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Le blog de Bertrand Ferrier, page 245

Paul Hindemith, Les cinq sonates pour cuivres, IndéSens


Quel joli pari ! Le label IndĂ©Sens, dont nous chantĂ¢mes tantĂ´t les louanges Ă  travers ses reprĂ©sentants, malgrĂ© un nom qui Ă©voque les pires jeux de mots d’enseigne de CoiffHeurs, ose la publication d’un disque rĂ©unissant les cinq sonates pour cuivres de Paul Hindemith, parmi les dix sonates pour piano-et-plus que composa le zozo. Au casting, parmi les plus grands solistes, surtout français, de leur catĂ©gorie. GĂ¢chons le suspense : le rĂ©sultat est Ă  la hauteur du gĂ©nĂ©rique. Voici, en notre sens, pourquoi.

1.
Sonate pour trompette en Bb (1939)

Le disque commence « avec puissance ». Tant mieux : partir fort permet moult retournements rapides et inquiĂ©tants. Soixante secondes après un incipit qui ne minaude point, le changement d’atmosphère saisit l’oreille. Le grondement du piano, via des accords rĂ©pĂ©tĂ©s et des ondulations, fait Ă©cho aux lignes brisĂ©es de la trompette d’Éric Aubier. Un système d’échos alimente le discours, avalĂ© par les graves du piano. Un nouveau crescendo par paliers offre Ă  la trompette l’occasion de reprendre sa position surplombante, fragilisĂ©e nĂ©anmoins par les guirlandes de notes de son partenaire qui provoquent l’instabilitĂ© du rythme final. Le deuxième mouvement attrape l’auditeur car il peine Ă  se dĂ©velopper. De nombreux unissons illustrent cette difficultĂ© de la musique Ă  prendre son essor. NĂ©anmoins, peu Ă  peu, un motif rythme des embryons de variations ; sauf que le ressassement de cette formule finit par Ă©touffer toute vellĂ©itĂ© lyrique ou discursive.
La fausse gaietĂ© de la musique avoue sa vraie nature en dĂ©bouchant sur une longue « musique funèbre ». C’est l’occasion d’apprĂ©cier Ă  dĂ©couvert l’incroyable toucher de Laurent Wagschal. La capacitĂ© du pianiste Ă  faire sonner son instrument Ă  la fois comme orchestre miniature et comme multiple soliste est sollicitĂ©e pour ouvrir le bal mortuaire. La trompette, aux sons tenus ou dĂ©tachĂ©s, apparaĂ®t, disparaĂ®t derrière les commentaires du piano, se rĂ©impose sans parvenir Ă  prendre l’initiative des Ă©changes. Dieu, par exemple, soit louĂ©, le lamento connaĂ®t des ruptures : au mitan de ce mouvement, le piano plante des unissons doublĂ©s, d’intensitĂ© variable, qui rythment une section ponctuĂ©e de brisures et d’interventions puissantes de la trompette. Le silence semble mĂªme un moment avaler la procession avant que le motif de notes par deux, en unisson, rĂ©veille le piano pour un dernier adieu que la trompette couronne. Les musiciens dĂ©gagent ainsi de ce quart d’heure dense et pesant une sĂ©duisante intensitĂ© diĂ©gĂ©tique – en presque moins prĂ©tentieux, on pourrait dire : les gars, concentrĂ©s, racontent une histoire captivante car jamais uniment claire mĂªme si on sent que, globalement, ça rigole pas.

2.
Sonate pour cor en F (1939)

L’Å“uvre, captĂ©e au temple Saint-Marcel par Nikolaos Samaltanos, s’ouvre sur un mouvement modĂ©rĂ© oĂ¹ l’énergie dĂ©cidĂ©e du piano dialogue avec la chaleur du cor. C’est l’amorce d’un dialogue alternant parties superposĂ©es, questions-rĂ©ponses et imitations. L’impressionnante partie dĂ©volue au clavier d’HĂ©lène Tysman dirige les changements d’atmosphère. Des cellules de longueur diverses (deux Ă  six  notes) se succèdent jusqu’à une coda rapide, conclue sur un accord parfait dont on ne sait s’il est optimiste ou, Ă©trangement, ironique. Le mouvement « tranquille » qui suit, construit en ABA, fait coulisser une mĂªme micromĂ©lodie entre les diffĂ©rentes voix et voie, au clavier et au cor, crĂ©ant des effets d’écho presque fuguĂ©s… mais vite mutĂ©s dans une section centrale oĂ¹ les aigus du piano ruissellent sur le procĂ©dĂ© et modifient la nature de la pièce avant que le cor ne reprenne le ton liminaire.
Tout se bouscule dans le mouvement « animé », qui est d’autant plus palpitant que les dix premières minutes ont installĂ© des jalons sur le point dâ€™Ăªtre reconvoquĂ©s, synthĂ©tisĂ©s, modifiĂ©s pour partie et secouĂ©s. Il part bille en tĂªte avec une walking bass percutante, que zèbrent des breaks toniques. Une première rupture (piste 6, 1’20) semble offrir un petit apaisement aux musiciens ; mais le piano s’emporte, menaçant de réélectriser le propos. Ça ne manque pas : en dĂ©pit du ton dĂ©bonnaire du cor, une troisième section est parcourue par une ire inquiète. Forte ou piano, la tension secoue Ă  nouveau le discours par des effets d’écho que le piano agrĂ©mente de soli apportant de nouveaux grains au moulin du cor. Surprises, hoquets, decrescendo et contrastes brutaux sont remarquablement rendus par des interprètes qui se retrouvent pour l’accord parfait entendu plus tĂ´t mais, cette fois, point-d’orguisĂ©. Sur l’ensemble de l’œuvre, en dĂ©pit d’une pĂ©dale de sustain très utilisĂ©e, le piano rend avec prĂ©cision et profondeur les tensions qui secouent sa partie, tandis que le Galicien David Alonso capte l’oreille par les variations de couleur qu’il est capable de faire miroiter, de des chromatismes chauds aux teintes Ă©blouissantes en passant par le murmure des pastels – le deuxième mouvement illustre Ă  merveille cette association entre virtuositĂ© et entente musicale entre les deux interprètes.

