Ermonela Jaho (Valentine). Photo : Bertrand Ferrier.
C’est une révolution, Sire – ou, du moins, manière de résurrection : après plus de huit décennies d’absence, Les Huguenots retrouvent le chemin d’un Opéra qu’ils ont, dans diverses salles, fait résonner plus de 1111 fois par le passé. Nous étions à la première.
1.
L’histoire
Des cathos ultrafriquĂ©s, accueillis par le comte de Nevers (Florian Sempey), s’apprĂªtent Ă picoler et Ă chanter pour louer leurs nanas. Mais ils ont invitĂ© pour la première fois Raoul de Nangis (Yosep Kang), un prot’, accompagnĂ© de son valet Marcel (Nicolas TestĂ©). Or, Raoul voit de guingois dĂ©barquer en catimini – guingois et catimini en une mĂªme phrase, ça n’a aucun sens mais c’est une première pour moi – Valentine de Saint-Bris (Ermonela Jaho), sa nouvelle amoureuse qu’il soupçonne dès lors d’Ăªtre l’amante dudit Nevers. Il est, la tĂªte de nÅ“ud, vert (acte I, 50’). Dans le parc de son chĂ¢teau, et non dans une sorte de piscine d’intĂ©rieur oĂ¹ baguenaudent des nĂ©nettes nĂ©nĂ©s Ă l’air ou occupĂ©es Ă s’arroser par, tant est inventif le fantasme quand il se permet tout, petits arrosages interactifs, frottements contre un mur aquatique, jets d’eau crachĂ©s, mouillage grĂ¢ce aux vasques, Marguerite (Lisette Oropesa), qui va Ă©pouser un prot’, veut faire Ă©pouser Valentine la catho Ă Raoul le prot’. Las, celui-ci, qui se taperait plutĂ´t la future reine, refuse en reconnaissant la maĂ®tresse de Nevers (acte II, 50’, entracte I).
Du coup, Valentine, qui Ă©tait venue rompre avec Nevers, se remet avec son ex et l’Ă©pouse. Suite au scandale provoquĂ© par son refus, Raoul doit duelliser avec Nevers. Les potes du comte dĂ©cident de se rassembler pour dessouder le huguenot. Marguerite empĂªche le vil forfait, et Raoul, comprenant que Valentine Ă©tait gentille, est dĂ©goĂ»tĂ©, mais un peu tard, d’avoir refusĂ© de l’épouser (acte III, 50’, entracte II). Chez Valentine, le comte de Saint-Bris (Paul Gay) achève les prĂ©paratifs de la Saint-BarthĂ©lĂ©my. Valentine veut protĂ©ger Raoul en l’empĂªchant de voler Ă la baston. Raoul hĂ©site puis va quand mĂªme se chauffer (acte IV, 40’). Raoul prĂ©vient ses potes du danger qui fait plus que les guetter. Avec Marcel, en piteux Ă©tat, il constate que le bain de sang a commencĂ©. Pour vivre le martyre, il rejoint les siens dans un temple. Valentine le rejoint, abjure sa foi et, apprenant que son mari est mort, s’unit aussi sec – et, dans cette mise en scène oĂ¹ ça picole sans cesse, le terme est bien choisi, je trouve – Ă Raoul par l’intercession de Marcel, afin de mourir. Le comte de Saint-Bris lance l’assaut final et dĂ©couvre, mais un peu tard Ă son tour, que sa fille fait partie des mĂ©crĂ©ants trucidĂ©s sur son ordre, c’est ballot (acte V, 35′).
Michele Mariotti (chef). Photo : Bertrand Ferrier.
2.
