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Jann Halexander, « Libreville confidentiel » (Bandcamp) – 2/2

Première de pochette

La chanson autobiographique est le masque préféré de Jann Halexander, comme artiste et personnage public. Lui qui n’a pourtant pas manifesté un grand enthousiasme devant la mascarade organisée par le gouvernement lors de la pandémie covidique s’empare à nouveau de cet outil dans son nouveau projet difficile à définir : c’est un disque mais il est digital ; c’est un nouvel album mais il inclut d’anciennes chansons réarrangées, au côté d’une nouveauté et de textes lus. Cette forme atypique, disons : hybridée, sied probablement à celui qui revendique ses tiraillements et en fait matière à chanson :

  • chanteur avec du texte dans la fredonnerie (voire carrément pas de musique) et « mouton noir et frisé » de la catégorie ;
  • noir mais blanc ;
  • papa et bisexuel en couple avec un homme.

Le cœur de son projet créatif semble précisément dans ce « et » qui met hors jeu la conjonction de coordination d’opposition « mais ». Nul oxymoron, pour l’artiste, peut-être pas même de contradiction ; en revanche, un défi stimulant quoique sans doute parfois épuisant pour tenir les deux bouts de ces fils de vie et transformer une telle problématique en chansons à partager. La question de l’identité, ontologique ou artistique, semble ainsi s’imposer comme la source d’où jaillit l’énergie actuelle du saltimbanque – il n’est pas sûr qu’il se soit toujours abreuvé avec une telle soif à ce cours d’eau. « Itonda » l’illustre : on y entend la voix de son père réciter un texte en myéné sur une guirlande pianistique assumant son ambiguïté entre

  • musique d’ascenseur (celle qu’on n’écoute pas mais qui nous habite),
  • bande-son pour un court-métrage à imaginer, et
  • magma sonore dont émerge une parole intelligible à seulement quelques milliers d’humains.

Jann Halexander joue sur l’ambiguïté (chanson, slam, récit ?) et l’indécryptable (langue locale sans sous-titre) pour se définir de manière spéculaire et utiliser le texte comme une musique dont les inflexions ne se substituent pas à la mélodie : elles la deviennent. Si. « Rester par habitude », une des chansons qu’il entonne le plus souvent en récital, revient alors défiler dans nos esgourdes sous de nouveaux habits sobrement cousus par Sébastyén Defiolle. Après un début acoustique, un frisson plus rythmique secoue sans univocité cet éloge de la durée.

  • Le temps sait se suspendre,
  • les mots se taire,
  • le tempo devenir libre et
  • les notes onduler.

Nouvelle version aussi pour « Les poèmes de l’amour sont ceux que l’on écrit » avec une introduction qui frisotte doucement des sons alla générique d’X-Files – logique pour un artiste se revendiquant aussi comme abducté et cherchant, en passionné de transcendance, des vérités extraterrestres au milieu des réalités terrestres. Là aussi, la mélopée se dérobe à l’évidence :

  • diction mutante,
  • prosodie syncopée et
  • souplesse de la mesure

distendent les certitudes harmoniques et syntaxiques, ouvrant un espace insoupçonné dans le flot du verbe et des sons. La mélancolie des paroles qui se répètent et transforment l’affirmation que « ce n’est pas grave » en mantra dont on ne sait s’il est

  • constat,
  • acte de foi dont l’itération finira par convaincre, ou
  • postulat ironique.

Le parcours halexandérien se poursuit avec le texte intitulé « L’homme gabonais ne parle pas ». Son incipit in medias res, aux allures de reportage ornithologique pour le moins inattendu (c’est un compliment, ça m’arrive), laisse penser qu’il s’agit d’une introduction à la seule chanson nouvelle du disque. La méditation, envoyée sur un débit fort prompt puisque méditer n’est pas forcément chougnasser, part du « petit cœur du canari » pour se muer en confession sur

  • l’hypersensibilité de l’artiste – laquelle peut passer pour de l’insensibilité ou de l’indifférence, dont Jean-Jacques G. dit le Grand a dit ce qu’il y avait à dire,
  • la folie sociale qui, si souvent, saisit l’homme,
  • l’envie de coller une main dans la gueule des idées délétères, et
  • le rêve d’une safe place où « [s]e laisser aller » sous un regard bienveillant.

