’unir le propos, dans ses jaillissements comme dans ses ressassements – ce que les cris finaux semblent exprimer avant que trois notes ne concluent la pièce sur un dĂ©sarroi très ferme, manifestant comme l’envie de passer Ă  autre chose.
En l’espèce, l’autre chose est la Toccata « pour piano » (1970, 10’) confiĂ©e aux doigts de Dario Carpanese. Sans oublier de profiter de la rĂ©sonance, l’artiste s’empare avec autoritĂ© du thème percussif et tĂªtu qui ouvre le bal. Avec maĂ®trise, il fait sonner les Ă©chos de la sĂ©quence de six notes qui tantĂ´t surplombe le rĂ©cit, tantĂ´t le sous-tend, tantĂ´t s’immisce au milieu des accords qui le rythment. L’œuvre associe, juxtapose et dĂ©lite trois logiques : traits ; motifs reconnaissables scintillant dans le grave, le mĂ©dium et l’aigu ; accords rythmiques. Son intĂ©rĂªt est de mĂªler les fonctions et natures des diffĂ©rents Ă©lĂ©ments, faisant d’un « accompagnement » une ligne soliste… et rĂ©ciproquement. Le dernier tiers de la pièce avance en mĂªlant accents presque jazzy, supĂ©rieurement rendus par un pianiste toujours très clair, et rĂªve d’un Ă©quilibre impossible que les octaves tĂ¢chent d’esquisser avant que la fureur de ce martèlement sans fin ne confie le motif rĂ©current de quatre notes Ă  la toute-puissance du clavier. Las, mĂªme cette issue est illusion : un motif s’échappe Ă  nouveau du tonnerre, qu’une ponctuation Ă©nergique suicidera dans les graves. La qualitĂ© du jeu rend avec talent l’intĂ©rĂªt de cette autotranscription ; ainsi, l’on en peut apprĂ©cier la finesse clinique du discours, la richesse des Ă©vĂ©nements et le travail sur les timbres multiples que Dario Carpanese registre avec ses petits marteaux.

2.
Les œuvres pour orgue-et-pas-que

Intermezzo pour flĂ»te et orgue (1969, 14’) semble hĂ©siter. Il faut attendre deux bonnes minutes pour que l’orgue, dont la composition n’est pas indiquĂ©e, s’extirpe de son ronronnement, entamant un dialogue pointilliste avec la flĂ»te. Un système d’écho imitatif s’organise alors entre les deux interlocuteurs. Chacun s’emporte sans parvenir Ă  emporter la conviction de l’autre. Un orgue tremblant Ă©coute la flĂ»te poser des notes rĂ©gulières sans que, en substance, ne bascule l’opposition. De fait, le dialogue imitatif reprend de plus belle après cet intermède en abyme puisqu’il s’agit d’un intermède dans l’intermezzo, eh oui. Timides sont les menaces de l’orgue, qui finit par dĂ©gainer son plein jeu. La flĂ»te rĂ©torque par un solo aux sons dĂ©timbrĂ©s et sans rĂ©ponse. L’orgue revient sur un processus de dialogue qui peine Ă  apaiser les ondulations sporadiques de la flĂ»te. Le dĂ©saccord prend son temps, ce qui suscite un commentaire moqueur du cromorne, tandis qu’un petit plein jeu marque Ă  son tour son irritation. La flĂ»te n’en a cure. La tension monte dans les soutes du navire. Comme pour faire diversion, l’orgue se donne l’illusion de contrĂ´ler l’imp(r)udente en l’enveloppant avec force tremblements, en la singeant avec ses propres flĂ»tes et en lui imposant des grondements de soubasse. LassĂ©e, la flĂ»te tĂ¢che d’avoir le dernier mot ; en vain : de sourds accords de son adversaire dĂ©canteront le sort funeste d’une pièce plus contemplative et hĂ©sitante qu’exubĂ©rante.

