
Le nier serait niais : on n’en peut mais, en France, on adore les Belges. C’est un racisme positif, presque un racisme d’amour, même chez ceux qui n’ont pas chéri une petite beauté d’outre-Quiévrin en leurs jeunes années, mais ça reste un racisme dont il est difficile de se défaire, plus encore que celui frappant tous ceux qui ont un hostie d’accent tabernake. Jules & Jo n’en ont cure, qui viennent presque régulièrement solliciter les brava hexagonaux au off d’Avignon. En 2026, ils balancent surtout le contenu de leur nouveau disque au titre ébouriffant, porté par une énergie qu’anime leur quintette gagnant : « Coussin péteur », « Escabeau », « Moufles », Mixeur » et « Tapette à mouches ». Pour ceux qui, comme nous, auraient attendu 2026 pour les ouïr une première fois, stipulons que, à l’aune franco-franchouillarde, Jules et Jo sont des hurluberlus assumés.
- Ambiance techno low fi,
- outils musicaux pour partie sur table à repasser,
- dispositif scénique ostensiblement cheap.
Bien que le concert honore le dernier disque, c’est « Trampoline » qui ouvre le bal. Issu de l’intimiste Chaise de jardin (2020), la chanson rend hommage au gentil trampolin où Dieu ne sert à rien. Le message est clair : nous allons décoller avec cet étrange aéroplane soucieux d’associer
- musique dépouillée,
- textes barrés et
- présence scénique à l’étrangeté aussi tranquille que revendiquée.
Résumons le choc… Eux ont l’habitude d’eux-mêmes depuis vingt ans qu’ils sévissent sur les scènes francophones ; mais, pour nous qui découvrons leur travail en direct, quel vent de fraîcheur sous la canicule conditionnée ! D’autant que la folie apparente de ces énergumènes est savamment camisolée, et hop, par un métier très sûr offert à leur « public sublime ». Il s’agira, explique Jules, clone et non clown de Dmitri Chostakovitch, de transformer « de petits chemins de réponse en chemins de lumière ». Et de joindre la musique à la parole en dégainant leur plus belle chanson d’amour, « Coussin péteur » (et non cousin Peter, évidemment).
Alors que Jo s’est emparée d’une basse pour faire groover la programmation du clavier, l’heure est aux questions philosophiques du type :
- « Coussin péteur, coussin péteur, qu’as-tu de moins qu’un bouquet de fleurs aux senteurs de jasmin ? » Ou encore,
- que se passe-t-il quand on est autant coincé que caché derrière une armoire, ainsi que l’explore Jo dans un « témoignage normand » bien loin du fffatigant « Caché derrière, caché derrière » voulzyque ? Ou, pire,
- comment oser sortir sa colère – quelque chose que les Français pratiquent davantage que les Belges, s’étonnent les artistes ?
Sur ce dernier point, le duo tranche et propose « un p’tit tuto ». Sur un sublime riff funky de basse utilisé en loop, Jules assume sa radicalité et propose de cogner ceux qui le méritent (par exemple ceux qui n’aiment pas Jules & Jo) à coups de tapette à mouche. La proposition recueille le soutien d’un public désormais bien dans le trip. C’est justement le moment que choisissent les musiciens pour imposer, écho aux pauses publicitaires du mondial de foutebol, un instant suspendu où le silence
- éclate,
- tintinnabule et
- carillonne
à la fois. Voilà l’occasion d’aller chercher dans l’assistance un volontaire désigné. Ce soir, Jean-Michel sera incarné par le Dacquois Lionel (excellente trouvaille : emporté par la bande-son enregistrée et le ukulélé de Jo, le volontaire désigné se révèlera complètement possédé par son rôle, sous l’objectif du cellulaire de sa femme – il sera du reste grassement rémunéré pour sa participation, suscitant l’immense jalousie de la foule en gagnant une tapette à mouches Jules & Jo), qui se retrouve muni d’une maraca – pas d’une maracas, puisqu’il n’y en a qu’une, rappellent utilement les zozos.
Il est vite invité à grimper sur l’escabeau. C’est pour son bien, voire pour son salut. En effet, sa vie est pourrie au point qu’il n’y a « que des z dans son dico » et que, en voyant une flaque d’eau, il voudrait « s’y noyer pour Noël ». Ne lui reste plus qu’à escalader l’escabeau pour se jeter par terre ; si, comme il est probable, il ne trouve pas la mort dans cette TS, qu’importe : il peut sauter encore !
Moins rutilante mais plus intime, la chanson suivante rend hommage au canard de bain dont Jules entend, avec un sérieux confondant, « les coin-coin péter dans la mousse ». Il s’en passe, des choses, dans les baignoires belges… Sur les réseaux sociaux aussi,
- ça grouille,
- ça grenouille,
- ça s’occupe.
Pris à partie par « une hateuse » commentant une vidéo et s’offusquant de ce que leurs personnages soient « niais », Jules et Jo ont opté pour des représailles à deux lames.
D’abord, ils demandent au public de former un cœur avec les doigts et de l’envoyer vers le ciel pour déclencher « une pluie d’amour dans le cosmos ». Bah, oui, chauffe un marron, ça l’fait péter, on en parlait presque ; provoque un niaiseux, ça l’rend encore plus niais.