« Cœur canari » apparaît alors comme le prolongement de cette promenade confidentielle dans un Libreville intérieur où il n’y a pas de place pour

  • l’exotisme,
  • la nostalgie ou
  • les babillages touristiques.

Piano, basse et clarinette grave dessinent un paysage tourmenté derrière une ritournelle posée et un texte qui s’échappe de la référence voulzyenne. L’idiolecte ose des embardées façon Anne Sylvestre employant « des mots étonnants » comme « rémige » en évoquant

  • ici un timbrado (un canari espagnol, comme chacun sait),
  • çà un abstème,
  • là un monde « nidoreux » (id est « qui pue le pourri », le doit-on préciser ?).

Un pont tente de relier les deux rives de l’artiste – celle de l’hypersensibilité et celle de la carapace souvent protectrice, parfois limitatrice voire castratrice – en laissant la voix s’envoler pour « ouvrir la cage »… sans, évidemment, permettre à l’homme-canari de se libérer. Une coda instrumentale remâche ce qui vient d’être joué et ce qui se rejoue chaque jour dans l’âme et le corps – si la distinction a un sens – de Jann Halexander. La tierce picarde qui éclaire la fin de la chanson laisse entendre que la musique a peut-être cette vertu, fût-elle encore plus fugace qu’éphémère,

  • d’apaiser certaines détresses,
  • d’expliciter l’indicible et
  • de vivre avec d’autres ce qu’il serait insupportable de garder pour et en soi.

Au reste, le climax du disque est suivi d’une péroraison d’une minute intitulée « Je reviendrai ». On pense à Anne Sylvestre glissant :

Quand mon âme en partanc’ depuis toujours saura
Qu’on y va sans bagage à ce rendez-vous-là,
Croyez-moi, ell’ reviendra !

Mais Jann n’est pas mort – contrairement aux bons chanteurs, stipulerait-il – et, quoique ayant vécu au Canada, il ne promet pas de revenir à Montréal dans un grand Boeing bleu de mer. C’est à Libreville qu’il reviendra. Il y a ouvert un compte en banque. Rêve d’aller s’asseoir au bistro d’Audrey pour y boire un soda. Laisse Josephine Baker chanter pour lui. Avec elle, il veut ne pas choisir et compte avancer vers une libre ville intérieure. La route escarpée qui y mène pourrait bien nous valoir quelques autres aventures artistiques…


Pour retrouver Libreville confidentiel, c’est ici.

Le temps ne fait rien à l’affaire

Au théâtre du Gouvernail (Paris 19), le 18 mars 2026, lors du double concert « D’une pierre deux coups ». Photo : Rozenn Douerin.

Chanter

  • l’Antiquité que gagnent peu à peu ceux qui ne périssent point minots,
  • la liberté et la franchise,
  • la conscience de la mort qui guette et le plaisir de planter des fleurs dans les trous de son nez :

projet. En duo avec Jann Halexander est un plus positif, comme on ne dirait jamais en musicologie appliquée – et pourtant…

 

[embedyt at= »2026-04-26 00:00″]https://youtu.be/3OZ8jKLKUZE[/embedyt]

Jann Halexander, « Libreville confidentiel » (Bandcamp) – 1/2

Première de pochette

En 2025, Alain Chamfort expliquait ne plus vouloir « faire d’album », désormais, mais continuer à chanter. Jann Halexander, lui, qui, selon son idiolecte, considère Alain comme un collègue, veut continuer à chanter mais aussi à proposer des disques, que ceux-ci soient physiques ou digitaux, pour laisser battre en mots et en musique ce qu’il a sur le cœur. En témoigne ce Libreville confidentiel qu’il propose sur Bandcamp. Cette sortie digitale lui permet d’expérimenter une idée de la chanson en-deçà et au-delà de la chanson. On y trouve