Le Cinquième colloque pour piano et orgue (1969, 14’) met aux prises Dario Carpanese et Jean Guillou. Timidement, le piano pose une sĂ©rie de miniquestions Ă  son partenaire. Manière de nasard essaye de reprendre l’initiative. En vain. C’est le piano qui, discrètement mène la danse Ă  travers une sĂ©rie d’unissons non harmonisĂ©s. Un crescendo et un accelerando plus tard, le nasard revient, l’insolent. Le piano reprend, Ă  deux voix, le thème qui s’esquisse. En dĂ©pit des accords rĂ©pĂ©tĂ©s de l’orgue, l’instrument Ă  cordes tĂ¢che de garder le lead ; mais nasard et plein jeu le mettent sur le grill. Le piano insiste et constitue avec l’orgue un duo de guinguette, Ă©choĂ¯sant une supputĂ©e fin de bal. Ă€ son tour, Dario Carpanese rĂ©pète ses accords en les perdant dans les Ă©chos de l’orgue. Soudain une frĂ©nĂ©sie le prend, qu’un trait solennel de cromorne tĂ¢che de ramener Ă  la raison. Intenable, le piano lĂ¢che des chapelets d’exclamations proches du juron. Un nouvel accès de swing secoue cette (rĂ©)partition posĂ©e, bientĂ´t interrompu par le thème et les accords rĂ©pĂ©tĂ©s du piano. L’hĂ©sitation qui bride les musiciens se prolonge de façon spĂ©culaire, les Ă©pisodes codifiĂ©s se succĂ©dant, Ă  peine perturbĂ©s, semble-t-il, par une inquiĂ©tante tenue de pĂ©dale… qui se dissout Ă  son tour quand l’orgue lĂ¢che une sĂ©rie de percutants accords auxquels le piano rĂ©pond sans barguigner. Le dialogue s’envenime. Le piano est vĂ©nère, l’orgue pas impressionnĂ©. Les deux se mettent Ă  fulminer, l’ire de l’un rejaillissant sur l’humeur de l’autre. La danse du dĂ©but, avec ses notes Ă©changĂ©es disjointes menace de frapper de nouveau. Par chance, en quelque sorte, un dialogue plus Ă©laborĂ© s’engage et dĂ©bouche sur un nouvel accès de colère Ă©parpillĂ©e. Ces deux-lĂ  sont inconciliables et ne peuvent finir leur colloque que sur une Ă©nième embrouille dont la rĂ©sonance de l’orgue sortira, bien sĂ»r, grand vainqueur de cet Ă©change tendu et narratif en diable.

3.
Les improvisations

L’improvisation Ă  l’orgue (7’) joue sur une double segmentation : celle d’un thème minimaliste et celle d’un son ultraspatialisĂ©. Des giboulĂ©es de notes dialoguent avec des crachins d’accord ou de pĂ©dale rageuse. Peu Ă  peu, une tension aboutit Ă  ces brèves structures [explosions – traits de la main droite – dĂ©tente du volume] que le musicien affectionne. Un cromorne tremblant pose des questions que les flĂ»tes tĂ¢chent de dissoudre plus qu’elles n’essayent d’y rĂ©pondre. Une puissante soubasse s’impose sous la tenue des accords, suscitant un nouveau crescendo furibond. Incomplet, il cyclonne des tourbillons (si, si) par lesquels anches puis pleins jeux essayent de se faufiler. Un forte tonique prĂ©cède un piano perturbĂ©, qu’un trille inĂ©gal, loin d’apaiser, finit d’éteindre, laissant le temps Ă©ponger les stigmates d’un orage que, dĂ©jĂ , la place oĂ¹ il Ă©tait ignore. Ce système cardiaque, entre diastoles et systoles, crĂ©e une atmosphère vitaliste oĂ¹ Ă©vĂ©nements et suspense captent l’attention de l’auditeur jusqu’à un prompt fade out mystĂ©rieux.
L’improvisation au piano (7’) s’ouvre sur des accords secs que prolongent des Ă©clats de notes rappelant l’incipit du Colloque. Les doigts menacent de s’emballer dans un mĂ©dium qui rappelle la qualitĂ© très relative du piano ou de sa prĂ©paration. L’improvisateur construit ainsi son système [accords rĂ©pĂ©tĂ©s – notes rĂ©gulières Ă©grenĂ©es – emballement concis] en le promenant de droite Ă  gauche sur le clavier, jusqu’à ce que la virulence digitale fracasse cette structure reconnaissable… qui renaĂ®t aussitĂ´t, transformĂ©e puisque la main gauche veut, Ă  son tour participer, provoquant des bisbilles plus frĂ©quentes. Le grondement des graves suscite un nouvel Ă©pisode preste bientĂ´t Ă©vaporĂ© derrière une Ă©chappĂ©e dans les aigus, finalement incapable de retenir le flux et l’influx musicaux. Le grognement et le motif descendant qui l’accompagnent s’imposent derechef sur tout le spectre sonore ; mais cette Ă©nergie ne peut Ăªtre indĂ©finie et semble donc devoir s’évanouir dans les gouttelettes de l’aigu. Illusion – c’est le grave qui rĂ©ussira Ă  imposer sa coda Ă  un Ă©pisode oĂ¹ intrigue la capacitĂ© de l’improvisateur Ă  user d’anaphores schĂ©matiques qu’il dĂ©grade et rĂ©investit sous d’autres formes.

