
– Et donc, Ă Komm, Bach!, vous aimez que Bach et la musique contemporaine ?
– Ben, oui, mais pas que.
– Genre ?
– Genre.

Ceci est aussi Jann Halexander.
Pourtant, Jann Halexander, on l’a vu chanter ses compos, covĂ©riser Pauline Julien, multiplier les albums et leurs remix, se confier face camĂ©ra Ă propos de sa façon de vivre son art et mĂ©tier de fredonneur polymorphe… Le voici aujourd’hui dans une veine plus transverse avec ce projet, sis Ă l’Atelier du verbe, qui fait rĂ©sonner son p’tit cÅ“ur de mulĂ¢tre, intitulĂ© Ceci n’est pas l’Afrique. Au programme, une alternance, d’une part, de textes issus des mĂ©moires africaines (ou, plutĂ´t, pas-africaines) de sa mère, Ă laquelle le fiston fait une superpub tant on ne peut qu’apprĂ©cier l’art de croquer les situations avec un mĂ©lange d’honnĂªtetĂ© et de sensibilitĂ© parfaitement articulĂ©es, parues chez ces forbans de L’Harmattan, et, d’autre part, de chansons de Jann-lui-mĂªme-en-personne Ă©voquant, par exemple, les Ă©lĂ©phants, Port-Gentil, le mĂ©tissage, les migrants et le docteur Schweitzer.
Bon, soyons stipulatoire. Comme Jann produira mon prochain concert dans cette salle, le 18 janvier Ă 20 h, on se doute que la critique a peu de chance d’Ăªtre furibonde. NĂ©anmoins, elle tĂ¢chera d’Ăªtre honnĂªte. En l’espèce, elle Ă©valuera le concept chanson-et-texte, qui pourrait paraĂ®tre, au choix, hyper Ă©culĂ© – je l’utilise aussi pour le prochain spectacle in situ – ou expĂ©rimental – c’est pas de la chanson, c’est pas du thĂ©Ă¢tre, c’est quoi donc ? Mais elle postulera que la bonne idĂ©e est triple :

Notre fascisme indĂ©crottable nous fait regretter l’absence de par-cÅ“ur ou, Ă dĂ©faut pour les lecteurs, de système leur permettant d’Ăªtre Ă l’aise avec leur papier (plutĂ´t que de se dĂ©battre avec des pliures rĂ©calcitrantes) et leur chemise (sans la set-list collĂ©e en quatrième). Paradoxalement, cela se ressent d’autant plus qu’un effort de mise en scène a Ă©tĂ© assurĂ©, notamment pour l’ouverture et la sortie. Pourquoi pas un p’tit truc pour que chaque lecteur soit plus confortable ?
Peut-Ăªtre pour souligner l’importance de la diversitĂ©, de la rencontre, de la spontanĂ©itĂ© derrière l’organisation rigoureuse qui permet Ă Jann de blinder la petite salle jusqu’Ă la gueule. Et, de fait, grĂ¢ce Ă la personnalitĂ© de la vedette du jour, le projet capte l’attention, jusque dans les sĂ©quences qui, esthĂ©tiquement, nous intĂ©ressent moins mais, artistiquement, sont tout Ă fait stimulantes. Ainsi de la tribune offerte Ă Nanda, qui suscite, nous sommes tĂªtus, les mĂªmes compliments et les mĂªmes rĂ©serves que tantĂ´t, mais qui ouvre dans le spectacle, avec pertinence, une fenĂªtre diffĂ©rente – et puis, j’aime bien la tradition selon laquelle les petites mains ont le droit aussi, dans la limite des conventions de Genève, bien sĂ»r, de partager leur propre vibe.

Dès lors, on repart de la soirĂ©e avec le smile. Est-ce un critère de qualitĂ© ? CarrĂ©ment. Surtout quand, comme le fffffatiguĂ© que je suis vient parce qu’il s’est engagĂ© Ă venir et que, en regagnant ses pĂ©nates, il juge qu’il a eu bien raison de faire, pour un temps, la nique Ă sa fffffatigue pendant 1 h 30 parce que, en somme, c’Ă©tait bien. Deuxième atout, le charme de la soirĂ©e est d’articuler mĂ©tier, savoir-faire, spontanĂ©itĂ©, intĂ©rioritĂ©s et talents que l’amateurisme de certains lecteurs colore d’une bonne humeur plutĂ´t plaisante car contenue Ă sa juste place. Troisième atout, il est joyeux Ă la fois que Jann Halexander puisse aboutir une nouvelle proposition artistique originale, et qu’il la valide devant une salle comble, mĂªlant Gabonais et blancoss. Un regret ? Toujours, mais celui-ci est consĂ©quent ! Par exemple, en se mĂªlant aux spectateurs qui saluent les artistes Ă la sortie, l’on aperçoit un assortiment de gĂ¢teaux apĂ©ro alors que l’on n’est pas invitĂ© Ă l’after. Genre, trop dĂ©g’.
(Bon, ça va, Jann, tu produis toujours mon spectacle, en janvier ?)

