
Encore une critique qui, après celle du dernier spectacle de Jann Halexander, ne prétend seulement pas à l’objectivité. En effet, (d)énonçons-le d’emblée : ici, le propos sera biaisé. Pourtant, l’histoire avait commencé en quatre temps, avec le sérieux binaire requis.
1.
Les quatre temps de l’analepse quasi proleptique, et hop
- Nous avons critiquĂ© les prĂ©cĂ©dents volumes de l’inarrĂªtable Cyprien Katsaris, parus sur son label Piano 21, tant pour son hommage Ă Theodorakis que pour son disque de transcriptions de Karol A. Penon.
- Sentant notre bonne volonté mais estimant que la référence à son engagement scientologique était injustement marquée du sceau de l’ironie, l’artiste s’est ému de notre mécompréhension.
- Le pianiste a acceptĂ© notre proposition de dialogue et nous a accordĂ© un long entretien, diffusĂ© en trois Ă©pisodes, sur la scientologie, sur le rapport qu’entretiennent ou n’entretiennent pas scientologie et art, et sur la cohabitation, fructueuse ou nĂ©faste, qui unit scientologie et travail d’artiste.
- La discussion ayant permis d’expliciter tant ce qui sous-tendait la critique que le lien entre démarche spirituelle et vie de musicien, Cyprien Katsaris a accepté notre audacieuse proposition de donner, le terme n’est pas trop fort, un concert orgue et piano en l’église Saint-André de l’Europe, en compagnie de la remarquable pianisto-clavecinorganiste Esther Assuied. Ce concert aura lieu le 1er décembre.
Bref, inutile de prĂ©tendre ici griffonner librement sur le prĂ©sent disque, tout juste paru chez Challenge Classics, aussi distributeur de Piano 21. Or, c’est fĂ¢cheux, et pas que pour des ronronnements sur la morale de la critique.
2.
Les quatre libertés du disque
Oui, cette absence de libertĂ© critique est regrettable car la libertĂ© est au cÅ“ur du nouveau disque paraphĂ© par Cyprien Katsaris, « Auf FlĂ¼geln des Gesanges » (« Sur les ailes de la chanson », lied de Felix Mendelssohn-Bartholdy sur un poème de Heinrich Heine).
- Comme toute exĂ©cution musicale, ce disque illustre la libertĂ© d’interprĂ©ter. Comme toute libertĂ©, ladite libertĂ© est relative, ici au respect de la partition… et Ă la capacitĂ© technique de celui qui s’y colle – ce qui ne pose guère de souci Ă celui que mĂªme ses critiques les plus venimeux assimilent Ă un monstre devant qui cède tout clavier non-suicidaire. On l’entend dans la transcription de Franz Liszt de « Die Forelle » (Schubart / Schubert), en dĂ©pit d’un micro placĂ© sans doute trop près du clavier d’oĂ¹, peut-Ăªtre, des bruits parasites (mĂ©canique dĂ©faillante ou ongles bruyants ? ce sera le cas pour toutes les pièces pour piano seul) : après un Ă©noncĂ© du thème très sĂ©rieux, Cyprien Katsaris ose le dĂ©sĂ©quilibre joyeux, en Ă©cho Ă la truite qui frĂ©tille – encore – dans son Ă©tang (0’50). VoilĂ pour la libertĂ© rythmique. Quant Ă la libertĂ© sonore, la haute dose de notes Ă dĂ©biter par seconde n’y peut mais : le pianiste s’amuse en crĂ©ant deux sortes de crescendo, l’une aurĂ©olĂ©e de la pĂ©dale (1′), l’autre par la dilatation de la mesure (1’03), façon de crĂ©er un point d’attention – irisation dans le dĂ©ferlement d’arpèges qui vont bientĂ´t Ăªtre agrĂ©mentĂ©s d’ornementations associant l’accompagnement, le thème aux notes rĂ©pĂ©tĂ©es et le contrechant… le tout prĂ©cĂ©dant la diminution, les octaves dans les aigus, l’accelerando pour accompagner la dĂ©gringolade dans les graves, le rubato dĂ©sespĂ©rĂ©, prĂ©texte Ă une dernière guirlande digitale. Bref, les notes, toutes les notes, rien que les notes, les notes avec l’aisance de celui qui ne se rend peut-Ăªtre mĂªme plus compte des notes mais qui rend compte, mazette, de la musique : libertĂ©.