La conclusion

Faut-il le prĂ©ciser ? Ce disque est absolument dĂ©conseillĂ©, euphĂ©misme, aux amateurs exclusifs de mĂ©lodies et de jolie musique bien ficelĂ©e. L’écriture de Jean Guillou, autant qu’un non-initiĂ© en puisse juger Ă  l’écoute, travaille davantage le son comme un projet narratif dont l’auditeur est appelĂ© Ă  inventer le sens grĂ¢ce, d’une part, aux indices qu’il fabrique avec le matĂ©riau en relief de l’œuvre (rĂ©currences, diffĂ©rences d’intensitĂ© sonore, choix de sonoritĂ©s…), et grĂ¢ce, d’autre part, Ă  l’énergie que dĂ©cident d’apporter, sur chaque phrase ou sur chaque module, les interprètes. Les guilloutophiles ayant dĂ©jĂ , forcĂ©ment, acquis ce florilège de Guillou par Guillou, pointons le fait qu’il pourra intĂ©resser les curieux pour au moins un bon motif : il associe des Å“uvres Ă  formation variable, assurant l’auditeur, par-delĂ  le cĂ´tĂ© documentaire et historique de ces gravures, d’une vue panoramique sur les compositions d’une figure iconique contemporaine… et pas-que-pour-l’orgue – un certain Jean Guillou.

LĂ©o Marillier et l’ensemble A-letheia, Salle Colonne, 1er octobre 2018

LĂ©o Marillier (nothing personal, c’Ă©tait plus joli en NB). Photo : Bertrand Ferrier.

C’est un concert pour poser l’une des questions qui fĂ¢chent : quelle est la limite entre le bon et le très haut niveaux ? Sans doute est-ce un hasard – nous y en a pas croire au complot ni aux coĂ¯ncidences – si nous avons passĂ© la matinĂ©e Ă  interroger le spĂ©cialiste français sur d’autres frontières que rien Ă  voir y en a.  Du coup, soyons moins Ă©sotĂ©rique : salle Colonne, propulsĂ© par Inventio, LĂ©o Marillier et l’ensemble A-letheia, Ă©voquĂ© tantĂ´t y compris Ă  travers les rĂ©actions que notre recension a pu susciter dans son entourage immĂ©diat, proposent ce premier jour d’octobre un programme double. D’une part, la sonate « à Kreutzer » du sieur van Beethoven, spĂ©cialitĂ© du violoniste, cette fois arrangĂ©e pour orchestre Ă  cordes par LĂ©o Marillier d’après la version pour quintette Ă  cordes ; d’autre part, les « MĂ©tamorphoses » de Richard Strauss pour vingt-trois zozos Ă  quatre cordes et archet (en fait, cinq quatuors et trois contrebasses). Plus original voire plus audacieux, ce serait sans doute tout meutche.

De gauche Ă  droite, les excellents Josquin Buvat et Axel Benedetti

La première partie met en valeur la vedette du jour. Le jeu engagĂ© de LĂ©o Marillier dans cette version inĂ©dite de « la Kreutzer » sĂ©duit car il est soucieux d’entraĂ®ner les comparses dans la danse. De la sorte, il excite les Ă©nergies. La volontĂ© d’accentuer les contretemps, la capacitĂ© de relancer les temps morts pour Ă©viter le ralentendo, le plaisir de faire musique ensemble sourdent de la phalange et de son leader, qui distribue le regard Ă  cour et Ă  jardin. Quoi que nous ayons Ă©tĂ© vertement tancĂ© après notre dernière notule sur ce musicien, nous ne renierons pas grand-chose Ă  notre première impression : d’une part, le discours parle d’expĂ©rience collective, de partage et de non-chef, mais y a quand mĂªme un soliste, ce qui est plutĂ´t heureux ; d’autre part, on apprĂ©cie pleinement le projet foufou de rĂ©unir une vingtaine de bons musiciens, de transposer THE sonate pour violon, mais reste une question : pourquoi ? DĂ©caler une sonate piano – violon pour orchestre Ă  cordes et soliste, c’est risquer les unissons approximatifs et Ă©limer la puissance percussive d’un cortège de marteaux ou d’un quintette. On aurait aimĂ© que le fomenteur, en un mot, prĂ®t la parole et nous donnĂ¢t des explications que lui seul, musicologue frottĂ© aux meilleures sources, possède. Se contenter de l’affirmation approximative, lue dans le programme, selon laquelle « les dix sonates pour piano et violon constituent la Bible de la musique d’ensemble avec violon » serait, on en conviendra inch’Allalalalah, un peu lĂ©ger. En guise d’interlude et de bis, le jeune LĂ©o offre un joli mouvement lent du concerto en C de Haydn, avant que les convives ne se prĂ©cipitent sur le sympathique buffet de la mi-temps.