… et puis la nuit blanche devint vraiment nocturne. Dans une Ă©glise (presque) totalement noire, les spectateurs de la Nuit blanche Ă Saint-AndrĂ©, venus spĂ©cialement ou restĂ©s depuis le concert tutti frutti donnĂ© en ouverture de bal, furent dotĂ©s d’une bougie et invitĂ©s Ă s’enfoncer dans les tĂ©nèbres pour un concert « orgue et lumières ».

Au programme, des « improvisations noires pour une nuit blanche », orchestrĂ©es aux faisceaux par le jeune rĂ©alisateur Guillaume Vatan, gourmand d’une expĂ©rience pionnière dans une carrière pourtant semĂ©e de petits ou gros cailloux aux formes variĂ©es. Le projet ? Offrir une dĂ©clinaison synesthĂ©tique, ouĂ¯e et vue, oĂ¹ la lumière rĂ©ponde aux sons et rĂ©ciproquement, jusqu’Ă ce que les deux paraissent, par moments, consubstantiels, ce qui n’est pas rien. D’oĂ¹ des effets de zoom, d’ombres-et-Ă©blouissements saisissants.
En Ă©cho Ă l’orgue, l’Ă©clairagiste, avec des moyens a priori dĂ©risoires, crĂ©e un ballet monochrome dont le fredonnement, le silence et les aboiements s’Ă©mancipent d’une plate illustration. L’artiste investit l’espace ecclĂ©sial, redessine l’architecture et rĂ©interprète le sacrĂ© minĂ©ral sur lequel ricochent les insomnies protĂ©iformes susurrĂ©es, pointillĂ©es (je tente) ou rugies par le king of the instruments.
En dĂ©finitive plus narrative que fragmentaire, plus immersive que dĂ©sorientante, plus disruptive que radicale, l’expĂ©rience proposĂ©e aux spectateurs dĂ©clinait, après un concert orgue – haute-contre – cor anglais – hautbois – saxophone – clarinette puis un grrrand rĂ©cital d’orgue, un nouveau possible du « concert d’orgue », Ă la fois respectueux de l’endroit sacrĂ© oĂ¹ se posait la proposition culturelle, riche de dĂ©frichages artistiques et explorateur de pistes prĂ©cieuses pour marier Ă©motions et quĂªtes de beautĂ©s.
Prochain concert Komm, Bach! : le samedi 17 novembre Ă 20 h (orgue, cor et soprano). Car, oui, après la nuit blanche, les jours se lèvent encore. Tant que nous aussi, mĂªme si c’est parfois Ă¢pre ou acre, joie.