- Deuxième axe du disque, la libertĂ© de construire un programme original, fort caractĂ©ristique de Cyprien Katsaris, depuis longtemps libĂ©rĂ© des programmes imposĂ©s qu’assènent, souvent avec talent quoique, peut-Ăªtre, avec plus de fatalitĂ© que d’enthousiasme, certains de ses collègues plus dans le game. Par ses choix radicaux, le pianiste souligne que, au moins lorsque l’on revendique Ă la fois une indĂ©pendance d’esprit, une belle notoriĂ©tĂ© et une juste fermetĂ© de caractère, il n’y a pas de fatalitĂ© Ă proposer toujours les mĂªmes pièces. On peut oser, quitte Ă faire feu de toute comparaison. Ainsi le musicien revendique-t-il d’avoir tentĂ©, avec ce disque, d’associer les liederophiles aux pianomaniaques, « mĂªme si la tĂ¢che paraissait encore plus difficile que de parvenir Ă organiser l’inattendue rencontre historique entre Kim Jung Un et Donald Trump ». Associer un vague projet (enregistrer avec Christophe PrĂ©gardien, partenaire de scène depuis 2015) avec une rĂ©flexion musicologique qui n’a pas peur de s’encanailler avec l’humour : libertĂ©.
- Troisième axe du disque, la libertĂ© de combiner des lieder et leur transcription pour piano. Ainsi le ruisselet du « Liebesbotschaft » de Ludwig Rellstab et Franz Schubert, oĂ¹ se fond le rougeoiement solaire qui murmure en frissonnant des rĂªves d’amour Ă la bien-aimĂ©e, est-il associĂ© Ă sa transcription par Leopold Godowsky, prĂ©fĂ©rĂ©e Ă la version lisztienne afin de varier les propositions. Si elle peut paraĂ®tre plus compacte que crĂ©ative, cette version exige de son interprète, davantage que de la virtuositĂ©, une indĂ©pendance de doigts et une science du son permettant d’extraire la mĂ©lodie, pas toujours juchĂ©e sur les notes aiguĂ«s et, en revanche, toujours accompagnĂ©e du clapotis du ruisseau. Pianistes au poignet rigide s’abstenir ! Pour les autres, ceux qui sont capables d’enrichir la voix humaine d’un Ă©cho instrumental, de colorer diffĂ©remment une Å“uvre encore fraĂ®che dans l’oreille de l’auditeur, de transmuter un piano-support en piano soliste : libertĂ©.