Principe d’organisation : une mi-temps de concert avec des boudoirs (mais pas que, soyons sĂ©rieux) ne peut Ăªtre une mi-temps de concert ratĂ©e. Photo : Bertrand Ferrier.

En seconde partie, la formidable Ă©tude (et arnaque, puisque l’essentiel Ă©tait composĂ© avant la « commande ») dite « MĂ©tamorphoses » pour cordes de Richard Strauss. Soyons stipulatoire : c’est une pièce passionnante d’environ 27’, oĂ¹ un seul thème va, en substance, contaminer l’orchestre et vivifier les 1650 secondes au programme. On retrouve ici la capacitĂ© fĂ©dĂ©ratrice de LĂ©o Marillier, Ă  mĂªme de rassembler autour de lui un orchestre Ă  son Ă©coute et Ă  sa disposition, Axel Benedetti et Josquin Buvat en tĂªte pour les alti et violoncelles. Expressifs ou intĂ©riorisĂ©s, les musiciens dispensent leur savoir-faire, leur Ă©nergie et leur envie de jouer ensemble sans faux-semblant. Le rĂ©sultat, qui n’évite pas la difficultĂ© des unissons et des tuilages propres Ă  un orchestre provisoire, est tout Ă  fait digne, d’autant qu’il signale la capacitĂ© d’une musique passionnante mais non sans exigence Ă  passer outre les mĂ©diocritĂ©s culturelles d’un État plus enclin Ă  richement payer cette cochonnerie dĂ©gueulasse de Kiddy Smile, de Neuilly comme son pseudo l’indique presque, et ses affidĂ©s qu’à financer la musique.

La rayonnante Claudine Rippe. Photo : Bertrand Ferrier.

En somme, notre avis mĂªle le plaisir d’avoir assistĂ© – gracieusement, il nous faut le stipuler avec reconnaissance –  à une soirĂ©e de belle musique, jouĂ©e par, surtout, de jeunes musiciens, avec une audace – Strauss, quand mĂªme, c’est pas Jo le Clodo – et un accueil cordial que le pot de la mi-temps symbolise, ça, c’est le cĂ´tĂ© wow, Ă , c’est le cĂ´tĂ© moins wow que l’on est contraint de prĂ©ciser, une certaine difficultĂ© Ă  encourager les curieux Ă  risquer 25 €, prix unique de la place, pour assister aux prochaines dates de la sĂ©rie. De fait, c’est intĂ©ressant, oui, mais comment un concert de ce type, avec des rĂ©pĂ©titions forcĂ©ment limitĂ©es, mĂªme après un concert de chauffe, pourrait-il Ăªtre totalement Ă©bouriffant ? Difficile, Ă  tout le moinsss. On nous apprend que le concert du jour a Ă©tĂ© enregistrĂ©, peut-Ăªtre dans l’optique dâ€™Ăªtre Ă©ditĂ©. Faute de patchs opportuns, on aurait tendance, inconscient que nous sommes, Ă  suggĂ©rer qu’il ne le soit pas, mĂªme si son Ă©dition permettrait de souligner que, ben non, nous ne « mĂ©disons » pas par plaisir, nous racontons ce que nous avons, avec plaisir, ouĂ¯, aussi honnĂªtement que notre ignorance curieuse et gourmande (ou les inverses) nous en rend capable.

Les Huguenots, Opéra de Paris, 28 septembre 2018

Ermonela Jaho (Valentine). Photo : Bertrand Ferrier.

C’est une révolution, Sire – ou, du moins, manière de résurrection : après plus de huit décennies d’absence, Les Huguenots retrouvent le chemin d’un Opéra qu’ils ont, dans diverses salles, fait résonner plus de 1111 fois par le passé. Nous étions à la première.