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Quel joli pari ! Le label IndĂ©Sens, dont nous chantĂ¢mes tantĂ´t les louanges Ă travers ses reprĂ©sentants, malgrĂ© un nom qui Ă©voque les pires jeux de mots d’enseigne de CoiffHeurs, ose la publication d’un disque rĂ©unissant les cinq sonates pour cuivres de Paul Hindemith, parmi les dix sonates pour piano-et-plus que composa le zozo. Au casting, parmi les plus grands solistes, surtout français, de leur catĂ©gorie. GĂ¢chons le suspense : le rĂ©sultat est Ă la hauteur du gĂ©nĂ©rique. Voici, en notre sens, pourquoi.
Le disque commence « avec puissance ». Tant mieux : partir fort permet moult retournements rapides et inquiĂ©tants. Soixante secondes après un incipit qui ne minaude point, le changement d’atmosphère saisit l’oreille. Le grondement du piano, via des accords rĂ©pĂ©tĂ©s et des ondulations, fait Ă©cho aux lignes brisĂ©es de la trompette d’Éric Aubier. Un système d’échos alimente le discours, avalĂ© par les graves du piano. Un nouveau crescendo par paliers offre Ă la trompette l’occasion de reprendre sa position surplombante, fragilisĂ©e nĂ©anmoins par les guirlandes de notes de son partenaire qui provoquent l’instabilitĂ© du rythme final. Le deuxième mouvement attrape l’auditeur car il peine Ă se dĂ©velopper. De nombreux unissons illustrent cette difficultĂ© de la musique Ă prendre son essor. NĂ©anmoins, peu Ă peu, un motif rythme des embryons de variations ; sauf que le ressassement de cette formule finit par Ă©touffer toute vellĂ©itĂ© lyrique ou discursive.
La fausse gaietĂ© de la musique avoue sa vraie nature en dĂ©bouchant sur une longue « musique funèbre ». C’est l’occasion d’apprĂ©cier Ă dĂ©couvert l’incroyable toucher de Laurent Wagschal. La capacitĂ© du pianiste Ă faire sonner son instrument Ă la fois comme orchestre miniature et comme multiple soliste est sollicitĂ©e pour ouvrir le bal mortuaire. La trompette, aux sons tenus ou dĂ©tachĂ©s, apparaĂ®t, disparaĂ®t derrière les commentaires du piano, se rĂ©impose sans parvenir Ă prendre l’initiative des Ă©changes. Dieu, par exemple, soit louĂ©, le lamento connaĂ®t des ruptures : au mitan de ce mouvement, le piano plante des unissons doublĂ©s, d’intensitĂ© variable, qui rythment une section ponctuĂ©e de brisures et d’interventions puissantes de la trompette. Le silence semble mĂªme un moment avaler la procession avant que le motif de notes par deux, en unisson, rĂ©veille le piano pour un dernier adieu que la trompette couronne. Les musiciens dĂ©gagent ainsi de ce quart d’heure dense et pesant une sĂ©duisante intensitĂ© diĂ©gĂ©tique – en presque moins prĂ©tentieux, on pourrait dire : les gars, concentrĂ©s, racontent une histoire captivante car jamais uniment claire mĂªme si on sent que, globalement, ça rigole pas.
L’Å“uvre, captĂ©e au temple Saint-Marcel par Nikolaos Samaltanos, s’ouvre sur un mouvement modĂ©rĂ© oĂ¹ l’énergie dĂ©cidĂ©e du piano dialogue avec la chaleur du cor. C’est l’amorce d’un dialogue alternant parties superposĂ©es, questions-rĂ©ponses et imitations. L’impressionnante partie dĂ©volue au clavier d’HĂ©lène Tysman dirige les changements d’atmosphère. Des cellules de longueur diverses (deux Ă six  notes) se succèdent jusqu’à une coda rapide, conclue sur un accord parfait dont on ne sait s’il est optimiste ou, Ă©trangement, ironique. Le mouvement « tranquille » qui suit, construit en ABA, fait coulisser une mĂªme micromĂ©lodie entre les diffĂ©rentes voix et voie, au clavier et au cor, crĂ©ant des effets d’écho presque fuguĂ©s… mais vite mutĂ©s dans une section centrale oĂ¹ les aigus du piano ruissellent sur le procĂ©dĂ© et modifient la nature de la pièce avant que le cor ne reprenne le ton liminaire.
Tout se bouscule dans le mouvement « animé », qui est d’autant plus palpitant que les dix premières minutes ont installĂ© des jalons sur le point dâ€™Ăªtre reconvoquĂ©s, synthĂ©tisĂ©s, modifiĂ©s pour partie et secouĂ©s. Il part bille en tĂªte avec une walking bass percutante, que zèbrent des breaks toniques. Une première rupture (piste 6, 1’20) semble offrir un petit apaisement aux musiciens ; mais le piano s’emporte, menaçant de réélectriser le propos. Ça ne manque pas : en dĂ©pit du ton dĂ©bonnaire du cor, une troisième section est parcourue par une ire inquiète. Forte ou piano, la tension secoue Ă nouveau le discours par des effets d’écho que le piano agrĂ©mente de soli apportant de nouveaux grains au moulin du cor. Surprises, hoquets, decrescendo et contrastes brutaux sont remarquablement rendus par des interprètes qui se retrouvent pour l’accord parfait entendu plus tĂ´t mais, cette fois, point-d’orguisĂ©. Sur l’ensemble de l’œuvre, en dĂ©pit d’une pĂ©dale de sustain très utilisĂ©e, le piano rend avec prĂ©cision et profondeur les tensions qui secouent sa partie, tandis que le Galicien David Alonso capte l’oreille par les variations de couleur qu’il est capable de faire miroiter, de des chromatismes chauds aux teintes Ă©blouissantes en passant par le murmure des pastels – le deuxième mouvement illustre Ă merveille cette association entre virtuositĂ© et entente musicale entre les deux interprètes.
3.En quatre mouvements, la sonate pour saxophone s’ouvre sur un mouvement modĂ©rĂ© qui incite Nicolas Prost Ă vibrer avec une gĂ©nĂ©rositĂ© très, euh, gĂ©nĂ©reuse, les sons qu’il tient. Ă€ ce prĂ©lude rĂ©pond un mouvement animĂ© qui pivote, façon ABA derechef, autour de motifs guillerets rarement entendus jusqu’ici. Pourtant, après un premier Ă©change de bon aloi, piano et sax s’exacerbent, s’emportent et s’étincellent (si, si) jusqu’à ce qu’un rappel du thème initial s’éclaire d’une lumière diffĂ©rente sous les cascades de notes du piano avant une rĂ©solution en douceur. Le troisième mouvement, aux accents presque jazzy, s’apparente Ă une mĂ©lopĂ©e quasi nostalgique – osons l’inosable : jazzy nostalgique. Bref. Cette fois, peu de duel : les deux musiciens semblent participer d’un mĂªme sentiment qu’ils dĂ©crivent de concert, leur art mettant en Ă©vidence cette science de Paul Hindemith pour croquer une atmosphère et l’installer en Ă peine deux minutes.