Ensuite, on passe aux choses encore plus sérieuses avec le titre « Moufle », pour lequel Jo se transforme en Diam’s, version avant que la rappeuse ne se bâche et ne fasse à nouveau fortune en racontant sa nouvelle life – c’est l’une des belles virtuosités de ces acteurs vocaux : changer de timbre de voix à loisir. Raoul Petite prévenait que « la violence va faire grincer des dents ». Jules et Jo se gobergent, eux, d’une virulence vestimentaire et aquatique peu commune en crachant : « Si t’as pas d’moufle, tu prends une pantoufle. Ta conn’rie, tu l’étouffes, tu la jettes au loin, j’veux entendre le plouf ! »
Néanmoins, le spectacle fonctionne grâce au souci malin des artistes de ne pas tout miser sur l’humour systématiquement efficace ou parodique. Ils n’omettent donc pas, après des séquences embrasantes, d’exploiter d’autres facettes de leurs chansons, telle l’ambiguë « Lime à ongles » où, à force d’arrondir les ongles, le narrateur rogne sur
- sa vie,
- ses espoirs et
- ses impossibles amours.
Ben non, la vie, « c’est pas toujours Jules et Joie. » Loin de dissiper l’apaisement créé par cette chanson mid-tempo et triste, les artistes capitalisent sur la rupture d’ambiance en dégainant un nouveau « moment lenteur » dit « de creux ». Dans un monologue alla Édouard Baer, Jules explique que, contrairement à ce qui se pratique d’ordinaire sur les scènes de théâtre, il lui paraît important de s’arrêter et d’arrêter aussi les spectateurs pour « voir ce que j’ai accompli, observer ces cailloux sur le bord de la route, regarder s’il y en a d’autres », mais aussi constater qu’il y a de moins en moins de bûches, dans notre monde où prédominent troncs et souches.
Ce constat amer partagé, les chanteurs se relancent en invitant le fan à « trouver ton mixeur intérieur, celui qui t’aime ». Chez eux, le mixeur – voire un « simcœur », comme le propose Jo – est un concept
- de joie,
- d’énergie, voire
- d’accomplissement orgasmique.
Au programme, donc,
- ambiance technoïde,
- chorégraphie irréaliste (« normalement, les lames, ça tourne à 360° mais j’y arrive pas ») partagée avec trois nouveaux volontaires désignés (« ce soir, ça va, au début, on n’avait que trois spectateurs, c’était plus difficile de choisir »),
- participation du public et
- infusion du message de développement personnel affirmant que chacun peut se mixer avec ce qu’il kiffe, comme Jean-Louis avec Jésus-Christ ou José avec les poneys.
Toujours soucieux d’être niais, le duo invite à ne pas gâcher la bonne ambiance que leur savoir-faire ultra efficace a installée. Aussi invitent-ils leur public sublime à envoyer des mixeurs dans le cosmos. Avignon s’exécute, c’est pour dire.
Jules et Jo en profitent pour distiller leur programme séditieux en racontant l’histoire d’un couple secoué par une idée pour le moins fouyouyou : avant qu’Alzheimer et Parkinson ne frappent, prendre la caravane et, audace fofolle, partir « faire un pique-nique », comme un écho à « La retraite » chantée par Allain Leprest, où le futur vieux a un sursaut consistant à « tendre le bras, et hop, ils appellent ça l’autostop (…), pour peu qu’on se démerde bien, on s’ra à Tolède demain… »
Le solo de jerrycan achève de convaincre le public qu’il est temps de faire un triomphe aux deux asticots. Cela nous vaut un bis des deux « jeunes mariés ». Lui a passé la robe blanche en écho à l’iconographie du disque. Les voilà pris dans la fête d’un mariage qui n’a pas purifié leurs esprits, Dieu soit loué. Ensemble, ils avouent donc ce que Georges Brassens eût appelé « de jolies pensées interlopes » bien qu’ils préfèrent les dissimuler, grâce à une audacieuse chorégraphie dissociée, « sous la nappe en papier ». Après quoi, il est temps de lire dans la boule de cristal et de révéler, ainsi qu’à l’ouverture du dernier disque, comment transformer un avenir « si flou » en un futur « génial ». Indice : les poils de couilles de yack peuvent jouer un rôle dans cette transmutation.

L’affaire se conclut sur des chansons courtes au ukulélé et alla Wally, extraites de Chaise de jardin. Lucides et sans concession, Jules et Jo nous rappelle par exemple que nous vivons dans un monde de potage où nous ne sommes que des fourchettes (« dommage »), assumant d’habiter sur scène un espace où l’amour du public n’a pas de prix « mais notre album, si » (quinze euros). Une découverte
- roborative,
- régénérante et,
- pfff, d’accord, il faudrait une troisième épithète mais je crois que l’idée est assez claire sans elle donc zappons-la, comme on dit à Tokyo (je sais, je sais, on se détend du slip, mais j’ai tenté quand même).
Et, au cas où l’idée n’était pas claire, explicitons-la : si vous avez la chance de ne pas connaître encore ces frappadingues, inventez l’occasion de vous mixer avec eux, ça fait sa mère du bien !
Jusqu’au 24 juillet 2026 à la salle Tomasi de la FACTORY. Plus de dates – parfois à confirmer – ici.