1.
L’histoire

Des cathos ultrafriquĂ©s, accueillis par le comte de Nevers (Florian Sempey), s’apprĂªtent Ă  picoler et Ă  chanter pour louer leurs nanas. Mais ils ont invitĂ© pour la première fois Raoul de Nangis (Yosep Kang), un prot’, accompagnĂ© de son valet Marcel (Nicolas TestĂ©). Or, Raoul voit de guingois dĂ©barquer en catimini – guingois et catimini en une mĂªme phrase, ça n’a aucun sens mais c’est une première pour moi – Valentine de Saint-Bris (Ermonela Jaho), sa nouvelle amoureuse qu’il soupçonne dès lors d’Ăªtre l’amante dudit Nevers. Il est, la tĂªte de nÅ“ud, vert (acte I, 50’). Dans le parc de son chĂ¢teau, et non dans une sorte de piscine d’intĂ©rieur oĂ¹ baguenaudent des nĂ©nettes nĂ©nĂ©s Ă  l’air ou occupĂ©es Ă  s’arroser par, tant est inventif le fantasme quand il se permet tout, petits arrosages interactifs, frottements contre un mur aquatique, jets d’eau crachĂ©s, mouillage grĂ¢ce aux vasques, Marguerite (Lisette Oropesa), qui va Ă©pouser un prot’, veut faire Ă©pouser Valentine la catho Ă  Raoul le prot’. Las, celui-ci, qui se taperait plutĂ´t la future reine, refuse en reconnaissant la maĂ®tresse de Nevers (acte II, 50’, entracte I).

Du coup, Valentine, qui Ă©tait venue rompre avec Nevers, se remet avec son ex et l’Ă©pouse. Suite au scandale provoquĂ© par son refus, Raoul doit duelliser avec Nevers. Les potes du comte dĂ©cident de se rassembler pour dessouder le huguenot. Marguerite empĂªche le vil forfait, et Raoul, comprenant que Valentine Ă©tait gentille, est dĂ©goĂ»tĂ©, mais un peu tard, d’avoir refusĂ© de l’épouser (acte III, 50’, entracte II). Chez Valentine, le comte de Saint-Bris (Paul Gay) achève les prĂ©paratifs de la Saint-BarthĂ©lĂ©my. Valentine veut protĂ©ger Raoul en l’empĂªchant de voler Ă  la baston. Raoul hĂ©site puis va quand mĂªme se chauffer (acte IV, 40’). Raoul prĂ©vient ses potes du danger qui fait plus que les guetter. Avec Marcel, en piteux Ă©tat, il constate que le bain de sang a commencĂ©. Pour vivre le martyre, il rejoint les siens dans un temple. Valentine le rejoint, abjure sa foi et, apprenant que son mari est mort, s’unit aussi sec – et, dans cette mise en scène oĂ¹ ça picole sans cesse, le terme est bien choisi, je trouve – Ă  Raoul par l’intercession de Marcel, afin de mourir. Le comte de Saint-Bris lance l’assaut final et dĂ©couvre, mais un peu tard Ă  son tour, que sa fille fait partie des mĂ©crĂ©ants trucidĂ©s sur son ordre, c’est ballot (acte V, 35′).

Michele Mariotti (chef). Photo : Bertrand Ferrier.

2.
La représentation

Pour souligner la modernitĂ© de l’œuvre (ha ! ce poncif obligeant les pièces Ă  Ăªtre « modernes » pour Ăªtre intĂ©ressantes !), le metteur en scène Andreas Kriegenburg utilise un dĂ©cor de Harald B. Thor oscillant entre un hors-sujet mĂ©prisant et une banalitĂ© torve. En effet, l’on retrouve, pour plusieurs actes, un dispositif Ă  plusieurs niveaux comme dans, par exemple, La Ville morte façon Olivier Py Ă  Bastille, Le ChĂ¢teau de Barbe-bleue et Le Mandarin merveilleux de Christophe Coppens Ă  la Monnaie, comme dans L’Ange de feu version Mariusz Trelinski au Grand-ThĂ©Ă¢tre de Provence, voire comme dans Hänsel und Gretel version Mariame ClĂ©ment Ă  Garnier pour le cĂ´tĂ© « cases de bandes dessinĂ©es que l’on allume et Ă©teint l’une après l’autre ». Ă€ ce truc dĂ©sormais vieillissant, s’ajoute une dĂ©coration neutre, dite avec forfanterie « futuriste », autour d’escaliers blancs et de deux autres tableaux : une salle de fĂªte coulissante, agrĂ©mentĂ©e d’une grande table en fond de scène pour festoyer, et un gynĂ©cĂ©e constituĂ© d’un mĂ©gapĂ©diluve, agrĂ©mentĂ© de barres de pole-dance asymĂ©triques. LĂ  non plus, rien de pensĂ© spĂ©cifiquement pour l’opĂ©ra de Meyerbeer : on doute que cette division de l’espace ait Ă©tĂ©, prĂ©cisĂ©ment, choisie pour sa banalitĂ© afin de souligner la banalitĂ© des drames que la religion sait fomenter et faire fer(ha-ha)menter. En revanche, l’avantage est Ă©vident pour le metteur en scène, car il peut rĂ©employer cette mĂªme structure sur n’importe quelle production, Ă©vitant ainsi de rĂ©flĂ©chir Ă  un projet propre Ă  Bastille. Sous des lumières virtuoses d’Andreas GrĂ¼ter, Tanja Hofmann propose bien des costumes qui, pour partie, « font d’époque », mais pour partie seulement. Sauf que cette coloration historique incomplète laisse perplexe au regard du reste de la production : est-ce pour ne pas heurter ceux qui, derechef, seraient prompts Ă  s’agacer d’une modernisation insipide ? On ne saura.