La sonate s’achève sur un dialogue enflammé qui fait la part belle au piano – on regrette dès lors que l’instrument ne semble pas avoir été préparé au mieux (voir piste 10, 1’23, le do dièse – ré qui sonne, au mieux, faux, au pis, bastringue). Le marteleur est rejoint par le saxophone pour manière de valse, le piano pyrotechnise, et pourquoi pas, à nouveau tandis que le souffleur tente d’imposer un motif qui rappellera « Ô Croix dressée sur le monde » aux habitués des églises – si, ça existe encore. Les circonvolutions du clavier ne cessent que pour s’entrecouper d’accords furibonds, auxquels répond une note tenue et vibrée du saxophone. Aussi salue-t-on le souci de Nicolas Prost et Laurent Wagschal de caractériser finement chaque changement de caractère dans une pièce qui n’en manque pas.
Écrite deux ans avant, la sonate pour trombone s’ouvre sur un capharnaĂ¼m qu’accentue la prise de son très rĂ©verbĂ©rĂ©e signĂ©e Thomas Vingtrinier. Poursuivant une mĂªme interrogation, piano et trombone s’interpellent dans un premier mouvement annoncĂ© « maestoso ». L’épuisement du thème ouvre l’espace nĂ©cessaire au deuxième mouvement, « grazioso », qui s’ouvre sur un solo de piano aux harmonies très hindemithiennes. La rĂ©ponse de Fabrice Millischer el’tromboniss dĂ©clenche une nouvelle confession des marteaux, qui ont la main sur ce mouvement en dĂ©pit des Ă©chos sĂ©rieux Ă©noncĂ©s par le cuivre.
Au contraire, le troisième mouvement part sur des auspices tromboniques. L’énergie de la « chanson du ferrailleur » exprime les contradictions de cette pièce, à la fois « allegro » et « pesante », au point d’enchaîner cette troisième section sur un « allegro maestoso pesante »… comme le premier mouvement. Questions-réponses et ressassement du thème principal nourrissent un duo que rythme le martèlement, parfois ternaire, du piano. En confrontant piano et trombone avec une force qui n’est pas que vivacité, le compositeur tire le meilleur parti des possibles de ces deux associés. C’est lisible et efficace ; d’autant que l’union entre la sonorité généreuse de Fabrice Millischer et la finesse technnique de Laurent Wagschal fonctionne avec brio.
5.La sonate pour tuba met en scène un soliste aux graves redoutables, aurĂ©olĂ© d’un accompagnateur bien plus prĂ©sent que lui grĂ¢ce Ă ses aigus et Ă sa manière d’impulser le groove. C’est une dĂ©finition idĂ©ale de cet oxymoron qu’est l’« Allegro pesante », avec changement de swing (plage 15, 1’10). Le mĂªme thème sature l’espace, de l’aigu aux graves rythmiques du piano et du tuba, avant qu’une dĂ©tente n’ouvre la voie Ă une esquisse de valse (2’41), prĂ©lude au fade out conclusif. Un bref Allegro assai s’ouvre sur un dialogue pĂ©tillant oĂ¹ les bariolages forcenĂ©s du piano aboutissent Ă un dĂ©fi rĂ©ciproque brièvement conclu. Le troisième mouvement, plus long que les deux premiers rĂ©unis, propose des variations en duo ou en solo, avec Ă©chos, questions-rĂ©ponses, imitations et duels. Les instruments Ă©changent les rĂ´les – et la musique Ă©voque moult musiciens, de Poulenc Ă Debussy en passant, bizarrement, mais jamais nous ne dĂ®mes que point ne sommes bizarres, par certains reprĂ©sentants des Ă©coles franco-belges de l’époque.
La prise de son attentive de Paul Boulier permet au tuba de jouer son solo dans la rĂ©sonance non excessive du piano. Éclatent ensuite les Ă©tincelles que libère Laurent Wagschal avec les deux mains en duo sporadique et le tuba en contestataire till the end. Au lieu de prĂ©tendre que le tuba est un instrument soliste comme un autre, Paul Hindemith lui propose de s’illustrer en tant qu’instrument soliste pas comme un autre, ce qui est autrement plus malin : il ne s’agit point de nier les pouĂ«t-pouĂ«t, mais d’intĂ©grer les spĂ©cificitĂ©s de la bestiole dans une problĂ©matique musicale spĂ©cifique et intrigante. Le rĂ©sultat ne pouvait Ăªtre mieux portĂ© que par StĂ©phane Labeyrie, vedette en France de ce monstre, et Laurent Wagschal, extraordinaire pianiste tant techniquement que musicalement.
PortĂ© par une Ă©quipe de premier plan, ce projet discographique, enregistrĂ© sur deux annĂ©es, mĂ©rite la plus grande attention des mĂ©lomanes. Loin de chercher Ă illustrer les instruments auxquels ces sonates se destinent, Paul Hindemith y propose un parcours Ă travers les possibles musicaux de chacun d’eux. Les interprètes exceptionnels, au premier chef desquels les deux pianistes, servent son propos avec une dĂ©votion patente. Certes, ne serait-ce que pour surjouer notre indĂ©pendance Ă l’Ă©gard des attachĂ©es de presse sympa, on peut glisser de minimes reproches Ă la rĂ©alisation du livret, sur l’air du « pas de traduction des mouvements Ă©crits en allemand » (alors que les sonates, elles, sont francisĂ©es) ; les orthotypo-maniaques se demanderont si le foliotage de toutes les pages Ă©tait indispensable ; les lecteurs scrupuleux se gausseront de la tentative de réécriture lĂ©nifiante de l’histoire de Hindemith (celui n’a pas juste « émigrĂ© sous la pression des nazis », il a d’abord plus-que-tentĂ© de collaborer avec eux, le faire passer pour une victime pure et innocente est malhonnĂªte) ; et l’on regrettera que le livret offre une description sommaire des sonates, curieusement datĂ©e (de la FĂªte de la musique 2018, WTF), dont l’intĂ©rĂªt musicologique est, soyons sobre pour une fois, aussi mĂ©diocre que la prĂ©sente notule, alors que l’on aurait aimĂ©, ignorant que nous sommes, resituer telle Å“uvre dans le rĂ©pertoire soliste des instruments concernĂ©s, par ex. par l’intervention de tel ou tel soliste.
Reste, pour l’essentiel, un disque en tout point intéressant, pertinemment mixé et revu par Erwan Boulay, qui devrait intriguer les gourmands de cuivres, de musiques narratives et de beaux projets virtuoses.