  • des textes lus et vibrés,
  • de nouvelles versions de chansons bien connues,
  • un surgissement myéné et
  • une nouvelle chanson,

le tout chapeauté par le réalisateur sonore et néanmoins musicien Sébastyén Defiolle. Au cœur du projet : le retour à Libreville d’un Franco-Gabonais, né sur place mais qui martèle qu’il a détesté ses années in situ, non point à cause du pays mais à cause du décalage entre sa personnalité de jeune « aimant les hommes, aimant les femmes, ayant des caprices de vieille dame » et la rigidité de la morale locale résolument homophobe. Malgré tout, il revient et assume ce « je t’aime moi non plus » dans « Je suis revenu », titre parlé qui ouvre le projet. Son dernier contact physique avec le pays datait de 2003. Pour verbaliser les retrouvailles, nulle note de musique.

  • Des mots,
  • des silences,
  • des respirations,
  • des hésitations, aussi.

Revendiquées. Dans son débit, le récitant Jann Halexander s’empare de son désarçonnement. Le mot n’existe pas, c’est dire s’il est important de l’employer pour expliquer que le phénomène, si. Face à la nuit

  • équatoriale,
  • animale,
  • étrangère et
  • familière,

un homme est revenu et se souvient que « C’était à Port-Gentil » que sa vie tourbillonnante s’est nouée.

  • Enfant du coin et touriste,
  • il arrivait la nuit pour mieux contempler les lueurs, et
  • savourait cet être-là en rêvant d’ailleurs – l’ailleurs est une notion polymorphe et essentielle dans l’imaginaire halexanderien.

Aujourd’hui, l’ici et l’ailleurs se mêlent. Cette actualité autobiographique l’incite à revisiter son titre-phare. Cela a d’autant plus de sens que l’auteur-compositeur revisite son pays – et son répertoire, qui s’est toujours ancré dans un terreau très personnel, est peut-être son pays le plus intime. La chanson vient de loin et arrive dans une proximité dénue d’effets de pathos.

  • Clavier,
  • boîte à rythme,
  • intro dance sans phare :

nul lamento, ici, mais une boucle à la fois festive et mélancolique. Dans ce contexte habité par les guitares métallique puis rythmique que Sébastyén Defiolle glisse en commentaire ou en complément de beat, les mots résonnent avec une intensité sachant percuter l’intime pour le proposer comme chambre d’écho à l’auditeur. « Les choses du pays », texte récité, évoque un autre thème structurellement halexandérien : la famille, car « la famille [déjà] élargie évoque l’organisation d’un mariage coutumier. » Le voici dans le tambour de ses fructueuses contradictions.

  • Le zozo reconnaît avoir détesté le Gabon mais jouit d’y revenir.
  • L’hurluberlu constate que ses repères de Français sont loin, mais estime que c’est pas plus mal.
  • Le fifrelin aimerait revenir avant que vingt-trois ans ne s’écoulent à nouveau, mais il ignore si.
  • L’olibrius adorerait déguster un beignet mais constate sa ringardise : c’est avant que l’on trouvait facilement des vendeuses de beignet. Maintenant, si j’puis dire, il faut être introduit.

Comme le nouveau Gabon, il n’est pas univoque, monochrome, ni même biérovore ce qui, en Afrique francophone, doit être une particularité très particulière. « Papa mum », qui a déjà bénéficié de remixes dont certains excellentissimes pour qui aime mouver son body, fût-ce aux dépens de la bienséance ou de la mouvation dancefloor, se retrouve à nouveau relouqué.

  • Stridences,
  • résonances guitaristiques vibrantes,
  • énergie,
  • explosions et
  • voix expressive

projettent dans un creuset musical stimulant les contradictions du chanteur avec force. À suivre !


Pour retrouver Libreville confidentiel, c’est ici.

Petits papiers – 12

Je voudrais profiter de ces découpures de presse pour rappeler le danger de la boulangerie découverts dans La Médecine végétale du docteur A. Narodetzki, éidtions La grande pharmacie du globe, 1910. Si vos enfants veulent devenir boulangers, orientez-les plutôt vers le suicide ou un concert de Céline Dion, ce sera plus charitable. Photo : Bertrand Ferrier.