3.
Sonate pour saxophone en Eb (1943)

En quatre mouvements, la sonate pour saxophone s’ouvre sur un mouvement modĂ©rĂ© qui incite Nicolas Prost Ă  vibrer avec une gĂ©nĂ©rositĂ© très, euh, gĂ©nĂ©reuse, les sons qu’il tient. Ă€ ce prĂ©lude rĂ©pond un mouvement animĂ© qui pivote, façon ABA derechef, autour de motifs guillerets rarement entendus jusqu’ici. Pourtant, après un premier Ă©change de bon aloi, piano et sax s’exacerbent, s’emportent et s’étincellent (si, si) jusqu’à ce qu’un rappel du thème initial s’éclaire d’une lumière diffĂ©rente sous les cascades de notes du piano avant une rĂ©solution en douceur. Le troisième mouvement, aux accents presque jazzy, s’apparente Ă  une mĂ©lopĂ©e quasi nostalgique – osons l’inosable : jazzy nostalgique. Bref. Cette fois, peu de duel : les deux musiciens semblent participer d’un mĂªme sentiment qu’ils dĂ©crivent de concert, leur art mettant en Ă©vidence cette science de Paul Hindemith pour croquer une atmosphère et l’installer en Ă  peine deux minutes.
La sonate s’achève sur un dialogue enflammé qui fait la part belle au piano – on regrette dès lors que l’instrument ne semble pas avoir été préparé au mieux (voir piste 10, 1’23, le do dièse – ré qui sonne, au mieux, faux, au pis, bastringue). Le marteleur est rejoint par le saxophone pour manière de valse, le piano pyrotechnise, et pourquoi pas, à nouveau tandis que le souffleur tente d’imposer un motif qui rappellera « Ô Croix dressée sur le monde » aux habitués des églises – si, ça existe encore. Les circonvolutions du clavier ne cessent que pour s’entrecouper d’accords furibonds, auxquels répond une note tenue et vibrée du saxophone. Aussi salue-t-on le souci de Nicolas Prost et Laurent Wagschal de caractériser finement chaque changement de caractère dans une pièce qui n’en manque pas.

4.
Sonate pour trombone en F (1941)

Écrite deux ans avant, la sonate pour trombone s’ouvre sur un capharnaĂ¼m qu’accentue la prise de son très rĂ©verbĂ©rĂ©e signĂ©e Thomas Vingtrinier. Poursuivant une mĂªme interrogation, piano et trombone s’interpellent dans un premier mouvement annoncĂ© « maestoso ». L’épuisement du thème ouvre l’espace nĂ©cessaire au deuxième mouvement, « grazioso », qui s’ouvre sur un solo de piano aux harmonies très hindemithiennes. La rĂ©ponse de Fabrice Millischer el’tromboniss dĂ©clenche une nouvelle confession des marteaux, qui ont la main sur ce mouvement en dĂ©pit des Ă©chos sĂ©rieux Ă©noncĂ©s par le cuivre.
Au contraire, le troisième mouvement part sur des auspices tromboniques. L’énergie de la « chanson du ferrailleur » exprime les contradictions de cette pièce, à la fois « allegro » et « pesante », au point d’enchaîner cette troisième section sur un « allegro maestoso pesante »… comme le premier mouvement. Questions-réponses et ressassement du thème principal nourrissent un duo que rythme le martèlement, parfois ternaire, du piano. En confrontant piano et trombone avec une force qui n’est pas que vivacité, le compositeur tire le meilleur parti des possibles de ces deux associés. C’est lisible et efficace ; d’autant que l’union entre la sonorité généreuse de Fabrice Millischer et la finesse technnique de Laurent Wagschal fonctionne avec brio.

5.
Sonate pour tuba en Bb (1955)

La sonate pour tuba met en scène un soliste aux graves redoutables, aurĂ©olĂ© d’un accompagnateur bien plus prĂ©sent que lui grĂ¢ce Ă  ses aigus et Ă  sa manière d’impulser le groove. C’est une dĂ©finition idĂ©ale de cet oxymoron qu’est l’« Allegro pesante », avec changement de swing (plage 15, 1’10). Le mĂªme thème sature l’espace, de l’aigu aux graves rythmiques du piano et du tuba, avant qu’une dĂ©tente n’ouvre la voie Ă  une esquisse de valse (2’41), prĂ©lude au fade out conclusif. Un bref Allegro assai s’ouvre sur un dialogue pĂ©tillant oĂ¹ les bariolages forcenĂ©s du piano aboutissent Ă  un dĂ©fi rĂ©ciproque brièvement conclu. Le troisième mouvement, plus long que les deux premiers rĂ©unis, propose des variations en duo ou en solo, avec Ă©chos, questions-rĂ©ponses, imitations et duels. Les instruments Ă©changent les rĂ´les – et la musique Ă©voque moult musiciens, de Poulenc Ă  Debussy en passant, bizarrement, mais jamais nous ne dĂ®mes que point ne sommes bizarres, par certains reprĂ©sentants des Ă©coles franco-belges de l’époque.
La prise de son attentive de Paul Boulier permet au tuba de jouer son solo dans la rĂ©sonance non excessive du piano. Éclatent ensuite les Ă©tincelles que libère Laurent Wagschal avec les deux mains en duo sporadique et le tuba en contestataire till the end. Au lieu de prĂ©tendre que le tuba est un instrument soliste comme un autre, Paul Hindemith lui propose de s’illustrer en tant qu’instrument soliste pas comme un autre, ce qui est autrement plus malin : il ne s’agit point de nier les pouĂ«t-pouĂ«t, mais d’intĂ©grer les spĂ©cificitĂ©s de la bestiole dans une problĂ©matique musicale spĂ©cifique et intrigante. Le rĂ©sultat ne pouvait Ăªtre mieux portĂ© que par StĂ©phane Labeyrie, vedette en France de ce monstre, et Laurent Wagschal, extraordinaire pianiste tant techniquement que musicalement.

La conclusion

PortĂ© par une Ă©quipe de premier plan, ce projet discographique, enregistrĂ© sur deux annĂ©es, mĂ©rite la plus grande attention des mĂ©lomanes. Loin de chercher Ă  illustrer les instruments auxquels ces sonates se destinent, Paul Hindemith y propose un parcours Ă  travers les possibles musicaux de chacun d’eux. Les interprètes exceptionnels, au premier chef desquels les deux pianistes, servent son propos avec une dĂ©votion patente. Certes, ne serait-ce que pour surjouer notre indĂ©pendance Ă  l’Ă©gard des attachĂ©es de presse sympa, on peut glisser de minimes reproches Ă  la rĂ©alisation du livret, sur l’air du « pas de traduction des mouvements Ă©crits en allemand » (alors que les sonates, elles, sont francisĂ©es) ; les orthotypo-maniaques se demanderont si le foliotage de toutes les pages Ă©tait indispensable ; les lecteurs scrupuleux se gausseront de la tentative de réécriture lĂ©nifiante de l’histoire de Hindemith (celui n’a pas juste « émigrĂ© sous la pression des nazis », il a d’abord plus-que-tentĂ© de collaborer avec eux, le faire passer pour une victime pure et innocente est malhonnĂªte) ; et l’on regrettera que le livret offre une description sommaire des sonates, curieusement datĂ©e (de la FĂªte de la musique 2018, WTF), dont l’intĂ©rĂªt musicologique est, soyons sobre pour une fois, aussi mĂ©diocre que la prĂ©sente notule, alors que l’on aurait aimĂ©, ignorant que nous sommes, resituer telle Å“uvre dans le rĂ©pertoire soliste des instruments concernĂ©s, par ex. par l’intervention de tel ou tel soliste.
Reste, pour l’essentiel, un disque en tout point intéressant, pertinemment mixé et revu par Erwan Boulay, qui devrait intriguer les gourmands de cuivres, de musiques narratives et de beaux projets virtuoses.