Après son premier Ă©pisode, la « Nuit blanche » Ă Saint-AndrĂ© incluait dès 21 h 30 la prestation d’un reprĂ©sentant de ce que les connaisseurs de Tintin ou des RG appellent « la filière belge » de l’orgue. Premier infiltrĂ© dans notre pas-plat pays pour Komm, Bach! (on garde son grand ami Jean-Luc Thellin pour un concert-Ă©vĂ©nement de CarĂªme), François-Xavier Grandjean, l’artiste que mĂªme L’Officiel des spectacles surnomme « Fix » et que nous appelons en toute simplicitĂ© prudente « le bĂ»cheron des Ardennes ».

Comme on n’a pas honte – enfin, pas assez souvent ou pas assez vite –, on en gĂ©nĂ©ral et je en particulier lui avons demandĂ© s’il pourrait-y pĂ´ nous jouer un best of. Ouais, carrĂ©ment un florilège des plus grands tubes pour orgue Ă tuyaux. Le truc qui fait que si ton doigt est en retard (sur le clavier ou le pĂ©dalier, bien sĂ»r), tout le monde est censĂ© crier : « Ooooh ! Scandale ! » Sauf que le mec s’est pas dĂ©montĂ©. Il a, effectivement, proposĂ© une compil’ de 75 minutes des plus grands hits de l’orgue.