En attendant un prochain post, quelques nouvelles du monde. À commencer par une évaluation de la valeur des choses, laissant entendre que notre espèce est fort mal partie.

 

Un véritable chefff-d’œuvre d’Apolline Navarro, journaliste d’investigation.

 

L’occasion de rappeler l’importance d’une presse d’information libre pour une démocratie.

 

D’ailleurs, voici la crème de la crème d’un autre organe de presse. Petit exercice : imaginez le worst of de ce torchon subventionné.

 

Tremblez, bandits, des gaillards fit et surentraînés sont à vos trousses !

 

Ce qui est dingue de chez ouf, c’est que l’on a souvent l’impression de vivre dans un cocon alors qu’il s’en passe, des choses dans le monde. Tenez, voici un résumé de ce qui a secoué la planète rien qu’en dix-sept minutes…

 

C’est l’histoire de la charité qui se gausse de l’hôpital en lançant : « Ha ha, le nult ! Il est incule ou bien ? »

 

Combien de fois devrai-je l’écrire ? Empêchez les stagiaires bourrés de rédiger les sous-titres. C’est clari, maintenont ?

 

Bienvenue dans la start-up nation !

 

Je sais que les temps sont durs et que les p’tits poissons font la gueule. Néanmoins, reconnaissez que, parfois, on se marre à s’en faire péter la sous-ventrière.

 

C’est vrai que, avant l’IA, le climat était plutôt à la convivialité et à la fête. Personne pour lui suggérer de bien fermer sa boîte à camembert, à celui-là ?

 

Remettre un prix et donner la parole à une ordure spécialiste de fraude fiscale massive : cohérent avec le niveau d’éthique qui règne à l’Assemblée nationale.

 

Les infos selon Le Figaro TV. Si le pays a besoin d’économiser un peu en subventions, j’ai une petite idée.

 

La chougne communautaire pour wokistes, ce gros pan de l’industrie culturelle.

 

Mais, au fond, qu’importe ! Le monde pourrait bien s’écrouler, qu’est-ce que ça change ? Marseille sera toujours Marseille.

 

À suivre !

Tristan Pfaff, Place de la Concorde (Paris 8), 18 avril 2026

Tristan Pfaff place de la Concorde (Paris 8) le 18 avril 2026. Photo : Rozenn Douerin.

45′ top chrono pour irradier la place de la Concorde, sous le préfabriqué dressé par Good Planet dans le cadre de l’opération « Vivre ensemble », dont le titre et les participants principaux, de François Hollande à « Yaël » (Braun-Pivet) en passant par « Najat » (Vallaud-Belkacem), comme les nommera Yann Arthus-Bertrand –  farceur macroniste multirécompensé par la République bien qu’il eût invité à « pardonner » Patrick Poivre d’avoir violé, c’est vrai que qu’est-ce qu’on s’en fout, hein, des victimes – rebuteront a minima le quidam un rien sensé : tel est le défi qu’a accepté Tristan Pfaff, pianiste virtuose sans doute en pleine préparation de l’étonnant festival qu’il fomentera à La-Roche-sur-Yon dès le 8 mai, en dépit du changement de municipalité.
Reprenant un florilège du disque Voltiges II (Ad Vitam) et secouant la set-list du disque, l’artiste propose un voyage soukouss en cinq étapes. D’abord, la collation de valses de Franz Schubert par Sergueï Prokofiev évoquée ici en version studio. En dépit des bruits urbains (y a d’la voiture vroum-vroum dans l’air, on jouxte peu ou prou la place Vendôme) et d’un son métallique propre à la projection dans un espace entre chapiteau et Algeco en dépit de l’attention de Régie piano pour son instrument, le musicien parvient à déployer

  • un rythme tonique,
  • un étagement d’intensités propice tant à la clarté de la ligne mélodique qu’à l’épanouissement de l’harmonie, et
  • une caractérisation appréciable des différents motifs
    • (martial,
    • quasi lyrique et
    • primesautier).