- Quatrième axe du disque, la libertĂ© de rĂ©interprĂ©ter les Å“uvres scintille, par-delĂ mĂªme le fait que les mĂ©lodies sont jouĂ©es deux fois, dès le mot mĂªme de « transcription ». En effet, la transcription, contrairement Ă ce que laisse supputer le terme, n’est jamais, quand elle est bien faite, traduction littĂ©rale pour un autre instrumentarium d’un texte musical premier. Cependant, oĂ¹ s’arrĂªte la libertĂ© pseudo fonctionnelle du transcripteur, et oĂ¹ commence la libertĂ© de son homologue moins fidèle donc plus crĂ©atif qu’est le « paraphraseur » ? Il faut un pianiste aussi fĂ©ru de ces circulations que Cyprien Katsaris pour chercher la glaise Ă pĂ©trir, analyser les possibles Ă sculpter et trancher en galeriste. Son fil rouge a consistĂ© Ă ne proposer que des transcriptions, c’est-Ă -dire, en gros, des pièces qui reproduisent la trame, Ă une exception près : la « Paraphrase sur Vergebliches Ständchen [Vaine sĂ©rĂ©nade] » d’Eduard SchĂ¼tt, d’après Anton von Zuccalmaglio et Johannes Brahms mais près de trois fois plus longue. Après que Christoph PrĂ©gardien a campĂ© une jeune fille sage, tellement sage qu’elle se refuse la moindre ironie en renvoyant son prĂ©tendant au fond de la nuit supposĂ©ment glacĂ©e (« Gute Nacht, mein Knab’! »), un prĂ©lude ouvre la voie au thème qu’une modulation enrichit en l’irriguant de l’Ă©motion battante du prĂ©tendant, qui semble hĂ©siter entre colère, dĂ©sir et diplomatie. Dans les aigus, le suspense tentateur mute quand les mĂ©diums tentent d’inventer une stratĂ©gie pour enfin parvenir au lit de la fille. Un espoir renaĂ®t dans les suraigus ; las, le sĂ©rieux du mĂ©dium, renforcĂ© par l’obĂ©issance aux consignes de la mère, Ă©noncĂ©s dans les graves, freine l’optimisme du prĂ©tendant. SimultanĂ©ment, sans s’Ă©couter, les graves grognent, les aigus insistent, force restant Ă la morale, une dernière cavalcade cĂ©lĂ©brant cette triste victoire… en attendant une prochaine sĂ©rĂ©nade ? Bref, respect d’un principe d’unitĂ© dans le choix des transcriptions, mais aussi respect du texte qu’Ă©nonce avec prĂ©cision le tĂ©nor et que commente, une fois, avec verve, le piano – en d’autres termes, rĂ©interprĂ©tation : libertĂ©.

3.
Les quatre portraits de transcripteurs
Puisque toutes les transcriptions ont un mĂªme projet (reproduire la mĂ©lodie en l’insĂ©rant dans l’accompagnement, sans en tirer toute une paraphrase), il nous faut trouver un autre axe pour Ă©voquer diffĂ©rentes pièces ici rĂ©unies. Nous qui ne sommes pas portĂ©s sur la biographie des artistes, nous allons nĂ©anmoins nous rĂ©soudre Ă proposer quatre portraits de zozos ayant choisi de se coller Ă cet exercice.
- Contrairement au syntagme connu, on est souvent mieux servi que par soi-mĂªme ; sinon, personne n’irait au restaurant. Cependant, il faut reconnaĂ®tre que se servir soi-mĂªme peut Ăªtre pratique ; sinon, personne ne quitterait les restaurants. Donc, le premier type de transcripteurs est le compositeur du lied himself. Franz Liszt et Theodor Kicrhner ressortissent ici de cette catĂ©gorie. PortĂ© par la « sainte ville de Cologne », un amoureux poĂ©tisĂ© par Heinrich Heine voit dans Notre Dame le portrait Ă©vident de sa choupinette (« Die Gleichen der Liebsten genau »). Christoph PrĂ©gardien veille Ă prolonger la note quand, d’une Ă©vocation prĂ©tendĂ»ment objective, le narrateur passe Ă une subjectivitĂ© assumĂ©e, transformant le rĂ©el par un regard dĂ©rĂ©alisant. S’ensuit une cascade rendant hommage aux flots plus tempĂ©tueux que majestueux du Rhin. Ce dĂ©ferlement met en valeur autant la dextĂ©ritĂ© du pianiste que sa capacitĂ© Ă faire sonner le lead, ha-ha, et Ă crĂ©er une atmosphère par l’articulation, la pĂ©dale et les respirations. Theodor Kirchner propose de chanter avec Heinrich Heine le printemps, le rossignol et l’amour (featuring la classique parophonie entre « Lied » et « Liebe »). Pour sa transcription, el señor Kirchner propose une sĂ©rie d’Ă©chos octaviĂ©s qui Ă©grènent la mĂ©lodie, comme si nature et musique se rĂ©pondaient jusqu’Ă se fondre en une charmante mini-pĂ©roraison.