C’Ă©tait bien un truc de ouf (2/3)

« La » toccata en répétition. Photo : Bertrand Ferrier.

Après son premier Ă©pisode, la « Nuit blanche » Ă  Saint-AndrĂ© incluait dès 21 h 30 la prestation d’un reprĂ©sentant de ce que les connaisseurs de Tintin ou des RG appellent « la filière belge » de l’orgue. Premier infiltrĂ© dans notre pas-plat pays pour Komm, Bach! (on garde son grand ami Jean-Luc Thellin pour un concert-Ă©vĂ©nement de CarĂªme), François-Xavier Grandjean, l’artiste que mĂªme L’Officiel des spectacles surnomme « Fix » et que nous appelons en toute simplicitĂ© prudente « le bĂ»cheron des Ardennes ».

« La » toccata vue de près, toujours en répétition. Photo : Bertrand Ferrier.

Comme on n’a pas honte – enfin, pas assez souvent ou pas assez vite –, on en gĂ©nĂ©ral et je en particulier lui avons demandĂ© s’il pourrait-y pĂ´ nous jouer un best of. Ouais, carrĂ©ment un florilège des plus grands tubes pour orgue Ă  tuyaux. Le truc qui fait que si ton doigt est en retard (sur le clavier ou le pĂ©dalier, bien sĂ»r), tout le monde est censĂ© crier : « Ooooh ! Scandale ! » Sauf que le mec s’est pas dĂ©montĂ©. Il a, effectivement, proposĂ© une compil’ de 75 minutes des plus grands hits de l’orgue.

Avec Fix Grandjean. Photo : Rozenn Douerin.

Or, Ă  la fin du concert, deux Ă©vĂ©nements ont secouĂ© sa modestie de grand virtuose belge : l’enthousiasme du public qui l’oblige Ă  bisser, avec un « b », et Ă  bosser. Son « Andante » de LefĂ©bure-WĂ©ly a fini de renverser les auditeurs. Ça, c’est le d’une part. Le d’autre part, c’est une spectatrice latino qui m’a alpaguĂ© après le concert, visiblement très Ă©mue, pour m’expliquer que, pianiste pro, elle s’ennuie au rĂ©cital ; grĂ¢ce Ă  François-Xavier Grandjean, elle a retrouvĂ© l’Ă©motion du live classique qui l’anime elle aussi – le fait de jouer de la musique, pas que des notes. Ce sont quelques mots, mais pas les moins importants que l’on ait entendus et que l’on ait joie Ă  transmettre.

Ne reste plus, in a way,  qu’Ă  transformer cette performance avec la dernière partie de cette folle Nuit blanche…

Bérénice, Opéra de Paris, 8 octobre 2018

Décor : Christian Schmidt (détail). Photo : Bertrand Ferrier.

1.
Les captatio benevolentiae

On pourrait commencer par un pot bien pourri des meilleures du soir. Genre : « C’est adaptĂ© de BĂ©rĂ©nice de Corneille », « C’est une crĂ©ation, mais ça date de 1958 [annĂ©e de naissance du compositeur] », « C’est très boulĂ©zien mais je ne sais pas si Boulez l’a entendu et approuvé », et on arrĂªte lĂ  parce que ça me re-saoule.
On pourrait enchaĂ®ner sur l’air du « tiens, un opĂ©ra plutĂ´t en français MAIS composĂ© par un Suisse et dirigĂ© par un autre Suisse, avec les quatre premiers rĂ´les confiĂ©s Ă  un Danois, une Canadienne et deux Anglais ». De fait, ce serait juste d’insister sur cette arnaque de l’OpĂ©ra national qui ne donne Ă  peu près aucun rĂ´le soliste aux nationaux – ici, Julien Behr, « rĂ©vĂ©lation Adami 2009 », rĂ©ussit nĂ©anmoins Ă  avoir un petit rĂ´le, au cĂ´tĂ© de l’inutile danseuse et rĂ©citante amplifiĂ©e – façon double de Rigoletto dotĂ© de parole – qu’est l’IsraĂ©lienne Rina Schenfeld, dont le rĂ´le est en hĂ©breu parce que, que du français sur une scène d’opĂ©ra, ça serait vraiment sale – l’explication par Michael Jarrell rame encore plus que cet exemple de mauvaise foi perso. Mais bon.
On pourrait aussi parler de notre gourmandise Ă  l’idĂ©e d’aller voir une nouvelle crĂ©ation, commandĂ©e Ă  Michael Jarrell par l’OpĂ©ra de Paris, ou des dorures de Garnier, ce serait plus positif. Ou de la musique et du spectacle, puisque c’est surtout la question – alors, concentrons-nous sur cet aspect du sujet.

2.
L’histoire

Titus (Bo Skovhus) va Ă©pouser BĂ©rĂ©nice (Barbara Hannigan). Antiochus (Ivan Ludlow), chouchou de Titus, dĂ©cide de se casser car il aime BĂ©rĂ©nice depuis lurette. Mais Titus, conseillĂ© par Paulin (Alastair Miles) renonce Ă  Ă©pouser BĂ©rĂ©nice car c’est une allumeuse allogène, et tous les Romains trouveraient ça dĂ©gueu. Antiochus, assistĂ© d’Arsace (Julien Behr), reprend espoir. Las, BĂ©rĂ©nice, appuyĂ©e par PhĂ©nice (Rina Schenfeld), lui dit : plutĂ´t crever que de me mettre avec toi. D’ailleurs, elle menace de se tuer sitĂ´t partie. Titus aussi menace de se tuer. Antiochus fait chorus. Finalement, BĂ©rĂ©nice, dans cette version, s’en va seule sans se tuer. Total : 1 h 30 sans entracte.