Se mêlent ainsi

  • vélocité digitale,
  • exigence quant à la rigueur de la mise en place et, corollaire du précédent item,
  • sensibilité de l’exécution
    • (nuances,
    • agogique,
    • contrastes).

Du prélude et allegro

  • composé par Fritz Kreisler « dans le style de Gaetano Pugani »,
  • transcrit pour piano par Nicolaï Vaneyev et
  • raconté en version studio ici,

Tristan Pfaff tire un prélude

  • franchement solennel, puis
  • habilement libre et enfin
  • subtilement tenté par la suspension.

Parti sur un très bref fugato, l’allegro se révèle enlevé et alerte.

  • Son motorisme énergique,
  • sa capacité à aller de l’avant tout en paraissant solide sur ses jarrets, et
  • le sentiment d’urgence qu’il dégage

allient, pour la plus grande jubilation du spectateur,

  • fougue,
  • vivacité et
  • assurance.

Tirée en 1861 par Franz Liszt de l’opéra de Charles Gounod et narrée ici pour sa version studio, la « Valse de Faust » traduit un mélange

  • d’euphorie et de drame,
  • de rythmique populaire et de virtuosité,
  • de verve tonitruante et de tourment intérieur.

Par contraste, la deuxième partie se révèle être le temps

  • du recueillement,
  • de l’émotion et
  • de l’introspection,

le tout évoqué avec une impression,

  • d’évidence,
  • de clarté et
  • de simplicité

qui démentirait presque un arrangement sciemment diabolique jusque dans ces moments où interprète et auditeurs sont invités à reprendre souffle. La troisième partie envoie son pâté et même ses cornichons avec une vitalité

  • déboutonnée,
  • brillante,
  • efficace et
  • passionnante.

 

Tristan Pfaff place de la Concorde (Paris 8) le 18 avril 2026. Photo : Rozenn Douerin.

 

Après au moins plusieurs secondes de respiration backstage, l’incroyable Tristan Pfaff revient pour un monument aussi difficile à gravir qu’un 8000 mètres peu fréquenté pour un bon grimpeur des salles rutilantes qui ont fleuri un peu partout. « L’Isle joyeuse » de Claude Debussy, chroniquée ici pour la version studio, éclate dès l’incipit.

  • Les trilles fusent,
  • les registres de l’instrument colorient le propos, et
  • les variations d’intensité guident astucieusement l’auditeur dans les méandres de la joie insulaire.

Sous les chipolatas du pianiste,

  • l’impressionnante netteté de l’énonciation devient poésie,
  • les changement d’humeur paraissent presque cohérents (n’eussent-ils été que cohérents, ils eussent estompé le plaisir de la surprise), et
  • la fulgurance rhapsodique agite une énigme
    • ici trouble,
    • çà bouillonnante,
    • là insondable.

Debussy, c’est magnifique ; par Tristan Pfaff, c’est formidable. Après le Voltiges III, en préparation, pourquoi pas une monographie qui claque ? En attendant, le gars envoie sa spéciale, la fantaisie autour de l’opéra Carmen de Georges Bizet concoctée par Josef Weiss. Ce soir, la virtuosité du prélude ne lui enlève pas son rôle d’inventeur de suspense intranquille, et ce qui suit fait tout autant récit. L’interprète semble voir dans le collage thématique une occasion de faire gronder de moult façons l’orchestre qu’il cache et fait grouiller dans son piano. Sous ses doigts, l’instrument

  • explose,
  • gronde,
  • ronronne,
  • esquisse,
  • suggère,
  • se retire,
  • revient en catimini,
  • s’impose peu à peu,
  • s’affirme en grande pompe,
  • feint de se dérober,
  • change de registre,
  • se dégourdit les marteaux,
  • s’irrite et
  • pétarade.

Magistral. Mais trois quarts d’heure se sont écoulés, donc un public extatique exige son dû, autrement dit un bis. Tristan Pfaff dégaine un Barbier de Séville tout en

  • surgissements,
  • nuances et
  • respirations.