- Le deuxième type de transcripteurs est un membre de la famille du compositeur originel. L’illustre le « FrĂ¼hlingsnacht » de Robert Schumann, extrait des Liederkreis, op. 39, dont l’incipit n’a pas manquĂ© d’inspirer Marguerite Monnot ou Édith Piaf, selon les ragots, pour « L’Hymne Ă l’amour ». L’interprĂ©tation engagĂ©e de Christoph PrĂ©gardien rend avec pertinence l’hermĂ©tique ambiguĂ¯tĂ© du poème de Joseph von Eichendorff, puisque cette « Nuit de printemps » met en scène un exaltĂ© partagĂ© entre l’Ă©ructation d’exultation et la jubilation du dĂ©sespoir larmoyant (« Jauchzen möcht’ ich, möchte weinen »). Clara le traduit dans un subtil dĂ©ferlement d’accords oĂ¹ la mĂ©lodie dans le mĂ©dium et le grave finit par se perdre dans la puissance de l’Ă©motion – celle qui empĂªche l’auditeur de dĂ©terminer la part de rĂ©alitĂ© qui palpite dans le prometteur « Sei ist deine » (« Elle est Ă toi », et pas cette chanson, Auvergnat).
- Le troisième type de transcripteurs Ă©largit le champ des possibles en offrant Ă quelqu’un qui n’est ni le compositeur, ni un membre de sa famille, la possibilitĂ© de dĂ©vouer au piano solo le duo originel. Ainsi des « TraĂ¼me » de Richard Wagner d’après un poème de la fameuse Mathilde Wesendonck – des rĂªves rĂ©sumables, pour ainsi dire Ă des fleurs qui poussent pour, in fine, s’enfoncer dans nos tombes. L’accompagnement, essentiellement constituĂ© d’accords et de doublage Ă l’unisson, tranche avec l’investissement du texte par Christoph PrĂ©gardien, quasi mĂ©lo par contraste, moins mĂ©lodieuse d’une Nina Stemme mais plus soucieuse du sens que celle de la vedette wagnĂ©rienne, plus Ă©thĂ©rĂ©e qu’Ă©mue – et pourquoi pas ? Élève de Bruckner et Liszt, August Stradal en propose une transcription oĂ¹ le rĂªve est d’emblĂ©e engoncĂ© entre la basse et les accords prĂ©vus par le compositeur initial. Le songe tente bien de s’extraire de cette gangue trop humaine, mais la louable espĂ©rance s’Ă©vanouit dans l’incandescence de l’Ă©phĂ©mère. Au point que, mĂªme dans la dernière suspension, les rĂªves « dann sinken in die Gruft »… sans cesser d’espĂ©rer un jour nouveau. Belle piste que cette quatorzième plage de l’album !
- Transcripteur et accompagnateur, Cyprien Katsaris ne pouvait enregistrer ce disque sans rendre hommage Ă un quatrième type de transcripteurs : l’accompagnateur. En l’espèce, Gerald Moore propose une pianicisation (?) de la berceuse (« Wiegenlied ») de Johannes Brahms, qui souhaite « bonsoir et bonne nuit » Ă l’auditeur. Ici, la voix de Christoph PrĂ©gardien fait merveille. Si la transformation appuyĂ©e de « Guten A-abend » en diĂ©rèse est sans doute question de goĂ»t, le souci de rendre les mots jusqu’au bout des dernières consonnes (« du wieder gewe-cke-te ») ne souffre pas contestation. Gerald Moore se met au service de ce tube avec la modestie ironique de celui qui intitulait ses mĂ©moires Am I too loud?. On sent l’excellent pianiste soucieux de ne pas Â«Â Ăªtre trop fort », c’est-Ă -dire (1) de ne pas couvrir la mĂ©lodie, (2) de ne pas imposer sa personnalitĂ© sur une musique Ă©crite par autrui, et (3) d’apporter le contraire du loud, le lied donc, qui n’est pas le lead (mĂªme moi, j’ai pfffĂ©, alors bon) mais la capacitĂ© de rendre un discours intelligible, plaisant et attractif. Des octaves favorisant la lisibilitĂ© et la profondeur d’harmoniques du propos ouvrent la transcription. Des arpèges aigus la prolongent, alors que le thème se rĂ©partit entre le mĂ©dium et la partie supĂ©rieure. Pour l’occasion, Cyprien Katsaris dĂ©gaine largement sa pĂ©dale de sustain, unissant dans un mĂªme son accompagnement et mĂ©lodie en rĂ©ussissant Ă ne pas rendre fonctionnel l’un ni indistinct l’autre. Le dialogue qui s’ensuit entre graves et aigus ajoute Ă la magie d’une transcription qui a la modestie de ne se point terminer sur des volutes ou des suraigus alla Disney. Nice one, Gerald!