3.
Le spectacle

Au programme, un dĂ©cor unique de Christian Schmidt, parfois habillĂ© par des projections de rocafilm (murs, gens qui plongent dans l’eau ou foules façon c’est-pas-bien-le-fascisme ou la-bĂªte-immonde-est-pas-loin), tantĂ´t propulsĂ©s Ă  mĂªme les murs ou sur un Ă©cran transparent – c’est bien fait, mais Ă  quoi bon ? Ă€ jardin, petit vestibule ; au centre, salon oĂ¹ du sable noir tient lieu de tapis et trois chaises d’ameublement ; Ă  cour, petit vestibule. Mise en scène et dramaturgie – jamais bien compris la diffĂ©rence, j’avoue – oscillent entre thĂ©Ă¢tre expĂ©rimental (mouvements injustifiĂ©s donc hyper mystĂ©rieux, prĂ©sence insupportable d’une « danseuse », essentiellement capable de se prendre pour Batwoman en Ă©cartant les bras), hommage Ă  Bob Wilson et Ă  ses profils Ă©gyptiens (gĂ¢ ?) et surjeu façon telenovela d’AB Production puisque, pour montrer l’Ă©motion, on se caresse les cheveux, on se jette par terre, on Ă©treint des murs ou on casse des chaises – et si on veut montrer que l’on est folle, on joue dĂ©coiffĂ©e, façon Guenièvre apprivoisant Euripide dans Kaamelott.
Le pire, c’est que les chanteurs, qui parlent-chantent parfois les uns contre les autres, semblent avoir travaillĂ©, ouvrant des portes (sauf Ă  la fin oĂ¹ elles s’ouvrent seules pour BĂ©rĂ©nice), les refermant, dĂ©plaçant des chaises, tentant une symĂ©trie finale quand Arsace et Paulin tentent de tenter Titus simultanĂ©ment, bref. Or, ce surjeu, dĂ©jĂ  grotesque en soi, est servi par des costumes sans intĂ©rĂªt mais qui respectent nĂ©anmoins les stĂ©rĂ©otypes attendus : Barbara Hannigan n’a pas le droit de passer cinq minutes sans nous laisser deviner voire voir ses tĂ©tons, via une nuisette ou un top Ă©chancrĂ© ; et Bo Skovhus doit finir en marcel pour parfaire sa ressemblance avec Monsieur Propre, Tom Marvolo Riddle ou Hulk. En somme, malgrĂ© la bonne volontĂ© des acteurs, la consternation nous saisit quasiment de bout en bout – la fin, lourdement symbolique mais plus sobre dans le jeu, est cependant le passage le moins insupportable du lot, et pas que parce que ça sent l’Ă©curie.

Juste avant. Photo : Bertrand Ferrier.

4.
La musique

AidĂ©e par la mise en scène et l’aidant avec une touchante rĂ©ciprocitĂ©, la partition, que nous dĂ©couvrons en direct, nous a inspirĂ© un ennui profond. D’apparence très uniforme presque de bout en bout, elle sollicite un gros orchestre et montre un goĂ»t particulier pour les cuivres graves et percussions. Elle s’Ă©pice d’interventions Ă©lectroniques et d’un play-back pour chÅ“ur enregistrĂ©, essentiellement rĂ©duit Ă  chuchoter. MĂªme les passages instrumentaux marquant, suppose-t-on, la frontière entre les actes, ne sĂ©duisent plus après un premier interlude intĂ©ressant, Ă  force de se ressembler dans leur principe.
LĂ  encore, le travail de l’orchestre et la direction de Philippe Jordan ne sont pas en cause, comme l’indiquent de nombreuses petites synchro parfaites entre chanteurs et instruments. NĂ©anmoins, faute de climax prenants, d’accidents sĂ©duisants, de variĂ©tĂ© dans les modes d’accompagnement, de modularitĂ© du discours, le rĂ©sultat peine Ă  nous captiver. Certes, on peut Ă  très bon droit se demander si l’ennui est un bon critère de jugement, tant il relève de la subjectivitĂ© extravertie, de mĂªme que ne prĂ©juge pas forcĂ©ment d’une partition lassante le faible enthousiasme du public, qui oblige les artistes Ă  sortir en courant de scène pour que la queue du plateau ne s’Ă©clipse pas dans le brouhaha indiffĂ©rent. Reste que notre impression d’ennui nous agace d’autant plus que nous nous rĂ©jouissions d’entendre la nouvelle crĂ©ation de l’OpĂ©ra de Paris – double dĂ©ception, donc.

Bo Skovhus, Barbara Hannigan et Ivan Ludlow. Photo : Bertrand Ferrier.

5.
Le plateau vocal

L’opĂ©ra semble avoir Ă©tĂ© Ă©crit sur mesure pour Barbara Hannigan. La soprano y dĂ©livre ses cĂ©lèbres ultra-aigus, jusqu’au dernier son, filĂ© et rĂ©ussi. Dramatiquement, elle est hĂ©las rĂ©duite Ă  une caricature d’hystĂ©ro. De plus, faute d’une intelligence suffisante des alexandrins par le compositeur (oh, ces syllabes muettes accentuĂ©es en fin de vers !), la performance vocale Ă©clipse l’Ă©motion ou l’intĂ©rĂªt que l’on pourrait essayer de trouver dans ce remix de classique – bonne idĂ©e commerciale puisque cela draine des classes de lycĂ©ens, mĂªme si c’est infiniment moins sĂ©duisant et intĂ©ressant, selon nous, que le remake balzacien de l’an passĂ©. Bo Skovhus lui aussi fait le travail, mais son personnage univoque souffre de deux bĂ©mols : un français très inĂ©galement intelligible, euphĂ©misme ; et une attitude toujours autoritaire, sans doute voulue par le metteur en scène, qui contribue Ă  l’ennui Ă©prouvĂ© puisque, en dĂ©pit de la performance qui consiste Ă  crĂ©er un opĂ©ra difficile, jamais il n’est en situation de nous Ă©mouvoir par son paradoxe d’homme de pouvoir minĂ© par le kif. Ivan Ludlow sĂ©duit davantage pour les raisons inverses : pourvu de la mĂªme voix sĂ»re que ses deux principaux compagnons de scène, il parle un français le plus souvent très intelligible et sait Ă©voquer le paradoxe de son personnage (il est fidèle Ă  Titus mais ne peut s’empĂªcher d’aduler BĂ©rĂ©nice) par la fragilitĂ© de sa composition. ApprĂ©ciable.

En conclusion

PlutĂ´t que de surligner derechef notre dĂ©ception musicale et dramatique, l’on prĂ©fère se rĂ©jouir qu’il nous ait Ă©tĂ© presque donnĂ© (41 €, pas si cher pour une belle place dans un bel endroit pour entendre un bel orchestre et de beaux chanteurs) d’assister Ă  une reprĂ©sentation d’un nouvel opĂ©ra. En souhaitant qu’une prochaine fois, pas de Claus Guth et sa clique : c’Ă©tait moche, ça devient lourd, boudu.

C’Ă©tait bien un truc de ouf (1/3)

L’ange de l’orgue. Photo : Rozenn Douerin.

L’ange de l’orgue Ă©tant prĂªt pour la Nuit Blanche, ce samedi 6 octobre, coup d’envoi des trois concerts du festival Komm, Bach!. Avec, pour commencer, Ă  20 h, un concert tutti frutti quasi improvisĂ© suite Ă  l’annulation, 48 h auparavant, d’un artiste programmĂ©, pour raisons de santĂ©. Partant, furent rĂ©quisitionnĂ©s des artistes de classe, Ă  commencer par l’organiste Ă  la coiffe la mieux pimpĂ©e de tout Paris.