Yosep Kang (Raoul de Nevers). Photo : Bertrand Ferrier.

On sait, en revanche, combien la vulgaritĂ© de la mise en scène nous a dĂ©plu. La prĂ©sence de « figurantes », gardons l’euphĂ©misme, nichons tressautant sous une tunique transparente en première partie, strip-teaseuses devant mouiller pour rĂ©aliser une sĂ©quence façon David Hamilton, femmes qui, tĂ©tons Ă  l’air, se caressent et se lavent mutuellement grĂ¢ce Ă  des vasques rĂ©investissant l’accessoire du film de Bill Viola dans Tristan und Isolde, cela est particulièrement horripilant pour deux raisons principales : d’une part, rien Ă  voir avec l’opĂ©ra ; d’autre part, dĂ©gradation de l’image des femmes. Certes, cela aide certains membres, si j’puis dire, du chÅ“ur masculin Ă  se concentrer (ceux qui se grattent le nez ou se recoiffent parviennent Ă  se mobiliser quand ils ont une poupĂ©e entre les mains) ; certes, c’est en soi sympa de voir se balader des nichons de minettes en goguette, et rĂ©ciproquement ; mais c’est pas le sujet hic et nunc, bordel de bite ! D’autant que, midinette tardive, le metteur en scène, sale jusqu’au bout, adjoint Ă  ces pantines des culottes couleur chair pour la jouer provoc mais quand mĂªme pas trop. Bref, pas de quoi, ou si peu, respecter la dignitĂ© des intermittentes de service.
C’est d’autant plus heurtant que le reste manque singulièrement de force, obligeant mĂªme certaines choristes Ă  caresser des poteaux pour s’occuper, va savoir, ça aussi, pourquoi. Tout cela manque de souffle, d’à-propos, de respect du texte. Soit, on ne se rĂ©jouit pas que le manque de curiositĂ© puisse expliquer, ce soir de première, une salle au cinquième vide ; ce nonobstant, l’on peut aussi comprendre que ce manque de travail et cette utilisation d’esclaves modernes – pour le coup – afin d’attirer le regard des mĂ¢les pendant qu’il ne se passe rien dramatiquement, finissent par lasser les bastillophiles et par rendre mĂ©fiants les inhabituĂ©s.

Lisette Oropesa (Marguerite de Valois). Photo : Bertrand Ferrier.

3.
La musique

Ă€ la tĂªte d’un orchestre valeureux mais inĂ©gal (clarinettes et flĂ»tes remarquables, harpiste au taquet, cornistes pas toujours irrĂ©prochables, cordes volontiers somptueuses mais sans excès – pertinent violoncelle solo), Michele Mariotti a le courage de mener tout le monde Ă  bon port Ă  travers quatre heures de musique « du rĂ©pertoire » mais pas habituelles. Tous les dĂ©parts ne sont pas nickel, toutes les liaisons du chÅ“ur ne sont pas très nheureuses, toutes les synchro instrument soliste / chanteur soliste ne sont pas encore parfaitement rĂ©glĂ©es – mais c’est une première, et la partition exige beaucoup, tant vocalement que techniquement, tant pour les solistes que pour le chÅ“ur et l’orchestre. L’Ă©criture, qui part sous un magnifique masque wagnĂ©rien, fricote davantage ensuite avec l’opĂ©ra italien ou français : musique charmante, parfois très touchante, souvent ultravirtuose, toujours intĂ©ressante mĂªme dans son alternance frĂ©quente entre rĂ©citatifs et grands airs. En 2018, cet opĂ©ra de 1836 a gardĂ© tous ses attraits. En clair, jamais on ne s’ennuie, en dĂ©pit d’une rĂ©gie – sans aucun Français, bien sĂ»r, puisque Michele Mariotti cĂ´toie Andreas Kriegenburg, Harald B. Thor, Tanja Hofmann, Andreas GrĂ¼ter, Zenta Haerter et JosĂ© Luis Basso – qui dĂ©missionne vite ou sombre dans feue l’esthĂ©tique des tĂ©lĂ©films Ă©rotiques de M6.