4.
Les quatre grands moments de l’enregistrement
- Les grandes rĂ©ussites de ce disque sont liĂ©es Ă des associations. Autant le vivre ensemble est une puanteur dĂ©goĂ»tante servant tout juste aux apparatchiks dĂ©goĂ»tants Ă partir entre Strasbourg et Bruxelles, autant ces mix’n’match-lĂ ont du prix Ă nos ouĂ¯es. Le premier mĂ©lange dĂ©licat est celui qui associe tubes et raretĂ©s. Alors que la problĂ©matique commerciale est assumĂ©e par le fomenteur du projet (Cyprien Katsaris se demandant si ceux qui aiment le piano achèteront son disque de lieder, et si ceux qui aiment les lieder achèteront un disque oĂ¹ c’est que y a quand mĂªme du piano solo), la composition de ce rĂ©cital tĂ©moigne d’un vrai respect de l’auditeur, puisqu’il se clĂ´t sur l’hymne des boĂ®tes Ă musique et s’ouvre sur la plus cĂ©lèbre des truites, pièce idĂ©ale pour rendre l’esprit joyeux puis rageur devant la connerie de la pĂªche – peu de lieder soulignent la dĂ©testable, ignominieuse, rĂ©pugnante lĂ¢chetĂ© de la chasse, aujourd’hui protĂ©gĂ©e en France par l’État immonde du certes pas plus respectable Pharaon Premier de la PensĂ©e Complexe, Sa Cochonnerie Emmanuel Macron. Nous revendiquant pour partie des ploucs, ces nouilles que le gratin mĂ©prise Ă©hontĂ©ment, nous sommes heureux d’entendre des hits qui nous ring a bell (et en plus, on n’a pas honte d’Ă©crire en anglais quand ça nous chante, c’est dire si l’on est plouc) ; nous revendiquant aussi pour partie des curieux, nous sommes joyeux d’entendre l’histoire de la tombe d’Anakreon selon Johann Wolfgang von Goethe et Hugo Wolf puisque, Ă dĂ©faut de passer sa mort en vacances du cĂ´tĂ© de Sète, le poète iconique a trouvĂ© refuge sur une colline oĂ¹ pousse le rosier et « wo sich das Grillchen ergötzt » (oĂ¹ le grillon se plaĂ®t). Aux mots chantĂ©s avec soin par Christoph PrĂ©gardien rĂ©pond la transcription sans forfanterie de Bruno Heinze-Reinhold, transcripteur de dix mĂ©lodies de Hugo W. Sans arborer notre ignorance en fiertĂ©, nous n’avions jamais ouĂ¯ cette condensation du propos, et l’Ă©couter ne nous a pas fait perdre trois minutes.