De quoi faire planer la musique derrière l’exercice pyrotechnique. La modestie de l’interprète n’en peut mais : son récital est

  • palpitant,
  • magique (comment c’est qu’on peut jouer ça comme ça ?) et
  • dynamisant.

Quoi d’autre ?

Gastronomie du petit-déjeuner

Au théâtre du Gouvernail (Paris 19), le 18 mars 2026, lors du double concert « D’une pierre deux coups ». Photo : Marcelle Martin..

Un jour, je fus las de voir l’usage mortifère que les autoproclamés représentants des capitalistes faisaient des normes. Aussi me dis-je, en ma grande sapience, euphémisme : « Comment expliquer à l’humanité exhaustive que toute norme ou presque est l’anticipation d’une arnaque ? » Je pensai qu’une chanson ferait l’affaire. La voici.

 

Irakly Avaliani joue Franz Schubert posthume (Sonogramme) – 6/6

Quatrième de pochette

En guise de dernier épisode de notre visite posthume à Franz Schubert, guidée par Irakly Avaliani, voilà que s’avance le huitième impromptu, un allegro scherzando en fa mineur à trois croches par mesure. L’œuvre apparaît comme un éloge

  • de l’élan
    • (appogiatures envolantes,
    • trillles énergisantes,
    • accélérations réjouissantes avec des triples croches en quintolets, sixtolets, septolets voire treizolets – y a sans doute un vrai mot pour ça, mais celui-ci est assez rigolo – à défaut de soupolets),
  • du rebond (staccati et notes répétées) et
  • du contretemps qui pulse voire propulse (dans la première section, le rythme de la main gauche est calqué sur une logique binaire qui frotte avec la tonicité ternaire de la dextre ; dans la deuxième, les mouvements sont inversés : quand la main droite monte, la main gauche descend, et inversement).

L’impromptu secoue son propre prunier en égrenant legato la gamme de La bémol majeur, relative de fa mineur. On se pourlèche les oreilles du contraste

  • des touchers,
  • des nuances,
  • des modes et des tonalités.

 

 

Irakly Avaliani nous donne moins à entendre des notes que

  • de l’énergie,
  • de la tonicité et
  • une sorte d’urgence à pétiller

que zèbrent mystérieusement des breaks fort efficaces pour nourrir l’écoute et le suspense.

  • Des gammes modulantes en unisson octavié traversent le clavier ;
  • de grands mouvements secouent l’ivoire ;
  • des silences défient l’évidence

jusqu’au retour du premier motif, associant la puissance des réflexes de la senestre à la netteté des pirouettes ou des jaillissements de la main droite. Une main gauche grave et sombre interroge les sauts de la main droite, préparant la voie à une coda qui

  • bouscule,
  • ébouriffe et
  • nous pousse à crier « BRAVO » au gramophone de service.

Une ultime piste remarquable et palpitante pour un disque de haute et belle tenue.


Pour écouter le disque en intégrale et gracieusement, c’est ici.
Pour retrouver nos précédentes chroniques sur Irakly Avaliani, c’est .

Petits papiers – 11

Un Aiphone pour passer un Aippel à l’hôpital Bichat (Paris 18). Photo : Bertrand Ferrier.

En attendant un prochain post, quelques nouvelles du monde. Avec un bon nouvel pour commencer.

 

Puis ce vieux principe du journalisme daubé : quand t’as rien à écrire, lance un questionnaire de sondage.

 

Dans la même série, à paraître : « C’est quand on se fait chier au théâtre que c’est bien », « c’est quand je voudrais me balancer par la fenêtre que je m’estime » et « c’est quand je t’ai tuée que je t’ai tant aimée ».

 

On va pas s’mentir : Le Figaro, qui n’est lu que par des retraités, aime encore plus les patrons macronistes – les patrons, donc – que les retraités. Une idée, comme ça.

 

Et vice et versa ?

 

Mais parce que c’est comme épouser sa fille, sauf quand t’es une vedette du chobimze mondial : ça ne se fait pas ! Même les koalas hésitent à faire ça !