Esther Assuied. Photo : Rozenn Douerin.

ForcĂ©ment, un tel look suscite les passions. SubsĂ©quemment, tous les mĂ¢les du plateau, tous les autres zozos, donc, sexisme oblige, feignirent la plus hostile indiffĂ©rence. Ă€ commencer par PMB, le saxophoniste qui rigole pas mais envoie du son Ă  faire aimer le sax aux antisaxistes.

Pierre-Marie Bonafos. Photo : Rozenn Douerin.

Les autres hommes prĂ©sents, aussi, jouaient l’indiffĂ©rence tout en tripatouillant leurs instruments – en TBTH, bien entendu.

Avec le souffleur Jacques Bon dit Jack Good. Photo : Rozenn Douerin.

Or, in fine, ils se battirent tous, avec une violence inouĂ¯e, pour intĂ©grer son boys band stellaire.

Esther Assuied et son boys band. Photo : Rozenn Douerin.

Chacun tenta de faire son beau, quitte Ă  jouer le flouflou – PMB restant le plus digne, peut-Ăªtre…

Le boys band d’Esther sans Esther. Photo : Rozenn Douerin.

… mais MichaĂ«l KonĂ©, haute-contre-tĂ©nor (j’oublie toujours quel est son titre de noblesse, alors je prĂ©fère fusionner les deux appellations afin de prĂ©texter une faute de frappe, c’est très subtil), estima l’avoir emportĂ© haut la main vu qu’il n’avait pas mĂªme eu besoin de se faufiler dans la fanfare, le snob.

Michaël Koné. Photo : Rozenn Douerin.

Quant au rĂ©sultat, impossible de le livrer, voyons. Ce qui se passe Ă  la tribune reste Ă  la tribune. Au moins Ă  Saint-AndrĂ© de l’Europe.

… et le matou revient


17 ans après, ma première traduction-adaptation connaît sa cinquième édition. Sortie en librairie ce 10 octobre. Youpi.

Le jour le plus ouf est la nuit

François-Xavier Grandjean. Photo : Bertrand Ferrier.

Pour la Nuit blanche, le festival Komm, Bach! propulse quatre heures de concert, Ă  travers trois rĂ©citals radicalement contrastĂ©s. Pour mise en bouche, une expĂ©rience collaborative tutti frutti…

… pour plat de rĂ©sistance, le best of orgue par François-Xavier Grandjean, the organiste of Namur…

… et en dessert, l’exploration de la Nuit : un duo orgue et lumières, avec une crĂ©ation en direct de Guillaume Vatan.

Bon appétit à tous !

Le dĂ©cor idĂ©al…


… pour chantonner en substance(s), micro en main : « Jusque-lĂ , vous avez brillamment parlĂ© de la culture vue du cĂ´tĂ© de ceux qui perçoivent des dizaines de millions d’euros de subvention. En tant que porte-parole mandatĂ© par la CGT, je voulais poser une question sur le contraire, notamment Ă  vous, monsieur qui, cachĂ© derrière votre Mac, proposez d’ouvrir la culture aux gens financièrement dĂ©favorisĂ©s et vous, monsieur, qui espĂ©rez Ă©largir votre public tout en vous rĂ©jouissant que, lors de votre Ă©tude prĂ©alable, la discussion n’ait rĂ©uni que des gens qui se connaissaient. » Bien.

L’Afrique, c’est chic


– Vous Ăªtes organiste, vous jouez avec des Africains…
– Ah bon ?
– Vous ne jouez pas avec des Africains ?
– Ma foi, ça m’arrive, mais je ne me caractĂ©riserais pas d’emblĂ©e comme « l’organiste qui »…


– Peu importe, vous allez adorer les disques que nous avons rapportĂ©s d’Afrique, quand nous y travaillions avec mon mari, il y a longtemps !
– Euh, je…


– Venez après la messe, nous Ă©couterons l’abbĂ© Paul Kodjo, Francis Bebey, Archangelo Demoneko, les premiers disques de Manu Dibango (nous connaissions très bien sa femme, celle qui tenait un bar pas très loin de chez nous) et les raretĂ©s de ce pauvre Franklin Boukaka.
– En fait, il appert que je suis un peu press…

Le griot ivoirien de la Bible… et l’Ă©ternel dĂ©bat du « petit nègre » : insulte aux autochtones, danger pour le français acadĂ©mique ou appropriation joyeuse d’une langue mondialisĂ©e ?

– Nous prendrons l’apĂ©ritif.
– Ah, c’est diffĂ©rent.

Jean Guillou, « Å’uvres pour piano, orgue, flĂ»te et violon », Augure


On le sait peut-Ăªtre, si Gottschalk est l’un des rois de la mĂ©lodie accrocheuse, Jean Guillou est un maĂ®tre en narration musicale. Il le dĂ©montre dans ce neuvième Ă©pisode de notre saga guilloutique, via Cantiliana, un disque enregistrĂ© pour Augure en septembre 2012 au Santuario dell’Arcella de Padoue, qui rassemble trois types d’œuvres : de la musique de chambre, des pièces pour orgue-et-pas-que et des improvisations.