La représentation
Pour souligner la modernitĂ© de l’œuvre (ha ! ce poncif obligeant les pièces Ă Ăªtre « modernes » pour Ăªtre intĂ©ressantes !), le metteur en scène Andreas Kriegenburg utilise un dĂ©cor de Harald B. Thor oscillant entre un hors-sujet mĂ©prisant et une banalitĂ© torve. En effet, l’on retrouve, pour plusieurs actes, un dispositif Ă plusieurs niveaux comme dans, par exemple, La Ville morte façon Olivier Py Ă Bastille, Le ChĂ¢teau de Barbe-bleue et Le Mandarin merveilleux de Christophe Coppens Ă la Monnaie, comme dans L’Ange de feu version Mariusz Trelinski au Grand-ThĂ©Ă¢tre de Provence, voire comme dans Hänsel und Gretel version Mariame ClĂ©ment Ă Garnier pour le cĂ´tĂ© « cases de bandes dessinĂ©es que l’on allume et Ă©teint l’une après l’autre ». Ă€ ce truc dĂ©sormais vieillissant, s’ajoute une dĂ©coration neutre, dite avec forfanterie « futuriste », autour d’escaliers blancs et de deux autres tableaux : une salle de fĂªte coulissante, agrĂ©mentĂ©e d’une grande table en fond de scène pour festoyer, et un gynĂ©cĂ©e constituĂ© d’un mĂ©gapĂ©diluve, agrĂ©mentĂ© de barres de pole-dance asymĂ©triques. LĂ non plus, rien de pensĂ© spĂ©cifiquement pour l’opĂ©ra de Meyerbeer : on doute que cette division de l’espace ait Ă©tĂ©, prĂ©cisĂ©ment, choisie pour sa banalitĂ© afin de souligner la banalitĂ© des drames que la religion sait fomenter et faire fer(ha-ha)menter. En revanche, l’avantage est Ă©vident pour le metteur en scène, car il peut rĂ©employer cette mĂªme structure sur n’importe quelle production, Ă©vitant ainsi de rĂ©flĂ©chir Ă un projet propre Ă Bastille. Sous des lumières virtuoses d’Andreas GrĂ¼ter, Tanja Hofmann propose bien des costumes qui, pour partie, « font d’époque », mais pour partie seulement. Sauf que cette coloration historique incomplète laisse perplexe au regard du reste de la production : est-ce pour ne pas heurter ceux qui, derechef, seraient prompts Ă s’agacer d’une modernisation insipide ? On ne saura.
Yosep Kang (Raoul de Nevers). Photo : Bertrand Ferrier.
On sait, en revanche, combien la vulgaritĂ© de la mise en scène nous a dĂ©plu. La prĂ©sence de « figurantes », gardons l’euphĂ©misme, nichons tressautant sous une tunique transparente en première partie, strip-teaseuses devant mouiller pour rĂ©aliser une sĂ©quence façon David Hamilton, femmes qui, tĂ©tons Ă l’air, se caressent et se lavent mutuellement grĂ¢ce Ă des vasques rĂ©investissant l’accessoire du film de Bill Viola dans Tristan und Isolde, cela est particulièrement horripilant pour deux raisons principales : d’une part, rien Ă voir avec l’opĂ©ra ; d’autre part, dĂ©gradation de l’image des femmes. Certes, cela aide certains membres, si j’puis dire, du chÅ“ur masculin Ă se concentrer (ceux qui se grattent le nez ou se recoiffent parviennent Ă se mobiliser quand ils ont une poupĂ©e entre les mains) ; certes, c’est en soi sympa de voir se balader des nichons de minettes en goguette, et rĂ©ciproquement ; mais c’est pas le sujet hic et nunc, bordel de bite ! D’autant que, midinette tardive, le metteur en scène, sale jusqu’au bout, adjoint Ă ces pantines des culottes couleur chair pour la jouer provoc mais quand mĂªme pas trop. Bref, pas de quoi, ou si peu, respecter la dignitĂ© des intermittentes de service.
C’est d’autant plus heurtant que le reste manque singulièrement de force, obligeant mĂªme certaines choristes Ă caresser des poteaux pour s’occuper, va savoir, ça aussi, pourquoi. Tout cela manque de souffle, d’à -propos, de respect du texte. Soit, on ne se rĂ©jouit pas que le manque de curiositĂ© puisse expliquer, ce soir de première, une salle au cinquième vide ; ce nonobstant, l’on peut aussi comprendre que ce manque de travail et cette utilisation d’esclaves modernes – pour le coup – afin d’attirer le regard des mĂ¢les pendant qu’il ne se passe rien dramatiquement, finissent par lasser les bastillophiles et par rendre mĂ©fiants les inhabituĂ©s.