Or, Ă la fin du concert, deux Ă©vĂ©nements ont secouĂ© sa modestie de grand virtuose belge : l’enthousiasme du public qui l’oblige Ă bisser, avec un « b », et Ă bosser. Son « Andante » de LefĂ©bure-WĂ©ly a fini de renverser les auditeurs. Ça, c’est le d’une part. Le d’autre part, c’est une spectatrice latino qui m’a alpaguĂ© après le concert, visiblement très Ă©mue, pour m’expliquer que, pianiste pro, elle s’ennuie au rĂ©cital ; grĂ¢ce Ă François-Xavier Grandjean, elle a retrouvĂ© l’Ă©motion du live classique qui l’anime elle aussi – le fait de jouer de la musique, pas que des notes. Ce sont quelques mots, mais pas les moins importants que l’on ait entendus et que l’on ait joie Ă transmettre.
Ne reste plus, in a way, qu’Ă transformer cette performance avec la dernière partie de cette folle Nuit blanche…

On pourrait commencer par un pot bien pourri des meilleures du soir. Genre : « C’est adaptĂ© de BĂ©rĂ©nice de Corneille », « C’est une crĂ©ation, mais ça date de 1958 [annĂ©e de naissance du compositeur] », « C’est très boulĂ©zien mais je ne sais pas si Boulez l’a entendu et approuvé », et on arrĂªte lĂ parce que ça me re-saoule.
On pourrait enchaĂ®ner sur l’air du « tiens, un opĂ©ra plutĂ´t en français MAIS composĂ© par un Suisse et dirigĂ© par un autre Suisse, avec les quatre premiers rĂ´les confiĂ©s Ă un Danois, une Canadienne et deux Anglais ». De fait, ce serait juste d’insister sur cette arnaque de l’OpĂ©ra national qui ne donne Ă peu près aucun rĂ´le soliste aux nationaux – ici, Julien Behr, « rĂ©vĂ©lation Adami 2009 », rĂ©ussit nĂ©anmoins Ă avoir un petit rĂ´le, au cĂ´tĂ© de l’inutile danseuse et rĂ©citante amplifiĂ©e – façon double de Rigoletto dotĂ© de parole – qu’est l’IsraĂ©lienne Rina Schenfeld, dont le rĂ´le est en hĂ©breu parce que, que du français sur une scène d’opĂ©ra, ça serait vraiment sale – l’explication par Michael Jarrell rame encore plus que cet exemple de mauvaise foi perso. Mais bon.
On pourrait aussi parler de notre gourmandise Ă l’idĂ©e d’aller voir une nouvelle crĂ©ation, commandĂ©e Ă Michael Jarrell par l’OpĂ©ra de Paris, ou des dorures de Garnier, ce serait plus positif. Ou de la musique et du spectacle, puisque c’est surtout la question – alors, concentrons-nous sur cet aspect du sujet.
Titus (Bo Skovhus) va Ă©pouser BĂ©rĂ©nice (Barbara Hannigan). Antiochus (Ivan Ludlow), chouchou de Titus, dĂ©cide de se casser car il aime BĂ©rĂ©nice depuis lurette. Mais Titus, conseillĂ© par Paulin (Alastair Miles) renonce Ă Ă©pouser BĂ©rĂ©nice car c’est une allumeuse allogène, et tous les Romains trouveraient ça dĂ©gueu. Antiochus, assistĂ© d’Arsace (Julien Behr), reprend espoir. Las, BĂ©rĂ©nice, appuyĂ©e par PhĂ©nice (Rina Schenfeld), lui dit : plutĂ´t crever que de me mettre avec toi. D’ailleurs, elle menace de se tuer sitĂ´t partie. Titus aussi menace de se tuer. Antiochus fait chorus. Finalement, BĂ©rĂ©nice, dans cette version, s’en va seule sans se tuer. Total : 1 h 30 sans entracte.
Au programme, un dĂ©cor unique de Christian Schmidt, parfois habillĂ© par des projections de rocafilm (murs, gens qui plongent dans l’eau ou foules façon c’est-pas-bien-le-fascisme ou la-bĂªte-immonde-est-pas-loin), tantĂ´t propulsĂ©s Ă mĂªme les murs ou sur un Ă©cran transparent – c’est bien fait, mais Ă quoi bon ? Ă€ jardin, petit vestibule ; au centre, salon oĂ¹ du sable noir tient lieu de tapis et trois chaises d’ameublement ; Ă cour, petit vestibule. Mise en scène et dramaturgie – jamais bien compris la diffĂ©rence, j’avoue – oscillent entre thĂ©Ă¢tre expĂ©rimental (mouvements injustifiĂ©s donc hyper mystĂ©rieux, prĂ©sence insupportable d’une « danseuse », essentiellement capable de se prendre pour Batwoman en Ă©cartant les bras), hommage Ă Bob Wilson et Ă ses profils Ă©gyptiens (gĂ¢ ?) et surjeu façon telenovela d’AB Production puisque, pour montrer l’Ă©motion, on se caresse les cheveux, on se jette par terre, on Ă©treint des murs ou on casse des chaises – et si on veut montrer que l’on est folle, on joue dĂ©coiffĂ©e, façon Guenièvre apprivoisant Euripide dans Kaamelott.
Le pire, c’est que les chanteurs, qui parlent-chantent parfois les uns contre les autres, semblent avoir travaillĂ©, ouvrant des portes (sauf Ă la fin oĂ¹ elles s’ouvrent seules pour BĂ©rĂ©nice), les refermant, dĂ©plaçant des chaises, tentant une symĂ©trie finale quand Arsace et Paulin tentent de tenter Titus simultanĂ©ment, bref. Or, ce surjeu, dĂ©jĂ grotesque en soi, est servi par des costumes sans intĂ©rĂªt mais qui respectent nĂ©anmoins les stĂ©rĂ©otypes attendus : Barbara Hannigan n’a pas le droit de passer cinq minutes sans nous laisser deviner voire voir ses tĂ©tons, via une nuisette ou un top Ă©chancrĂ© ; et Bo Skovhus doit finir en marcel pour parfaire sa ressemblance avec Monsieur Propre, Tom Marvolo Riddle ou Hulk. En somme, malgrĂ© la bonne volontĂ© des acteurs, la consternation nous saisit quasiment de bout en bout – la fin, lourdement symbolique mais plus sobre dans le jeu, est cependant le passage le moins insupportable du lot, et pas que parce que ça sent l’Ă©curie.