4.
Le plateau vocal

Dans une pièce oĂ¹ les chÅ“urs sont si importants – on apprĂ©cie l’engagement des surnumĂ©raires comme Marie Saadi, Ă  mĂ©gadonf du dĂ©but Ă  la fin, ainsi que l’investissement scĂ©nique du fidèle autochtone Luca Sannai ou des choristes promus solistes Bernard Arrieta et John Bernard, tous quatre entendus en l’église Saint-AndrĂ© de l’Europe, mais on veut pas s’vanter, voyons –, l’OpĂ©ra de Paris avait prĂ©vu un truc hĂ©naurme, avec Diana Damrau, qui a enregistrĂ© la chose, en Marguerite de Valois, et Bryan Hymel en Raoul de Nangis. L’une d’abord puis l’autre (encore mentionnĂ© sur le programme officiel) ont renoncĂ©. Rassurons-nous : Ă  son habitude, l’OpĂ©ra dit national de Paris en a profitĂ© pour engager d’autres non-Hexagonaux. C’est de la merde, les Français, sauf pour siphonner le pognon de leur État, dans un premier temps, suppute-t-on. L’AmĂ©ricaine Lisette Oropesa remplace la vedette annoncĂ©e, et claque ses deux grands airs liminaires avec une aisance Ă©poustouflante. C’est lumineux, c’est lĂ©ger, c’est bien menĂ©, c’est fort ; et l’on retrouvera ces qualitĂ©s d’ouverture dans le jeu quand, Ă  la fin du deuxième acte, draguĂ©e par Raoul, elle choisira, tout en laissant la porte ouverte, de s’effacer au profit de Valentine.

De méchants catholiques (pléonasme, bien sûr) et, euh, des filles qui ne sont plus nues. Photo : Bertrand Ferrier.

Yosep Kang, Italien d’origine corĂ©enne, est beaucoup moins Ă  la fĂªte. Certes, dans un premier temps, l’on apprĂ©cie sa sĂ»retĂ© technique. Pourtant, rapidement, on le sent Ă  la peine dans un rĂ´le il est vrai monstrueux – que Bryan Hymel ait renoncĂ© devant un travail aussi monumental et aussi peu rentabilisable en dit long sur sa fatigue vocale, peut-Ăªtre, et sur sa luciditĂ© certainement. Ă€ l’agonie – agonie honorable en dĂ©pit des aigus craquĂ©s… mais toujours inquiĂ©tante tant on sent que l’artiste galère – lors de la troisième partie, le tĂ©nor rĂ©ussit Ă  se refaire une santĂ© lors du dernier rush, quoi que ses mimiques soulignent Ă  la fois ses difficultĂ©s et sa volontĂ©, louable, d’aller au-delĂ  de ses capacitĂ©s. L’avis, modĂ©rĂ© par l’incroyable performance requise par le compositeur, est donc partagĂ© entre un bravo pour le courage et un constat des limites du gaillard, ce soir-lĂ , tant scĂ©niquement que vocalement.

Les quais de Seine et un cimetière près du temple protestant vus par Harald B. Thor (détail). Photo : Bertrand Ferrier.