Lisette Oropesa (Marguerite de Valois). Photo : Bertrand Ferrier.
3.
La musique
Ă€ la tĂªte d’un orchestre valeureux mais inĂ©gal (clarinettes et flĂ»tes remarquables, harpiste au taquet, cornistes pas toujours irrĂ©prochables, cordes volontiers somptueuses mais sans excès – pertinent violoncelle solo), Michele Mariotti a le courage de mener tout le monde Ă bon port Ă travers quatre heures de musique « du rĂ©pertoire » mais pas habituelles. Tous les dĂ©parts ne sont pas nickel, toutes les liaisons du chÅ“ur ne sont pas très nheureuses, toutes les synchro instrument soliste / chanteur soliste ne sont pas encore parfaitement rĂ©glĂ©es – mais c’est une première, et la partition exige beaucoup, tant vocalement que techniquement, tant pour les solistes que pour le chÅ“ur et l’orchestre. L’Ă©criture, qui part sous un magnifique masque wagnĂ©rien, fricote davantage ensuite avec l’opĂ©ra italien ou français : musique charmante, parfois très touchante, souvent ultravirtuose, toujours intĂ©ressante mĂªme dans son alternance frĂ©quente entre rĂ©citatifs et grands airs. En 2018, cet opĂ©ra de 1836 a gardĂ© tous ses attraits. En clair, jamais on ne s’ennuie, en dĂ©pit d’une rĂ©gie – sans aucun Français, bien sĂ»r, puisque Michele Mariotti cĂ´toie Andreas Kriegenburg, Harald B. Thor, Tanja Hofmann, Andreas GrĂ¼ter, Zenta Haerter et JosĂ© Luis Basso – qui dĂ©missionne vite ou sombre dans feue l’esthĂ©tique des tĂ©lĂ©films Ă©rotiques de M6.
4.
Le plateau vocal
Dans une pièce oĂ¹ les chÅ“urs sont si importants – on apprĂ©cie l’engagement des surnumĂ©raires comme Marie Saadi, Ă mĂ©gadonf du dĂ©but Ă la fin, ainsi que l’investissement scĂ©nique du fidèle autochtone Luca Sannai ou des choristes promus solistes Bernard Arrieta et John Bernard, tous quatre entendus en l’église Saint-AndrĂ© de l’Europe, mais on veut pas s’vanter, voyons –, l’OpĂ©ra de Paris avait prĂ©vu un truc hĂ©naurme, avec Diana Damrau, qui a enregistrĂ© la chose, en Marguerite de Valois, et Bryan Hymel en Raoul de Nangis. L’une d’abord puis l’autre (encore mentionnĂ© sur le programme officiel) ont renoncĂ©. Rassurons-nous : Ă son habitude, l’OpĂ©ra dit national de Paris en a profitĂ© pour engager d’autres non-Hexagonaux. C’est de la merde, les Français, sauf pour siphonner le pognon de leur État, dans un premier temps, suppute-t-on. L’AmĂ©ricaine Lisette Oropesa remplace la vedette annoncĂ©e, et claque ses deux grands airs liminaires avec une aisance Ă©poustouflante. C’est lumineux, c’est lĂ©ger, c’est bien menĂ©, c’est fort ; et l’on retrouvera ces qualitĂ©s d’ouverture dans le jeu quand, Ă la fin du deuxième acte, draguĂ©e par Raoul, elle choisira, tout en laissant la porte ouverte, de s’effacer au profit de Valentine.
De méchants catholiques (pléonasme, bien sûr) et, euh, des filles qui ne sont plus nues. Photo : Bertrand Ferrier.