 

Même un Sauvage peut s’opposer à l’acharnement. Comme quoi, ben, voilà, j’crois, quelque part, hein.

 

Y a des yensss, dès qu’ils ouvrent leur goule, t’as envie qu’ils n’en aient pas. Exemple paroxystique.

 

La pourriture socialiste à l’œuvre en Espagne (tandis que le fils est poursuivi pour son étrange embauche par une administration locale). Dommage, c’est rigolo, comme nom, Tulipe (je traduis approximatif).

 

Ça va, le mec a juste fait en sorte que des gens puissent cramer dans un Macumba suisse. So what?

 

Moi, président des États-Unis d’Amérique du Nord, j’aurais choisi un tartare avec une salade de crudités, mais si tu veux choquer les plumitifs français en les rendant jaloux, c’est mieux si non.

 

J’en ai connu, des pitchs de merde, genre ordre du jour d’assemblée générale. Et pourtant, chez Arte, c’est vrai qu’ils ont un niveau un p’tit peu stratosphérique.

 

Marseille sera toujours Marseille.

 

À suivre !

Irakly Avaliani joue Franz Schubert posthume (Sonogramme) – 5/6

Première de pochette

Après le saisissement des deux premiers impromptus, voici que s’avance le troisième, un thème et variations en Si bémol à jouer andante.

  • Motif guilleret,
  • notes répétées sautillant avec grâce,
  • ornementation joyeuse,
  • octaviation pimpante et
  • souci d’éviter le sentimentalisme niaiseux
    • (métrique irréprochable,
    • tempo décidé,
    • nuances concentrées sur le mezzo forte pour l’exposition) :

le thème met en appétit ! La première variation s’élance sur

  • une basse à temps et à contretemps,
  • des accords égrenés et
  • une mélodie surplombante, intégrée à l’harmonisation et jouée en rythme pointé.

L’interprète veille donc

  • à équilibrer les plans sonores,
  • à varier les intensités pour insérer de la tension narrative dans l’énonciation régulière du texte, et
  • à laisser poindre çà et là quelques surprises prévues par la partition (sursaut chromatique) ou dénichées par le musicien (tel accent ou telle mise en lumière de la basse).

Sur la même pulsation, la deuxième variation libère d’abord la main droite puis la main gauche, déliant tour à tour aigus et basses, les uns pour décrire une arabesque déliée, presque nonchalante, les autres pour remettre de la tonicité dans le moteur grâce à des octaves bien senties. L’utilisation d’une large partie du clavier dans le dialogue entre senestre et dextre permet d’apprécier un piano habilement réglé par Jean-Michel Daudon, d’une part, et, d’autre part, un artiste qui sait flatter l’oreille grâce à ces petites touches personnelles que sont, par exemple,

  • la précision du phrasé,
  • l’élégance du staccato,
  • une recherche passionnante de la pédalisation juste, c’est-à-dire à la fois généreuse et jamais cotonneuse,
  • le sens de l’équilibre des voix et
  • le plaisir d’une diégèse où s’entrelacent cohérence d’un récit et plaisir de l’inflexion qui capte l’attention et colore le discours.

 

 

La troisième variation bascule – classique du genre – en mineur. Contraste radical avec la consœur que nous venons d’ouïr :

  • le mode change,
  • l’écriture passe de l’horizontal (une mélodie se détache) au vertical (accords et intervalles prédominent), et
  • le ternaire des triolets vient se frotter au binaire des rythmes pointés.

On apprécie le souci de caractérisation

  • des changements d’humeur ici tournoyants,
  • des registres pianistiques instables, et
  • des moments caractérisant un impromptu soudain plus animé comme si, pour partie, il renversait la table et défiait les conventions.