1.
La musique de chambre

 Cantiliana pour flĂ»te et piano (1972, 12’) explore les charmes de la rĂ©sonance. Dans une acoustique très rĂ©verbĂ©rĂ©e et avec une prise de son au plus près des artistes (on croit entendre les craquements du fauteuil du pianiste), les musiciens Ă©tablissent des instances de dialogue variĂ©es : unissons, rĂ©ponses, Ă©chos d’intervalles, duos synchronisĂ©s ou dĂ©liĂ©s, effets d’attente contant fleurette au silence entre deux traits… La pièce s’articule autour d’une narration qui privilĂ©gie la lisibilitĂ© sur la pure virtuositĂ©, ce qui remet le son au cÅ“ur de la musique et permet Ă  Anna Mancini, la flĂ»tiste, de parcourir le spectre des nuances. Alors que le piano, très mĂ©tallique, n’est sans doute pas le plus bel instrument que nous ayons Ă©coutĂ©, le compositeur-pianiste en tire le meilleur grĂ¢ce Ă  la clartĂ© de ses accents et de son dĂ©tachĂ©, prĂ©cieux dans cette pièce sur la rĂ©sonance. La maĂ®trise de la pĂ©dale de sustain est remarquable et s’accorde aux volutes tour Ă  tour filĂ©es, ciselĂ©es, poinçonnĂ©es, festonnantes ou filantes qu’expulse la flĂ»tiste avec une apparence de libertĂ© rĂ©jouissante. Sur son dernier tiers, la pièce finit par se dĂ©mener, via le piano qui fulmine des accords rĂ©pĂ©tĂ©s ; puis le jeu d’écho entre les musiciens reprend, serti dans la profondeur des rĂ©sonances et le rythme faussement dĂ©gingandĂ© des notes dĂ©tachĂ©es du piano auxquelles rĂ©pondent les graves d’Anna Mancini. Les imitations se succèdent, marquĂ©es par les pĂªches du piano, entre ultragrave et suraigu. La pièce prend son temps pour s’achever sur une suspension profonde, idĂ©ale pour les circonstances acoustiques de l’enregistrement.
Co-incidence pour violon solo (2001, 8’) s’amuse des impossibles. Impossible technique : Jean Guillou exige de dĂ©saccorder la corde grave pour gagner une tierce dans les abysses d’ordinaire pĂ©diluviques du violon. Impossible structurel : en laissant place aux silences, aux longues tenues et aux respirations, le compositeur offre Ă  son exĂ©cutant l’occasion de composer avec la très longue rĂ©verbĂ©ration de l’église de Padoue oĂ¹ l’enregistrement est effectuĂ©. Quelques pizzicati tentent de fissurer la sĂ©rĂ©nitĂ© de la mĂ©lopĂ©e, prĂ©cipitant une cavalcade in fine très brève. Des doubles cordes esquissent une synthèse des embardĂ©es qui ont balayĂ© la palette sonore disponible. Cette volontĂ© de conciliation hegĂ©lienne se rĂ©vèle vaine, et non « se rĂ©vène vèle », ça n’aurait aucun sens. Le prouve, en quelque sorte, le retour du motif initial, au tiers du rĂ©cit. Il assure la continuitĂ© d’un discours associant la clartĂ© des rĂ©currences aux glissades dĂ©gingandĂ©es, l’ampleur des graves aux violences des suraigus, la richesse des harmoniques Ă  la colère provisoire des accords rĂ©pĂ©tĂ©s finaux avalĂ©s par trois derniers coups de butoir. L’interprĂ©tation d’Alessandro Cappeletto tĂ¢che de rendre raison de la partition en ne masquant aucun plein ni dĂ©liĂ©, et en exposant fièrement les diffĂ©rentes couleurs sonores de son instrument, de l’attaque franche Ă  la naissance progressive du son, du geste sĂ»r Ă  la suspension interrogative, du ton posĂ© Ă  la frĂ©nĂ©sie oĂ¹ les sons s’interpolent. Ainsi portĂ©e, la relative brièvetĂ© de la pièce et l’utilisation de « refrains » contribuent Ă  l’intĂ©rĂªt de l’écoute.
Impulso pour flĂ»te solo (2009, 6’) s’ouvre sur une double interrogation : motif brisĂ© et instabilitĂ© du thème. De brèves sĂ©quences se succèdent, tuilĂ©es par la rĂ©sonance de l’église – cette fois peut-Ăªtre trop importante pour Ăªtre idĂ©ale. L’éventail de sonoritĂ©s propre Ă  cet instrument est convoqué : traits, roulements, percussions, sons filĂ©s et dĂ©naturĂ©s, souffle Ă©puisĂ© (4’19) sont concatĂ©nĂ©s en 270 secondes. Ironiquement, l’intertexte de Syrinx, plus centrĂ© sur le souffle, semble se faufiler çà pour interroger les brisures zĂ©brant le discours lĂ  fragmentĂ©. Or, l’autoritĂ© du dĂ©tachĂ© dynamise l’exĂ©cution en accumulant des pointillĂ©s dont les dĂ©coupes effilĂ©es tĂ©moignent de l’impossibilitĂ© d’unir le propos, dans ses jaillissements comme dans ses ressassements – ce que les cris finaux semblent exprimer avant que trois notes ne concluent la pièce sur un dĂ©sarroi très ferme, manifestant comme l’envie de passer Ă  autre chose.
En l’espèce, l’autre chose est la Toccata « pour piano » (1970, 10’) confiĂ©e aux doigts de Dario Carpanese. Sans oublier de profiter de la rĂ©sonance, l’artiste s’empare avec autoritĂ© du thème percussif et tĂªtu qui ouvre le bal. Avec maĂ®trise, il fait sonner les Ă©chos de la sĂ©quence de six notes qui tantĂ´t surplombe le rĂ©cit, tantĂ´t le sous-tend, tantĂ´t s’immisce au milieu des accords qui le rythment. L’œuvre associe, juxtapose et dĂ©lite trois logiques : traits ; motifs reconnaissables scintillant dans le grave, le mĂ©dium et l’aigu ; accords rythmiques. Son intĂ©rĂªt est de mĂªler les fonctions et natures des diffĂ©rents Ă©lĂ©ments, faisant d’un « accompagnement » une ligne soliste… et rĂ©ciproquement. Le dernier tiers de la pièce avance en mĂªlant accents presque jazzy, supĂ©rieurement rendus par un pianiste toujours très clair, et rĂªve d’un Ă©quilibre impossible que les octaves tĂ¢chent d’esquisser avant que la fureur de ce martèlement sans fin ne confie le motif rĂ©current de quatre notes Ă  la toute-puissance du clavier. Las, mĂªme cette issue est illusion : un motif s’échappe Ă  nouveau du tonnerre, qu’une ponctuation Ă©nergique suicidera dans les graves. La qualitĂ© du jeu rend avec talent l’intĂ©rĂªt de cette autotranscription ; ainsi, l’on en peut apprĂ©cier la finesse clinique du discours, la richesse des Ă©vĂ©nements et le travail sur les timbres multiples que Dario Carpanese registre avec ses petits marteaux.

2.
Les œuvres pour orgue-et-pas-que

Intermezzo pour flĂ»te et orgue (1969, 14’) semble hĂ©siter. Il faut attendre deux bonnes minutes pour que l’orgue, dont la composition n’est pas indiquĂ©e, s’extirpe de son ronronnement, entamant un dialogue pointilliste avec la flĂ»te. Un système d’écho imitatif s’organise alors entre les deux interlocuteurs. Chacun s’emporte sans parvenir Ă  emporter la conviction de l’autre. Un orgue tremblant Ă©coute la flĂ»te poser des notes rĂ©gulières sans que, en substance, ne bascule l’opposition. De fait, le dialogue imitatif reprend de plus belle après cet intermède en abyme puisqu’il s’agit d’un intermède dans l’intermezzo, eh oui. Timides sont les menaces de l’orgue, qui finit par dĂ©gainer son plein jeu. La flĂ»te rĂ©torque par un solo aux sons dĂ©timbrĂ©s et sans rĂ©ponse. L’orgue revient sur un processus de dialogue qui peine Ă  apaiser les ondulations sporadiques de la flĂ»te. Le dĂ©saccord prend son temps, ce qui suscite un commentaire moqueur du cromorne, tandis qu’un petit plein jeu marque Ă  son tour son irritation. La flĂ»te n’en a cure. La tension monte dans les soutes du navire. Comme pour faire diversion, l’orgue se donne l’illusion de contrĂ´ler l’imp(r)udente en l’enveloppant avec force tremblements, en la singeant avec ses propres flĂ»tes et en lui imposant des grondements de soubasse. LassĂ©e, la flĂ»te tĂ¢che d’avoir le dernier mot ; en vain : de sourds accords de son adversaire dĂ©canteront le sort funeste d’une pièce plus contemplative et hĂ©sitante qu’exubĂ©rante.