- Le deuxième mĂ©lange dĂ©licat qui fait le charme du prĂ©sent disque est la capacitĂ© du pianiste Ă assumer des morceaux solistes tout en se mettant au service du chanteur lors des duos. Certaines mauvaises langues diront que l’un (le solo) permet d’accepter l’autre (le service), tant les concertistes sont rĂ©putĂ©s dotĂ©s d’un ego abrutissant. Pourtant, rien d’abrutissant, dans la maĂ®trise du Bechstein de concert enregistrĂ© dans la si rĂ©putĂ©e acoustique du temple Saint-Marcel, pile au moment des entretiens que nous menions avec l’artiste. Pour vous en convaincre, Ă©coutez la mĂ©lodie de Clara Schumann oĂ¹ la forĂªt, forcĂ©ment la forĂªt, murmure en secret avant que le porte-voix de Hermann Rollett ne promette de rĂ©vĂ©ler tantĂ´t ces secrets – donc que la forĂªt murmure des secrets en secret, faut suivre – dans ses chants (« in Liedern offenbaren »). Après avoir serti la voix parfaitement investie et convaincante de Christoph PrĂ©gardien, le pianiste propose une transcription de Franz Liszt qui reprend la mĂªme clartĂ© du propos, renforçant juste par quelques accents la lisibilitĂ© de la mĂ©lodie. Il n’y a pas, d’un cĂ´tĂ©, l’accompagnateur chĂ¢trĂ© par sa mission et, de l’autre, le soliste exubĂ©rant, libĂ©rant manière de miction triomphale : l’un contre l’autre musiquent. (Absolument. Ça ne veut rien dire ou presque, mais c’est une dĂ©dicace Ă qui rigolait quand je proposais une improvisation entre gris clairs et gris foncĂ©s, na.)
- Le troisième mĂ©lange dĂ©licat articule la folie de la virtuositĂ© extravertie Ă la qualitĂ© du jeu technique mais sans nĂ©on. En clair, de mĂªme que le chant de Christoph PrĂ©gardien tĂ¢che de s’adapter Ă son interprĂ©tation du sens des lieder, de mĂªme le jeu de Cyprien Katsaris s’amuse Ă se glisser dans la spĂ©cificitĂ© de ce qui lui est demander. En tĂ©moigne, par exemple, le duo autour de la « Freundliche [agrĂ©able] Vision » d’Otto Julius Bierbaum et de Richard Strauss, redoutable pour le tĂ©nor – et remarquablement maĂ®trisĂ© – alors que le piano semble s’en tenir Ă un accompagnement rĂ©gulier. Or, Ă©coutez, par-delĂ la rĂ©gularitĂ© apparente, en rĂ©alitĂ© Ă l’Ă©coute de la respiration de la phrase et du chanteur, la mutation du son que suscite le truchement des nuances (piste 17, 1’13 – 1’15) : rien de mirobolant en apparence, et pourtant, quelle musicalitĂ© sur ce simple decrescendo permettant de signifier l’apparition – en rĂªve, re-forcĂ©ment en rĂªve – non point d’une maison bleue mais d’une blanche maison « enfouie dans les verts buissons » (« Tief ein weiβes Haus in grĂ¼nen BĂ¼schen ») ! La transcription qui suit est signĂ©e Walter Gieseking et rend prĂ©cisĂ©ment compte de la limite de la virtuositĂ©. Inutile de trahir une pièce intime pour lui rajouter les fioritures lisztiennes qui vont bien et font grand effet. Ici, la difficultĂ© est intĂ©rieure, quasi invisible, mĂªme si le pianiste doit se fader la mĂ©lodie en sus de l’accompagnement dĂ©jĂ cossu. Cette libĂ©ration des exigences du show-off est un grand mĂ©rite du disque qui, bien sĂ»r, comprend des pièces rappelant qu’un musicien classique est, un peu comme une gymnaste, l’Ă©rotisme en moins quand c’est un vrai musicien, un Ăªtre bizarre capable de faire des trucs inappropriĂ©s avec son corps et son esprit ; mais, cette exigence de funambule Ă©vacuĂ©e, ladite libĂ©ration du show-off rappelle que la technique gagne Ă Ăªtre l’occasion de faire de la musique, pas juste l’opportunitĂ© de fasciner les foules par des tours de bonneteau sexy mais peu nourrissants pour l’Ă¢me – il me souvient d’avoir assistĂ©, quand j’Ă©tais jeune, tout en haut du fond du ThĂ©Ă¢tre des Champs-ÉlysĂ©es, Ă la dĂ©tresse d’Arcadi Volodos, contraint de dĂ©gainer ses bis de bĂªte de foire devant une foule avide dont je faisais, mais carrĂ©ment sa mère, partie. Ici, y a du spectacle, mais y a aussi de l’intĂ©rieur ; et ce frĂ´lement-frottement, nullement contradictoire, est fort sĂ©duisant.