L’Albanaise Ermonela Jaho sĂ©duit en Valentine, dans un rĂ´le d’abord modeste puis nettement plus important qu’aucun autre. En dĂ©pit de son personnage complexe de nana gnangnan qui se tape cependant deux fois deux mecs (le comte de Nevers, Raoul, puis re-Nevers et re-Raoul), elle parvient, mĂªme dans la maison de poupĂ©e façon Voutch du troisième acte, Ă  donner chair Ă  la girouette qu’elle chante avec sĂ»retĂ© et maĂ®trise. Karine Deshayes en Urbain semble s’amuser et des difficultĂ©s de sa ligne mĂ©lodique et du fait dâ€™Ăªtre sur scène, ce qui lui vaut aux saluts un hourrah mĂ©rité ; Florian Sempey, ouĂ¯ en demi-teinte lors de la première partie (nous Ă©tions dans les coursives, alors, avant de redescendre au second balcon puis au deuxième rang du parterre), tĂ¢che de rendre le paradoxe de son personnage, Ă  la fois macho sans remords et homme droit refusant de dĂ©foncer des mĂ©crĂ©ants sans dĂ©fense ; Nicolas TestĂ© chante sans trembler Marcel, le serviteur de Raoul, avec l’univocitĂ© tĂªtue qu’il convient et fait Ă©cho au rĂ´le, plus Ă©clatant, mais bornĂ© itou, du comte de Saint-Bris tout aussi brillamment enlevĂ© par Paul Gay ; une fois de plus, Cyrille Dubois, entendu ici notamment dans Trompe-la-mort et Le Roi Artus, et Élodie Hache, ouĂ¯e ce tantĂ´t voire ce naguère et ce jadis, c’est pĂ´ si rien, jouent les utiles utilitĂ©s, accompagnĂ©s d’une plĂ©iade de co-solistes a minima honorables quand ils ne profitent pas de leurs rĂ´les plus ou moins brefs pour briller (Julie Robart-Gendre, François Rougier, MichaÅ‚ Partyka, Patrick Bolleire – excellent Maurevert –, Tomislav Lavoie, Philippe Do, l’habituĂ© Olivier Ayault, Cyrille Lovighi, Fabio Bellenghi).

Karine Deshayes (Urbain) remporte le prix de la meilleure grimace. Photo : Bertrand Ferrier.

En conclusion

La dĂ©couverte joyeuse d’une partition rare et virtuose l’emporte sur la mĂ©diocritĂ© d’une mise en scène sans ambition. Le plaisir d’admirer les voix des cantatrices en grande forme aide aussi Ă  supporter la gĂªne devant les formes des figurantes. Obliger, dans ce contexte, des spectateurs Ă  voir des nĂ©nettes se foutre Ă  poil et se lustrer entre elles au nom de la toute-puissance du metteur en scène, sans rapport avec le texte et l’histoire, des fĂ©ministes diraient que c’est #miteux. En rĂ©alitĂ©, c’est juste merdique mais c’est dĂ©jĂ  trop. ChĂ¢tions le faquin !

Prendre une photo du ciel bleu…


… pour s’en souvenir les matins nuiteux.

Dingue donc


Le 1er dĂ©cembre, Ă  20 h, grrrros concert Komm, Bach!, organisĂ© par la paroisse Saint-AndrĂ© de l’Europe. Orgue et piano, avec notre jeune talent chouchoute, Esther PĂ©rez-Assuied, et le maĂ®tre du piano qu’est Cyprien Katsaris. Au programme – oui, ça a un peu Ă©voluĂ© depuis l’affiche : Bach, Beethoven, Franck, Helmschrott et… Katsaris.
Billets dĂ©sormais disponibles Ă  l’accueil de l’Ă©glise Saint-AndrĂ© de l’Europe (10 h – 12 h, 16 h – 18 h en semaine) ou, par courrier, Ă  : Paroisse Saint-AndrĂ© de l’Europe / Bertrand Ferrier / 24 bis, rue de Saint-PĂ©tersbourg / 75008 Paris, contre une enveloppe jointe, timbrĂ©e et libellĂ©e Ă  votre adresse… et un chèque correspondant Ă  votre demande :

  • plein tarif, 15 € ;
  • tarif rĂ©duit (sur prĂ©sentation de justificatif le jour du concert = + de 75 ans, Ă©tudiants, chĂ´meurs, bĂ©nĂ©ficiaires des minima sociaux), 10 € ;
  • gratuit pour enfants de moins de 12 ans, en prĂ©sence d’un adulte payant.

En cas de difficultĂ©s financières spĂ©cifiques, me contacter. Ça va Ăªtre formidable, faut que tous ceux qui aiment la belle musique en gĂ©nĂ©ral et les moments wow en particulier puissent venir, mĂªme si vous n’Ăªtes pas Liliane Bettencourt.

Reprise des rĂ©pĂ©titions…


… en attendant d’Ăªtre assez cultivĂ© ou culte pour ne point avoir Ă  me mettre un peu au niveau Ă  chaque fois.