La quatrième variation va encore plus loin dans ce défi en ajoutant un bémol à l’armature au lieu d’en ôter trois. Nous voici en Sol bémol, dans un monde où la mélodie semble rechigner à émerger. Sous les doigts de l’interprète,

  • mystère d’une mélodie portée disparue,
  • circulation du lead,
  • énergie des accents, et
  • étonnements harmoniques (jonction Gb7 vers Bb à la reprise de la seconde section, par exemple)

semblent sourdre avec naturel d’une partition où le fort joli a reflué pour laisser place au palpitant et à l’inattendu. La cinquième et dernière variation renoue avec la tradition du double (ça accélère), avec la tension que Schubert aimait bien entre ternaire (la main droite joue une sorte de 24/8, soit quatre paquets de six doubles par temps) et binaire (la main gauche revient à la pulsation du deux temps liminaire), source inépuisable de groove. C’est le moment où les petites saucisses peuvent se lâcher. Pourtant, masquant presque la double virtuosité qu’il déploie (célérité de la dextre, sérénité de la senestre), Irakly Avaliani refuse de faire crépiter des notes afin de nous laisser goûter la musique sans parasite fanfaron ou bravache qui nous obligerait à nous exclamer : « Wow, il joue speed, le gars ? Comment il fait ? » (Même si la question n’est pas si stupide, reconnaissons-le…) Dans cette version,

  • la vitesse devient grâce,
  • la puls’ battement de cœur,
  • le vertige technique tremplin pour l’imaginaire, entre patineuse qui virevolte et effort du partenaire pour la suivre.

La coda, soudain grave, fracasse sans remords cette bouffée de légèreté. La manière dont le pianiste retient ses derniers mots (ha ! l’attente de l’ultime mi bémol aigu ! ha !) semble nous parler de ces matins où, même après le réveil, l’on voudrait poursuivre le rêve ou le cauchemar interrompu par une maudite sonnerie afin de découvrir la suite. Dans la vraie vie, il n’y a pas de suite, à peine une chimère qui disparaît. Dans la vie du mélomane, cette désillusion n’est pas systématique. Ainsi, il nous reste une dernière histoire à découvrir dans ce cycle D 935. À suivre, donc, na !


Pour écouter le disque en intégrale et gracieusement, c’est ici.
Pour retrouver nos précédentes chroniques sur Irakly Avaliani, c’est .

Relativité de l’immensité

Claudio Zaretti au théâtre du Gouvernail, le 18 mars 2026, lors du double concert « D’une pierre deux coups ». Photo : Rozenn Douerin.

Plus de 40 000 km de diamètre. Plus de 500 millions de kilomètres carrés de superficie. Plus de 1X10 à la puissance 12 de kilomètres cubes (le blog n’est pas paramétré pour ce genre d’infos, alors on bricole).

  • Notre logement,
  • la zone d’errance où nous baguenaudons plus que nous ne vaquons,
  • la planète bleue comme un trou noir dont nous habitons une fraction fragile :

non,

  • rien n’est grand (d’autant que, comme le chantait Pain dans le pont du magistral « Dancing with the dead », « too much is never enough »),
  • rien n’est petit (même si, souvent, notre logement fait vachement bien semblant),
  • tout est une question d’échelle, surtout quand on en est tombé.

 

[embedyt at= »2026-04-18 00:00″]https://www.youtube.com/watch?v=jx7r5nK4Kro[/embedyt]

 

En souvenir du mendiant paki avec qui j’eus jadis l’habitude d’échanger longuement et souvent en franco-anglais, l’été devant ce qui est devenu un parc canin, près du square des Batignolles, l’hiver au-dessus d’une bouche qui crachait un peu d’air chaud, rue de Rome, j’aime bien fredonner cette chanson qu’il m’a inspirée.
Tantôt, je récidivai avec le soutien de Claudio Zaretti, devant un public qui constatait comme moi que, pour qu’une guitare électro-acoustique fonctionne, c’est mieux si les branchements ont été consciencieusement faits et vérifiés – rassurez-vous, les gens, je m’en rendis compte itou mais, quand les dés sont jetés, rien ne va plus, on y va, et merci aux curieux qui survécurent à cet incident technique. En plus d’être souvent petit, le monde du live est souvent complexe, so let’s kiffe the vibewon’t we?

 

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