AidĂ©e par la mise en scène et l’aidant avec une touchante rĂ©ciprocitĂ©, la partition, que nous dĂ©couvrons en direct, nous a inspirĂ© un ennui profond. D’apparence très uniforme presque de bout en bout, elle sollicite un gros orchestre et montre un goĂ»t particulier pour les cuivres graves et percussions. Elle s’Ă©pice d’interventions Ă©lectroniques et d’un play-back pour chÅ“ur enregistrĂ©, essentiellement rĂ©duit Ă chuchoter. MĂªme les passages instrumentaux marquant, suppose-t-on, la frontière entre les actes, ne sĂ©duisent plus après un premier interlude intĂ©ressant, Ă force de se ressembler dans leur principe.
LĂ encore, le travail de l’orchestre et la direction de Philippe Jordan ne sont pas en cause, comme l’indiquent de nombreuses petites synchro parfaites entre chanteurs et instruments. NĂ©anmoins, faute de climax prenants, d’accidents sĂ©duisants, de variĂ©tĂ© dans les modes d’accompagnement, de modularitĂ© du discours, le rĂ©sultat peine Ă nous captiver. Certes, on peut Ă très bon droit se demander si l’ennui est un bon critère de jugement, tant il relève de la subjectivitĂ© extravertie, de mĂªme que ne prĂ©juge pas forcĂ©ment d’une partition lassante le faible enthousiasme du public, qui oblige les artistes Ă sortir en courant de scène pour que la queue du plateau ne s’Ă©clipse pas dans le brouhaha indiffĂ©rent. Reste que notre impression d’ennui nous agace d’autant plus que nous nous rĂ©jouissions d’entendre la nouvelle crĂ©ation de l’OpĂ©ra de Paris – double dĂ©ception, donc.