Le Cinquième colloque pour piano et orgue (1969, 14’) met aux prises Dario Carpanese et Jean Guillou. Timidement, le piano pose une sĂ©rie de miniquestions Ă  son partenaire. Manière de nasard essaye de reprendre l’initiative. En vain. C’est le piano qui, discrètement mène la danse Ă  travers une sĂ©rie d’unissons non harmonisĂ©s. Un crescendo et un accelerando plus tard, le nasard revient, l’insolent. Le piano reprend, Ă  deux voix, le thème qui s’esquisse. En dĂ©pit des accords rĂ©pĂ©tĂ©s de l’orgue, l’instrument Ă  cordes tĂ¢che de garder le lead ; mais nasard et plein jeu le mettent sur le grill. Le piano insiste et constitue avec l’orgue un duo de guinguette, Ă©choĂ¯sant une supputĂ©e fin de bal. Ă€ son tour, Dario Carpanese rĂ©pète ses accords en les perdant dans les Ă©chos de l’orgue. Soudain une frĂ©nĂ©sie le prend, qu’un trait solennel de cromorne tĂ¢che de ramener Ă  la raison. Intenable, le piano lĂ¢che des chapelets d’exclamations proches du juron. Un nouvel accès de swing secoue cette (rĂ©)partition posĂ©e, bientĂ´t interrompu par le thème et les accords rĂ©pĂ©tĂ©s du piano. L’hĂ©sitation qui bride les musiciens se prolonge de façon spĂ©culaire, les Ă©pisodes codifiĂ©s se succĂ©dant, Ă  peine perturbĂ©s, semble-t-il, par une inquiĂ©tante tenue de pĂ©dale… qui se dissout Ă  son tour quand l’orgue lĂ¢che une sĂ©rie de percutants accords auxquels le piano rĂ©pond sans barguigner. Le dialogue s’envenime. Le piano est vĂ©nère, l’orgue pas impressionnĂ©. Les deux se mettent Ă  fulminer, l’ire de l’un rejaillissant sur l’humeur de l’autre. La danse du dĂ©but, avec ses notes Ă©changĂ©es disjointes menace de frapper de nouveau. Par chance, en quelque sorte, un dialogue plus Ă©laborĂ© s’engage et dĂ©bouche sur un nouvel accès de colère Ă©parpillĂ©e. Ces deux-lĂ  sont inconciliables et ne peuvent finir leur colloque que sur une Ă©nième embrouille dont la rĂ©sonance de l’orgue sortira, bien sĂ»r, grand vainqueur de cet Ă©change tendu et narratif en diable.

3.
Les improvisations

L’improvisation Ă  l’orgue (7’) joue sur une double segmentation : celle d’un thème minimaliste et celle d’un son ultraspatialisĂ©. Des giboulĂ©es de notes dialoguent avec des crachins d’accord ou de pĂ©dale rageuse. Peu Ă  peu, une tension aboutit Ă  ces brèves structures [explosions – traits de la main droite – dĂ©tente du volume] que le musicien affectionne. Un cromorne tremblant pose des questions que les flĂ»tes tĂ¢chent de dissoudre plus qu’elles n’essayent d’y rĂ©pondre. Une puissante soubasse s’impose sous la tenue des accords, suscitant un nouveau crescendo furibond. Incomplet, il cyclonne des tourbillons (si, si) par lesquels anches puis pleins jeux essayent de se faufiler. Un forte tonique prĂ©cède un piano perturbĂ©, qu’un trille inĂ©gal, loin d’apaiser, finit d’éteindre, laissant le temps Ă©ponger les stigmates d’un orage que, dĂ©jĂ , la place oĂ¹ il Ă©tait ignore. Ce système cardiaque, entre diastoles et systoles, crĂ©e une atmosphère vitaliste oĂ¹ Ă©vĂ©nements et suspense captent l’attention de l’auditeur jusqu’à un prompt fade out mystĂ©rieux.
L’improvisation au piano (7’) s’ouvre sur des accords secs que prolongent des Ă©clats de notes rappelant l’incipit du Colloque. Les doigts menacent de s’emballer dans un mĂ©dium qui rappelle la qualitĂ© très relative du piano ou de sa prĂ©paration. L’improvisateur construit ainsi son système [accords rĂ©pĂ©tĂ©s – notes rĂ©gulières Ă©grenĂ©es – emballement concis] en le promenant de droite Ă  gauche sur le clavier, jusqu’à ce que la virulence digitale fracasse cette structure reconnaissable… qui renaĂ®t aussitĂ´t, transformĂ©e puisque la main gauche veut, Ă  son tour participer, provoquant des bisbilles plus frĂ©quentes. Le grondement des graves suscite un nouvel Ă©pisode preste bientĂ´t Ă©vaporĂ© derrière une Ă©chappĂ©e dans les aigus, finalement incapable de retenir le flux et l’influx musicaux. Le grognement et le motif descendant qui l’accompagnent s’imposent derechef sur tout le spectre sonore ; mais cette Ă©nergie ne peut Ăªtre indĂ©finie et semble donc devoir s’évanouir dans les gouttelettes de l’aigu. Illusion – c’est le grave qui rĂ©ussira Ă  imposer sa coda Ă  un Ă©pisode oĂ¹ intrigue la capacitĂ© de l’improvisateur Ă  user d’anaphores schĂ©matiques qu’il dĂ©grade et rĂ©investit sous d’autres formes.

La conclusion

Faut-il le prĂ©ciser ? Ce disque est absolument dĂ©conseillĂ©, euphĂ©misme, aux amateurs exclusifs de mĂ©lodies et de jolie musique bien ficelĂ©e. L’écriture de Jean Guillou, autant qu’un non-initiĂ© en puisse juger Ă  l’écoute, travaille davantage le son comme un projet narratif dont l’auditeur est appelĂ© Ă  inventer le sens grĂ¢ce, d’une part, aux indices qu’il fabrique avec le matĂ©riau en relief de l’œuvre (rĂ©currences, diffĂ©rences d’intensitĂ© sonore, choix de sonoritĂ©s…), et grĂ¢ce, d’autre part, Ă  l’énergie que dĂ©cident d’apporter, sur chaque phrase ou sur chaque module, les interprètes. Les guilloutophiles ayant dĂ©jĂ , forcĂ©ment, acquis ce florilège de Guillou par Guillou, pointons le fait qu’il pourra intĂ©resser les curieux pour au moins un bon motif : il associe des Å“uvres Ă  formation variable, assurant l’auditeur, par-delĂ  le cĂ´tĂ© documentaire et historique de ces gravures, d’une vue panoramique sur les compositions d’une figure iconique contemporaine… et pas-que-pour-l’orgue – un certain Jean Guillou.

