
1.
Les captatio benevolentiae
On pourrait commencer par un pot bien pourri des meilleures du soir. Genre : « C’est adaptĂ© de BĂ©rĂ©nice de Corneille », « C’est une crĂ©ation, mais ça date de 1958 [annĂ©e de naissance du compositeur] », « C’est très boulĂ©zien mais je ne sais pas si Boulez l’a entendu et approuvé », et on arrĂªte lĂ parce que ça me re-saoule.
On pourrait enchaĂ®ner sur l’air du « tiens, un opĂ©ra plutĂ´t en français MAIS composĂ© par un Suisse et dirigĂ© par un autre Suisse, avec les quatre premiers rĂ´les confiĂ©s Ă un Danois, une Canadienne et deux Anglais ». De fait, ce serait juste d’insister sur cette arnaque de l’OpĂ©ra national qui ne donne Ă peu près aucun rĂ´le soliste aux nationaux – ici, Julien Behr, « rĂ©vĂ©lation Adami 2009 », rĂ©ussit nĂ©anmoins Ă avoir un petit rĂ´le, au cĂ´tĂ© de l’inutile danseuse et rĂ©citante amplifiĂ©e – façon double de Rigoletto dotĂ© de parole – qu’est l’IsraĂ©lienne Rina Schenfeld, dont le rĂ´le est en hĂ©breu parce que, que du français sur une scène d’opĂ©ra, ça serait vraiment sale – l’explication par Michael Jarrell rame encore plus que cet exemple de mauvaise foi perso. Mais bon.
On pourrait aussi parler de notre gourmandise Ă l’idĂ©e d’aller voir une nouvelle crĂ©ation, commandĂ©e Ă Michael Jarrell par l’OpĂ©ra de Paris, ou des dorures de Garnier, ce serait plus positif. Ou de la musique et du spectacle, puisque c’est surtout la question – alors, concentrons-nous sur cet aspect du sujet.
2.
L’histoire
Titus (Bo Skovhus) va Ă©pouser BĂ©rĂ©nice (Barbara Hannigan). Antiochus (Ivan Ludlow), chouchou de Titus, dĂ©cide de se casser car il aime BĂ©rĂ©nice depuis lurette. Mais Titus, conseillĂ© par Paulin (Alastair Miles) renonce Ă Ă©pouser BĂ©rĂ©nice car c’est une allumeuse allogène, et tous les Romains trouveraient ça dĂ©gueu. Antiochus, assistĂ© d’Arsace (Julien Behr), reprend espoir. Las, BĂ©rĂ©nice, appuyĂ©e par PhĂ©nice (Rina Schenfeld), lui dit : plutĂ´t crever que de me mettre avec toi. D’ailleurs, elle menace de se tuer sitĂ´t partie. Titus aussi menace de se tuer. Antiochus fait chorus. Finalement, BĂ©rĂ©nice, dans cette version, s’en va seule sans se tuer. Total : 1 h 30 sans entracte.
3.
Le spectacle
Au programme, un dĂ©cor unique de Christian Schmidt, parfois habillĂ© par des projections de rocafilm (murs, gens qui plongent dans l’eau ou foules façon c’est-pas-bien-le-fascisme ou la-bĂªte-immonde-est-pas-loin), tantĂ´t propulsĂ©s Ă mĂªme les murs ou sur un Ă©cran transparent – c’est bien fait, mais Ă quoi bon ? Ă€ jardin, petit vestibule ; au centre, salon oĂ¹ du sable noir tient lieu de tapis et trois chaises d’ameublement ; Ă cour, petit vestibule. Mise en scène et dramaturgie – jamais bien compris la diffĂ©rence, j’avoue – oscillent entre thĂ©Ă¢tre expĂ©rimental (mouvements injustifiĂ©s donc hyper mystĂ©rieux, prĂ©sence insupportable d’une « danseuse », essentiellement capable de se prendre pour Batwoman en Ă©cartant les bras), hommage Ă Bob Wilson et Ă ses profils Ă©gyptiens (gĂ¢ ?) et surjeu façon telenovela d’AB Production puisque, pour montrer l’Ă©motion, on se caresse les cheveux, on se jette par terre, on Ă©treint des murs ou on casse des chaises – et si on veut montrer que l’on est folle, on joue dĂ©coiffĂ©e, façon Guenièvre apprivoisant Euripide dans Kaamelott.