- Le quatrième mĂ©lange dĂ©licat propose une « approche dĂ©cloisonnĂ©e » des genres. En clair, parfois, c’est triste, parfois, symboliste, parfois, gai, parfois, nostalogique, etc. Le souci de composition du rĂ©cital convainc. Ainsi, à « Agnes » d’Eduard Mörike et Johannes Brahms, qui sonne joliment mais curieusement dans la bouche d’un homme (en gros, c’est l’histoire d’une nĂ©nette qui explique qu’elle pleure parce que son mec-pour-la-vie ne lui a Ă©tĂ© fidèle que le temps des roses), succède la « Vaine sĂ©rĂ©nade » oĂ¹ une fille se mĂ©fie Ă temps des balabalas de son soupirant. De mĂªme, alors que la « Nuit de printemps » de Joseph von Eichendorff geint parce que la lueur de la Lune rouvre les blessures de son petit boum-boum, « Auf FlĂ¼geln des Gesanges » [Sur l’aile de mes chants, titre de l’album] de Heinrich Heine rĂªve, par la magie du chant, de transporter la bien-aimĂ©e dans un monde oĂ¹ on nage au milieu des gazelles, des violettes et des rĂªves dĂ©licieux – je synthĂ©tise un tout p’tit peu. Il est certain que confronter des atmosphères de dĂ©sespĂ©rance topique et d’onirisme bĂ©at ne sĂ©duirait qu’un temps. Ce qui achève de convaincre, c’est l’association entre (1) une virtuositĂ© bien maĂ®trisĂ©e, (2) un sens de la musicalitĂ© et du texte très travaillĂ©, et (3) la cohabitation entre (a) proximitĂ© stylistique des lieder, (b) variĂ©tĂ© malgrĂ© tout des harmonisations et langages musicaux, et (c) concatĂ©nation d’Ă©motions contradictoires. Force reste Ă la qualitĂ© de conception et Ă la virtuositĂ©, toujours musicale, du disque.

En conclusion
Au regard de toutes ces qualitĂ©s, un regret primordial, Ă©vident, rageur : pas de traduction des textes. DĂ©jĂ , bon, pas de traduction de la prĂ©sentation en français alors qu’une partie du fan-club de Cyprien Katsaris est plutĂ´t francophone qu’anglophone, argh ; mais pas de traduction, mĂªme en anglais, des textes des mĂ©lodies, franchement, c’est bien pourri, et nous changeons sciemment d’idiolecte pour le stipuler. Encore une chance que certains sites proposent des traductions d’amateurs pour guider les curieux ! Cette erreur d’Ă©dition – mĂªme pas un problème financier : y avait une source d’Ă©conomie Ă©vidente, en l’espèce l’inutile pochette en carton autour du disque, cette idĂ©e fort sotte sauf, suppute-t-on, pour ceux qui n’essayent pas d’ouvrir le disque – complique de façon significative la capacitĂ© des non-germanophones d’apprĂ©cier en vĂ©ritĂ© la qualitĂ© de l’interprĂ©tation de Christoph PrĂ©gardien, donc la beautĂ© des mĂ©lodies. Certes, par-delĂ les mots, il nous restera la musique, seulement celle qu’on fait Ă un ou deux ; mais il est dommage de ne pas offrir Ă ceux qui auront la riche idĂ©e d’acquĂ©rir ce disque le plein de possibles pour en apprĂ©cier d’autres beautĂ©s. L’avis gĂ©nĂ©ral est donc une moyenne fustigeant une sotte Ă©conomie du label et saluant avec brava, cĂ´tĂ© artistes, un travail (1) pensĂ© avec foi, (2) portĂ© avec passion et (3) exĂ©cutĂ© avec talent.