Yosep Kang, Italien d’origine corĂ©enne, est beaucoup moins Ă la fĂªte. Certes, dans un premier temps, l’on apprĂ©cie sa sĂ»retĂ© technique. Pourtant, rapidement, on le sent Ă la peine dans un rĂ´le il est vrai monstrueux – que Bryan Hymel ait renoncĂ© devant un travail aussi monumental et aussi peu rentabilisable en dit long sur sa fatigue vocale, peut-Ăªtre, et sur sa luciditĂ© certainement. Ă€ l’agonie – agonie honorable en dĂ©pit des aigus craquĂ©s… mais toujours inquiĂ©tante tant on sent que l’artiste galère – lors de la troisième partie, le tĂ©nor rĂ©ussit Ă se refaire une santĂ© lors du dernier rush, quoi que ses mimiques soulignent Ă la fois ses difficultĂ©s et sa volontĂ©, louable, d’aller au-delĂ de ses capacitĂ©s. L’avis, modĂ©rĂ© par l’incroyable performance requise par le compositeur, est donc partagĂ© entre un bravo pour le courage et un constat des limites du gaillard, ce soir-lĂ , tant scĂ©niquement que vocalement.
Les quais de Seine et un cimetière près du temple protestant vus par Harald B. Thor (détail). Photo : Bertrand Ferrier.
L’Albanaise Ermonela Jaho sĂ©duit en Valentine, dans un rĂ´le d’abord modeste puis nettement plus important qu’aucun autre. En dĂ©pit de son personnage complexe de nana gnangnan qui se tape cependant deux fois deux mecs (le comte de Nevers, Raoul, puis re-Nevers et re-Raoul), elle parvient, mĂªme dans la maison de poupĂ©e façon Voutch du troisième acte, Ă donner chair Ă la girouette qu’elle chante avec sĂ»retĂ© et maĂ®trise. Karine Deshayes en Urbain semble s’amuser et des difficultĂ©s de sa ligne mĂ©lodique et du fait dâ€™Ăªtre sur scène, ce qui lui vaut aux saluts un hourrah mĂ©rité ; Florian Sempey, ouĂ¯ en demi-teinte lors de la première partie (nous Ă©tions dans les coursives, alors, avant de redescendre au second balcon puis au deuxième rang du parterre), tĂ¢che de rendre le paradoxe de son personnage, Ă la fois macho sans remords et homme droit refusant de dĂ©foncer des mĂ©crĂ©ants sans dĂ©fense ; Nicolas TestĂ© chante sans trembler Marcel, le serviteur de Raoul, avec l’univocitĂ© tĂªtue qu’il convient et fait Ă©cho au rĂ´le, plus Ă©clatant, mais bornĂ© itou, du comte de Saint-Bris tout aussi brillamment enlevĂ© par Paul Gay ; une fois de plus, Cyrille Dubois, entendu ici notamment dans Trompe-la-mort et Le Roi Artus, et Élodie Hache, ouĂ¯e ce tantĂ´t voire ce naguère et ce jadis, c’est pĂ´ si rien, jouent les utiles utilitĂ©s, accompagnĂ©s d’une plĂ©iade de co-solistes a minima honorables quand ils ne profitent pas de leurs rĂ´les plus ou moins brefs pour briller (Julie Robart-Gendre, François Rougier, MichaÅ‚ Partyka, Patrick Bolleire – excellent Maurevert –, Tomislav Lavoie, Philippe Do, l’habituĂ© Olivier Ayault, Cyrille Lovighi, Fabio Bellenghi).
Karine Deshayes (Urbain) remporte le prix de la meilleure grimace. Photo : Bertrand Ferrier.
En conclusion
La dĂ©couverte joyeuse d’une partition rare et virtuose l’emporte sur la mĂ©diocritĂ© d’une mise en scène sans ambition. Le plaisir d’admirer les voix des cantatrices en grande forme aide aussi Ă supporter la gĂªne devant les formes des figurantes. Obliger, dans ce contexte, des spectateurs Ă voir des nĂ©nettes se foutre Ă poil et se lustrer entre elles au nom de la toute-puissance du metteur en scène, sans rapport avec le texte et l’histoire, des fĂ©ministes diraient que c’est #miteux. En rĂ©alitĂ©, c’est juste merdique mais c’est dĂ©jĂ trop. ChĂ¢tions le faquin !