Le pire, c’est que les chanteurs, qui parlent-chantent parfois les uns contre les autres, semblent avoir travaillĂ©, ouvrant des portes (sauf Ă la fin oĂ¹ elles s’ouvrent seules pour BĂ©rĂ©nice), les refermant, dĂ©plaçant des chaises, tentant une symĂ©trie finale quand Arsace et Paulin tentent de tenter Titus simultanĂ©ment, bref. Or, ce surjeu, dĂ©jĂ grotesque en soi, est servi par des costumes sans intĂ©rĂªt mais qui respectent nĂ©anmoins les stĂ©rĂ©otypes attendus : Barbara Hannigan n’a pas le droit de passer cinq minutes sans nous laisser deviner voire voir ses tĂ©tons, via une nuisette ou un top Ă©chancrĂ© ; et Bo Skovhus doit finir en marcel pour parfaire sa ressemblance avec Monsieur Propre, Tom Marvolo Riddle ou Hulk. En somme, malgrĂ© la bonne volontĂ© des acteurs, la consternation nous saisit quasiment de bout en bout – la fin, lourdement symbolique mais plus sobre dans le jeu, est cependant le passage le moins insupportable du lot, et pas que parce que ça sent l’Ă©curie.

4.
La musique
AidĂ©e par la mise en scène et l’aidant avec une touchante rĂ©ciprocitĂ©, la partition, que nous dĂ©couvrons en direct, nous a inspirĂ© un ennui profond. D’apparence très uniforme presque de bout en bout, elle sollicite un gros orchestre et montre un goĂ»t particulier pour les cuivres graves et percussions. Elle s’Ă©pice d’interventions Ă©lectroniques et d’un play-back pour chÅ“ur enregistrĂ©, essentiellement rĂ©duit Ă chuchoter. MĂªme les passages instrumentaux marquant, suppose-t-on, la frontière entre les actes, ne sĂ©duisent plus après un premier interlude intĂ©ressant, Ă force de se ressembler dans leur principe.
LĂ encore, le travail de l’orchestre et la direction de Philippe Jordan ne sont pas en cause, comme l’indiquent de nombreuses petites synchro parfaites entre chanteurs et instruments. NĂ©anmoins, faute de climax prenants, d’accidents sĂ©duisants, de variĂ©tĂ© dans les modes d’accompagnement, de modularitĂ© du discours, le rĂ©sultat peine Ă nous captiver. Certes, on peut Ă très bon droit se demander si l’ennui est un bon critère de jugement, tant il relève de la subjectivitĂ© extravertie, de mĂªme que ne prĂ©juge pas forcĂ©ment d’une partition lassante le faible enthousiasme du public, qui oblige les artistes Ă sortir en courant de scène pour que la queue du plateau ne s’Ă©clipse pas dans le brouhaha indiffĂ©rent. Reste que notre impression d’ennui nous agace d’autant plus que nous nous rĂ©jouissions d’entendre la nouvelle crĂ©ation de l’OpĂ©ra de Paris – double dĂ©ception, donc.

5.
Le plateau vocal
L’opĂ©ra semble avoir Ă©tĂ© Ă©crit sur mesure pour Barbara Hannigan. La soprano y dĂ©livre ses cĂ©lèbres ultra-aigus, jusqu’au dernier son, filĂ© et rĂ©ussi. Dramatiquement, elle est hĂ©las rĂ©duite Ă une caricature d’hystĂ©ro. De plus, faute d’une intelligence suffisante des alexandrins par le compositeur (oh, ces syllabes muettes accentuĂ©es en fin de vers !), la performance vocale Ă©clipse l’Ă©motion ou l’intĂ©rĂªt que l’on pourrait essayer de trouver dans ce remix de classique – bonne idĂ©e commerciale puisque cela draine des classes de lycĂ©ens, mĂªme si c’est infiniment moins sĂ©duisant et intĂ©ressant, selon nous, que le remake balzacien de l’an passĂ©. Bo Skovhus lui aussi fait le travail, mais son personnage univoque souffre de deux bĂ©mols : un français très inĂ©galement intelligible, euphĂ©misme ; et une attitude toujours autoritaire, sans doute voulue par le metteur en scène, qui contribue Ă l’ennui Ă©prouvĂ© puisque, en dĂ©pit de la performance qui consiste Ă crĂ©er un opĂ©ra difficile, jamais il n’est en situation de nous Ă©mouvoir par son paradoxe d’homme de pouvoir minĂ© par le kif. Ivan Ludlow sĂ©duit davantage pour les raisons inverses : pourvu de la mĂªme voix sĂ»re que ses deux principaux compagnons de scène, il parle un français le plus souvent très intelligible et sait Ă©voquer le paradoxe de son personnage (il est fidèle Ă Titus mais ne peut s’empĂªcher d’aduler BĂ©rĂ©nice) par la fragilitĂ© de sa composition. ApprĂ©ciable.
En conclusion
PlutĂ´t que de surligner derechef notre dĂ©ception musicale et dramatique, l’on prĂ©fère se rĂ©jouir qu’il nous ait Ă©tĂ© presque donnĂ© (41 €, pas si cher pour une belle place dans un bel endroit pour entendre un bel orchestre et de beaux chanteurs) d’assister Ă une reprĂ©sentation d’un nouvel opĂ©ra. En souhaitant qu’une prochaine fois, pas de Claus Guth et sa clique : c’Ă©tait moche, ça devient lourd, boudu.



