LĂ©o Marillier et l’ensemble A-letheia, Salle Colonne, 1er octobre 2018

LĂ©o Marillier (nothing personal, c’Ă©tait plus joli en NB). Photo : Bertrand Ferrier.

C’est un concert pour poser l’une des questions qui fĂ¢chent : quelle est la limite entre le bon et le très haut niveaux ? Sans doute est-ce un hasard – nous y en a pas croire au complot ni aux coĂ¯ncidences – si nous avons passĂ© la matinĂ©e Ă  interroger le spĂ©cialiste français sur d’autres frontières que rien Ă  voir y en a.  Du coup, soyons moins Ă©sotĂ©rique : salle Colonne, propulsĂ© par Inventio, LĂ©o Marillier et l’ensemble A-letheia, Ă©voquĂ© tantĂ´t y compris Ă  travers les rĂ©actions que notre recension a pu susciter dans son entourage immĂ©diat, proposent ce premier jour d’octobre un programme double. D’une part, la sonate « à Kreutzer » du sieur van Beethoven, spĂ©cialitĂ© du violoniste, cette fois arrangĂ©e pour orchestre Ă  cordes par LĂ©o Marillier d’après la version pour quintette Ă  cordes ; d’autre part, les « MĂ©tamorphoses » de Richard Strauss pour vingt-trois zozos Ă  quatre cordes et archet (en fait, cinq quatuors et trois contrebasses). Plus original voire plus audacieux, ce serait sans doute tout meutche.

De gauche Ă  droite, les excellents Josquin Buvat et Axel Benedetti

La première partie met en valeur la vedette du jour. Le jeu engagĂ© de LĂ©o Marillier dans cette version inĂ©dite de « la Kreutzer » sĂ©duit car il est soucieux d’entraĂ®ner les comparses dans la danse. De la sorte, il excite les Ă©nergies. La volontĂ© d’accentuer les contretemps, la capacitĂ© de relancer les temps morts pour Ă©viter le ralentendo, le plaisir de faire musique ensemble sourdent de la phalange et de son leader, qui distribue le regard Ă  cour et Ă  jardin. Quoi que nous ayons Ă©tĂ© vertement tancĂ© après notre dernière notule sur ce musicien, nous ne renierons pas grand-chose Ă  notre première impression : d’une part, le discours parle d’expĂ©rience collective, de partage et de non-chef, mais y a quand mĂªme un soliste, ce qui est plutĂ´t heureux ; d’autre part, on apprĂ©cie pleinement le projet foufou de rĂ©unir une vingtaine de bons musiciens, de transposer THE sonate pour violon, mais reste une question : pourquoi ? DĂ©caler une sonate piano – violon pour orchestre Ă  cordes et soliste, c’est risquer les unissons approximatifs et Ă©limer la puissance percussive d’un cortège de marteaux ou d’un quintette. On aurait aimĂ© que le fomenteur, en un mot, prĂ®t la parole et nous donnĂ¢t des explications que lui seul, musicologue frottĂ© aux meilleures sources, possède. Se contenter de l’affirmation approximative, lue dans le programme, selon laquelle « les dix sonates pour piano et violon constituent la Bible de la musique d’ensemble avec violon » serait, on en conviendra inch’Allalalalah, un peu lĂ©ger. En guise d’interlude et de bis, le jeune LĂ©o offre un joli mouvement lent du concerto en C de Haydn, avant que les convives ne se prĂ©cipitent sur le sympathique buffet de la mi-temps.

Principe d’organisation : une mi-temps de concert avec des boudoirs (mais pas que, soyons sĂ©rieux) ne peut Ăªtre une mi-temps de concert ratĂ©e. Photo : Bertrand Ferrier.

En seconde partie, la formidable Ă©tude (et arnaque, puisque l’essentiel Ă©tait composĂ© avant la « commande ») dite « MĂ©tamorphoses » pour cordes de Richard Strauss. Soyons stipulatoire : c’est une pièce passionnante d’environ 27’, oĂ¹ un seul thème va, en substance, contaminer l’orchestre et vivifier les 1650 secondes au programme. On retrouve ici la capacitĂ© fĂ©dĂ©ratrice de LĂ©o Marillier, Ă  mĂªme de rassembler autour de lui un orchestre Ă  son Ă©coute et Ă  sa disposition, Axel Benedetti et Josquin Buvat en tĂªte pour les alti et violoncelles. Expressifs ou intĂ©riorisĂ©s, les musiciens dispensent leur savoir-faire, leur Ă©nergie et leur envie de jouer ensemble sans faux-semblant. Le rĂ©sultat, qui n’évite pas la difficultĂ© des unissons et des tuilages propres Ă  un orchestre provisoire, est tout Ă  fait digne, d’autant qu’il signale la capacitĂ© d’une musique passionnante mais non sans exigence Ă  passer outre les mĂ©diocritĂ©s culturelles d’un État plus enclin Ă  richement payer cette cochonnerie dĂ©gueulasse de Kiddy Smile, de Neuilly comme son pseudo l’indique presque, et ses affidĂ©s qu’à financer la musique.

La rayonnante Claudine Rippe. Photo : Bertrand Ferrier.

En somme, notre avis mĂªle le plaisir d’avoir assistĂ© – gracieusement, il nous faut le stipuler avec reconnaissance –  à une soirĂ©e de belle musique, jouĂ©e par, surtout, de jeunes musiciens, avec une audace – Strauss, quand mĂªme, c’est pas Jo le Clodo – et un accueil cordial que le pot de la mi-temps symbolise, ça, c’est le cĂ´tĂ© wow, Ă , c’est le cĂ´tĂ© moins wow que l’on est contraint de prĂ©ciser, une certaine difficultĂ© Ă  encourager les curieux Ă  risquer 25 €, prix unique de la place, pour assister aux prochaines dates de la sĂ©rie. De fait, c’est intĂ©ressant, oui, mais comment un concert de ce type, avec des rĂ©pĂ©titions forcĂ©ment limitĂ©es, mĂªme après un concert de chauffe, pourrait-il Ăªtre totalement Ă©bouriffant ? Difficile, Ă  tout le moinsss. On nous apprend que le concert du jour a Ă©tĂ© enregistrĂ©, peut-Ăªtre dans l’optique dâ€™Ăªtre Ă©ditĂ©. Faute de patchs opportuns, on aurait tendance, inconscient que nous sommes, Ă  suggĂ©rer qu’il ne le soit pas, mĂªme si son Ă©dition permettrait de souligner que, ben non, nous ne « mĂ©disons » pas par plaisir, nous racontons ce que nous avons, avec plaisir, ouĂ¯, aussi honnĂªtement que notre ignorance curieuse et gourmande (ou les inverses) nous en rend capable.