L’opĂ©ra semble avoir Ă©tĂ© Ă©crit sur mesure pour Barbara Hannigan. La soprano y dĂ©livre ses cĂ©lèbres ultra-aigus, jusqu’au dernier son, filĂ© et rĂ©ussi. Dramatiquement, elle est hĂ©las rĂ©duite Ă une caricature d’hystĂ©ro. De plus, faute d’une intelligence suffisante des alexandrins par le compositeur (oh, ces syllabes muettes accentuĂ©es en fin de vers !), la performance vocale Ă©clipse l’Ă©motion ou l’intĂ©rĂªt que l’on pourrait essayer de trouver dans ce remix de classique – bonne idĂ©e commerciale puisque cela draine des classes de lycĂ©ens, mĂªme si c’est infiniment moins sĂ©duisant et intĂ©ressant, selon nous, que le remake balzacien de l’an passĂ©. Bo Skovhus lui aussi fait le travail, mais son personnage univoque souffre de deux bĂ©mols : un français très inĂ©galement intelligible, euphĂ©misme ; et une attitude toujours autoritaire, sans doute voulue par le metteur en scène, qui contribue Ă l’ennui Ă©prouvĂ© puisque, en dĂ©pit de la performance qui consiste Ă crĂ©er un opĂ©ra difficile, jamais il n’est en situation de nous Ă©mouvoir par son paradoxe d’homme de pouvoir minĂ© par le kif. Ivan Ludlow sĂ©duit davantage pour les raisons inverses : pourvu de la mĂªme voix sĂ»re que ses deux principaux compagnons de scène, il parle un français le plus souvent très intelligible et sait Ă©voquer le paradoxe de son personnage (il est fidèle Ă Titus mais ne peut s’empĂªcher d’aduler BĂ©rĂ©nice) par la fragilitĂ© de sa composition. ApprĂ©ciable.
PlutĂ´t que de surligner derechef notre dĂ©ception musicale et dramatique, l’on prĂ©fère se rĂ©jouir qu’il nous ait Ă©tĂ© presque donnĂ© (41 €, pas si cher pour une belle place dans un bel endroit pour entendre un bel orchestre et de beaux chanteurs) d’assister Ă une reprĂ©sentation d’un nouvel opĂ©ra. En souhaitant qu’une prochaine fois, pas de Claus Guth et sa clique : c’Ă©tait moche, ça devient lourd, boudu.

L’ange de l’orgue Ă©tant prĂªt pour la Nuit Blanche, ce samedi 6 octobre, coup d’envoi des trois concerts du festival Komm, Bach!. Avec, pour commencer, Ă 20 h, un concert tutti frutti quasi improvisĂ© suite Ă l’annulation, 48 h auparavant, d’un artiste programmĂ©, pour raisons de santĂ©. Partant, furent rĂ©quisitionnĂ©s des artistes de classe, Ă commencer par l’organiste Ă la coiffe la mieux pimpĂ©e de tout Paris.

ForcĂ©ment, un tel look suscite les passions. SubsĂ©quemment, tous les mĂ¢les du plateau, tous les autres zozos, donc, sexisme oblige, feignirent la plus hostile indiffĂ©rence. Ă€ commencer par PMB, le saxophoniste qui rigole pas mais envoie du son Ă faire aimer le sax aux antisaxistes.

Les autres hommes prĂ©sents, aussi, jouaient l’indiffĂ©rence tout en tripatouillant leurs instruments – en TBTH, bien entendu.

Or, in fine, ils se battirent tous, avec une violence inouĂ¯e, pour intĂ©grer son boys band stellaire.

Chacun tenta de faire son beau, quitte Ă jouer le flouflou – PMB restant le plus digne, peut-Ăªtre…

… mais MichaĂ«l KonĂ©, haute-contre-tĂ©nor (j’oublie toujours quel est son titre de noblesse, alors je prĂ©fère fusionner les deux appellations afin de prĂ©texter une faute de frappe, c’est très subtil), estima l’avoir emportĂ© haut la main vu qu’il n’avait pas mĂªme eu besoin de se faufiler dans la fanfare, le snob.

Quant au rĂ©sultat, impossible de le livrer, voyons. Ce qui se passe Ă la tribune reste Ă la tribune. Au moins Ă Saint-AndrĂ© de l’Europe.

Pour la Nuit blanche, le festival Komm, Bach! propulse quatre heures de concert, Ă travers trois rĂ©citals radicalement contrastĂ©s. Pour mise en bouche, une expĂ©rience collaborative tutti frutti…
… pour plat de rĂ©sistance, le best of orgue par François-Xavier Grandjean, the organiste of Namur…
… et en dessert, l’exploration de la Nuit : un duo orgue et lumières, avec une crĂ©ation en direct de Guillaume Vatan.
Bon appétit à tous !

… pour chantonner en substance(s), micro en main : « Jusque-lĂ , vous avez brillamment parlĂ© de la culture vue du cĂ´tĂ© de ceux qui perçoivent des dizaines de millions d’euros de subvention. En tant que porte-parole mandatĂ© par la CGT, je voulais poser une question sur le contraire, notamment Ă vous, monsieur qui, cachĂ© derrière votre Mac, proposez d’ouvrir la culture aux gens financièrement dĂ©favorisĂ©s et vous, monsieur, qui espĂ©rez Ă©largir votre public tout en vous rĂ©jouissant que, lors de votre Ă©tude prĂ©alable, la discussion n’ait rĂ©uni que des gens qui se connaissaient. » Bien.
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